Escalade entre la Chine et l’Inde ?

Escalade entre la Chine et l’Inde

Coexistence pacifique ou enfer nucléaire dans l’Himalaya ?

par Matin Baraki*, Marburg

Source : Horizons et débats

Zurich, 21 jullet 2020

A l’abri des regards en raison du coronavirus, les tensions s’exacerbent de manière dangereuse dans l’Himalaya. Voilà comment pourrait être résumée la situation actuelle entre les deux puissances nucléaires que sont la République populaire de Chine et la République de l’Inde. Depuis le début du mois de mai, la Chine et l’Inde ont déployé des troupes supplémentaires le long de leur frontière commune. La région concernée se situe à une altitude de 4000 mètres au Ladakh, que l’Inde considère comme faisant partie du Cachemire. La Chine quant à elle a occupé le territoire indien à l’est du Ladakh et l’a simplement rebaptisé «Aksai Chin» 1. Comme en de nombreux points de l’Himalaya, le tracé de la frontière, hérité de la puissance coloniale britannique, est ici contesté. Toléré bon gré mal gré des deux côtés, il est d’ailleurs appelé simplement «Line of Actual Control», LAC (ligne de contrôle effectif). 2

L’Inde et la Chine se sont reproché à maintes reprises des provocations réciproques par le biais de patrouilles et de passages de frontière inappropriés. En 1962, la zone frontière avait déjà été le théâtre d’une guerre brève mais violente entre les deux pays 3, conduisant à la défaite de l’Inde. La honte de cette guerre frontalière perdue est profondément gravée dans la mémoire collective de l’élite indienne.

Le 5 mai 2020, sur les rives du lac Pangong au Ladakh, une échauffourée a eu lieu entre gardes-frontières chinois et indiens, au cours de laquelle ces derniers se sont battus à poings nus. Le 25 mai, les tensions entre les deux pays se sont intensifiées. Une grave bagarre s’ensuivit, au cours de laquelle jusqu’à 250 soldats furent blessés. Il s’agit de la plus grave crise frontalière depuis 2017, lorsque des troupes chinoises et indiennes s’étaient affrontées durant 73 jours à Doklam, près du Royaume du Bhoutan. Des pourparlers politiques entre le chef de l’État et du parti chinois Xi Jinping et le premier ministre indien Narendra Modi avaient alors permis de sortir de l’ornière.4

Une fois de plus, la situation semble très explosive. Le 26 mai, le premier ministre indien Modi a convoqué une réunion de crise des généraux avec son conseiller à la sécurité Ajit Doval, au cours de laquelle «l’état de préparation militaire de l’Inde» a été le sujet principal. L’agence de presse PTI note que «la stratégie chinoise de vouloir exercer une pression militaire sur l’Inde ne fonctionnera pas».5 La réaction du leader et chef du parti chinois, Xi Jinping, ne s’est pas fait attendre: son pays serait en train d’intensifier les préparatifs à une lutte armée. Peu avant la déclaration de Xi, le porte-parole du ministère chinois des affaires étrangères avait souligné que la Chine maintenait une «position cohérente et claire» 6 dans le conflit frontalier avec l’Inde et qu’il est du devoir de l’Armée populaire de libération chinoise de vouloir défendre le territoire et la souveraineté nationale de la Chine. Actuellement, le ton se durcit. Le quotidien d’État chinois Global Times a fait état de plusieurs «infrastructures défensives illégales» 7 du côté indien, depuis lesquelles pouvait être atteint le territoire chinois. C’est alors que la République populaire de Chine aurait réagi avec des déplacements de troupes. Par conséquent, une éventuelle escalade serait de l’unique responsabilité de la République indienne.

A la mi-mai déjà, des analystes militaires indiens soulignaient pour leur part des questions de calendrier. Le général indien à la retraite Ajay a parlé de «manœuvres de nature agressive» 8 de l’armée chinoise dans l’Himalaya, qui rappelaient le comportement de la flotte chinoise dans la mer de Chine du Sud. Le journal Financial Express a fait référence à l’expert indien en sécurité Ajey Lele en ces termes: «Pourquoi cela se produit-il maintenant, au milieu de la crise du Covid 19?» Selon Lele, il se peut que la Chine veuille tester la détermination de l’armée indienne au moment où le gouvernement de Delhi est très occupé avec le coronavirus. L’ancien diplomate indien Phunchok Stobdan a également averti dans l’«Indian Express» que la Chine veut pousser les forces indiennes plus à l’ouest, afin de se rapprocher du point stratégique que représente le glacier Siachen, où se font face troupes indiennes et pakistanaises.9 Alliés militaires et stratégiques, le Pakistan et la République populaire de Chine tentent d’exercer une double pression sur l’Inde.

Par le passé, le gouvernement de Pékin avait critiqué la construction d’une route indienne près du lac, et avait à son tour triplé le nombre de patrouilles sur le lac glaciaire. Dans le cadre de ces projets, 66 nouvelles routes doivent être construites le long de la frontière d’ici fin 2020, en réponse aux nombreux projets d’infrastructures de la Chine dans le cadre de son initiative de «Nouvelle route de la soie». Cela fait plusieurs années que la République populaire de Chine étend son influence dans la région de l’Asie du Sud et du Sud-Est, notamment dans des zones que l’Inde a longtemps considérées comme sa sphère d’intérêts stratégiques. Dans ces régions éloignées, l’Inde et la République populaire de Chine sont séparées par la «ligne de contrôle effectif» (LAC) longue de 3’488 kilomètres. 10

Comme ces dernières années les gouvernements chinois et indien ont tous deux utilisé la carte nationaliste à des fins de politique intérieure, il leur est maintenant difficile de se libérer du piège qu’ils se sont eux-mêmes tendu sans perdre la face et montrer des signes de faiblesse. Selon des sources indiennes, dans la vallée de Galwan les Chinois auraient avancé jusqu’à trois kilomètres en territoire indien. India Today a fait état le 27 mai dernier d’un transfert au Ladakh de 5000 soldats de l’Armée populaire de libération. Une augmentation des troupes chinoises aurait des conséquences correspondantes du côté indien. Selon l’agence de presse Reuters, les deux parties construisent des installations de défense dans la région, et le gouvernement chinois y fait également acheminer divers équipements. Cela prête à penser que le gouvernement de Pékin se prépare à un conflit plus long avec l’Inde. 11

Le Global Times a publié un rapport ou il est question de plusieurs «infrastructures de défense illégales» construites par l’Inde et qui s’étendraient jusque sur le territoire chinois. Les forces de défense n’auraient alors pas eu d’autre choix que de répondre par des mouvements de troupes. Ainsi l’Inde porterait l’entière responsabilité du risque d’une escalade de la violence. 12

Les observateurs politiques en Inde parlent d’une «situation sans précédent». Le 26 mai, le gouvernement de Pékin annonçait qu’il commencerait début juin à évacuer du territoire indien les citoyens chinois, y compris les étudiants, les touristes et les hommes d’affaires.

Sur place, des stratèges mettent en garde contre une nouvelle intensification du conflit, qui semble s’être produite en juin avec la mort de 20 soldats indiens à la frontière indo-chinoise.

Selon les informations indiennes, il y eut également des victimes du côté chinois. Si le gouvernement de Pékin ne l’a pas confirmé, le rédacteur en chef du Global Times a toutefois twitté que des Chinois avaient également été tués.13 Brahma Chellaney, expert en études stratégiques au Centre for Policy Research de Delhi, a parlé d’un tournant dans les relations entre les deux pays. «Après cet incident, les relations entre la Chine et l’Inde ne seront plus jamais les mêmes», 13 a-t-il déclaré à la télévision indienne. Des paroles qui présagent le pire, car aujourd’hui déjà on observe une grande méfiance de part et d’autre. Cependant, les ministres des affaires étrangères des deux puissances nucléaires souhaitent un «apaisement» immédiat du conflit à la frontière entre les deux pays. Les deux parties se sont parlé lors d’une conférence téléphonique. Elles ont convenu de «traiter équitablement» les événements de la vallée de Galwan et de s’efforcer de trouver une solution au conflit.14

Il reste à mentionner que l’administration américaine tente depuis des années de gagner l’Inde comme partenaire stratégique contre la République populaire de Chine et d’instrumentaliser le pays contre la Chine. 15 Déjà le président américain Bill Clinton avait reconnu comme unique puissance nucléaire en Asie du Sud non pas le Pakistan, pourtant allié de longue date et le plus proche des Etats-Unis, mais l’Inde. Aussi le gouvernement de Pékin a-t-il prévenu le gouvernement indien de ne pas se laisser instrumentaliser par l’administration Trump dans les différends qui opposent la Chine et les États-Unis à Taïwan et à Hong Kong. Il faut espérer que l’élite politique et militaire indienne soit suffisamment sûre d’elle et lucide pour ne pas se faire réduire au simple rôle de tâcheron des États-Unis.

* Matin Baraki, docteur en philosophie, est né en 1947 en Afghanistan où il fut enseignant avant de s’installer en Allemagne. Spéialiste en matière de sa patrie, conseiller du domaine de la politique du développement, il est membre du « Zentrum für Konfliktforschung » (Centre d’études de conflits) ainsi que professeur adjoint de politique internationale à la Philipps-Universität Marburg.

 

1.- V. Baraki, Matin: Kachmire – le génèse du conflit, dans: Horizons et débats, Zurich, no. 19, 27/08/2019, p. 4.

2.- V. Fähnders, Till/Böge, Friederike: Tote, aber keine Schüsse, dans: Frankfurter Allgemeine Zeitung (FAZ), 17/06/20, p. 6.

3.- V. Ib.

4.- V. Perras, Arne/Deuber, Lea: Grenzkonflikt im Himalaja: Die Unruhe zwischen China und Indien wächst, dans : Süddeutsche Zeitung, 27/05/2020.

5.- Ib.

6.- Ib.

7.- Ib.

8.- Ib.

9.- Ib.

10.- V. Fähnders, Till/Böge, Friederike: Tote, aber keine Schüsse, dans: FAZ , 17/06/20, p. 6.

11.- Vgl. Perras, Arne/Deuber, Lea: Grenzkonflikt im Himalaja, loc. cit.

12.- Vgl. Fähnders, Till/Böge, Friederike: Tote, aber keine Schüsse, loc. cit, p. 6.

13.- Perras, Arne/Deuber, Lea: Grenzkonflikt im Hima-laja, loc. cit., 27/05/20.

14.- Vgl. Fähnders, Till: Entspannung im Himalaja, dans: FAZ, 07/07/20, p. 5.

15.- Vgl. Fähnders, Till: Gegen Chinas Salamitaktik, in: FAZ, 23/06/20, p. 8.

 

 

 

 

 

 

 

Kosovo, la chute du Serpent

par Slobodan Despot

Source : Antipresse du 28 juin 2020

Alors que l’administration américaine lance une nouvelle initiative sur le Kosovo, l’inculpation de Hashim Thaçi vient faire capoter le processus. Mais elle rappelle aussi le désastre absolu qu’a été la confiscation, par l’OTAN, de la province sud de la Serbie. Punition tardive d’un bourreau ou règlement de comptes interne au camp occidental?

L'église de la Sainte-Trinité de Petrič, dynamitée en juillet 1999 dans un Kosovo sous administration otanienne.

«Les Albanais se sont joués de nous comme on joue sur un Stradivarius.» (Général Lewis MacKenzie)

C’est un événement qu’on commémore peu à l’ouest, et qu’on se rappelle à peine: de mars à juin 1999, pendant 78 jours l’OTAN a intensément bombardé la Serbie à cause d’une prétendue «répression» de la population albanaise de sa province méridionale, le Kosovo. Après la signature des accords de Kumanovo, le 12 juin 1999, le Kosovo est passé sous le contrôle de la communauté internationale (lisez l’OTAN), tout en restant, soi-disant, partie intégrante de la Serbie. La tentative d’occupation militaire de la province à partir de l’Albanie ayant échoué, on avait amadoué les Serbes à la table de négociation.

Promesses de papier et fake news en cascade

Mais cette concession diplomatique n’était qu’un chiffon de papier: en dépit d’une résolution des Nations Unies (n° 1244) affirmant la souveraineté de la Serbie, les alliés et «partenaires» des séparatistes albanais — lisez l’OTAN — se sont mis à reconnaître l’État «indépendant» du Kosovo sitôt que M. Thaçi et son clan eurent unilatéralement proclamé leur indépendance. Étrangement, la Suisse supposée vertueuse et neutre, au temps de sa ministre des affaires étrangères Micheline Calmy-Rey, fut parmi les États les plus empressés à reconnaître cette entité issue d’un arrachage territorial. Peut-être était-ce une manière de relâcher la pression des Américains au temps de l’affaire dite des fonds en déshérence en servant de poisson-pilote?(1)

Pour faire avaler à l’opinion mondiale une telle série de violations du droit, il aura fallu littéralement lui laver le cerveau en peignant les Serbes comme des nazis et tous les Albanais, indistinctement, comme leurs victimes. Ce qui faisait passer à la trappe tout à la fois les crimes des Albanais contre les Serbes et le sort ultérieur de toutes les minorités ainsi que des Albanais loyaux à l’État serbe.

La suite est un long cauchemar pour les Serbes, mais aussi pour les Monténégrins, les Tziganes et autres minorités présentes au Kosovo. Le pogrom antiserbe de mars 2004, sous le nez des «soldats de la paix» occidentaux, fut particulièrement massif et brutal. Au total, quelque 250 000 Serbes ont été exilés de la province, tandis que mille ont disparu sans traces ou ont été assassinés. Sans l’intervention des parachutistes français commandés par le colonel Jacques Hogard, la région à majorité serbe de Mitrovica (nord de la rivière Ibar) eût été ethniquement nettoyée dès les premiers jours du cesser-le-feu. Au sud de cette ligne, les quelque 100 000 Serbes restants vivent dans des poches précaires, victimes d’un harcèlement perpétuel (qui ces dernières semaines a connu une recrudescence).

Sur le plan culturel, 150 églises ont été détruites, cependant que l’on construisait ou reconstruisait à leur place 800 mosquées. Cerise sur le gâteau, le nouvel État albanais s’est proposé de s’approprier les monuments chrétiens encore restés debout en les rattachant à son héritage national.

La promesse de rétablissement de la sécurité et de la justice — principal argument de l’occupation occidentale — n’était elle aussi que du papier. Enlèvements, intimidations et expropriations se poursuivent. L’enquête menée en 2010 par le magistrat suisse Dick Marty sur le trafic d’organes humains (souvent prélevés à vif) au Kosovo a abouti à des conclusions accablantes pour le pouvoir local — mais non surprenantes, puisque l’ancienne Procureure du Tribunal international pour l’Ex-Yougoslavie (TPIY), Carla del Ponte, mentionnait ce trafic dès 2008 dans ses mémoires. Étrangement, comme dans la Belle au Bois dormant, le Conseil de l’Europe, à qui il était destiné, s’est endormi dessus.

Par ailleurs, les quelques tentatives entreprises pour juger de hauts responsables kosovars et ex-terroristes comme le «premier ministre» et ancien videur de boîte de nuit en Suisse, Ramush Haradinaj, ont tourné court — par disparition physique des témoins! Peu étonnant lorsqu’on sait que Haradinaj était physiquement protégé par l’armée U. S.!

Le seul État qu’on «dé-reconnaît»

Une telle caricature d’État, qui est aussi une plaque tournante du trafic de drogue et d’armes en Europe, n’avait aucun avenir et ne pouvait qu’être un casse-tête diplomatique. La reconnaissance internationale du Kosovo a été très partielle, et même régressive: fait rarissime, une quinzaine de pays ont retiré leur reconnaissance. En ce moment, 92 États du monde reconnaissent le Kosovo, 96 ne le reconnaissent pas. Parmi ces derniers, l’ensemble des puissances échappant à la tutelle de l’empire atlantique: Russie, Chine, Inde, Brésil, Algérie, Iran… Soit les cinq septièmes de l’humanité. Une proportion qui, à elle seule, démontre l’irréalité de la «communauté internationale», concept imposé par l’OTAN lorsqu’elle prétendait prendre des décisions au nom et à la place de la Terre entière.

Le seul pays dont la reconnaissance du Kosovo soit encore intéressante et nécessaire aujourd’hui, reste… la Serbie! Seule cette reconnaissance pourrait légaliser le viol flagrant du droit international que constitue l’existence de l’État du Kosovo. Elle est donc une condition préalable à l’adhésion de la Serbie à l’UE.

Le protagoniste le plus «méritant» pour cette situation grotesque, dans l’équipe locale, n’est autre que Hashim Thaçi, ex-chef de l’organisation UÇK (labellée terroriste en 1998 par les USA eux-mêmes), ex-Premier ministre et actuel président de l’entité hypothétique. Son inculpation soudaine par le TPI, le 24 juin, pour «crimes contre l’humanité et de crimes de guerre, y compris meurtre, disparition forcée de personnes, persécution et torture» est une surprise qui aura des ramifications intéressantes. Si, comme l’annonce la presse, Thaçi est «rattrapé par son passé», c’est un passé riche d’amitiés et de protections au cœur des démocraties. N’a-t-il pas assisté aux célébrations de la Victoire, le 11 novembre 2018, au deuxième rang des invités d’honneur d’Emmanuel Macron, alors que le président serbe (pourtant représentant d’un peuple ami qui eut une contribution importante à la victoire) était relégué dans une tribune latérale?

On est loin de son arrestation, et plus loin encore d’une condamnation, mais la décision même d’émettre cette inculpation à quelques jours d’une négociation «historique» serbo-kosovare initiée par l’administration Trump force à s’interroger sur le but réel de ce coup de théâtre.

Pourquoi maintenant?

Le TPI est dès ses origines une organisation voulue et sponsorisée par les États-Unis, qui par ailleurs ne reconnaissent pas son autorité sur leurs propres soldats. Le TPI n’a par exemple même pas envisagé d’inculper des aviateurs de l’OTAN pour les meurtres délibérés de civils (y compris albanais) commis durant les bombardements de 1999. Lorsqu’elle accepta le poste de procureur, la Suissesse Carla del Ponte déclara dans la NZZ qu’elle n’avait «rien à refuser» aux Américains.

On sait qu’aux yeux des Américains, les alliés ne sont que des consommables. Cent potentats parmi lesquels Noriega, Saddam Hussein ou même Milošević, en savent quelque chose. (Ce dernier, que j’ai connu, avait travaillé comme banquier aux USA et avait reçu des «assurances» de Washington, notamment au temps des accords de Dayton, quant à son rôle de pivot et de pacificateur dans les Balkans. Il fut balayé en 2000 par le mouvement Otpor, prototype des révolutions colorées.)

Pour l’Empire, ou en tout cas son aile «deep state», l’inculpation de Thaçi pourrait être une double aubaine. D’un côté, on se débarrasse d’un fort à bras qui ne sert plus. De l’autre, on saborde une initiative venant de l’équipe Trump — et l’on prive ainsi le rouquin d’une éventuelle victoire diplomatique façon Corée du Nord. A quelques mois des élections US, on l’a vu ces derniers jours, tous les coups sont permis.

Hashim Thaçi, bien évidemment, ne se laissera pas faire si facilement. Il ne tombera pas sans combattre — et il le claironne: sur son profil Facebook, il vient d’étaler les armes de l’UÇK, rouge sur fond noir. Avec qui ne s’est-il pas fait prendre en photo, dans son treillis de terroriste ou, plus tard, son costume anthracite de la bonne maison? Madeleine Albright, Bernard Kouchner, Alain Juppé, sans compter la crème des généraux de l’OTAN. Et puis, bien sûr, le président Macron® qui n’en rate pas une — mais qu’on peut en l’occurrence créditer d’ignorance. Il n’avait que 22 ans au temps de la guerre du Kosovo.

Les Yankees sont immunisés contre ce genre de compromissions. Ils ne reconnaissent même pas les cours qu’ils instrumentent. Les Européens, eux, y sont plus sensibles. Depuis dix ans, le terrible rapport Marty au conseil de l’Europe pointe du doigt leur inaction. Depuis vingt ans, leurs déclarations dans la presse, leurs embrassades avec les criminels et leurs tribunes — de même que leur propagande antiserbe effrénée, véritable anthologie de fake news, ont construit la carrière de celui qui est désormais pointé du doigt pour «meurtre, disparition forcée de personnes, persécution et torture». Le 7 mai 1999, en plein bombardement de la Serbie, la brochette d’«humanitaires» usuels — dont le professeur Paul Garde, auteur d’un ouvrage considéré «de référence» sur la Yougoslavie — publiaient dans Le Monde une pétition exhortant l’Occident à soutenir encore mieux l’UÇK. Donc, à déverser encore plus de bombes sur les populations concernées. «L’UCK a le mérite d’exister», écrivaient-ils. Dévoilant par la même une échelle du mérite sur laquelle les tribunaux pourraient une fois les interroger. Soyons assurés que M. Thaçi n’oubliera pas de convier ses vieux amis à la cérémonie. A moins, évidemment, qu’il ne soit «epsteinisé» dans sa cellule.

NOTE
  1. En tout cas, il y a des coups de main qui ne s’oublient pas. Mme Calmy-Rey préside aujourd’hui une fondation humanitaire créée par la famille d’origine kosovare Orllati, groupe de travaux publics connu pour sa croissance fulgurante en Suisse romande.

Un peu de lectures

À propos de ce «cas d’école» de désinformation (selon le regretté connaisseur Vladimir Volkoff), que fut la guerre civile yougoslave et en particulier la phase «Kosovo», quelques lectures utiles, sinon indispensables:

* * *

Deux questions au colonel Jacques Hogard

Dans un livre bref et captivant, Jacques Hogard a raconté ses douze jours fatidiques au Kosovo «pacifié» par l’OTAN en juin 1999. Il ne mâche pas ses mots sur le «Serpent» de l’UÇK et ses alliés.

Le «président» de la très fantoche «république du Kosovo» va-t-il vraiment finir en prison? Et quels cadavres risqueraient, à cette occasion, de sortir du placard?

JH: Des esprits chagrins veulent parier que ses puissants protecteurs, les réseaux liés à l’administration Clinton, le sortiront de ce mauvais pas, tant espéré pourtant depuis 21 ans par les Serbes, les Roms, les Goranis et même les Albanais du Kosovo, victimes de sa sauvagerie et de celle de ses complices de l’UCK: les Ramush Haradinaj, Agim Ceku, Fatmir Limaj, Rexhep Rexhepi, Samir Lushtaku… etc.

Pourtant, ce pourrait bien être cette fois la chute finale de ce gangster impitoyable qui, issu d’un clan mafieux kosovar à la triste réputation, émerge subitement en 1999 lors des «négociations de Rambouillet», propulsé sur la scène politique par la vieille sorcière Madeleine Albright, cette égérie maléfique de la tribu Clinton, qui se prend d’amour pour ce petit voyou et lui voit alors un destin «national». Le chef de l’UCK, le parrain du crime organisé au Kosovo et de l’abominable trafic d’organes, déjà surnommé «le serpent», éliminant sans pitié les Albanais du Kosovo loyaux à Belgrade ou tout simplement pacifistes, tels ses rivaux de la LDK, va jouer un rôle éminent en 1999 et dans les années qui vont suivre, alternant les fonctions de «premier ministre», de «chef de la diplomatie» (!) et de «président» à la tête du ramassis de voyous qui s’intitule «gouvernement de la république du Kosovo».

Cette fois pourtant, ce pourrait bien être la chute finale du «Serpent», car le dossier est ficelé, complet, avec toutes les preuves, tous les témoignages: oui, Hashim Thaçi est bien un criminel barbare auteur de crimes contre l’humanité et de crimes de guerre, perpétrés sans distinction contre tous ceux qui s’opposaient à ses plans. 

Il y a quatre ans, j’ai su par un magistrat français que le dossier était bouclé. Celui de Thaçi, mais aussi celui de l’UÇK ainsi que de leurs soutiens étrangers.

Il ne me surprendrait pas que le temps écoulé depuis, ces quatre ans précisément, qui m’ont semblé long et parfois fait douter, je l’avoue, n’ait été en fait celui de la réflexion pour ces derniers et qu’ils aient en conséquence décider de le lâcher enfin, pour en quelque sorte se dédouaner eux-mêmes. 

J’en fais le pari: tous ceux qui comme le Pape François, le président Macron, Nicolas Sarkozy, Alain Juppé, Bernard Kouchner et bien d’autres responsables officiels, notamment de l’OTAN et de l’Union Européenne, lui ont réservé dans un passé récent un chaleureux accueil, préféreront dans les mois et années à venir lui tourner le dos avec superbe!

  • Article de Slobodan Despot paru dans la rubrique «Le Bruit du Temps»de l’Antipresse n° 239 du 28/06/2020.

Venezuela: tests de missiles en attendant les pétroliers iraniens

Source : Le Figaro avec AFP

22 mai 2010

https://www.lefigaro.fr/flash-eco/venezuela-tests-de-missiles-en-attendant-les-petroliers-iraniens-20200522

Le Venezuela a testé jeudi des missiles sur une île, a annoncé le président Nicolas Maduro, en attendant l’arrivée de pétroliers iraniens censés approvisionner le pays sud-américain en brut, au milieu de tensions avec les Etats-Unis. «Nous avons été les témoins d’exercices militaires (…) sur l’île de La Orchila, avec l’essai de missiles de précision maximale pour la défense de nos eaux et de nos côtes», a dit le chef de l’Etat lors d’une rencontre avec le haut commandement militaire retransmise sur la télévision étatique, sans mention directe des navires iraniens. Les essais sont effectués dans le cadre de l’opération «Bouclier bolivarien», un déploiement permanent ordonné en février.

L’opposant Juan Guaido, reconnu comme président par intérim par une cinquantaine de pays dont les Etats-Unis, a qualifié cette opération d’«exercice de propagande». Dans un communiqué, Juan Guaido a estimé jeudi que les navires «ne serviront qu’à enrichir la mafia dictatoriale», évoquant un marché noir qui fleurit avec la pénurie d’essence.

À lire aussi : Au Venezuela, rocambolesque opération clandestine pour renverser Maduro

Le gouvernement vénézuélien a annoncé mercredi l’arrivée prochaine de pétroliers iraniens, pour une livraison de brut que Téhéran a sommé les Etats-Unis de ne pas entraver par des mouvements de leur marine dans les Caraïbes. «Nous sommes prêts à tout et à tout moment», a déclaré Nicolas Maduro mercredi dans une allocution sur la chaîne de télévision gouvernementale, remerciant son allié iranien pour son soutien face à l’hostilité ouverte de Washington.

Selon des informations de presse, cinq pétroliers ont quitté l’Iran ces derniers jours et font route vers les Caraïbes vénézuéliennes. Les Etats-Unis ont annoncé début avril une plus grande surveillance du crime organisé dans cette région, y déployant entre autres des navires de combat.

À lire aussi : Venezuela: après un an de crise politique, l’opposition peine à convaincre

Le Venezuela possède les plus grandes réserves de pétrole au monde mais sa production est en chute libre. Caracas estime que les sanctions américaines sont responsables de cet effondrement. Des experts l’attribuent à des choix politiques erronés, au manque d’investissement et à la corruption.

Cinq pétroliers iraniens traversent l’Atlantique pour livrer 1,5 millions de barils du carburant au Venezuela. La marine américaine qui effectue des exercices dans les Caraïbes, est prête à une possible confrontation avec les pétroliers iraniens et perturber la livraison de pétrole au Venezuela.

Source : Caroline Popovic

Journaliste à France Télévision.

Publié le 22 mai 2020 à 15h31, mis à jour le 22 mai 2020 à 15h38

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À cause des sanctions américains, le Venezuela ne peut pas acheter les produits pour raffiner son pétrole. Le carburant manque et pourtant ce pays est doté des plus grandes réserves de brut au monde. Une commande a été passée à l’Iran et cinq pétroliers iraniens traversent l’Atlantique pour livrer 1,5 millions de barils du carburant.

Le premier pétrolier iranien, La Fortune, est attendu au Venezuela le 25 mai 2020. Le navire-citerne accostera à la raffinerie El Palito, située à 200 kms à l’ouest de la capitale, Caracas.

Quatre autres pétroliers, le Forest, le Petunia, le Faxon et le Clavel, vont arriver à des dates ultérieures.
Au total, ils transportent 1,5 millions de barils de carburant, d’une valeur estimée à 41 millions d’euros.  La facture aurait été reglée en or en provenance des réserves vénézuéliennes. Le président Nicolas Maduro nie cette information sans préciser comment ces livraisons ont été payées.

Pénurie de carburant au Venezuela •©wikimediacommons

Le Venezuela ne peut plus raffiner son propre pétrole à cause de sanctions américaines. Il y a un embargo sur la vente des produits chimiques utilisés dans le processus de raffinage.

Depuis des mois, les Vénézuéliens font des files d’attentes devant les stations-service, le carburant étant de plus en plus rare. L’attente peut durer plusieurs jours.


Le Venezuela promet un accueil militaire

Un acceuil militaire sera accordé aux pétroliers et à ses équipages dès lors qu’ils pénètreront dans les eaux territoriales du Venezuela.

Ils seront accueillis et escortés par les navires et les avions des forces armées nationales Bolivariennes. On veut leurs souhaiter la bienvenue et remercier le peuple iranien pour sa solidarité,’’ a déclaré Vladimir Padrina, ministre de la Défense du Venezuela.

Les Américains entendent intercepter les pétroliers iraniens
Depuis le premier mars 2020, les Etats-Unis ont déployé une vaste opération militaire dans le sud de la mer des Caraïbes et dans l’ouest de l’Océan pacifique pour lutter contre le narcotrafic.

L’amiral Craig Faller du US Southern Command n’exclut pas la possibilité de contrôler ces pétroliers iraniens avant qu’ils n’accostent au Venezuela.

L’Otan en armes pour «combattre le coronavirus»

par Manlio Dinucci

 traduit par Marie-Ange Patrizio

Source : Horizons et débats,

Zurich, 12 mai 2020

Source originaire : Voltairenet

 

Les trente ministres des Affaires étrangères de l’OTAN (Luigi Di Maio pour l’Italie), réunis le 2 avril en vidéoconférence, ont chargé le général américain Tod Wolters, commandant suprême des forces alliées en Europe, de «coordonner l’appui militaire nécessaire pour combattre la crise du coronavirus». C’est ce même général qui, au Sénat des Etats-Unis, le 25 février, a déclaré: «Les forces nucléaires soutiennent toute opération militaire des Etats-Unis en Europe.» Lui-même «soutient une politique flexible de la première frappe» des armes nucléaires, c’est-à-dire de l’attaque nucléaire par surprise.1

Le général Wolters est commandant suprême de l’OTAN en tant que chef du Commandement européen des Etats-Unis. Il fait donc partie de la chaîne de commandement du Pentagone, disposant de la priorité absolue. Un récent épisode confirme quelles en sont ses rigides règles: le capitaine du porte-avions Roosevelt, Brett Crozier, a été démis de son commandement parce que, face à la diffusion du coronavirus à bord, il a violé le secret militaire en sollicitant l’envoi d’aides.

Pour «combattre la crise du coronavirus» le général Wolters dispose de «couloirs préférentiels pour des vols militaires à travers l’espace aérien européen» d’où ont quasiment disparu les vols civils. Des couloirs préférentiels sont aussi utilisés par les bombardiers US d’attaque nucléaire B2-Spirit: le 20 mars, ayant décollé de Fairford en Angleterre, ils ont survolé, avec des chasseurs norvégiens F-16, l’Arctique vers le territoire russe. De cette façon – explique le général Basham des Forces aériennes US  en Europe – «nous pouvons répondre avec rapidité et efficience aux menaces dans la région, en montrant notre détermination à porter n’importe où dans le monde notre puissance de combat».

Pendant que l’OTAN est engagée à «combattre le coronavirus» en Europe, deux des plus grands alliés européens, la France et la Grande-Bretagne, envoient leurs navires de guerre dans les Caraïbes. Le navire d’assaut amphibie Dixmude a levé l’ancre le 3 avril à Toulon vers la Guyane française pour ce que le président Macron définit comme «une opération militaire sans précédent» nommée «Résilience», dans le cadre de la «guerre au coronavirus».2

Le Dixmude peut jouer le rôle secondaire de navire hôpital avec 69 lits, dont 7 pour thérapies intensives. Le rôle premier de ce grand navire, long de 200 m et avec un pont de vol de 5000 m2, est celui de l’assaut amphibie : une fois proche de la côte ennemie, il attaque avec des dizaines d’hélicoptères et véhicules de débarquement qui transportent des troupes et des véhicules blindés. Caractéristiques analogues, bien qu’à la moindre échelle, concernant le navire britannique RFA Argus qui a pris la mer, le 2 avril, vers la Guyane britannique.3

Les deux navires européens se positionneront dans les mêmes eaux caribéennes à proximité du Vénézuéla : c’est là qu’arrive la flotte de guerre – avec les plus modernes navires de combat de littoral (construites par la compagnie italienne Leonardo pour l’US Navy) et des milliers de marines – envoyée par le président Trump officiellement pour bloquer le trafic de drogue.

Trump accuse le président vénézuélien Maduro de «profiter de la crise du coronavirus pour accroître le trafic de drogue par lequel il finance son narco-Etat». L’objectif de l’opération, appuyée par l’OTAN, est de renforcer l’étau de l’embargo en vue d’étrangler économiquement le Vénézuéla (pays qui a les plus grandes réserves pétrolières du monde) dont la situation s’est aggravée par le coronavirus ayant commencé à se propager.

L’objectif est de renverser le président Maduro régulièrement élu (dont la tête a été mise à prix pour 15 millions de dollars) et d’instaurer un gouvernement qui amène le pays dans la sphère de domination états-unienne.4

Il n’est pas exclu qu’un incident soit provoqué servant de prétexte pour l’invasion du Vénézuéla. La crise du coronavirus crée des conditions internationales favorables à une opération de ce type, éventuellement présentée comme «humanitaire».  •

 

1 «Le Docteur Folamour veille sur notre santé», par Manlio Dinucci, Traduction Marie-Ange Patrizio, Il Manifesto (Italie), Réseau Voltaire, 27 mars 2020.
2 «Départ du porte-hélicoptères Dixmude vers la zone Antilles-Guyane», AFP, 3 avril 2020.
3 «RFA Argus sails for the Caribbean today ready to provide medical support if needed», Save the Royal Navy, 2 avril 2020.
4 «Le Pentagone refuse d’enlever le président Nicolás Maduro», Réseau Voltaire, 6 avril 2020.

Principale lacune des mesures anti-pandémiques prises par la France et la Suisse

Ivo Rens

Professeur honoraire

Faculté de droit

Université de Genève

J’ai écouté hier soir 16 mars 2020 les propos du Conseiller fédéral Berset, puis le discours du Président Macron énonçant des mesures vigoureuses pour tenter de ralentir puis de tarir la progression de la pandémie. Qui contesterait pareil objectif ?

Les mesures françaises sont particulièrement attentatoires à la liberté de déplacement qui n’est autorisée que pour cinq motifs jugés légitimes. Je trouve ces restrictions drastiques indument limitatives et mal rédigées. Pourquoi ne pas avoir tenu pour légitime le retour d’une personne à son domicile à l’étranger ?

Plus grave socialement : tant le Conseiller fédéral que le Président français n’ont pas décidé, ni même envisagé, semble-t-il, l’instauration du rationnement.

Or, les supermarchés et autres magasins d’alimentation des deux pays sont quotidiennement vidés de victuailles, laissant vides les étals et étagères de nourriture depuis plusieurs jours. Je crains qu’en affirmant que ces commerces seront toujours réapprovisionnés, les autorités des deux pays ne sous-estiment les risques de pénurie alimentaire et ne favorisent la constitution de stocks destinés au marché noir.

La seule façon de garantir l’absence de pénurie alimentaire des catégories sociales défavorisées est d’instaurer le rationnement des principaux nutriments. C’est là une leçon de la IIème Guerre mondiale en Europe et en Afrique du nord. Or, dans son discours, le Président Macron a pesamment insisté sur le fait que la France était en guerre…

Sur la libération d’Idlib et la guerre du régime Erdogan

par Vanessa Beeley et Robin Philpot

Source : Mondailisation. Ca 4mars 2020

Vanessa Beeley sur la libération d’Idlib et guerre du régime Erdogan

Alors que l’Armée arabe syrienne réussit à libérer la région d’Idlib des forces d’occupation composées de groupes terroristes (Front Al Nosra, notamment) et de troupes turques, dans les grands médias on présente cette libération comme une catastrophe humanitaire. Vanessa Beeley, grand journaliste qui était sur le front à Idlib, rétablit la vérité.

Cette guerre livrée à la Syrie depuis 2011, rappelle Vanessa Beeley, est une invasion et une occupation menées par des groupes terroristes financés et soutenus notamment par Washington, Londres, Paris mais aussi par la Turquie et Israël. Libérer le territoire syrien n’est ni plus ni moins la seule façon de faire respecter le droit international et de rétablir la paix.

Elle signale la présence sur le territoire syrien de l’Ambassadrice américaine Kelly Croft ainsi que d’autres diplomates américains, tous en train de saluer les groupes de soi-disant rebelles. Il s’agit là d’une violation flagrante du droit international car les autorités syriennes n’ont pas été consultés.

Si, au sujet d’Idlib, les médias sont en train de diffuser le même film qu’il y a quelques années à Alep — tragédie humanitaire causée par « le régime syrien »– la réalité est tout autre. La libération a provoqué de la joie au sein du peuple syrien, où la vie a repris et les routes ont été ouvertes.

Ayant visité Idlib, elle a noté à quel point les fameux « Casques blancs » collaboraient étroitement avec les terroristes. Les bureaux et quartiers généraux étaient souvent dans les mêmes immeubles.

Vanessa Beeley termine l’entrevue en soulignant l’étroite alliance militaire dans les événements actuels entre la Turquie et Israël.

 

Le cas de Julian Assange constitue une inquiétante violation de la liberté de la presse

Extrait de la Résolution 2317 (2020) adoptée par l’Assemblée du Conseil de l’Europe le 28 janvier 2020

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  1. L’Assemblée appelle les États membres à créer un environnement favorable et propice pour les médias et à revoir leur législation en ce sens, afin de prévenir le recours abusif à différentes lois ou dispositions susceptibles d’avoir une incidence sur la liberté des médias, notamment celles sur la diffamation, la lutte contre le terrorisme, la sécurité nationale, l’ordre public, le discours de haine, le blasphème et la mémoire, qui sont bien trop souvent appliquées pour intimider les journalistes et pour les réduire au silence. À ce titre, les États membres doivent notamment:

6.1. ne pas prévoir de sanctions pénales pour des infractions commises par les médias – en particulier des peines d’emprisonnement, la fermeture d’organes de presse ou le blocage de sites internet et de réseaux sociaux – sauf en cas d’atteinte grave à d’autres droits fondamentaux, par exemple de propos haineux ou d’incitation à la violence ou au terrorisme; veiller à ce que ces sanctions ne soient pas appliquées de manière discriminatoire ni arbitraire contre des journalistes;

6.2. consacrer et garantir le respect du droit des journalistes de protéger leurs sources et concevoir un cadre normatif, judiciaire et institutionnelle adéquat pour protéger les lanceurs d’alerte et les facilitateurs d’alerte, conformément à la Résolution 2300 (2019) de l’Assemblée «Améliorer la protection des lanceurs d’alerte partout en Europe»; à cet égard, considérer que la détention et les poursuites pénales contre M. Julian Assange constituent un dangereux précédent pour les journalistes, en outre, et joindre à la recommandation du Rapporteur spécial des Nations Unies sur la torture et autres peines ou traitements cruels, inhumains ou dégradants qui a déclaré, le 1 novembre 2019, que l’extradition de M. Assange vers les Etats-Unis doit être interdite et qu’il doit être libéré sans délai

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Le rêve des uns et le cauchemar des autres

Michel Raimbaud

20 janvier 2020

Source : http://www.afrique-asie.fr/le-reve-des-uns-et-le-cauchemar-des-autres/

 

Il est dans l’air du temps de considérer les épisodes troubles que nous vivons aujourd’hui comme une réplique à ce que furent hier les « années folles » de l’entre-deux guerres. Ce n’est pas une perspective encourageante, car cet entracte convulsif de vingt ans tout juste (1919/1939), loin d’être seulement une explosion des libertés, un foisonnement des innovations, une envolée du progrès, allait déboucher sur le festival de boucherie et d’horreur que nous savons, suite logique de son échec. Peut-on recréer un ordre universel, alors que la moitié de la planète reste sous le joug colonial ? Rétablir la stabilité alors que quatre empires viennent de disparaître, deux d’entre eux, Russie et Allemagne, ne se voyant nullement comme des vaincus, et que le statut des deux « superpuissances » coloniales est ébranlé par l’ascension de l’Amérique ? Quand cette dernière refuse d’adhérer à la Société des Nations qu’elle a patronnée, comment donc garantir la paix ?

 

*

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La démocratie américaine à l’œuvre

Folles ou non, les présentes années sont écervelées, ou décervelées. Mais en 2020, l’heure n’est plus à renifler un séisme attendu, car celui-ci gronde déjà de toutes parts. Pourtant, si le monde revisité est bien devenu universel, l’Occident préfère s’identifier à une « communauté internationale » qui ne l’est pas. Le refus de prendre en compte cette « fracture » est à l’origine de la rage et/ou de la démence de ses élites pensantes, dirigeantes et rugissantes.

Pour ne parler que de nos bons maîtres, nous dispensant ainsi de parler de ses vassaux, aimeriez-vous rencontrer au fond d’une ruelle John Bolton, le schtroumpf grognon, partir en croisière avec Pompeo, le père fouettard de la diplomatie étatsunienne, discuter des droits de l’homme avec Nikkie Halley, la harpie du Conseil de Sécurité ? Que feriez-vous si Trump vous proposait de parler dans un coin tranquille de la gestion de votre plan d’épargne ? Ou d’écrire l’histoire du Moyen-Orient avec Wolfowitz ? Auriez-vous envie d’évoquer l’Irak avec Mme Albright ou Dick Cheney, ou la Palestine avec Jared Kushner ?

Pour comprendre comment on en est arrivé à cette folie, il est essentiel de répondre, quitte à enfoncer les portes ouvertes, à l’interrogation historique du génie qui savait poser les bonnes questions, ce George W. Bush, qui allait imprimer sa marque indélébile à la Maison-Blanche, de 2001 à 2009.

Tandis que Bill, son frivole prédécesseur, avait fait du bureau ovale un jardin secret, et que Barack allait en faire une chaire d’où il prêcherait la paix des Nobel tout en faisant la guerre – par derrière – mieux que quiconque, notre Debeliou (c’est le nom de scène de Bush fils) transformera les lieux en oratoire où l’on marmonne entre bigots de pieuses oraisons avant de prendre les décisions mettant à sac la planète. Bien qu’il n’ait ni découvert l’Amérique ni inventé la poudre, il endossera la géostratégie néoconservatrice du début de millénaire, et le rôle de chef de file des « grandes démocraties ».

Rattrapé sur ses vieux jours par Alzheimer, Ronald Reagan, premier à déclarer « la guerre contre la terreur », ne se souvenait plus avoir été Président. Retiré dans son ranch, Debeliou, lui, consacre ses loisirs à peindre de blancs moutons. C’est un sain divertissement, dont le choix témoigne d’une heureuse nature. Ce « good guy » a manifestement la conscience tranquille : n’a-t-il pas accompli la mission qui lui avait été confiée par le Ciel de guider l’Axe du Bien au milieu de la cohorte des « parias » ? Dans son cocon paisible, comment aurait-il pris la mesure des crimes qu’il a ordonnés et couverts, à l’abri de toute poursuite de la Cour Pénale Internationale ou de ses avatars, le « monde civilisé » et ses succursales n’étant pas de leur compétence. ? Il n’aura jamais soupçonné, même en cauchemar, la haine dont son Amérique est l’objet, de l’arrière-cour latino-américaine à l’Asie éternelle, en passant par la complaisante Europe et ce Grand-Moyen-Orient qui s’étend désormais de la Mauritanie au Pacifique et du sud de la Moscovie à l’équateur africain ? Il mourra sans savoir que l’Amérique est devenue sous son règne l’Etat-voyou par excellence avant de sombrer dans le banditisme « from behind » d’Obama, puis carrément dans le gangstérisme international de l’oncle Donald.

Notre propos d’aujourd’hui n’est pas de faire, comme le veut la mode, une lettre ouverte qu’ils ne liront pas à G. W. Bush et ses ex-acolytes, ses prédécesseurs ou ses successeurs. Il n’est même pas de passer en revue les fioretti du pape de l’Axe du Bien et les florilèges de ses conseillers neocons, dont le cynisme et l’arrogance dépassent l’entendement. Laissant Debeliou à ses petits moutons, on essaiera de répondre in absentia à l’angoisse métaphysique qui le tenaille en 2001 alors qu’il s’apprête à venger les attentats du 11 septembre en semant mort, destruction et chaos dans les sept pays programmés : l’Irak ; la Syrie, le Liban, la Libye, la Somalie, l’Afghanistan, le Soudan.

C’est durant cette phase particulièrement fébrile de sa vie intellectuelle, le 20 septembre 2001, que Debeliou, s’adressant au Congrès sérieux comme un Pape, lance à la ville et au monde la question « des Américains » : « Pourquoi des gens peuvent-ils nous haïr, alors que nous sommes si bons ? ». Il fallait y penser et aussi l’oser, mais l’on sait depuis Audiard que c’est à cela que l’on reconnaît les gens que rien n’arrête. Puisqu’aux Etats-Unis on est démocrate même quand on est républicain, car c’est à peu près la même chose, notre tribun répond, sûr de son fait : « Ils haïssent ce qu’ils voient dans cette salle : un gouvernement élu démocratiquement. Leurs chefs sont auto-désignés. Ils haïssent nos libertés, de religion, d’expression, notre droit de voter, de nous rassembler et d’exprimer nos désaccords ».

Sans queue ni tête, cet amalgame entre les « terroristes » du 11 septembre (saoudiens pour la plupart) et les sept pays précédemment mentionnés, est évidemment arbitraire, visant à justifier la « pensée stratégique » qui va inspirer Debeliou dans sa « guerre contre la terreur ». On peut toutefois se demander si, visant les « Etats préoccupants », il n’est pas en train de dénoncer ses propres impostures : « Nous ne sommes pas dupes de leur feinte piété (…). Ce sont les héritiers de toutes les idéologies sanglantes du XXème siècle. (…) Ils marchent dans la foulée du fascisme, du nazisme et du totalitarisme. Ils suivront ce chemin jusqu’à sa fin, dans la tombe anonyme des mensonges répudiés de l’Histoire ». Ne dirait-on pas une condamnation des menées néoconservatrices, dont la ceinture verte arabo-musulmane est le théâtre privilégié depuis un quart de siècle ? Signe des temps et du ciel, des Israéliens se poseront la même question, comme Rishon Lezion dans le Yediot Aharonot du 26 juillet 2006 : Pourquoi nous haïssent-ils tant ?

On ne peut s’empêcher de rappeler l’anecdote rapportée en 2007 à la revue Democracy Now par le Général Wesley Clark, ex-commandant en chef des troupes de l’Otan en 1999 en Yougoslavie, lors de la dislocation de celle-ci par les Occidentaux. Quelques jours après le 11 septembre, ce haut responsable se rend au Pentagone, où sévissent alors Donald Rumsfeld et Paul Wolfowitz. Il rapporte un intéressant et surprenant dialogue :
– Nous avons décidé de partir en guerre contre l’Irak, lui dit-on.
– En guerre contre l’Irak, mais pourquoi ? demande W. Clark
– Je ne sais pas. Je pense qu’ils ne savent pas quoi faire d’autre.
– A-t-on trouvé un lien entre Saddam et Al Qaeda ?
– Non…Rien de neuf…Ils ont juste pris la décision de faire la guerre contre l’Irak. Sans doute parce qu’on ne sait pas quoi faire des terroristes. Mais nous avons de bons militaires et nous pouvons renverser des gouvernements…

Trois semaines après, on bombarde l’Afghanistan, et le dialogue reprend : Toujours une guerre en Irak ? Réplique : C’est bien pire que ça. Voici un papier expliquant comment nous allons nous emparer de sept pays en cinq ans, l’Irak d’abord, puis la Syrie, le Liban, la Libye, la Somalie, le Soudan et, pour finir, l’Iran. C’est ce programme qui est suivi depuis vingt ans.

Paul Craig Roberts, journaliste, ancien Secrétaire-adjoint au Trésor de Ronald Reagan, économiste inventeur de la Reaganomics, l’affirme en janvier 2016 : « Le gouvernement des Etats-Unis est l’organisation criminelle la plus achevée de l’histoire humaine ». Robert Mac Namara parlera d’un « Etat voyou »…Par leur présence militaire (de 750 à 1200 bases dans tous les recoins du monde), leurs implications officielles passées (en Corée, au Vietnam, en Yougoslavie, en Afghanistan, en Irak) ou présentes (Irak, Afghanistan, Pakistan, Somalie, Yémen, Syrie), par leurs ingérences et leurs intimidations secrètes ou avouées (au Moyen-Orient, en Amérique Latine, en Europe, en Asie), ils constituent la plus grande menace contre la paix et la sécurité. Sous la présidence de G. W. Bush, les forces d’opérations spéciales sévissaient dans 66 pays. En 2010, ce nombre était passé à 75 selon le Washington Post, et à 120 en 2011, selon le Commandement de ces forces. En 2013, on en comptait 134, hormis les guerres conventionnelles et les opérations par drones (de plus en plus fréquentes), le pacifique Obama ayant à son actif une progression de 123%. En 2019/2020, les dépenses militaires US devraient friser les 750 milliards de dollars, soit environ 37 % du total mondial : énorme mais, comme dirait Picsou, « des cacahuètes » pour un pays qui imprime lui-même ses billets !

Les opérations ne sont pas forcément défensives (face à des menaces contre la présence et les intérêts de l’Amérique), ou ponctuellement offensives (pour le contrôle du pouvoir et l’accès gratuit ou bon marché aux ressources, pétrole en premier). Il s’agit de plus en plus souvent, au Grand Moyen-Orient notamment, de plans d’action préventive, mis en œuvre avec la couverture de médias aux ordres qui se chargent de justifier des crimes de guerre dûment programmés en servant des narratives ad hoc et des infos truquées. Ajoutons à ce bilan les « sanctions » qui arrosent tous les « régimes » qui déplaisent à Washington, soit environ 120 pays de la « communauté internationale ». C’est beaucoup pour un axe du Bien.

Des millions de victimes, de blessés, de réfugiés et déplacés, des trillions de dollars dépensés pour tuer ou détruire, le résultat est accablant, mais il permet de répondre à la question surréaliste de Debeliou. Voilà pourquoi ils vous haïssent tant, Mr Bush and Co.

L’invention de l’Amérique

C’est par hasard que Christophe Colomb débarque le 12 octobre 1492 sur une plage des Caraïbes (dans les actuelles Bahamas, paradis fiscal et centre de blanchiments divers). Il pense être aux Indes, mais on dira après coup qu’il a découvert l’Amérique. Or, c’est déjà fait, des Vikings ayant abordé et exploré ses marges nordiques sept ou huit siècles plus tôt. Et ce « nouveau monde » est loin d’avoir une population clairsemée ou d’implantation récente. Les Amérindiens ont pour ancêtres des vagues de migrants venus d’Asie… quelques dizaines de millénaires plus tôt. Il faudra attendre le 20ème siècle pour que l’on admette qu’à la fin du 15ème les Amériques comptent entre 45 et 80 millions d’habitants, autant que l’Europe (environ 15% du total mondial). Les autochtones seront moins de cinq millions un siècle plus tard, rhume de cerveau et varicelle ayant le dos très large. Qu’est-ce donc si ce n’est pas un génocide, le plus grand de l’histoire ? Centre et sud confondus, c’est mal parti pour les Amérindiens. Avant de n’y voir qu’une lointaine réminiscence, il faudrait interroger les descendants des survivants, là où ils sont encore en nombres conséquents, demander par exemple à Evo Morales ce qu’il en pense…

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L’Ambassadeur Michel Raimbaud

On dira « oui mais le Nord, ce n’est pas pareil ». En fait un bon siècle plus tard, ce sera le même scénario. Lorsque le « Mayflower » et 120 colons guidés par les « Pères pèlerins » venus d’Europe y touchent terre en novembre 1620, le territoire est habité. Si la prise de contact est pacifique, la prise de possession ressemblera assez vite à un western grandeur nature, où le tir à l’indien sera le sport favori des « gardiens de vaches », pour la distraction des générations futures. Qui d’entre nous, tapi dans l’anonymat des salles obscures, n’a pas applaudi frénétiquement les courageux cow-boys quand ils abattaient à la chaîne des Indiens emplumés tournicotant autour de leurs chariots ?

Indomptables ou denrée rare, les aborigènes seront bientôt remplacés par des esclaves venus d’Afrique. Pour ces derniers, les décennies de supplice seront oubliées sinon absoutes, grâce à la case de l’Oncle Tom et au rêve de Martin Luther King. La ségrégation est-elle pourtant si ancienne qu’il faille l’oublier ?

Bref, le « rêve américain » des immigrants européens se traduira par un cauchemar pour les Amérindiens comme pour les Africains asservis.

L’Amérique n’existerait pas sans ce double cauchemar.

Le rêve américain et le mythe de l’Amérique si bonne

Intervenue dans le cadre du rezzou de l’Occident sur la planète, l’ascension irrésistible de l’Amérique, dont le nom usuel illustre l’annexion intellectuelle de deux continents, a fait oublier qu’elle devait son existence au génocide et à la spoliation des Amérindiens, sa prospérité en partie à l’esclavage, puis au pillage des ressources d’autrui. Qu’ils remontent à quatre siècles ou à quarante ans, ces « souvenirs » ne sont plus guère rappelés. Classés parmi les faits accomplis selon la volonté divine ou les miracles de la civilisation européenne, il ne fait pas bon les mentionner, sous peine d’être tenu pour un redoutable pisse-vinaigre.

La diffusion invasive du « rêve américain », génération après génération, est l’un des résultats de l’accession de cette fille de l’Europe au rang de puissance dès la grande guerre. Dans la mythologie, sinon dans la réalité, et à en croire certains historiens, l’intervention de l’Amérique aurait été décisive dans la victoire de 1918, puis dans l’organisation de la paix, avec la création en 1920 de la Société des Nations, ancêtre de l’ONU, grâce au Président Woodrow Wilson.

Mais c’est surtout à la faveur du second conflit mondial que les Etats-Unis sont promus au rang de superpuissance, libératrice, amicale, ouverte et généreuse. Ce cliché aura la vie dure, jusqu’à aujourd’hui, bien qu’il soit battu en brèche. Il fera oublier ce qui doit l’être :
-L’Amérique bonne et pacifique reste le seul pays à avoir trucidé à l’arme atomique trois centaines de milliers de civils, japonais en l’occurrence.
-Elle a une tendance fâcheuse à bombarder avant de libérer ou vice-versa, qu’il s’agisse de l’Allemagne nazie ou des pays amis comme la France.
-Elle est impitoyable pour les vaincus ou ceux tenus comme tels, voués à devenir des AMGOT (Territoires Occupés par le Gouvernement Américain). Notre pays devra au Général De Gaulle d’avoir échappé à ce statut peu flatteur.
-Elle est volontiers hégémonique : après l’Amérique (de l’Alaska à la Terre de Feu) aux Américains de Monroe, ce sera bientôt le Plan Marshall de l’après-guerre, qui impose la suzeraineté de Washington sur l’Europe occidentale. Au prétexte d’aider à la reconstruction, des armées de fonctionnaires US établiront une tutelle de facto sur l’ensemble des administrations du vieux continent. L’euphorie de l’époque et la crainte du communisme feront gober cette sujétion à notre Quatrième République…

Bien qu’elle se soit présentée comme vertueuse et protectrice face à l’URSS et au bloc communiste, l’Amérique de la guerre froide avait pourtant dévoilé certains faux-semblants, une démocratie en trompe-l’œil malgré les alternances, blanc bonnet et bonnet blanc, autoritaire, oppressive et répressive, n’ayant pas d’amis mais des intérêts, pas de partenaires mais des vassaux, une Amérique qui considère le monde comme son arrière-cour. Mais elle préservait l’essentiel de son aura, ses défaillances restant des tabous.

L’accession à l’hyper-puissance en 1991, à la fin de la guerre froide, allait tétaniser la planète, contraignant peuples et Etats à un « choix » lapidaire entre la soumission ou la destruction, la prétention à l’hégémonie globale débouchant sur un cauchemar pour ceux qui refuseraient l’ordre imposé par Washington et ses alliés…Voici donc le « moment unipolaire américain » qui durant vingt ans repoussera les limites de l’arrogance et du cynisme.

 

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Les guerres de Syrie de Michel Raimbaud

Dès la chute de l’URSS, on ne peut que noter ce mépris croissant des institutions internationales, du multilatéralisme, des compromis, et cette tendance à peine voilée à faire prévaloir la constitution et les lois étatsuniennes sur la légalité onusienne, des comportements tels qu’on les dénonce sur les rives du Potomac. Le vocabulaire travestissant les mots et les concepts, les narratives contrefaisant systématiquement faits et réalités achèveront de rendre tout dialogue insensé et toute diplomatie illusoire. Simple exemple parmi d’autres, la notion de Rogue State qui, selon Avraham Shlaim, l’un des « nouveaux historiens » israéliens, professeur à l’Université d’Oxford, se définit par les trois critères suivants : (1) Violer régulièrement la légalité internationale, (2) Détenir des armes de destruction massive, (3) Utiliser le terrorisme pour terroriser les populations civiles. Destiné à cibler Moscou ou Téhéran ou Damas, ce logiciel dévoyé ne conduirait-il pas à Washington, à Tel-Aviv, ou à telle capitale « civilisée » ?

Dès la seconde guerre d’Irak, les « grandes démocraties » entameront leur longue dérive vers une diplomatie du mensonge de plus en plus insolente, prenant des libertés avec règles et principes, en osmose avec leur idole américaine et son cœur battant israélien. Merci pour ce moment, dirait un auteur contemporain.

Pourtant, à ce stade, la pétulance de Bill, la pieuse candeur de Debeliou, l’élégance nobélienne de Barack ont un effet anesthésiant sur les partenaires occidentaux ou autres, réticents à voir de la vilénie dans les postures de leur bon suzerain. L’Amérique, Etat mafieux, comploteur, peu fiable ? Tout mais pas ça…On a pu se leurrer quant à l’ADN du système américain, où se côtoient l’esprit pionnier, la culture cow-boy, le messianisme militant, le culte de la réussite, les néoconservateurs américano-israéliens étant les gâte-sauces de ce cocktail détonnant, degré zéro de la politique et de la diplomatie. L’arrivée de l’oncle Picsou aux affaires a eu le mérite de lever le masque.

Pour l’Amérique first, tout se vend tout s’achète, rien n’est gratuit. Plus de désinvolture, plus de discours bien balancés, plus d’invocations célestes. Mais des décisions brutales, un mépris total de ce qui est autre, une ignorance crasse des réalités du monde, une approche éléphantesque, plus de circonlocutions diplomatiques, plus d’engagements internationaux, plus de traités, mais des tweets provocateurs, des pluies de menaces, des sanctions à tous vents, des insultes à tout va.

Plus rien à attendre de bon de l’Amérique si bonne. Nixon doit se retourner dans sa tombe : la théorie du fou est mise en pratique, non plus comme un leurre, mais comme une politique en soi, imprévisible, insensée, violente, brutale. Ce n’est plus un simple Etat sans-gêne, avec des manières de mauvais garçons, mais un Etat gangster, d’autant plus brutal et menaçant qu’il n’a plus la maitrise des situations. Chahuté et contesté, le maître du monde ne sait plus où donner de la tête, de la Syrie à l’Irak et l’Iran et à la Russie, à la Chine, du Venezuela à la Corée du Nord, de la Turquie à l’Arabie et au Yémen.

Sommes-nous tous des Américains ?

Raison de plus pour apostropher les innombrables propagandistes du « rêve américain », pour interpeller les multiples adeptes et apôtres de cette « dame bêtise », Mère des gens sans inquiétude, Mère de ceux que l’on dit forts, Mère des saintes habitudes, Princesse des gens sans remords, que stigmatise Jacques Brel : Salut à toi Dame bêtise, toi dont le règne est méconnu, Mais dis-le moi, comment fais-tu, Pour avoir tant d’amants, et tant de fiancés, Tant de représentants et tant de prisonniers, Pour tisser de tes mains tant de malentendus, et faire croire aux crétins que nous sommes vaincus.

On n’arrête pas ce qui est en marche, qu’il s’agisse de la république ou de la civilisation. Cinq siècles et des poussières après la découverte de l’Amérique par Christophe Colomb, un certain Colombani allait découvrir que « nous sommes tous des Américains », assertion relevant de la méthode Coué, aurait-on dit jadis. Il n’en est rien. Malgré les efforts ardents des beautiful people qui gouvernent notre vieux pays, c’est toujours du wishful thinking…

D’ailleurs, serait-il vraiment sage pour un pays aussi cartésien que la France de faire comme si nous étions tous des compatriotes de Debeliou, de Donald Trump, John Bolton, Rumsfeld, Pence ou Pompeo ? Si tel n’est pas le cas, quoi qu’en pensent nos élites vol-au-vent, de quel droit un gouvernement s’engage-t-il au nom du peuple français, mais sans son accord, dans des aventures dangereuses. Pourquoi s’enferre-t-il sur des positions injustes et illégales, au mépris du droit international, des principes de la charte onusienne, violant les principes dont notre pays, membre permanent du Conseil de Sécurité, est censé être le gardien ?

Est-il nécessaire de manifester une solidarité sans faille aux pays agresseurs, l’Amérique et ses complices orientaux, adeptes des « frappes punitives », des crimes de guerre, des occupations illégales de territoires (syriens, irakiens ou autres), des sanctions inhumaines ? Est-il compréhensible que, dans l’affrontement actuel entre Washington et Téhéran, l’on choisisse d’appeler à la retenue et au retour à la négociation la partie, déjà sous blocus et sous sanctions, dont un officiel vient d’être assassiné ? Est-il honorable que l’on marque sa solidarité avec un Etat qui viole systématiquement lois internationales et souverainetés, vole ouvertement le pétrole syrien et pratique l’assassinat ciblé au nom d’une « doctrine Bethlehem d’autodéfense préventive » ?

Non, décidément, face aux évènements dramatiques qui menacent à tout instant de faire exploser la poudrière du Moyen-Orient, mettant en péril une paix mondiale plus fragile que jamais, la France n’a rien à gagner à s’aligner systématiquement sur des gouvernements sans foi ni loi ni vergogne. Vingt ans après la question idiote de Debeliou, dans nos pays où l’on s’arroge « le droit de dire le droit », tout se passe comme si penseurs et décideurs n’avaient pas encore saisi « pourquoi ils nous haïssent tant ». A l’heure de tous les dangers, ne serait-il pas urgent d’accélérer la réflexion et surtout d’en tirer les leçons ?

Michel Raimbaud, le 20 janvier 2020
Michel Raimbaud est ancien ambassadeur de France, professeur au Centre d’études diplomatiques et stratégiques, officier de l’ordre national du Mérite, chevalier de la Légion d’honneur.
Derniers livres parus : Tempête sur le Grand Moyen-Orient aux éditions Ellipse et Les guerres de Syrie aux éditions Glyphe.

 

L’addiction américaine au commerce des armes

par William Hartung

Source : https://www.les-crises.fr/l-addiction-americaine-au-commerce-des-armes-par-william-hartung/

Source originaire : Consortium News, William Hartung, 20-11-2019

 

William Hartung passe en revue 50 ans d’histoire de la domination américaine sur le commerce des armes au Moyen-Orient.

 

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Visite du président Donald Trump au roi Salman bin Abdulaziz Al Saud d’Arabie saoudite, en mai 2017, à Riyad, en Arabie saoudite. (Maison Blanche/Shealah Craighead)

Ce n’est un secret pour personne, Donald Trump est l’un des représentants de commerce les plus agressifs de l’histoire concernant le marché des armes. Comment le savons-nous ? Parce qu’il nous le dit dès qu’il en a l’occasion. Tout a commencé avec son « contrat de 110 milliards de dollars d’armes » avec l’Arabie saoudite, bien surévalué, annoncé lors de son premier voyage présidentiel à l’étranger. Cela s’est poursuivi par une séance de photos à la Maison-Blanche avec le prince héritier Mohammed ben Salmane, où on le voit brandir une carte [des USA] avec un récapitulatif état par état des emplois américains censés être liés aux ventes d’armes au royaume. Et on n’en a jamais vu la fin. Au cours de ces années au pouvoir, en fait, le président a été un ardent défenseur de ses bons amis de chez Boeing, Lockheed Martin, Raytheon et General Dynamics – les principaux bénéficiaires privés des ventes d’armes américaines aux saoudiens – à la différence des milliers de soldats américains que le président a récemment envoyés dans les déserts de ce pays pour y défendre les installations pétrolières).

Toutes les ventes d’armes américaines au Moyen-Orient ont eu des conséquences graves et durables dans la région, à commencer par la violente guerre menée par les Émirats arabes unis et l’Arabie saoudite au Yémen, qui a tué des milliers de civils au cours de frappes aériennes au moyen d’armes américaines et conduit des millions de Yéménites au bord de la famine. Et n’oublions pas la récente invasion turque de la Syrie, où tant les forces turques que les milices Kurdes qu’elles ont attaquées dépendaient largement des fournitures d’armes depuis les États-Unis.

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11 octobre 2019 La ville syrienne de Ras al-Ayn après les frappes aériennes turques. (A. Lourie, Wikimedia Commons)

Trump a été très clair : il se soucie beaucoup plus de conclure des contrats d’armement que de savoir qui les utilise et contre qui. Il est important de noter cependant que, historiquement parlant, il n’a jamais été obsédé par la promotion de ces exportations d’armes (bien qu’il soit fort en gueule sur le sujet)

Malgré ses relations prétendument tendues avec le régime saoudien, l’administration Obama, par exemple, a quand même réussi à faire des offres d’armes américaines aux souverains de ce royaume pour un montant record de 136 milliards de dollars entre 2009 et 2017. Toutes ces offres n’ont pas débouchées sur des ventes, cependant le nombre de celles-ci est impressionnant. Parmi les équipements vendus on comptait des avions de combat Boeing F-15 et des hélicoptères d’attaque Apache, des chars General Dynamics M-1, des bombes intelligentes Raytheon, des bombes Lockheed Martin, des navires de combat et des systèmes de défense antimissile. Beaucoup de ces armes ont depuis été utilisées dans la guerre au Yémen.

Il faut mettre au crédit de l’administration Obama un débat interne sur l’opportunité de poursuivre un tel commerce. En décembre 2016, à la fin de son second mandat, le président a finalement suspendu la vente de bombes intelligentes à l’armée de l’Air royale saoudienne en raison du nombre croissant de victimes civiles yéménites lors de frappes aériennes avec des munitions américaines. Mais la décision a été bien tardive, dans la mesure où c’est en mars 2015 que le régime saoudien est intervenu pour la première fois au Yémen et que le massacre des civils a commencé peu après.

Bien entendu, la domination de Washington sur le commerce des armes au Moyen-Orient était alors considérée comme acquise, malgré d’importants contrats occasionnel de la Grande-Bretagne ou la France. Les contrats dits « Al Yamamah » – la vente par le Royaume-Uni d’avions de chasse et autres équipements aux Saoudiens – ont fait grand bruit et restent à ce jour la plus importante opération du genre de l’histoire du Royaume-Uni. Selon l’Institut international de recherche pour la paix de Stockholm, de 2014 à 2018, les États-Unis ont à eux seuls effectué plus de 54 % des livraisons connues d’armes au Moyen-Orient. La Russie est loin derrière avec 9,5 % du total, suivie de la France (8,6 %), de l’Angleterre (7,2 %) et de l’Allemagne (4,6 %). La Chine, souvent citée comme fournisseur de remplacement possible, dans le cas où les États-Unis décideraient de cesser d’armer des régimes répressifs comme l’Arabie saoudite, figure à moins de 1 %.

Les raisons invoquées par le gouvernement américain pour déverser des armes dans cette région de plus en plus meurtrie par la guerre sont les suivantes : établir des partenariats avec des pays susceptibles, en cas de crise, d’aligner des combattants aux côtés des forces américaines ; fournir des armes en échange de bases militaires au Koweït, aux Émirats arabes unis, au Qatar et dans d’autres États du golfe Persique ; instaurer la « stabilité » en développant les forces alliées pour en faire des armées plus performantes que celles d’ennemis potentiels, comme l’Iran ; et enfin générer des revenus pour les entreprises américaines d’armement ainsi que des emplois pour des travailleurs américains. Bien sûr, de telles ventes ont effectivement profité à ces entrepreneurs et assuré l’accès à des bases dans la région, mais lorsqu’il s’agit de promouvoir la stabilité et la sécurité, l’histoire démontre que ça a été une toute autre affaire.

DESERT SHIELD

Militaires près d’un hélicoptère Sikorsky S-70 de l’armée de Terre saoudienne pendant l’opération Bouclier du désert. (USAF/H.H. Deffner, Wikimedia Commons) [L’opération Bouclier du désert est une opération des États-Unis épaulés ensuite de leurs alliés, déclenchée le 6 août 1990 après l’invasion du Koweït par l’Irak le 2 août pour protéger l’Arabie saoudite d’une éventuelle attaque irakienne lors de la guerre du Golfe NdT]

La doctrine Nixon

C’est dans les propos tenus par Richard Nixon il y a un demi-siècle sur l’île de Guam qu’on trouve les racines du rôle de Washington en tant que premier fournisseur d’armes du Moyen-Orient. C’était à l’époque de la guerre du Vietnam et le président était en route pour le Sud Vietnam. Le nombre de victimes augmentait rapidement, sans qu’aucune fin de conflit ne soit en vue. Lors de cette escale à Guam, Nixon a assuré aux journalistes qui l’accompagnaient qu’il était grand temps de mettre fin à la pratique consistant à envoyer un grand nombre de soldats américains sur les théâtres d’opération extérieurs. Pour « éviter une autre guerre comme celle du Vietnam n’importe où dans le monde », il était en train de mettre en place une nouvelle politique qui serait plus tard décrite par un fonctionnaire du Pentagone en ces mots : « envoyer des armes au lieu d’envoyer des troupes ».

L’élément central de ce qu’on a fini par appeler la doctrine Nixon était le fait d’armer des supplétifs régionaux – des pays ayant des dirigeants ou des gouvernements amicaux qui pouvaient favoriser les intérêts des États-Unis en l’absence d’importants contingents de l’armée américaine sur place. Parmi les supplétifs potentiels de cette époque là, le plus important était le Shah d’Iran qui, avec l’aide des services de renseignement de la CIA et de la Grande-Bretagne, avait à l’issue d’un coup d’État renversé le gouvernement civil en 1953, pour ensuite révéler un appétit insatiable pour des armes de pointe américaines.

 

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Le Shah d’Iran, à gauche, avec le président Richard Nixon, dans le Bureau ovale, en 1973. (Maison Blanche/Wikimedia Commons)

Pour le Shah d’Iran, passer un bon moment, cela voulait dire se blottir avec le dernier numéro de la revue Aviation Week and Space Technology et parcourir les pages de papier glacé de photos d’avions de combat. Encouragé par l’administration Nixon, son pays a été le premier et le seul à acquérir le coûteux avion de combat F-14 Tomcat de Grumman, à un moment où cette société avait désespérément besoin de vendre à l’étranger pour conforter ce programme. Et le Shah a également utilisé les armes fournies par les États-Unis pour aider, par exemple, à réprimer un soulèvement anti-gouvernemental dans le proche sultanat d’Oman (juste de l’autre côté du golfe Persique), tout en opprimant sa propre population.

 

 

Durant les années Nixon, l’Arabie saoudite est, elle aussi, devenue l’un des principaux clients de Washington en matière d’armement, non pas tant parce qu’elle craignait ses voisins dans la région, mais parce qu’elle disposait d’un financement quasi illimité venant du pétrole afin de financer les fabricants d’armes américains à un moment où le budget du Pentagone commençait à être réduit. En outre, les ventes à l’Arabie Saoudite ont permis de récupérer une partie des capitaux provenant des Etats Unis pour faire face à la hausse des prix de l’énergie imposée par le nouveau cartel du pétrole qu’était l’OPEP. C’était un procédé alors curieusement connu sous le nom de « recyclage des pétrodollars».

La recherche de modération de Carter

Le commerce débridé des armes pendant les années Nixon a fini par provoquer un contrecoup. En 1976, pour la première (et dernière) fois, un candidat à la présidence – Jimmy Carter – a fait du contrôle du commerce des armes un thème central de sa campagne à la Maison Blanche. Il a réclamé que les droits humains soient davantage pris en compte dans le cadre des exportations d’armes, il a appelé à réduire le volume total de celles-ci et à entamer des pourparlers avec l’Union Soviétique dans le but de réduire les ventes dans des régions sous tension comme le Proche-Orient.

Pendant ce temps, les membres du Congrès, sous la houlette des sénateurs Démocrates Gaylord Nelson et Hubert Humphrey, estimaient qu’il était grand temps pour le Capitole de prendre part aux décisions en matière de vente d’armes. Trop souvent, les représentants au Congrès n’apprenaient l’existence de contrats importants qu’au détour de la lecture de la presse, longtemps après que tout ait été ficelé. Parmi les principales préoccupations ayant motivé leurs interventions, on trouve : l’envolée, sous Nixon,des ventes d’armes à l’Arabie Saoudite – à l’époque adversaire déclaré d’Israël – ; l’utilisation, par les deux camps, d’armes fournies par les États-Unis dans le conflit gréco-turc sur l’île de Chypre ; les ventes clandestines aux groupes d’extrême-droite en Afrique du Sud, notamment à l’Union pour l’Indépendance Totale de l’Angola soutenue par les Sud-Africains [L’Union nationale pour l’indépendance totale de l’Angola, plus connue sous le nom d’UNITA, est un mouvement anti-colonial angolais qui est devenu un parti politique après l’indépendance du pays, NdT]. La réponse a alors été l’adoption de la loi de 1978 sur le contrôle des exportations d’armes, qui exigeait que le Congrès soit informé à l’avance de toute vente importante et lui donnait un droit de veto sur toute vente considérée comme dangereuse ou inutile.

Or, ni l’initiative du président Carter ni la nouvelle législation n’ont significativement freiné ce trafic d’armes. En fin de compte, par exemple, Carter a décidé d’exempter l’Iran du Shah des sanctions pour les atteintes aux Droits Humains et Zbigniew Brzezinski, son conseiller à la sécurité nationale, tenant d’une ligne dure, a sapé les pourparlers prévus avec l’Union soviétique au sujet de la réduction des ventes d’armes.

Carter voulait également que la nouvelle force de déploiement rapide (RDF) qu’il avait mise sur pied – finalement transformée en Commandement central des États-Unis – ait accès aux bases militaires de la région du golfe Persique et, pour ce faire, il était prêt à recourir à des contrats d’armement. La Force de Déploiement Rapide devait être la pièce maîtresse de la doctrine Carter, une réponse à l’invasion soviétique de l’Afghanistan en 1979 et à la chute du Shah d’Iran. Comme le président l’avait clairement exprimé dans son discours de 1980 sur l’état de l’Union : « Toute tentative par des forces extérieures de prendre le contrôle de la région du golfe Persique sera considérée comme une attaque contre les intérêts vitaux des États-Unis. Elle sera repoussée par tous les moyens nécessaires, y compris l’usage de la force ». La vente d’armes dans la région serait dès lors un pilier central de sa nouvelle doctrine.

Pendant ce temps, la plupart des ventes importantes ont continué à passer devant le Congrès, suscitant tout au plus une réprobation verbale.

Qui a armé Saddam Hussein ?

 

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Le président Ronald Reagan avec, de droite à gauche : Caspar Weinberger, George Shultz, Ed Meese et Don Regan, discutant des remarques du président sur l’affaire Iran-Contra, Bureau ovale, novembre 1986. (Maison Blanche/Wikimedia Commons)

Si le volume de ces ventes d’armes n’a pas augmenté de manière spectaculaire sous le président Ronald Reagan, sa détermination à militariser les « combattants de la liberté » anticommunistes de l’Afghanistan au Nicaragua a déclenché le scandale Iran-Contra. Au cœur de l’opération se trouve un curieux et complexe projet secret, dirigé par Oliver North, membre du personnel du Conseil National de Sécurité, et une poignée d’intermédiaires fantômes qui ont fourni des armes américaines au régime hostile de l’ayatollah Khomeiny en Iran. L’espoir était d’obtenir l’aide de Téhéran pour libérer les otages américains au Liban. North et ses comparses ont ensuite utilisé le produit de ces ventes pour armer les rebelles Contra, opposés au gouvernement au Nicaragua, en violation d’une interdiction explicite de cette aide par le Congrès.

Pire encore, l’administration Reagan a livré des armes et formé des factions moudjahidin extrémistes en Afghanistan, ce qui, en fin de compte, a aidé des groupes armés et des individus qui ont par la suite formé Al-Qaïda (ainsi que des groupes similaires). Cela se révélerait bien sûr être un exemple colossal du style de retour de flamme que le commerce sans restriction des armes génère trop souvent.

Même si la dénonciation de l’opération de North a mis en lumière les transferts d’armes des États-Unis vers l’Iran, l’administration Reagan, puis celle de George H.W. Bush qui lui a succédé, ont fourni directement et indirectement pour près d’un demi-milliard de dollars en armes et en technologie de fabrication à l’ennemi juré de l’Iran, Saddam Hussein, l’autocrate irakien. Ces armes viendront renforcer le régime de Saddam tant dans sa guerre contre l’Iran dans les années 1980 que lors de l’invasion du Koweït, en 1991, qui a conduit Washington à la première guerre du Golfe. Il est vrai que les États-Unis n’ont pas été les seuls à alimenter la montée en puissance de l’armée irakienne. Les cinq membres permanents du Conseil de sécurité des Nations Unies (les États-Unis, l’Union soviétique, la France, le Royaume-Uni et la Chine) ont tous fourni des armes ou des technologies d’armement à ce pays pendant la période qui a précédé son intervention au Koweït.

L’embarras et les critiques publiques suscités par la révélation que les États-Unis et d’autres importants fournisseurs avaient aidé à armer l’armée irakienne ont ouvert la voie à une nouvelle possibilité de de restrictions. Les dirigeants des États-Unis, de la Grande-Bretagne et d’autres pays vendeurs d’armes se sont engagés à faire mieux à l’avenir en améliorant l’information sur leurs ventes dans la région et en les examinant de près. Cela s’est traduit par deux initiatives principales : la création du registre du commerce des armes des Nations Unies, dans lequel les États membres ont été instamment priés de déclarer volontairement leurs importations et exportations d’armes, et des pourparlers entre ces cinq membres du Conseil de Sécurité (principaux fournisseurs d’armes au Moyen-Orient) sur la limitation des ventes d’armes dans la région.

Toutefois, les pourparlers des 5P, comme on les appelait, se sont rapidement enlisés quand la Chine a décidé de vendre à l’Arabie Saoudite des batteries de missiles à moyenne portée et que l’administration du Président Bill Clinton a commencé à conclure de nouveaux contrats d’armement dans la région à une cadence de plus d’un milliard de dollars par mois, alors même que les négociations [entre les 5P] étaient en cours. Les autres fournisseurs ont considéré que la vague de livraison d’armes de Clinton constituait une violation de l’esprit des pourparlers. Ces derniers ont tourné court, ce qui a débouché, sous la présidence de George W. Bush à un nouveau fiasco total en Irak.

La plus importante série de ventes d’armes au cours des années George W. Bush a concerné la formation et l’équipement de l’armée irakienne suite à l’invasion du pays [par les USA] et au renversement de Saddam Hussein. Mais 25 milliards de dollars d’armes et formations américaines n’ont pas suffi à créer une force capable de vaincre les combattants modestement armés de Daech, lorsqu’ils ont envahi le nord de l’Irak en 2014 et qu’ils ont conquis de vastes territoire et des grandes villes, dont Mossoul. Les forces de sécurité irakiennes, à court de nourriture et d’équipement pour cause de corruption et d’incompétence, étaient démoralisées et, dans certains cas, elles ont pratiquement abandonné leur poste (et l’armement américain) face à aux offensives de Daech.

L’addiction continue

Donald Trump a continué sur sa lancée en proposant des armes en quantité à ses alliés au Moyen-Orient, en particulier aux Saoudiens, même si la principale raison d’être en était de générer des emplois et des revenus pour les entreprises américaines de l’armement. En réalité, investir capitaux et énergie dans presque tout le reste, depuis l’infrastructure jusqu’aux technologies des renouvelables, créerait plus d’emplois aux États-Unis. Mais peu importe, on continue sur le même rythme.[en référence à la chanson de Sonny and Cher ‘And the beat goes on !’ NdT].

L’un des faits marquants des années Trump a été le regain d’intérêt du Congrès pour endiguer des ventes d’armes, avec un accent particulier pour mettre fin au soutien à la guerre menée par l’Arabie Saoudite au Yémen. (Le spectacle du face-à-face entre les forces turques et kurdes, toutes deux largement armées par les États-Unis, devrait sans aucun doute renforcer cette volonté). Sous la houlette des sénateurs Chris Murphy (Démocrate-Connecticut), Bernie Sanders (Independant-Vermont), Mike Lee (Républicain-Utah), des représentants Démocrates californiens Ro Khanna et Ted Lieu, le Congrès a voté le blocus des ventes de bombes et des autres formes de soutien militaire à l’Arabie saoudite, mais leurs efforts se sont heurtés au veto de Trump, principal défenseur de ce pays à Washington. Pourtant, l’action du Congrès concernant les ventes à l’Arabie Saoudite a été sans précédent par son opiniâtreté et son étendue. Il y a encore une chance qu’elle porte ses fruits si c’est un Démocrate qui l’emporte en 2020. Après tout, chacun des principaux candidats à la présidence s’est engagé à mettre fin aux ventes d’armes qui soutiennent l’effort de guerre des saoudiens au Yémen.

De tels contrats, tant avec l’Arabie saoudite qu’avec d’autres États du Moyen-Orient, sont peut-être très appréciés par les entreprises qui tirent profit de ce commerce, cependant la grande majorité des américains s’opposent à cette fuite en avant pour la simple raison que cela fait peser de graves menaces sur le monde. La question est désormais la suivante : le Congrès va-t-il jouer un rôle plus important pour tenter de bloquer de tels contrats d’armement avec les Saoudiens et les auteurs de violations des Droits Humains, ou bien l’addiction des États-Unis et son monopole dans le commerce des armes au Moyen-Orient vont-ils simplement perdurer et ouvrir la voie à de futures tragédies de toutes sortes ?

William D. Hartung, contributeur régulier de TomDispatch, est le directeur du projet sur les armes et la sécurité au Center for International Policy et l’auteur de « Prophets of War : Lockheed Martin and the Making of the Military-Industrial Complex » [Livre non traduit : Prophètes de guerre : Lockheed Martin et la fabrique du complexe militaro-industriel, NdT]

Source : Consortium News, William Hartung, 20-11-2019

Traduit par les lecteurs du site www.les-crises.fr. Traduction librement reproductible en intégralité, en citant la source.

4.janvier.2020 // Les Crises