L’Iran a décidé d’exercer une pression maximale sur Trump

Voici comment il va s’y prendre

par Moon of Alabama

14 juin 2019

Traduit par Wayan, relu par jj pour le Saker Francophone

Source : https://lesakerfrancophone.fr/liran-a-decide-dexercer-une-pression-maximale-sur-trump

 

Il y a treize mois, les États-Unis lançaient une guerre économique totale contre l’Iran. Ils voulaient la capitulation du pays. Maintenant, l’Iran a décidé de répondre de la même manière. Il mènera une campagne de pression maximale sur les intérêts économiques américains jusqu’à ce que l’administration Trump admette sa défaite. Le transport maritime au Moyen-Orient deviendra bientôt très dangereux. Le prix du pétrole va grimper en flèche. Trump sera piégé entre deux alternatives, mais il n’aimera ni l’une ni l’autre.

Début mai 2018, le président américain Trump a rompu l’accord nucléaire avec l’Iran et sanctionné tout commerce avec ce pays. L’Iran a d’abord réagi avec prudence. Il espérait que les autres signataires de l’accord nucléaire continuent à tenir leurs promesses et à commercer avec elle. L’année écoulée a prouvé que de telles attentes étaient erronées.

Sous la menace de sanctions américaines, les partenaires européens ont cessé d’acheter du pétrole iranien et ont également mis fin à leurs exportations vers ce pays. Le nouvel instrument financier qui devait permettre les paiements entre les pays européens et l’Iran n’a toujours pas été mis en œuvre. Il s’agit d’un montage peu efficace qui aura trop peu de capacité pour permettre des échanges commerciaux importants. La Russie et la Chine ont chacune leurs propres problèmes avec les États-Unis. Ils n’appuient pas le commerce avec l’Iran lorsque cela met en danger leurs autres intérêts.

Pendant ce temps, l’administration Trump a augmenté la pression sur l’Iran. Elle a supprimé les dérogations qu’elle avait accordées à certains pays pour acheter du pétrole iranien. Elle a étiqueté une partie des forces armées iraniennes, le Corps des Gardes de la Révolution (CGR), entité terroriste. Vendredi dernier, elle sanctionnait le plus grand producteur iranien de produits pétrochimiques parce que cette société aurait des relations avec le CGR.

La patience stratégique dont l’Iran a fait preuve tout au long de l’année, depuis que Trump a saboté l’accord, n’a donné aucun résultat. Trump restera au pouvoir, probablement pendant encore cinq ans et demi, tandis que la situation économique de l’Iran continuera de se détériorer. La situation exige une réorientation stratégique et l’adoption d’un nouveau plan pour contrer les pressions américaines.

Sur le plan stratégique, une réorientation à long terme dans quatre domaines différents permettra de contrer les effets de la guerre économique contre l’Iran. Les importations étrangères seront réduites au minimum en augmentant la production nationale. L’Iran ne s’alliera à personne, pas même à la Chine et à la Russie, car il reconnaît que compter sur des partenaires n’apporte aucun avantage lorsque ces partenaires ont leurs propres intérêts supérieurs. La troisième étape consiste à relâcher la pression intérieure sur les « réformistes » qui plaidaient pour une orientation plus « occidentale ». Trump, et la lâcheté des Européens, ont prouvé que leurs arguments ne sont pas valables. La dernière mesure consiste à réorienter les exportations du commerce mondial du pétrole vers d’autres produits, probablement des dérivés du pétrole, et vers les pays voisins.

Ces quatre étapes prendront un certain temps à mettre en place. Il s’agit de la réorientation générale d’une stratégie de mondialisation vers une stratégie nationale plus isolationniste. Les premières étapes de ce nouveau plan sont déjà visibles. Une banque commune va être créée entre la Syrie, l’Irak et l’Iran pour faciliter les échanges entre ces pays.

La réorientation économique ne sera pas suffisante. Pour contrer directement la campagne de pression maximale de Trump, il faudra une réorientation tactique.
Trump continue de demander à l’Iran de négocier, mais il ne peut accepter qu’une capitulation totale. Trump a également prouvé que les États-Unis ne respectent pas les accords qu’ils ont conclus. Il n’y a donc aucun espoir que l’Iran parvienne à quoi que ce soit par la négociation. Il n’y a qu’une seule façon de contrer la campagne de pression maximale de Trump, c’est de lui renvoyer cette pression maximale.

Ni Washington, ni les pays anti-iraniens du Moyen-Orient, ni les autres signataires de l’accord nucléaire n’ont jusqu’ici payé le prix de leurs actes hostiles contre l’Iran. Cela va maintenant changer.

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Trafic en cours des pétroliers chargés au Moyen-Orient
via Tanker TrackersAgrandir

L’Iran va agir contre les intérêts des États-Unis, d’Israël, de l’Arabie saoudite et des Émirats arabes unis. Il le fera sous une forme qu’il pourra nier pour ne pas donner aux États-Unis et à d’autres pays l’occasion de rétorquer militairement. L’Iran a des amis dans divers pays du Moyen-Orient qui le soutiendront avec leurs propres capacités. La campagne que l’Iran lance aujourd’hui causera également de graves dommages à d’autres pays.

Mi-2018, après que Trump a commencé à sanctionner les exportations de pétrole de l’Iran, les dirigeants de ce pays ont expliqué comment ils allaient contrer cette décision :

« Si l’Iran ne peut pas exporter son pétrole, personne au Moyen-Orient ne le pourra », a prévenu Téhéran.

En décembre dernier, le président iranien Rouhani réitérait cette position :

« Si un jour ils veulent empêcher l’exportation du pétrole iranien, alors aucun pétrole ne sera exporté du golfe Persique », a expliqué Rouhani.

Mi-mai 2019, un an après que Trump a détruit l’accord nucléaire, une démonstration de forces a endommagé quatre pétroliers qui mouillaient près de Fujairah dans les EAU. Aucune preuve n’a été trouvée pour accuser l’Iran de l’attaque.

L’incident était un avertissement. Mais les États-Unis l’ont ignoré et ont augmenté leur pression.

Hier, deux pétroliers transportant des produits pétrochimiques ont été attaqués alors qu’ils traversaient le golfe d’Oman. Comme cet incident est survenu quelques jours seulement après que Trump a sanctionné les exportations pétrochimiques de l’Iran, l’implication de l’Iran semble une évidence. Mais encore une fois, aucune preuve n’a été trouvée pour accuser l’Iran de l’incident.

Les États-Unis ont publié une vidéo granuleuse en noir et blanc montrant une équipe iranienne de recherche et de sauvetage en train d’enlever une mine non explosée d’un des pétroliers. Aucune mine n’est visible dans la vidéo. L’équipage iranien semble seulement inspecter les dégâts sur le pétrolier.

Les États-Unis eux-mêmes admettent que la vidéo a été prise plusieurs heures après l’incident. Les États-Unis disent aussi qu’un de leurs navires se trouvait à proximité. Pourquoi n’a-t-il pris aucune mesure pour enlever lui-même la mine revendiquée ?

Entre-temps, le propriétaire du Kokuka Courageous, l’un des navires sinistrés, a déclaré que les dommages causés à son navire n’étaient pas causés par des mines mais par des drones :

Deux « objets volants » ont endommagé un pétrolier japonais appartenant à Kokuka Sangyo Co lors d’une attaque jeudi dans le golfe d’Oman, mais la cargaison de méthanol n’a pas été endommagée, a déclaré le président de la compagnie vendredi. … « L’équipage nous a dit que quelque chose est venu vers le navire en volant, et ils ont trouvé un trou, » dit Katada. « Puis d’autres membres de l’équipage ont été témoins de la seconde attaque. »

Katada a également rejeté l’hypothèse selon laquelle le pétrolier, qui naviguait sous pavillon panaméen, aurait été attaqué parce qu’il s’agissait d’un navire appartenant à des Japonais :

« À moins d’un examen minutieux, il était difficile de dire si le pétrolier était exploité ou appartenait à des Japonais », a-t-il dit.

Malgré l’ignorance évidente de qui, ou de ce qui, a causé l’incident, les États-Unis ont immédiatement accusé l’Iran :

Secrétaire Pompeo @SecPompeo – 18:27 UTC – 13 juin 2019 Selon l’évaluation du gouvernement américain, l’Iran est responsable des attaques d’aujourd’hui dans le golfe d’Oman. Ces attaques constituent une menace pour la paix et la sécurité internationales, une atteinte flagrante à la liberté de navigation et une escalade inacceptable de la tension par l’Iran.

L’Iran a rétorqué :

Javad Zarif @JZarif – 12:11 UTC – 14 Jun 2019 Le fait que les États-Unis aient immédiatement sauté sur l’occasion pour accuser l’Iran – sans la moindre preuve factuelle ou circonstancielle – ne fait qu’indiquer très clairement que #l’équipeB est en train de passer à un #PlanB : Saboter la diplomatie – y compris celle de @AbeShinzo- et couvrir son #Terrorisméconomique contre l’Iran.

J’ai averti de ce même scénario il y a quelques mois, non pas parce que je suis clairvoyant, mais parce que je sais d’où vient #l’équipeB.

« L’équipeB » comprend John Bolton, conseiller à la sécurité nationale de Trump, Bibi Netanyahoo, Premier ministre israélien, Mohammad bin Salman d’Arabie Saoudite et Mohammed bin Zayed des EAU.

Dire que les attaques étaient des provocations de la part des États-Unis ou de leurs alliés du Moyen-Orient est rendu plus facile par leur caractère manifestement impitoyable. Toute accusation de culpabilité iranienne de la part de l’administration Trump sera facilement rejetée parce que tout le monde sait que Trump et son équipe sont des menteurs notoires.

Ce jeu du chat et de la souris va maintenant se poursuivre et s’accélérer avec régularité. Plus de pétroliers seront endommagés ou même coulés. Des raffineries saoudiennes vont commencer à exploser. Les ports des Émirats Arabes Unis connaîtront des difficultés. L’Iran niera de façon plausible qu’il soit impliqué dans tout cela. Les États-Unis continueront d’accuser l’Iran, sans avoir aucune preuve à l’appui.

L’assurance pour le transport des marchandises au Moyen-Orient deviendra très coûteuse. Les prix à la consommation des produits pétroliers augmenteront encore et encore. Les dommages collatéraux seront immenses.

Tout cela va progressivement mettre plus de pression sur Trump. Les États-Unis voudront négocier avec l’Iran, mais cela sera rejeté à moins que Trump ne rejoigne l’accord nucléaire et lève toutes ses sanctions. Il ne peut le faire sans perdre la face, et ses alliés. D’ici mi-2020, la campagne de pression maximale atteindra son apogée. Les prix du pétrole vont exploser et les États-Unis vont entrer en récession. L’économie mondiale va s’effondrer et tout le monde saura qui a causé le problème sous-jacent. La réélection de Trump sera mise en question.

Il y aura également des pressions sur lui pour qu’il adopte des mesures militaires contre l’Iran. Mais il sait qu’une guerre serait tout aussi désastreuse pour ses chances de réélection que pour les États-Unis eux-mêmes. Une guerre contre l’Iran mettrait tout le Moyen-Orient à feu et à sang.

La pression maximale que Trump espérait exercer contre l’Iran se retournera en pression maximale sur lui et ses alliés. Il sera piégé et n’aura pas d’issue.

 

Un rapporteur spécial de l’ONU déclare: la «persécution collective» de Julian Assange doit cesser immédiatement

Source : Horizons et débats,

Zurich, 10 juin 2019,

https://www.zeit-fragen.ch/fr/editions/2019/n-13-10-juin-2019/un-rapporteur-special-de-lonu-declare-la-persecution-collective-de-julian-assange-doit-cesser-immediatement.html

Source originaire : Source: www.ohchr.org, 31/5/19

 

Nils Melzer, le rappor­teur spécial des Nations Unies sur la torture, a rendu visite à Julian Assange dans une prison de Londres. Il craint que les droits humains de J. Assange ne soient gravement violés s’il est extradé vers les Etats-Unis. Il condamne les abus délibérés et concertés infligés pendant des années au co-fondateur de Wikileaks.

«Mon inquiétude la plus urgente est qu’aux Etats-Unis, M. Assange soit exposé à un risque réel de violations graves de ses droits de l’homme, y compris sa liberté d’expression, son droit à un procès équitable et l’interdiction de la torture et autres peines ou traitements cruels, inhumains ou dégradants», explique Nils Melzer.
«Je suis particulièrement alarmé par l’annonce récente, faite par le Ministère américain de la Justice, de 17 nouvelles accusations portées contre M. Assange en vertu de la loi sur l’espionnage, exigeant actuellement jusqu’à 175 ans de prison. Cela pourrait bien aboutir à une peine d’emprisonnement à perpétuité sans libération conditionnelle, voire même à la peine de mort, si d’autres accusations devaient être ajoutées à l’avenir», déclare M. Melzer, qui s’était déjà préoccupé antérieurement de la santé de M. Assange.
Bien qu’Assange ne soit pas détenu en isolement, le rapporteur spécial se dit gravement préoccupé par le fait que la fréquence et la durée limitées des visites des avocats et son manque d’accès aux dossiers et aux documents ne lui permettent pas de préparer correctement sa défense dans toutes les procédures judiciaires complexes s’accumulant contre lui.
«Depuis 2010, lorsque Wikileaks a commencé à publier des preuves de crimes de guerre et de torture commis par les forces américaines, nous avons assisté à un effort soutenu et concerté de la part de plusieurs Etats pour faire extrader M. Assange vers les Etats-Unis à des fins de poursuites. La criminalisation du journalisme d’investigation viole autant la Constitution américaine que le droit international des droits humains», expose Melzer.
«Depuis lors, M. Assange a fait l’objet d’une campagne acharnée et sans retenue d’harcèlement moral public, d’intimidation et de diffamation, non seulement aux Etats-Unis, mais aussi au Royaume-Uni, en Suède et, plus récemment, en Equateur.» Selon l’expert, il s’agit d’un flot sans fin de déclarations humiliantes, dégradantes et menaçantes dans la presse et sur les médias sociaux, mais aussi par de hautes personnalités politiques, voire par des magistrats judiciaires impliqués dans des procédures contre Assange.
«Au cours des neuf dernières années, M. Assange a été exposé à des abus persistants et de plus en plus graves, allant de la persécution judiciaire systématique et de l’emprisonnement arbitraire à l’ambassade d’Equateur, à son isolement oppressant, au harcèlement et à la surveillance à l’intérieur de l’ambassade, au ridicule, aux insultes et à l’humiliation collectifs délibérés, à l’incitation à répétition à la violence et même à sa mort.»
Lors de sa visite en prison le 9 mai, Melzer était accompagné de deux experts médicaux spécialisés dans l’examen des victimes potentielles de torture et d’autres mauvais traitements.
L’équipe a eu un entretien confidentiel avec Assange et a pu procéder à une évaluation médicale approfondie.
«Il était évident que la santé de M. Assange a été gravement affectée par l’environnement extrêmement hostile et arbitraire auquel il a été exposé pendant de nombreuses années», annonce l’expert. «Plus grave encore que les affections physiques, M. Assange présentait tous les symptômes typiques d’une exposition prolongée à la torture psychologique, y compris le stress extrême, l’anxiété chronique et le traumatisme psychologique intense.»
«Les preuves sont accablantes et claires», déclare l’expert. «M. Assange a été délibérément exposé, pendant plusieurs années, à des formes de plus en plus graves de peines ou de traitements cruels, inhumains ou dégradants, dont les effets cumulatifs ne peuvent être qualifiés que de torture psychologique.»
«Je condamne avec la plus grande fermeté le caractère délibéré, concerté et durable des abus infligés à M. Assange et déplore vivement que tous les gouvernements concernés n’aient toujours pas pris de mesures pour protéger ses droits fondamentaux et sa dignité», témoigne l’expert. «En affichant une attitude de complaisance, au mieux, et de complicité, au pire, ces gouvernements ont créé un climat d’impunité encourageant la diffamation et les abus sans entrave à l’intention de M. Assange.»
Dans des lettres officielles envoyées fin mai, M. Melzer a exhorté les quatre gouvernements concernés à s’abstenir de diffuser, d’instiguer ou de tolérer davantage de déclarations ou d’autres activités préjudiciables aux droits et à la dignité humaine d’Assange et à prendre des mesures pour lui assurer une réparation et une réadaptation appropriées pour les dommages passés. Il a en outre demandé au Gouvernement britannique de ne pas extrader Assange vers les Etats-Unis ni vers aucun autre Etat n’ayant pas fourni de garanties fiables contre son transfert ultérieur vers les Etats-Unis. Il a également rappelé au Royaume-Uni son obligation d’assurer à Assange un accès sans entrave à un conseil juridique, à la documentation et à une préparation adéquate à la mesure de la complexité de la procédure en cours.
«En 20 ans de travail avec les victimes de la guerre, de la violence et de la persécution politique, je n’ai jamais vu un groupe d’Etats démocratiques s’unir pour isoler, diaboliser et maltraiter délibérément un seul individu pendant si longtemps et avec si peu de respect pour la dignité humaine et l’Etat de droit», conclut Melzer. «La persécution collective de Julian Assange doit cesser ici et maintenant!»    •

* L’expert suisse en droit international Nils Melzer­ est depuis novembre 2016 Rapporteur spécial sur la torture et donc expert des dites Procédures spéciales du Conseil des droits de l’homme. Les experts des procédures spéciales travaillent sur une base volontaire; ils ne font pas partie du personnel de l’ONU et ne reçoivent pas de salaire pour leur travail. Ils sont indépendants de tout gouvernement ou organisme et siègent à titre personnel. Antérieurement, Nils Melzer a travaillé pendant douze ans pour le Comité international de la Croix-Rouge (CICR) dans différentes régions en crise, en tant que délégué, vice-chef de mission et conseiller juridique. Outre son mandat à l’ONU, il est titulaire d’une chaire en droit international humanitaire à l’Université de Glasgow et enseigne également à l’Académie pour le droit international humanitaire et les droits de l’homme de Genève.

 

 

Pompiers et incendiaires

par Michel Raimbaud

Source : Institut de veille et d’études des relations internationales et stratégiques (IVERIS) Tribune libre du 26 mai 2019

https://www.iveris.eu/list/tribunes_libres/429-pompiers_et_incendiaires_/

C’était hier, en décembre 1991. En deux ans, le monde a changé de base. L’ordre bipolaire Est-Ouest vient de s’écrouler suite à la disparition de l’URSS. L’Occident sort vainqueur d’une compétition qui à vrai dire n’a pas duré plus de 45 ans, un temps plutôt court à l’échelle de l’Histoire. Enivrée par un triomphe inattendu qui est avant tout le sien, l’Amérique pavoise sans trop savoir que faire. En 1992, l’un de ses politologues, Francis Fukuyama, décrète que l’Histoire est finie faute de protagoniste à la mesure de la seule superpuissance survivante.

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Et le chœur occidental abasourdi gobe avec délices cette ânerie : selon ce prophète trop pressé, le monde se serait figé sans autre choix que le ralliement au nouveau maître. Pour les refuzniks en puissance, il s’agit de se soumettre ou de se démettre : prenant la succession du « monde civilisé » de l’ère coloniale et du « monde libre » de la guerre froide, la « communauté internationale » is born, comme on dit dans le volapuk globish. Les Etats qui osent refuser la nouvelle règle du jeu américain sont relégués dans la géhenne des Etats hors-la-loi, faillis, voyous, parias, « préoccupants », comme on dira bientôt. Et les pays « libérés » du communisme doivent entreprendre une reconversion expresse sans concessions, sans fioritures… Se débarrasser des faucilles, des marteaux, de l’Internationale prolétarienne et, pour beaucoup de leurs élites, de tout un passé devenu encombrant.

On ne l’appelle pas encore ainsi, mais le « moment unipolaire américain » est en marche et n’aime pas ceux qui traînent les pieds. Pourtant, l’éternité que prévoit implicitement l’ouvrage de Fukuyama (La fin de l’Histoire et le dernier homme) finira trop vite pour paraître longue. Elle ne dépassera pas la vingtième année. C’est en 2011, après vingt ans de méfaits, que le moment unipolaire battra de l’aile. L’Histoire reprendra sa marche vers un ordre mondial plus équilibré : en mars 2011, Russie et Chine se font forcer la main et rejoignent une dernière fois la « communauté internationale » pour laisser implicitement le champ libre à l’intervention de l’OTAN en Libye, mais en octobre de la même année, un double véto de Moscou et Pékin met un terme à l’omnipotence de Washington et de ses supplétifs en interdisant toute intervention de regime change à Damas.

En 2019, l’ordre imposé par l’Amérique, injuste, tyrannique et chaotique, est agonisant. L’Occident, qui répugne à l’admettre, croît toujours dur comme fer à sa primauté naturelle, au nom d’une universalité clamée et revendiquée. Il préfère ne pas voir que sa prétention est remise en cause par l’immense cohorte des peuples. Plus question au troisième millénaire d’admettre ce droit de cuissage tenu comme allant de soi par les maîtres de la planète. Durant ces quelques années, la géographie politique et la carte du tendre ont beaucoup changé, dans le monde arabo-musulman certes, mais également partout ailleurs.

Deux « camps » polarisent ce monde nouveau qui accouche dans la douleur. Le premier mise sur la légalité et le droit international pour parvenir coûte que coûte à un monde multipolaire équilibré, capable de vivre en paix. Le second, successeur du « monde libre » de jadis, n’a rien trouvé de mieux que l’instauration du chaos (« constructeur » ou « innovateur ») pour assurer la pérennité d’une hégémonie contestée. De part et d’autre, les hommes au pouvoir affichent un style en harmonie avec ces options de fond.

Sans négliger la compétition de jour en jour plus serrée entre l’Amérique et la Chine, et l’inéluctable choc des ambitions entre Trump, promoteur spontané du « chaos créateur », et Xi-Jinping, l’adepte méthodique de la « détente constructive », le duo russo-étatsunien reste pour l’instant au cœur de l’affrontement. Chefs de file des deux camps – Eurasie, Occident – qui ont pris la relève des protagonistes de feu le conflit Est/Ouest, Poutine et Trump sont des acteurs majeurs de la vie internationale et doivent coexister, qu’ils le veuillent ou non…

Il n’est pas nécessaire d’être un observateur très pointu pour deviner que les deux hommes n’ont guère d’atomes crochus. Loin d’être une simple affaire de style, c’est une question d’univers mental et intellectuel. Le hasard, par nature souvent fantasque, aurait décidé de rendre le monde invivable qu’il n’aurait pas agi autrement en permettant qu’à ce moment précis et décisif de l’Histoire deux personnalités aussi dissemblables soient chargées d’incarner et de « gérer » les retrouvailles au Sommet, sous forme de la confrontation directe que nous savons, entre les Etats-Unis et la Russie.

Si Vladimir Poutine est un chef d’Etat à la fois populaire chez lui et respecté à l’étranger, c’est qu’il est l’artisan incontesté de la renaissance de la Russie. Ce prestige enviable ne doit rien à un quelconque populisme de mauvais aloi ou à une posture démagogique, il est lié à l’ensemble de son œuvre. Le locataire du Kremlin communique volontiers. A son discours sans emphase on devine un homme confiant en son pouvoir, mais assurément peu porté aux familiarités. Pourtant, derrière ce visage placide se cache un pince-sans-rire qui de temps à autre surprendra avec une boutade inattendue, ravissant ses partisans et permettant aux néo-kremlinologues d’étoffer leur attirail de préjugés « occidentalistes ».

C’est pourquoi la petite phrase lâchée à Sotchi le 15 mai par le président russe, à l’issue de la rencontre avec son homologue autrichien Alexander Van der Bellen, ne sera pas tombée dans l’oreille de sourds. Interrogé lors d’une conférence de presse sur ce que son pays pouvait faire pour « sauver » l’accord sur le nucléaire iranien, Poutine a expliqué mi-figue mi-raisin : « La Russie n’est pas une équipe de pompiers, nous ne pouvons pas tout sauver ». On ne saurait mieux dire que de nombreux incendiaires se glissent parmi les « partenaires » auxquels Moscou aime à se référer avec un inlassable optimisme. Sans doute en son for intérieur considère-t-il Trump comme le plus dangereux d’entre eux.

Au feu les pompiers, v’là maison qui brule ! La comptine est à l’ordre du jour. « Pompiers et incendiaires » ? On dirait un jeu de société comme on les aimait hier, un peu ennuyeux et poussiéreux, mais efficaces pour distraire les enfants par temps de pluie, entre nain jaune et petits chevaux. Toutefois, on l’aura deviné, les pyromanes auxquels pense Poutine se situent dans un autre registre. Il ne s’agit pas des casseurs qui enflamment poubelles, voitures ou magasins dans les « rues » occidentales au nom d’une « militance » dévoyée… Le président russe songe sûrement à une catégorie de malfaiteurs qui échappe totalement aux accusations, poursuites et châtiments, celle des pyromanes d’Etat en costume cravate, perchés au sommet du pouvoir dans les « grandes démocraties » autoproclamées, relevant de l’Axe du bien ou de sa mouvance. Dans les « Etats de droit », on trouve légitime d’enflammer la planète afin d’écraser toute résistance à l’hégémonie de l’Empire Atlantique.

Dans ces mêmes pays, les professionnels de la pensée, de l’écriture, de l’analyse, de la diplomatie ou de la politique pérorent à loisir sur « le grand dessein », « la stratégie planétaire », les « ambitions géopolitiques », ou autres fariboles. Ils ne voient manifestement pas l’ombre d’une injustice, le soupçon d’une illégalité dans les équipées visant à dévaster des pays, des peuples, souvent des régions entières, restant de marbre à l’évocation du bilan effrayant des guerres meurtrières allumées par leurs dirigeants malfrats.

Nos modernes pyromanes sont insatiables : non contents de n’éprouver ni honte ni remords pour les crimes de guerre, les crimes contre l’humanité, les génocides ou politicides déjà commis, ils menacent et sanctionnent à tour de bras, annonçant au grand jour leurs intentions agressives : Syrie, Libye, Ukraine, Iran, Venezuela, Russie, Chine, bref, tous les pays qui oseraient passer outre leurs oukazes.

Adieu le droit international, au revoir les accords internationaux, au diable la Charte des Nations-Unies, foin de la diplomatie et de sa langue désuète, de ses mièvres pratiques. En fait, avec près de 700 bases répertoriées par le Pentagone un peu partout, notamment en Europe, en Asie-Pacifique, au Moyen-Orient et en Afrique et plus de 200 000 militaires stationnés à l’étranger (dont 50 000 en Allemagne, des dizaines de milliers sur le reste du continent, 40 000 au Japon et 28 000 en Corée du Sud), les Etats-Unis d’Amérique et leurs sbires sont seuls face au monde.

Sous couvert de décisions erratiques, d’ordres et de contre-ordres, de dissensions au sein de son administration, Trump et sa fine équipe – le sinistre John Bolton, le doucereux Mike Pompeo, l’élégant Mike Pence, sans compter le gendre mirliflore Jared Kushner – sèment le chaos et allument l’incendie sur tous les continents, ce qui est précisément au coeur du grand dessein permettant à l’Amérique d’imposer sa loi au monde.

Washington avait réussi dans les années Reagan à entraîner l’URSS dans une course aux armements puis à l’enliser dans une guerre sans issue en Afghanistan, ce qui avait provoqué sa chute. L’équipe Trump cherche sans doute à répéter l’expérience en multipliant les foyers d’incendie un peu partout, en espérant que la Russie de Poutine se laissera entraîner à jouer au pompier universel. Au Venezuela l’engagement de Moscou rappelle celui de l’URSS à Cuba, l’effort pour enflammer les Etats Baltes et l’ex-glacis d’Europe de l’Est, la Géorgie, puis l’Ukraine, sont autant de provocations dans l’antichambre de la Russie.

Reste le Grand Moyen-Orient de Debeliou, qui reste au coeur du nouveau conflit Orient/Occident, de son épicentre (Syrie, Liban, Palestine, Jordanie, Irak) à ses extensions (Iran et Turquie, Yémen et péninsule arabe) y compris vers l’Afrique (du Nord, du Sahel, de la Corne, du Golfe de Guinée…). Il y a enfin la « transaction du siècle » inventée par Trump afin de « dissoudre » le peuple palestinien pour les beaux yeux d’Israël : les milliards payés et les sourires béats des autocrates pourraient bien embraser la poudrière…

Cette multiplication des foyers dans un monde où les fondements du droit et de la vie internationale sont violés sans scrupule, où les mots sont systématiquement utilisés à contre-sens vise à décourager les pompiers éventuels. Qu’ils se laissent prendre au piège et ils ne sauront plus où donner de la tête, s’épuisant à démentir de fausses nouvelles (infox) ou des accusations mensongères, à dénoncer des opérations sous faux pavillon, à maintenir un semblant de raison dans un monde de plus en plus chaotique, à respecter unilatéralement des principes dont les incendiaires se moquent.

Deux exemples illustreront l’hypocrisie de la situation :

Alors que tant d’experts et d’observateurs la déclarent finie et gagnée par Damas, la guerre se poursuit en Syrie dans un contexte confus et un brouillage des cartes impressionnant décourageant toute analyse crédible.

Le Dr Wafik Ibrahim, spécialiste en affaires régionales, note que, pour la seule libération d’Idlib, symbolique et spécifique dans cette neuvième année de guerre, « l’armée syrienne fait face à dix adversaires » qui conjuguent leurs efforts pour entraver le retour à la paix. Les masques sont tombés.

Erdogan est perdu dans un louvoiement acrobatique entre les Etats-Unis et la Russie, et dans une stratégie inextricable entre Moscou, Téhéran, les groupes terroristes qu’il parraine, les milices kurdes qu’il combat, tout en cherchant un hypothétique « chemin de Damas ». La Turquie est engagée militairement et sans réserve, par l’envoi direct de renforts et d’armement lourd aux organisations terroristes, en premier lieu le Jabhat al-Nosra (enseigne syrienne d’Al Qaida), rebaptisé Hay’et li Tahrir al Cham.

Pour l’Amérique, il s’agit de retarder, sinon d’empêcher le retour de l’Etat syrien dans le Nord du pays, dans le gouvernorat d’Idlib et/ou vers la rive est de l’Euphrate, en maintenant quelques éléments terrestres à titre dissuasif, au prétexte de combattre Da’esh, une création de facto de notre oncle Sam. On ajoutera les « soutiens automatiques » de l’Amérique :

Les Nations Unies et la Ligue Arabe, dans un rôle de paravents légaux et d’auxiliaires utiles de Washington; la Grande-Bretagne et la France, les supplétifs; l’Arabie Saoudite, qui continue de financer le terrorisme à l’est de l’Euphrate contre les Turcs, mais se joint à eux dans le gouvernorat d’Idlib; les Émirats, atout maître de l’Amérique, en Syrie notamment; tous ces protagonistes soutiennent les forces résilientes du terrorisme (encore 30.000 djihadistes de toutes nationalités).

Dans le même temps, l’étau des sanctions – armes de destruction massive dont l’usage est un véritable crime de guerre – vise à empêcher la reconstruction du pays et à provoquer le cas échéant un soulèvement contre « le régime ». Dans cette conjoncture, le lancement fin mai d’une énième affaire d’attaque chimique « attribuée comme il se doit au « régime de Bachar Al Assad » (du côté de Lattaquié) serait presque une bonne nouvelle, signifiant que la libération d’Idlib, gelée depuis septembre 2018 ( suite à la création d’une zone de désescalade sous l’égide des Russes et de la Turquie ), est enfin entamée par l’armée syrienne appuyée par l’aviation russe, malgré les manœuvres du nouveau Grand Turc. Le scénario est bien connu, et l’on y retrouve le « Hay’et li Tahrir al Cham » (ex-Jabhat al Nosra). Les intimidations pleuvent, sans doute en vain, les histoires sous « faux pavillon » faisant de moins en moins recette.

L’offensive lancée contre l’Iran par l’Amérique suite au retrait de cette même Amérique du « Traité nucléaire » de 2015 a fait monter la tension au Moyen-Orient de plusieurs crans. Les échanges de menaces tiennent surtout de la gesticulation, mais la sagesse est une qualité rare dans l’entourage du Picsou de la Maison-Blanche. Les pompiers s’affairent pour éteindre l’incendie toujours prêt à éclater dans les champs de gaz et pétrole de la région : entre Suisse, Oman et Russie, c’est à qui jettera son seau d’eau sur les flammèches. Le Kremlin veille à ne pas se laisser déborder : il a soutenu l’accord nucléaire et a encouragé Téhéran à y rester fidèle. Mais « les Américains sont les premiers responsables », « l’Iran étant aujourd’hui le pays le plus contrôlé et le plus transparent au monde sur le plan nucléaire ». « La Russie est prête à continuer de jouer un rôle positif », mais l’avenir du traité « dépend de tous les partenaires, les Etats-Unis, les Européens et …l’Iran ».

Aide-toi, la Russie t’aidera…Le discours est si raisonnable que l’on se demande parfois si la diplomatie russe, « insupportablement patiente » ne se trompe pas d’époque, face au phénomène Trump, à son Schtroumpf grognon, aux Européens résignés et aux cinglés, leurs alliés… Le temps est-il encore aux discours ?

«Malheureusement, je suis convaincue que Julian Assange n’obtiendra pas de procès équitable»

Extrait d’un appel de Mairead Maguire*

Prix Nobel de la Paix 1976

Source Horizon et Débats du 27 mai 2019.

Source originaire: www.peacepeople.com/nobel-peace-laureate-maguire-requests-uk-home-office-for-permission-to-visit-her-friend-nobel-peace-nominee-julian-assange-in-prison-in-london du 12/4/19

(Traduction Horizons et débats)

 

Le jeudi 11 avril restera gravé dans l’histoire comme un jour sombre pour les droits de l’humanité. Julian Assange, un homme brave et bon, a été arrêté par le Service métropolitain de police («Metropolitan Police Service»), enlevé de force à l’ambassade d’Equateur sans avertissement préalable dans des modalités réservées à un criminel de guerre et enfermé dans un fourgon de police. Il s’agit d’un moment triste, où le gouvernement britannique, à la demande du gouvernement des Etats-Unis, a arrêté Julian Assange, symbole de la liberté d’expression en tant qu’éditeur de Wikileaks. […]
La décision du président équatorien Lenin Moreno de retirer, sous la pression financière des Etats-Unis, son asile au fondateur de Wikileaks est un autre exemple du monopole mondial des Etats-Unis sur la monnaie. Ce monopole exerce des pressions sur d’autres pays pour qu’ils obéissent aux ordres des Etats-Unis ou qu’ils subissent les conséquences financières et peut-être violentes de leur désobéissance à la prétendue superpuissance mondiale, dépourvue  malheureusement de toute conscience éthique.
Julian Assange avait obtenu l’asile à l’ambassade de l’Equateur, il y a précisément sept ans, en raison de sa propre prévision d’extradition exigée par les Etats-Unis pour le déférer devant le «Grand Jury» (un Tribunal siégeant secrètement) des Etats-Unis – car il avait divulgué des documents prouvant des tueries cachées au public et commis, non pas par lui, mais par les forces américaines et celles de l’OTAN.
Malheureusement, je suis convaincue que Julian Assange n’obtiendra pas de procès équitable. Comme nous l’avons vu au cours des sept dernières années, les pays européens et bien d’autres n’ont pas la volonté politique ou l’influence nécessaires pour défendre ce qu’ils savent être juste et finiront par céder selon la volonté des Etats-Unis. Nous avons vu Chelsea Manning forcée à retourner en prison et à l’isolement, nous ne devons donc pas être naïfs dans notre façon de penser: c’est certainement ce qui attend Julian Assange.
J’ai rendu visite à Julian à deux reprises à l’ambassade d’Equateur et j’ai été très impressionné par cet homme courageux et très intelligent. La première visite a eu lieu à mon retour de Kaboul. De jeunes adolescents afghans avaient insisté pour écrire une lettre et avaient demandé que je la transmette à Julian Assange, pour le remercier d’avoir publier sur WikiLeaks la vérité sur la guerre en Afghanistan et pour avoir aidé à empêcher leur pays d’être bombardé par des avions et des drones. Tous m’ont parlé de frères ou d’amis tués par des drones alors qu’ils ramassaient en hiver du bois dans les montagnes.
Le 8 janvier 2019, j’ai proposé Julian Assange pour le prix Nobel de la paix. J’ai publié un communiqué de presse, semblant avoir été largement ignorée par les médias occidentaux, dans l’espoir d’attirer l’attention sur sa nomination. Par les actions courageuses de Julian et d’autres comme lui, nous pouvions très bien nous rendre compte des atrocités de la guerre. La publication de ces dossiers nous ont permis, à l’aide les médias, de prendre connaissance des atrocités commises par nos gouvernements. Je suis fermement convaincue qu’il s’agit là de la véritable essence d’un militant. C’est une honte pour moi de vivre à une époque, où des gens comme Julian Assange, Edward Snowden, Chelsea Manning et quiconque prêt à nous ouvrir les yeux sur les atrocités de la guerre, sont susceptibles d’être traqués comme des animaux par les gouvernements, pour être punis et réduits au silence. […] Cet homme paie un prix élevé pour sa tentative de mettre fin aux guerres en faveur de la paix et de la non-violence. Nous devrions tous nous en souvenir.     •

*    Mairead Corrigan-Maguire (née le 27  janvier 1944 à Belfast en Irlande du Nord) est co-fondatrice du plus important mouvement pour la paix d’Irlande du Nord, la Community of Peace People. Pour cet engagement, elle a obtenu conjointement avec Betty Williams le Prix Nobel de la paix de l’année 1976. Le déclic pour son engagement fut la mort des ses trois nièces et neveux lors d’une confrontation entre l’IRA et l’armée britannique.

Art. 19 du Pacte international relatif aux droits civils et politiques*

  1.  Nul ne peut être inquiété pour ses opinions.
    2.    Toute personne a droit à la liberté d’expression; ce droit comprend la liberté de rechercher, de recevoir et de répandre des informations et des idées de toute espèce, sans considération de frontières, sous une forme orale, écrite, imprimée ou artistique, ou par tout autre moyen de son choix.
    3.    L’exercice des libertés prévues au par. 2 du présent article comporte des devoirs spéciaux et des responsabilités spéciales. Il peut en conséquence être soumis à certaines restrictions qui doivent toutefois être expressément fixées par la loi et qui sont nécessaires:
    a)    au respect des droits ou de la réputation d’autrui;
    b)    à la sauvegarde de la sécurité nationale, de l’ordre public, de la santé ou de la moralité publiques.

*     Ce Pacte conclu à New York le 16/12/1966, signé jusqu’à présent par 169 Etats, est juridiquement contraignant.

 

Chronologie

  1. Octobre 2006: La plateforme de dévoilement WikiLeaks.org, dont l’initiateur et fondateur est Julian Assange, est officiellement enregistrée.
  • Début 2010: WikiLeaks reçoit un large inventaire de documents classifiés américains.
  • Avril 2010: WikiLeaks publie une vidéo militaire américaine secrète (vidéo «Collateral Murder») montrant l’assassinat aveugle de plus d’une douzaine de personnes dans la banlieue irakienne de New Bagdad, dont deux membres de Reuters News.
  • Mai 2010: Bradley Manning (aujourd’hui Chelsea Manning), analyste du renseignement de l’armée américaine, est arrêté en Irak pour avoir publié WikiLeaks.
  • Juillet 2010: Publication du journal de guerre afghan («Afghan War Diary») avec 91 000 documents classifiés documentant une image non filtrée de la guerre.
  • Octobre 2010: «Iraq War Logs» (Journal de guerre de la guerre en Irak, 2004–2009): 391 832 documents secrets sont publiés; d’après ces documents, 66’081 des 109 032 victimes étaient des civils.
  • Novembre 2010: Un tribunal suédois ordonne la détention d’Assange dans le cadre d’une enquête sur des allégations de viol et de violence sexuelle.
    «Cablegate» (Publication de dépêches provenant d’ambassades américaines par WikiLeaks): WikiLeaks commence à publier une collection de 251 287 rapports internes et d’évaluations de la situation des ambassades américaines dans le monde entier adressés au Département d’Etat américain, au cours de la période de décembre 1966 à février 2010. Le matériel fourni à l’avance par WikiLeaks à certains médias internationaux tels que le «New York Times», le «Guardian», «Le Monde», «El Pais» et Der Spiegel est édité et mis en contexte, suite à une étroite collaboration entre ces publications. Les dépêches montrent avant tout comment les Etats-Unis voient le monde et comment ils essaient de l’influencer.
    Le procureur général des Etats-Unis Eric Holder affirme que le ministère de la Justice et le Pentagone mènent une «enquête criminelle active en cours» pour déterminer si Assange a violé le droit pénal, y compris la Loi sur l’espionnage.
  • Décembre 2010: La police britannique arrête Assange sur mandat d’arrêt européen délivré par la Suède. Assange est libéré sous caution après une semaine.
  • Février 2011: La Haute Cour britannique ordonne l’extradition d’Assange vers la Suède – sans mise en accusation. Assange fait appel de la décision, craignant l’extradition vers les Etats-Unis.
  • Avril 2011: Publication des «Gitmo files» (fichiers de Guantánamo): 779 documents sur les prisonniers de Guantánamo contiennent des informations choquantes sur chacun des «unlawful enemy combatants» (combattants ennemis illégaux) de la «Guerre contre le terrorisme» de George W. Bush, dont certains sont toujours détenus sur le territoire cubain.
  • Mai 2011: Selon des rapports, le gouvernement américain ouvre une audience du «Grand Jury» (Cour secrète) pour déterminer si WikiLeaks et Assange peuvent être poursuivis pour d’éventuels crimes, dont l’espionnage.
  • Septembre 2011: WikiLeaks publie l’ensemble des dépêches diplomatiques sans déformation aucune après qu’un journaliste collaborant avec WikiLeaks ait publié le mot de passe pour décrypter une sauvegarde.
  • Novembre 2011: La Haute Cour britannique décide qu’Assange doit être extradé vers la Suède. Il fait de nouveau appel et reste assigné à résidence.
  • Février 2012: Publication de 5 millions de courriels concernant la «société de sécurité» texane Stratfor, un service de renseignement privé travaillant en étroite collaboration avec les services américains et israéliens. Dans un courriel, le vice-président de Stratfor Fred Burton affirme: «Nous avons une ‹sealed complaint› (accusation secrète ‹scellée›) contre Assange.»
  • Mai 2012: La Cour suprême du Royaume-Uni décide que l’extradition d’Assange vers la Suède est légale et doit avoir lieu.
  • Juin 2012: Assange s’enfuit à l’Ambassade d’Equateur à Londres et demande l’asile politique. Le «Westminster Magistrates Court» (Tribunal de première instance de Westminster) délivre un mandat d’arrêt pour violation de la liberté sous caution parce qu’Assange s’est rendu de l’assignation à résidence à l’ambassade de l’Equateur.
  • Août 2012: L’Equateur accorde l’asile politique à Assange.
  • Août 2013: Bradley Manning est condamné à 35 ans de prison pour espionnage.
  • Mars 2015: Un juge de la Cour de district des Etats-Unis déclare que le FBI et le Département de la Justice des Etats-Unis poursuivent toujours une enquête criminelle «active et en cours» envers WikiLeaks et Assange au sujet des fuites de Manning.
  • Août 2015: Les procureurs suédois clôturent leurs enquêtes sur les allégations de violences sexuelles, car le temps imparti pour engager des poursuites est compté. Les enquêtes sur les allégations de viol se poursuivent.
  • Février 2016: Le Groupe de travail des Nations Unies contre la détention arbitraire décide que le séjour d’Assange à l’ambassade de l’Equateur équivaut à une «détention arbitraire» et qu’il doit être indemnisé pour cela. Le Royaume-Uni et la Suède rejettent cette décision.
  • Juillet 2016: WikiLeaks publie 19 000 courriels du Comité national démocrate américain (DNC) et du conseiller de campagne d’Hillary Clinton, John Podesta. Par la suite, on a prétendu qu’ils avaient été transmis à WikiLeaks par des pirates russes, malgré les réfutations d’Assange.
  • Novembre 2016: Le procureur suédois interroge Assange à l’ambassade d’Equateur à Londres concernant les allégations de viol.
  • Mars 2017: Les procureurs américains auraient élargi leurs enquêtes par le «Grand Jury» contre WikiLeaks et Assange.
    Sous le nom de «Vault 7», WikiLeaks publie des documents de la CIA décrivant en détail les activités et les capacités de la CIA en matière de surveillance électronique et de cyberguerre.
  • Avril 2017: Le directeur de la CIA Mike Pompeo (aujourd’hui Secrétaire d’Etat américain) dénomme WikiLeaks «un service de renseignement ennemi non étatique, souvent soutenu par des acteurs étatiques tels que la Russie.»
    Le procureur général des Etats-Unis Jeff déclare que l’arrestation d’Assange est une «priorité», et CNN rapporte que les autorités ont porté plainte contre lui.
  • Mai 2017: Chelsea Manning est graciée par le président américain de l’époque Obama.
    Les procureurs suédois mettent fin à leurs enquêtes sur les accusations de viol portées contre Assange et déclarent qu’ils ne peuvent continuer leur enquête sans la présence d’Assange en Suède. Son mandat d’arrêt est levé.
  • Décembre 2017: L’Equateur accorde la citoyenneté équatorienne à Assange.
  • Février 2018: Le «Westminster Magistrates Court» rejette une demande des avocats d’Assange visant à faire annuler le mandat.
  • Mars 2018: L’Equateur coupe l’accès d’Assange à Internet et au téléphone et n’autorise que les visites de ses avocats au motif qu’il se serait ingéré dans les affaires des autres pays.
  • Juin 2018: Des fonctionnaires consulaires australiens visitent Assange pour la première fois à l’ambassade de l’Equateur; la raison de cette visite n’est pas révélée.
  • Juillet 2018: Le ministre britannique des Affaires étrangères Jeremy Hunt déclare qu’Assange fait face à de «graves accusations». On prétend par la suite qu’Hunt s’est référé au mandat pour manquement aux conditions de sa libération sous caution.
  • Novembre 2018: On apprend que la justice américaine a préparé secrètement un acte d’accusation contre Assange.
  • Mars 2019: Chelsea Manning est à nouveau arrêtée pour avoir refusé de témoigner devant le «Grand Jury» dans le procès contre Julian Assange.
  • Avril 2019: Le président Lenín Moreno (Equateur) déclare qu’Assange va perdre son statut d’asile parce qu’il a violé ses conditions d’asile. Peu de temps auparavant, WikiLeaks avait fait état d’enquêtes de corruption contre Moreno.
    Un expert indépendant des droits de l’homme doit se rendre auprès d’Assange le 25 avril pour déterminer si les allégations portées contre lui nécessitent une enquête.
  • Le 11 avril, Assange est arrêté après presque 7 ans passés à l’ambassade de l’Equateur à Londres. Une demande d’extradition des Etats-Unis a été déposée contre Assange. La justice américaine l’accuse de «conspiration pour envahir des ordinateurs».
  • Mai 2019: Selon le journal espagnol «El Pais», le procureur général de l’Equateur, à la demande de la justice américaine, a ordonné la perquisition des anciens locaux d’Assange et la remise de tous ses documents aux autorités américaines, y compris tous les téléphones portables, archives numériques, fichiers et supports de stockage (CD, clés USB).
  • Mai 2019: Chelsea Manning est de nouveau arrêtée le 16 mai. Manning a été arrêtée pour outrage au tribunal d’Alexandrie en Virginie aux USA, a déclaré un porte-parole de son équipe d’avocats. La lanceuse d’alertes avait auparavant à nouveau refusé de témoigner sur le cas de Julian Assange.

 

 

«Mind Award»: une distinction pour Daniele Ganser

par Doris Feigenbutz

Horizons et débats,

Zurich, 30 avril 2019.

 

Le 26 mars, l’irénologue Daniele Ganser a obtenu à la Stadthalle de Montabaur le «Mind Award». Cette distinction internationale pour «Awareness, Education, Science, Art and Peace» fut créée par le consultant Achim Kunst en 2010. Cette distinction est remise à des personnes et des activités d’importance mondiale favorisant dans un sens global la formation et les connaissances. Franz Alt et Götz Werner sont deux des personnalités ayant déjà été nominées. Cette année, Daniele Ganser a été choisi pour avoir démasqué avec courage des vérités inconfortables – souvent au prix de désavantages personnels. 

 

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Achim Kunst, Mme Jahn, Daniele Ganser et Rüdiger Dahlke. (photo http://www.mindaward.com)
 

Le panégyrique a été tenu par le lauréat de 2014, le médecin et psychothérapeute Rüdiger Dahlke. Il a honoré l’attitude admirable de Daniele Ganser de suivre sa conscience même dans des temps difficiles et même si ses vérités ne correspondent pas au mainstream ou soulèvent de fortes contre-réactions. Daniele Ganser n’a jamais été contredit, mais très souvent ignoré ou dénigré. Après avoir vu leur réputation en danger, les Universités de Bâle et de Zurich se sont séparées de lui. Lorsque Daniele Ganser a porté à la lumière des vérités désagréables sur la recherche concernant le 11-Septembre, la «bonne renommée» de leurs universités était plus importante que le soutien de leur chercheur de la paix (irénologue). Il faut avoir un fort soutien – dans son cas, celui de sa femme et sa grande «communauté» – pour encourir le risque de perdre son poste de travail en défendant la vérité. Médecin spécialisé en psychosomatique, le docteur Dahlke a expliqué «comment les personnes psychiquement blessées et ne sachant pas se défendre, risquent de tomber malades. Cependant résister est la meilleure voie pour rester sain». Si les faits et les connaissances transmises mènent d’autres personnes à mieux comprendre les fonctionnements du monde, cela est bon pour leur santé psychique.
A la suite de cet hommage, Daniele Ganser a pris la parole, a remercié l’intervenant et a ajouté en s’adressant à toutes les personnes se trouvant dans des situations conflictuelles semblables: «Adressez-vous à votre entourage le plus proche et ne perdez pas de vue vos valeurs.» Il a déclaré qu’il accepte cette distinction à titre représentatif pour toutes les personnes s’engageant pour la paix. Puis, il a profité de l’occasion pour réveiller à sa manière toujours très vive les plus de 600 auditeurs de tous les âges. Avec la devise «L’Allemagne s’arme», il a démontré comment, en contournant les contribuables, les dépenses d’armement de l’Allemagne – dans le jargon gouvernemental «l’état de la défense» – vont être imperceptiblement augmentés de 40 à environ 80 milliards d’euros. Ces 40 milliards supplémentaires ne se présentent pas en euros mais avec le chiffre de 2%. Sous la chancelière Merkel, l’état a augmenté de 1,18% à 1,37%. Elle a déjà prévu les 1,5%. Quiconque tente de recalculer est surpris de voir comment la différence de moins de 1% peut atteindre 40 milliards d’euros. Puis, Daniele Ganser se fait un plaisir d’expliquer comment la pensée de la population est manipulée. Dans les communiqués de presse, on parle de 2% du PIB. Cette abréviation pour le Produit intérieur brut semble inoffensif. En Allemagne, en 2018, le PIB représentait cependant 4200 milliards d’euros. Celui qui se surprend à penser «ah bon?», parce qu’il pensait qu’il s’agissait de 2% du budget d’Etat s’élevant en Allemagne à 343 milliards d’euros pour 2018, s’est déjà fait duper par les dissimulations. Le Produit intérieur brut est l’entière production économique de la population d’un pays en une année. De cette somme, on veut déduire 40 milliards pour faire la guerre sans que la population l’apprenne directement ou qu’elle soit consultée.

L’Allemagne entreprend une phase de réarmement massif

Daniele Ganser précise: «Nous sommes au début d’un réarmement massif sans que nous le remarquions.» Cela fonctionne en Allemagne, parce que ce pays a une économie forte, c’est la plus grande économie nationale d’Europe. Et Ganser de préciser: avec cette somme, l’Allemagne avance dans le tableau des budgets militaires des nations du 9e au 3e rang mondial. En se référant à la Suisse, son pays d’origine, il a précisé qu’une telle chose était impossible en Suisse sans votation populaire. Et d’affirmer qu’il était sûr qu’en Allemagne aussi, une grande majorité y était opposée. Mais qui a le dernier mot dans ce pays? Puis, il enchaîne avec une leçon sur quelques détails concernant l’OTAN.
Les 2% sont exigés par le président américain Donald Trump et par l’OTAN – en Allemagne d’ailleurs aussi par Richard Grenell, le nouvel ambassadeur américain en Allemagne. Le vice-président du Bundestag Wolf­gang Kubicki (FDP) s’est tellement indigné de cette ingérence qu’il a exigé que Grenell soit immédiatement renvoyé.

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La chaîne de commandement mène au Pentagone

L’OTAN est un pacte militaire fondé en 1949 à Washington. Entretemps, 29 pays y ont adhéré. Il est dirigé par le secrétaire général de l’OTAN Jens Stoltenberg, un Européen, se trouvant sous la commandement du président Trump. Le général américain suprême s’appelle Curtis Scaparrotti. Dans la chaîne de commandement, il est directement soumis au président des Etats-Unis. Il préside le United States European Command sis à Stuttgart. C’est le lieu de travail du plus haut général américain.
Le siège principal de l’OTAN se trouve au Pentagone, donc l’OTAN est en possession des Etats-Unis. Daniele Ganser a conseillé à l’Allemagne de quitter l’OTAN et en mémoire de sa propre histoire de ne plus envoyer de troupes à l’étranger. Il a également rappelé l’interdiction onusienne du recours à la force. La Charte des Nations Unies interdit la guerre, il faut le répéter sans cesse. A Munich, 3500 personnes ont manifesté contre l’augmentation du budget militaire. Comme Daniele Ganser, ils étaient de l’avis qu’il faudrait utiliser cet argent pour l’amélioration de la situation interne de l’Allemagne.

La vigilance, antidote à la manipulation 

Avant de terminer, il est revenu au sujet du contrôle de la pensée. Les manipulations sont sensées empêcher la réalisation d’événements désagréables. Le moyen par lequel on peut atteindre cela est appelé «frames». On investit beaucoup d’argent dans la construction de «frames», bien qu’assez souvent, il s’agit d’une sélection de «bons» mots, de l’utilisation de certaines notions, connotées positivement (ou négativement), dirigeant la pensée dans la direction voulue. Le moyen pour contrecarrer cela est la vigilance. Il est nécessaire d’observer attentivement ses propres réflexions. Ce à quoi on pense le plus se fixe dans la pensée: «Alors, pensons plus souvent à la paix.» Il a terminé sa présentation, suivie d’une standing-ovation.     •

 

Commémoration de vingtième anniversaire de la guerre de l’OTAN contre la République fédérale de Yougoslavie

Curieusement baptisée “Opération Force alliée”, la guerre de l’OTAN contre la République fédérale de Yougoslavie, certes en voie de dislocation, a duré 78 jours, du 23 mars au 10 juin 1999.

Décidée à la suite de l’échec des pourparlers entre les indépendantistes kosovars et la Yougoslavie, cette guerre se traduisit par le bombardement de la Serbie, principalement par les forces aériennes des EEUU, mais avec la participation active de la plupart des Etats membres de l’OTAN, à commencer par la Grande-Bretagne, la France, l’Italie, l’Espagne, le Canada, la Turquie, la Belgique, les Pays-Bas, le Danemark ainsi que l’Allemagne dont ce fut la première opération militaire à l’étranger depuis la IIe Guerre mondiale.

Pour les juristes indépendants, il ne fait guère de doute que cette guerre constitue une violation flagrante de la Charte des Nations unies, du droit international et même du ius in bello, car y furent utilisées des bombes à uranium appauvri qui continuent, vingt ans après, de causer souffrances et morts.

Cette guerre déboucha sur la proclamation de l’indépendance du Kossovo reconnue par un grand nombre d’Etats mais contestée par beaucoup d’autres. On en ignore souvent une autre conséquence, à savoir l’implantation au Kossovo par les EEUU d’une base militaire gigantesque puisqu’elle occupe une superficie de 3,865 km2, soit nettement plus que celle du Grand duché de Luxembourg (2’586 km2).

Pour commémorer ce vingtième anniversaire d’une guerre qui fut la première d’une série d’entreprises similaires déclenchées ailleurs dans le monde par le EEUU, une Conférence internationale pacifiste intitulée “Ne jamais oublier : favoriser la paix et la prospérité au lieu de la guerre et la pauvreté”, s’est tenue à Belgrade sous la présidence de Zivadin Jovanovic qui fut ministre des affaires étrangères de Yougoslavie de 1998 à 2000. Cette conférence rassembla plus de deux cents personnalités issues d’une trentaine de pays.

Le journal suisse Horizons et débats consacre, dans son numéro du 15 avril 2019, plusieurs article à cette manifestation et à cet anniversaire. Nous en reproduisons trois ci-après.

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Editorial

par Erika Vögeli

Source : Horizons et débats, Zurich, 15 avril 2019-04-18https://www.zeit-fragen.ch/fr/editions/2019/n-9-15-avril-2019/editorial.html

 

«Horizons et débats» a toujours condamné la guerre de l’OTAN dans les Balkans – comme toutes les autres guerres avant et après 1999 – et a constamment remis en question les reportages présentés dans les médias. Les conflits doivent être traités à la table de négociation, toute solution doit respecter tant le droit international et le droit des peuples à l’autodétermination ancré dans les pactes internationaux que les droits de l’homme des populations concernées. Concernant la vie de tous les habitants de cette seule et unique planète sur laquelle nous et les générations futures veulent vivre, nous avons toujours eu le souci d’attirer l’attention sur les crimes de guerre commis dans toutes ces guerres à l’aide d’armes qui, outre les dévastations immédiates, détruisent ou compromettent à long terme la vie des personnes touchées et leurs moyens de subsistance.
La devise de la conférence pour la 20e commémoration de la guerre d’agression de l’OTAN contre la République fédérale de Yougoslavie, «Agression de l’OTAN: ne jamais oublier», est en ce sens une mission d’humanité au service de la paix.
Ne pas oublier les terribles conséquences de la guerre pour les peuples concernés – de toutes les guerres, mais aussi de l’agression contre la République fédérale de Yougoslavie, la première guerre sur sol européen après le «Plus jamais!» des deux guerres mondiales –, c’est ce que nous devons aux victimes, aux générations actuelles et futures, mais aussi à l’égard de la vérité et de notre conscience.
Comme pour toutes les guerres, cette guerre aussi, débuta avec de la propagande et de la manipulation pour tenter d’induire en erreur notre pensée et d’endormir notre conscience. Sous prétexte d’agir au nom des droits de l’homme, les droits les plus fondamentaux de la population de ce pays ont été bafoués. Le droit international, la Charte des Nations Unies, les accords internationaux – tout fut ignoré au service des intérêts du pouvoir d’un «nouvel ordre mondial» proclamé.
Quiconque ne veut pas, en tant qu’être humain, se faire prendre ses pensées et ne veut pas s’orienter uniquement sur des «narratifs», mais aussi sur les faits et les sources, connaît aujourd’hui les mensonges ayant servi de prétexte à cette guerre-ci.
Le soir précédant la Conférence de Belgrade, on proposa aux participants déjà présents de s’imprégner de l’exposition de photos des 78 jours de bombardement de l’OTAN et de ses conséquences pour la population et le pays. Ce sont – comme toutes les images de guerre – des photos d’horreur, de souffrance humaine, de destruction volontaire posant sans cesse la question au spectateur: Pourquoi? Pourquoi les gens font-ils cela? Quiconque s’est déjà penché sur cette question se souviendra de la photo de la fillette vietnamienne, qui, en 1961, brûlée par du Napalm, court vers le spectateur. Comme celle-là, ces photos crient aussi dans la conscience du spectateur: «Qu’ai-je fait, qu’est-ce que nous vous avons fait?»
Au cours des deux jours de cette réunion, 78 orateurs ont exprimé de manières très diverses les raisons pour lesquelles cette guerre et ses victimes ne doivent pas être oubliées, pourquoi un tel oubli ouvre la voie à de nouvelles guerres et de nouvelles injustices, et comment l’un des dangers pour l’humanité aujourd’hui réside dans le manque d’interpellation des véritables responsables à assumer leurs responsabilités.
Ces raisons nous rappellent de quelle manière cette première guerre d’agression sur sol européen après 1945 à été préparée sans mandat du Conseil de sécurité des Nations Unies: avec des mensonges hasardeux, une déformation indescriptible de l’histoire, une diabolisation et un pilonnage médiatique – contre la Charte de l’ONU, les accords et traités internationaux, contre les rapports contraires présentés par d’hauts responsables de l’OSCE et contre les enquêtes ayant déjà démenti la rhétorique belliciste. Les participants se sont également mis d’accord sur la dimension géopolitique de l’ensemble – ce n’étaient pas des préoccupations «humanitaires», mais des objectifs géostratégiques très concrets poursuivis avec une brutalité inouïe.
Des paroles claires ont été prononcées par les représentants officiels de la Serbie. Alors que les autorités avaient été très prudentes au cours des années écoulées, on entend à l’heure actuelle des paroles beaucoup plus claires et plus explicites. L’actuel ministre serbe de la Défense, Aleksandar Vulin, par exemple, a qualifié l’objectif de guerre de tentative de faire disparaître la nation serbe, biologiquement et historiquement – biologiquement en ce qui concerne les armes utilisées, historiquement avec la tentative d’anéantissement de nombreux biens culturels historiques et de la dignité de la population de ce pays.
Bien que les représentants de la protection NBC de l’armée serbe aient déjà discuté des conséquences des munitions à l’uranium tirées en Serbie et au Kosovo à l’occasion de la 10e commémoration des bombardements. La pertinence de cette question était visible et clair pour tous les participants: les conséquences au sein de la population sont évidentes suite à la sérieuse augmentation des cancers et des décès, et la population demeure bien consciente des raisons de cette évolution.
Fulvio Grimaldi, journaliste italien de 85 ans, documentaliste et correspondant de guerre de longue date, entre autres à la Télévision italienne, a parlé de la dimension historique et culturelle: sur les théâtres de guerre du monde, il a observé comment, très souvent, les premières choses détruites sont les biens culturels afin de s’attaquer à l’identité culturelle des peuples. La politique de pouvoir de la globalisation ne supporte pas l’identité culturelle. Selon Grimaldi, il lui faut une «identité amorphe, n’ayant rien à voir avec une réelle identité».
Les sentiments et la pensée déterminent l’action humaine. Des informations authentiques et l’approfondissement d’une réflexion sur les évènements – par exemple ici en Serbie – engendrent une ouverture pleine de compassion envers autrui et contribuent au développement d’une culture de paix en soi et envers l’Humanité.