par Jean-Guy Rens
Montréal, 17 décembre 2023
« C’est notre seconde guerre d’indépendance », a déclaré le Premier ministre israélien Benyamin Netanyahou à propos du conflit ouvert à Gaza par l’attentat de masse du Hamas [1]. La formule est pertinente car elle souligne le point de non-retour qu’a atteint la crise israélo-palestinienne.
Le but de guerre affiché par Israël est clair, net et précis : « la destruction du Hamas, de ses leaders, de son infrastructure militaire » et la libération des personnes kidnappées. Mais la vraie question est rarement abordée : comment en est-on arrivé là?
Le 7 octobre 2023, 1 200 personnes ont été assassinées, violentées et torturées, sans raison, sinon pour le simple fait qu’elles se trouvaient en Israël. Les gens qui posent cette question du « comment » ou du « pourquoi » sont immédiatement accusés de faire le jeu du Hamas, voire d’être antisémites.
Il y a aussi une deuxième question, peut-être plus fondamentale, qui peut se formuler ainsi : que faire pour que ceci ne se reproduise plus? Les têtes fortes du gouvernement israélien imaginent que la bonne exécution des buts de guerre fournira une réponse à cette deuxième question, en éradiquant le Hamas, on rendra impossible la répétition d’une telle catastrophe.
La question des causes ponctuelles du massacre du 7 octobre 2023
En vérité, les attentats du 7 octobre 2023 ont une cause immédiate bien tangible, facile à comprendre et inévitable : quand en août 2005, le Premier ministre Ariel Sharon ordonna l’évacuation des colons juifs de la bande de Gaza, il n’avait prévu aucune suite à son geste spectaculaire.
La ville de Gaza ne devenait pas indépendante, elle demeurait sous contrôle israélien. Ses frontières terrestres, son espace maritime et aérien ont continué à être gérés par l’armée israélienne :
« Israël a défini une zone de risque qui s’étend sur 100 à 500 mètres de la frontière à l’intérieur de Gaza, et a institué une zone d’accès restreint ou zone tampon qui s’étend sur 100 à 300 mètres à l’intérieur de Gaza, à laquelle les agriculteurs ne peuvent accéder qu’à pied, ainsi qu’une zone d’accès interdit de 100 mètres le long de la frontière. En outre, les terres agricoles situées à proximité de la barrière ont été détruites. En mer, la zone dont l’ouverture à la pêche a été convenue dans les Accords d’Oslo doit s’étendre jusqu’à 20 milles marins (NM) de la côte, mais dépasse rarement 12 NM dans la pratique. (…) Les pêcheurs subissent des violences fréquentes, ils sont arrêtés par la marine israélienne lorsqu’ils dépassent les limites, leurs bateaux sont confisqués et ils font parfois l’objet de tirs, sont tués ou blessés. »[2]
En janvier 2006, le Hamas obtenait la majorité absolue au Parlement palestinien avec 48,3 % des suffrages, contre 43,8 % au Fatah. Le président de l’Autorité palestinienne Mahmoud Abbas s’attacha tout de suite à miner l’autorité du Premier ministre issu du Hamas; plus grave, les Israéliens et les Occidentaux refusèrent de reconnaître le nouveau gouvernement et gelèrent toutes les sources de financement.[3]
La guerre civile qui a alors éclaté entre le Fatah et le Hamas, a débouché sur un partage du pouvoir inégal : détenteurs de la force armée, les tenants du Fatah ont pris le contrôle de la Cisjordanie, c’est-à-dire de la plupart des territoires occupés par Israël, tandis que les militants du Hamas ont réussi à s’accrocher au pouvoir dans la bande de Gaza.
À partir de ce moment, les sources de financement de l’Autorité palestinienne furent rétablies en Cisjordanie, tandis qu’un blocus économique sévère fut appliqué à la bande de Gaza. C’est ainsi qu’un territoire administré par le seul gouvernement jamais sorti des urnes en territoire palestinien a été transformé en une sorte de prison à ciel ouvert d’où personne ne pouvait entrer ou sortir sans obtenir un blanc-seing des autorités israéliennes.
Que s’est-il passé le 7 octobre 2023?
Dans un tel environnement suintant de haine et de misère, chauffé à blanc par une propagande religieuse de tous les instants, une explosion était prévisible. Elle est survenue le 7 octobre 2023 dans toute son horreur.
Le gouvernement israélien s’est empressé de diffuser les photos et vidéos des crimes de toutes sortes perpétrés par le Hamas. Le nombre des victimes annoncé dans un premier temps était de 1 400 personnes. Il a été ramené à 1 200, sans que l’on sache si ce décompte est final tant les cadavres des assaillants et des victimes sont imbriqués, ce qui rend l’attribution aléatoire.
Ce qui est assuré est le bilan militaire. Les Forces de défense israéliennes reconnaissent 247 morts dans leurs rangs.[4] Côté palestinien, les pertes s’élèvent à 1 500 combattants tués sur le territoire israélien pendant l’offensive du 7 octobre et les deux ou trois jours qui ont suivi.
Tous les chiffres que nous donnons proviennent des Forces de défense israéliennes. Ce sont elles aussi qui ont évalué le nombre des assaillants à 3 000.[5] Ce nombre est important car, par la suite, quand il s’agira de faire la guerre au Hamas, les autorités israéliennes évalueront le nombre des combattants du groupe terroriste à 30 000, ce qui est hautement fantaisiste.[6]
Ce qui ne passe pas dans cette funeste comptabilité est évidemment le nombre des morts civils, innocents par définition. Pourquoi le Hamas ne s’est-il pas limité à frapper des bases militaires israéliennes? Sa cause eût été bien plus solide. Au lieu de cela, nous avons affaire à un carnage sordide avec son cortège de femmes violées et d’enfants mutilés. Aucune explication rationnelle ne tient. Il faut nous contenter de l’image de l’explosion de rage, de haine et d’humiliation refoulées pour dépeindre ce qui est survenu le 7 octobre 2023.
La cause profonde de l’horreur
Cette explosion n’est pourtant pas accidentelle. Elle trouve son origine dans la situation politique qui prévaut à Gaza depuis… Depuis quand au juste? On peut prendre comme point de départ la guerre des Six jours en 1967 à l’issue de laquelle Israël occupe la Cisjordanie, Jérusalem-Est, les hauteurs du Golan et la bande de Gaza.
Immédiatement des colons juifs commencent à coloniser les territoires occupés. Des quartiers entiers de Jérusalem-Est ont été dynamités pour faire de la place aux colons juifs, des familles d’agriculteurs arabes expulsés du Golan. Certains colons iront même s’installer dans la bande de Gaza pourtant déjà surpeuplée par les réfugiés palestiniens.
La plupart du temps, la colonisation a lieu de manière moins spectaculaire. Les nouveaux venus s’installent sur des « terres publiques » de Cisjordanie qui leur sont données par le gouvernement israélien ou sur des terres dont les propriétaires arabes ont été expulsés par l’armée pour des raisons de sécurité nationale.
Quelle que soit la modalité, il s’agit de pratiques contraires au droit international (article 49 de la Quatrième convention de Genève) qui ont été condamnées spécifiquement par des résolutions du Conseil de sécurité et de l’Assemblée générale des Nations-unies ainsi que par la Cour internationale de justice (juillet 2004).
Il existe aujourd’hui plus de 700 000 colons israéliens dans les Territoires occupés, la plupart en Cisjordanie, mais aussi à Jérusalem-Est et dans le Golan. Cette colonisation illégale a été poursuivie sous tous les gouvernements israéliens, qu’ils soient de gauche et en faveur d’une solution à deux États ou de droite et opposés à tout compromis avec les Palestiniens.
Ce sont les travaillistes qui ont négocié les accords d’Oslo qui auraient dû donner naissance à un État palestinien coexistant avec l’État israélien. Ces accords, pourtant ratifiés officiellement à Washington en septembre 1993 avec la participation du président Bill Clinton des États-Unis, ne furent jamais appliqués. Au contraire, ils donnèrent lieu à une flambée de violence qui culmina avec l’assassinat du Premier ministre israélien de Yitzhak Rabin en novembre 1995 et toute une série d’attentats-suicides du Hamas.
Comment la paix aurait-elle pu être établie sur des bases aussi troubles : assassinat du Premier ministre par les hypernationalistes israéliens, attentats à répétition des terroristes du Hamas? D’autant que derrière ces actions spectaculaires se poursuivait en bruit de fond la colonisation des terres palestiniennes par les juifs israéliens.
Quelle que soit la manière dont on aborde la question du Moyen-Orient, la colonisation apparaît comme étant au cœur du processus de création de l’État d’Israël. Les Israéliens colonisent méthodiquement. Les Palestiniens réagissent par des attentats aveugles. Un nouveau cycle de répression frappe la région.
La colonisation des terres palestiniennes par les juifs israéliens n’est pas une politique nouvelle inventée ex-nihilo à partir de 1967. En effet, Israël a été proclamé comme État en 1948 sur des terres qui avaient patiemment été achetées, année après année, à leurs propriétaires arabes.
Ceux-ci vendaient leurs terres comme n’importe quel propriétaire vend sa terre à un nouveau venu – parce qu’il veut déménager, qu’il est trop pauvre pour payer ses impôts ou que la succession veut diviser le patrimoine en plusieurs parts. Or, les acquéreurs juifs n’achetaient pas une terre ou une maison : ils construisaient un pays.
À preuve, ceux qui achetaient des biens immobiliers avec l’argent du Foyer national juif (JNF) ou en hébreu Keren Kayemeth LeIsrael (KKL), avaient interdiction formelle de revendre à des non-juifs. Le KKL-FNJ était ainsi devenu le plus grand propriétaire terrien du pays. Aujourd’hui encore, il est détenteur de quelque 13% des terres. Son mandat lui interdit de vendre ses terres puisque celles-ci sont « la propriété perpétuelle du peuple juif ». Le KKL-JNF loue donc ses terres aux juifs seulement à l’exclusion des musulmans.
Cette clause a été contestée pendant des années devant les tribunaux, si bien qu’aujourd’hui le site du KKL-FNJ évoque pudiquement une mission qui consiste à « acquérir des terres en Palestine et à transférer leur propriété au peuple, à les amender et à les boiser, à les louer pour le peuplement et le logement et à les administrer. Le principe fondamental d’action du Keren Kayemeth LeIsrael est que ses terres ne seront pas vendues, mais resteront la propriété du peuple et seront uniquement louées. »[7]
Le mensonge fondateur de l’État d’Israël
Le rouleau compresseur de la colonisation a peu à peu exclu les Palestiniens d’une grande partie de leurs terres au profit des juifs européens. Les fondateurs de l’État d’Israël ont mis en place une formidable machine à désinformer l’opinion publique afin de faire croire que la Palestine était vide. On l’a souvent oublié, mais le slogan matriciel du sionisme jusqu’à la fondation de l’État d’Israël était : « Une terre sans peuple pour un peuple sans terre ».
Point n’était besoin d’avoir faire de longues études en sociologie pour savoir que la Palestine n’était en rien « une terre sans peuple ». Même parmi les sionistes, il se trouvait des intellectuels honnêtes pour dénoncer le mensonge. Dès 1905, dans une conférence prononcée au VIIe congrès sioniste et publié deux ans plus tard, le professeur Yitzhak Epstein mettait en garde contre ce qu’il appelait « la question cachée » :
« Parmi les difficiles questions liées à la renaissance de notre peuple sur sa terre, il y a celle qui a autant de poids que toutes les autres réunies : notre rapport aux Arabes. Ce problème dont la juste résolution décidera de notre renaissance nationale, n’a pas été simplement oublié, mais a complètement disparu du sionisme et n’est jamais mentionné réellement dans la littérature de notre mouvement. Les sionistes sincères n’ont jusqu’à maintenant pas abordé la question de savoir comment se comporter avec les Arabes quand nous venons acheter des terres en Terre d’Israël, pour y construire des Moshavot [villages], et en général pour nous établir. »[8]
Comme on le voit, le fameux slogan (une terre sans peuple pour un peuple sans terre) n’a pas l’excuse de l’ignorance. D’autant qu’Yitzhak Epstein ne se limitait pas à condamner le mensonge qui fondait la mainmise sur les terres appartenant aux Palestiniens. Il raisonnait aussi en termes de géopolitique :
« Mais laissons de côté un instant la justice et les sentiments et considérons le seul point de vue du possible. Les dépossédés resteront-ils silencieux, accepteront-ils calmement ce que nous leur infligeons ? Ne se soulèveront-ils pas pour restaurer par la force ce dont ils ont été dépossédés par l’or ! … Et ce peuple […] n’est que la petite partie d’une plus grande nation qui possède tout ce qui entoure notre pays : Syrie, Aram Naharayim [Irak], Arabie et Égypte. »[9]
C’est ce mensonge fondateur et cette dépossession permanente qui explique les explosions de colère sporadiques des Palestiniens, depuis les multiples intifada jusqu’à l’explosion de 7 octobre 2023. Tant qu’un projet basé sur la justice n’aura pas été conçu et implanté en Palestine, c’est-à-dire à la fois en Israël et dans les territoires occupés, la population arabophone demeurera marginalisée et ce qui est encore pire, privée d’espoir.
La fausse solution à deux États
Dans cette optique, il est impossible de considérer la solution à deux États prévue dans les accords d’Oslo comme autre chose que comme un leurre au demeurant irréaliste. Comment veut-on faire coexister un État doté de la bombe atomique et militarisé à outrance, avec un État enclavé qui serait tributaire du premier pour sa survie économique et sécuritaire? Ce serait comme si l’Afrique du Sud de l’Apartheid avait concédé l’indépendance aux Bantoustans de triste mémoire.
La seule solution viable au Moyen-Orient est le démantèlement de l’État juif édifié sur l’idéologie sioniste, de la même façon que l’Afrique du Sud des Afrikaners a été radicalement transformée pour donner naissance à une nouvelle Afrique du Sud pluraliste. Arabes et juifs doivent pouvoir cohabiter sur un pied d’égalité dans une Palestine qui comprend à la fois Israël et les territoires occupés. Les Arabes spoliés depuis 1948 par la colonisation juive devront pouvoir réintégrer leurs propriétés avec pleine compensation.[10]
L’objection selon laquelle les juifs ne seraient plus majoritaires dans une Palestine réunifiée n’a pas plus de valeur que celle des Blancs d’Afrique du Sud face à leur majorité africaine. Les juifs vont devoir apprendre à vivre avec une majorité arabe, ce qui ne devrait pas être trop difficile en raison de l’immense avantage économique dont ils bénéficient : le PIB israélien par habitant s’élevait en 2021 à 38 500 dollars exprimés en parité de pouvoir d’achat (PPA), tandis que celui des habitants des territoires occupés était situé à 5 390 dollars.[11]
Comme les Blancs en Afrique du Sud, les Israéliens maintiendront vraisemblablement leur niveau de vie dans une Palestine réunifiée et débarrassée du sionisme institutionnel. On se réfère souvent au caractère exclusif de la loi israélienne de juillet 2018 proclamant Israël comme « État-nation du peuple juif », avec l’hébreu comme seule langue officielle et Jérusalem unifiée comme capitale.
En vérité, cette nature discriminatoire de l’État israélien est bien plus ancienne, elle est consubstantielle à l’existence de ce pays. Dès 1947, le rapport du Comité spécial des Nations unies sur la Palestine préconisait déjà la création d’un « État juif indépendant »[12]. Les acteurs internationaux avaient repris sans sourciller la terminologie du sionisme militant pour le futur État israélien.
Comment une population palestinienne pourrait-elle se sentir représentée par un État construit par une population étrangère sur la négation de leur propre existence, de leurs droits et de leur culture? La solution passe par la création d’un État à nature décentralisée, probablement fédérale, où Arabes et juifs se partageront le pouvoir dans le respect des minorités. Sans cet espoir minimal, il n’y aura pas de paix au Moyen-Orient.
La situation actuelle : absence d’espoir pour les Palestiniens
Tout cela indique que les opérations militaires en cours dans la bande de Gaza ont peu à voir avec la destruction des plus ou moins 1 500 combattants du Hamas ayant survécu à l’attaque du 7 octobre 2023. Pour liquider un tel groupe, il aurait été préférable d’envoyer des commandos des forces spéciales en petit nombre, mais très mobiles :
« Une forme spéciale de conduite de la guerre basée sur l’utilisation tactique de petites unités mobiles légèrement armées qui harcèlent leurs adversaires plutôt que de les battre par une bataille ouverte. »[13]
Toute guerre de contre-guérilla obéit à des principes codifiés de longue date et bien connus de toutes les armées modernes. Les opérations purement militaires sont indispensables pour décapiter l’infrastructure ennemie. Mais ce n’est pas le principal. La clé du succès de la contre-guérilla réside dans l’adhésion du peuple aux thèses de l’État. Encore faut-il que l’État soit porteur d’une thèse où le peuple puisse se reconnaître.
Rien de tel dans les territoires occupée par Israël et, en particulier, à Gaza. Éradiquer le Hamas est une vaine formule répétée de façon incantatoire par le Premier ministre Benyamin Netanyahou pour justifier le bombardement systématique de Gaza par l’aviation. On compte déjà plus de 10 000 frappes aériennes[14]. Ce n’est pas le Hamas que l’armée israélienne a reçu l’ordre de débusquer, c’est le peuple palestinien qu’il s’agit de « punir » de manière collective et indiscriminée.
Nous assistons à une sorte d’Oradour-sur-Glane à grande échelle. On sait qu’en juin 1944, la division SS « Das Reich » avait massacré 643 personnes pour punir une population soupçonnée d’avoir caché des maquisards. Les dirigeants militaires allemands savaient fort bien que la population était fort probablement innocente, mais il s’agissait de faire un exemple dissuasif. La résistance du Limousin n’a pas été détruite.
| La punition collective selon IsraëlIsraël a pour politique de démolir les maisons de Palestiniens accusés d’avoir perpétré des attaques terroristes meurtrières. L’armée intervient avec des bulldozers et rase la propriété familiale. L’État utilise une loi datant de l’époque du mandat britannique, la règle 119 du Règlement de défense (1945), qui « donne l’autorisation générale de confisquer, de sceller et de détruire les propriétés des habitants que le commandant militaire soupçonne de commettre des actes de violence. » Les militants des droits de l’homme dénoncent cette pratique comme une punition collective injuste.[15] |
À Gaza, il y a déjà plus de 18 000 morts parmi la population palestinienne et tout le monde sait que le terrorisme palestinien ne sera ni détruit, ni même affaibli. Quand bien même le Hamas cesserait d’exister, ce qui est loin d’être assuré, le mouvement de résistance à la dépossession des terres continuerait de croître et de proliférer sous d’autres appellations. Les dirigeants israéliens ne peuvent pas l’ignorer.
Alors pourquoi cette réaction militairement stérile? Israël est-il mu par un instinct primitif de vengeance? À cette interrogation, il convient de répondre par la négative. Israël est une machine de guerre beaucoup trop sophistiquée pour courir vers un désastre programmé. Le but de guerre est de rendre Gaza inhabitable et de contraindre les habitants à l’exil. L’attentat du 7 octobre a précipité le processus et le gouvernement Netanyahou essaie de faire en quelques mois ce qui était prévu sur une période de plusieurs années.
La stratégie d’Israël depuis 1948 est de vider la Palestine de sa population arabe. Cela a déjà été fait dans le Golan. C’est en cours en Cisjordanie et à Jérusalem-Est. La « guerre » de Gaza fait figure d’accélérateur. D’ailleurs le mot « guerre » appliqué à Gaza n’est pas approprié. Les combats terrestres sont marginaux. Le nombre de soldats israéliens tués depuis le début de l’offensive terrestre s’élève à 116[16].
Cette non-guerre où les morts sont presque exclusivement du côté palestinien, s’apparente plutôt à un processus de nettoyage ethnique. Les bombardements ont bien sûr une composante « punitive » ponctuelle envers la collectivité palestinienne. Mais tout se passe comme si l’objectif stratégique d’Israël visait à provoquer un exode massif de la population palestinienne vers l’Égypte.
Une fois évacués les 2,3 millions habitants de Gaza, la colonisation du territoire par les Israéliens pourra reprendre en toute liberté comme avant juillet 2005. Ce qui est en cause à Gaza est la modification géopolitique à long terme du Moyen-Orient : Gaza aujourd’hui, la Cisjordanie et Jérusalem-Est demain.
[1] « Pour Nétanyahou, Israël livre “sa seconde guerre d’indépendance” », Courrier international, 29 octobre 2023.
2 « Les coûts économiques de l’occupation israélienne pour le peuple palestinien : bouclage de la bande de Gaza et restrictions » (rapport établi par le secrétariat de la CNUCED), Assemblée générale des Nations Unis, 13 août 2020, 23 pages. Cf. P. 4.
3 Jean-François Legrain, « La dynamique de la « guerre civile » en Palestine », Critique internationale, 2007/3 (No 36)
4 “2023 Hamas-led attack on Israel”, Wikipedia (page consultée le 6 décembre 2023).
5 Ruth Michaelson, « Israel recovers bodies of more than 1,500 Hamas fighters as airstrikes continue », The Guardian, 10 octobre 2023.
6 Pour monter l’opération du 7 octobre 2023, le Hamas a vraisemblablement mobilisé la totalité de ses forces armées, soit environ 3 000 combattants selon l’évaluation de l’armée israélienne. Celle-ci a identifié 1 500 morts sur le champ de bataille. Selon ces estimations, toutes israéliennes, soulignons-le, au mois d’octobre, il ne restait qu’environ 1 500 combattants du Hamas en vie.
7 Site du Keren Kayemeth LeIsrael-Jewish National Fund (KKL-JNF) – section « À propos du JKL-JNF », onglet « Le pacte entre le KKL-JNF et le gouvernement israélien » – https://www.kkl.org.il/fr/about-kkl-jnf/kkl-jnf-id/kkl-jnf-israeli-government-covenant/
8 Yitzhak Epstein, « La question cachée ». Cité in Yohanan Manor, « Arabes et Palestiniens dans les manuels scolaires israéliens: Changer le regard sur l’autre », Outre-Terre, 2004/4 (no 9), pages 197 à 222.
9 Yitzhak Epstein, idem.
10 Les terres accaparées par Israël lors de l’exode des Palestiniens fuyant les combats la guerre de 1948-49 n’ont pas été achetées, comme c’était le cas durant la colonisation juive ayant eu lieu en Palestine sous mandat britannique (1923-1948). Les propriétés laissées vacantes ont été attribuées à des immigrants juifs. Une fois la guerre terminée, leurs propriétaires palestiniens légitimes n’ont pas été autorisés à y revenir, ni compensés pour leur expropriation.
11 « Rapport sur l’assistance de la CNUCED au peuple palestinien : Évolution de l’économie du Territoire palestinien occupé », Conférence des Nations Unies sur le commerce et le développement (CNUCED), Genève, 8 août 2022.
12 « Origine et évolution du problème palestinien, 1917-1988 », Nations-Unies, New York, 1990, 301 pages. Cf. p. 125
13 Julian Paget, « Counterinsurgency Operations: Techniques of Guerrilla Warfare », cité in François Géré, « Contre insurrection et action psychologique: tradition et modernité », IFRI (Laboratoire de Recherche sur La Défense), septembre 2010.
14 « Israël a mené 10 000 frappes aériennes depuis le début de la guerre », Le Temps, 2 décembre 2023.
15 Emanuel Fabian, « Tsahal ordonne la destruction de la maison de l’auteur d’attentats à Jérusalem », The Times of Israel, 20 février 2023. Yumna Patel, « La politique israélienne de destruction punitive de maison, expliquée », Association France-Palestine Solidarité, 9 juin 2023.
16 Karin Laub, Najib Jobain et Jack Jeffery, « Israeli military says it mistakenly killed 3 Israeli hostages in Gaza », PBS, 15 décembre 2023.