Le rêve des uns et le cauchemar des autres

Par Michel Raimbaud

20 janvier 2020

Source : http://www.afrique-asie.fr/le-reve-des-uns-et-le-cauchemar-des-autres/

 

 

Il est dans l’air du temps de considérer les épisodes troubles que nous vivons aujourd’hui comme une réplique à ce que furent hier les « années folles » de l’entre-deux guerres. Ce n’est pas une perspective encourageante, car cet entracte convulsif de vingt ans tout juste (1919/1939), loin d’être seulement une explosion des libertés, un foisonnement des innovations, une envolée du progrès, allait déboucher sur le festival de boucherie et d’horreur que nous savons, suite logique de son échec. Peut-on recréer un ordre universel, alors que la moitié de la planète reste sous le joug colonial ? Rétablir la stabilité alors que quatre empires viennent de disparaître, deux d’entre eux, Russie et Allemagne, ne se voyant nullement comme des vaincus, et que le statut des deux « superpuissances » coloniales est ébranlé par l’ascension de l’Amérique ? Quand cette dernière refuse d’adhérer à la Société des Nations qu’elle a patronnée, comment donc garantir la paix ?

 

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La démocratie américaine à l’œuvre

Folles ou non, les présentes années sont écervelées, ou décervelées. Mais en 2020, l’heure n’est plus à renifler un séisme attendu, car celui-ci gronde déjà de toutes parts. Pourtant, si le monde revisité est bien devenu universel, l’Occident préfère s’identifier à une « communauté internationale » qui ne l’est pas. Le refus de prendre en compte cette « fracture » est à l’origine de la rage et/ou de la démence de ses élites pensantes, dirigeantes et rugissantes.

Pour ne parler que de nos bons maîtres, nous dispensant ainsi de parler de ses vassaux, aimeriez-vous rencontrer au fond d’une ruelle John Bolton, le schtroumpf grognon, partir en croisière avec Pompeo, le père fouettard de la diplomatie étatsunienne, discuter des droits de l’homme avec Nikkie Halley, la harpie du Conseil de Sécurité ? Que feriez-vous si Trump vous proposait de parler dans un coin tranquille de la gestion de votre plan d’épargne ? Ou d’écrire l’histoire du Moyen-Orient avec Wolfowitz ? Auriez-vous envie d’évoquer l’Irak avec Mme Albright ou Dick Cheney, ou la Palestine avec Jared Kushner ?

Pour comprendre comment on en est arrivé à cette folie, il est essentiel de répondre, quitte à enfoncer les portes ouvertes, à l’interrogation historique du génie qui savait poser les bonnes questions, ce George W. Bush, qui allait imprimer sa marque indélébile à la Maison-Blanche, de 2001 à 2009.

Tandis que Bill, son frivole prédécesseur, avait fait du bureau ovale un jardin secret, et que Barack allait en faire une chaire d’où il prêcherait la paix des Nobel tout en faisant la guerre – par derrière – mieux que quiconque, notre Debeliou (c’est le nom de scène de Bush fils) transformera les lieux en oratoire où l’on marmonne entre bigots de pieuses oraisons avant de prendre les décisions mettant à sac la planète. Bien qu’il n’ait ni découvert l’Amérique ni inventé la poudre, il endossera la géostratégie néoconservatrice du début de millénaire, et le rôle de chef de file des « grandes démocraties ».

Rattrapé sur ses vieux jours par Alzheimer, Ronald Reagan, premier à déclarer « la guerre contre la terreur », ne se souvenait plus avoir été Président. Retiré dans son ranch, Debeliou, lui, consacre ses loisirs à peindre de blancs moutons. C’est un sain divertissement, dont le choix témoigne d’une heureuse nature. Ce « good guy » a manifestement la conscience tranquille : n’a-t-il pas accompli la mission qui lui avait été confiée par le Ciel de guider l’Axe du Bien au milieu de la cohorte des « parias » ? Dans son cocon paisible, comment aurait-il pris la mesure des crimes qu’il a ordonnés et couverts, à l’abri de toute poursuite de la Cour Pénale Internationale ou de ses avatars, le « monde civilisé » et ses succursales n’étant pas de leur compétence. ? Il n’aura jamais soupçonné, même en cauchemar, la haine dont son Amérique est l’objet, de l’arrière-cour latino-américaine à l’Asie éternelle, en passant par la complaisante Europe et ce Grand-Moyen-Orient qui s’étend désormais de la Mauritanie au Pacifique et du sud de la Moscovie à l’équateur africain ? Il mourra sans savoir que l’Amérique est devenue sous son règne l’Etat-voyou par excellence avant de sombrer dans le banditisme « from behind » d’Obama, puis carrément dans le gangstérisme international de l’oncle Donald.

Notre propos d’aujourd’hui n’est pas de faire, comme le veut la mode, une lettre ouverte qu’ils ne liront pas à G. W. Bush et ses ex-acolytes, ses prédécesseurs ou ses successeurs. Il n’est même pas de passer en revue les fioretti du pape de l’Axe du Bien et les florilèges de ses conseillers neocons, dont le cynisme et l’arrogance dépassent l’entendement. Laissant Debeliou à ses petits moutons, on essaiera de répondre in absentia à l’angoisse métaphysique qui le tenaille en 2001 alors qu’il s’apprête à venger les attentats du 11 septembre en semant mort, destruction et chaos dans les sept pays programmés : l’Irak ; la Syrie, le Liban, la Libye, la Somalie, l’Afghanistan, le Soudan.

C’est durant cette phase particulièrement fébrile de sa vie intellectuelle, le 20 septembre 2001, que Debeliou, s’adressant au Congrès sérieux comme un Pape, lance à la ville et au monde la question « des Américains » : « Pourquoi des gens peuvent-ils nous haïr, alors que nous sommes si bons ? ». Il fallait y penser et aussi l’oser, mais l’on sait depuis Audiard que c’est à cela que l’on reconnaît les gens que rien n’arrête. Puisqu’aux Etats-Unis on est démocrate même quand on est républicain, car c’est à peu près la même chose, notre tribun répond, sûr de son fait : « Ils haïssent ce qu’ils voient dans cette salle : un gouvernement élu démocratiquement. Leurs chefs sont auto-désignés. Ils haïssent nos libertés, de religion, d’expression, notre droit de voter, de nous rassembler et d’exprimer nos désaccords ».

Sans queue ni tête, cet amalgame entre les « terroristes » du 11 septembre (saoudiens pour la plupart) et les sept pays précédemment mentionnés, est évidemment arbitraire, visant à justifier la « pensée stratégique » qui va inspirer Debeliou dans sa « guerre contre la terreur ». On peut toutefois se demander si, visant les « Etats préoccupants », il n’est pas en train de dénoncer ses propres impostures : « Nous ne sommes pas dupes de leur feinte piété (…). Ce sont les héritiers de toutes les idéologies sanglantes du XXème siècle. (…) Ils marchent dans la foulée du fascisme, du nazisme et du totalitarisme. Ils suivront ce chemin jusqu’à sa fin, dans la tombe anonyme des mensonges répudiés de l’Histoire ». Ne dirait-on pas une condamnation des menées néoconservatrices, dont la ceinture verte arabo-musulmane est le théâtre privilégié depuis un quart de siècle ? Signe des temps et du ciel, des Israéliens se poseront la même question, comme Rishon Lezion dans le Yediot Aharonot du 26 juillet 2006 : Pourquoi nous haïssent-ils tant ?

On ne peut s’empêcher de rappeler l’anecdote rapportée en 2007 à la revue Democracy Now par le Général Wesley Clark, ex-commandant en chef des troupes de l’Otan en 1999 en Yougoslavie, lors de la dislocation de celle-ci par les Occidentaux. Quelques jours après le 11 septembre, ce haut responsable se rend au Pentagone, où sévissent alors Donald Rumsfeld et Paul Wolfowitz. Il rapporte un intéressant et surprenant dialogue :
– Nous avons décidé de partir en guerre contre l’Irak, lui dit-on.
– En guerre contre l’Irak, mais pourquoi ? demande W. Clark
– Je ne sais pas. Je pense qu’ils ne savent pas quoi faire d’autre.
– A-t-on trouvé un lien entre Saddam et Al Qaeda ?
– Non…Rien de neuf…Ils ont juste pris la décision de faire la guerre contre l’Irak. Sans doute parce qu’on ne sait pas quoi faire des terroristes. Mais nous avons de bons militaires et nous pouvons renverser des gouvernements…

Trois semaines après, on bombarde l’Afghanistan, et le dialogue reprend : Toujours une guerre en Irak ? Réplique : C’est bien pire que ça. Voici un papier expliquant comment nous allons nous emparer de sept pays en cinq ans, l’Irak d’abord, puis la Syrie, le Liban, la Libye, la Somalie, le Soudan et, pour finir, l’Iran. C’est ce programme qui est suivi depuis vingt ans.

Paul Craig Roberts, journaliste, ancien Secrétaire-adjoint au Trésor de Ronald Reagan, économiste inventeur de la Reaganomics, l’affirme en janvier 2016 : « Le gouvernement des Etats-Unis est l’organisation criminelle la plus achevée de l’histoire humaine ». Robert Mac Namara parlera d’un « Etat voyou »…Par leur présence militaire (de 750 à 1200 bases dans tous les recoins du monde), leurs implications officielles passées (en Corée, au Vietnam, en Yougoslavie, en Afghanistan, en Irak) ou présentes (Irak, Afghanistan, Pakistan, Somalie, Yémen, Syrie), par leurs ingérences et leurs intimidations secrètes ou avouées (au Moyen-Orient, en Amérique Latine, en Europe, en Asie), ils constituent la plus grande menace contre la paix et la sécurité. Sous la présidence de G. W. Bush, les forces d’opérations spéciales sévissaient dans 66 pays. En 2010, ce nombre était passé à 75 selon le Washington Post, et à 120 en 2011, selon le Commandement de ces forces. En 2013, on en comptait 134, hormis les guerres conventionnelles et les opérations par drones (de plus en plus fréquentes), le pacifique Obama ayant à son actif une progression de 123%. En 2019/2020, les dépenses militaires US devraient friser les 750 milliards de dollars, soit environ 37 % du total mondial : énorme mais, comme dirait Picsou, « des cacahuètes » pour un pays qui imprime lui-même ses billets !

Les opérations ne sont pas forcément défensives (face à des menaces contre la présence et les intérêts de l’Amérique), ou ponctuellement offensives (pour le contrôle du pouvoir et l’accès gratuit ou bon marché aux ressources, pétrole en premier). Il s’agit de plus en plus souvent, au Grand Moyen-Orient notamment, de plans d’action préventive, mis en œuvre avec la couverture de médias aux ordres qui se chargent de justifier des crimes de guerre dûment programmés en servant des narratives ad hoc et des infos truquées. Ajoutons à ce bilan les « sanctions » qui arrosent tous les « régimes » qui déplaisent à Washington, soit environ 120 pays de la « communauté internationale ». C’est beaucoup pour un axe du Bien.

Des millions de victimes, de blessés, de réfugiés et déplacés, des trillions de dollars dépensés pour tuer ou détruire, le résultat est accablant, mais il permet de répondre à la question surréaliste de Debeliou. Voilà pourquoi ils vous haïssent tant, Mr Bush and Co.

L’invention de l’Amérique

C’est par hasard que Christophe Colomb débarque le 12 octobre 1492 sur une plage des Caraïbes (dans les actuelles Bahamas, paradis fiscal et centre de blanchiments divers). Il pense être aux Indes, mais on dira après coup qu’il a découvert l’Amérique. Or, c’est déjà fait, des Vikings ayant abordé et exploré ses marges nordiques sept ou huit siècles plus tôt. Et ce « nouveau monde » est loin d’avoir une population clairsemée ou d’implantation récente. Les Amérindiens ont pour ancêtres des vagues de migrants venus d’Asie… quelques dizaines de millénaires plus tôt. Il faudra attendre le 20ème siècle pour que l’on admette qu’à la fin du 15ème les Amériques comptent entre 45 et 80 millions d’habitants, autant que l’Europe (environ 15% du total mondial). Les autochtones seront moins de cinq millions un siècle plus tard, rhume de cerveau et varicelle ayant le dos très large. Qu’est-ce donc si ce n’est pas un génocide, le plus grand de l’histoire ? Centre et sud confondus, c’est mal parti pour les Amérindiens. Avant de n’y voir qu’une lointaine réminiscence, il faudrait interroger les descendants des survivants, là où ils sont encore en nombres conséquents, demander par exemple à Evo Morales ce qu’il en pense…

 

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L’Ambassadeur Michel Raimbaud

On dira « oui mais le Nord, ce n’est pas pareil ». En fait un bon siècle plus tard, ce sera le même scénario. Lorsque le « Mayflower » et 120 colons guidés par les « Pères pèlerins » venus d’Europe y touchent terre en novembre 1620, le territoire est habité. Si la prise de contact est pacifique, la prise de possession ressemblera assez vite à un western grandeur nature, où le tir à l’indien sera le sport favori des « gardiens de vaches », pour la distraction des générations futures. Qui d’entre nous, tapi dans l’anonymat des salles obscures, n’a pas applaudi frénétiquement les courageux cow-boys quand ils abattaient à la chaîne des Indiens emplumés tournicotant autour de leurs chariots ?

Indomptables ou denrée rare, les aborigènes seront bientôt remplacés par des esclaves venus d’Afrique. Pour ces derniers, les décennies de supplice seront oubliées sinon absoutes, grâce à la case de l’Oncle Tom et au rêve de Martin Luther King. La ségrégation est-elle pourtant si ancienne qu’il faille l’oublier ?

Bref, le « rêve américain » des immigrants européens se traduira par un cauchemar pour les Amérindiens comme pour les Africains asservis.

L’Amérique n’existerait pas sans ce double cauchemar.

 

Le rêve américain et le mythe de l’Amérique si bonne

 

Intervenue dans le cadre du rezzou de l’Occident sur la planète, l’ascension irrésistible de l’Amérique, dont le nom usuel illustre l’annexion intellectuelle de deux continents, a fait oublier qu’elle devait son existence au génocide et à la spoliation des Amérindiens, sa prospérité en partie à l’esclavage, puis au pillage des ressources d’autrui. Qu’ils remontent à quatre siècles ou à quarante ans, ces « souvenirs » ne sont plus guère rappelés. Classés parmi les faits accomplis selon la volonté divine ou les miracles de la civilisation européenne, il ne fait pas bon les mentionner, sous peine d’être tenu pour un redoutable pisse-vinaigre.

La diffusion invasive du « rêve américain », génération après génération, est l’un des résultats de l’accession de cette fille de l’Europe au rang de puissance dès la grande guerre. Dans la mythologie, sinon dans la réalité, et à en croire certains historiens, l’intervention de l’Amérique aurait été décisive dans la victoire de 1918, puis dans l’organisation de la paix, avec la création en 1920 de la Société des Nations, ancêtre de l’ONU, grâce au Président Woodrow Wilson.

Mais c’est surtout à la faveur du second conflit mondial que les Etats-Unis sont promus au rang de superpuissance, libératrice, amicale, ouverte et généreuse. Ce cliché aura la vie dure, jusqu’à aujourd’hui, bien qu’il soit battu en brèche. Il fera oublier ce qui doit l’être :
-L’Amérique bonne et pacifique reste le seul pays à avoir trucidé à l’arme atomique trois centaines de milliers de civils, japonais en l’occurrence.
-Elle a une tendance fâcheuse à bombarder avant de libérer ou vice-versa, qu’il s’agisse de l’Allemagne nazie ou des pays amis comme la France.
-Elle est impitoyable pour les vaincus ou ceux tenus comme tels, voués à devenir des AMGOT (Territoires Occupés par le Gouvernement Américain). Notre pays devra au Général De Gaulle d’avoir échappé à ce statut peu flatteur.
-Elle est volontiers hégémonique : après l’Amérique (de l’Alaska à la Terre de Feu) aux Américains de Monroe, ce sera bientôt le Plan Marshall de l’après-guerre, qui impose la suzeraineté de Washington sur l’Europe occidentale. Au prétexte d’aider à la reconstruction, des armées de fonctionnaires US établiront une tutelle de facto sur l’ensemble des administrations du vieux continent. L’euphorie de l’époque et la crainte du communisme feront gober cette sujétion à notre Quatrième République…

Bien qu’elle se soit présentée comme vertueuse et protectrice face à l’URSS et au bloc communiste, l’Amérique de la guerre froide avait pourtant dévoilé certains faux-semblants, une démocratie en trompe-l’œil malgré les alternances, blanc bonnet et bonnet blanc, autoritaire, oppressive et répressive, n’ayant pas d’amis mais des intérêts, pas de partenaires mais des vassaux, une Amérique qui considère le monde comme son arrière-cour. Mais elle préservait l’essentiel de son aura, ses défaillances restant des tabous.

L’accession à l’hyper-puissance en 1991, à la fin de la guerre froide, allait tétaniser la planète, contraignant peuples et Etats à un « choix » lapidaire entre la soumission ou la destruction, la prétention à l’hégémonie globale débouchant sur un cauchemar pour ceux qui refuseraient l’ordre imposé par Washington et ses alliés…Voici donc le « moment unipolaire américain » qui durant vingt ans repoussera les limites de l’arrogance et du cynisme.

 

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Les guerres de Syrie de Michel Raimbaud

Dès la chute de l’URSS, on ne peut que noter ce mépris croissant des institutions internationales, du multilatéralisme, des compromis, et cette tendance à peine voilée à faire prévaloir la constitution et les lois étatsuniennes sur la légalité onusienne, des comportements tels qu’on les dénonce sur les rives du Potomac. Le vocabulaire travestissant les mots et les concepts, les narratives contrefaisant systématiquement faits et réalités achèveront de rendre tout dialogue insensé et toute diplomatie illusoire. Simple exemple parmi d’autres, la notion de Rogue State qui, selon Avraham Shlaim, l’un des « nouveaux historiens » israéliens, professeur à l’Université d’Oxford, se définit par les trois critères suivants : (1) Violer régulièrement la légalité internationale, (2) Détenir des armes de destruction massive, (3) Utiliser le terrorisme pour terroriser les populations civiles. Destiné à cibler Moscou ou Téhéran ou Damas, ce logiciel dévoyé ne conduirait-il pas à Washington, à Tel-Aviv, ou à telle capitale « civilisée » ?

Dès la seconde guerre d’Irak, les « grandes démocraties » entameront leur longue dérive vers une diplomatie du mensonge de plus en plus insolente, prenant des libertés avec règles et principes, en osmose avec leur idole américaine et son cœur battant israélien. Merci pour ce moment, dirait un auteur contemporain.

Pourtant, à ce stade, la pétulance de Bill, la pieuse candeur de Debeliou, l’élégance nobélienne de Barack ont un effet anesthésiant sur les partenaires occidentaux ou autres, réticents à voir de la vilénie dans les postures de leur bon suzerain. L’Amérique, Etat mafieux, comploteur, peu fiable ? Tout mais pas ça…On a pu se leurrer quant à l’ADN du système américain, où se côtoient l’esprit pionnier, la culture cow-boy, le messianisme militant, le culte de la réussite, les néoconservateurs américano-israéliens étant les gâte-sauces de ce cocktail détonnant, degré zéro de la politique et de la diplomatie. L’arrivée de l’oncle Picsou aux affaires a eu le mérite de lever le masque.

Pour l’Amérique first, tout se vend tout s’achète, rien n’est gratuit. Plus de désinvolture, plus de discours bien balancés, plus d’invocations célestes. Mais des décisions brutales, un mépris total de ce qui est autre, une ignorance crasse des réalités du monde, une approche éléphantesque, plus de circonlocutions diplomatiques, plus d’engagements internationaux, plus de traités, mais des tweets provocateurs, des pluies de menaces, des sanctions à tous vents, des insultes à tout va.

Plus rien à attendre de bon de l’Amérique si bonne. Nixon doit se retourner dans sa tombe : la théorie du fou est mise en pratique, non plus comme un leurre, mais comme une politique en soi, imprévisible, insensée, violente, brutale. Ce n’est plus un simple Etat sans-gêne, avec des manières de mauvais garçons, mais un Etat gangster, d’autant plus brutal et menaçant qu’il n’a plus la maitrise des situations. Chahuté et contesté, le maître du monde ne sait plus où donner de la tête, de la Syrie à l’Irak et l’Iran et à la Russie, à la Chine, du Venezuela à la Corée du Nord, de la Turquie à l’Arabie et au Yémen.

 

Sommes-nous tous des Américains ?

 

Raison de plus pour apostropher les innombrables propagandistes du « rêve américain », pour interpeller les multiples adeptes et apôtres de cette « dame bêtise », Mère des gens sans inquiétude, Mère de ceux que l’on dit forts, Mère des saintes habitudes, Princesse des gens sans remords, que stigmatise Jacques Brel : Salut à toi Dame bêtise, toi dont le règne est méconnu, Mais dis-le moi, comment fais-tu, Pour avoir tant d’amants, et tant de fiancés, Tant de représentants et tant de prisonniers, Pour tisser de tes mains tant de malentendus, et faire croire aux crétins que nous sommes vaincus.

On n’arrête pas ce qui est en marche, qu’il s’agisse de la république ou de la civilisation. Cinq siècles et des poussières après la découverte de l’Amérique par Christophe Colomb, un certain Colombani allait découvrir que « nous sommes tous des Américains », assertion relevant de la méthode Coué, aurait-on dit jadis. Il n’en est rien. Malgré les efforts ardents des beautiful people qui gouvernent notre vieux pays, c’est toujours du wishful thinking…

D’ailleurs, serait-il vraiment sage pour un pays aussi cartésien que la France de faire comme si nous étions tous des compatriotes de Debeliou, de Donald Trump, John Bolton, Rumsfeld, Pence ou Pompeo ? Si tel n’est pas le cas, quoi qu’en pensent nos élites vol-au-vent, de quel droit un gouvernement s’engage-t-il au nom du peuple français, mais sans son accord, dans des aventures dangereuses. Pourquoi s’enferre-t-il sur des positions injustes et illégales, au mépris du droit international, des principes de la charte onusienne, violant les principes dont notre pays, membre permanent du Conseil de Sécurité, est censé être le gardien ?

Est-il nécessaire de manifester une solidarité sans faille aux pays agresseurs, l’Amérique et ses complices orientaux, adeptes des « frappes punitives », des crimes de guerre, des occupations illégales de territoires (syriens, irakiens ou autres), des sanctions inhumaines ? Est-il compréhensible que, dans l’affrontement actuel entre Washington et Téhéran, l’on choisisse d’appeler à la retenue et au retour à la négociation la partie, déjà sous blocus et sous sanctions, dont un officiel vient d’être assassiné ? Est-il honorable que l’on marque sa solidarité avec un Etat qui viole systématiquement lois internationales et souverainetés, vole ouvertement le pétrole syrien et pratique l’assassinat ciblé au nom d’une « doctrine Bethlehem d’autodéfense préventive » ?

Non, décidément, face aux évènements dramatiques qui menacent à tout instant de faire exploser la poudrière du Moyen-Orient, mettant en péril une paix mondiale plus fragile que jamais, la France n’a rien à gagner à s’aligner systématiquement sur des gouvernements sans foi ni loi ni vergogne. Vingt ans après la question idiote de Debeliou, dans nos pays où l’on s’arroge « le droit de dire le droit », tout se passe comme si penseurs et décideurs n’avaient pas encore saisi « pourquoi ils nous haïssent tant ». A l’heure de tous les dangers, ne serait-il pas urgent d’accélérer la réflexion et surtout d’en tirer les leçons ?

Michel Raimbaud, le 20 janvier 2020
Michel Raimbaud est ancien ambassadeur de France, professeur au Centre d’études diplomatiques et stratégiques, officier de l’ordre national du Mérite, chevalier de la Légion d’honneur.
Derniers livres parus : Tempête sur le Grand Moyen-Orient aux éditions Ellipse et Les guerres de Syrie aux éditions Glyphe.

 

Kosovo, la chute du Serpent

par Slobodan Despot

Source : Antipresse du 28 juin 2020

Alors que l’administration américaine lance une nouvelle initiative sur le Kosovo, l’inculpation de Hashim Thaçi vient faire capoter le processus. Mais elle rappelle aussi le désastre absolu qu’a été la confiscation, par l’OTAN, de la province sud de la Serbie. Punition tardive d’un bourreau ou règlement de comptes interne au camp occidental?

«Les Albanais se sont joués de nous comme on joue sur un Stradivarius.» (Général Lewis MacKenzie)

C’est un événement qu’on commémore peu à l’ouest, et qu’on se rappelle à peine: de mars à juin 1999, pendant 78 jours l’OTAN a intensément bombardé la Serbie à cause d’une prétendue «répression» de la population albanaise de sa province méridionale, le Kosovo. Après la signature des accords de Kumanovo, le 12 juin 1999, le Kosovo est passé sous le contrôle de la communauté internationale (lisez l’OTAN), tout en restant, soi-disant, partie intégrante de la Serbie. La tentative d’occupation militaire de la province à partir de l’Albanie ayant échoué, on avait amadoué les Serbes à la table de négociation.

Promesses de papier et fake news en cascade

Mais cette concession diplomatique n’était qu’un chiffon de papier: en dépit d’une résolution des Nations Unies (n° 1244) affirmant la souveraineté de la Serbie, les alliés et «partenaires» des séparatistes albanais — lisez l’OTAN — se sont mis à reconnaître l’État «indépendant» du Kosovo sitôt que M. Thaçi et son clan eurent unilatéralement proclamé leur indépendance. Étrangement, la Suisse supposée vertueuse et neutre, au temps de sa ministre des affaires étrangères Micheline Calmy-Rey, fut parmi les États les plus empressés à reconnaître cette entité issue d’un arrachage territorial. Peut-être était-ce une manière de relâcher la pression des Américains au temps de l’affaire dite des fonds en déshérence en servant de poisson-pilote?(1)

Pour faire avaler à l’opinion mondiale une telle série de violations du droit, il aura fallu littéralement lui laver le cerveau en peignant les Serbes comme des nazis et tous les Albanais, indistinctement, comme leurs victimes. Ce qui faisait passer à la trappe tout à la fois les crimes des Albanais contre les Serbes et le sort ultérieur de toutes les minorités ainsi que des Albanais loyaux à l’État serbe.

La suite est un long cauchemar pour les Serbes, mais aussi pour les Monténégrins, les Tziganes et autres minorités présentes au Kosovo. Le pogrom antiserbe de mars 2004, sous le nez des «soldats de la paix» occidentaux, fut particulièrement massif et brutal. Au total, quelque 250 000 Serbes ont été exilés de la province, tandis que mille ont disparu sans traces ou ont été assassinés. Sans l’intervention des parachutistes français commandés par le colonel Jacques Hogard, la région à majorité serbe de Mitrovica (nord de la rivière Ibar) eût été ethniquement nettoyée dès les premiers jours du cesser-le-feu. Au sud de cette ligne, les quelque 100 000 Serbes restants vivent dans des poches précaires, victimes d’un harcèlement perpétuel (qui ces dernières semaines a connu une recrudescence).

Sur le plan culturel, 150 églises ont été détruites, cependant que l’on construisait ou reconstruisait à leur place 800 mosquées. Cerise sur le gâteau, le nouvel État albanais s’est proposé de s’approprier les monuments chrétiens encore restés debout en les rattachant à son héritage national.

La promesse de rétablissement de la sécurité et de la justice — principal argument de l’occupation occidentale — n’était elle aussi que du papier. Enlèvements, intimidations et expropriations se poursuivent. L’enquête menée en 2010 par le magistrat suisse Dick Marty sur le trafic d’organes humains (souvent prélevés à vif) au Kosovo a abouti à des conclusions accablantes pour le pouvoir local — mais non surprenantes, puisque l’ancienne Procureure du Tribunal international pour l’Ex-Yougoslavie (TPIY), Carla del Ponte, mentionnait ce trafic dès 2008 dans ses mémoires. Étrangement, comme dans la Belle au Bois dormant, le Conseil de l’Europe, à qui il était destiné, s’est endormi dessus.

Par ailleurs, les quelques tentatives entreprises pour juger de hauts responsables kosovars et ex-terroristes comme le «premier ministre» et ancien videur de boîte de nuit en Suisse, Ramush Haradinaj, ont tourné court — par disparition physique des témoins! Peu étonnant lorsqu’on sait que Haradinaj était physiquement protégé par l’armée U. S.!

Le seul État qu’on «dé-reconnaît»

Une telle caricature d’État, qui est aussi une plaque tournante du trafic de drogue et d’armes en Europe, n’avait aucun avenir et ne pouvait qu’être un casse-tête diplomatique. La reconnaissance internationale du Kosovo a été très partielle, et même régressive: fait rarissime, une quinzaine de pays ont retiré leur reconnaissance. En ce moment, 92 États du monde reconnaissent le Kosovo, 96 ne le reconnaissent pas. Parmi ces derniers, l’ensemble des puissances échappant à la tutelle de l’empire atlantique: Russie, Chine, Inde, Brésil, Algérie, Iran… Soit les cinq septièmes de l’humanité. Une proportion qui, à elle seule, démontre l’irréalité de la «communauté internationale», concept imposé par l’OTAN lorsqu’elle prétendait prendre des décisions au nom et à la place de la Terre entière.

Le seul pays dont la reconnaissance du Kosovo soit encore intéressante et nécessaire aujourd’hui, reste… la Serbie! Seule cette reconnaissance pourrait légaliser le viol flagrant du droit international que constitue l’existence de l’État du Kosovo. Elle est donc une condition préalable à l’adhésion de la Serbie à l’UE.

Le protagoniste le plus «méritant» pour cette situation grotesque, dans l’équipe locale, n’est autre que Hashim Thaçi, ex-chef de l’organisation UÇK (labellée terroriste en 1998 par les USA eux-mêmes), ex-Premier ministre et actuel président de l’entité hypothétique. Son inculpation soudaine par le TPI, le 24 juin, pour «crimes contre l’humanité et de crimes de guerre, y compris meurtre, disparition forcée de personnes, persécution et torture» est une surprise qui aura des ramifications intéressantes. Si, comme l’annonce la presse, Thaçi est «rattrapé par son passé», c’est un passé riche d’amitiés et de protections au cœur des démocraties. N’a-t-il pas assisté aux célébrations de la Victoire, le 11 novembre 2018, au deuxième rang des invités d’honneur d’Emmanuel Macron, alors que le président serbe (pourtant représentant d’un peuple ami qui eut une contribution importante à la victoire) était relégué dans une tribune latérale?

On est loin de son arrestation, et plus loin encore d’une condamnation, mais la décision même d’émettre cette inculpation à quelques jours d’une négociation «historique» serbo-kosovare initiée par l’administration Trump force à s’interroger sur le but réel de ce coup de théâtre.

Pourquoi maintenant?

Le TPI est dès ses origines une organisation voulue et sponsorisée par les États-Unis, qui par ailleurs ne reconnaissent pas son autorité sur leurs propres soldats. Le TPI n’a par exemple même pas envisagé d’inculper des aviateurs de l’OTAN pour les meurtres délibérés de civils (y compris albanais) commis durant les bombardements de 1999. Lorsqu’elle accepta le poste de procureur, la Suissesse Carla del Ponte déclara dans la NZZ qu’elle n’avait «rien à refuser» aux Américains.

On sait qu’aux yeux des Américains, les alliés ne sont que des consommables. Cent potentats parmi lesquels Noriega, Saddam Hussein ou même Milošević, en savent quelque chose. (Ce dernier, que j’ai connu, avait travaillé comme banquier aux USA et avait reçu des «assurances» de Washington, notamment au temps des accords de Dayton, quant à son rôle de pivot et de pacificateur dans les Balkans. Il fut balayé en 2000 par le mouvement Otpor, prototype des révolutions colorées.)

Pour l’Empire, ou en tout cas son aile «deep state», l’inculpation de Thaçi pourrait être une double aubaine. D’un côté, on se débarrasse d’un fort à bras qui ne sert plus. De l’autre, on saborde une initiative venant de l’équipe Trump — et l’on prive ainsi le rouquin d’une éventuelle victoire diplomatique façon Corée du Nord. A quelques mois des élections US, on l’a vu ces derniers jours, tous les coups sont permis.

Hashim Thaçi, bien évidemment, ne se laissera pas faire si facilement. Il ne tombera pas sans combattre — et il le claironne: sur son profil Facebook, il vient d’étaler les armes de l’UÇK, rouge sur fond noir. Avec qui ne s’est-il pas fait prendre en photo, dans son treillis de terroriste ou, plus tard, son costume anthracite de la bonne maison? Madeleine Albright, Bernard Kouchner, Alain Juppé, sans compter la crème des généraux de l’OTAN. Et puis, bien sûr, le président Macron® qui n’en rate pas une — mais qu’on peut en l’occurrence créditer d’ignorance. Il n’avait que 22 ans au temps de la guerre du Kosovo.

Les Yankees sont immunisés contre ce genre de compromissions. Ils ne reconnaissent même pas les cours qu’ils instrumentent. Les Européens, eux, y sont plus sensibles. Depuis dix ans, le terrible rapport Marty au conseil de l’Europe pointe du doigt leur inaction. Depuis vingt ans, leurs déclarations dans la presse, leurs embrassades avec les criminels et leurs tribunes — de même que leur propagande antiserbe effrénée, véritable anthologie de fake news, ont construit la carrière de celui qui est désormais pointé du doigt pour «meurtre, disparition forcée de personnes, persécution et torture». Le 7 mai 1999, en plein bombardement de la Serbie, la brochette d’«humanitaires» usuels — dont le professeur Paul Garde, auteur d’un ouvrage considéré «de référence» sur la Yougoslavie — publiaient dans Le Monde une pétition exhortant l’Occident à soutenir encore mieux l’UÇK. Donc, à déverser encore plus de bombes sur les populations concernées. «L’UCK a le mérite d’exister», écrivaient-ils. Dévoilant par la même une échelle du mérite sur laquelle les tribunaux pourraient une fois les interroger. Soyons assurés que M. Thaçi n’oubliera pas de convier ses vieux amis à la cérémonie. A moins, évidemment, qu’il ne soit «epsteinisé» dans sa cellule.

NOTE

  1. En tout cas, il y a des coups de main qui ne s’oublient pas. Mme Calmy-Rey préside aujourd’hui une fondation humanitairecréée par la famille d’origine kosovare Orllati, groupe de travaux publics connu pour sa croissance fulgurante en Suisse romande.

Un peu de lectures

À propos de ce «cas d’école» de désinformation (selon le regretté connaisseur Vladimir Volkoff), que fut la guerre civile yougoslave et en particulier la phase «Kosovo», quelques lectures utiles, sinon indispensables:

* * *

Deux questions au colonel Jacques Hogard

Dans un livre bref et captivant, Jacques Hogard a raconté ses douze jours fatidiques au Kosovo «pacifié» par l’OTAN en juin 1999. Il ne mâche pas ses mots sur le «Serpent» de l’UÇK et ses alliés.

Le «président» de la très fantoche «république du Kosovo» va-t-il vraiment finir en prison? Et quels cadavres risqueraient, à cette occasion, de sortir du placard?

JH: Des esprits chagrins veulent parier que ses puissants protecteurs, les réseaux liés à l’administration Clinton, le sortiront de ce mauvais pas, tant espéré pourtant depuis 21 ans par les Serbes, les Roms, les Goranis et même les Albanais du Kosovo, victimes de sa sauvagerie et de celle de ses complices de l’UCK: les Ramush Haradinaj, Agim Ceku, Fatmir Limaj, Rexhep Rexhepi, Samir Lushtaku… etc.

Pourtant, ce pourrait bien être cette fois la chute finale de ce gangster impitoyable qui, issu d’un clan mafieux kosovar à la triste réputation, émerge subitement en 1999 lors des «négociations de Rambouillet», propulsé sur la scène politique par la vieille sorcière Madeleine Albright, cette égérie maléfique de la tribu Clinton, qui se prend d’amour pour ce petit voyou et lui voit alors un destin «national». Le chef de l’UCK, le parrain du crime organisé au Kosovo et de l’abominable trafic d’organes, déjà surnommé «le serpent», éliminant sans pitié les Albanais du Kosovo loyaux à Belgrade ou tout simplement pacifistes, tels ses rivaux de la LDK, va jouer un rôle éminent en 1999 et dans les années qui vont suivre, alternant les fonctions de «premier ministre», de «chef de la diplomatie» (!) et de «président» à la tête du ramassis de voyous qui s’intitule «gouvernement de la république du Kosovo».

Cette fois pourtant, ce pourrait bien être la chute finale du «Serpent», car le dossier est ficelé, complet, avec toutes les preuves, tous les témoignages: oui, Hashim Thaçi est bien un criminel barbare auteur de crimes contre l’humanité et de crimes de guerre, perpétrés sans distinction contre tous ceux qui s’opposaient à ses plans. 

Il y a quatre ans, j’ai su par un magistrat français que le dossier était bouclé. Celui de Thaçi, mais aussi celui de l’UÇK ainsi que de leurs soutiens étrangers.

Il ne me surprendrait pas que le temps écoulé depuis, ces quatre ans précisément, qui m’ont semblé long et parfois fait douter, je l’avoue, n’ait été en fait celui de la réflexion pour ces derniers et qu’ils aient en conséquence décider de le lâcher enfin, pour en quelque sorte se dédouaner eux-mêmes. 

J’en fais le pari: tous ceux qui comme le Pape François, le président Macron, Nicolas Sarkozy, Alain Juppé, Bernard Kouchner et bien d’autres responsables officiels, notamment de l’OTAN et de l’Union Européenne, lui ont réservé dans un passé récent un chaleureux accueil, préféreront dans les mois et années à venir lui tourner le dos avec superbe!

  • Article de Slobodan Despotparu dans la rubrique «Le Bruit du Temps»de l’Antipresse n° 239 du 28/06/2020.

La géoplitique du pétrole: Faire du Venezuela un «narco-Etat» – un mensonge monumental

par Pino Arlacchi*

ancien Vice-Secrétaire général ONU et Directeur executif de l’ONUDC

Source : Horizons et débats du 4 novembre 2025

Pendant mon mandat en tant que directeur de l’ONUDC, l’office des Nations Unies contre la drogue et le crime, je me suis rendu en Colombie, en Bolivie, au Pérou et au Brésil, mais je ne suis jamais allé au Venezuela. Je n’en avais tout simplement pas besoin. En matière de lutte contre le trafic de drogue, la coopération du gouvernement vénézuélien était l’une des meilleures d’Amérique du Sud; elle n’était comparable qu’aux résultats irréprochables obtenus par Cuba. A la lumière de ces faits, le discours délirant de Trump sur le «narco-Etat vénézuélien» semble être une calomnie aux motivations géopolitiques.
   La lecture des données publiées dans le Rapport mondial sur les drogues 2025, par l’organisation que j’ai eu l’honneur de diriger, révèle une information qui contredit directement celle que colporte l’administration Trump.
    Le rapport démonte, point par point, le discours géopolitique construit autour du «Cártel de los Soles» (Cartel des Soleils), une entité à peu près aussi réelle que que le monstre du Loch Ness, mais qui sert à justifier les sanctions, les embargos et les menaces d’intervention militaire contre un pays qui, comme par hasard, se trouve sur l’une des plus grandes réserves de pétrole de la planète.

Rapport de l’ONUDC:
Le Venezuela n’a rien à voir avec les réseaux mondiaux de trafic de drogue

Le rapport 2025 de l’ONUDC est on ne peut plus clair et devrait mettre dans l’embarras ceux qui ont élaboré une rhétorique visant à diaboliser le Venezuela. Le rapport ne fait qu’une brève allusion au Venezuela, indiquant que seule une infime partie de la production colombienne de drogue transite par ce pays pour rejoindre les Etats-Unis et l’Europe. Selon l’ONU, le Venezuela se positionne comme un territoire dépourvu de toute plantation de feuilles de coca, de marijuana et autres produits similaires, mais également libre de toute présence de cartels internationaux de la drogue. Ce document ne fait que confirmer les 30 rapports annuels précédents, qui ne font aucune mention du trafic de drogue au Venezuela, car celui-ci n’existe pas. Seuls 5% de la drogue colombienne transitent par le Venezuela, pas plus.
    Pour mettre ce chiffre en perspective: en 2018, alors que 210 tonnes de cocaïne transitaient par le Venezuela, la Colombie en produisait ou en commercialisait 2370 tonnes, soit 10 fois plus, et le Guatemala 1400 tonnes; oui, vous avez bien lu: le Guatemala est un véritable canal de trafic de drogue, sept fois plus important que le soi-disant redoutable «narco-Etat» vénézuélien. Mais personne n’en parle, car le Guatemala ne produit que 0,01% du total mondial de la seule drogue qui intéresse Trump: le pétrole.

Le Cartel des Soleils, un fantasme total
et une fiction, comme à Hollywood

Le «Cartel des Soleils»1 est un fantasme tout droit sorti de l’imagination de Trump. Bien qu’il soit censé être dirigé par le président du Venezuela, il n’est cependant mentionné ni dans le rapport de la principale agence mondiale de lutte contre la drogue, ni dans les documents d’aucune agence européenne ou de pratiquement aucune autre agence de lutte contre la criminalité dans le monde. Il n’apparaît même pas dans une note de bas de page.
    Un silence assourdissant, qui devrait faire réfléchir tous ceux qui ont encore un minimum d’esprit critique. Comment une organisation criminelle aussi puissante, dont la capture a été mise à prix à la hauteur de 50 millions de dollars2 peut-elle être totalement ignorée par ceux qui travaillent dans la lutte contre le trafic de drogue? En d’autres termes, ce qui est présenté comme un super cartel dans le pur style Netflix est en réalité ce genre d’organisation criminelle mineure que l’on retrouve dans tous les pays du monde, y compris aux Etats-Unis, où près de 100000 personnes meurent chaque année d’une overdose d’opioïdes, des décès qui n’ont rien à voir avec le Venezuela mais tout à voir avec les grandes sociétés pharmaceutiques américaines.

L’Equateur: un véritable carrefour
du trafic de drogue mais tout le monde feint de l’ignorer

Alors que Washington se focalise sur la question vénézuélienne, les véritables plaques tournantes du trafic de drogue prospèrent quasiment sans être inquiétées. Par exemple, en Equateur, 57% des conteneurs de bananes qui quittent Guayaquil arrivent en Belgique chargés de cocaïne.
    Les autorités européennes ont saisi 13 tonnes de cocaïne à bord d’un navire espagnol qui provenait des ports équatoriens, contrôlés par des groupes protégés par des fonctionnaires du gouvernement équatorien. L’Union européenne a rédigé un rapport détaillé sur les ports de Guayaquil, décrivant comment «les mafias colombiennes, mexicaines et albanaises opèrent largement en Equateur». Le taux d’homicides dans ce pays est passé de 7,8 pour 100000 habitants en 2020 à 45,7 en 2023. Mais personne n’en parle, ou si peu. Peut-être parce que l’Equateur ne détient que 0,5 % des réserves mondiales de pétrole et que son gouvernement n’a pas la mauvaise habitude de contester la domination américaine en Amérique latine.

Les vraies routes de la drogue: géographie contre propagande

Au cours de mes années passées à l’ONUDC, l’une des leçons les plus importantes que j’ai apprises est que la géographie ne ment pas. Les routes de la drogue suivent une logique précise: proximité des centres de production, facilité de transport, corruption des autorités locales et présence de réseaux criminels bien implantés.
    Le Venezuela ne répond à aucun de ces critères. La Colombie produit plus de 70% de la cocaïne mondiale. Le Pérou et la Bolivie se partagent la majeure partie des 30% restants. Les itinéraires logiques pour atteindre les marchés américains et européens passent par le Pacifique via l’Asie, par les Caraïbes orientales vers l’Europe, et par voie terrestre, en passant par l’Amérique centrale vers les Etats-Unis. Le Venezuela, qui est bordé par l’Atlantique Sud, est géographiquement désavantagé par rapport aux trois principaux itinéraires. La logistique criminelle fait du Venezuela un acteur insignifiant sur la scène internationale du trafic de drogue.

Cuba: l’exemple qui fait honte, même aux Etats-Unis

La géographie ne change pas, mais les politiques peuvent venir à bout du trafic de drogue malgré la géographie. Cuba représente aujourd’hui le modèle à suivre en matière de coopération antidrogue dans les Caraïbes. Une île située près des côtes de la Floride, une base théoriquement parfaite pour le transit vers les Etats-Unis, mais qui, dans la pratique, ne sert pas au trafic de drogue. J’ai maintes fois observé l’admiration des agents de la DEA et du FBI pour les rigoureuses politiques antidrogues des communistes cubains. Le Venezuela chaviste a toujours suivi le modèle cubain dans la lutte contre la drogue, inauguré par Fidel Castro lui-même: «Coopération internationale, contrôle territorial et répression des activités criminelles». Ce n’est ni au Venezuela ni à Cuba qu’on trouve de vastes zones cultivées de cocaïne et contrôlées par des criminels.
    L’Union européenne n’a pas d’intérêts pétroliers spécifiques au Venezuela, mais elle a en revanche tout intérêt à lutter contre le trafic de drogue qui affecte ses ressortissants. Elle a rédigé le Rapport européen sur les drogues 2025. Ce document, qui s’appuie sur des données réelles et non sur des illusions géopolitiques, ne mentionne à aucun moment le Venezuela comme voie de transit pour le trafic international de drogue. C’est là toute la différence entre une honnête analyse et un discours fallacieux et injurieux. L’Europe a besoin de données fiables pour protéger ses citoyens contre la drogue, c’est pourquoi elle produit des rapports précis. Les Etats-Unis ont besoin de justifier leurs politiques pétrolières, c’est pourquoi ils produisent de la propagande déguisée en rapports de renseignement.
    Selon le rapport européen, la cocaïne est la deuxième drogue la plus consommée dans les 27 pays de l’UE, mais les principales provenances sont clairement identifiées : la Colombie pour la production, l’Amérique centrale pour la distribution et l’Afrique de l’Ouest pour les différentes voies de distribution. Le Venezuela et Cuba n’apparaissent tout simplement à aucun moment dans ces circuits. Pourtant, le Venezuela est systématiquement diabolisé, au mépris de tout principe de vérité.
    Après qu’il ait démissionné, l’ex directeur du FBI, James Comey, a dévoilé les dessous de l’affaire dans ses mémoires, évoquant les inavouables intentions sous-jacentes de la politique américaine envers le Venezuela: Trump lui avait confié que le gouvernement Maduro était «un gouvernement assis sur une véritable montagne de pétrole que nous devons contrôler». Il ne s’agit donc pas de drogue, de criminalité ou de sécurité nationale. Il s’agit de pétrole que les Etats-Unis préféreraient se procurer gratuitement.
    En fait, c’est pour l’arrestation de Donald Trump qu’on devrait offrir une prime internationale, et ce pour un crime bien précis: diffamation systématique d’un Etat souverain dans le but de s’approprier ses ressources pétrolières. •

1 Les Etats-Unis accusent le gouvernement vénézuélien de diriger un cartel de la drogue baptisé Cártel de los Soles. Ce terme a été utilisé au Venezuela dans les années 1990, lorsque la justice enquêtait sur certains hauts gradés de l’armée soupçonnés de trafic de drogue. [Note de la rédaction]
2 Le 7 août 2025, le gouvernement américain a doublé la prime offerte pour toute information permettant l’arrestation du président vénézuélien Nicolás Maduro, la portant à 50 millions de dollars. Maduro serait le chef du cartel et le responsable du trafic de drogue à destination des Etats-Unis. [Note de la rédaction]

Première publication: l’AntiDiplomatico du 28 août 2025; www.lantidiplomatico.it

(Traduction de l’anglais Horizons et débats)


* Pino Arlacchi (né en 1951 à Gioia Tauro, en Calabre) est un sociologue et un homme politique. Il a été membre de la Chambre des députés italienne (1994 à 1996) et sénateur (1997), ainsi que membre du Parlement européen (2009–2014). Arlacchi a également été Sous-secrétaire général des Nations unies et Directeur exécutif de l’ONUDC, le Programme des Nations Unies pour le Contrôle international des Drogues et la prévention du Crime. Ses études et autres publications relatives à la Mafia ont contribué à sa notoriété.b

Pas de sécurité sans une vraie neutralité

Georges Martin, Ambassadeur

Revue militaire suisse (RMS 02.2025)

La guerre n’a pas attendu l’Ukraine pour faire son retour sur le continent européen. Il est vrai que les bombardements de Belgrade et de la Serbie par les avions de l’OTAN, sans mandat du Conseil de sécurité, entre mars et juin 1999, n’ont guère laissé de traces dans les mémoires occidentales. C’était pourtant la première « guerre juste » sur sol européen, au nom de « l’ordre basé sur les règles » (occidentales) ! La guerre en Ukraine, « guerre d’agression non-provoquée » selon le récit occidental, est la suite de l’histoire européenne qui a renoué avec ce que le continent sait faire de mieux : la guerre. Au niveau mondial, l’Europe mène en effet largement la compétition concernant le nombre de millions de morts causés par les guerres. À tel point que sous les pieds des Européens se trouve le plus grand cimetière de la planète. Après la deuxième guerre mondiale, on avait fait le pari du « plus jamais ça » ! Nous nous sommes trompés. La guerre n’a pas commencé en février 2022. Ce n’est pas être complotiste que de rappeler les co-responsabilités de l’Occident dans la crise ukrainienne. L’élargissement de l’OTAN jusqu’à la frontière russe, le coup d’État du Maïdan de 2014, la création et le renforcement d’une armée ukrainienne offensive et l’établissement de bases de la CIA sur la frontière orientale ukrainienne avaient clairement manifesté l’attitude inamicale de l’Occident à l’égard de la Russie. La guerre en Ukraine a-t-elle changé fondamentalement la situation géopolitique et la donne pour la Suisse en matière de sécurité ?

La neutralité permanente et armée de la Suisse a toujours été une donnée fondamentale de sa sécurité. Depuis 1815, elle lui a permis d’éviter toutes les guerres continentales et mondiales. En 1914, la neutralité a permis à la Suisse d’éviter de se déchirer entre les parties au conflit. En 1939, il aurait été envisageable, rétrospectivement, de nous solidariser avec les « puissances du bien » contre le « camp du mal » représenté par l’Allemagne nazie et d’entrer en guerre. La Suisse a malgré tout choisi la neutralité, sans que son choix ait paru scandaleux aux yeux des adversaires du Troisième Reich. Au cours des guerres récentes, non européennes, souvent déclarées en violations du Droit international, comme la guerre en Irak de 2003, la Suisse avait aussi rappelé sa neutralité. La Cheffe du DFAE (1) de l’époque, Micheline Calmy-Rey, s’était même attirée des quolibets, lorsqu’elle avait voulu tenir un décompte officiel des morts de cette guerre. La Suisse, pourtant bien ancrée dans le camp occidental, avait aussi fait valoir sa neutralité pendant les 40 ans de guerre froide. Cette position fut appréciée par les deux blocs. Elle a joué un rôle important dans le processus d’Helsinki et la Conférence sur la sécurité et la coopération en Europe depuis 1973. Neutre, la Suisse l’était aussi restée depuis l’implosion de l’empire soviétique en 1991, jusqu’en février 2022, début de la guerre en Ukraine. Que s’est-il donc passé depuis 2022 pour remettre en question la neutralité suisse vieille de plus de 200 ans ?

La neutralité est une construction à trois étages. Le rez-de-chaussée, les fondations, est constitué par le droit de neutralité, le premier étage étant la politique de neutralité et le deuxième la perception internationale. Dès le début de la guerre, le Conseil fédéral (2) a violé le droit de neutralité, qui nous impose de traiter de manière équitable les parties au conflit, en reprenant intégralement les sanctions occidentales, qui visaient « l’effondrement total de l’économie russe », comme l’avait annoncé Bruno Le Maire, le ministre français de l’économie et des finances de l’époque. Concernant le deuxième étage, Ignazio Cassis n’avait laissé planer aucun doute, en participant à une manifestation de soutien à l’Ukraine devant le Palais fédéral, organisée par l’Ambassade d’Ukraine. La conférence du Bürgenstock, qui a réuni les « amis de l’Ukraine » pour renouveler leurs promesses d’aide à son effort militaire, a constitué l’apogée dans le rôle de supplétive de l’OTAN et de l’UE que la Suisse avait choisi de jouer, s’éloignant encore un peu plus de ses obligations d’État neutre (3). C’est donc sans surprise que la Russie, les États-Unis, l’Europe et le reste de la planète ont progressivement conclu que la Suisse n’était plus neutre !

Ce n’est pas non plus surprenant que depuis le début de la guerre en Ukraine, notre neutralité soit remise en question comme jamais dans notre histoire. Ce n’est pas le peuple qui la remet en question, mais l’élite politique, intellectuelle et médiatique. Pour comprendre ce qui se passe, il faut lire ou relire l’ « essai-testament » de Christopher Lasch, « La révolte des élites » (1995). Il explique le fossé qui est allé croissant entre les élites, « progressistes », et les peuples, « conservateurs ». Si autrefois ce furent « les révoltes des peuples » contre leurs élites qui ont constitué le moteur des changements, aujourd’hui ce sont les élites qui veulent aller plus vite que la musique et bousculent leurs peuples. C’est ainsi que peut s’expliquer la victoire de D. Trump aux États-Unis, et, plus modestement, le rejet en Suisse de la neutralité par les élites. Ces dernières sont en effet arrivées à la conclusion qu’elle aurait fait son temps. Elles ont décidé que, même si le peuple y tient encore parce « qu’il ne comprend rien », la neutralité est devenue obsolète. De nos « grands médias » à nos politiques, en passant par les think tanks et les groupes d’experts les plus prestigieux, l’unanimité est faite : la Suisse doit abandonner sa neutralité, comme la Suède et la Finlande. Ce serait une question d’adaptation aux temps nouveaux. Plusieurs fois dans le passé il y eut des Suisses qui militaient en faveur d’une « adaptation aux « temps nouveaux », notamment dans les années trente ! Quoiqu’il en soit, la question centrale demeure : la neutralité assure-t-elle à la Suisse plus ou moins de sécurité ?

La coalition des partisans de l’abandon de notre neutralité est hétéroclite. On y trouve les inquiets qui font des cauchemars et craignent, comme nos parents au temps de la guerre froide, de découvrir un char russe en ouvrant leurs volets le matin. Il y a aussi et surtout les militaires et les diplomates qui rêvent de côtoyer les généraux étoilés et décorés et les diplomates des pays membres de l’OTAN. D’autres avancent masqués, car ils ont un plan. Ils souhaitent depuis longtemps amener la Suisse dans l’OTAN, suivant en cela l’exemple de la Suède et de la Finlande. Ils avancent masqués parce qu’ils savent que le peuple suisse tient à sa neutralité. Alors ils créent des plateformes, comme « Manifeste Neutralité 21 », qui donnent l’occasion à un aréopage de représentants de l’élite de nous expliquer en long et en large que nous devons changer d’époque. Il y a aussi des groupes d’experts, triés sur le volet pour être certain qu’ils proposent les conclusions escomptées, qui nous disent que seul un rapprochement avec l’OTAN nous procurerait la sécurité. N’oublions pas non plus les think tanks, notamment le « Center for Security Studies » de l’EPFZ (4), largement financé par le DDPS (5), dont l’atlantisme est probablement aussi prononcé qu’au QG de l’OTAN.

Le moment est arrivé de répondre à la question : oui la vraie neutralité est la plus à même de nous procurer une vraie sécurité. En poursuivant sur la voie des petits pas qui nous rapprochent toujours plus de l’OTAN, nous renoncerions à une recette qui nous a assuré plus de deux siècles de paix. Qu’est-ce qui nous dit que le no man’s land (rapprochement sans adhésion) que nos élites veulent nous vendre nous offrira de la sécurité ? Admettons que nous adhérions à l’alliance militaire qu’est l’OTAN, aboutissement logique du rapprochement, nous déléguerions à d’autres la décision d’entrer en guerre (article 5). Nous deviendrions dès le premier jour une cible dans un futur conflit. Dans cette situation « Win (OTAN) – Lose (Suisse) », la seule certitude que nous aurions, en cas de conflit généralisé, serait de disparaître avec les autres du « camp du bien » !

Ce que Christopher Lasch n’a pas intégré dans sa réflexion est la démocratie directe suisse. Il ne la connaissait sans doute pas. Aux États-Unis, le peuple a exprimé son « ras-le-bol » des excès de la dictature « lgbtiste » et wokiste et d’une immigration incontrôlée en portant D. Trump à la Maison Blanche pour un deuxième mandat. En Suisse, ce même peuple et les cantons auront l’occasion de se prononcer sur la neutralité. Aujourd’hui, la mention de la neutralité dans les tréfonds de notre Constitution (article 185) n’est plus suffisante, face aux attaques directes et indirectes de ses adversaires. Il est devenu impératif de l’inscrire dans un article constitutionnel. Pour terminer sur une note humoristique qui paraphrase une blague populaire: en vieillissant, la Suisse a les neutralités qui se déplacent, puisqu’elle éprouve des doutes sur sa neutralité au moment même où une personne suisse et neutre (de sexe, NDLR) remporte le Grand Prix Eurovision de la chanson et réussit à être reçu/e par un ministre pour parler de l’acceptation du genre X dans sa législation. La neutralité a encore de beaux jours devant elle !

Stop ou encore ! La décision d’abandonner ou de conserver notre neutralité reviendra au peuple et aux cantons suisses. En refusant l’initiative populaire, les Suisses ôteraient le dernier obstacle dans notre marche inexorable vers l’adhésion à l’organisation militaire, « pour nous adapter aux temps nouveaux », la fameuse « Zeitenwende ». Il faut espérer que la campagne qui s’annonce permette un vrai débat et mette sur la table les vraies questions. L’importance du sujet le mérite, car la décision qui sortira des urnes configurera la Suisse pour de longues années !

[1] DFAE : Département fédéral des affaires étrangères. (NDE)

[2] Le Conseil fédéral est l’organe exécutif de la Confédération suisse. (NDE)

[3] Du 15 au 16 juin 2024 se déroule la Conférence de haut niveau du Bürgenstock sur la paix en Ukraine avec des dirigeants de 92 pays, dont l’Ukraine mais en absence de la Russie. La Chine n’a pas participé à la conférence, tandis que plusieurs des pays présents n’ont pas signé la déclaration finale (Inde, Indonésie, Afrique du Sud, etc.). (NDE)

[4] EPFZ : École polytechnique fédérale de Zurich. (NDE) 

[5] DDPS : Département fédéral de la défense, de la protection de la population et des sports. (NDE)

« La France de 2025 n’est menacée que par l’escalade et la surenchère qu’elle nourrit »

Henri Guaino, Le Journal du Dimanche, 09 mars 2025.

DRAMATISATION – Près de deux ans après son texte remarqué « Nous marchons vers la guerre comme des somnambules », l’ancienne plume de Nicolas Sarkozy décrit pour le JDD l’engrenage infernal qui conduit nos gouvernements vers le chaos de la guerre.

En mai 2022, quelques semaines après le déclenchement de l’invasion de l’Ukraine par la Russie, je publiais dans Le Figaro une tribune qui me valut autant d’approbations de la part de ceux qui préfèreront toujours l’inconfort de la réflexion au confort des idées toutes faites, que de critiques et d’insultes de la part de ceux qui se sont sentis, à juste titre, visés par le titre que j’avais choisi : « Vers la guerre comme des somnambules. » J’avais emprunté cette image à l’historien australien Christopher Clark qui avait intitulé son livre sur les causes de la Première Guerre mondiale, Les Somnambules été 1914. Comment l’Europe a marché vers la guerre.

L’histoire ne se répète pas, mais nous nous répétons

Il ne s’agissait pas, dans mon esprit, d’une analogie entre ces deux moments de l’histoire distants de plus d’un siècle. Même si quelques mois plus tard, par une de ces ruses de l’histoire qui défient si souvent nos esprits cartésiens, la guerre de mouvement, arrivée, comme en 1914, dans une impasse, la guerre de position creusait aux portes de l’Europe du XXI siècle des tranchées qui n’avaient rien à envier à celles de Verdun, les drones en plus. Je ne cherchais pas à réactualiser la thèse, vaine, que l’histoire se répète. Le monde change et rien ne s’y reproduit jamais à l’identique. Je voulais rappeler qu’au milieu de ce qui change, il y a quelque chose qui ne change pas, c’est l’homme, sa nature, sa violence, ce qui, au plus profond de lui, sans qu’il en soit toujours conscient, le fait agir. Psychologie des profondeurs pour les uns, inconscient anthropologique pour les autres, qu’importe le nom qu’on lui donne, là sont des ressorts de l’histoire que font les hommes qui ne savent pas toujours l’histoire qu’ils font et dont, bien souvent, ils savent encore moins les causes. « Les raisons apparentes que nous prêtons aux événements dont nous sommes les acteurs sont, dit Lévi-Strauss, fort différentes des causes réelles qui nous y assignent un rôle. »

Puisque ce qui sera ne sera jamais exactement ce qui a été, l’histoire ne nous donne jamais de recette pour affronter le présent. Mais elle nous enseigne ce que nous sommes : l’histoire ne se répète pas, mais nous, nous nous répétons. Toute politique conduite en dehors de cette réalité n’a pas d’autre issue que la catastrophe. Dans Le Fil de l’épée, de Gaulle écrivait en 1932, à propos de l’illusion dangereuse selon laquelle le droit international allait pouvoir résoudre tous les conflits : « Où voit-on que les hommes cessent d’être des hommes? » Et si les hommes ne cessent pas d’être des hommes, si la nature humaine ne change pas, les engrenages de la guerre auxquels il devient difficile d’échapper lorsque nous y avons mis le doigt, la surenchère qui y mène, l’escalade qui en fait une montée aux extrêmes si on ne l’enraye pas à temps sont toujours d’actualité. Dans cet esprit, j’avais rappelé, il y a trois ans, qu’en 1914, aucun dirigeant européen n’était dément, aucun ne voulait une guerre mondiale qui ferait vingt millions de morts mais, tous ensemble, ils l’ont déclenchée. Et au moment du traité de Versailles, aucun ne voulait une autre guerre mondiale qui ferait soixante millions de morts mais, tous ensemble, ils ont quand même tendu le ressort de la tragédie, armé la machine infernale qui allait y conduire.

« On ne peut envoyer à la guerre des peuples qui ne veulent pas se battre »

Que voit-on depuis trois ans, sinon cet engrenage psychologique qui mène vers la guerre et la violence ultime par lequel chaque peuple se met à prêter à l’autre ses propres arrière-pensées, ses desseins inavoués, les sentiments que lui-même éprouve à son égard. L’Occident s’est convaincu que si la Russie gagnait en Ukraine, elle n’aurait plus de limite dans sa volonté de domination. À l’inverse, la Russie s’est convaincue que si l’Occident faisait basculer l’Ukraine dans son camp, ce serait lui qui ne contiendrait plus son ambition hégémonique. Mais aujourd’hui, la tragédie se joue sur fond d’arsenaux nucléaires.

Certes, la menace russe d’utiliser quelques-unes de ses ogives nucléaires n’est pas crédible dans la mesure où, d’un côté comme de l’autre, personne ne veut en arriver là. Mais dans la montée des tensions, un dérapage ou un accident peut toujours se produire : la menace n’est pas à prendre au sérieux mais le risque, lui, doit l’être. C’est cette prise de conscience au bord du gouffre de la crise les fusées de Cuba, en 1962, qui avait conduit Kennedy à déclarer : « Tout en défendant leurs intérêt vitaux, les puissances nucléaires doivent éviter les confrontations qui forcent l’adversaire à choisir entre une retraite humiliante et une guerre nucléaire. » Il faut dire que le monde était passé à deux doigts du pire qui n’avait été évité de justesse que parce que deux hommes d’État conscients de leur écrasante responsabilité ont renoncé à s’accuser l’un l’autre, ont résisté, chacun de leur côté, au parti de la guerre qui les poussait à l’irréparable et ont négocié secrètement pour trouver une issue sans que personne fût obligé de s’humilier. Kennedy, à l’issue de ce discours, se fit lyncher par la partie de l’opinion ralliée au parti de la guerre.

Hélas, les hommes ne changeant pas, depuis la dernière guerre mondiale, le parti de la guerre sévit des deux côtés de l’Atlantique, comme au fond il a toujours sévi, sommant chacun de choisir entre le belliciste adorateur de la guerre et le pacifiste qui préfère vivre couché que mourir debout en homme libre. Comme si choisir la guerre, c’était toujours choisir le courage et tout tenter pour éviter que les hommes ne s’entretuent, c’était toujours faire preuve de lâcheté. Et revoilà Munich 1938 qui revient en boucle. Comme à chaque conflit depuis la Corée jusqu’à l’Afghanistan en passant par l’Irak et le Vietnam. Mais combien de Munich d’un autre genre à la fin, quand les Occidentaux plient bagage et abandonnent les autochtones à leur terrible sort ? Tout peut arriver : l’engrenage tragique de la violence que personne n’aurait voulu mais auquel tout le monde aurait contribué et qui pourrait détruire l’Europe et peut-être l’humanité ou la capitulation munichoise des puissances occidentales qui ne voudront peut-être pas risquer le pire pour l’Ukraine, ni même peut-être pour les pays baltes ou la Pologne. Je l’ai dit un jour sur un plateau de télévision à une Ukrainienne pour laquelle il était impensable que les Etats-Unis et les Européens ne soutiennent pas l’Ukraine jusqu’à la défaite de la Russie : ne croyez pas cela, ils vous laisseront tomber quand le risque sera trop grand ou les peuples trop las de payer le prix de leur soutien.

Nos dirigeants n’ont pas reçu de mandat explicite pour continuer cette guerre

C’est que l’on ne peut pas envoyer à la guerre des peuples qui ne veulent pas se battre. En 1938, durement éprouvée par la grande dépression, traumatisée par la boucherie de 1914-1918, ayant sous les yeux la foule innombrable des gueules  cassées, la société française ne voulait pas envoyer ses enfants mourir pour les Sudètes, ni pour Dantzig. Lamentable, peut-être, mais c’était une réalité. Et quand on déclara la guerre à l’Allemagne pour la Pologne, tout le monde resta derrière la ligne Maginot en attendant l’ennemi, et la, le soldat français, mal commandé, se montra héroïque. Et quatre ans plus tard, pour éviter une troisième guerre mondiale, les Anglais et les Américains laissèrent la Tchécoslovaquie et la Pologne à Staline.

Retour aux réalités des relations entre les peuples, ce qui devait arriver arrive : les Américains se retirent. Crier à la trahison ne sert à rien. On avait déjà taxé Obama de lâcheté pour ne pas être intervenu pour la Crimée. On avait critiqué Biden pour avoir dit qu’il n’enverrait jamais de soldats américains en Ukraine et pour sa lenteur à franchir les lignes rouges de la fourniture d’équipements militaires de plus en plus meurtriers. Si ces deux présidents démocrates, aux antipodes de ce qu’incarne Poutine, se sont montrés si prudents, ce n’était pas pour ménager la Russie mais parce qu’ils savaient que si l’escalade venait tout à coup à échapper à leur contrôle, leur opinion publique se retournerait contre eux.

Les dernières élections américaines ont consacré la défaite du parti de la guerre. Au-delà du style brutal et insupportable de Donald Trump, sa force lui vient du mandat qu’il a reçu du peuple américain d’arrêter au plus vite cette guerre. La faiblesse des dirigeants européens vient de ce que la plupart d’entre eux veulent la continuer à tout prix sans avoir reçu de mandat explicite pour cela. La société américaine connaît un malaise trop profond, est trop fracturée et n’a pas encore digéré les traumatismes du passé pour avoir ce genre d’envie. Ce que ne semblent pas voir la plupart des dirigeants européens, c’est que leurs propres sociétés traversent elles aussi une crise matérielle, morale et démocratique qui les pousse à refuser une telle épreuve et à prendre un tel risque. Le discours de la dramatisation tenu par des dirigeants dont la légitimité démocratique est déjà très affaiblie ne peut qu’aggraver les choses et fragiliser davantage les nations européennes dans un monde de plus en plus en décalage avec les principes qui les gouvernent. Les peuples européens ne sont pas menacés de sortir de l’Histoire. Un peuple ne peut écrire sa propre histoire dans l’Histoire que, selon la formule gaullienne, dans le monde tel qu’il est parmi les autres tels qu’ils sont. C’est bien le problème : le somnambulisme d’une partie des élites européennes atteint maintenant un nouveau sommet. C’est ce que je me suis dit mercredi dernier en regardant l’allocution du président de la République, puis les plateaux de télévision qui ont suivi, ou en lisant les déclarations communes des dirigeants européens. On dit que le somnambule n’a pas conscience de ce qu’il est en train de vivre et que, de ce fait, il peut être dangereux pour lui-même ou pour les autres. J’ai vu ce soir-là des somnambules qui marchaient sans se rendre compte de ce qu’ils faisaient. Depuis trois ans, ils n’ont cessé de se comporter comme si la Russie pouvait être battue et rendre la Crimée et le Donbass. Ils n’ont cessé d’agir comme si aucune escalade n’était à redouter et comme si aucune escalade ne s’était produite. Ils n’ont cessé de prendre des sanctions contre la Russie sans voir qu’elles sanctionnent surtout les peuples européens. Ils ont agi sans se préoccuper ni assumer les conséquences planétaires et à long terme, sans prendre la mesure de leur isolement croissant sur la scène du monde, comme nous, Français, avons oublié que le premier allié de l’Algérie était la Russie. Ils n’ont toujours pas compris que le retournement américain était la traduction d’une réalité planétaire qu’ils refusaient de voir.

« Que feront les Européens au pied du mur de la guerre totale ? »

Les vrais hommes d’État ne sont pas inconséquents

Régis Debray a écrit à propos de De Gaulle : « L’homme d’État est celui qui veut les conséquences de ce qu’il veut. » Le moins que l’on puisse dire, c’est que depuis trois ans, on cherche en vain les hommes ou les femmes d’État qui veulent réellement les conséquences de ce qu’ils veulent et qui l’assument. Devant le lâchage américain, on parle de prise de conscience. Mais en réalité, ce n’est pas tant à une prise de conscience qu’à une fuite en avant qu’on assiste, mais à une fuite en avant dans la panique de tous les atlantistes soudain pris à revers et dont toute la vision du monde s’effondre sans pour autant ouvrir les yeux sur la réalité du monde et de leurs propres sociétés. Ils n’ont pas d’autres réponses que de bricoler des coalitions politiques bancales pour ne pas changer de politique, et une Europe fédérale pour ne pas changer d’Europe, en s’inscrivant dans la continuation d’une guerre par procuration meurtrière sans buts de guerre un tant soit peu réalistes. Ils ne voient plus d’autres sources de légitimé à leur pouvoir que d’être pour le plus longtemps possible les dirigeants du camp du bien. Mais qui croit encore à cette fable dangereuse qui empêche de chercher une issue au massacre?

Le pire est à venir. Il est dans le discours qui glisse vers le sang et les larmes, vers les sacrifices demandés à une société qui n’en peut plus des sacrifices. L’Angleterre de 1940 luttait pour sa survie. La France de 2025 n’est menacée que par l’escalade et la surenchère qu’elle nourrit. Quand j’écoute les commentaires après l’allocution du président de la République et que j’entends ironiser sur les discussions autour de l’âge de la retraite et sur la protection sociale alors que le pays serait au bord de la guerre, je ne peux m’empêcher de penser à tous les artisan de la défaite de 1940 qui essayaient de faire porter le chapeau aux 40 heures et aux congés payés, quand c’était Laval en 1935 qui disait qu’il ne pouvait pas augmenter le budget de la défense parce que la situation financière ne le permettait pas. Et de me remémorer l’anecdote que raconte Bernanos dans Les grands cimetières sous la lune : « J’apprenais ce matin l’entrée à Vienne des troupes hitlériennes. Et cinq minutes plus tard, un brave homme m’arrête dans la rue : « Voilà où nous mène le Front populaire!… » Nous regardions ensemble défiler, ainsi qu’une cour des miracles, des vieux et des vieilles réclamant la retraite tant de fois promise et tant de fois différée. « Salauds ! », s’écrie mon compagnon, en montrant le poing à ces épaves. – Oh ! mon pays !… »

Oh mon pays divisé ! Le pire risque d’être à venir.

La guerre en Ukraine. Regards critiques sur les causes d’une tragédie

Hugo Doc, Paris, février 2024, 195 pages,

par Jacques Hogard

ancien colonel parachutiste de la Légion étrangère

Recension (*)

Rien n’est plus difficile, mais aussi plus néessaire, que de retracer à chaud les causes d’un conflit armé dans un environnement médiatiquement très engagé. C’est ce qu’a tenté, et à notre avis très largement réussi, l’auteur de cet ouvrage en recourant à de très nombreuses sources et en pratiquant une approche multi-sectorielle intégrant l’histoire, la sociologie, l’économie, les relations internationales dans une perspective stratégique globale. L’auteur, Jean-Jacques Hogard, ancien colonel de l’armée française, a participé à l’Opération turquoise au Rwanda, en 1994, il a été chargé du commandement des opérations spéciales au Kosovo en 1999, puis il a pris sa retraite dès l’an 2000 à l’âge de 45 ans. Son livre est divisé en trois parties intitulées respectivement : Le retour de la guerre en Europe, Les causes de cette tragédie et La guerre perdue de l’OTAN contre la Russie et ses conséquences.

Première partie

Le retour de la guerre en Europe.

L’auteur rappelle que la Russie n’est plus l’Union soviétique et que, loin d’être hostile à l’Occident, en 1992 elle avait demandé, en vain, son adhésion au Conseil de l’Europe et que, en 2000, au début de sa présidence, Poutine avait même envisagé l’adhésion de la Russie à l’OTAN, mais que, au fil des années, cette dernière s’était progressivement attachée la plupart des pays qui avaient été membres du Traité de Varsovie avec l’URSS. La clé de compréhension de l’évolution internationale intervenue depuis la disparition de l’URSS doit être recherchée non point dans un improbable impérialisme russe, mais dans l’hégémonisme mondial américain tel que théorisé dans l’ouvrage fondamental du stratège étatsunien Zbigniew Brzezinski Le grand échiquier, dont l’original anglais est paru en 1997.(1) Jacques Hogard se réfère volontiers à son expérience professionnelle de témoin de l’intervention militaire de l’OTAN, la bras armé de Washington, contre la Bosnie-Herzégovine, en 1992-3 puis contre la Yougoslavie, plus précisément la Serbie en 1999, interventions décidées en violation flagrante de la Charte de l’ONU et du droit international.

Les événements survenus en Ukraine au début du XXIe siècle s’inscrivent dans cette perspective, à commencer par la tentative de Révolution orange, avortée en 2004, puis avec les événements de Maïdan en 2013 qui débouchèrent en 2014 sur ce que Hogard tient pour un coup d’Etat organisé des mouvements d’extrême droite bénéficiant de l’appui de Washington. En l’occurrence, c’est à visage découvert que la Sous-secrétaire d’Etat américaine, Victoria Nuland, intervint allant jusqu’à annoncer publiquement que les Etats-Unis avaient investi cinq milliards de dollars pour détourner l’Ukraine de la Russie.(2) Au président pro-russe Viktor Ianoukovitch succéda le président pro-occidental Volodymyr Zelensky et l’une des premières mesures du nouveau pouvoir fut de “désofficialiser” la langue russe qui figurait au côté de l’ukrainien comme langue officielle de l’Etat ukrainien. S’ensuivirent huit années de guerre de 2014 à 2022 entre Kiev et les autonomistes russophones du Donbas aux portes de la Russie, avec des milliers de morts.  La France et l’Allemagne tentèrent bien d’intervenir en suscitant les Accords de Minsk 1, puis 2, entre l’Ukraine et la Russie qui, notamment, attribuaient la Crimée à la Russie, mais comme devaient le reconnaître a posteriori Angela Merkell et François Hollande à leurs yeux “la signature de ces accords n’avait d’autre but que de gagner du temps pour faciliter la montée en puissance militaire de l’Ukraine.”(3)

Jacques Hogard ne s’étend guère sur le sort de la Crimée dont il ne signale pas qu’elle avait été rattachée à l’Empire russe dès le XVIIIe siècle et qu’elle avait été donnée par la Russie à l’Ukraine en 1954. Il signale en revanche que, dès le début de la dislocation de l’URSS, le 20 janvier 1991, eut lieu en Crimée le premier des référendums des composantes de l’URSS dans lequel les Crméens furent appelés à choisir leur rattachement à Kiev ou à Moscou, et qu’ils choisirent massivement la seconde option. Après la déclaration d’indépendance de l’Ukraine en décembre 1991, la Crimée proclama son indépendance le 5 mai 1992 et le 6 mars 2014 le Parlement de la Crimée organisa un nouveau référendum lors duquel les Criméens optèrent massivement pour leur rattachement à la Russie. Bien sûr, l’Ukraine ne reconnut pas la validité de ces décisions.(4)

Le déclenchement de l’“opération spéciale”, c’est-à-dire l’entrée en guerre de la Russie contre l’Ukraine est l’aboutissement de la dégradation des relations entre l’Occident et la Russie que pouvait laisser présager la continuelle extension de l’OTAN vers l’est, aux frontières de la Russie. Jacques Hogard écrit que cette guerre aurait pu être évitée si seulement la France et l’Allemagne, qui en étaient les initiateurs et les garants, avaient tenu leur rôle et qu’elle aurait pu être arrêtée dès le mois de mars 2022, lorsque Russes et Ukrainiens entreprirent de négocier sous l’égide de la Turquie, si les Américains et l’OTAN ne s’y étaient pas vigoureusement opposés.”(5) De ces diverses erreurs découlent des pertes colossales en vies humaines et en destructions matérielles causées par la guerre.

L’auteur aborde les problèmes, combien complexes, de la désinformation sur ce conflit en se référant à l’ancien officier de renseignement français Vladimir Volkoff et aux sociologues et futurologues américains Alvin et Heidi Toffler et il conclut la première partie de son livre par le passage suivant du géo-politologue français Pierre-Emmanuel Thomann, daté de mai 2023, attribuant à Washington la responsabilité du sabotage du gazoduc Nord Stream 2 en septembre 2022 :

“Les gouvernements concernés, Berlin et Paris en particulier, sont en état de sidération complice. Leur silence sur cette affaire, ou bien le brouillage des pistes, appuyés par les médias dominants et les pseudo-experts qui passent en boucle sur les plateaux télévisés pour relayer les narratifs atlantistes, s’explique simplement : ils ne peuvent révéler à leurs peuples que leurs soi-disant allié principal, Washington, a commis un acte de guerre contre ses propres intérêts puisque ce serait démontrer que le conflit en Ukraine est une guerre provoquée et entretenue par Washington, non pas seulement contre la Russie mais contre l’Europe tout entière. Tout le discours sur la soi-disant unité occidentale et transatlantique serait irrémédiablement fissuré.” (5) 

Deuxième partie

Les causes de cette tragédie. Les causes profondes

L’histoire de l’Ukraine à travers les siècles : un espace disputé entre Est et Ouest.

Jacques Hogard n’entreprend pas de relater l’histoire de l’Ukraine mais seulement d’en évoquer deux épisodes qui lui paraissent pertinents pour expliquer le drame en cours.

Le premier de ces épisodes se situe autour du neuvième siècle du premier millénaire de notre ère avec la naissance de la nation russe et du premier Etat russe…à Kiev ! Cette ville est restée la capitale de la première Russie pendant quelques siècles, y compris après l’invasion mongole du XIIIe siècle et ce n’est qu’au XVe siècle, en 1480, que Moscou devint la capitale de la Russie jusqu’à ce qu’elle soit supplantée par Saint-Petersbourg à l’initiative du tsar Pierre-le-grand en 1712. D’après l’auteur, dans l’imaginaire russe actuellement encore, l’Ukraine n’est pas vraiment un pays étranger, nombre d’anciens Russes célèbres et de dirigeants de l’URSS, à commencer par Khrouchtchev étaient ukrainiens. D’ailleurs dans la Russie actuelles, beaucoup de familles comportent des composantes ukrainiennes et il en va de même, mais inversement, pour nombre de familles ukrainiennes. Toutes ces circonstances démographiques, sans doute importantes en psychologie sociale, sont sans conséquences en matière de souveraineté au regard du droit international, ce que Jacques Hogard omet de mentionner.

Le second de ces épisodes est la vassalisation de l’Ukraine par les Anglo-saxons qui est une des causes profondes de la tragédie en cours. 

Il s’agit là d’un phénomène tout récent puisqu’il est postérieur à l’indépendance de l’Ukraine qui date de 1991. D’après l’auteur, elle découle de la stratégie américaine si bien énoncée par Zbignev Brzezinski et, dans sa mise en oeuvre, les Américains ont toujours pu compter sur la fidélité empressée du Royaume-Uni. En témoigne notamment un tweet du journaliste français Geoges Malbrunot du 9 avril 2022 que cite l’auteur : “La visite de Boris Johnson à Kiev confirme la place de Londres comme premier allié de l’Ukraine. Les unités d’élite des forces spéciales britanniques SAS sont présentes en Ukraine depuis le début de la guerre, de même que les Deltas américains, confirme un service français du renseignement.” (6)

L’initiative prise par la Turquie au printemps 2022 avait fait espérer un prompt arrêt des hostilités. Mais le Secrétaire d’Etat américain Blinken et le Premier ministre britannique Johnson se sont employés à les torpiller comme le relate l’a déclaration suivante d’un des principaux conseillers du président Zelensky,  Davyd Arakhamia : “La guerre aurait pu prendre fin au printemps 2022 si l’Ukraine avait accepté la neutralité, a déclaré à la télévision ukrainienne celui qui dirigeait à Istanbul la délégation ukrainienne. L’objectif de la Russie était de faire pression sur nous pour que nous soyons neutres. C’était l’essentiel pour eux : Ils étaient prêts à mettre fin à la guerre si nous acceptions la neutralité, comme l’a fait autrefois la Finlande. Et que nous nous engagions à ne pas adhérer à l’OTAN.”(7)

Cette vassalisation est notamment économique, comme en témoigne l’implication dans le monde des affaires ukrainiennes, connu pour son haut degré de corruption, de Hunter Biden, le fils du Président des Etats-Unis et plusieurs autres membres de sa famille. (8)

Il est possible que cette vassalisation porte également sur des laboratoires de recherches biologiques selon l’interprétation que l’on fait de la déclaration que fit l’incontournable sous-secrétaire d’Etat américaine Victoria Nuland qui annonça, le 7 mars 2023, que son pays “travaillait avec les Ukrainiens sur les manières d’éviter que des matériaux liés à la recherche puissent tomber aux mains des forces russes si elles devaient s’en approcher… l’Ukraine dispose d’installations de recherches biologiques, et nous sommes assez inquiets de la possibilité que les Russes tentent d’en prendre le contrôle.” (9) 

En rapport avec cette idée de vassalisation, mais relevant de l’impérialisme économique classique, l’auteur attache une grande importance à la question des terres arables d’Ukraine, l’une des plus fertiles du monde. Sur cette question, il se réfère principalement   au rapport d’un think tank américain manifestement non conformiste, dénommé Oakland Institute, daté de mai 2023, intitulé Guerre et spoliation : la prise de contrôle des terres agricoles ukrainiennes. Cette problématique est loin d’être marginale car l’Ukraine est non seulement le grenier de l’Europe, mais plus encore celui d’une partie plus vaste du monde en Afrique et en Asie. Après la réforme agraire très controversée intervenue en 2020, donc après Maïdan, la situation se présente comme suit : sur les quelques 33 millions d’hectares de terres arables parmi les plus fertiles du monde, 28 % sont entre les mains d’oligarques et d’intérêts étrangers, principalement américains et européens, mais aussi d’autres pays, tel le fonds souverain d’Arabie saoudite. Tandis que les petits propriétaires astreints à une économie de guerre, sinon au service armé, subsistent dans la difficulté, les oligarques et les intérêts étrangers ont poursuivi et intensifié l’industrialisation de leur secteur de l’agriculture ukrainienne fondé sur des prélèvements massifs d’énergie fossile, d’engrais synthétiques et d’emprunts contractés à l’étranger au point que l’Ukraine est devenu dernièrement le troisième  débiteur du Fonds monétaire international. (10)

Mais parmi les causes profondes du déclenchement de la guerre par la Russie le 24 février 2022, il y a aussi une forte composante socio-psychologique imputable aux déceptions successives que lui ont values ses relations avec l’Occident en général et les Etats-Unis en particulier depuis la fin du siècle dernier.

L’auteur signale l’article substantiel que publia, le 12 juillet 2021, Vladimir Poutine sur les racines communes de l’Ukraine et de la Russie et sur l’hostilité sans précédent que le Gouvernement de Kiev manifesta envers la Russie depuis les événemnts de Maïdan de 2014 et son option délibérément pro-occidentale. Le Président Poutine n’en concluait pas que l’Ukraine ne pouvait pas être un Etat indépendant, mais il estimait inacceptable qu’elle constituât une barrière entre l’Europe et la Russie, voire une tête de pont de l’OTAN contre la Russie.(11)  Jacques Hogard rappelle le précédent du retournement soudain de l’Occdent contre la Libye de Kadhafi en 2011, celui de la dénonciation par le Président François Hollande, en 2014, du contrat de construction en France de deux porte-hélicoptères, alors que 400 marins russes étaient arrivés en France pour prendre la livraison du premier des deux, dénonciation opérée ensuite des pressions insistantes des Etats-Unis et de la Grande-Bretagne.(12)

Y a-t-il, pour autant, opposition irréductible entre Occident et Orient : un choc de civilisation entre l’Europe occidentale et la Russie ? L’auteur diagnostique des orientations différentes sur certains thèmes importants, mais pas vraiment de choc de civilisation. Il y a bien opposition sur certains certains comportements entre la société russe de ce début du XXIe siècle et les sociétés occidentales. La première comporte un retour de la religion, mais principalement à une variante traditionnelle du christianisme et une condamnation de l’ultra-libéralisme en matière sexuelle qui prévaut en Occident. Pour ce qui est des relations internationales, depuis Thomas Paine au XVIIIe siècle, les Etats-Unis seuls s’y distinguent par un messianisme politique qui est à l’origine de leurs nombreuses interventions militaires : Amérique centrale, Vietnam, Congo, Afghanistan, Irak, Syrie, Liban, Yougoslavie, Palestine…(13)

Pour en revenir à l’entrée en guerre de la Russie contre l’Ukraine,  l’objectif de dénazification de l’Ukraine avancé par Moscou n’a pratiquement jamais été pris au sérieux en Occident. Jacques Hogard en est bien conscient. Selon lui, certes, l’idéologie nazie n’a jamais été majoritaire en Ukraine au XXI siècle, mais elle n’en a pas mois inspiré plusieurs partis ou mouvements nationalistes antirusses très virulents tels Svoboda, Pravi Sektor, Azov, Aïdar et ce pour deux raisons. L’idéologie néonazie se réclame des fondateurs du nationalisme ukrainiens qui se joignirent à la guerre du IIIe Reich contre l’URSS dans la seconde Guerre mondiale, comme l’attestent les 80’000 volontaires Ukrainiens qui constituèrent la division SS Das Reich. Mais par delà la seconde Guerre mondiale, elle reste marquée par la famine consécutive à la répression soviétique de la paysannerie, dans le début des années 1930, qui causa la mort de quelques 3,5 millions d’Ukrainiens. Un génocide que les Ukrainiens appellent Holodomor. L’auteur relève que les responsables n’en étaient pas tous russes, Staline lui-même étant georgien et Kaganovitch ukrainien, et que cette répression ne frappa pas les Ukrainiens en tant que tels, mais la paysannerie soviétique, puisqu’elle entraîna aussi la mort de 1,5 million de paysans russes et de 1,5 million de paysans kazaks.(14)

Quelle est la part de responsabilité de l’OTAN dans le déclenchement des hostilités entre la Russie et l’Ukraine ? Telle est la question fondamentale qu’aborde l’auteur dans la fin de la deuxième partie de son livre. C’est d’ailleurs la partie de son ouvrage que Jacques Hogard a manifestement le plus travaillée. Il nous fait découvrir un Boris Eltsine beaucoup plus avisé et ferme sur les principes que nous le pensions et un Bill Clinton obstiné dans la poursuite de l’hégémonisme américain du XXe siècle. L’auteur apprécie beaucoup le diplomate américain George F. Kennan (1904-2005), l’initiateur et théoricien de la politique d’endiguement du communisme soviétique en 1947, mais aussi l’opposant déterminé à l’extension à l’est de l’OTAN dès 1998, nonobstant l’option inverse des Etats-Unis. Il relate, avec force citations, l’évolution des relations entre Boris Eltsine et Bill Clinton, d’abord bonnes, ensuite tendues et finalement exécrables précisément à cause du problème de l’extension à l’est de l’OTAN. Le clash final eut lieu le 5 décembre 1994 à Budapest lors d’un sommet de la CSCE lors duquel Eltsine réaffirma catégoriquement : “Notre attitude vis-à-vis des plans d’élargissement de l’OTAN, notamment de la possibilité que les infrastructures progressent vers l’est demeure et demeurera invariablement négative.” (15) Clinton revint à la charge encore l’année suivante en dépêchant à Moscou le vice-président Al Gore auquel Eltsine répondit : “Je ne vois qu’une humiliation pour la Russie si vous continuez…Pourquoi voulez-vous faire çà ? Nous avons besoin d’une nouvelle structure pour la sécurité paneuropéenne, pas des anciennes… Mais si j’acceptais que les structures de l’OTAN s’étendent vers celles de la Russie, cela constituerait de ma part une trahison envers le peuple russe.”(16)

La fin de cette deuxième partie est consacrée à des événements dont Jacques Hogard a vécu les premières conséquences, à savoir la guerre de Yougoslavie et ses suites. “Le 24 mars 1999, Clinton téléphona à Eltsine pour lui dire que, face à la mauvaise volonté des Serbes, les pays de l’OTAN avaient décidé de bombarder la Serbie sans l’accord des Nations Unies, car « ils n’avaient plus le choix.»” S’ensuivirent trois mois de bombardements de la Serbie dans une Yougoslavie en voie d’éclatement, la création de l’Etat du Kosovo “reconnu par seulement la moitié de la planète, régulièrement accusé d’être un Etat mafieux et dont le président est le seul au monde accusé d’avoir trempé dans un trafic d’organes”. (17)

Telles sont, en résumé, les principales causes et quelques précédents qui ont débouché sur la guerre d’Ukraine. “Un des premiers effets de cette guerre voulue de longue date par les Etats-Unis et déclenchée sur le sol d’Ukraine est d’avoir provoqué le renforcement du “partenariat russo-chinois ” et d’avoir fait émerger les BRICS comme une puissance nouvelle avec laquelle les ex-gendarmes du monde vont devoir compter désormais.” (18)

Troisième partie

La guerre perdue de l’OTAN contre la Russie et ses conséquences

L’issue de cette guerre voulue par Washington, entérinée par l’OTAN et déclenchée par le Kremlin, est sinon certaine du moins très probable, pour Jacques Hogard ainsi que pour plusieurs autres auteurs, y compris quelques anciens militaires haut-gradés français qu’il cite : la débâcle ukrainienne est d’une telle ampleur que la défaite de Zelensky, des Etats-Unis et de l’OTAN ne fait guère de doute.

C’est, bien sûr, l’Ukraine qui est la grande perdante de cette guerre. Elle y a perdu plusieurs centaines de milliers d’hommes d’après Gérard-François Dumont, démographe que cite l’auteur, sans compter “les nombreux blessés souffrant de lourds handicaps limitant leurs capacités professionnelles, le fait qu’une partie des Ukrainiens qui sont allés se réfugier dans les pays occidentaux se soient installés dans une nouvelle vie et, en conséquence, ne retournent pas vivre en Ukraine.” (19) Jean-Pierre Vettovaglia, ancien ambassadeur de Suisse, va jusqu’à avancer que, compte tenu aussi des pertes territoriales qui l’attendent, “en trente ans exactement, l’Ukraine aura perdu près de la moitié de sa population.”(20) Selon l’ancien ambassadeur de France, Maurice Gourdaut-Montagne, il y aura nécessairement une partition de l’Ukraine car “les Russes vont rester sur le littoral de la mer d’Azov, incluant Marioupol ; ils vont rester jusqu’à Kherson et l’embouchure du Dniepr et conserver la Crimée.”(21)

Partisan d’une grande Europe englobant la Russie comme l’avait voulue le général de Gaulle, mais comme le propose aussi le président hongrois Viktor Orban, Jacques Hogard est très sévère sur la réintégration de la France dans le commandement intégré de l’OTAN imposée en 2009 par le président Sarkozy ainsi que sur l’aggravation de la dépendance de la France à l’égard des Etats-Unis imposée sous la présidence de François Hollande. Dans sa perspective stratégique, la disparition de l’OTAN et de l’Union européenne est très souhaitable et devrait permettre d’établir des relations pacifiques à l’échelle continentale qui ne présenteraient plus pour la Russie la menace implicite que nolens volens lui inspire l’OTAN.

Bien conscient des incertitudes considérables, inhérentes à l’issue dramatique pour l’Ukraine et problématique pour l’Occident que comporte la victoire de la Russie, l’auteur écrit dans sa conclusion : “Pour ma part, j’ai voulu dans cet ouvrage faire part de ma conviction, acquise depuis fort longtemps, sur le terrain d’abord, lors de deux moments très forts de ma vie militaire, au Rwanda en 1994, puis au Kosovo en 1999, que les Etats-Unis, bien que se coiffant de l’auréole de toutes les vertus, de gardien et promoteur des droits de l’Homme, de la démocratie universelle, ne luttaient en réalité avec détermination et cynisme que pour leurs intérêts propres, qu’ils soient économiques, politiques, géopolitiques ou stratégiques. L’idée d’une Europe unie et prospère leur est, en particulier, insupportable. D’où leurs efforts, constants, colossaux et non dénués de résultats, hélas, pour isoler la Russie de l’Europe de l’Ouest, y compris en sabotant sans aucun remord les intérêts économiques, en particulier au plan énergétique, de leurs fidèle vassal et allié, l’Allemagne.”(22)

(*) Recension par Ivo Rens. Janvier 2025.

(1) Zbigniew Brzezinski ,The Grand Chessboard: American Primacy and Its Geostrategic Imperatives.New York, Basic Books, 1997  (ISBN 0-465-02726-1)

(en français) Zbigniew Brzezinski, Le grand échiquier. L’Amérique et le reste du monde, Bayard, coll. Actualité , 1997.

(2) Jacques Hogard, La guerre en Ukraine, pp.26 et 27. Outre Victoria Nuland, les sénateurs John McCain et Chris Murphy ont également fait une apparition publique à Kiev en décembre 2013, aux côtés d’Oleh Tyahnybok, un leader de l’opposition d’extrême droite ukrainienne (parti Svoboda), pour exprimer leur soutien au mouvement EuroMaidan. Signalons enfin que le ministre canadien des Affaires étrangères, John Baird a suivi l’exemple américain et s’est rendu à Kiev pour se mêler aux manifestants.

Sources: “Top U.S. official visits protesters in Kiev as Obama admin. ups pressure on Ukraine president Yanukovich”, CBS News, December 11, 2013. Mike Madden, “Ukraine : Interviewer Victoria Nuland ou comment ne rien comprendre à la crise”, Les crises, 27 janvier 2022.

(3) Ibidem, p. 47 et seq.

 (4) Ibidem, p. 50.

(5) Ibidem, p.55.

(6 )Ibidem, p. 71

(7) Ibidem, p.84

8)   Ibidem, pp.86,7

(9) Ibidem, p. 89

(10)  Ibidem, p.96

(11)   Ibidem, p. 98

(12)  Ibidem, p. 99

(13) )  Ibidem, pp 105,6

(14)  Ibidem, pp.114,5

(15)    Ibidem, p.119. CSCE est le nom ancien de l’Organisation pour la sécurité et la coopération en Europe (OSCE).

(16) Ibidem, pp 121,2

(17) Ibidem, p. 128

(18) Ibidem, p. 132

(19) Ibidem, p. 138

(20) Ibidem, p. 140

(21) Ibidem, p. 152

(22) Ibidem, pp 185,6

«S’il vous plaît, restaurez la crédibilité de la Suisse!»

Lettre ouverte à la Présidente de la Confédération suisse, Madame Viola Amherd

par Alfred de Zayas

source : Horizons et débats

Zurich, 30 pullet 2024

Madame la Présidente de la Confédération suisse, Madame Viola Amherd

Monsieur le Conseiller fédéral et Ministre des Affaires étrangères, Monsieur Ignazio Cassis

      La proposition d’installer un bureau de liaison de l’Organisation du Traité de l’Atlantique Nord à Genève n’est pas conseillée. Depuis le Congrès de Vienne de 18151 la Suisse est un pays neutre. Sa réputation bien méritée d’État prenant ses responsabilités envers le monde et de médiateur honnête est en jeu. L’idée d’installer ce bureau de liaison à la Maison de la Paix est une insulte à tous les citoyens suisses et à tous les fonctionnaires de l’ONU s’engageant réellement pour la paix dans le monde2.

Une telle proposition doit être considérée comme un mot orwellien, un oxymore, une parodie de la notion de paix. Le peuple suisse n’a jamais voté pour un tel rapprochement avec l’OTAN. Personnellement, en tant que « nouveau Suisse » depuis 2017, je suis inquiet. Mon inquiétude, et celle de nombreux autres nouveaux citoyens, est que la Suisse mette sérieusement en péril son statut de neutralité, comme cela s’est déjà produit les 15 et 16 juin 2024 lors de l’imprudent « Sommet pour la paix en Ukraine »3 au Bürgenstock. Cette conférence n’était pas une tentative sérieuse de négociation de paix, visant à élaborer des solutions viables à des problèmes réels, mais c’était malheureusement un spectacle de propagande au nom de l’OTAN et de ses vassaux4. Il était moins qu’inutile – en plus il était contre-productif.

Depuis la dissolution du Pacte de Varsovie en 19915, l’OTAN ne peut plus prétendre d’être une alliance de défense légitime. Elle est une organisation de guerre et de bellicisme. Le fait est que l’OTAN a tenté de s’approprier les fonctions des Nations unies dans le domaine du maintien de la paix et de la sécurité internationales, domaine exclusivement conféré à l’ONU selon le chapitre VII de la Charte des Nations unies.

    En tant qu’organisation régionale, l’OTAN ne relève pas de l’article 52 de la Charte des Nations unies, car elle ne poursuit pas les objectifs et les principes de l’ONU tels qu’ils sont définis dans les articles 1 et 2 de la Charte. Tout au contraire, elle comporte d’une manière allant à l’encontre des objectifs de l’ONU. Depuis 1997, elle est une organisation provoquant systématiquement d’autres États, en violation flagrante de l’article 2, paragraphe 4, de la Charte des Nations unies. Ce paragraphe interdit non seulement le « recours à la force », mais aussi la menace de recourir à la force. Il ne fait aucun doute que tout élargissement de l’OTAN constitue une menace pour la sécurité d’autres États. Au cours des 30 dernières années, nous avons observé, avec une inquiétude croissante, la mise en œuvre de la stratégie d’encerclement d’autres États par l’OTAN. Cela constitue une provocation délibérée et une menace pour la paix et la sécurité internationales au sens de l’article 39 de la Charte des Nations unies. Plus récemment, l’idée mégalomaniaque d’étendre l’OTAN à la région Asie-Pacifique ne fait qu’aggraver la situation déjà tendue dans cette région.

    Dans un sens très réel, depuis 1999 l’OTAN s’est transformée en une « organisation criminelle » au sens des articles 9 et 10 du statut du tribunal militaire de Nuremberg (accord de Londres du 8 août 19456 et du jugement de Nuremberg de 1946. Il existe des rapports et des études scientifiques solides qui documentent de manière fiable la triste réalité selon laquelle les forces de l’OTAN ont commis des crimes contre la paix (art. 6a, statut de Nuremberg), des crimes de guerre (art. 6b) et des crimes contre l’humanité (art. 6c). Ces crimes, l’OTAN les a commis notamment en Yougoslavie, en Afghanistan, en Irak, en Libye et en Syrie – jusqu’à présent en toute impunité. C’est pourquoi la Cour pénale internationale devrait, en vertu des articles 5, 6, 7 et 8 du Statut de Rome, ouvrir des enquêtes contre les responsables politiques et militaires de l’OTAN.

    En tant qu’ancien haut fonctionnaire du Haut-Commissariat aux droits de l’homme, secrétaire du Comité des droits de l’homme et chef de la section des pétitions, et en tant qu’ancien expert indépendant du Conseil des droits de l’hommesur l’ordre international, je suis étonné du niveau oblique choisi par la Suisse dans le but évident de « faire un câlin » à l’OTAN. Le monde se trouve là ni plus ni moins que face à d’une aberration éthique et juridique.

    Chère Mme Viola Amherd, Présidente de la Confédération suisse, veuillez défendre de toutes vos forces la neutralité de la Suisse et rétablir l’autorité et la crédibilité de la Suisse en tant que médiateur de paix.

    Vous trouverez des informations plus amples sur les aspects juridiques et historiques dans ma trilogie sur les droits de l’homme: https://www.claritypress.com/book-author/alfred-de-zayas/  https://www.ohchr.org/en/special-procedures/ieinternational-order/mr-alfred-maurice-de-zayas-formerindependent-expert-2012-2018

Veuillez agréer, Madame, Monsieur, l’expression de mes sentiments distingués

Prof. Dr. iur. et phil. Alfred de Zayas, 
École de diplomatie de Genève, membre du Conseil consultatif de 
l’Institut international de recherche pour la paix, Genève

1https://www.swissinfo.ch/eng/foreign-affairs/focus-page-foreign-policy_how-neutral-is-switzerland-really/45810276https://www.history.com/news/why-is-switzerland-a-neutral-country
2https://lecourrier.ch/2024/06/20/lotan-nest-pas-la-bienvenue-a-geneve/
3https://www.eda.admin.ch/eda/en/home/das_eda/aktuell/dossiers/konferenz-zum-frieden-ukraine.html
4https://www.counterpunch.org/2024/06/21/on-the-burgenstock-peace-conference/https://schweizer-standpunkt.ch/news-detailansicht-en-schweiz/the-burgenstock-summit-can-be-successful-but-only-without-zelensky-and-cassis.html
5https://www.nato.int/cps/en/natohq/declassified_138294.htm
6https://www.roberthjackson.org/article/london-agreement-charter-august-8-1945/

(Traduction Horizon et débats)

Article 6, alinéas a, b et c du Statut du tribunal de Nuremberg
Les actes suivants, ou l’un quelconque d’entre eux, sont des crimes soumis à la juridiction du Tribunal et entraînent une responsabilité individuelle : (a) ‘ Les Crimes contre la Paix ‘: c’est-à-dire la direction, la préparation, le déclenchement ou la poursuite d’une guerre d’agression, ou d’une guerre en violation des traités, assurances ou accords internationaux, ou la participation à un plan concerté ou à un complot pour l’accomplissement de l’un quelconque des actes qui précèdent; (b) ‘ Les Crimes de Guerre ‘: c’est-à-dire les violations des lois et coutumes de la guerre. Ces violations comprennent, sans y être limitées, l’assassinat, les mauvais traitements et la déportation pour des travaux forcés ou pour tout autre but, des populations civiles dans les territoires occupés, l’assassinat ou les mauvais traitements des prisonniers de guerre ou des personnes en mer, l’exécution des otages, le pillage des biens publics ou privés, la destruction sans motif des villes et des villages ou la dévastation que ne justifient pas les exigences militaires; (c) ‘ Les Crimes contre l’Humanité ‘: c’est-à-dire l’assassinat, l’extermination, la réduction en esclavage, la déportation, et tout autre acte inhumain commis contre toutes populations civiles, avant ou pendant la guerre, ou bien les persécutions pour des motifs politiques, raciaux ou religieux, lorsque ces actes ou persécutions, qu’ils aient constitué ou non une violation du droit interne du pays où ils ont été perpétrés, ont été commis à la suite de tout crime rentrant dans la compétence du Tribunal, ou en liaison avec ce crime.
Source : Statut du tribunal de Nuremberg, 8 août 1945

* Alfred-Maurice de Zayas est un ancien expert indépendant des Nations unies pour la promotion d’un ordre international démocratique et équitable (2012-2018), juriste principal au Haut-Commissariat des Nations unies aux droits de l’homme, secrétaire du Comité des droits de l’homme des Nations unies et chef de la section des pétitions. De Zayas a grandi à Chicago, a étudié l’histoire et le droit, a été promu en J.D. à la Harvard Law School et fait son second doctorat, en Histoire moderne, à l’Université de Göttingen. Il est auteur de 13 livres, dont « Building a Just World Order » (2021), « Countering Mainstream Narratives: Fake News, Fake Law, Fake Freedom » (2022) et « The Human Rights Industry » (2023) (tous publiés sur claritypress.com). En 2022, il a reçu l’International Book Award dans la catégorie Droit pour son livre « Building a Just World Order » (Construire un ordre mondial juste).

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La destruction de l’Ukraine par «idéalisme»

Pourquoi l’Ukraine ne devrait pas avoir le « droit »d’adhérer à l’OTAN

par Glenn Diesen, Norvège

19 juillet 2024

Source : Reproduit avec l’aimable autorisation de l’auteur. Traduction « Point de vue Suisse ». https://braveneweurope.com/glenn-diesen-destroying-ukraine-with-idealism

Le « réalisme politique »[i] est souvent et faussement présenté comme immoral, car l’accent est mis sur l’inévitable compétition pour la sécurité, rejetant ainsi les efforts idéalistes pour surmonter la politique de puissance. Étant donné que les États ne peuvent pas échapper à cette compétition pour la sécurité, la moralité signifie, pour les réalistes, agir conformément à la logique de l’équilibre des pouvoirs, qui constitue la base de la stabilité et de la paix. Les efforts idéalistes visant à rompre avec la politique de puissance peuvent alors être qualifiés d’immoraux, car ils sapent la gestion de la recherche de la sécurité comme fondement de la paix. Comme l’a dit Raymond Aron en 1966, « l’idéaliste qui croit avoir rompu avec la politique de puissance en exagère les crimes. »[ii]

Le droit souverain de l’Ukraine à adhérer à l’OTAN

L’argument idéaliste le plus séduisant et le plus dangereux qui a détruit l’Ukraine est qu’elle a le droit d’adhérer à toute alliance militaire qu’elle souhaite. Il s’agit d’une affirmation très attrayante qui peut facilement gagner le soutien de l’opinion publique, car elle réaffirme la liberté et la souveraineté de l’Ukraine, alors que l’alternative semble être de permettre à la Russie de dicter la politique de l’Ukraine. L’affirmation selon laquelle l’Ukraine devrait être autorisée à rejoindre une alliance militaire est toutefois un argument idéaliste, car il se réfère à la manière dont nous aimerions que le monde fonctionne, et non à la manière dont le monde fonctionne réellement. Le principe selon lequel la paix résulte de l’extension des alliances militaires sans tenir compte des intérêts sécuritaires des autres grandes puissances n’a jamais existé. Des États comme l’Ukraine, qui jouxtent une grande puissance, ont toutes les raisons d’exprimer des préoccupations légitimes en matière de sécurité, mais inviter une grande puissance rivale comme les États-Unis sur leur territoire ne fait qu’exacerber la concurrence en matière de sécurité.

Est-il moral d’insister sur ce que devrait être le monde, même si les guerres sont la conséquence de l’ignorance du fonctionnement réel du monde?

L’alternative à l’élargissement de l’OTAN n’est pas d’accepter une sphère d’influence russe, qui signifie une zone d’influence exclusive. La paix naît de la reconnaissance d’une sphère d’intérêt russe, c’est-à-dire d’une zone dans laquelle les intérêts de sécurité russes doivent être reconnus et inclus, et non exclus. Auparavant, il était indiscutable que les intérêts de sécurité russes devaient être pris en compte lors d’opérations à ses frontières. C’est pour cette raison qu’il existait en Europe, pendant la guerre froide, une ceinture d’États neutres servant de tampon entre l’Est et l’Ouest afin d’atténuer la concurrence en matière de sécurité.

« Le Mexique a de nombreuses libertés dans le système international, mais il n’a pas la liberté de rejoindre une alliance militaire dirigée par la Chine ou d’accueillir des bases militaires chinoises. L’argument idéaliste selon lequel le Mexique peut faire ce qu’il veut, signifie que les préoccupations sécuritaires des États-Unis sont ignorées et le résultat serait probablement la destruction du Mexique par les États-Unis. Si l’Écosse se séparait du Royaume-Uni et rejoignait ensuite une alliance militaire dirigée par la Russie et déployait des missiles russes, les Anglais continueraient-ils à défendre le principe selon lequel ils n’ont pas leur mot à dire? »

Si nous vivons dans un monde réaliste et reconnaissons que la course à la sécurité doit être atténuée au profit de la paix, alors nous acceptons un système de sécurité basé sur des restrictions mutuelles. Si nous vivons dans un monde idéaliste où les bons États s’affrontent aux mauvais États, alors le pouvoir du bien ne devrait pas être limité. La paix est assurée lorsque le bien triomphe du mal, un compromis n’est qu’une mesure d’apaisement. Les idéalistes qui rejettent la politique de puissance et veulent créer un monde meilleur exacerbent ainsi la compétition pour la sécurité et attisent les guerres.

Des raisons morales contre l’expansion de l’OTAN

L’affirmation selon laquelle l’expansionnisme de l’OTAN a provoqué l’invasion de la Russie est régulièrement condamnée par les idéalistes comme immorale, car elle légitimerait également la politique de puissance et l’invasion. La réalité objective est-elle immorale si elle contredit le monde idéal que nous souhaitons?

L’ancien ambassadeur britannique en Russie, Roderic Lyne, a averti en 2020 que faire pression pour que l’Ukraine devienne membre de l’OTAN serait une « grosse erreur » : « Si vous voulez déclencher une guerre avec la Russie, c’est le meilleur moyen. »[i] Angela Merkel a reconnu que la Russie interpréterait la possibilité d’une adhésion ukrainienne à l’OTAN comme une « déclaration de guerre ».[ii] Le directeur de la CIA William Burns a également mis en garde contre une adhésion de l’Ukraine à l’OTAN, car la Russie craignait un encerclement et serait donc soumise à une énorme pression pour utiliser la force militaire: « La Russie devrait décider si elle intervient; une décision que la Russie ne veut pas prendre. »[iii] Le conseiller de l’ancien président français Nicolas Sarkozy a fait valoir que la charte de partenariat stratégique entre les États-Unis et l’Ukraine de novembre 2021 « a convaincu la Russie qu’elle devait attaquer pour ne pas être attaquée».[iv] Aucune des personnes citées ne voulait légitimer une invasion, mais éviter une guerre. Pourtant, tenir compte de leurs avertissements est condamné comme étant un droit de veto pour la Russie, tandis qu’ignorer ces avertissements est présenté comme un principe et une vertu.

Lorsque les grandes puissances ne disposent pas d’un veto institutionnel souple, elles utilisent un veto militaire ferme. Les idéalistes qui ont insisté sur le fait que la Russie ne devait pas avoir de droit de veto sur l’élargissement de l’OTAN ont exigé une politique qui devait conduire de manière prévisible à des pertes de territoire, à des centaines de milliers de morts et à la destruction d’une nation. Pourquoi les idéalistes peuvent-ils se présenter comme moraux et « pro­ukrainiens » ? Pourquoi les réalistes, qui ont mis en garde contre l’élargissement de l’OTAN pendant plus d’une décennie, sont-ils immoraux et « anti-ukrainiens » ? Ces qualificatifs reposent-ils sur les hypothèses théoriques des idéalistes ?

L’OTAN comme troisième partie?

L’affirmation selon laquelle l’Ukraine a le droit souverain d’adhérer à l’OTAN présente le bloc militaire comme une troisième partie passive qui ne fait que soutenir les aspirations démocratiques des Ukrainiens. Cette présentation ne tient pas compte du fait que l’OTAN n’était pas tenue de proposer à l’Ukraine une future adhésion. En effet, après la guerre froide, les pays occidentaux ont signé plusieurs accords avec Moscou, comme par exemple, la Charte de Paris pour une nouvelle Europe, afin de construire ensemble une Europe sans lignes de séparation et basée sur une sécurité indivisible.

L’OTAN a rompu ces accords en poussant à l’élargissement et en refusant de donner à la Russie des garanties de sécurité pour désamorcer la course à la sécurité. En offrant à l’Ukraine sa future adhésion, l’OTAN a déplacé la pression sur l’Ukraine et le conflit OTAN-Russie s’est transformé en conflit Russie-Ukraine. La Russie devait empêcher l’Ukraine d’adhérer au bloc militaire et d’accueillir des militaires américains sur son territoire.

Le soutien de l’OTAN au droit de l’Ukraine de choisir sa propre politique étrangère est également malhonnête, car l’Ukraine a dû être attirée contre son gré dans la sphère d’influence du bloc militaire. L’opinion publique occidentale est rarement informée du fait que tous les sondages d’opinion réalisés entre 1991 et 2014 ont montré que seule une très petite minorité d’Ukrainiens a envisagé un jour de rejoindre l’Alliance.

Dans un rapport de 2011, l’OTAN a qualifié le manque d’intérêt du gouvernement et de la population ukrainiens de problème à surmonter : « Le plus grand défi pour les relations entre l’Ukraine et l’OTAN réside dans la perception de l’OTAN par la population ukrainienne, L’adhésion à l’OTAN ne bénéficie pas d’un large soutien dans le pays et, selon certains sondages, le taux de soutien dans la population est inférieur à 20% ».[i]

La solution a consisté à provoquer une « révolution démocratique » en 2014, qui a renversé le gouvernement ukrainien démocratiquement élu en violation de la Constitution et sans le soutien d’une majorité d’Ukrainiens. La conversation téléphonique entre Nuland et Pyatt, qui a fait l’objet d’une fuite, a révélé que les États-Unis planifiaient un changement de régime, y compris la question de savoir qui devait siéger au gouvernement après le coup qui devait rester à l’extérieur et comment le coup d’État devait être légitimé.[ii]

Après le coup d’État, les Etats-Unis ont ouvertement exercé leur influence sur le nouveau gouvernement qu’ils avaient mis en place à Kiev. Le procureur général ukrainien Viktor Shokin s’est plaint que depuis 2014, « le plus choquant est que toutes les nominations [au gouvernement] ont été faites en accord avec les États-Unis » et que Washington « croyait que l’Ukraine était son fief ».[i] Un conflit avec la Russie pourrait être provoqué afin de créer une demande pour l’OTAN.

Quelles ont été les premières décisions du nouveau gouvernement trié sur le volet par Washington? Le premier décret du nouveau parlement a été un appel à l’abolition du russe en tant que langue régionale, Le « New York Times » a rapporté que le premier jour après le coup d’État, le nouveau chef de l’espionnage ukrainien a appelé la CIA et le M16 pour établir un partenariat pour des opérations secrètes contre la Russie, qui a finalement abouti à la création de 12 bases secrètes de la CIA le long de la frontière russe.[ii] Le conflit s’est aggravé lorsque la Russie a réagi en prenant la Crimée et en soutenant une rébellion dans le Donbass, et que l’OTAN a saboté les Accords de paix de Minsk, que l’écrasante majorité des Ukrainiens avaient pourtant soutenu.

Le maintien et l’aggravation du conflit ont fourni à Washington un supplétif ukrainien dépendant qui pouvait être utilisé contre la Russie. Le même article du «New York Times» mentionné ci-dessus a également révélé que la guerre cachée contre la Russie après le coup d’État était l’une des principales raisons de l’invasion russe :

« Vers la fin de l’année 2021, selon un haut fonctionnaire européen, Poutine pesait le pour et le contre avant de lancer son invasion à grande échelle lorsqu’il a rencontré le chef de l’un des principaux services d’espionnage russes, qui lui a dit que la CIA, en collaboration avec le M16 britannique, contrôlait l’Ukraine et en faisait une tête de pont pour les opérations contre Moscou. »[iii]

L’immoralité de la paix contre la moralité de la guerre?

Après l’invasion « non provoquée » de l’Ukraine par la Russie les idéalistes insistent sur le fait que l’Ukraine doit devenir membre de l’OTAN dès que la guerre est terminée Il s’agirait d’une déclaration attrayante et morale visant à garantir que l’Ukraine soit protégée et qu’une telle tragédie ne se reproduise pas.

Mais que cela signifie-t-il pour la Russie ? Tout territoire que la Russie ne conquerra pas tombera entre les mains de l’OTAN, qui pourra alors l’utiliser comme ligne de front contre la Russie. La menace de l’élargissement de l’OTAN incite la Russie à s’approprier autant de territoire que possible et à s’assurer que ce qui reste soit un État tronqué profondément dysfonctionnel. La seule chose qui puisse apporter la paix à l’Ukraine et mettre fin au massacre est de rétablir la neutralité du pays, ce que les idéalistes qualifient toutefois de profondément immoral et donc inacceptable. Pour reprendre les termes de Raymond Aron, « l’idéaliste qui croit avoir rompu avec la politique de puissance en exagère les crimes.»[i]

L’auteur :

Glenn Diesen est professeur de sciences politiques à l’Université du sud-est de la Norvège. Ses recherches portent sur la géoéconomie, le conservatisme, la politique étrangère russe et la Grande Eurasie. Concernant l’auteur, voir également: https://braveneweurope.com/glenn-diesen-this-is-why-the-west-is-really-doomed

[i] Le « réalisme », également appelé « réalisme classique » pour le distinguer du néoréalisme, est une école de pensée au sein de la discipline des sciences politiques, les « relations internationales », qui s’intéresse à la nature et à la répartition du pouvoir dans le système international. Selon la conception « réaliste », l’objectif principal de chaque État est sa propre survie. La meilleure façon de l’assurer est d’être plus puissant que ses adversaires potentiels. Par cette approche, le « réalisme » s’oppose à l’approche essentiellement optimiste de l’« idéalisme ». (Source Wikipedia)

[ii] Aron, R., 1966, ‘Peace and War: A Theory of International Relations’, Doubleday, Garden City, p.584.

[iii] R. Lyne, ‘The UC Interview Series: Sir Roderic Lyne by Nikita Gryazin’, Oxford University Consortium, 18 décembre 2020.

[IV] A. Walsh, ‘Angela Merkel opens up on Ukraine, Putin and her legacy, Deutsche Welle, 7 juin 2022.

[V] W.J. Burns, ‘Nyet means nyet: Russia’s NATO Enlargement Redlines’, Wikileaks, 1 février 2008.

[VI] C. Caldwell, ‘The War in Ukraine May Be Impossible to Stop. And the U.S. Deserves Much of the Blame’, The
New York Times, 31 May 2022.

[VII] NATO, Post-Orange Ukraine’: Internal dynamics and foreign policy priorities’, NATO Parliamentary Assembly, octobre 2011, p. 11.

[VIII] BBC, ‘Ukraine crisis: Transcript of leaked Nuland-Pyatt call’, BBC, 7 février 2014.

[IX] M.M. Abrahms, ‘Does Ukraine Have Kompromat on Joe Biden?’, Newsweek, 8 août 2023.

[X] A.Entous et M. Schwirtz, 2024, ‘The spy War: How the C.I.A. Secretly Helps Ukraine Fight Putin’, The New York Times, 25 février 2024.

[XI] A. Entous et M. Schwirtz, 2024, ‘The Spy War: How the C.I.A. Secretly Helps Ukraine Fight Putin’, The New York Times, 25 février 2024.

[XII] Aron, R., 1966, Peace and War A Theory of International Relations. Doubleday, Garden City, p.584.

Le monde assiste-t-il à l’effondrement du projet sioniste d’ “Israël” ?

Horizons et débats (*)

Zurich, 16 juillet 2024

par Ilan Pappé (**)

L’assaut du Hamas du 7 octobre peut être comparé à un tremblement de terre qui frappe un vieux bâtiment. Les fissures commençaient déjà à apparaître, mais elles sont maintenant visibles dans ses fondations mêmes. Se pourrait-il que, plus de 120 ans après sa création, le projet sioniste en Palestine – l’idée d’imposer un État juif dans un pays arabe, musulman et moyen-oriental – soit menacé d’effondrement? Historiquement, une multitude de facteurs peuvent faire chavirer un État. Cela peut résulter d’attaques constantes de la part de pays voisins ou d’une guerre civile chronique. Cela peut résulter de l’effondrement des institutions publiques, qui deviennent incapables de fournir des services aux citoyens. Souvent, il s’agit d’un lent processus de désintégration qui s’accélère et qui, en peu de temps, détruit des structures qui semblaient solides et inébranlables.

La difficulté consiste à repérer les premiers indicateurs. Ici, je soutiendrai que dans le cas d’Israël ceux-ci sont plus clairs que jamais. Nous sommes les témoins d’un processus historique – ou, plus exactement, des prémices d’un processus – qui devrait culminer avec la chute du sionisme. De plus, si mon diagnostic est exact, nous entrons également dans une conjoncture particulièrement dangereuse. En effet, une fois qu’Israël aura pris conscience de l’ampleur de la crise, il déploiera une force féroce et désinhibée pour tenter de la contenir, comme l’a fait le régime d’apartheid sud-africain au cours de ses derniers jours.

Deux camps rivaux

Un premier indicateur est la fragmentation de la société juive israélienne. Elle est actuellement composée de deux camps rivaux qui ne parviennent pas à trouver un terrain d’entente. Le clivage provient des anomalies de la définition du judaïsme en tant que nationalisme. Alors que l’identité juive en Israël a parfois semblé n’être qu’un simple sujet de débat théorique entre factions religieuses et laïques, elle est désormais devenue une lutte pour le caractère de la sphère publique et de l’État lui-même. Cette lutte se déroule non seulement dans les médias, mais aussi dans la rue.

L’un des camps peut être qualifié d’« État d’Israël ». Il est composé de Juifs européens et de leurs descendants, plus laïques et libéraux, appartenant pour la plupart, mais pas exclusivement, à la classe moyenne, qui ont contribué à la création de l’État en 1948 et sont restés hégémoniques en son sein jusqu’à la fin du siècle dernier. Qu’on ne s’y trompe pas, leur défense des « valeurs démocratiques libérales » n’affecte en rien leur engagement en faveur du système d’apartheid imposé, de diverses manières, à tous les Palestiniens demeurant entre le Jourdain et la mer Méditerranée. Leur souhait fondamental est que les citoyens juifs puissent vivre dans une société démocratique et pluraliste dont les Arabes soient exclus.

L’autre camp est celui de l’« État de Judée », qui s’est développé parmi les colons de la Cisjordanie occupée. Il bénéficie d’un soutien croissant dans le pays et constitue la base électorale qui a assuré la victoire de Netanyahou aux élections de novembre 2022. Son influence dans les hautes sphères de l’armée et des services de sécurité israéliens croît de manière exponentielle. L’État de Judée souhaite qu’Israël devienne une théocratie qui s’étende sur l’ensemble de la Palestine historique. Pour ce faire, il est déterminé à réduire le nombre de Palestiniens au strict minimum et envisage la construction d’un Troisième Temple à la place d’al-Aqsa. Ses membres pensent que cela leur permettra de renouer avec l’âge d’or des royaumes bibliques. Pour eux, les Juifs laïques, s’ils refusent de s’associer à cette entreprise, sont aussi hérétiques que les Palestiniens.

Les deux camps avaient commencé à s’affronter violemment dès avant le 7 octobre. Pendant les premières semaines qui ont suivi l’assaut, face à un ennemi commun, ils ont semblé mettre leurs différences entre parenthèses. Mais ce n’était qu’une illusion. Les combats de rue ont repris de plus belle et on voit mal ce qui pourrait permettre une réconciliation. L’issue la plus probable se déroule déjà sous nos yeux. Plus d’un demi-million d’Israéliens, représentant l’État d’Israël, ont quitté le pays depuis octobre, signe que le pays est en train de céder la place à l’État de Judée. Il s’agit d’un projet politique qu’à long terme le monde arabe, et peut-être même le monde dans son ensemble, ne tolérera pas.

La crise économique israélienne

Le deuxième indicateur est la crise économique israélienne. La classe politique ne semble pas avoir de plan pour équilibrer les finances publiques dans un contexte de conflits armés perpétuels, au-delà d’une dépendance croissante à l’aide financière américaine. Au dernier trimestre de l’année dernière, l’économie s’est effondrée de près de 20 % ; depuis lors, la reprise est fragile. La promesse de 14 milliards de dollars faite par Washington n’est pas de nature à inverser la tendance. Au contraire, le fardeau économique ne fera que s’aggraver si Israël poursuit son intention d’entrer en guerre contre le Hezbollah tout en intensifiant ses activités militaires en Cisjordanie, alors que certains pays – dont la Turquie et la Colombie – ont commencé à appliquer des sanctions économiques.

La crise est encore aggravée par l’incompétence du ministre des Finances, Bezalel Smotrich, qui expédie constamment de l’argent vers les colonies juives de Cisjordanie, mais semble par ailleurs incapable de gérer son ministère. Le conflit entre l’État d’Israël et l’État de Judée, ainsi que les événements du 7 octobre, incitent une partie de l’élite économique et financière à déplacer ses capitaux hors du pays. Ceux qui envisagent de délocaliser leurs investissements représentent une part appréciable des 20 % d’Israéliens qui paient 80 % des impôts.

Un isolement international croissant

Le troisième indicateur est l’isolement international croissant d’Israël, qui devient progressivement un État paria. Ce processus a commencé avant le 7 octobre mais s’est intensifié depuis le début du génocide. Il se reflète dans les décisions sans précédent adoptées par la Cour internationale de justice (CIJ) et la Cour pénale internationale (CPI). Auparavant, le mouvement mondial de solidarité avec la Palestine était capable de galvaniser les gens pour qu’ils participent à des initiatives de boycott, mais il n’a pas réussi à faire avancer la perspective de sanctions internationales. Dans la plupart des pays, le soutien à Israël est resté inébranlable au sein de l’establishment politique et économique.

Dans ce contexte, les récentes décisions de la CIJ et de la CPI – selon lesquelles Israël pourrait commettre un génocide, doit stopper son offensive à Rafah et ses dirigeants doivent être arrêtés pour crimes de guerre – doivent être considérées comme une tentative de tenir compte des points de vue de la société civile mondiale, et non comme le simple reflet de l’opinion des élites. Les tribunaux n’ont pas mis un frein aux attaques brutales contre la population de Gaza et de Cisjordanie. Mais ils ont contribué au concert croissant de critiques adressées à l’État israélien qui, de plus en plus souvent, ne viennent plus seulement d’en bas, mais aussi d’en haut.

La jeunesse juive du monde entier manifeste sa solidarité avec les Palestiniens

Le quatrième indicateur, qui découle des premiers, est le changement radical de la jeunesse juive dans le monde entier. À la suite des événements survenus au cours des neuf derniers mois, de nombreux jeunes semblent aujourd’hui prêts à abandonner leurs liens avec Israël et le sionisme pour participer activement au mouvement de solidarité avec les Palestiniens. Autrefois, les communautés juives, en particulier aux États-Unis, protégeaient Israël contre toute critique. La perte, tout au moins partielle, de ce soutien a des conséquences majeures sur le statut international du pays. L’American Israel Public Affairs Committee (AIPAC) peut encore compter sur les sionistes chrétiens pour l’aider et renforcer ses effectifs, mais sans un solide groupe d’électeurs juifs, elle ne sera plus la même organisation redoutable. Le pouvoir du lobby s’érode.

L’armée israélienne dépend du soutien des États-Unis

Le cinquième indicateur est la faiblesse de l’armée israélienne. Il ne fait aucun doute que la Force de défense d’Israël (IDF) reste une force puissante disposant d’un armement de pointe. Pourtant, ses limites ont été révélées le 7 octobre. De nombreux Israéliens estiment que l’armée a eu beaucoup de chance, car la situation aurait pu être bien pire si le Hezbollah avait participé à un assaut coordonné. Depuis, Israël a montré qu’il dépendait désespérément d’une coalition régionale, menée par les États-Unis, pour se défendre contre l’Iran qui a déployé en avril dernier environ 170 drones et missiles balistiques guidés, dans une attaque d’avertissement. Plus que jamais, le projet sioniste dépend de la livraison rapide d’énormes quantités d’équipement par les Américains, sans lesquelles il ne pourrait même pas combattre une petite armée de guérilla à leur frontière sud.

Le sentiment d’impréparation et d’incapacité d’Israël à se défendre est aujourd’hui largement répandu au sein de la population juive du pays. Cela a conduit à une forte pression pour supprimer l’exemption militaire dont bénéficient les juifs ultra-orthodoxes – en place depuis 1948 – et commencer à les enrôler par milliers. Cela ne changera pas grand-chose sur le champ de bataille, mais cela reflète l’ampleur du pessimisme à l’égard de l’armée, ce qui, à son tour, aggrave les divisions politiques au sein d’Israël.

La jeune génération en faveur de la solution à un-État

Le dernier indicateur est le regain d’énergie de la jeune génération de Palestiniens. Elle est beaucoup plus unie, organiquement cohérente et clairvoyante sur ses perspectives que l’élite politique palestinienne. Étant donné que la population de Gaza et de Cisjordanie est l’une des plus jeunes du monde, cette nouvelle cohorte exercera une influence considérable sur le cours de la lutte de libération. Les discussions qui ont lieu parmi les jeunes groupes palestiniens montrent qu’ils sont préoccupés par la création d’une organisation véritablement démocratique – sous le forme d’une OLP renouvelée ou d’une nouvelle organisation – qui poursuivra une vision de l’émancipation à l’opposé des efforts de l’Autorité palestinienne pour se faire reconnaître comme État. Ils semblent privilégier la solution d’un seul État au modèle discrédité de deux États.

Seront-ils en mesure d’apporter une réponse efficace au déclin du sionisme ? Il est difficile de répondre à cette question. L’effondrement d’un État en voie de construction n’est pas toujours suivi d’une meilleure solution. Ailleurs au Moyen-Orient – en Syrie, au Yémen et en Libye – nous avons vu à quel point les conséquences peuvent être sanglantes et interminables. Dans ce cas, il s’agirait de décolonisation, et le siècle dernier a montré que les réalités postcoloniales n’améliorent pas toujours la condition coloniale. Seule l’action des Palestiniens peut nous faire avancer dans la bonne direction. Je pense que, tôt ou tard, une fusion explosive de ces indicateurs aboutira à la destruction du projet sioniste en Palestine. Lorsque ce sera le cas, nous devons espérer qu’un vigoureux mouvement de libération sera là pour combler le vide.

La décolonisation

Pendant plus de 56 ans, ce que l’on a appelé le « processus de paix » – un processus qui n’a mené nulle part – était en fait une série d’initiatives israélo-américaines auxquelles les Palestiniens étaient invités à réagir. Aujourd’hui, la « paix » doit être remplacée par la décolonisation et les Palestiniens doivent pouvoir exprimer leur vision de la région, les Israéliens étant invités à réagir. Ce serait la première fois, au moins depuis de nombreuses décennies, que le mouvement palestinien prendrait l’initiative d’exposer ses propositions pour une solution postcoloniale et non sioniste en Palestine (ou quel que soit le nom de la nouvelle entité). Ce faisant, il regardera probablement en Europe (peut-être les cantons suisses et le modèle belge) ou, avec plus de pertinence, vers les anciennes structures de la Méditerranée orientale, où les groupes religieux sécularisés se sont progressivement métamorphosés en groupes ethnoculturels vivant côte à côte sur le même territoire.

Autodétermination et liberté

Que l’on se réjouisse de cette idée ou qu’on la redoute, l’effondrement d’Israël est devenu prévisible. Cette éventualité devrait inspirer le débat à long terme sur l’avenir de la région. Elle s’imposera à l’ordre du jour lorsque les gens se rendront compte que la tentative d’imposer un État juif dans un pays arabe, telle que menée un siècle durant par la Grande-Bretagne puis par les États-Unis, touche lentement à sa fin. Cette tentative a été suffisamment réussie pour créer une société de millions de colons, dont beaucoup appartiennent aujourd’hui à la deuxième ou à la troisième génération. Mais leur présence dépend toujours, comme c’était le cas à leur arrivée, de leur capacité à imposer leur volonté par la violence à des millions d’autochtones, qui n’ont jamais abandonné leur lutte pour l’autodétermination et la liberté dans leur patrie. Dans les décennies à venir, les colons devront abandonner cette approche et montrer leur volonté de vivre en tant que citoyens égaux dans une Palestine libérée et décolonisée.

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(*) Source : https://newleftreview.org/sidecar/posts/the-collapse-of-zionism du 21 juin 2024 ; avec l’aimable autorisation de l’auteur.

La traduction ci-dessus comporte quelques retouches stylistiques par rapport à celle figurant dans Horizons et débats. (Note de JGR)

(**) Ilan Pappé est un professeur israélien d’histoire à l’université d’Exeter au Royaume-Uni. Né à Haïfa en 1954, fils de juifs allemands ayant fui l’Allemagne, il a étudié à Jérusalem et obtenu son doctorat à Oxford. Il appartient au groupe des « nouveaux historiens israéliens » qui plaident en faveur d’une révision de l’historiographie officielle du sionisme et de l’État d’Israël ainsi que pour un règlement avec les Palestiniens. Il a dirigé l’institut de recherche sur la paix Givat Haviva et a enseigné les sciences politiques à l’université de Haïfa jusqu’en 2007. Il s’est fait connaître dans le monde entier avec son livre « The Ethnic Cleansing of Palestine » (2007). Dès 2002, M. Pappé a subi de fortes pressions de la part de l’université de Haïfa en raison de ses positions politiques. M. Pappé est un fervent défenseur de la création d’un État laïque unique dans la région historique de Palestine, dans lequel Arabes et Juifs pourraient vivre côte à côte en paix. Son dernier livre s’intitule « Dix mythes sur Israël » (2017).

Comment l’Occident a amené la guerre en Ukraine

Comment les politiques des Etats-Unis et de l’OTAN ont conduit à la crise, la guerre, et au risque d’une catastrophe nucléaire *

par Benjamin Abelow

Siland Press

Great Barrington

Massachusetts, USA, 2024

En Occident, le narratif dominant veut qu’en février 2022, la Russie ait agressé l’Ukraine dans l’espoir fou de reconstituer l’ancienne Union soviétique. Rares sont ceux qui établissent un lien entre cet événement et la suite de provocations et même d’interventions ouvertes de Washington et de l’OTAN mettant directement en cause la sécurité de la Fédération de Russie. Le mérite de Benjamin Abelow est d’avoir comblé cette fâcheuse lacune par ce livre dans lequel il énumère comme suite la liste des interventions en question. IR

“Si les Etats-Unis n’avaient pas poussé l’OTAN à la frontière de la Russie ;  pas déployé de systèmes de lancement de missiles à capacité nucléaire en Roumanie, ne les avaient pas planifiés pour la Pologne et peut-être ailleurs également ; s’ils n’avaient pas contribué au renversement du gouvernement ukrainien démocratiquement élu en 2014 ; pas abrogé le traité ABM** puis le traité sur les missiles nucléaires à portée intermédiaire, puis ignoré les tentatives russes de négocier un moratoire bilatéral sur leurs déploiements ; s’ils n’avaient pas mené d’exercices à tirs réels de missiles en Estonie pour s’entraîner à frapper des cibles à l’intérieur de la Russie ; pas coordonné un exercice d’entraînement militaire massif de 32 pays à proximité du territoire russe ; pas favorisé une interopérabilité étroite entre les armées américaine et ukrainienne ; etc. etc. etc. – si les Etats-Unis et leurs alliés de l’OTAN n’avaient pas fait ces choses, la guerre en Ukraine n’auraient probablement pas eu lieu.”

(*) Benjamin Abelow, How the West brought war to Ukraine, Siland Press, Great Barrington, Massachusetts, USA, 2022, 75 pages.

(**) Le traité ABM (Anti-Ballistic Missile Treaty) fut signé à Moscou entre les Etats-Unis et l’URSS à laqulle succéda la Fédération de Russie en 1993. (Note de IR)

Qui est Benjamin Abelow ?
Benjamin Abelow est un citoyen américain qui a travaillé plusieurs années à Washington sur les questions de contrôle des armes nucléaires. Il est titulaire d’une licence en histoire européenne de l’université de Pennsylvanie et d’un doctorat en médecine de l’école de médecine de Yale, où il a été chargé de cours en médecine. Il s’intéresse également à l’étude des traumatismes, y compris les traumatismes de guerre.

Voir la recension complète de l’ouvrage de Benjamin Abelow :

En français : Peter Ramsay, « Ukraine : Le narcissisme s’en va en guerre », L’aut’Journal, 24 février 2023. – https://lautjournal.info/20230224/ukraine-le-narcissisme-sen-va-en-guerre

En anglais : Peter Ramsay, “Narcissism Goes to War”, Brave New Europe, 12 janvier 2003. –  https://braveneweurope.com/peter-ramsay-narcissism-goes-to-war