Où sont les artisans de la paix ?

par Kishore Mahbubani*, Singapour

Source : Horizons et débats

Zurich, 10 mais 2022

L’Occident a été très prompt à condamner l’invasion de l’Ukraine comme contraire au droit international. Cependant, la réflexion sur la question quand cette guerre a réellement commencé prendra décidément plus de temps. Et encore une fois plus de temps semble-t-il coûter pour que l’Occident commence à réfléchir aux raisons pour lesquelles le «reste» du monde – qui représente tout de même la grande majorité de la population mondiale – observe la guerre d’un tout autre point de vue que «l’Occident». Kishore Mahbubani fait partie de ceux qui rappellent, depuis des années, que la mentalité de domination occidentale mène à une impasse et que la coopération des humains est une forme bien plus appropriée d’approche des problèmes qui nous défient sur le plan mondial. Au fur et à mesure que la politique occidentale comprendra cela, la transition vers un monde multipolaire (qui est en cours et ne se laissera pas arrêter) et les pertes de vies humaines qui sont finalement dues à ce manque de réalisme se réduiront. Une politique occidentale par contre qui se considère encore comme supérieure, unique et indispensable – et qui se croit autorisée à tuer parce qu’elle, et elle seule, représente «les bons» – entraînera davantage de souffrances encore. Aujourd’hui déjà, le bilan des victimes se compte en millions.

Erika Vögeli

La loi d’airain de la géo-politique

L’invasion russe de l’Ukraine est illégale et doit être condamnée par la communauté internationale. Et elle a été condamnée. En tant qu’ancien ambassadeur auprès des Nations unies, je comprends et soutiens pleinement la nécessité de protéger les principes de la Charte des Nations unies. Pourtant, en géopolitique, nous devons toujours faire deux choses simultanément. Nous devons moraliser et nous devons analyser. Etant donné que la géopolitique est un jeu cruel et qu’elle suit la logique froide et impitoyable du pouvoir, nous devons être froids, dépourvu de passions et impitoyables dans notre analyse. La seule loi d’airain de la géopolitique est qu’elle punit ceux qui sont naïfs et ignorent sa logique froide.
    Aurions-nous pu prédire cette guerre en Ukraine? Et aurions-nous pu l’empêcher? La réponse simple à ces deux questions est oui. En effet, de nombreux hommes d’Etat occidentaux de premier plan ont correctement prédit ce désastre en Ukraine.

Une politique méprisant les sérieux avertissements de leurs maître-penseurs

George Kennan est probablement le plus grand penseur stratégique que les Etats-Unis aient connu au XXe siècle. Il a élaboré la célèbre stratégie de l’endiguement qui a finalement permis de vaincre l’Union soviétique. Il est décédé le 17 mars 2005.
    Le 21 février 2022, le célèbre correspondant du «New York Times», Tom Friedman, a longuement relaté ce que George Kennan lui avait dit en 1998. Interrogé sur l’impact de l’expansion de l’OTAN dans les anciennes zones de l’Union soviétique, il a déclaré, avec beaucoup de prescience: «Je pense que c’est le début d’une nouvelle guerre froide. Je pense que les Russes vont progressivement réagir de manière assez négative et cela affectera leurs stratégies. Je pense que c’est une erreur tragique. Rien ne le justifiait. Personne ne menaçait personne d’autre. Cette expansion ferait se retourner dans leurs tombes les pères fondateurs de ce pays.»
    Pourquoi l’OTAN a-t-elle donc continué à s’étendre malgré les avertissements clairs de George Kennan? D’une certaine manière, la bonne réponse a également été approuvée par George Kennan. Le 1er décembre 1997, le célèbre et légendaire rédacteur en chef du magazine The National Interest, Owen Harries, a écrit un article expliquant pourquoi l’expansion de l’OTAN n’était pas judicieuse, puis a donné les raisons pour lesquelles elle se produisait. Il citait plusieurs raisons, mais permettez-moi de ne citer que les deux premières: «la force du vote américano-polonais, ainsi que celui d’autres Américains d’origine d’Europe centrale et orientale» et «les énormes intérêts acquis – carrières, contrats, consultations, expertise accumulée – représentés par l’establishment de l’OTAN, qui avait maintenant besoin d’une nouvelle raison et d’un nouvel objectif pour justifier la poursuite de l’existence de l’organisation».

     En bref, les intérêts politiques intérieurs à court terme consistant à gagner des électeurs et les intérêts économiques étroits l’emportaient sur la sagesse géopolitique. Immédiatement, après qu’Owen Harries ait publié cet article, George Kennan a immédiatement écrit une lettre approuvant tous les points soulevés par Owen Harries. Il a dit: «C’était à certains égards une surprise parce que certains de vos arguments majeurs étaient ceux que j’avais moi-même avancés, ou que je voulais avancer, mais je ne m’attendais pas à les voir si bien exprimés par la plume de quelqu’un d’autre.»
    Le point heurtant dans le projet d’élargissement de l’OTAN est le fait que de nombreux penseurs américains de premier plan, tant libéraux que conservateurs, s’y sont opposés, notamment Paul Nitze, James Schlesinger, Fred Ikle, John Mearsheimer, Jack Matlock, William Perry, Stephen Cohen, Bill Burns, Vladimir Pozner, Bob Gates, Robert McNamara, Bill Bradley, Gary Hart, Pat Buchanan, Jeffrey Sachs et Fiona Hill.

Kissinger: «La Russie conteste catégoriquement tout tentative
de la dissocier de l’Ukraine !»

Le plus grand penseur stratégique vivant aux Etats-Unis aujourd’hui est Henry Kissinger. Il ne s’est pas opposé à l’élargissement de l’OTAN aux anciens Etats du Pacte de Varsovie d’Europe orientale. Mais il a vivement conseillé de ne pas admettre l’Ukraine dans l’OTAN. En bon étudiant d’histoire, Kissinger a souligné pourquoi l’Ukraine était perçue différemment par les Russes. Dans un article publié en 2014 dans le «Washington Post», voici ce que Kissinger a déclaré: «L’Occident doit comprendre que, pour la Russie, l’Ukraine ne pourra jamais être un simple pays étranger. L’histoire russe a commencé dans ce qu’on appelait Rous de Kiev. La religion russe s’est répandue à partir de là. L’Ukraine fait partie de la Russie depuis des siècles, et leurs histoires étaient entrelacées avant cela. Certaines des plus importantes batailles pour la liberté de la Russie, à commencer par la bataille de Poltava en 1709, ont été menées sur le sol ukrainien.»
    En homme d’Etat avisé, M. Kissinger a proposé une solution de compromis raisonnable. D’une part, il a déclaré: «L’Ukraine devrait avoir le droit de choisir librement ses associations économiques et politiques, y compris avec l’Europe.» D’autre part, il a déclaré [en 2014]: «L’Ukraine ne devrait pas adhérer à l’OTAN, une position que j’ai adoptée il y a sept ans, lorsque la question s’est posée.»
     La véritable tragédie de l’Ukraine est que si le Président américain de l’époque, Barack Obama(lauréat du prix Nobel de la paix), avait suivi les conseils d’Henry Kissinger, la guerre en Ukraine aurait pu être évitée. La formule de M. Kissinger soulignait que les Ukrainiens seraient libres de choisir leur propre système politique et leurs associations régionales. En effet, la forte résistance ukrainienne à l’invasion russe n’était pas prévue. Cette forte résistance confirme leur vif désir de rejoindre l’Union européenne. Comme ils devraient être autorisés à le faire. Et, comme l’a conseillé M. Kissinger, l’Ukraine peut rester en dehors de l’OTAN et rester neutre. Par le passé, les Etats neutres ont été autorisés à rejoindre l’Union européenne. L’Ukraine pourrait suivre ce précédent. Une telle solution gagnant-gagnant aurait pu éviter une guerre. En effet, deux jours après l’invasion de l’Ukraine par la Russie, le Président Volodymyr Zelensky (qui est apparu comme un véritable héros après l’invasion) a déclaré: «Nous n’avons pas peur de la Russie, nous n’avons pas peur d’engager des discussions avec la Russie, nous n’avons pas peur de discuter de quoi que ce soit, comme des garanties de sécurité pour notre Etat, nous n’avons pas peur de parler de statut neutre.» Si le statut de neutralité avait été accepté, la guerre aurait pu être évitée.

Indispensables: des décideurs politiques respectés du monde entier œuvrant ensemble pour la paix

Lorsque les futurs historiens se pencheront sur cet épisode ukrainien, ils se demanderont certainement pourquoi les avertissements clairs et explicites des principaux hommes d’Etat occidentaux, comme Kennan et Kissinger, ont été ignorés. Ils se demanderont également pourquoi notre monde ne compte pas aujourd’hui d’éminents pacificateurs qui auraient pu empêcher le conflit.
    C’est peut-être la leçon la plus importante que le monde devrait tirer de l’épisode ukrainien. Les guerres sont tragiques, comme elles l’ont toujours été. La paix doit être préservée. Et le monde doit développer une classe d’hommes d’Etat respectés dans le monde entier, qui pourraient devenir des artisans de la paix.
    Curieusement, nous avions autrefois de tels hommes d’Etat aussi respectés dans le monde entier, notamment des personnes comme Nelson Mandela, Kofi Annan et Desmond Tutu. Nombre d’entre eux étaient membres d’un conseil des «Anciens» tentant de fournir des conseils pondérés et sensés de temps à autre. Il est clair que nous semblons manquer d’hommes d’Etat aussi distingués aujourd’hui.
    Et les risques continuent de croître. Récemment, l’ancien secrétaire d’Etat américain, Mike Pompeo, a déclaré à Taïwan que les Etats-Unis devaient «prendre immédiatement les mesures nécessaires et attendues depuis longtemps pour faire ce qui est juste et évident, c’est-à-dire offrir à la République de Chine (Taïwan) la reconnaissance diplomatique des Etats-Unis en tant que pays libre et souverain». Il ne faut pas être un génie de la géopolitique pour comprendre que sa cette recette conduirait à une guerre de Taïwan.
    Puisque sa suggestion provocatrice pourrait conduire à une guerre, une guerre qui pourrait être encore plus destructrice que la guerre en Ukraine, on aurait pu s’attendre à ce qu’un chœur mondial de voix émerge et condamne la déclaration imprudente de Mike Pompeo.
    Jusqu’à présent, je n’ai entendu aucune voix importante sur notre planète condamner sa déclaration. Et c’est là le nœud de notre problème mondial. Où sont les artisans de la paix dans le monde en ces temps actuels où l’urgence de leur présence se fait grandement ressentir? •

Source: https://ari.nus.edu.sg/app-essay-kishore-mahbubani-4 

(Traduction: Horizons et débats)


*Kishore Mahbubani, membre distingué de l’Asia Research Institute, NUS, est l’auteur du livre «L’Occident (s’)est-il perdu ?»


La menace nucléaire est de retour

par Mohamed ElBaradei

Prix Nobel de la paix (*)

Traduit de l’anglais pas François Boisivon

Vienne, 7 mars 2022

Source : Project Syndicate https://www.project-syndicate.org

Les récents affrontements entre les troupes russes et les forces ukrainiennes de défense civile aux abords immédiats de la centrale nucléaire de Zaporijia révèlent à quel point le monde est proche aujourd’hui d’un terrible cauchemar : une fuite radioactive majeure. La centrale de Zaporijia, la plus importanted’Europe, est équipée de six réacteurs, et chacun d’entre eux aurait pu être endommagé par les incendies qui se sont déclarés à la suite des frappes russes sur les installations de la centrale et des combats pour s’emparer de celle-ci. L’extinction rapide du feu témoigne du professionnalisme et de la bravoure du personnel de la centrale.

Le monde a eu de la chance, comme il en avait eu un peu plus tôt quand les troupes russes ont fait une incursion tout aussi dangereuse dans l’usine fermée de Tchernobyl aux premiers jours de l’invasion. Mais une demi-douzaine d’autres réacteurs nucléaires sont encore dispersés en Ukraine, ce qui signifie que le scénario du pire demeure bel et bien possible. La libération de substances radioactives pourrait rendre inhabitables des agglomérations entières et menacer des centaines de milliers de personnes – bien au-delà du voisinage immédiat.

À la veille de l’invasion russe, Bennet Ramberg, l’auteur de Nuclear Power Plants as Weapons for the Enemy (« Les centrales nucléaires, des armes pour l’ennemi », non traduit) nous rappelaitqu’après la catastrophe de Tchernobyl, « les autorités soviétiques ont dû déplacer des centaines de milliers de personnes et établir une très large zone d’exclusion dans laquelle l’exploitation des terres agricoles et des forêts sera impossible pour des décennies ». Parmi les nombreuses répercussions que pourrait avoir sur l’Europe, voire au-delà, le conflit en Ukraine, les retombées nucléaires seraient l’une des plus toxiques et intrusives.

Mais pire encore serait une frappe nucléaire. Au-delà des pertes terrifiantes en vies humaines et du déplacement de millions de personnes, le trait le plus perturbant de la guerre en Ukraine est la réintroduction des armes nucléaires comme élément central de la géopolitique. Après avoir averti que toute puissance qui interviendrait dans le conflit en paierait des « conséquences comme elle n’en a jamais vues dans son histoire », le président russe Vladimir Poutine a répondu à la première vague de sanctions européennes en relevant l’état d’alerte de ses forces nucléaires.

Sagesse de la guerre froide

Les mesures prises ici par Poutine sont une chose que nous ne connaissions plus depuis les années 1960, quand le monde a vacillé au bord du précipice d’un holocauste nucléaire durant la crise des missiles de Cuba, puis, à nouveau, lors de la guerre israélo-arabe de 1973. À partir de ce moment, les principaux États dotés de l’arme nucléaire semblent estimer que la prolifération augmente le risque d’une apocalypse nucléaire. Entre 1965 et 1968, ces États négocient le traité sur la non-prolifération des armes nucléaires (TNP), entré en vigueur en 1970.

Le TNP témoigne d’un consensus remarquable si l’on considère que la guerre froide était à son paroxysme, après l’écrasement du printemps de Prague par les Soviétiques. Les signataires du TNP sont aujourd’hui au nombre de 191 États parties, dont les cinq membres permanents du Conseil de sécurité des Nations unies. Le texte du traité, « considérant les dévastations qu’une guerre nucléaire ferait subir à l’humanité entière » engage les parties à « poursuivre de bonne foi des négociations sur des mesures efficaces relatives à la cessation de la course aux armements nucléaires à une date rapprochée et au désarmement nucléaire ».

Le TNP fut suivi par une série de mesures de contrôle des armements, dont les plus importants furent les accords bilatéraux qui réduisirent substantiellement les arsenaux nucléaires de l’Union soviétique et des États-Unis. Au début des années 1990, l’Afrique du Sud devint le premier pays (et jusqu’à ce jour le seul) à démanteler volontairement son programme et son arsenal d’armes nucléaires. Avec la fin de l’ère de l’apartheid, le gouvernement de F.W. de Klerk, qui cherchait à mettre un terme à l’isolement international du pays, signa, en 1991, le TNP.

À la même époque, la Biélorussie, le Kazakhstan et l’Ukraine, devenus des États indépendants, héritaient des armes nucléaires de l’Union soviétique après l’effondrement de celle-ci. Mais ils rendirent bientôt à la Russie leurs arsenaux et rejoignirent le TNP en tant qu’États non dotés de l’arme nucléaire. Comme l’Afrique du Sud, chacun d’eux se soumit aux vérifications de l’Agence internationale de l’énergie atomique (AIEA) garantissant la nature pacifique de leurs activités nucléaires.

Mais, bien sûr, il y eut des exceptions notables à ces évolutions positives. En mai 1998, l’Inde procéda à une série d’essais souterrains d’armes nucléaires, conduisant le Pakistan à faire de même. Et après avoir démontré pour la première fois en 2006 ses capacités nucléaires, la Corée du Nord poursuit son programme nucléaire et procède régulièrement à des essais de missiles balistiques intercontinentaux. Ces trois pays, auxquels il faut ajouter Israël, sont connus pour posséder des armes nucléaires mais restent en dehors du TNP.

Enfin, si le traité d’interdiction complète des essais nucléaires (TICE) fut adopté par l’Assemblée générale des Nations unies, il n’est jamais entré en vigueur, car les principaux États dotés de l’arme nucléaire ne l’ont pas ratifié. Le traité sur l’interdiction des armes nucléaires est quant à lui entré en vigueur en 2021, mais n’a jusqu’à présent reçu le soutien d’aucun État détenteur de l’arme nucléaire.

Le grand démantèlement

À la fin de la guerre froide, entre 1989 et 1991, beaucoup nourrissaient l’espoir de bâtir un nouvel ordre du monde fondé sur la réduction des armes nucléaires, la coopération multilatérale pour la sécurité et le développement et la solidarité face aux menaces communes comme le changement climatique et les pandémies mortelles. Mais ces espérances s’évanouirent bientôt, notamment pour ce qui concernait les armes nucléaires. Les vieilles habitudes – et les instincts de survie, plus vieux encore – ont la vie dure.

Cette brève opportunité de paix fut gâchée, créant les conditions d’une insécurité nucléaire plus vive encore à laquelle nous sommes aujourd’hui confrontés. On laissa expirer – ou être dénoncés par leurs signataires – nombre des accords nucléaires qui avaient maintenu la paix en Europe durant des décennies.

Ainsi en 2002, les États-Unis, sous la présidence de George W. Bush se retirèrent-ils du traité sur les missiles antibalistiques, qui limitait depuis 1972 le déploiement de ces systèmes de missiles nucléaires défensifs. Puis, en 2019, l’administration de Donald Trump annonça le retrait des États-Unis du traité sur les forces nucléaires à portée intermédiaire (FNI) – qui depuis 1987 interdisait à la Russie et aux États-Unis de déployer des missiles balistiques et de croisière à lanceur terrestre d’une portée comprise entre 500 et 5 500 kilomètres – arguant de la « continuelle violation du traité » par la Russie. En mars de la même année, la Russie quittait à son tour le FNI. Et en 2020, les États-Unis dénonçaient le traité « Ciel ouvert », imités, l’année suivante, par la Russie. Depuis 2002, cet accord avait permis aux pays signataires de conduire des vols de reconnaissance sur le territoire des uns et des autres pour vérifier le respect des dispositions de non-prolifération nucléaire.

Le démantèlement de cette complexe architecture de sécurité rend certainement le moment actuel plus périlleux encore. Pourtant, ces accords seraient-ils toujours en place, l’œuvre de réorganisation de l’ordre mondial après 1989 n’en serait pas moins inachevée. Le monde né de la fin de la guerre froide souffre de défaillances profondes. En de trop nombreuses occasions, les règles internationales censées interdire l’usage de la force sauf à devoir se défendre soi-même ont été ignorées, les conventions protégeant la souveraineté des États et l’intégrité des frontières ont été transgressées, les droits humains élémentaires, ouvertement violés. Après trente ans de violations, les règles que nous avions espéré mettre en place au lendemain de la guerre froide ont perdu beaucoup de leur pouvoir.

En outre, alors que le multilatéralisme est un impératif dans notre monde interconnecté, il a, lui aussi, été trop souvent tenu pour accessoire et ignoré. Si le Conseil de sécurité « peut imposer des sanctions, voire autoriser l’emploi de la force pour maintenir ou rétablir la paix et la sécurité internationales », il demeure impuissant. Ses capacités d’action sont sans cesse compromises par les divisions parmi les cinq membres permanents disposant d’un droit de veto : la Chine, la France, la Russie, le Royaume-Uni et les États-Unis, chacun défendant ses propres intérêts et non la paix et la sécurité mondiales. 

Des temps dangereux

Un ordre mondial fragile, partial, qui cumule les exceptions et les inégalités de traitement nous a conduits jusque-là. L’évolution généralement positive qui s’était manifestée des années 1960 aux années 1990 s’est brutalement inversée. Selon la Federation of American Scientists :

« Au contraire de l’inventaire global des armes nucléaires, le nombre de têtes nucléaires dans les stocks militaires mondiaux – qui comprend des têtes nucléaires destinées aux forces opérationnelles – connaît une nouvelle augmentation. Les États-Unis continuent à réduire lentement leur stock nucléaire. La France et Israël ont des inventaires relativement stables. Mais on peut considérer que la Chine, l’Inde, le Pakistan, la Corée du Nord et le Royaume-Uni, ainsi peut-être que la Russie, sont tous en train d’augmenter leurs stocks. »

Comme nous le voyons dans la guerre en Ukraine, les armes nucléaires deviennent une fois de plus des instruments de notre sécurité stratégique. Les neufs États disposant de l’arme nucléaire – la Chine, la France, l’Inde, Israël, la Corée du Nord, le Pakistan, la Russie, le Royaume-Uni et les États-Unis – se trouvent donc lancés dans une course frénétique à la modernisation de leurs arsenaux.

Plus alarmant encore, les États disposant de l’arme nucléaire se dotent de nouvelles technologies cyber et d’intelligence artificielle, tout comme de missiles hypersoniques ultrasophistiqués, armes de science-fiction destinées à percer les systèmes de défense existants. Et nombre d’entre eux – dont la Grande-Bretagne et la France – ont relevé l’état d’alerte de leur arme nucléaire, une situation qui augmente les probabilités de lancement d’un missile (que celui-ci soit intentionnel, accidentel ou bien encore le résultat d’une cybermanipulation).

Malgré tous les engagements juridiques pris par le passé, nous vivons encore dans un monde où la sécurité stratégique dépend en dernière instance des armes nucléaires. Paradoxalement, les États disposant de l’arme nucléaire n’hésitent pas à sermonner ceux qui ne la possèdent pas, ou pas encore. Exemple canonique du « faites ce que je vous dis et non ce que je fais ». On espère que l’accord sur le nucléaire avec l’Iran, dont Trump avait retiré les États-Unis en 2018, sera bientôt sauvé. Mais le double discours qui s’est appliqué n’aura échappé à personne.

J’affirme depuis longtemps que le système actuel, divisé, en matière d’armement nucléaire, entre nantis et démunis, est injuste, dangereux et insoutenable à long terme. Les armes nucléaires sont une menace existentielle n’importe où et partout, quelle que soit la puissance qui les possède. Le monde se partage aujourd’hui entre une large majorité de pays qui veulent éliminer les armes nucléaires et une petite minorité d’États qui en sont dotés et demeurent, avec leurs alliés, attachés au statu quo. Mais si nous ne pouvons réduire l’offre et limiter l’usage des armes nucléaires – comme nous l’avons déjà fait avec les armes chimiques et biologiques –, alors nous devons nous préparer à voir s’ouvrir la boîte de Pandore nucléaire.

Un programme de dénucléarisation

Malgré les risques encourus, les crises d’aujourd’hui pourraient conduire à une issue positive. Alors que la guerre fait suite à la pandémie, il nous faut faire plus que « reconstruire en mieux ». Ce dont nous avons réellement besoin, c’est de construire quelque chose d’entièrement neuf, sur la base de l’égalité. Si les États dotés de l’arme nucléaire sont capables de songer sérieusement à renverser la dangereuse tendance vers la renucléarisation et l’affrontement entre grandes puissances, ils doivent sans attendre prendre plusieurs initiatives.

Premièrement, ils doivent revoir leur position actuelle sur les questions d’armement nucléaire, amorcer une désescalade, abaisser l’état d’alerte de leurs arsenaux et mettre en œuvre des mesures pour prévenir les accidents possibles ou les cyberattaques. Deuxièmement, ils doivent éliminer tout système ou toute procédure permettant qu’une seule personne puisse autoriser une attaque nucléaire. Et troisièmement, ils doivent s’engager à reprendre leurs travaux pour libérer le monde des armes nucléaires – objectif ultime du TNP.

Cela requiert de mettre un terme à l’ordre ancien fondé sur la dissuasion (l’assurance d’une destruction mutuelle). Comme l’avaient admis en 1985 Ronald Reagan, président des États-Unis, et Mikhaïl Gorbatchev, qui dirigeait l’Union soviétique : « Une guerre nucléaire ne peut être gagnée et ne doit jamais être livrée. » Pour débarrasser le monde des armes nucléaires, il faudra prendre des mesures conséquentes afin de faire progresser la cause du désarmement. Il semble évident qu’il faudrait commencer par mettre en application le TICE.

Les États dotés de l’arme nucléaire devraient aussi adopter pour eux-mêmes les maximes de « non-recours en premier » et du « seul but [en l’occurrence de dissuader] », ce qui signifie que les arsenaux existants ne doivent pouvoir servir qu’à la dissuasion (et non de gourdin politique comme Poutine utilise aujourd’hui le sien). Nous devons aussi lancer des négociations sur l’arrêt de la production de matières fissiles, afin d’interdire la constitution de nouveaux stocks d’uranium et de plutonium enrichis pour les armes nucléaires. Et nous devons faire en sorte que les États-Unis et la Russie – qui comptabilisent à eux deux plus de 90 % des quelque 13 000 armes nucléaires réparties sur la planète – reprennent leurs négociations bilatérales sur la réduction des armements. Notre objectif devrait être de construire un système de sécurité collective où les armes nucléaires n’auraient pas leur place.

Enfin, nous devons mobiliser l’opinion publique mondiale, afin de faire peser une plus forte pression sur les pays possédant des armes nucléaires pour que ces derniers s’engagent à les éliminer complètement. L’interdiction totale de possession d’armes nucléaires doit devenir une règle impérieuse du droit international, et la constitution d’arsenaux nucléaires être proscrite à l’égal des génocides. Mais comme nous le montrent l’horreur s’abattant sur l’Ukraine et le péril nucléaire continuel dans lequel elle se trouve, le temps ne joue pas en notre faveur. 

(*) Ancien Directeur général de l’Agence internationale de l’énergie atomique(AIEA) de 1997 à 2009, il a reçu le prix Nobel de la paix en 2005 conjointement avec l’organisation qu’il dirigeait. (IR)

Ukraine: tout figurait déjà dans le plan de la Rand Corporation

par Manlio Dinucci

Source : Horizons et débats,

Zurich, 29 mars 2022

Manlio Dinucci analyse une publication d’un groupe de réflexion américain datant d’avril 2019. La Russie l’aura lue – et ne l’aura certainement pas suivie. Elle connaît la stratégie pour l’avoir expérimentée pendant des années – et s’est manifestement orientée différemment. Mais l’étude montre aussi clairement que les stratèges américains ne se soucient pas du bien-être des Ukrainiens – ces derniers étant les pions sur l’échiquier de la géopolitique américaine. On a encore besoin d’eux – ils paieront les pots cassés de cette folie, tout comme le reste de l’Europe, qui se laisse si imprudemment manipuler par l’OTAN. 

Le plan stratégique des Etats-Unis contre la Russie a été élaboré il y a trois ans par la Rand Corporation (Il Manifesto «Rand Corp: comment abattre la Russie» du 21 mai 2019). La Rand Corporation dont le quartier-général siège à Washington, est «une organisation mondiale de recherche qui développe des solutions pour les défis politiques»: elle soutient une armée de 1 800 chercheurs et autres spécialistes recrutés dans 50 pays parlant 75 langues, distribués en bureaux et autres sièges en Amérique du Nord, en Europe, en Australie et dans le Golfe Persique. Le personnel états-unien de la Rand vit et travaille dans plus de 25 pays.
    La Rand Corporation, qui s’auto-qualifie d’«organisation sans profit et non partisane», est officiellement financée par le Pentagone, par les armées de Terre et de l’Air US, par les Agences de sécurité nationale (CIA et autres), par des agences d’autres pays et de puissantes organisations non-gouvernementales.
    La Rand Corp. se vante d’avoir contribué à élaborer la stratégie qui permît aux Etats-Unis de sortir vainqueurs de la Guerre froide, en contraignant l’Union Soviétique à consumer ses propres ressources dans l’exténuante confrontation militaire. De ce modèle s’est inspiré le nouveau plan élaboré en 2019: «Overextending and Unbalancing Russia» (Etendre et déséquilibrer la Russie), soit: contraindre l’adversaire à se surcharger excessivement pour le déstabiliser et l’abattre. Voilà les principales lignes directrices d’attaque tracées dans le plan de la Rand, sur lesquelles les Etats-Unis ont effectivement avancé ces dernières années.
Avant tout, stipule le plan, il faut attaquer la Russie sur son flanc le plus vulnérable, celui de son économie fortement dépendante de l’exportation de gaz et de pétrole: à cet effet on va utiliser les sanctions commerciales et financières et, en même temps, faire en sorte que l’Europe diminue l’importation de gaz russe, en le remplaçant par du gaz naturel liquéfié étasunien.
    Dans le domaine idéologique et informatif, il faut encourager les protestations internes et en même temps miner l’image de la Russie à l’extérieur.
    Dans le domaine militaire il faut opérer pour que les pays européens de l’OTAN augmentent leurs forces dans une démarche antirusse. Les USA peuvent avoir de hautes probabilités de succès et de forts bénéfices, avec des risques modérés, en investissant majoritairement dans des bombardiers stratégiques et des missiles d’attaque à longue portée dirigés contre la Russie. Déployer en Europe de nouveaux missiles nucléaires à portée intermédiaire pointés sur la Russie leur assure de fortes probabilités de succès mais comporte aussi de grands risques. En calibrant chaque option pour obtenir l’effet désiré – conclut la Rand – la Russie finira par payer le prix le plus élevé dans la confrontation avec les USA, mais ceux-ci et leurs alliés devront investir de grosses ressources en les soustrayant à d’autres objectifs.
    Dans le cadre de cette stratégie – prévoyait en 2019 le plan de la Rand Corporation – «fournir des aides létales à l’Ukraine exploiterait le plus grand point de vulnérabilité extérieure de la Russie. Cependant toute augmentation des armes et du conseil militaire fournis par les USA à l’Ukraine devrait être attentivement calibrée afin d’engendrer les coûts pour la Russie sans provoquer un conflit beaucoup plus ample dans lequel la Russie, à cause de la proximité, aurait des avantages significatifs».

C’est justement là – dans ce que la Rand Corporation définissait comme «le plus grand point de vulnérabilité extérieure de la Russie», exploitable en armant l’Ukraine de façon «calibrée pour augmenter les coûts pour la Russie sans provoquer un conflit beaucoup plus ample» – qu’est advenue la rupture. Prise dans l’étau politique, économique et militaire que les USA et l’OTAN resserraient de plus en plus, en ignorant les avertissements répétés et les propositions de négociations de la part de Moscou, la Russie a réagi avec l’opération militaire ayant détruit en Ukraine plus de 2 000 structures militaires réalisées et contrôlées en réalité non pas par les gouvernants de Kiev mais par les commandements des USA et de l’Otan.
    L’article qui, il y a trois ans, rapportait le plan de la Rand Corporation se terminait par ces mots: «Les options prévues par le plan ne sont en réalité que des variantes de la même stratégie de guerre, dont le prix en termes de sacrifices et de risques est payé par nous tous.»
    Nous sommes en train de le payer maintenant, nous les peuples européens, et nous le paierons de plus en plus cher, si nous continuons à être des pions sacrifiés dans la stratégie USA-Otan.

***

Le 8 mars 2022, après une brève publication en ligne, le magazine Il Manifesto a également supprimé cet article de son édition papier du jour au lendemain, car j’avais refusé d’obéir à la consigne du «Ministère de la Vérité» d’ouvrir un débat sur la crise ukrainienne. Ainsi prend fin ma longue collaboration avec le journal, dans lequel je publiais depuis plus de dix ans ma chronique «The Art of War». •

(Traduction Horizons et débats)

La Suisse déroge à sa politique de neutralité

en s’alignant sur les sanctions contre la Russie

alors que l’Ukraine et la Russie avaient sollicité ses bons offices

par Ivo Rens

Professeur honoraire

Faculté de droit

Université de Genève

D’aucuns s’étonnent que les pourparlers entre Russes et Ukrainiens se tiennent à Istanboul plutôt qu’en Suisse, pays traditionnellement neutre ayant une longue expérience internationale des bons offices, alors que l’Ukraine et la Russie avaient sollicité les bons offices de Berne. En Suisse même, ce dernier point est passé largement inaperçu.

Dans son édition du 29 mars 2022, le journal Horizons et débats publie deux articles de fond analysant cet événement qui s’inscrit dans les faiblesses actuelles du Conseil fédéral face aux Etats-Unis, à l’Union européenne et à l’OTAN, faiblesses qui éclairent aussi la candidature de la Suisse au Conseil de sécurité des Nations Unies, en rupture avec la politique traditionnelle de neutralité.

Le premier de ces deux articles, dû à Marianne Wüthrich, est intitulé “Ceux qui font vaciller la neutralité s’attaquent à l’ensemble du modèle étatique suisse”. Il démontre que les milieux politiques et financiers suisses favorables au rapprochement de la Suisse avec l’OTAN et l’UE, qui disposent en Suisse des médias dominants, sont à l’origine de cette dérogation à la neutralité helvétique. (https://www.zeit-fragen.ch/fr/archives/2022/n-7-29-mars-2022/ceux-qui-font-vaciller-la-neutralite-sattaquent-a-lensemble-du-modele-etatique-suisse.html)

Les second de ces deux articles, signé par Werner Wüthrich, est intitulé “La Suisse neutre dispose de voies beaucoup plus efficaces que de reprendre des sanctions incompatibles avec sa raison d’être”. L’auteur rappelle longuement le rôle crucial tenu par la Suisse dans le règlement de la guerre d’Algérie qui opposa la France au Front de libération national algérien de 1954 à 1962. (https://www.zeit-fragen.ch/fr/archives/2022/n-7-29-mars-2022/la-suisse-neutre-dispose-de-voies-beaucoup-plus-efficaces-que-de-reprendre-des-sanctions-incompatibles-avec-sa-raison-detre.html)

Bien que n’explicitant pas quelles pourraient être aujourd’hui ces autres voies, il donne à entendre que la paix mondiale pourrait être la grande perdante à l’éclipse de la neutralité suisse. 

Le passé nazi de l’Ukraine et ses conséquences présentes

par Jean-Guy Rens

Montréal

19 mars 2022

Radio Canada International avait mis en ligne en août 2018 un article analysant le passé nazi du nationalisme ukrainien et le refus des autorités gouvernementales d’y faire face (texte intégral). Cet article vient d’une source inattaquable car il a été écrit bien avant la guerre actuelle et, qu’au demeurant, la radio canadienne a toujours manifesté une grande sympathie à l’égard de la cause ukrainienne.

L’historien ukrainien interrogé par les journalistes de la radio d’État admet que certaines exactions aient pu être commises par des nationalistes ukrainiens au cours de la deuxième Guerre mondiale – dans l’article de Radio Canada International, il passe sous silence la nature de ces exactions. Par contre, sur la même lancée, il déplore avec force que le gouvernement russe cherche à utiliser le passé de façon polémique. Cette manière d’exonérer un crime par la crainte de céder du terrain à un adversaire, est typique du comportement dominant en Ukraine.

C’est ainsi que dans les années 2000, le gouvernement de Kiev nouvellement indépendant a élevé les chefs ukrainiens nazis de la deuxième Guerre mondiale, Stepan Bandera et Roman Choukhevytch au rang de « héros nationaux ». Un monument à la mémoire de Stepan Bandera a même été construit à Lviv. Signalons que quelques années auparavant le Congrès ukrainien canadien érigeait à Edmonton (Alberta) une statue à la gloire de Roman Choukhevytch avec la contribution financière du gouvernement fédéral (voilà pourquoi Radio Canada International consacre un article à la question du nazisme en Ukraine).

Peu après son élection en 2010, le président russophile Viktor Ianoukovytch a annulé la loi qui faisait de ces deux hommes des héros nationaux. Or, nous savons ce qui est arrivé à Ianoukovytch: il a été renversé par un coup d’État fomenté par les démocrates ukrainiens, avec l’appui des Occidentaux. Mais pourquoi le gouvernement ukrainien avait-il, dans un premier temps, tenu à commémorer des personnages aussi détestables? C’est d’autant plus inadmissible que les crimes commis par Stepan Bandera et Roman Choukhevytch vont bien au-delà des simples exactions à l’encontre des Juifs, des Polonais et des Russes.

Rôle des nazis ukrainiens dans le massacre des Polonais et des Juifs

Les deux hommes ont créé en 1941 le bataillon Nachtigall (rossignol) qui fut la première unité étrangère de la Wehrmacht. À ce titre, ils ont dirigé le massacre des professeurs polonais de la ville alors appelée Lwow (aujourd’hui Lviv). Il s’agissait d’éliminer l’intelligentsia polonaise. Les Allemands avaient remis aux Ukrainiens la liste nominative des professeurs à éliminer. Ce qui fut fait. Au nombre des morts se trouve l’écrivain polonais Tadeusz Żeleński (sans rapport avec le président ukrainien du même nom)[1]. Après avoir accompli cette tâche, les hommes du bataillon Nachtigall effectuèrent un pogrom qui n’avait pas été demandé par leurs maîtres allemands. C’était une initiative spontanée.

Quelques mois plus tard, quand le massacre des Juifs commencera à grande échelle, les soldats allemands ne tarderont pas à donner des signes de fatigue mentale. Le haut commandement classa alors les victimes en deux : les hommes qui continuèrent à être assassinés par les Allemands, tandis que les femmes et les enfants furent confiés aux auxiliaires ukrainiens. Sous les ordres de Roman Choukhevytch, ces dernières participèrent au massacre de Babi Yar qui est resté dans l’histoire comme le plus grand massacre de la Shoah par balles. Les Allemands abattaient les hommes, les Ukrainiens, les femmes et les enfants.


[1] Médecin et écrivain, poète et critique littéraire, mais aussi traducteur, Tadeusz Żeleński qui signait Boy-Żeleński, a traduit des centaines d’œuvres françaises en polonais. Amoureux de la culture française, il a réintroduit la culture française en Pologne. Certains l’ont qualifié de “Shakespeare de la traduction”.

Séquelles actuelles du nazisme ukrainien

Voilà pour le passé ou, tout au moins, une petite partie de ce passé que ne précise pas l’article de Radio Canada International. De même, si l’article évoque en détail la tentative de réhabilitation de Stepan Bandera et Roman Choukhevytch dans les années 2000, il ne mentionne pas la principale séquelle de leur héritage direct qui est la création du régiment Azov en mai 2014 pour lutter contre les séparatistes pro-russes du Donbass. Financée par l’oligarque Igor Kolomoisky, propriétaire du réseau électrique ukrainien, qui détient également un passeport chypriote et israélien, cette formation paramilitaire se réclame ouvertement du nazisme dont elle porte les insignes.

Le régiment Azov a été fondé par Andreï Biletsky, un historien de formation qui est toujours au centre d’un écheveau d’associations et de regroupements politiques aux appellations changeantes, mais qu’on désigne globalement comme le mouvement Azov. Longtemps député indépendant à la Rada, Andreï Biletsky a brièvement été vice-président de la commission de la sécurité nationale et de la défense. La mouvance Azov n’a jamais dépassé le seuil des 2% de votes à l’échelle nationale. Andreï Biletsky lui-même a été battu aux élections de 2019.

Le régiment Azov a par la suite été intégré dans la garde nationale ukrainienne. À la faveur de cette intégration, le régiment Azov a pu bénéficier de la formation de l’armée américaine au même titre que le reste des forces armées ukrainiennes. Malgré cela, le régiment Azov réussit à préserver sa spécificité et son idéologie. Il le fit de manière si ostentatoire que le Congrès américain intervint en juin 2015 pour faire cesser tout lien entre l’armée américaine et le régiment Azov. Cette manifestation de fermeté ne dura pas puisqu’un an plus tard ce même Congrès abolit en douce la mesure de suspension et l’armée américaine put reprendre l’assistance militaire à la formation nazie.

Insigne officiel du régiment Azov

Un rapport de 2016 du Haut-Commissariat des Nations unies aux droits de l’homme (OCHA) a accusé le régiment Azov de violer le droit humanitaire international. Le rapport a détaillé des incidents sur une période allant de novembre 2015 à février 2016, au cours desquels le régiment Azov a pillé de nombreux édifices commerciaux et résidentiels, chassé leurs occupants et torturé des détenus dans la région de Donbass[1].

Aujourd’hui, le régiment Azov compte de 3 500 à 5 000 combattants basés dans la ville portuaire de Marioupol[2]. À la faveur de la guerre actuelle entre la Russie et l’Ukraine, le recrutement bat son plein et il est impossible de savoir le nombre exact de ses effectifs.

Comment expliquer le comportement ambigu des dirigeants ukrainiens?

En résumé, il est exact de considérer, à l’instar du discours dominant dans les médias occidentaux, que l’Ukraine n’est pas un pays dominé par les nazis sous quelque forme que ce soit. Le prétexte invoqué par le président russe Vladimir Poutine pour envahir l’Ukraine, à savoir dénazifier ce pays, est un mensonge opportuniste.

Mais comment expliquer la célébration des héros nazis de la deuxième Guerre mondiale et, bien au-delà de la simple tolérance, la connivence qui existe entre le gouvernement et le régiment Azov? Si l’influence était nulle, pourquoi les autorités ukrainiennes n’ont-elles pas tout simplement déboulonné pas la statue de Stepan Bandera à Lviv? Pourquoi continuent-elle à donner des noms de rue à Stepan Bandera et à Roman Choukhevytch dans plusieurs villes d’Ukraine? Pourquoi, surtout, acceptent-elles les voyous nazis du régiment Azov dans les rangs des forces armées?

Monument Stepan Bandera à Lviv

Les frontières sont poreuses entre le nazisme de la deuxième Guerre mondiale et le nationalisme ukrainien actuel. La lutte passée des nazis ukrainiens contre les Russes soviétiques, excuse toutes les horreurs perpétrées contre les Juifs, les Polonais et, bien sûr, les Russes. Quand on prend prétexte des origines juives du président Volodymyr Zelensky pour estimer qu’il n’y a pas de nazis en Ukraine, on trompe les gens sciemment. Les gouvernements occidentaux savent très bien qu’il y a des éléments nazis dans l’armée ukrainienne puisque cela a fait l’objet d’un débat au Congrès américain.

Le nationalisme ukrainien a besoin de faire un aggiornamento radical et de couper les liens qui l’unissent encore à la mémoire nazie de la deuxième Guerre mondiale. Les États européens demandent depuis des années à la Turquie de reconnaître le génocide des Arméniens. La Chine et la Corée du Sud demandent depuis des années au Japon de reconnaître les massacres de masse et les viols systématiques commis durant la deuxième Guerre mondiale. Il n’y a aucun raison d’être moins regardant à l’égard de l’Ukraine.

À moins qu’une certaine russophobie entretenue par les faucons de Washington et leurs alliés de l’OTAN ne conduise à ériger l’Ukraine en nation angélique face à l’impérialisme bien réel de la Russie. Tout se passe comme si un petit groupe de dirigeants occidentaux avait décidé de créer un grand brasier au cœur de l’Europe en désignant la Russie comme une puissance ennemie – ce qu’elle n’était certes pas au lendemain du démantèlement de l’URSS en 1991 – et en traitant l’Ukraine comme une nation propitiatoire échappant à tout examen critique.

Pendant ce temps, le président Zelensky n’a pas déplacé la statue de Stepan Bandera et il n’a pas dissous le régiment Azov.

La neutralité de la Chine dans la crise ukrainienne

par Jean-Guy Rens (*)

Conseil en études stratégiques

Montréal, Canada,

1er mars 2022

La Chine est soumise à une double pression dans la crise ukrainienne. D’une part, les dirigeants européens essaient de convaincre le gouvernement chinois de prendre parti contre la Russie et font valoir le principe familier en temps de guerre : si vous n’êtes pas avec nous, alors vous êtes contre nous. D’autre part, les médias présentent systématiquement la Chine comme une alliée inconditionnelle de la Russie.

Au milieu de cette tourmente, des communications ont quand même lieu entre dirigeants européens et chinois – pas avec les dirigeants américains, semble-t-il. Il faut savoir que, contrairement à la Russie, la Chine a toujours manifesté la plus grande sollicitude pour l’’union européenne (UE) dans laquelle elle voit un contrepoids potentiel à la domination américaine sur le monde.

Voilà pourquoi, il nous a semblé intéressant de présenter la position chinoise en faveur de la neutralité – position qui semble d’autant plus importante que la Suisse a abandonné sa neutralité historique, y compris durant les deux Guerres mondiales, pour s’aligner sur les sanctions de l’UE à l’encontre de la Russie. Une rupture sans précédent pour un pays qui a fait de la neutralité l’axe majeur de son identité nationale. Sans doute faut-il y voir le résultat des pressions exercées par l’UE à l’encontre de ce pays.

Les raisons de la neutralité chinoise

Précisément, la Chine a réitéré sa neutralité de principe dans la crise ukrainienne, à la veille de l’Assemblée générale des Nations Unies du 28 février 2022. Son ministre des Affaires étrangères Wang Yi a communiqué avec ses vis-à-vis du Royaume-Uni, d’Allemagne, de France et de UE pour rappeler la position chinoise, à savoir que « la souveraineté et l’intégrité territoriale de tous les pays doivent être respectées et protégées et que les objectifs et principes de la Charte des Nations unies doivent être scrupuleusement observés. »

Au-delà de cette nécessaire garantie due à l’Ukraine, a ajouté le ministre chinois, il convient de tenir compte de l’ensemble du contexte régional: « Les préoccupations légitimes de tous les pays en matière de sécurité doivent être respectées. Compte tenu des cinq cycles consécutifs d’expansion vers l’Est de l’OTAN, les demandes légitimes de la Russie en matière de sécurité doivent être prises au sérieux et traitées comme il se doit. »

La Chine est également consciente de la dimension historique du conflit, comme le souligne Yang Jin, chercheur associé à l’Institut d’études russes, d’Europe de l’Est et d’Asie centrale de l’Académie chinoise des sciences sociales. Celui-ci rappelle que « comment l’OTAN a agi dans le passé pour faire pression sur la Russie et a détruit l’ex-Yougoslavie. S’il n’y avait pas eu ces pressions sécuritaires concrètes et les déploiements militaires de l’OTAN autour du territoire russe, Moscou n’aurait pas eu besoin de mener des opérations militaires aussi risquées pour répondre à la menace de l’OTAN. »

Voilà pourquoi le ministre des Affaires étrangères Wang a expliqué à ses interlocuteurs européens que « les mesures prises par le Conseil de sécurité de l’ONU devraient contribuer à apaiser la situation et à faciliter une résolution diplomatique plutôt que d’attiser les tensions et de provoquer une nouvelle escalade. Dans cette optique, la Chine a toujours désapprouvé l’invocation délibérée du chapitre VII de la Charte des Nations unies, qui autorise le recours à la force et aux sanctions dans les résolutions du CSNU. »

Une feuille de route pour l’avenir de l’Europe

Le ministre chinois est allé plus loin dans ses communications avec dirigeants européens. Il a en quelque sorte dressé la feuille de route idéale d’une UE libre et indépendante : « L’Ukraine devrait fonctionner comme un pont entre l’Est et l’Ouest, et non comme une frontière dans la confrontation des grandes puissances. La Chine soutient également l’UE et la Russie dans leur volonté d’entamer un dialogue d’égal à égal sur les questions de sécurité européenne et de mettre en œuvre la philosophie de la sécurité indivisible, afin de former à terme un mécanisme de sécurité européen équilibré, efficace et durable.»

Un autre intellectuel chinois, Cui Hongjian, directeur du département des études européennes de l’Institut chinois d’études internationales, énonce avec clarté le rôle pourrait jouer l’UE si elle cessait de suivre aveuglément la politique des États-Unis et de l’OTAN. Selon lui, la paix en Europe passe par l’adoption d’une politique indépendante de l’UE. Il résume en une formule saisissante ce qui adviendra, dans le cas contraire : « Si l’OTAN ne peut pas accepter la Russie, alors il est évident que l’un des objectifs de l’OTAN est de cibler la Russie, et alors le problème de la sécurité européenne ne sera jamais résolu. »

Sanctionner ou condamner la Russie, comme l’a fait l’Occident, est en fait beaucoup plus facile que de rester neutre et responsable afin de contribuer à la médiation du conflit. La Chine entend contribuer à maintenir ce climat d’échange et de coopération, même dans des initiatives en apparence éloignées de la guerre russo-ukrainienne. C’est ainsi qu’elle maintient les Jeux paralympiques d’hiver de 2022 qui se tiendront à Beijing du 4 au 13 mars. À cette occasion, elle escompte transformer les Jeux olympiques une plateforme pour favoriser la paix.

Telle est la forme que prend la neutralité chinoise au moment où la guerre en Ukraine semble avoir réveillé un vieux fond belliqueux dans la conscience collective de bien des Européens – même au sein du pays qui demeurait jusqu’à présent l’étalon de la neutralité active, à savoir la Suisse. Quand on parle de glissement géopolitique en faveur de l’Asie, cela ne concerne pas seulement l’économie et la puissance militaire, mais peut-être aussi la sagesse séculaire de maintenir un have de paix alors que le monde s’embrase.

(*) Toutes les citations de cet article sont extraites d’un article intitulé « China clarifies neutral stance as Russia, Ukraine poised for talks », Yang Sheng et Xu Yelu, Global Times, 27 février 2022. La forme et les idées exprimées n’engagent que nous. Pour lire l’article initial, veuillez cliquer ici.

The Ukrainian trap

Ivo Rens

Honorary Professor

Law Faculty

Geneva University

February 26, 2022

Of course, the Russian military intervention in Ukraine must be condemned without reservation because it constitutes a blatant violation of the Charter of the United Nations and of international law.

But Vladimir Putin is not the only person responsible for this tragedy. The pushers-to-crime deserve to be implicated as well because it is likely that they have length and carefully devised their project. No doubt they are many, they hold strategic positions at the US establishment, they have accomplices in several European countries, and have they access to NATO.

Created in 1949 at the initiative of Washington, NATO aimed to defend Western Europe then threatened by the expansionism of the Stalinist USSR which had just fomented the coup d’Etat in Prague, tipping Czechoslovakia into Moscow’s orbit. Probably NATO has helped to put an end to this expansionism. But in December 1991, the USSR has given way to about fifteen sovereign states and, instead of disappearing, NATO, converted into a strategic-safe-tool for Washington’s foreign policy and its European vassals has worked intensely to build a plausible enemy by setting Russia of more or less imaginary military threats.

Of the 30 NATO member countries, 14 are Eastern European countries that have joined the organization after 1991. The most advanced NATO position is now located in Narva (Estonia) 160 kilometers from Saint-Petersburg. As a comparison, the distance between Havana (Cuba) and Key West (Florida) is also 160 kilometers away. Everyone knows what happened when the USSR wanted to install missiles in Cuba. Since then, the real reason for NATO is the destruction of Russia. Its past achievements are just the beginnings.

To stick to the post-Soviet period, NATO intervened militarily in Serbia in the spring of 1999 killing some 500 civilians and causing significant destruction. It intervened in Afghanistan from 2003 to 2021 causing some 10,000 deaths among civilians, not to mention the wounded, refugees and other victims. If NATO did not intervene alongside the Americans and their allies in the spring of 2013 in their preventive war against the Iraq of Saddam Hussein, it is because, very exceptionally, France and Germany opposed them. On the other hand, NATO intervened in Libya in 2011 causing the fall and the violent death of President Muammar Gaddafi, but above all the destruction of a prosperous modern state that has given way to a divided and unstable country where the majority of the population suffers from malnutrition.

It is difficult to trace the first NATO approaches to Ukraine. No doubt as the strategy-safe-tool of the USA it had identified in Ukraine the elements likely to cause the Russian ogre, namely the proximity of Moscow and several major cities of Russia, a major Russian-speaking minority and a great political instability. Still, it is on the occasion of the very solemn Declaration of Bucharest that the heads of state or governments of the member countries announced on 3 April 2008 their decision to prepare the accession of Ukraine and Georgia to NATO.  » We agreed today that these countries will become members of NATO  » ** Of course, Russia had made it known that it was absolutely opposed to such decision because it considered the project detrimental to its security. Given the distrust of the relations between the Americans and the Russians, it seems highly probable that the provocation had been well considered.

The trap was posed. Fourteen years later, on February 22, 2022, Putin got in.

** https://www.nato.int/cps/en/natolive/official_texts_8443.htm

Original : French.

Le piège ukrainien

Ivo Rens

Professeur honoraire

Faculté de droit

Université de Genève

26 février 2022

Bien entendu, il faut condamner sans réserve l’intervention militaire russe en Ukraine qui constitue une violation flagrante de la Charte des Nations Unies et du droit international.

Mais Vladimir Poutine n’est pas le seul responsable de ce drame. Les pousse-au-crime méritent d’être mis en cause aussi car il est probable qu’ils ont longuement et soigneusement ourdi leur projet. Sans doute sont-ils nombreux, tiennent-ils des postes stratégiques dans l’établissement américain, possèdent-ils des complices dans plusieurs pays européens, et ont-ils accès à l’OTAN.

Créée en 1949 à l’initiative de Washington, l’OTAN visait à défendre l’Europe occidentale alors menacée par l’expansionnisme de l’URSS stalinienne qui venait de fomenter le coup d’Etat de Prague faisant basculer la Tchécoslovaquie dans l’orbite de Moscou. Probablement l’OTAN a-t-elle contribué à mettre un terme à cet expansionnisme. Mais, en décembre 1991, l’URSS a fait place à une quinzaine d’Etats souverains et, au lieu de disparaître, l’OTAN, reconvertie en un outil stratégico-sécuritaire au service de la politique étrangère de Washington et de ses féaux européens a travaillé intensément à se constituer un ennemi plausible en parant la Russie de menaces militaires plus ou moins imaginaires.

Sur les 30 pays membres de l’OTAN, 14 sont des pays d’Europe de l’Est qui ont rejoint l’organisation après 1991. Le poste le plus avancé de l’OTAN est à présent situé à 160 kilomètres de Saint-Pétersbourg. À titre de comparaison, la distance entre La Havane et Key West (Floride) est aussi de 160 kilomètres. Tout le monde sait ce qui est arrivé quand l’URSS a voulu installer des missiles à Cuba… Depuis lors, la vraie raison d’être de l’OTAN c’est la destruction de la Russie. Ses réalisations passées n’en sont que les prémices.

Pour nous en tenir à la période post-soviétique, l’OTAN est intervenue militairement en Serbie au printemps 1999 tuant quelque 500 civils et causant d’importantes destructions. Elle est intervenue en Afghanistan de 2003 à 2021 causant quelque 10’000 morts parmi les civils, sans compter les blessés, les réfugiée et les autres victimes. Si l’OTAN n’est pas intervenue au côté des Américains et de leurs alliés au printemps 2013 dans leur guerre “préventive” contre l’Irak de Saddam Hussein au printemps 2013, c’est parce que, très exceptionnellement, la France et l’Allemagne s’y sont opposées. En revanche, l’OTAN est intervenue en Libye en 2011 provoquant la chute et la mort violentes du Président Mouammar Kadhafi, mais surtout la destruction d’un Etat moderne prospère qui a fait place à un pays divisé et instable où la majorité de la population souffre de malnutrition.

Il est difficile de retracer les premières approches de l’OTAN auprès de l’Ukraine. Sans doute l’outil stratégico-sécuritaire des EEUU* avait-il identifié dans l’Ukraine les éléments susceptibles de provoquer l’ogre russe, à savoir la proximité de Moscou et de plusieurs grandes villes de Russie, une importante minorité russophone et une grande instabilité politique. Toujours est-il que c’est à l’occasion très solennelle de la Déclaration de Bucarest que les chefs d’Etats ou de gouvernements des pays membres annoncèrent, le 3 avril 2008, leur décision de préparer l’adhésion de l’Ukraine et de la Géorgie à l’OTAN. “Aujourd’hui, nous avons décidé que ces pays deviendraient membres de l’OTAN.”** Bien entendu, la Russie avait fait savoir qu’elle y était absolument opposée car elle jugeait le projet attentatoire à sa sécurité. Compte tenu de la méfiance régnant dans les relations entre les Américains et les Russes, il paraît hautement vraisemblable que la provocation avait été mûrement délibérée.

Le piège était posé. Quatorze ans plus tard, le 24 février 2022, Poutine l’a franchi.

* Etats-Unis d’Amérique

** https://www.nato.int/cps/fr/natolive/official_texts_8443.htm

Quo vadis Europa ?

Réflexions en marge de la crise ukrainienne

par Thomas Andres

juriste

Genève, 18 février 2022

Dans le texte qui suit, je ne vise nullement à prendre position sur la crise en cours mais à contrebalancer les partis pris sommaires dont nous abreuvent les médias en rappelant notamment certaines données historiques trop souvent méconnues en Occident mais omniprésents chez les dirigeants russes.

Sans remonter à ses sources antiques ni à ses origines au haut moyen-âge, la genèse de la nation russe dans les premiers siècles du premier millénaire s’est opérée autour de Kiev, ce qui a laissé des traces dans la perception que les Russes ont de l’Ukraine. Bien entendu, ces circonstances n’emportent nulle conséquence juridico-politique dans les relations internationales de nos jours mais peut-être devraient-elles nous permettre de nous représenter la place que l’Ukraine occupe dans l’imaginaire des Russes.

La crise qui envenime les relations de la Russie avec l’OTAN, donc avec les Etats-Unis, hérite d’un long contentieux avec l’Occident comme le retrace le titre même de l’ouvrage de Guy Mettan : Une guerre de mille ans…

Le siècle dit des lumières n’a guère fait que renouveler l’incompréhension et la méfiance des Européens. Certes, le tsar Pierre le Grand leur avait inspiré quelque respect et une certaine admiration, tant son règne et son œuvre avaient été remarquables. Mais en même temps, il était décrit comme un personnage grotesque et barbare, sorti tout droit des fins fonds de l’Asie. Par la suite, le regard porté sur cet Empire ne s’est guère amélioré. 

En France notamment, nonobstant les relations qu’un Diderot entretint avec Catherine II, les écrivains tendaient à considérer que la Russie ne pouvait faire partie du monde civilisé. C’est Victor Riqueti, Marquis de Mirabeau qui le premier utilisa dans un ouvrage le néologisme de civilisation, par opposition au terme de barbares, réservé aux sauvages des colonies. Ce mot ayant fait florès, il fut très vite utilisé à l’encontre de la Russie.

Par la suite, les Anglais emboitèrent le pas aux Français. Ils ne se contentèrent pas de porter un regard péjoratif et condescendant sur les Russes, ils émirent des critiques assez virulentes à l’encontre de cette nation barbare.

A partir de la moitié du XVIIIe, les grandes nations européennes ne pouvaient plus ignorer qu’il fallait compter avec la Russie dans le concert des nations. Les sentiments ont alors connu comme une mutation. L’Empire euro-asiatique a été parée d’une menace, le terme d’ogre lui fut accolé ; il est encore utilisé de nos jours.

Les Russes, peuple fier, à l’instar de ceux du reste de l’Europe, ne pouvaient que se sentir humiliés par ces attitudes hautaines et hostiles qui prévalent encore aujourd’hui.

A partir du début du XIXe siècle, la Russie a été agressée par ses voisins d’Europe occidentale qui ont tenté de l’envahir et ont guerroyé sur son sol, sans qu’elle les eût provoqués d’une quelconque façon. 

C’est d’abord la France de Napoléon 1er qui envoya ses armées le 24 juin 1812 conquérir le pays semant destructions et désolations, avant de connaître la déroute que l’on sait. 

Quelques années plus tard, en 1853, Français, Anglais et Turques s’en sont à nouveau pris à la nation Russe, cette fois par le sud, lors de la guerre de Crimée.

Après le coup d’Etat des Bolchéviks dirigés par Lénine, éclata une terrible guerre civile. Là encore, Français, Anglais et Américains comptaient bien profiter du chaos qui y régnait pour s’approprier à bon compte quelques morceaux de choix. Les Français et les Anglais visaient le sud, de la Mer Noire au Caucase, les Américains, une partie de la Sibérie. 

Le 12 juin 1941, l’Allemagne hitlérienne entama l’invasion de l’URSS, donc de la Russie. Le but final fut le même que celui de Bonaparte 129 ans auparavant. Les résultats furent catastrophiques pour le Führer autant qu’ils l’avaient été pour l’Empereur.

Toutes ces guerres, que la Russie n’a jamais voulues, ni initiées, lui ont coûté des dizaines de millions de morts et des destruction inimaginables. Pour la seule guerre de 1941-1945, l’Union soviétique a payé un tribut de 27 millions de morts, dont quelque 17 millions pour la Russie.  

Les Russes, comme tous autres peuples, ont un sens aigu de l’histoire et n’oublient pas les outrages subis. 

Dès 1945, les Etats-Unis assimilèrent l’Union Soviétique à l’Empire du mal. Cette vision quasiment théologique pouvait être soutenable sous l’ère de Staline, mais elle ne l’était plus guère à partir des années 70 et plus du tout à partir de 1991. N’en déplaise à certains nostalgiques qui persistent à rêver du monde bipolaire du siècle dernier, la Russie actuelle est fort éloignée de celle qui faisait partie de l’Union Soviétique et Poutine n’a rien à voir avec Staline. 

Lors de l’implosion de l’Union Soviétique, les Occidentaux se sont fort mal comportés. Une fois encore, les Américains imaginèrent pouvoir y faire leurs emplettes, comme dans un supermarché au moment des soldes, en s’appropriant à tout le moins une partie des gisements énergétiques de la Russie. 

C’était l’époque où le Président Bush père garantissait à Gorbatchev que l’OTAN n’allait jamais s’étendre aux anciens pays membres de feu l’Union Soviétique. Certes cette promesse était orale, mais elle fut énoncée en présence de témoins. Par la suite, les Américains la décrétèrent nulle et non avenue du fait qu’elle n’avait été qu’orale. 

Dès lors, comment s’étonner que le Président Poutine ait tiré les leçons de ces fourberies et qu’il conçoive désormais quelque méfiance à l’égard des Américains comme de leurs alliés européens de l’OTAN et qu’il leur demande à présent des engagement écrits ?

C’est sous le Président Eltsine que l’Ukraine est devenue un Etat pleinement souverain, ce que le Président Poutine n’a jamais contesté. Cependant, en 2014, une importante communauté russophone vivait en Ukraine ; elle constituait même jusqu’à 70% de la population de la Crimée.  En 2013, le Président Ianoukovytch, russophone, refusa de signer l’accord d’association entre son pays et l’Union européenne. Cette décision suscita de grandes manifestations hostiles au Gouvernement qui entraînèrent la chute de Ianoukovytch et sa fuite en Russie. 

On sait à présent que, à partir de 1991, les Etats-Unis financèrent, par l’intermédiaire de multiples ONG, des groupes politiques hostiles au gouvernement en place. La diplomate américaine Victoria Nuland, qui a joué, et joue encore un rôle de premier plan dans le jeu diplomatique américain en Ukraine, reconnut le 13 décembre 2013, à Washington, qu’entre 1991 et 2013 les Etats-Unis avaient financé les opposants au pouvoir en place à hauteur d’environ 5 milliards de dollars. Après le coup d’Etat de 2014, les nouveaux dirigeants s’avérèrent farouchement pro-Occidentaux et s’employèrent à éradiquer toute trace russe du territoire, notamment en interdisant l’usage de la langue russe dans la sphère publique, donc notamment dans l’administrations et dans les écoles. En réaction, la région du Donbass s’embrasa et la Crimée, qui avait le statut de région autonome, déclara son indépendance et décida par referendum son rattachement à la Russie, laquelle reconnut la validité de ce référendum et annexa la Crimée qui avait été russe jusqu’au milieu du XXe siècle.

Depuis l’éclatement de l’Union soviétique, les relations entre la Russie et l’Ukraine ont certes connu des hauts et des bas, mais à aucun moment le Président Poutine n’a montré la moindre velléité d’annexer son voisin.

Pour ce qui est des relations des Etats-Unis avec la Russie, elles sont nettement plus conflictuelles. A bien des égards, pour Washington, la Russie reste l’Empire du mal. La Maison Blanche estime avoir, à tout le moins, un droit de regard sur ce qui se passe en Europe, particulièrement dans les relations des pays est-européens avec Moscou et elle a activement poussé l’Ukraine à miser sur l’OTAN. Nonobstant la propagande américain, l’OTAN reste une organisation militaire avec une politique agressive en mains américaines et les pays membres de cette organisation sont condamnés au suivisme comme ils l’ont constamment démontré, notamment en Afghanistan. 

Dans cette optique, il y a lieu, me semble-t-il, de contester la pertinence et la validité de la vision manichéenne des relations internationales posant d’une part la Russie comme unique responsable des tensions, du moins en Europe, et de l’autre les Etats européens, tous épris de paix, de démocratie et des droits de l’homme.

De tous temps, les Etats-Unis ont montré une forte propension à se mobiliser contre des ennemis, intérieurs ou extérieurs. S’il n’y en a pas, alors on les crée. La Russie a le triste privilège de l’être à demeure. Alors ils la diabolisent à outrance en utilisant à fond les légendes noires : Poutine, le Staline du XXIe siècle, serait en train de militariser son pays à marches forcées. Seulement il se trouve que le budget militaire des Etats-Unis s’élève à 760 milliards de dollars, tandis que celui de la Russie culmine à 83 milliards. Qui plus est, si on entreprend de coller sur une mappemonde d’une part des petits drapeaux américains sur tous les territoires abritant des troupes américaines et d’autre part des petits drapeaux russes sur ceux abritant des troupes russes, force est de constater que la disparité est au mieux du même ordre qu’en matière de budgets militaires.

A mon avis, le Président Russe est un homme rationnel, doublé d’un redoutable joueur d’échec, froid et calculateur, raison pour laquelle il ne se laisse pas aller à une aventure dont il connaît pertinemment les risques. Certes, il a massé des troupes à sa frontière ouest, mais il y est chez lui. Les raisons de ce déploiement sont connues. Ce n’est pas l’Ukraine seule qui est en jeu ; avec cette démonstration il vise davantage encore les Etats-Unis. N’oublions pas que la crise de Cuba, en 1962, avait les mêmes causes : l’implantation par les Américains de missiles à longue portée avec des ogives nucléaire sur sols italien et turc. Souvenons-nous aussi de la cynique mise en scène du Secrétaire d’Etat américain Colin Powell à l’ONU en 2003, au sujet des armes de destruction massives qu’aurait détenues l’Irak de Saddam Hussein. 

Aujourd’hui, les Etats-Unis claironnent à longueur de journées que la Russie va envahir l’Ukraine dans les jours à venir, sans que rien ne se passe. Sur un plan purement opérationnel, j’incline à penser qu’il s’agirait en l’espèce d’une mission impossible. Vouloir déplacer des divisions de blindés, dont chaque unité pèse entre 5 et 30 tonnes, dans des bourbiers de terrains lourds, gras et détrempés par le dégel du printemps imminent est une opération vouée à l’échec. 

Il me semble que ce sont les Etats européens qui détiennent la clé pouvant mettre un terme à cette situation ubuesque. Cependant, aussi longtemps que les nations européennes ne trouveront pas le courage de prendre leur destin en main et continueront de se laisser dicter leurs conduites par les dirigeants de Washington, un dialogue constructif avec la Russie restera impossible. 

Il ne faut pas être naïf, le Président Poutine n’est de loin pas un enfant de chœur : il défend becs et ongles les intérêts de la Russie. Parler de paix n’est peut-être pas très réaliste, mais arriver à un modus vivendi apaisé est parfaitement dans le domaine du possible. Le préalable serait toutefois que les Américains laissent les Etats Européens régler leurs relations avec leur grand voisin eurasiatique.  

Pourvu que le Président Poutine continu à garder son sang-froid et ne se laisse pas entrainer par le belliqueux va-t-en guerre du Président Biden !

L’ancien Secrétaire d’Etat Américain, Henry Kissinger, que l’on ne pourra pas soupçonner de faire de l’anti-américanisme primaire, a écrit le 5 mars 2014 dans une tribune du Washington Post : “Les Etats-Unis devraient éviter de traiter la Russie comme un pays aberrant auquel il faut enseigner patiemment des règles de conduite établies par Washington”.

Bibliographie sommaire sur la Russie :

Arrigon, Jean-Pierre, Une histoire de la Russie, Paris, Perrin, 2020.

Carrère d’Encausse, Hélène, L’Empire d’Eurasie, Paris, Fayard, 2005-Six années qui ont changé le monde, la chute de l’Empire soviétique, Paris, Fayard, 2015.

Eltchaninoff, Michel, Dans la tête de Vladimir Poutine, Paris, Actes Sud, 2015.

Jevakhoff, Alexandre, La guerre civile Russe, Paris, Perrin, 2017.

Jouanny, Jean-Robert, Que veut Poutine ? Paris, Seuil, 2016.

Kissinger, Henry, A la Maison Blanche 1968-1973, tome 1 et 2, Paris, Fayard, 1979.

Mettan, Guy, Russie-Occident, une guerre de mille ans, Ed. Des Syrtes, 2015.

Roca Barera, Maria, Imperofobia y leyenda negra, Madrid, Siruela, 2018, (pages 93ss.).

L’APARTHEID ISRAÉLIEN ENVERS LE PEUPLE PALESTINIEN

par Amnesty International

Février 2022

https://www.amnesty.fr

Amnesty International a publié, en ce début de février 2022, un Rapport, dont l’original anglais compte près de 300 pages, qui qualifie les relations entre Israéliens et Palestiniens d’apartheid. Or, depuis l’entrée en vigueur de la Convention internationale sur l’élimination et la répression du crime d’apartheid en 1976, l’apartheid constitue en droit international public un crime contre l’humanité. Compte tenu de l’aspect explosif de ce document, nous nous abstiendrons de le commenter et n’en publions ici qu’un résumé du résumé ainsi que les Conclusions et recommandations tels que présentés par Amnesty International sur son site en langue française. IR

UN SYSTÈME CRUEL DE DOMINATION ET UN CRIME CONTRE L’HUMANITÉ

Depuis sa création en 1948, Israël mène une politique visant à instituer et à entretenir une hégémonie démographique juive et à optimiser son contrôle sur le territoire au bénéfice des juifs et juives israéliens, tout en restreignant les droits de la population palestinienne et en empêchant les réfugié·e·s palestiniens de rentrer chez eux. En 1967, Israël a étendu cette politique à la Cisjordanie et à la bande de Gaza, qu’il occupe depuis cette date.

Amnesty International a analysé la tentative par Israël de créer et d’entretenir un système d’oppression et de domination à l’encontre des Palestinien·ne·s et en a examiné les principaux éléments : la fragmentation territoriale ; la ségrégation et le contrôle ; la dépossession des terres et des propriétés ; et la privation des droits économiques et sociaux. L’organisation est arrivée à la conclusion que ce système s’apparente à de l’apartheid. Elle a également recueilli des informations sur des actions illégales commises par Israël à l’encontre de Palestinien·ne·s dans le but de maintenir ce système en place, notamment des transferts forcés, des détentions administratives et des actes de torture, des homicides illégaux, la privation de droits et de liberté fondamentaux, et de la persécution. Amnesty International a conclu que de tels actes faisaient partie d’une attaque systématique et à grande échelle à l’encontre de la population palestinienne, et qu’ils s’apparentaient au crime contre l’humanité d’apartheid.

Israël doit mettre un terme à ce système cruel, et la communauté internationale doit faire pression sur le pays à cette fin. Tout pays ou entité ayant compétence pour juger les crimes commis afin de maintenir ce système doit enquêter dessus.

CONCLUSION ET RECOMMANDATIONS

L’ensemble du régime de lois, politiques et pratiques décrites par Amnesty International démontre qu’Israël a instauré et perpétué un régime institutionnalisé d’oppression et de domination contre la population palestinienne, mis en œuvre au profit de la population juive israélienne – un système d’apartheid – sur tous les territoires où le pays exerce un contrôle sur la vie des Palestinien·ne·s depuis 1948. Amnesty International conclut que l’État d’Israël considère et traite la population palestinienne comme un groupe racial « non juif » inférieur. La ségrégation est mise en œuvre de manière systématique et fortement institutionnalisée, au moyen de lois, politiques et pratiques, dont l’ensemble vise à empêcher la population palestinienne de revendiquer les mêmes droits que les juives et juifs israéliens, et d’en bénéficier, en Israël et dans les TPO (*) ; autant de mesures dont l’objet est par conséquent d’opprimer et de dominer le peuple palestinien. Ce système découle d’un régime juridique qui contrôle les droits des réfugié·e·s palestiniens qui vivent en dehors d’Israël et des TPO de rentrer chez eux, et les en prive.

Démanteler ce cruel système d’apartheid est essentiel pour les millions de Palestinien·ne·s qui vivent aujourd’hui en Israël et dans les TPO, ainsi que pour le retour des réfugié·e·s palestiniens qui sont toujours déplacés dans les pays voisins, souvent à une centaine de kilomètres de leur lieu d’origine, afin que ces personnes puissent jouir de leurs droits humains sans subir de discrimination. Entre autres recommandations plus spécifiques, Amnesty International appelle Israël à supprimer toutes les mesures de discrimination, ségrégation et oppression actuellement en vigueur contre la population palestinienne, et à amorcer un examen de toutes les lois, réglementations, politiques et pratiques qui entraînent des discriminations raciales, ethniques ou religieuses en vue de les abroger ou de les amender, afin qu’elles soient mises en conformité avec le droit international relatif aux droits humains et les normes en la matière.

Israël doit accorder à tous les Palestinien·ne·s l’ensemble des droits fondamentaux et l’égalité en matière de droits humains, en Israël et dans les TPO, conformément aux principes du droit international relatif aux droits humains et sans discrimination, tout en veillant au respect des protections garanties à la population palestinienne des TPO au titre du droit international humanitaire. Le pays doit aussi reconnaître le droit des réfugié·e·s palestiniens, ainsi que de leurs descendant·e·s, à rentrer sur les lieux qu’eux ou leurs familles occupaient autrefois en Israël ou dans les TPO. De plus, Israël doit prévoir des réparations complètes pour les victimes d’atteintes aux droits humains, de crimes contre l’humanité et de graves violations du droit international humanitaire, ainsi que pour leurs familles. Cela comprend la restitution et l’indemnisation relatives à tous les biens acquis sur une base raciale.

L’ampleur et la gravité des violations recensées dans le rapport d’Amnesty International exigent que la communauté internationale change radicalement et de toute urgence sa position vis-à-vis du conflit israélo- palestinien, et reconnaissent la pleine mesure des crimes qu’Israël commet contre le peuple palestinien. En effet, depuis plus de 70 ans, la communauté internationale reste passive pendant qu’Israël a obtenu toute latitude pour déposséder, ségréguer, contrôler, opprimer et dominer la population palestinienne. Les nombreuses résolutions adoptées au fil des ans par le Conseil de sécurité de l’ONU n’ont pas été appliquées et Israël ne fait face à aucune répercussion pour des actions qui ont enfreint le droit international, outre des condamnations génériques. Parallèlement, remédier aux violations israéliennes contre les Palestinien·ne·s en Cisjordanie occupée et dans la bande de Gaza, au seul regard du droit international humanitaire, et distinctement des violations commises contre les Palestinien·ne·s en Israël, ne s’en est pas pris aux racines du conflit et n’a pas permis d’apporter aux victimes une quelconque forme d’obligation de rendre des comptes ou de justice.

En l’absence d’action concrète devant tenir Israël responsable de ses violations et crimes systématiques et généralisés au regard du droit international à l’encontre de la population palestinienne, la communauté internationale a contribué à saper l’ordre juridique international et a encouragé Israël à poursuivre ses actes criminels en toute impunité. De fait, certains États ont activement appuyé les violations d’Israël en lui livrant des armes, des équipements et d’autres outils qui servent à commettre des crimes au titre du droit international et en fournissant une protection diplomatique, y compris au Conseil de sécurité de l’ONU, pour lui éviter toute obligation de rendre des comptes. Ce faisant, ils ont complètement abandonné le peuple palestinien et n’ont fait qu’exacerber le vécu des Palestinien·ne·s, en tant que peuple ayant des droits et un statut inférieurs à la population juive israélienne.

En fin de compte, le changement ne peut être amorcé qu’au sein d’Israël, mais la communauté internationale peut agir concrètement en faisant pression sur Israël, afin qu’il démantèle son système d’apartheid. Le crime contre l’humanité d’apartheid implique la responsabilité pénale internationale individuelle, qui concerne les particuliers, les membres d’organisations et les représentant·e·s de l’État qui participent à ce crime. Par conséquent, l’État d’Israël lui-même, les autorités palestiniennes, la communauté internationale et la Cour pénale internationale (CPI) doivent tous enquêter sur la perpétration du crime d’apartheid au titre du droit international.

Tous les États peuvent exercer la compétence universelle quand des personnes sont raisonnablement soupçonnées de commettre le crime d’apartheid, et les États signataires de la Convention sur l’apartheid ont l’obligation de le faire, notamment en poursuivant, en traduisant en justice et en sanctionnant les responsables présumés de ce crime. Autrement dit, les États doivent mettre en œuvre des enquêtes judiciaires rapides, efficaces et impartiales lorsqu’ils disposent d’éléments indiquant raisonnablement qu’une personne sur leur territoire ou sous leur contrôle est raisonnablement soupçonnée de responsabilité pénale, ou extrader les suspect·e·s vers une juridiction qui pourra le faire.

Près de six ans après que la procureure générale de la CPI a annoncé l’ouverture d’un examen préliminaire de « la situation en Palestine », la chambre préliminaire a conclu en février 2021 que « la compétence territoriale de la Cour dans le cadre de la Situation en Palestine s’étend aux territoires occupés par Israël depuis 1967, à savoir Gaza et la Cisjordanie, y compris Jérusalem-Est », ce qui ouvre la voie à une enquête sur les crimes commis dans les TPO depuis le 13 juin 2014. Le 3 mars 2021, le procureur a annoncé que son cabinet s’employait à ouvrir une enquête sur les crimes relevant du Statut de Rome commis dans les TPO. Amnesty International appelle par conséquent le Bureau du procureur de la CPI à considérer la qualification de crime contre l’humanité d’apartheid dans le cadre de son enquête officielle actuelle.

La CPI a décidé qu’elle était compétente en ce qui concerne les crimes relevant du Statut de Rome commis dans les TPO, mais elle n’est pas compétente pour ce qui est des crimes perpétrés sur le territoire de l’État d’Israël. Le Conseil de sécurité de l’ONU doit par conséquent veiller à ce que les responsables du crime contre l’humanité d’apartheid, et d’autres crimes relevant du droit international, en Israël et dans les TPO, soient traduits en justice en renvoyant la situation dans sa globalité vers la CPI ou en créant un tribunal international afin de juger les responsables présumés. Le Conseil de sécurité des Nations unies doit aussi imposer des sanctions ciblées, telles que des gels d’avoirs, contre les responsables israéliens les plus impliqués dans le crime d’apartheid, et imposer un embargo complet sur les armes à destination d’Israël.


Parallèlement, l’Assemblée générale de l’ONU doit rétablir le Comité spécial contre l’apartheid, qui avait été instauré en novembre 1962, afin de traiter toutes les situations, y compris celle d’Israël et des TPO, où la grave atteinte aux droits humains et le crime contre l’humanité d’apartheid sont commis, et pour faire pression sur les responsables en vue de démanteler ces systèmes d’oppression et de domination.

Tous les gouvernements et les acteurs régionaux, notamment ceux qui entretiennent des relations
diplomatiques étroites avec Israël, comme les États-Unis et l’Union européennes, mais aussi les États qui renforcent leurs liens avec Israël, comme certains pays arabes et africains, doivent s’abstenir de soutenir le système d’apartheid ou d’apporter aide ou assistance en vue de perpétuer ce régime, et enfin coopérer pour mettre un terme à cette situation illégale. Ils doivent dans un premier temps reconnaître qu’Israël commet le crime d’apartheid et d’autres crimes internationaux, et faire usage de tous les outils politiques et diplomatiques pour faire en sorte que les autorités israéliennes appliquent les recommandations listées dans le présent rapport. Ils doivent par ailleurs examiner toute coopération et activité menées avec Israël afin de veiller à ce qu’elles ne contribuent pas à perpétuer le système d’apartheid. Amnesty International réitère de plus son appel récurrent à tous les États afin qu’ils suspendent sans délai la livraison, la vente ou le transfert – directs ou indirects – de toutes armes, munitions et tous équipements militaires et de sécurité, y compris l’entraînement et d’autres formes d’aides militaires et de sécurité. Enfin, l’organisation appelle les États à instaurer et à appliquer une interdiction des produits ayant pour origine les colonies israéliennes.


Les autorités palestiniennes, de leur côté, doivent aussi veiller à ce que leurs échanges avec Israël,
principalement pour la coordination en matière de sécurité, ne contribuent pas à perpétuer le système d’apartheid contre la population palestinienne dans les TPO. Elles doivent aussi, si besoin et conformément aux normes internationales, recenser les impacts discriminatoires de l’apartheid d’Israël sur la population palestinienne des TPO, afin de remettre les éléments de preuve relatifs à ces impacts aux tribunaux internationaux et aux autres instances concernées.

Les entreprises ont également la responsabilité d’évaluer leurs activités en Israël et dans les TPO, et de veiller à ne pas contribuer ou profiter du système d’apartheid, et doivent remédier à cet impact le cas échéant ou interrompre les activités concernées si nécessaire. Enfin, les organisations nationales et internationales humanitaires et de développement doivent renforcer leur travail de plaidoyer, à la fois public et privé, avec le gouvernement israélien, pour mettre un terme à la discrimination et à la ségrégation dans le droit, les politiques et les pratiques que subit la population palestinienne en Israël et dans les TPO, y compris par un plaidoyer avec les donateurs. Elles doivent par ailleurs mener des évaluations rigoureuses et récurrentes de tous les projets et aides à destination des Palestinien·ne·s pour veiller à ce qu’ils ne contribuent pas à aggraver, appuyer ou perpétuer la discrimination et la ségrégation de la population palestinienne.

(*) TPO = Territoires palestiniens occupés.