Reporters sans frontières contre la liberté de la presse ?

par Ivo Rens

Le Club suisse de la presse dirigé par Guy Mettan, qui organise chaque année quantité de débats, en a prévu un le mardi 28 novembre au sujet des “Casques blancs” qui se sont manifestés à Alep avant sa reprise par l’Armée arabe syrienne à la fin de l’an dernier.
Rendus populaires par un film britannique “oscarisé”sorti en 2016, les Casques blancs ont été couverts d’éloges par les médias occidentaux, ce qui leur a valu des distinctions et même d’être présentés comme candidats au Prix Nobel de la Paix.
Toutefois, des témoins et plusieurs auteurs ont mis en cause leur rôle au service, non point de la protection civile des habitants d’Alep, mais de la respectabilité des insurgés terroristes soutenus notamment par les Etats-Unis, la Grande-Bretagne et la France.
Le Club suisse de la Presse a invité à animer ce débat trois personnalités dont une, Vanessa Beeley, est une journaliste connue pour avoir dénoncé l’imposture des “Casques blancs” et deux autres dont les avis sur la question nous sont inconnus.
Curieusement, l’ONG Reporters sans frontière a adressé une lettre au vitriol à Guy Mettan, mettant en cause la “soi-disant journaliste” Vanessa Beeley et l’un des deux autres participants au débat. Ce qui frappe dans la lettre de Reporters sans frontières, c’est non seulement sa virulence – il demande l’annulation du débat – mais aussi le style “novlangue” qui reprend la terminologie des médias français lesquels parlent constamment du “régime syrien” en lieu et place du Gouvernement syrien.
Nous reproduisons ci-après la lettre de Reporters sans frontière et la réponse de Guy Mettan qui maintient l’organisation de ce débat, au nom de la liberté de la presse.

Ivo Rens 24 novembre 2017

 

The Geneva Press Club – Club suisse de la Presse,
has the pleasure to invite the international press, the Swiss press
and its members to a film projection and a conference entitled :

« They don’t care about us”.
White Helmets true agenda

With

Vanessa Beeley
Independent investigative journalist and photographer
from Great Britain specializing in the Middle East.
Associate editor at 21st Century Wire.

Richard Labévière
French journalist specializing in the Middle East and international terrorism,
editor of the internet portal “Proche et Moyen Orient”

Prof. Marcello Ferrada De Noli
Chairman of the NGO Swedish Doctors for Human Rights,
editor of the online magazine The Indicter

Tuesday, November 28th 2017 at 3 p.m.
« La Pastorale » Route de Ferney 106, 1202 Genève
(Bus 5 – Direction : Aéroport – Arrêt : Intercontinental)
The “White Helmets” organization acting in Syria is hailed as heroes in some countries, and the West provides millions of dollars to these so-called saviors. However, residents of Aleppo (Syria) claim that “White Helmets” care only about money and saving rebels, but not civilians. People from Fua and Kafraya confirm allegiance of “White Helmets” to world recognized terrorist organizations like Jabhat an-Nusra or Al-Qiada and testimony “White Helmets” participation in public executions. The videos that this organization produces are astounding Internet-users all over the world.

The briefing, according to the speakers, is designed to give « a clear view on what is the real agenda of these Hollywood so called “first responders” who received an Oscar for their performance ».

 

La lettre de RSF adressée à Guy Mettan
Genève, le 23 novembre 2017,
Monsieur le Directeur, cher Monsieur,
Nous avons eu connaissance de l’événement organisé par le Club suisse de la Presse le 28 novembre prochain: «They don’t care about us». About white helmets true agenda.» Nous avons également été interpellés sur notre «soutien» à cette conférence, le nom de notre organisation apparaissant dans la liste des membres médias.
Nous nous dissocions totalement de cet événement et ne souhaitons en aucune manière être associés à une conférence qui accueille une soi-disant journaliste, Madame Vanessa Beeley,qui justifie l’utilisation de la torture par le régime syrien afin de le préserver. Quand bien même elle n’a jamais été publiée dans un média indépendant, il est étonnant qu’elle soit référencée au moins deux cents fois dans les médias russes de propagande (SputnikNews, Russia Today).
De plus, il est pour le moins inacceptable d’inviter Monsieur Marcello Ferranda De Noli, président de Swedish Doctors for Human Rights, une association qui, selon nos informations, agit comme un outil de propagande russe. Il est probable que vous n’avez pas eu connaissance de ces éléments d’information, nous tenons le cas échéant les liens utiles à cet effet.
Quoi qu’il en soit, nous vous invitons à renoncer à ce projet qui portera atteinte à l’image du Club suisse de la Presse. Selon votre décision, nous nous réservons l’opportunité d’étudier de conserver notre carte de membre.
Dans l’attente de vos nouvelles, nous vous adressons, Monsieur le Directeur, cher Monsieur, nos salutations les meilleures,
Gérard Tschopp et Christiane Dubois

Réponse de Guy Mettan
La réponse de Guy Mettan à Reporters sans frontières
Chère Madame,
Cher Monsieur,
J’ai bien reçu votre courrier qui a retenu toute mon attention.
En ma qualité de membre fondateur de Reporters sans frontières aux côtés de François Gross dans les années 1980, je dois avouer que j’ai été atterré par sa teneur. Je peux comprendre que le fait de donner la parole à des voix dissidentes puisse susciter de la réprobation. Mais de là à exiger l’annulation de cette conférence de presse, il y a un pas dont je n’aurais jamais pensé que vous puissiez le franchir.
D’une part, cela me semble une atteinte grave à la liberté d’expression et en totale contradiction avec la «liberté d’informer et d’être informé partout dans le monde» que RSF prétend défendre dans sa charte et qui figure en toutes lettres sur votre papier à en-tête. Cela reviendrait ensuite à prendre les journalistes et les rédacteurs en chef pour des imbéciles incapables d’analyser les faits et les arguments qu’on leur présente et de se forger une opinion par eux-mêmes.
Par ailleurs, depuis 20 ans que j’exerce mes fonctions au Club suisse de la presse, j’ai toujours été soumis à des pressions afin d’empêcher des gens de s’exprimer. Mais jusqu’ici ces pressions sont toujours venues de régimes autoritaires ou dictatoriaux, tels que la Chine, l’Arabie saoudite, l’Egypte ou le Bahrein. C’est la première fois qu’une organisation de défense des journalistes d’un pays démocratique m’adresse une telle demande. Il va sans dire que je ne peux y donner suite. Ce serait déshonorer un métier qui, je l’espère, est toujours le vôtre.
Plutôt que de pratiquer la censure, je ne peux donc que vous proposer de participer à cette conférence de presse, comme je l’ai d’ailleurs suggéré aux partisans des Casques blancs, et de poser les questions que vous jugerez utiles aux intervenants. Pour ma part, fidèle à l’esprit d’ouverture et de recherche de la vérité qui caractérise le Club suisse de la presse depuis sa fondation, je suis naturellement prêt à accueillir une rencontre de presse avec les organisations qui soutiennent les Casques blancs afin qu’ils puissent faire valoir leur point de vue. Mais ils n’y ont pas donné suite pour l’instant.
Vous me permettrez de ne pas vous répondre en ce qui concerne les attaques personnelles que vous avez adressées à notre consœur Vanessa Beeley et à M. De Noli. Elles sont indignes du journalisme.
Enfin, je vous transmets par courrier séparé quelques-uns des innombrables messages de soutien que je reçois d’un peu partout dans le monde et qui me confortent dans la conviction que la liberté d’expression est désormais davantage menacée chez nous que chez les «autocrates» que vous prétendez dénoncer.
Avec mes messages confraternels
Guy Mettan

La France doit-elle signer le Traité d’interdiction des armes nucléaires ?

Jean-Marie Matagne

Docteur en Philosophie
Président de l’Action des Citoyens pour le Désarmement Nucléaire (ACDN)
Publié le 16 novembre 2017

Source : http://www.acdn.net/spip/spip.php?article1099&lang=fr

La question se pose évidemment, au moment où le prix Nobel de la Paix est attribué à ICAN pour son action en faveur du Traité, et où une nouvelle guerre de Corée se profile sur fond de menaces nucléaires.
Quand on est partisan de l’abolition des armes nucléaires, comme l’est ACDN depuis sa fondation en 1996, la réponse semble elle aussi évidente. Mais quand on signe ou qu’on approuve un traité, il faut commencer par en lire le texte. Et là, la réponse cesse d’être évidente.

 

Une interdiction quasi-universelle

Les armes nucléaires sont des armes barbares, criminelles, elles doivent être bannies de la planète. Leur interdiction, comme celle des armes biologiques et chimiques, est un impératif absolu, catégorique, dirait Kant. A priori, donc, la France, comme les autres Etats qui en sont dotés, devrait signer le traité d’interdiction adopté par 122 Etats le 7 juillet 2017 à New York, et aujourd’hui ouvert à la signature de tous les Etats.

Les interdictions frappant ces armes selon le traité sont quasiment exhaustives. Un Etat qui le signe s’engage à « ne jamais, en aucune circonstance », les « mettre au point, mettre à l’essai, produire, fabriquer, acquérir de quelque autre manière, posséder ou stocker », à ne jamais transférer ces armes à qui que ce soit, ni en accepter de qui que ce soit, ni les employer ou menacer de les employer, ni autoriser leur implantation sur son territoire ou en tout lieu sous sa juridiction, ni aider quiconque ou se faire aider par quiconque à enfreindre ces interdictions.

On ne peut que s’en féliciter, et féliciter à la suite du comité Nobel les promoteurs du Traité : ICAN, ONG, dirigeants et diplomates d’Etats non-nucléaires ayant soutenu l’initiative.

Pourtant, le Traité comporte de graves défauts, qu’on ne peut passer sous silence. Nous nous limiterons aux quatre principaux.

 

  1. Une stupéfiante lacune

La première faille du Traité est manifestement passée inaperçue de ses rédacteurs comme de ses lecteurs.

En effet, dans son préambule, il énumère tous les « effets catastrophiques » des armes nucléaires qui justifient de les interdire : leurs « répercussions profondes sur la survie de l’humanité, l’environnement, le développement socio-économique, l’économie mondiale, la sécurité alimentaire et la santé des générations actuelles et futures », le fait qu’elles « touchent de manière disproportionnée les femmes et les filles, notamment en raison des effets des rayonnements ionisants » (l’ambassadrice d’un Etat africain a justement critiqué, mais en vain, ce sexisme à rebours supposant que la radioactivité n’atteint pas les hommes et les garçons, ou alors de manière raisonnable…), et enfin le fait qu’elles entraînent « des souffrances et des dommages inacceptables subis par les victimes de l’emploi d’armes nucléaires (hibakushas) et par les personnes touchées par les essais d’armes nucléaires ».

Mais il oublie purement et simplement de parler du premier et du pire de leurs effets : les milliers, les dizaines, les centaines de milliers de morts qu’une seule de ces armes est capable de faire. Pour un peu, il aurait déploré la chute probable des cours de la Bourse en cas d’explosion nucléaire. Mais pas un mot pour ses victimes immédiates et définitives, mortes pour la plupart dans des souffrances atroces. Les souffrances des survivants d’Hiroshima et de Nagasaki sont bien prises en compte, pas celles des défunts. Little Boy et Fat Man les ont liquidés, le traité n’en parle pas, n’y pensons plus. Ce sont pourtant ces victimes innombrables et indifférenciées, hommes, femmes, enfants, vieillards, civils et combattants, qui font de ces armes monstrueuses des armes de massacre, de crime de guerre, de crime contre l’humanité, et qui les rendent totalement, irrémédiablement inacceptables. Oui, même quand la survie d’un Etat est en jeu.

Faut-il donc être porte-parole du Gouvernement et s’appeler Alain Peyrefitte, pour oser la question qu’il posa au général de Gaulle, à l’issue du Conseil des Ministres du 4 mai 1962 : « Des centaines de milliers de morts, des femmes, des enfants, des vieillards carbonisés en un millième de seconde, et des centaines de milliers d’autres mourant au cours des années suivantes dans des souffrances atroces, n’est-ce pas ce qu’on appelle un crime contre l’humanité ? » (« Le Général lève les bras. Ce n’est pas son problème. »)

L’étrange silence du Traité à ce sujet résulte sans doute, pour une part, de l’approche « humanitaire », sociologique, juridique, idéologique, qui inspire le Traité. Paradoxe : il manque… d’humanité. Ces armes ont des « conséquences catastrophiques sur le plan humanitaire » : leur ampleur ne permettra pas, notamment, de « gérer la catastrophe ». C’est vrai. Mais c’est peu dire.

Corollaire : le Traité néglige de les fustiger comme criminelles par essence. Il aurait pu s’inspirer de la résolution 1653 XVI de l’Assemblée générale de l’ONU en date du 24 novembre 1961, selon laquelle « tout Etat qui emploie des armes nucléaires et thermonucléaires doit être considéré comme violant la Charte des Nations Unies, agissant au mépris des lois de l’Humanité et commettant un crime contre l’Humanité et la civilisation. » Mais non, il ne reprend pas cette stigmatisation à son compte. Il se borne à citer (§ 13 du Préambule) « la première résolution de l’AG de l’ONU, adoptée le 24 janvier 1946, et les résolutions ultérieures qui appellent à l’élimination des armes nucléaires ».

Or, que dit cette résolution, adoptée à Londres en janvier 1946 par la cinquantaine d’Etats membres de l’ONU à l’époque ? Pratiquement rien. Elle crée une « Commission chargée d’étudier les problèmes soulevés par la découverte de l’énergie atomique », composée d’un représentant de chacun des Etats membres du Conseil de sécurité, plus un représentant du Canada, et lui fixe pour objet de présenter au dit Conseil de sécurité des propositions en vue
« a) de développer, entre toutes les nations, l’échange de renseignements scientifiques fondamentaux pour des fins pacifiques ;
« b) d’assurer le contrôle de l’énergie atomique dans la mesure nécessaire pour assurer son utilisation à des fins purement pacifiques ;
« c) d’éliminer, des armements nationaux, les armes atomiques et toutes autres armes importantes permettant des destructions massives. »
d) (…)

Bref, la résolution exprime bien le refus des armes de destruction massive en général, mais rien qui stigmatise les armes nucléaires pour leurs effets inhumains. Et déjà, elle promeut l’illusoire distinction, qui caractérisera le Traité de Non-Prolifération, entre les mauvais usages (militaires) de l’énergie nucléaire et les bons, qu’elle encourage à diffuser « à des fins pacifiques ». Cette diffusion est en fait son premier et principal objet.

Notons qu’en janvier 1946 seuls les Etats-Unis étaient censés avoir des armes atomiques : le premier essai soviétique aura lieu le 29 août 1949. En déclarant vouloir éliminer ces armes « des armements nationaux », au pluriel, l’Assemblée Générale de l’ONU présumait donc déjà qu’elles allaient devoir proliférer… Il fallait bien qu’elles prolifèrent, n’est-ce pas, pour qu’on puisse travailler à les éliminer. Curieux, non ?

 

  1. Une contradiction flagrante

J’ai dit plus haut que les interdictions du Traité étaient quasiment exhaustives. Quasiment, mais pas tout-à-fait. Et l’exception est de taille. Jugez plutôt.

Après avoir dit à l’article 1er qu’un Etat-partie s’engage « à ne jamais, en aucune circonstance » enfreindre ses interdictions, le Traité accorde aux Parties, à l’article 17, un « droit de retrait » sous trois conditions : 1°) faire précéder son retrait d’un préavis de 12 mois ; 2°) exposer les « événements extraordinaires » qui, menaçant ses « intérêts suprêmes », justifient à ses yeux ce retrait ; et 3°) s’il est, au moment du retrait, en conflit avec un ou plusieurs autres Etats, continuer de respecter jusqu’à la fin du conflit toutes les interdictions auxquelles il était soumis précédemment (dont bien sûr celle d’employer ou de menacer d’employer des armes nucléaires). Cf. Annexe A 

Ainsi, à supposer que, dans les circonstances « extraordinaires » qui ont motivé son retrait, cet Etat ait la patience, si ce n’est la bêtise, de respecter un traité dont il n’est plus partie prenante justement parce qu’il l’empêchait de défendre ses « intérêts suprêmes », il pourra, une fois le conflit terminé, se procurer des armes nucléaires et en user comme bon lui semble.

Cet article 17 revient à invalider tout le reste du Traité. D’un côté, celui-ci affirme que les armes nucléaires sont totalement et définitivement interdites à tous les Etats qui l’auront signé et ratifié. Mais d’un autre côté, il suffira que l’un d’eux invoque des circonstances « extraordinaires » pour qu’il puisse, sans même être contesté car rien de tel n’est prévu, s’en affranchir et se construire au bout d’un an, ou reconstruire s’il en avait déjà eu un, un arsenal nucléaire qu’il pourra utiliser lors d’un prochain conflit, puisqu’il ne sera plus tenu par les interdits du Traité. Ce sera d’autant plus avantageux pour lui que les autres Etats Parties au Traité resteront, eux, soumis aux interdits.

Dans son avis consultatif remis à l’ONU le 8 juillet 1996, la Cour Internationale de Justice (CIJ) avait jugé (Point E) que « la menace ou l’emploi d’armes nucléaires serait généralement (je souligne) contraire aux règles du droit international applicable dans les conflits armés, et spécialement aux principes et règles du droit humanitaire », mais que « au vu de l’état actuel du droit international, ainsi que des éléments de fait dont elle dispose, la Cour ne peut cependant conclure de façon définitive que la menace ou l’emploi d’armes nucléaires serait licite ou illicite dans une circonstance extrême de légitime défense dans laquelle la survie même d’un Etat serait en cause. »
Commentant en 1996 l’avis de la Cour Internationale de Justice auquel il avait lui-même contribué, le juge français M. Guillaume, l’un des 14 juges de la CIJ, en déduisait que, par cet avis, la Cour avait reconnu que « dans ces circonstances extrêmes, (…) le droit ne fournit aucun guide aux Etats. Mais si le droit est muet dans ce cas, les Etats, dans l’exercice de leur souveraineté, demeurent libres d’agir comme ils l’entendent. Dès lors il résulte implicitement, mais nécessairement du paragraphe 2 E de l’avis de la Cour, que les Etats peuvent recourir à ‘’la menace ou à l’emploi des armes nucléaires dans une circonstance extrême de légitime défense dans laquelle la survie même d’un Etat serait en cause’’. En reconnaissant un tel droit, la Cour a reconnu par là-même la licéité des politiques de dissuasion. »

Par ce raisonnement imparable, il faut admettre qu’en accordant aujourd’hui pour les mêmes raisons un droit de retrait à ses Parties, le Traité d’interdiction a, lui aussi, « reconnu par là-même la licéité des politiques de dissuasion ». Aujourd’hui, en dépit du Traité, à cause de son article 17, la Cour ne pourrait rien changer à sa conclusion. Nous n’avons pas progressé d’un iota dans la formulation des normes du droit international. Car c’est précisément pour ce type d’événements exceptionnels que ces armes sont faites, à en croire les partisans de la dissuasion, notamment français. Le fait d’admettre que de telles circonstances puissent affranchir un Etat, pour assurer sa survie, de l’interdit qu’il a souscrit, leur suffit.

Dès lors pourquoi un Etat nucléaire s’engagerait-il dans le Traité ? Pour en sortir trop tard, lorsqu’il aurait besoin de ces armes dans des circonstances « extraordinaires » qui, soit existent déjà, soit peuvent se présenter à tout moment ? Par exemple, pourquoi M. Kim Jung-un renoncerait-il à ses armes nucléaires, quand M. Trump le menace d’anéantir avec le même type d’armes toute la population nord-coréenne ? Cette menace n’est-elle pas déjà, en soi, un « événement extraordinaire », à plus forte raison lorsqu’elle s’accompagne de concentrations et de manoeuvres militaires au large des côtes nord-coréennes ? La dissuasion nucléaire de la Corée du Nord ne se trouve-t-elle pas, de fait, légitimée par le Traité d’interdiction ?

Comme on voit, le « droit de retrait » revient à autoriser tout Etat doté d’armes nucléaires à les conserver, en vertu du droit de « légitime défense » que le Traité lui concède. C’eût été pratiquement impossible s’il les avait d’abord caractérisées comme « armes de crime contre l’humanité ». On mesure ici tout le poids et les effets pervers du silence relevé plus haut.

L’absurdité va même encore plus loin. Imaginons le scénario suivant, entre deux Etats dotés d’armes nucléaires, l’un bon, l’autre méchant. (Toute similitude avec des faits réels serait pure coïncidence.) L’Etat de bonne volonté est prêt à désarmer de bonne foi mais craint de se faire agresser, une fois qu’il aura éliminé ses armes, par un voisin avec lequel il a un différend et qui conserverait les siennes. Il n’est guère enclin, naturellement, à adhérer au Traité. Mais son voisin, aussi habile que malintentionné, se sert du Traité pour l’amener à y adhérer quand même : il affiche sa volonté de désarmer, adhère au Traité, propose pour lui-même un plan d’élimination supérieur à un an –c’est pratiquement inévitable- et plus long que celui de notre Etat sincère. Quand celui-ci n’a plus d’armes, le voisin surprend tout le monde : il annonce son retrait. Notre brave Etat s’inquiète, la tension monte, mais au 366e jour, les deux Etats ne sont pas encore en conflit. C’est alors que le voisin rusé lui déclare la guerre et l’écrase en toute légalité, puisqu’il a respecté la procédure et le délai, avec les bombes atomiques qui lui restent… Le plus probable est toutefois que notre Etat sincère, pas complètement naïf, a vu venir le coup et a, lui aussi, invoqué son droit de retrait. Mais il l’a fait après l’autre, et alors qu’il n’avait plus aucune arme, ce qui l’obligeait à en reconstruire au plus vite, si toutefois il le pouvait encore. C’est donc lui désormais le méchant, puisqu’il a enfreint le Traité en tentant de réarmer sans attendre 12 mois. Si son voisin l’écrase, somme toute, il l’aura mérité. Tels sont les paradoxes d’un traité alliant une interdiction incomplète des armes nucléaires à une élimination unilatérale. Nous y reviendrons.

L’invraisemblable contradiction entre l’article 17 et le reste du Traité, ainsi que l’imbroglio qui en résulte, auraient pourtant pu être évités, soit par l’abrogation pure et simple de l’article accordant un droit de retrait –ce qui posait néanmoins quelques problèmes juridiques- soit en subordonnant l’exercice de ce droit à une condition tout autre que la seule invocation, par l’Etat concerné, de circonstances exceptionnelles menaçant sa survie. Bien que les négociations du Traité, sur ce point comme sur d’autres, se soient déroulées à huis clos, hors la présence des représentants de la société civile, on croit savoir que la majorité des délégués des Etats étaient conscients de cette contradiction, et favorables à l’abrogation de l’article 17, également souhaitée par ICAN. Mais la présidente de la Conférence, sans doute par souci d’atteindre au consensus, et son staff juridique, ont préféré suivre l’avis de la minorité. Je reviendrai plus loin sur l’autre éventualité – admettre la possibilité d’un retrait, mais pour un tout autre motif – qui ne fut malheureusement pas prise en considération.

 

  1. Un blanc-seing aux lobbies nucléaires

Dans son préambule, au § 17, le Traité « réaffirme » « qu’il existe une obligation de poursuivre de bonne foi et de mener à terme des négociations conduisant au désarmement nucléaire dans tous ses aspects, sous un contrôle international strict et efficace. » Ce sont les termes mêmes de la conclusion de la CIJ, qui reprennent eux-mêmes ceux de l’article 6 du TNP. Cf. Annexe B. 

Le Traité d’interdiction aurait pu en rester là pour asseoir sa volonté d’interdire les armes nucléaires. Mais non. Dans le paragraphe suivant, il rend un hommage appuyé au TNP, « réaffirmant également que la mise en œuvre intégrale et effective du Traité sur la non-prolifération des armes nucléaires, pierre angulaire (je souligne) du régime de non-prolifération et de désarmement nucléaires, est indispensable pour favoriser la paix et la sécurité internationales ».

Que le TNP ait été la « pierre angulaire du régime de non-prolifération et de désarmement nucléaires », c’est une contre-vérité, un mensonge historique, comme j’ai eu l’occasion de le dire et, je crois bien, de le démontrer à Genève devant le Groupe de Travail spécial de l’ONU. Cf. A/AC.286/NGO/31 : « Echapper au double jeu du TNP »

Mais le Traité d’interdiction va encore plus loin, au § 21 du Préambule, en « soulignant qu’aucune disposition du présent Traité ne sera interprétée comme portant atteinte au droit inaliénable (je souligne) de tous les États Parties de développer la recherche, la production et l’utilisation de l’énergie nucléaire à des fins pacifiques, sans discrimination ». Avec l’affirmation de ce « droit inaliénable », bien dans la ligne du TNP et, avant lui, de la première Résolution de l’ONU à laquelle le Traité se réfère explicitement, nous ne risquons pas de nous affranchir de la tutelle mortifère des lobbies nucléaires. Les radiations ionisantes « disproportionnées » qui affecteraient les femmes et les filles en cas de bombardement atomique seront désormais interdites, certes, mais elles pourront continuer à les menacer quotidiennement en toute légitimité, de Tchernobyl à Fukushima en passant par La Hague ou Sellafield, et bien sûr en cas de catastrophe nucléaire civile. Comme me le disait à New York la déléguée de la Croix Rouge Internationale, « l’énergie atomique ne nous pose aucun problème ». Comme on voit, elle n’en pose pas non plus au Traité d’interdiction. A nous, si. Cf. A/CONF.229/2017/NGO/WP.48

Je l’ai écrit et j’ai aussi pu le dire le 30 mars 2017 aux diplomates réunis à New York pour la première session des négociations, grâce à la présidente de la Conférence, qui nous avait offert à tous, représentants des Etats et de la société civile, une journée imprévue de libre discussion ; grâce au vice-président, ambassadeur d’Autriche, qui présidait la séance et m’a inscrit sur sa liste d’intervenants ; grâce enfin à l’ambassadeur du Chili, autre vice-président de la Conférence, qui me prêta son siège après que les représentant(e)s officiel(le)s de la « société civile » m’eurent refusé tout accès aux micros. J’ai malheureusement été seul à alerter les négociateurs quant au risque que fait peser sur l’humanité ce « droit inaliénable » proclamé et propagé par le TNP.

Est-il possible que nous appelions la France à signer un traité qui proclame et accorde à l’industrie nucléaire un « droit inaliénable » à polluer la planète pour l’éternité, sous prétexte que cette pollution radioactive se fait « pacifiquement » ? Pour ma part, je dis non.

 

  1. L’abolition renvoyée aux calendes grecques

Le Traité a beau dire qu’il est « nécessaire d’éliminer complètement ce type d’arme, seul moyen de garantir que les armes nucléaires ne soient plus jamais utilisées » (Préambule, § 2) et qu’il vise « l’élimination complète des armes nucléaires » -c’est le titre de l’article 4 et c’est redit à l’article 8-, il n’a rien prévu pour amener les Etats nucléaires à négocier l’élimination de leurs armes par un accord mutuel et général. C’était pourtant son objectif initial : établir un « instrument juridiquement contraignant » pour « assurer le progrès des négociations de désarmement nucléaire multilatéral ».

Le Traité a seulement prévu pour ces Etats deux formules d’adhésion individuelle : soit un Etat nucléaire élimine d’abord ses armes, le fait constater, adhère au Traité et négocie avec l’AIEA un accord de garanties ; soit il adhère au Traité et présente, au plus tard 60 jours après son adhésion, « un plan juridiquement contraignant et assorti d’échéances précises en vue de l’abandon vérifié et irréversible de son programme d’armement nucléaire, qui comprend l’élimination ou la reconversion irréversible de toutes les installations liées aux armes nucléaires ». Mais dans les deux cas, cette démarche est unilatérale et totalement déconnectée du fait que les autres Etats nucléaires conservent ou non leurs arsenaux et s’engagent ou non dans un processus d’élimination. La participation de chaque Etat nucléaire tient donc uniquement à sa bonne volonté, son bon sens s’il en a, et sa générosité. L’article 12 intitulé « Universalité » tient en moins de trois lignes et ne concerne, pour le moment, que les Etats non-nucléaires : « Chaque Etat Partie encourage les Etats non parties au présent Traité à le signer, à le ratifier, à l’accepter, à l’approuver ou à y adhérer, dans le but de susciter la participation de tous les Etats au présent Traité. » A vot’ bon cœur, m’sieurs dames !

Le problème est que les Etats nucléaires n’ont pas bon cœur. Pas un n’a jugé bon de prendre part à la négociation du Traité. Dans un premier temps, pourtant, trois d’entre eux, et non des moindres (Chine, Inde et Pakistan), avaient laissé ouverte la possibilité de le faire, en s’abstenant de voter, le 27 octobre 2016, contre la résolution L41 qui convoquait en 2017 la conférence chargée de négocier un « instrument juridiquement contraignant pour interdire les armes nucléaires et aboutir à leur complète élimination ». Un quatrième avait même voté pour : la Corée du Nord ! C’était compter sans les trois plus farouches opposants au traité : France, Etats-Unis, Royaume Uni, qui ont réussi à entraîner les autres dans leur opposition.

Le 7 juillet 2017, à l’instant même où le Traité était adopté, ils déclaraient : « Nous n’avons pas l’intention de le signer, de le ratifier, ni de jamais en devenir partie. Par conséquent, il n’y aura aucun changement dans les obligations de nos pays en matière d’armes nucléaires. Par exemple, nous n’accepterions aucune allégation basée sur ce traité ni aucune modification du droit coutumier international qu’il prétendrait développer. Il est important de noter que les autres Etats possédant des armes nucléaires et presque tous ceux qui se reposent sur la dissuasion nucléaire n’ont pas pris part non plus aux négociations. Cette initiative méconnaît clairement les réalités du contexte sécuritaire international. L’adhésion au Traité d’interdiction est incompatible avec la politique de dissuasion nucléaire, qui a été essentielle pour préserver la paix en Europe et en Asie du Nord depuis plus de 70 ans. Une prétendue interdiction des armes nucléaires ne tenant aucun compte des problèmes de sécurité qui continuent à rendre nécessaire la dissuasion nucléaire ne peut aboutir à l’élimination d’une seule arme nucléaire et n’améliorera la sécurité d’aucun pays, ni la paix et la sécurité internationales. »

Il existait pourtant une alternative à ce dialogue de sourds. C’était de tenir compte, même si on ne la partageait pas, de la préoccupation majeure des partisans de la dissuasion : ne pas désarmer si les autres ne le font pas aussi.

J’ai personnellement suivi de bout en bout et soutenu avec ACDN le processus diplomatique ayant conduit au Traité, depuis la conférence de Vienne de décembre 2014 sur « l’impact humanitaire des armes nucléaires » jusqu’aux négociations de New York en 2017, en passant par Genève et le groupe de travail de 2016. Simple militant, je suis intervenu à plusieurs reprises, par écrit et oralement, pour tenter d’éviter certains pièges. Le 22 juin 2017, alors que les questions du droit de retrait et de l’universalité du Traité étaient publiquement sur le tapis, j’ai remis en mains propres à la présidente de la Conférence, Elayne Whyte-Gomez, ambassadrice du Costa-Rica, et à plusieurs diplomates particulièrement actifs, dont l’un au moins a consulté son gouvernement à ce sujet, une proposition d’ACDN relative à la question : « Comment inciter les Etats nucléaires à rejoindre le traité d’interdiction ? » Cf. Annexe C.

La conclusion en était : « S’il ne veut pas rester lettre morte, le traité d’interdiction doit donc offrir aux Etats nucléaires la perspective d’un désarmement multilatéral, au moment même de leur adhésion. Cette éventualité, si elle est retenue, pourrait être incluse dans le traité, par exemple en point 6 ajouté à la proposition de l’Afrique du Sud relative à l’Article intitulé « Vers l’élimination des armes nucléaires » :
« Si un Etat Partie, croyant au rôle dissuasif de ses armes nucléaires contre une possible agression nucléaire de la part d’un autre Etat, subordonne son adhésion au traité d’interdiction à la perspective du désarmement nucléaire universel qu’exige ce traité de même que l’article 6 du TNP, il pourra se retirer du traité d’interdiction si, dans les 10 ans suivant son entrée en vigueur, l’ensemble des Etats nucléaires n’a pas adhéré au traité et/ou engagé un processus d’élimination concertée de ces armes. Ce sera le seul motif de retrait du traité susceptible d’être admis dans les conditions définies à l’article 18 : Durée et dénonciation du traité » (A l’époque, l’article 17 portait le numéro 18.)

Cette suggestion, évidemment amendable, ne fut retenue ni par la présidence de la Conférence, ni par le gouvernement qui en avait été saisi par son ambassadeur. Dommage. Elle aurait ouvert la voie au désarmement nucléaire multilatéral tant au niveau régional qu’au niveau mondial. Elle aurait satisfait les partisans du droit de retrait sans faire de ce dernier un « droit sacré de légitime défense », repoussé son exercice éventuel à dix ans ou plus : le temps pour les Etats nucléaires d’entreprendre « de bonne foi » et de faire aboutir les négociations sur l’élimination des armes nucléaires, le temps pour eux d’apprendre à s’en passer, et à se connaître. Elle aurait ébranlé le clientélisme des Etats « du parapluie ». Elle aurait arrimé l’interdiction des armes nucléaires à leur élimination, conformément à la feuille de route que l’Assemblée générale de l’ONU avait fixée le 7 décembre 2015 au groupe de travail à composition non-limitée (Open-Ended Working Group) de Genève « pour l’avancement des négociations sur le désarmement nucléaire multilatéral », objectif que le Traité a perdu de vue. Bref, elle aurait ouvert le chemin de l’abolition, sans laquelle le traité d’interdiction ne sera jamais qu’un coup d’épée dans l’eau, un chiffon de papier.

 

Mais que faire du Traité ? 

Quels que soient ses qualités et ses défauts, le Traité d’interdiction des armes nucléaires entrera, c’est certain, en vigueur d’ici peu : exactement 90 jours après que le 50e instrument de ratification sera parvenu au secrétaire général de l’ONU, son dépositaire. Cependant, il ne s’imposera qu’à des Etats qui n’ont pas d’armes nucléaires et y ont déjà renoncé au titre du TNP ; il ne s’imposera à aucun de ceux qui en possèdent, en hébergent, ou croient pouvoir s’abriter sous le « parapluie » d’un pays qui en a.

Les gouvernements des Etats nucléaires, toujours acquis au discours de la dissuasion, ne le signeront pas (sauf peut-être Jeremy Corbyn qui l’a annoncé, s’il accédait au pouvoir en Grande-Bretagne…). Ils se refusent à tout désarmement unilatéral. En France, le nouveau Président de la République, à peine élu, a réaffirmé l’intangibilité de son arsenal jupitérien. Seule une exigence populaire s’exprimant par un référendum pourrait l’y contraindre. Mais est-ce possible ? Est-ce souhaitable ?

Nous avions bon espoir d’y parvenir avant le Traité d’interdiction, par la voie du référendum « d’initiative partagée » (parlementaire et citoyenne) que la Constitution de la Ve République autorise depuis 2008. Mais peu de gens le savent.

Un sondage commandé à l’IFOP par ACDN nous avait appris en octobre 2015 que 74 % des Français de 18 ans et plus répondraient OUI à la question : « Voulez-vous que la France négocie et ratifie avec l’ensemble des Etats concernés un traité d’interdiction et d’élimination complète des armes nucléaires, sous un contrôle mutuel et international strict et efficace ? » et qu’une même proportion seraient prêts à soutenir (27 % certainement, 47 % probablement) une initiative parlementaire organisant un référendum sur la même question. Le sondage montrait en outre que la volonté d’abolir les armes nucléaires était largement partagée par l’ensemble des sondés, quelle que soit leur « proximité » envers tel ou courant politique (de 63 % des électeurs de Marine Le Pen au 1er tour de 2012 à 89 % des électeurs de Jean-Luc Mélenchon).

Nous avons alors sollicité l’initiative des parlementaires. En janvier 2016, 12 députés invitèrent leurs collègues à cosigner une proposition de loi référendaire posant la question formulée ci-dessus, et un appel à référendum qui la justifiait. A force de conviction et de patience, les signataires étaient devenus 126 (104 députés, 22 sénateurs) en avril 2017. Il fallait qu’ils soient 185, le cinquième du Parlement, pour pouvoir déposer la proposition de loi. La folle campagne présidentielle nous empêcha d’aller plus loin et de recueillir les 59 signatures manquantes. Avec leur validation par le Conseil constitutionnel, la voie aurait été ouverte à un référendum d’initiative partagée, et l’actuel ministre de l’Intérieur, tout macronien qu’il fût, aurait été tenu d’organiser dès le 1er août 2017 le recueil des soutiens de 10% des électeurs inscrits. Nous serions ainsi en pleine campagne nationale pour obtenir un référendum susceptible d’amener la France à négocier et ratifier « un traité d’interdiction et d’élimination complète des armes nucléaires ».

Mais maintenant qu’existe un Traité que la France n’a pas négocié et qui se borne à interdire les armes nucléaires sans engager de négociation multilatérale en vue de leur élimination, quelle serait la réaction des électeurs à qui on demanderait s’ils veulent que la France le ratifie tel qu’il est, autrement dit, qu’elle renonce à ses armes nucléaires sans même s’occuper de celles de MM. Kim Jung-un, Trump ou Poutine ? Il n’est pas dit qu’ils aient la même réaction que les sondés de l’IFOP en octobre 2015… Et on les comprendrait ! Alors, que faire ?

S’il ne fait pas de doute que la France doit renoncer à ses armes nucléaires, tout comme les autres Etats qui en ont, la question de savoir si elle doit ou non signer le Traité d’interdiction reste entière. C’est à chacun d’en juger et je ne puis qu’émettre un avis personnel.

 

Conclusion

Non, la France ne devrait pas signer le Traité d’interdiction en l’état. Son intention est bonne, mais il est mal formé : contradictoire, unilatéral, insuffisant. Il ne condamne que les effets catastrophiques des armes nucléaires, pas leur caractère criminel et inhumain ; que leur usage en temps ordinaire, pas en cas de circonstances extraordinaires ; que la radioactivité d’origine militaire, pas celle d’origine civile ; que l’armement de chaque pays pris à part, pas le système de terreur mutuelle, où chacun se tient « par la barbichette » et où personne ne bouge, jusqu’à ce que tout explose. Il ne fait qu’interdire en émettant des vœux pieux. Il n’abolit rien.

La France peut faire mieux.

Sans le signer, elle peut très bien s’obliger, comme le Traité le demande (quand il n’autorise pas le contraire…), à « ne jamais, en aucune circonstance » utiliser ni menacer d’utiliser ses armes nucléaires. Parce que leur emploi serait un crime contre l’humanité, massacrant les êtres humains, méprisant leurs droits à la vie et à la santé, anéantissant leur humanité, piétinant les valeurs de la République Française, bafouant sa Constitution, ses engagements internationaux et la Charte de l’ONU. Une aberration, une horreur. La France doit donc faire savoir qu’elle veut et va, par conséquent, retirer ses armes nucléaires de leur statut opérationnel, se déclarer prête à les éliminer, et demander aux autres Etats d’en faire autant.

Comme gage de cette volonté, elle pourrait, dès le prochain vote budgétaire, suspendre la modernisation de ses armes en supprimant tout ou partie des crédits alloués aux programmes de recherche-développement (de l’ordre de 4 milliards d’Euros, bientôt 6) pour les transférer à des usages socialement, voire militairement, utiles, et surtout, moralement légitimes.

Elle peut et doit simultanément inviter les autres Etats dotés d’armes nucléaires, qu’ils soient ou non parties au TNP, à faire des gestes de même nature mais, en tout état de cause, à se réunir pour négocier l’élimination totale de leurs armes, sous un contrôle mutuel et international strict et efficace. C’est ce qui pourrait être fait, par exemple, lors du prochain « sommet de haut niveau » prévu par l’ONU sur le désarmement nucléaire.

Parallèlement, elle peut aussi négocier avec les Etats non dotés d’armes nucléaires et signataires du Traité d’interdiction son adhésion au Traité, sous réserve d’amendements qui, selon une procédure déjà prévue, le rendraient acceptable à tous égards, signable et ratifiable, y compris par d’autres Etats nucléaires.

Si l’ensemble de ces objectifs faisait l’objet d’une proposition de loi parlementaire dûment conçue pour entraîner l’engagement effectif de la France dans un processus d’abolition des armes nucléaires, cette loi pourrait alors être soumise à référendum et s’imposer, si les Français le veulent, à un exécutif qui, pour l’heure, s’y refuse absolument. Motif pour lequel « le peuple doit s’en mêler » par voie référendaire, la question de fond demeurant, quelle qu’en soit la formulation : « Voulez-vous que la France négocie et ratifie avec l’ensemble des Etats concernés un traité d’interdiction et d’élimination complète des armes nucléaires, sous un contrôle mutuel et international strict et efficace ? » 

Profitant de la publicité faite par le Prix Nobel de la Paix au désarmement nucléaire, une telle campagne nationale initierait un processus d’où pourrait émerger un monde libéré des armes et, pourquoi pas, des réacteurs nucléaires, qui sont autant de bombes dormantes. Rien n’interdisant aux organisations abolitionnistes des autres pays nucléaires (celles regroupées par ICAN, par exemple, ou par le Réseau Abolition 2000, ou par le FSM…) de faire de même, on pourrait espérer que le Traité d’interdiction se transforme en un véritable traité d’abolition, comprenant, à côté du volet d‘interdiction, un deuxième volet négocié par les Etats dotés, celui de l’élimination complète.

A défaut, le prix Nobel de la Paix attribué à la Campagne Internationale pour Abolir les Armes nucléaires (ICAN) risque de connaître le même sort que celui attribué en 2009 à Barack Obama sur le même sujet : être classé sans suite. Avec le pire à l’horizon.

Saintes, le 16 novembre 2017
Jean-Marie Matagne
Président de l’Action des Citoyens pour le Désarmement Nucléaire (ACDN)
Docteur en Philosophie

 

ANNEXES

 

Annexe A.Traité sur l’interdiction des armes nucléaires, Article 17 « Durée et retrait » :

  1. Le présent Traité a une durée illimitée.
  2. Chaque Etat Partie, dans l’exercice de sa souveraineté nationale, a le droit de se retirer du Traité s’il décide que des événements extraordinaires, en rapport avec l’objet du présent Traité, ont compromis les intérêts suprêmes de son pays. Il doit alors notifier ce retrait au Dépositaire. Ladite notification doit contenir un exposé des événements extraordinaires dont l’Etat en question considère qu’ils ont compromis ses intérêts suprêmes.
  3. Le retrait ne prend effet que 12 mois après réception de la notification du retrait par le Dépositaire. Si toutefois, à l’expiration de cette période de 12 mois, l’Etat partie qui se retire est parti à un conflit armé, il reste lié par les obligations résultant du présent Traité et de tout protocole additionnel jusqu’à ce qu’il ne soit plus partie à aucun conflit armé.

 

ANNEXE B. Article VI du TNP

Il est ainsi formulé :

« Chacune des Parties au Traité s’engage à poursuivre de bonne foi des négociations sur des mesures efficaces relatives à la cessation de la course aux armements nucléaires à une date rapprochée et au désarmement nucléaire et sur un traité de désarmement général et complet sous un contrôle international strict et efficace. »
Le passage sur les « mesures efficaces relatives à la cessation de la course aux armements nucléaires à une date rapprochée » s’explique par la date de rédaction du TNP (1968) et de son entrée en vigueur (1970). A l’époque, on était en pleine course aux armements nucléaires. Quand la CIJ rend son avis en 1996, on ne l’est plus : le premier vrai traité de désarmement nucléaire a été signé à Washington (décembre 1987) entre Soviétiques et Américains, les arsenaux n’ont cessé de décroître, la guerre froide est finie avec la disparition de l’URSS. On l’est de nouveau aujourd’hui, la course en question s’étant simplement reportée du terrain quantitatif au terrain qualitatif, avec la modernisation constante des armes nucléaires.

 

ANNEXE C. Comment inciter les Etats nucléaires à rejoindre le traité d’interdiction ?

Proposition soumise par l’Action des Citoyens pour le Désarmement Nucléaire (ACDN)

Action des Citoyens pour le
Désarmement Nucléaire (ACDN)
31, Rue du Cormier – 17100 – SAINTES
Tel : +33 6 73 50 76 61
contact@acdn.net  http://www.acdn.net

New York, le 22 juin 2017

La Conférence sur le traité d’interdiction des armes nucléaires a pour objet explicite d’interdire ces armes de crime contre l’humanité parce que c’est un impératif évident au regard de la Charte des Nations Unies et du droit humanitaire. Mais cet objectif immédiat s’inscrit expressément dans une démarche plus large et plus longue ayant pour but ultime l’élimination totale des armes nucléaires et l’instauration définitive d’un monde sans armes nucléaires. Le but ultime n’est autre que l’abolition –interdiction ET élimination- des armes nucléaires.

Par conséquent, l’une des questions fondamentales, si ce n’est la plus importante, que la Conférence doit se poser et résoudre, est la suivante : Comment amener les Etats actuellement dotés d’armes nucléaires à rejoindre le traité d’interdiction et à éliminer leurs propres armes nucléaires ?

La question n’a rien d’académique, puisque dans la réalité, aucun de ces Etats n’a l‘intention de renoncer dans un avenir prévisible à ses armes nucléaires, comme le prouve l’absence de chacun d’eux à la présente Conférence d’interdiction, alors même qu’ils y étaient tous instamment invités.

Du point de vue juridique, la question se pose différemment pour les cinq Etats nucléaires parties au Traité de Non Prolifération (Etats Unis d’Amérique, Russie, Royaume Uni, France, Chine), qui sont normalement tenus par son article 6 de négocier de bonne foi et de faire aboutir un processus d’élimination de ces armes, et pour les quatre autres Etats qui n’y sont pas tenus car ils n’ont jamais adhéré au TNP (Israël, Inde, Pakistan) ou s’en sont retirés (Corée du Nord), ou encore pour un Etat actuellement non répertorié mais qui s’avérerait posséder une ou plusieurs armes nucléaires.

Du point de vue pratique, ce processus de désarmement concerté impliquerait dans tous les cas un relevé des armes existantes, un calendrier d’élimination convenu, adapté à chaque cas particulier, le choix de méthodes d’élimination, des procédures de vérification, etc. Il impliquerait d’abord et avant tout l’ouverture effective des négociations multilatérales qu’exige l’article 6 du TNP depuis 1970 sans avoir jamais été suivi d’effet, et qui devraient porter non plus sur l’interdiction des armes nucléaires, mais sur leur élimination concrète. Cela signifie que plusieurs Etats dotés d’armes nucléaires doivent se réunir : au moins deux pour commencer ; et tous si possible – qu’ils soient ou non parties au TNP.

Dans sa formulation actuelle, le traité d’interdiction prévoit, certes, ce que devra faire un Etat doté d’armes nucléaires qui déciderait d’adhérer unilatéralement au traité d’interdiction, ou encore un Etat hébergeant sur son territoire des armes nucléaires appartenant à un autre Etat (cas des cinq pays de l’OTAN ayant chez eux des armes américaines). Mais il ne prévoit rien pour un Etat nucléaire qui, par exemple, serait disposé à adhérer au traité d’interdiction, mais à condition que les autres Etats nucléaires y adhèrent également, ou au moins certains d’entre eux (par exemple tel Etat dont il estimerait que son arsenal nucléaire le menace plus particulièrement).

Or, cette condition est justement posée par tous les Etats dotés d’armes nucléaires -ils s’accordent là-dessus- soit comme un prétexte pour ne jamais désarmer, soit comme une préoccupation sincère, tirée notamment de la croyance –fondée ou non, peu importe- au rôle dissuasif de leurs armes nucléaires. S’il ne veut pas rester lettre morte, le traité d’interdiction doit donc offrir aux Etats nucléaires la perspective d’un désarmement multilatéral, au moment même de leur adhésion. Cette éventualité, si elle est retenue, pourrait être incluse dans le traité, par exemple en point 6 ajouté à la proposition de l’Afrique du Sud relative à l’Article intitulé « Vers l’élimination des armes nucléaires » :

« Si un Etat Partie, croyant au rôle dissuasif de ses armes nucléaires contre une possible agression nucléaire de la part d’un autre Etat, subordonne son adhésion au traité d’interdiction à la perspective du désarmement nucléaire universel qu’exige ce traité de même que l’article 6 du TNP, il pourra se retirer du traité d’interdiction si, dans les 10 ans suivant son entrée en vigueur, l’ensemble des Etats nucléaires n’a pas adhéré au traité et/ou engagé un processus d’élimination concertée de ces armes. Ce sera le seul motif de retrait du traité susceptible d’être admis dans les conditions définies à l’article 18 : Durée et dénonciation du traité »

 

 

Poutine: « Je ne suis pas sûr que le ton de mon discours sera très optimiste »

par Vladimir Poutine

24 octobre 2017

Réunion du Club de discussion international de Valdaï

Sources : http://arretsurinfo.ch/poutine-je-ne-suis-pas-sur-que-le-ton-de-mon-discours-sera-tres-optimiste/

Sources originaires : http://versouvaton.blogspot.fr/2017/10/reunion-du-club-de-discussion.html

http://en.kremlin.ru/events/president/transcripts/55882

Le matraquage russophobe et anti-Poutine de nos médias « officiels » fini par nous donner la nausée. Pour rétablir un peu d’équilibre il nous parait indispensable de donner un large écho à ce que les Russes – ou leurs médias – expriment eux-mêmes. ASI

3Vmn7YoWkh1zUUBzBDDQEtq3Hl2A5O9G.jpg

Je ne suis pas sûr que le ton de mon discours sera très optimiste, mais je sais que vous avez eu des discussions très animées au cours de ces trois derniers jours. Je vais essayer, comme c’est maintenant devenu habituel, de partager avec vous ce que je pense de certaines questions. S’il vous plaît, ne le prenez pas mal si je dis quelque chose qui a déjà été dit car je n’ai pas suivi toutes les discussions.

Pour commencer, je voudrais souhaiter la bienvenue à M. Karzaï, M. Ma, M. Toje, à nos collègues et à tous nos amis. Je peux voir beaucoup de visages familiers dans le public. Bienvenue à tous à la réunion du Club Valdaï.

Par tradition, ce forum se concentre sur les questions politiques et économiques mondiales les plus urgentes. Cette fois-ci, les organisateurs, comme on vient de le mentionner, ont relevé un défi assez difficile en demandant aux participants d’essayer de regarder au-delà de l’horizon, de réfléchir aux prochaines décennies pour la Russie et la communauté internationale.

Bien sûr, il est impossible de tout prévoir et de prendre en compte toutes les chances et tous les risques auxquels nous serons confrontés. Cependant, nous devons comprendre et ressentir les principales tendances, chercher des réponses en dehors du cadre aux questions que le futur nous pose pour le moment et il en posera sûrement d’autres plus tard. Le rythme des développements est tel que nous devons y réagir constamment et rapidement.

Le monde est entré dans une ère de changement rapide. Des choses que l’on a qualifiées de fantastiques ou qui étaient inaccessibles sont devenues une réalité et une partie de notre vie quotidienne.

Des processus qualitativement nouveaux se déroulent simultanément dans toutes les sphères. La vie publique trépidante dans divers pays et la révolution technologique sont étroitement liées aux changements sur la scène internationale. La concurrence pour une place dans la hiérarchie mondiale est exacerbée. Cependant, de nombreuses recettes du passé pour la gouvernance mondiale, pour le dépassement des conflits ainsi que pour résoudre les contradictions naturelles ne sont plus applicables. Elles échouent trop souvent, et de nouvelles n’ont pas encore été élaborées.

Naturellement, les intérêts des États ne coïncident pas toujours, loin de là. C’est normal et naturel. Cela a toujours été le cas. Les puissances dirigeantes ont différentes stratégies géopolitiques et perceptions du monde. C’est l’essence immuable des relations internationales, qui reposent sur l’équilibre entre la coopération et la compétition.

Certes, lorsque cet équilibre est rompu, lorsque l’observance et même l’existence de règles de conduite universelles sont mises en question, lorsque les intérêts sont bousculés à n’importe quel prix, les disputes deviennent imprévisibles et dangereuses et conduisent à des conflits violents.
Pas un seul problème international réel ne peut être résolu dans de telles circonstances et dans un tel cadre, et donc les relations entre les pays se dégradent, simplement. Le monde devient moins sûr. Au lieu du progrès et de la démocratie, carte blanche est donnée aux éléments radicaux et aux groupes extrémistes qui rejettent la civilisation elle-même et cherchent à la plonger dans un passé ancien, dans le chaos et la barbarie.

L’histoire de ces dernières années illustre graphiquement tout cela. Il suffit de voir ce qui s’est passé au Moyen-Orient, que certains acteurs ont tenté de remodeler et de reformater à leur goût et de lui imposer un modèle de développement étranger par des coups d’État orchestrés extérieurement ou simplement par la force des armes.

Au lieu de travailler ensemble pour redresser la situation et porter un véritable coup au terrorisme plutôt que de simuler une lutte contre celui-ci, certains de nos collègues font tout leur possible pour que le chaos dans cette région soit permanent. Certains pensent encore qu’il est possible de gérer ce chaos.

En attendant, il y a quelques exemples positifs dans l’expérience récente. Comme vous l’avez probablement deviné, je fais référence à l’expérience de la Syrie. Cela montre qu’il existe une alternative à ce genre de politique arrogante et destructrice. La Russie s’oppose aux terroristes avec le gouvernement syrien légitime et les autres États de la région et agit sur la base du droit international. Je dois dire que ces actions et ce progrès n’ont pas été faciles. Il y a beaucoup de dissensions dans la région. Mais nous nous sommes fortifiés avec patience et, pesant nos moindres gestes et paroles, nous travaillons avec tous les participants à ce processus avec le respect dû à leurs intérêts.

Nos efforts, dont les résultats n’ont pas été remis en question jusqu’à récemment par nos collègues, nous laissent maintenant – laissez-moi le dire avec prudence – entrevoir un peu d’espoir. Ils se sont révélés très importants, corrects, professionnels et opportuns.

Ou, prenez un autre exemple : le bras de fer autour de la péninsule coréenne. Je suis sûr que vous avez également traité de cette question de façon approfondie aujourd’hui. Oui, nous condamnons sans équivoque les essais nucléaires menés par la RPDC et nous nous conformons pleinement aux résolutions du Conseil de sécurité de l’ONU concernant la Corée du Nord. Chers collègues, je tiens à le souligner pour qu’il n’y ait pas d’interprétation discrétionnaire. Nous respectons toutes les résolutions du Conseil de sécurité de l’ONU.

Cependant, ce problème ne peut, bien sûr, être résolu que par le dialogue. Nous ne devrions pas bloquer la Corée du Nord dans un coin, la menacer de représailles musclées, nous abaisser à la grossièreté ou à l’invective. Que quelqu’un aime ou n’aime pas le régime nord-coréen, nous ne devons pas oublier que la République populaire démocratique de Corée est un État souverain.
Tous les différends doivent être résolus de manière civilisée. La Russie a toujours favorisé une telle approche. Nous sommes fermement convaincus que même les nœuds les plus complexes – que ce soit la crise en Syrie ou en Libye, dans la péninsule coréenne ou, disons, en Ukraine – doivent être démêlés plutôt que coupés.

La situation en Espagne montre clairement à quel point la stabilité peut être fragile même dans un État prospère et établi. Qui aurait pu s’attendre, même tout récemment, à ce que la discussion sur le statut de la Catalogne, qui a une longue histoire, aboutisse à une crise politique aiguë ?

La position de la Russie est connue ici. Tout ce qui se passe est une affaire interne à l’Espagne et doit être réglé sur la base de la loi espagnole conformément aux traditions démocratiques. Nous sommes conscients que le leadership du pays prend des mesures à cette fin.

Dans le cas de la Catalogne, nous avons vu l’Union européenne et un certain nombre d’autres États condamner à l’unanimité les partisans de l’indépendance.

Vous savez, à cet égard, je ne peux pas m’empêcher de noter que plus de réflexion aurait dû avoir lieu plus tôt. Quoi, personne n’était au courant de ces désaccords séculaires en Europe ? Ils l’étaient, n’est-ce pas ? Bien sûr, qu’ils l’étaient. Cependant, à un moment donné, ils se sont félicités de la désintégration d’un certain nombre d’États en Europe sans cacher leur joie.

Pourquoi étaient-ils si irréfléchis, motivés par des considérations politiques éphémères et leur désir de plaire – je le dis sans détour – à leur grand frère à Washington, en apportant leur soutien inconditionnel à la sécession du Kosovo, provoquant ainsi des processus similaires dans d’autres régions d’Europe et dans le monde ?

Vous vous souvenez peut-être que lorsque la Crimée a également déclaré son indépendance, puis – suite au référendum – sa décision de faire partie de la Russie, cela n’a pas été bien accueilli pour différentes raisons. Nous avons maintenant la Catalogne. Il y a un problème similaire dans une autre région, le Kurdistan. Peut-être que cette liste est loin d’être exhaustive. Mais nous devons nous demander : qu’allons-nous faire ? Que devrions-nous penser à ce sujet ?

Il se trouve que certains de nos collègues pensent qu’il y a de « bons » combattants pour l’indépendance et la liberté et qu’il y a des « séparatistes » qui n’ont pas le droit de défendre leurs droits, même avec l’utilisation de mécanismes démocratiques.

Comme nous le disons toujours dans des cas similaires, de tels doubles standards – et c’est un exemple flagrant de double standard – constituent un grave danger pour le développement stable de l’Europe et des autres continents et pour l’avancement des processus d’intégration à travers le monde.
À un moment donné, les défenseurs de la mondialisation essayaient de nous convaincre que l’interdépendance économique universelle était une garantie contre les conflits et la rivalité géopolitique. Hélas, cela ne s’est pas produit. De plus, la nature des contradictions s’est complexifiée, devenant multicouche et non linéaire.

En effet, alors que l’interdépendance est un facteur restrictif et stabilisateur, nous assistons également à un nombre croissant d’exemples de politiques qui interfèrent grossièrement avec les relations économiques et le marché. Tout récemment, il y a eu des avertissements que c’était inacceptable, contre-productif et qu’il fallait l’éviter. Maintenant, ceux qui ont fait de telles déclarations font aussi cela eux-mêmes. Certains ne cachent même pas qu’ils utilisent des prétextes politiques pour promouvoir leurs intérêts strictement commerciaux. Par exemple, le récent paquet de sanctions adopté par le Congrès américain vise ouvertement à évincer la Russie des marchés européens de l’énergie et à obliger l’Europe à acheter du GNL américain plus coûteux, bien que l’ampleur de sa production soit encore trop faible.

Des tentatives sont faites pour créer des obstacles à nos efforts pour forger de nouvelles voies énergétiques – South Stream et Nord Stream – même si la diversification de la logistique est économiquement efficace, bénéfique pour l’Europe et favorise sa sécurité.

Je le répète : il est naturel que chaque État ait ses propres intérêts politiques, économiques et autres. La question est le moyen par lequel ils sont protégés et promus.

Dans le monde moderne, il est impossible d’obtenir un gain stratégique au détriment des autres. Une telle politique fondée sur l’auto-suffisance, l’égoïsme et les prétentions à l’exceptionnalisme n’apportera aucun respect ou véritable grandeur. Cela suscitera un rejet et des résistances naturelles et justifiées. En conséquence, nous verrons la croissance continue des tensions et de la discorde au lieu d’essayer d’établir ensemble un ordre international sérieux et stable, et de relever les défis technologiques, environnementaux, climatiques et humanitaires auxquels est confrontée toute l’espèce humaine aujourd’hui.

Collègues, le progrès scientifique et technologique, l’automatisation robotisée et la numérisation entraînent déjà de profonds changements économiques, sociaux et culturels ainsi que des changements de valeurs. Nous sommes maintenant devant des perspectives et des chances jusqu’alors inconcevables. Mais en même temps, nous devrons trouver des réponses à beaucoup de questions. Quelle place occuperont les gens dans le triangle « humains-machines-nature » ? Quelles mesures seront prises par les États qui ne parviennent pas à offrir des conditions de vie normales en raison des changements climatiques et environnementaux ? Comment l’emploi sera-t-il maintenu à l’ère de l’automatisation ? Comment le serment d’Hippocrate sera-t-il interprété une fois que les médecins auront des capacités semblables à celles de sorciers tout-puissants ? Et l’intelligence humaine va-t-elle finalement perdre la capacité de contrôler l’intelligence artificielle ? L’intelligence artificielle deviendra-t-elle une entité séparée, indépendante de nous ?

Auparavant, en évaluant le rôle et l’influence des pays, nous parlions de l’importance du facteur géopolitique, de la taille du territoire d’un pays, de sa puissance militaire et de ses ressources naturelles. Bien sûr, ces facteurs sont toujours d’une importance majeure aujourd’hui. Mais il y a maintenant un autre facteur : le facteur scientifique et technologique qui, sans aucun doute, a aussi une grande importance, et celle-ci ne fera qu’augmenter avec le temps.

En fait, ce facteur a toujours été important, mais maintenant il aura le potentiel de transformer le jeu, et très bientôt, il aura un impact majeur dans les domaines de la politique et de la sécurité. Ainsi, le facteur scientifique et technologique deviendra un facteur d’importance universelle et politique.
Il est également évident que même les toutes dernières technologies ne seront pas en mesure d’assurer un développement durable par elles-mêmes. Un avenir harmonieux est impossible sans responsabilité sociale, sans liberté et sans justice, sans respect des valeurs éthiques traditionnelles et de la dignité humaine. Autrement, au lieu de devenir un monde de prospérité et de nouvelles opportunités, ce « meilleur des mondes » se transformera en un monde de totalitarisme, de castes, de conflits et de plus grandes divisions.

Aujourd’hui, les inégalités croissantes se traduisent déjà par des sentiments d’injustice et de privation chez des millions de personnes et des nations entières avec pour résultat la radicalisation, le désir de changer les choses de toutes les façons possibles, jusqu’à inclure la violence.

En passant, cela s’est déjà produit dans de nombreux pays, et également en Russie, notre pays. Les percées technologiques et industrielles réussies ont été suivies de bouleversements dramatiques et de perturbations révolutionnaires. Tout cela est arrivé parce que le pays n’a pas réussi à résoudre les discordes sociales et à surmonter à temps les anachronismes clairs dans la société.

La révolution est toujours le résultat d’un déficit de responsabilité à la fois pour ceux qui souhaitent conserver, geler sur place un ordre des choses désuet, et ceux qui aspirent à accélérer les changements, en recourant à des conflits civils et à une résistance destructive.

Aujourd’hui, alors que nous nous tournons vers les leçons du siècle dernier, à savoir la Révolution russe de 1917, nous voyons combien ses résultats ont été ambigus, à quel point les conséquences négatives et, nous devons aussi le reconnaître, positives de ces événements sont entrelacées. Demandons-nous : n’était-il pas possible de suivre un chemin évolutif plutôt que de passer par une révolution ? Ne pourrions-nous pas avoir évolué par un mouvement progressif et cohérent plutôt que de détruire notre État et de briser impitoyablement des millions de vies humaines ?

Cependant, le modèle social et l’idéologie, en grande partie utopique, que l’État nouvellement formé a essayé de mettre en œuvre à la suite de la révolution de 1917, a été un puissant moteur de transformations à travers le monde (ceci est clair et doit être reconnu), provoquant une réévaluation majeure des modèles de développement. Mais cela a donné lieu à la rivalité et la concurrence, dont les avantages, je dirais, ont été engrangés la plupart du temps par l’Occident.

Je ne parle pas seulement des victoires géopolitiques qui ont suivi la guerre froide. Beaucoup de réalisations occidentales du XXe siècle l’ont été en réponse au défi posé par l’Union Soviétique. Je parle d’élever le niveau de vie, de former une classe moyenne forte, de réformer le marché du travail et la sphère sociale, de promouvoir l’enseignement, de garantir les droits des femmes et des minorités, de surmonter la ségrégation raciale qui, vous vous en souvenez sûrement, était une pratique honteuse dans de nombreux pays, y compris aux États-Unis, il y a encore quelques décennies.

À la suite des changements radicaux qui ont eu lieu dans notre pays et dans le monde au tournant des années 1990, une occasion vraiment unique s’est présentée d’ouvrir un chapitre vraiment nouveau dans l’histoire. Je veux dire la période après que l’Union Soviétique a cessé d’exister.

Malheureusement, après s’être partagé l’héritage géopolitique de l’Union soviétique, nos partenaires occidentaux se sont convaincus de la justesse de leur cause et se sont déclarés vainqueurs de la guerre froide, comme je viens de le dire, ont ouvertement interféré dans les affaires des États souverains et ont exporté la démocratie tout comme les dirigeants soviétiques avaient essayé d’exporter la révolution socialiste vers le reste du monde à leur époque.

Nous avons été confrontés à la redistribution des sphères d’influence et à l’expansion de l’OTAN. L’excès de confiance conduit invariablement à des erreurs. Le résultat est malheureux. Deux décennies et demi ont été perdues, beaucoup d’occasions manquées et un lourd fardeau de méfiance réciproque. Le déséquilibre mondial n’a fait que s’intensifier.

Nous entendons des déclarations sur l’engagement à résoudre des problèmes mondiaux, mais en fait, ce que nous voyons, c’est de plus en plus d’exemples d’égoïsme. Toutes les institutions internationales destinées à harmoniser les intérêts et à formuler un programme commun s’érodent. Les traités de base internationaux multilatéraux et les accords bilatéraux d’une importance cruciale sont dévalués.

On m’a répété, il y a quelques heures à peine, que le président américain avait dit quelque chose sur les médias sociaux au sujet de la coopération russo-américaine dans le domaine important de la coopération nucléaire. Il est vrai que c’est la sphère d’interaction la plus importante entre la Russie et les États-Unis, sachant que la Russie et les États-Unis ont une responsabilité particulière envers le monde en tant que les deux plus grandes puissances nucléaires.
Cependant, j’aimerais profiter de cette occasion pour parler plus en détail de ce qui s’est passé au cours des dernières décennies dans ce domaine crucial, pour donner une image plus complète. Cela prendra au maximum deux minutes.

Plusieurs accords bilatéraux historiques ont été signés dans les années 1990. Le premier, le programme Nunn-Lugar, a été signé le 17 juin 1992. Le second, le programme HEU-LEU, a été signé le 18 février 1993. L’uranium hautement enrichi a été transformé en uranium faiblement enrichi, d’où HEU-LEU.

Les projets relevant du premier accord ont porté sur l’amélioration des systèmes de contrôle, la comptabilité et la protection physique des matières nucléaires, le démantèlement et la mise au rebut des sous-marins et des générateurs thermoélectriques de radio-isotopes. Les Américains ont procédé – et s’il vous plaît prêtez bien attention ici, ce n’est pas une information secrète, simplement peu de gens sont au courant – à 620 visites de contrôle en Russie pour vérifier notre conformité avec les accords. Ils ont visité les lieux saints les plus saints du complexe nucléaire russe, à savoir les entreprises engagées dans le développement d’ogives nucléaires et de munitions, ainsi que du plutonium et de l’uranium de qualité militaire. Les États-Unis ont eu accès à toutes les installations top-secrètes en Russie. En outre, l’accord était de nature presque unilatérale.

Dans le cadre du deuxième accord, les Américains ont effectué 170 visites supplémentaires dans nos usines d’enrichissement, entrant dans leurs zones les plus restreintes, telles que les unités de mélange et les installations de stockage. L’usine d’enrichissement nucléaire la plus puissante du monde – le Complexe électrochimique de l’Oural – disposait même d’un poste d’observation américain permanent. Des emplois permanents ont été créés directement dans les ateliers de ce complexe où les spécialistes américains allaient travailler tous les jours. Les pièces où ils étaient assis dans ces installations russes top-secrètes avaient des drapeaux américains, comme c’est toujours le cas.
En outre, une liste de 100 spécialistes américains provenant de 10 organisations américaines différentes a été dressée et autorisée à effectuer des inspections supplémentaires à tout moment et sans avertissement. Tout cela a duré 10 ans. En vertu de cet accord, 500 tonnes d’uranium de qualité militaire ont été retirées de la circulation militaire en Russie, ce qui équivaut à environ 20 000 têtes nucléaires.

Le programme HEU-LEU est devenu l’une des mesures les plus efficaces de véritable désarmement dans l’histoire de l’humanité – je le dis en toute confiance. Chaque étape du côté russe a été suivie de près par des spécialistes américains, à une époque où les États-Unis se limitaient à des réductions beaucoup plus modestes de leur arsenal nucléaire, et ce, sur une base purement commerciale.
Nos spécialistes ont également visité des entreprises du complexe nucléaire américain, mais seulement à leur invitation et dans des conditions définies par la partie américaine.

Comme vous le voyez, la partie russe a fait preuve d’une ouverture et d’une confiance absolument sans précédent. Incidemment – et nous en reparlerons probablement plus tard – nous savons aussi ce que nous en avons reçu en retour : négligence totale de nos intérêts nationaux, soutien au séparatisme dans le Caucase, opérations militaires qui ont contourné le Conseil de sécurité de l’ONU, comme le bombardement de la Yougoslavie et de Belgrade, introduction de troupes en Irak et ainsi de suite. Eh bien, c’est facile à comprendre : une fois que l’état du complexe nucléaire, des forces armées et de l’économie a été inspecté, le droit international ne semblait plus nécessaire.

Dans les années 2000, notre coopération avec les États-Unis est entrée dans une nouvelle phase de partenariat véritablement équitable. Elle a été marquée par la signature d’un certain nombre de traités et d’accords stratégiques sur les utilisations pacifiques de l’énergie nucléaire, connu aux États-Unis sous le nom d’Accord 123. Mais à toutes fins utiles, la partie américaine a unilatéralement interrompu le travail dans ce cadre en 2014.

La situation entourant l’Accord sur la gestion et l’élimination du plutonium (PMDA) du 20 août 2000 (signé à Moscou) et du 1er septembre suivant (à Washington) nous laisse perplexes et alarmés. Conformément au protocole de cet accord, les parties devaient prendre des mesures réciproques pour convertir irréversiblement le plutonium de qualité militaire en combustible à oxyde mixte (MOX) et le brûler dans des centrales nucléaires, afin qu’il ne puisse plus être utilisé à des fins militaires. Tout changement dans cette méthode n’était autorisé qu’avec le consentement des deux parties. Ceci est écrit dans l’accord et les protocoles.

Qu’a fait la Russie ? Nous avons développé ce combustible, construit une usine pour la production de masse et, comme nous l’avions promis dans l’accord, construit une usine BN-800 qui nous a permis de brûler ce carburant en toute sécurité. Je voudrais souligner que la Russie a rempli tous ses engagements.

Qu’ont fait nos partenaires américains ? Ils ont commencé à construire une usine sur le site de Savannah River. Son coût initial était de 4,86 milliards de dollars, mais ils ont dépensé près de 8 milliards de dollars, ont avancé la construction à 70% et ont ensuite gelé le projet. Mais, à notre connaissance, la demande de budget pour 2018 comprend 270 millions de dollars pour la fermeture et la mise sous cocon de cette installation. Comme d’habitude, une question se pose : où est l’argent ? Probablement volé. Ou ils ont mal calculé quelque chose lors de la planification de sa construction. De telles choses arrivent. Elles arrivent ici trop souvent. Mais cela ne nous intéresse pas, ce n’est pas notre affaire. Nous sommes intéressés par ce qui se passe avec l’uranium et le plutonium. Qu’en est-il de l’élimination du plutonium ? La dilution et le stockage géologique du plutonium sont suggérés. Mais cela contredit totalement l’esprit et la lettre de l’accord et, surtout, ne garantit pas que la dilution ne soit pas reconvertie plus tard en plutonium de qualité militaire. Tout cela est très regrettable et déroutant.

Ensuite, la Russie a ratifié le Traité d’interdiction complète des essais nucléaires il y a plus de 17 ans. Les États-Unis ne l’ont pas encore fait.

Une masse critique de problèmes finissent pas s’accumuler et affecter la sécurité globale. Comme on le sait, en 2002, les États-Unis se sont retirés du Traité sur les missiles anti-balistiques. Et bien qu’ils aient été les initiateurs de la Convention sur l’interdiction des armes chimiques et sur la sécurité internationale, ils ont eux-mêmes pris l’initiative de cet accord, ils ne respectent pas leurs engagements. Ils restent à ce jour le seul et le plus grand détenteur de cette forme d’arme de destruction massive. De plus, les États-Unis ont repoussé la date butoir pour l’élimination de leurs armes chimiques de 2007 à 2023. Cela ne semble pas approprié pour une nation qui prétend être une championne de la non-prolifération et du contrôle.

En Russie, au contraire, le processus s’est achevé le 27 septembre de cette année. Ce faisant, notre pays a contribué de manière significative au renforcement de la sécurité internationale. À ce propos, les médias occidentaux ont préféré garder le silence, ne pas le faire remarquer, bien qu’il y ait eu une brève mention quelque part au Canada, mais c’est tout, et depuis c’est le silence. Pendant ce temps, l’arsenal d’armes chimiques stocké par l’Union soviétique aurait suffi à détruire la vie sur la planète plusieurs fois.

Je crois qu’il est temps d’abandonner cet agenda obsolète. Je parle de ce qui a été. Sans aucun doute, nous devrions regarder vers l’avenir. Nous devons arrêter de regarder en arrière. Je parle de cela pour comprendre les origines de la situation actuelle qui se dessine.

Il est grand temps d’engager une discussion franche au sein de la communauté mondiale plutôt que de se limiter à un groupe de personnes choisies, prétendument les plus dignes et les plus avancées. Je veux parler des représentants de différents continents, traditions culturelles et historiques, de différents systèmes politiques et économiques. Dans un monde en évolution, nous ne pouvons pas nous permettre d’être inflexibles, fermés ou incapables de réagir clairement et rapidement. C’est notre responsabilité pour l’avenir – c’est ce qui devrait nous unir, surtout dans les moments actuels où tout change rapidement.

Jamais auparavant l’humanité n’a possédé un tel pouvoir comme elle l’a maintenant. Le pouvoir sur la nature, l’espace, les communications et sa propre existence. Cependant, ce pouvoir est diffus : ses éléments sont entre les mains d’États, d’entreprises, d’associations publiques et religieuses, et même de particuliers. Clairement, exploiter tous ces éléments dans une architecture unique, efficace et gérable n’est pas une tâche facile. Il faudra un travail dur et laborieux pour y parvenir. Et la Russie, je le ferai remarquer, est prête à y participer avec tous les partenaires intéressés.

Chers collègues, comment voyons-nous l’avenir de l’ordre international et du système de gouvernance mondiale ? Par exemple, en 2045, quand l’ONU marquera son centenaire ? Sa création est devenue un symbole du fait que l’humanité, malgré tout, est capable de développer des règles communes de conduite et de les suivre. Chaque fois que ces règles n’ont pas été respectées, cela a entraîné inévitablement des crises et d’autres conséquences négatives.

Cependant, au cours des dernières décennies, plusieurs tentatives ont été faites pour minimiser le rôle de cette organisation, la discréditer ou simplement en prendre le contrôle. Toutes ces tentatives ont échoué, ou ont atteint une impasse. À notre avis, l’ONU, avec sa légitimité universelle, doit rester le centre du système international. Notre objectif commun est d’accroître son autorité et son efficacité. Il n’y a pas d’alternative à l’ONU aujourd’hui.

En ce qui concerne le droit de veto au Conseil de sécurité, qui est parfois contesté, vous pouvez vous rappeler que ce mécanisme a été conçu et créé pour éviter la confrontation directe des États les plus puissants, en tant que garantie contre l’arbitraire et l’insouciance. Aucun pays, même le plus influent, ne pouvait plus donner une apparence de légitimité à ses actions agressives.

Des réformes sont nécessaires, le système des Nations Unies doit être amélioré, mais les réformes ne peuvent être que progressives et évolutives et, bien sûr, elles doivent être soutenues par l’écrasante majorité des participants au processus international au sein même de l’organisation, par un large consensus.

La garantie de l’efficacité de l’ONU réside dans sa nature représentative. La majorité absolue des États souverains du monde y est représentée. Les principes fondamentaux de l’ONU devraient être préservés pendant des années et même des décennies, car il n’existe aucune autre entité capable de refléter toute la palette de la politique internationale.

Aujourd’hui, de nouveaux centres d’influence et de nouveaux modèles de croissance émergent, des alliances civilisationnelles et des associations politiques et économiques prennent forme. Cette diversité ne se prête pas à l’unification. Nous devons donc nous efforcer d’harmoniser la coopération. Les organisations régionales d’Eurasie, d’Amérique, d’Afrique et de la région Asie-Pacifique devraient agir sous les auspices des Nations Unies et coordonner leurs travaux.

Cependant, chaque association a le droit de fonctionner selon ses propres idées et principes qui correspondent à ses spécificités culturelles, historiques et géographiques. Il est important de combiner l’interdépendance mondiale et l’ouverture avec la préservation de l’identité unique de chaque nation et de chaque région. Nous devons respecter la souveraineté comme base de tout le système des relations internationales.

Chers collègues, peu importe les hauteurs extraordinaires que la technologie peut atteindre, l’histoire est, bien sûr, faite par les humains. L’histoire est faite par les gens, avec toutes leurs forces et leurs faiblesses, leurs grandes réalisations et leurs erreurs. Nous ne pouvons qu’avoir un avenir partagé. Il ne peut pas y avoir d’avenir séparé pour nous, au moins, pas dans le monde moderne. Ainsi, la responsabilité de faire en sorte que ce monde soit libre de conflits et prospère incombe à l’ensemble de la communauté internationale.

Comme vous le savez peut-être, le 19e Festival mondial de la jeunesse et des étudiants a lieu à Sotchi. Des jeunes de dizaines de pays interagissent avec leurs pairs et discutent de sujets qui les concernent. Ils ne sont pas entravés par des différences culturelles, nationales ou politiques, et ils rêvent tous de l’avenir. Ils croient que leur vie, la vie des jeunes générations, sera meilleure, plus juste et plus sûre. Notre responsabilité aujourd’hui est de faire de notre mieux pour nous assurer que ces espoirs se réalisent.

Merci beaucoup pour votre attention.

 

Vladimir Poutine

 

D’autres discours de Vladimir Poutine: http://arretsurinfo.ch/authors/poutine-vladimir/

Note du traducteur
La fin du discours sur l’ONU est particulièrement intéressante. Vladimir Poutine parle explicitement des tentatives de prises de contrôle de cet organisme par les USA. Il parle aussi de refondre le nouvel ordre mondial, un ordre discuté par les « représentants de différents continents, traditions culturelles et historiques, systèmes politiques et économiques ». C’est l’assemblée des peuples à laquelle beaucoup aspirent et qui est tant combattue par les élites transnationales. Mais il passe aussi sous silence les tentatives de prise de contrôle plus discrètes des mondialistes comme Soros, du rôle du FMI et de ces DTS comme nouvelle monnaie de réserve mondiale. Il ne faut pas non plus perdre de vue que la Russie a, dans une certaine mesure, réussi à reprendre le contrôle d’une bonne partie de sa souveraineté et reste un exemple pour montrer que c’est possible et qu’il n’y a jamais rien d’acquis mais que c’est en même temps un processus difficile et dangereux. Dans le cadre du recouvrement de leur souveraineté par les populations occidentales et notamment européennes, la Russie et la Chine pourraient avoir leur mot à dire en refusant de collaborer avec nos élites-traîtres, les obligeant à faire monter dans l’infrastructure de décisions des leaders issus du peuple réel.

Source: http://versouvaton.blogspot.ch/2017/10/reunion-du-club-de-discussion.html

 

The Courage To Decide For Peace

Christopher Black

October 10, 2017

Source : https://journal-neo.org/2017/10/10/the-courage-to-decide-for-peace/

 

Christopher Black is an international criminal lawyer based in Toronto. He is known for a number of high-profile war crimes cases and recently published his novel “Beneath the Clouds. He writes essays on international law, politics and world events, especially for the online magazine “New Eastern Outlook.”

144800-1945-atomic-bombings-of-hiroshima-and-nagasaki

“Competitive armament is not a way to prevent war. Every step in this direction brings us nearer to catastrophe. The armament race is the worst method to prevent open conflict. On the contrary, real peace cannot be reached without systematic disarmament on a supranational scale. I repeat, armament is no protection against war, but leads inevitably to war.”

These words of Dr. Einstein, so clear because they state such a simple fact, are words ignored by all the nations of the world and the results are as he and logic predicted.  Today the peoples of the world face the threat of nuclear annihilation not because the disputes between nations are unresolvable through negotiations, because every dispute can be resolved if the will is there, but because the very existence of nuclear weapons creates the political demand that they be used, either directly or through intimidation, to force one nation’s will on another.

Bearing Einstein’s words in mind, I wonder what would happen if tomorrow the leadership of the Democratic Peoples Republic of Korea stated that they have thought about what Einstein said and have decided to eliminate their nuclear weapons without even asking for any reciprocity in return, just to set an example, to do the right thing, to prepare for peace instead of war. Can you imagine the consternation in the capitals of the nuclear powers; in Washington, London, Moscow, Beijing, Paris, Berlin, Rome, Tel Aviv, Islamabad, Delhi, the raised eyebrows, the puzzled looks, turning-hopefully-to smiles in Moscow and Beijing, but disgust in Washington, London and Tel Aviv?

Would any of them follow suit? Would they lift the economic war against the DPRK? Would any of them feel shamed by the noble act of a small nation that has just stood up to the world with the threat of peace instead of the threat of war? Would any of them rush to sign the new Treaty On The Prohibition of Nuclear Weapons and then proceed to follow the DPRK’s example and begin to eliminate their nuclear arsenals?  I think the answer is obvious. They would not. But why not?

There is no rational reason to offer us since the possession and use of these weapons is a war crime. Nuclear weapons are indiscriminate and have catastrophic consequences for all humanity.  Instead the irrational reason offered by all the nuclear powers to justify the unjustifiable is that nuclear weapons guarantee national security, the very same reason that is now offered by the DPRK. But only the DPRK is subject to economic warfare and threats of nuclear Armageddon for having and testing these weapons. Yet, the DPRK is the only one of the nuclear powers that in 2016 voted in support of the UN resolution to begin negotiations on a treaty to ban nuclear weapons. That may surprise the world public to know. Every citizen may well ask their national leaders, “If the DPRK was willing to support the ban on nuclear weapons just a year ago why did you and all the other nuclear powers refuse to support the ban?”

And again they will receive the same circular argument that “they have it so we have to have it”, though this argument is not one allowed to the DPRK.  Of course the beginning of the circle is the United States of America that first developed, tested, and used these weapons. And it must be remembered that the United States did not use them on military targets but on Japanese civilians, an act of world terror that can never be forgotten. It is this American terror to which the USSR reacted in self-defence and built its nuclear weapons, as did China. Britain and France built theirs to carry some weight in Washington, to retain some domination in the world, and to add to the NATO arsenal aimed at the USSR, now Russia.

Their example encouraged India and Pakistan to build them, to what end no one can determine since they cannot be used on the subcontinent without killing everyone.  Israel has them to intimidate the Middle East with the same result. Even European NATO powers have access to nuclear bombs supplied by the US. And on it goes.

If, to carry our thought experiment further, President Trump experienced a miraculous epiphany and tomorrow morning announced that the United States feared no one and was reversing its two centuries old policy of aggression and imperial expansion and therefore was going to destroy all its nuclear weapons, could any of the remaining nuclear powers maintain their arsenals in the face of public opinion that would sweep the globe in support of the American action for peace and disarmament? I think not. The nuclear prison in which we all live can be unlocked but the key to the door of disarmament lies in the pocket of the United States. It only has to act.

But action requires will and desire. , The leadership of the United States, bankrupt of any positive and progressive solutions to the economic and social decline of its society can think of only one solution; plundering the planet. It therefore refuses to give up its ambition of world domination and in consequence the militarists insist on maintaining the nuclear threat as the key factor of their foreign policy.

The threat they maintain is so frightening that even Russia and China, which logic would dictate should be supporting the DPRK against US nuclear threats, prefer to set principle aside and to squeeze the people of the DPRK, in order to avoid a general nuclear war, which is what they fear war in Korea will lead to. But this is a path sown with mines that can blow up at any time because American officials, including Trump, and th econtrolled media, are using the Russian and Chinese support of sanctions against the DPRK as evidence that the US is in the right and justified in its aggression against the DPRK.  And,“so it goes,” as Billy Pilgrim likes to say in Slaughterhouse 5, Kurt Vonnegut Jr.’s account of the mass slaughter of civilians in the firestorm created by Allied bombs in the city of Dresden in 1945.

For Russia and China the expressed central issue on the Korean peninsular is the threat of general nuclear war. But that is not the issue for the United States. That is its propaganda. The primary issue for the United States is that the DPRK insists on the sovereign right of its people to govern themselves howsoever they choose. It refuses to accept the dominance of the United States over Korea.This independence undermines US domination of Japan, South Korea and East Asia generally.  The Russians and Chineseknow this very well andare trying earnestly to get the United States to a negotiating position and constantly insist on the application of the obligatory requirement in the UN resolutions that the United States seek a peaceful resolution of all issues. But the Americans never refer to this obligation in their propaganda. In fact, just this first week of October, President Trump attacked his own Foreign Secretary, Rex Tillerson, for merely stating he had contact with officials of the DPRK.

The United States has even managed to insert its inflammatory anti-socialist propaganda in the resolutions. Resolution 2375 of 11 September 2017 contains political language that is very troubling. At sections 24 and 25 under the subheading “Political” the big powers state

“their deep concern at the grave hardship that the people of the DPRK are subjected to, condemns the DPRK for pursuing nuclear weapons and ballistic weapons instead of the welfare of its people while people in the DPRK have great unmet needs, and emphasizes the necessity of the DPRK respecting the welfare and inherent dignity of the people in the DPRK.”

This is a clear attack on the DPRK as a socialist state. It is also an attack composed of a series of lies because the DPRK is one of the few countries in the word that actually does concern itself with the welfare of its people, as every neutral observer who has been there has reported time and again.

That the United States could draft such a paragraph when it is the nation that spends more of its peoples taxes on nuclear weapons, missiles and its armed forces than any other and does little for the welfare of its citizens can only be explained by its leaderships’ pathological hypocrisy.How Russia and China can support this language when they too make the same expenditures on useless weapons at the expense of the welfare of their people, only they can answer. But, again, I suggest that can be explained by their deep fear of a nuclear war launched by the United States. And “so it goes.”

I began with Dr. Einstein and so will close with him. In answer to a question on UN Radio on June 16, 1950, “Can we prevent war?” he replied,

“There is a very simple answer. If we have the courage to decide ourselves for peace, we will have peace. …We are not engaged in a play but in a condition of utmost danger to existence. If you are not firmly decided to resolve things in a peaceful way, you will never come to a peaceful solution.”

 

 

Le courage de décider la paix

par Christopher Black

10 octobre 2017

Source : http://lesakerfrancophone.fr/le-courage-de-decider-la-paix

Traduit par Diane, vérifié par Wayan, relu par Cat pour le Saker francophone

Source originaire : https://journal-neo.org/2017/10/10/the-courage-to-decide-for-peace/

 

Christopher Black est un avocat pénaliste international basé à Toronto. Il est connu pour avoir travaillé sur un grand nombre de cas de crimes de guerre de la plus haute importance et a récemment publié son roman Beneath the Clouds. Il écrit des articles sur le droit international, les événements politiques et mondiaux, en particulier pour le magazine en ligne New Eastern Outlook.

144800-1945-atomic-bombings-of-hiroshima-and-nagasaki

 

« La concurrence des armements n’est pas une manière d’empêcher la guerre. Chaque pas dans cette direction nous rapproche de la catastrophe. La course aux armements est la pire méthode pour prévenir un conflit ouvert. Au contraire, la paix véritable ne peut être atteinte sans désarmement systématique à une échelle supranationale. Je répète, l’armement n’est pas une protection contre la guerre, mais y conduit inévitablement. » – Albert Einstein

Ces mots d’Einstein, si clairs parce qu’ils énoncent un simple fait, sont ignorés par toutes les nations dans le monde et les résultats sont tels que lui et la logique l’ont prédit. Aujourd’hui, les peuples du monde sont confrontés à la menace de l’annihilation nucléaire non pas parce que les conflits entre nations sont insolubles par des négociations, puisque que chaque conflit peut être résolu si la volonté est là, mais parce que l’existence même d’armes nucléaires crée la demande politique qu’elles soient utilisées, directement ou par l’intimidation, pour soumettre la volonté d’un pays à celle d’un autre.

En gardant à l’esprit les mots d’Einstein, je me demande ce qui arriverait si demain, la direction de la République populaire démocratique de Corée déclarait qu’elle a réfléchi à ce qu’Einstein disait et a décidé de détruire ses armes nucléaires sans demander aucune réciprocité en retour, uniquement pour faire un exemple, faire la chose juste, pour préparer la paix au lieu de la guerre. Pouvez-vous imaginer la consternation dans les capitales des puissances nucléaires ; à Washington, Londres, Moscou, Beijing, Paris, Berlin, Rome, Tel-Aviv, Islamabad, Delhi, les sourcils levés, les regards perplexes, se transformant en sourires pleins d’espoir à Moscou et Beijing, mais dégoûtés à Washington, Londres et Tel-Aviv ?

L’un d’eux suivrait-il ? Suspendrait-il la guerre économique contre la RPDC ? L’un d’entre eux éprouverait-il de la honte devant l’acte noble d’un petit pays qui vient de se dresser contre le monde en le menaçant de la paix au lieu de la guerre ? L’un d’eux se précipiterait-il pour signer le nouveau Traité sur l’interdiction des armes nucléaires et suivre ensuite l’exemple de la RPDC et commencer à éliminer son propre arsenal nucléaire ? Je pense que la réponse est évidente. Ils ne le feraient pas. Mais pourquoi ?

Il n’y a aucune raison rationnelle à nous présenter puisque la possession comme l’usage de ces armes est un crime de guerre. Les armes nucléaires sont aveugles et ont des conséquences catastrophiques pour toute l’humanité. Au lieu de cela, la raison irrationnelle présentée par toutes les puissances nucléaires pour justifier l’injustifiable, que les armes nucléaires garantissent la sécurité nationale, est aujourd’hui reprise par la RPDC. Mais seule la RPDC fait l’objet d’une guerre économique et de menaces d’Armageddon nucléaire pour détenir et tester ces armes. Pourtant, la RPDC est la seule des puissances nucléaires qui a soutenu en 2016 la résolution de l’ONU pour entamer des négociations sur un traité visant à interdire les armes nucléaires. Savoir cela peut surprendre le public mondial. Tous les citoyens devraient interroger leurs dirigeants nationaux : « Si la RPDC était disposée à soutenir l’interdiction des armes nucléaires il y a un an seulement, pourquoi vous et toutes les autres puissances nucléaires refusez-vous de soutenir l’interdiction ? »

Et de nouveau, on leur opposera la même argument circulaire : « Ils l’ont, donc nous devons l’avoir », bien que cet argument ne soit pas permis à la RPDC. Bien sûr, au début du cercle il y a les États-Unis d’Amérique qui ont été les premiers à développer, tester et utiliser ces armes. Il faut se souvenir que les États-Unis ne les ont pas utilisées contre des cibles militaires, mais sur des civils japonais, un acte de terreur mondial qui ne pourra jamais être oublié. C’est cette terreur américaine à laquelle l’URSS a réagi en légitime défense et a construit ses armes nucléaires, comme l’a fait la Chine. La Grande-Bretagne et la France ont construit les leurs pour avoir un peu de poids à Washington, pour conserver un peu de domination dans le monde et ajouter à l’arsenal de l’OTAN destiné à l’URSS, et maintenant à la Russie.

Leur exemple a encouragé l’Inde et le Pakistan à construire les leurs, on ne peut déterminer à quelle fin puisque ces armes ne peuvent pas être utilisées sur le sous-continent sans tuer tout le monde. Israël en a pour intimider le Moyen-Orient avec le même résultat. Même les puissances européennes de l’OTAN ont accès aux bombes atomiques fournies par les États-Unis. Et cela continue.

Si pour poursuivre notre réflexion expérimentale, le président Trump vivait une épiphanie miraculeuse et annonçait demain que les États-Unis ne craignent personne et inversaient leur politique d’agression et d’expansion impériale vieille de deux siècles et par conséquent vont détruire toutes leurs armes nucléaires, est-ce qu’une seule des autres puissances nucléaires pourrait maintenir son arsenal face à l’opinion publique qui balayerait le globe pour soutenir l’acte américain en faveur de la paix et du désarmement ? Je ne pense pas. La prison nucléaire dans laquelle nous vivons tous peut être déverrouillée, mais la clé qui ouvre la porte du désarmement est dans la poche des États-Unis. Eux seuls doivent agir.

Mais l’action exige volonté et désir. Ceux qui dirigent les États-Unis, en faillite de toutes les solutions positives et progressistes au déclin économique et social de la société, ne peuvent songer qu’à une seule solution : piller la planète. Ils refusent donc de renoncer à leur ambition de domination mondiale et par conséquent les militaristes insistent pour maintenir la menace nucléaire comme élément essentiel de leur politique étrangère.

La menace qu’ils exercent est si effrayante que même la Russie et la Chine, dont la logique devrait leur dicter de soutenir la RPDC contre les menaces nucléaires étasuniennes, préfèrent mettre de côté leurs principes et faire pression sur le peuple de la RPDC dans le but d’éviter une guerre nucléaire générale dont ils craignent qu’une guerre en Corée y mènerait. Mais c’est un chemin truffé de mines qui peuvent exploser à tout moment parce que les dirigeants américains, y compris Trump, et les médias aux ordres, utilisent le soutien russe et chinois aux sanctions contre la RPDC comme preuve que les États-Unis ont raison et sont justifiés dans leur agression contre la RPDC. Et « voilà comment ça se passe » comme le dit Billy Pilgrim dans Slaughterhouse 5, le récit par Kurt Vonnegut Jr. du massacre massif de civils dans le déluge de feu provoqué par les bombes des Alliés dans la ville de Dresde en 1945.

Pour la Russie et la Chine le problème central dans la péninsule coréenne est la menace d’une guerre nucléaire générale. Mais ce n’est pas le problème pour les États-Unis. Ça c’est de la propagande. Le problème principal pour eux, c’est que la RPDC insiste sur le droit souverain de son peuple à se gouverner lui-même quoi qu’il choisisse. Elle refuse d’accepter la domination des États-Unis sur la Corée. Cette indépendance affaiblit la domination étasunienne sur le Japon, la Corée du Sud et l’Asie de l’Est en général. Les Russes et les Chinois le savent très bien et essaient sérieusement d’obtenir que les États-Unis acceptent de négocier et ils insistent constamment sur le fait que les résolutions de l’ONU obligent absolument de rechercher une résolution pacifique de tous les problèmes. Mais les Américains ne se réfèrent jamais à cette obligation dans leur propagande. En fait, cette première semaine d’octobre, le président Trump a attaqué son propre Secrétaire d’État, Rex Tillerson, en affirmant simplement qu’il avait des contacts avec des responsables de la RPDC.

Les États-Unis ont même réussi à insérer leur propagande anti-socialiste incendiaire dans les résolutions de l’ONU. La Résolution 2375 du 11 septembre 2017 contient un langage politique très troublant. Aux sections 24 et 25 du sous-chapitre « politique », la grande puissance déclare

« sa profonde préoccupation devant les graves difficultés auxquelles le peuple de RPDC est soumis, condamnent la poursuite par la RPDC de son programme d’armes nucléaires et balistiques plutôt que du bien-être de son peuple alors que des gens en RPDC ont de grands besoins non satisfaits, et soulignent la nécessité pour la RPDC de respecter le bien-être et la dignité inaliénable du peuple de la RPDC ».

C’est une attaque claire de la RPDC en tant qu’État socialiste. C’est aussi une attaque truffée de mensonges parce que la RPDC est l’un des rares pays dans le monde qui se soucie effectivement du bien-être de sa population, comme tout observateur neutre qui s’y est rendu l’a rapporté maintes et maintes fois.

Que les États-Unis puissent rédiger un tel paragraphe – alors qu’ils sont le pays qui dépense le plus des impôts des contribuables en armes nucléaires, missiles et pour ses forces armées que tout autre et fait peu pour le bien-être de ses citoyens – ne peut s’expliquer que par son hypocrisie pathologique de domination. Comment la Russie et la Chine peuvent supporter ce langage alors qu’elles aussi font les mêmes dépenses en armes inutiles aux dépens du bien-être de leurs populations, seul ces pays peuvent nous le dire. Mais, de nouveau, je suggère que cela peut être expliqué par leur peur profonde d’une guerre nucléaire lancée par les États-Unis. Eh bien, « c’est comme ça ».

J’ai commencé avec Albert Einstein et je terminerai avec lui. En réponse à la question de la radio de l’ONU le 16 juin 1950, « Pouvons-nous empêcher la guerre ? », il a répondu :

« Il y a une réponse très simple. Si nous avons le courage de nous décider pour la paix, nous aurons la paix. […] Nous ne sommes pas dans un jeu mais dans une situation de danger extrême pour notre existence. Si vous n’êtes pas fermement décidé à résoudre les choses de manière pacifique, vous ne parviendrez jamais à une solution pacifique. » 

La nouvelle guerre froide est déjà plus dangereuse que la précédente

par Stephen F. Cohen

Source : http://arretsurinfo.ch/la-nouvelle-guerre-froide-est-deja-plus-dangereuse-que-la-precedente/

Traduit de l’anglais par Sylvie Jolivet pour Arrêt sur info

24 octobre 2017

Source originaire : https://www.thenation.com/article/the-new-cold-war-is-already-more-dangerous-than-was-its-predecessor/

October 11, 2017

 

Stephen F. Cohen est professeur émérite d’études politiques,  spécialisé sur la Russie, à l’université de New York et  à l’Université de Princeton. Il est également analyste pour l’hebdomadaire The Nation. 

 

 

Nous assistons aujourd’hui à une confrontation sans précédent entre les Etats-Unis et la Russie – et les médias de l’establishment ne semblent pas s’en soucier. 

Depuis plusieurs années, S. Cohen développe l’idée que l’actuelle guerre froide présente plus de dangers que celle qui, 45 ans en arrière, a failli « nous être fatale ». Dans l’article ci-dessous, il passe en revue et regroupe les arguments à l’appui de son point de vue. Toutefois, nombre de commentateurs et de personnalités de la vie publique continuent de nier – pour des raisons personnelles et politiques – l’hypothèse de cette nouvelle guerre froide. 

Si l’on doute encore de la réalité de cette dernière, il suffit de lire les principaux journaux américains, de regarder les chaînes « d’informations » télévisées ou de se pencher sur le nombre croissant de déclarations de guerre froide contre la Russie, notamment le texte particulièrement extrémiste d’une organisation prétendument bipartite, dont l’un des co-auteurs est Evelyn Farkas, ancienne fonctionnaire du Département de la Défense de l’ère Obama.

 

Cohen identifie six raisons de penser que la nouvelle Guerre Froide nous confronte à des périls plus grands que la précédente :

1.L’épicentre du conflit ne se situe, ni à des centaines de kilomètres de Berlin, ni dans ce qu’on appelait à l’époque le « Tiers Monde », mais carrément le long de la frontière russe, des Etats Baltes à la Mer Noire, en passant par  l’Europe de l’Est et l’Ukraine, là où les infrastructures de l’OTAN ne cessent d’être étendues, avec l’arrivée continuelle de nouveaux soldats, d’armes, d’avions de combat et de navires, sans oublier les installations anti-missiles. L’OTAN considère maintenant ces régions situées aux confins de la Russie comme faisant partie de son « pré carré ». Il faut remonter à l’invasion allemande de 1941 pour retrouver la présence d’une armée étrangère à si peu de distance de la Russie et de Saint-Pétersbourg, seconde ville du pays. Il est facile d’imaginer comment Moscou perçoit cette présence. On entend de plus en plus dire – par les grands médias et, officieusement, par de hauts fonctionnaires – qu’on assiste bien là à une « agression américaine contre la Russie, et même que « l’Amérique est en guerre contre la Russie« . Comparez ces paroles alarmantes, suggère Cohen, avec le « Russia-gate« , et constatez  le deux poids deux mesures entre cette accusation, qui ne repose sur rien de tangible, selon laquelle « le Kremlin aurait attaqué l’Amérique » pendant les élections présidentielles de 2016, et « l’agressivité » évidente que montre actuellement Washington à l’égard du personnel politique russe. Pensez au risque d »embrasement – accidentel ou intentionnel – si une réaction à cette attitude agressive prenait corps et se généralisait en Russie. L’offensive actuellement menée à Washington en faveur d’un envoi supplémentaire d’armement à Kiev, qui a promis de s’en servir contre les rebelles du Donbass soutenus par les Russes, ne peut qu’accroître les inquiétudes russes (ce faisant, Kiev réduit à néant les accords de paix de Minsk en adoptant une législation incompatible avec ces accords).

2.L’éventualité d’une aggravation par ramification de l’affrontement militaire entre les Etats-Unis et la Russie en Syrie, où les forces gouvernementales, appuyées par l’armée russe, sont à deux doigts d’une victoire définitive sur les combattants anti-Assad – dont certains sont affiliés à des organisations terroristes. Le Ministère de la Défense russe a clairement affirmé sa conviction que le soutien actif apporté par l’armée américaine à ces terroristes mettait gravement en danger les troupes russes, et il a annoncé publiquement sa volonté de combattre ces unités américaines présentes en Syrie. Comment réagira Washington, se demande Cohen, si les Russes tuent des Américains en Syrie ?

3.Dans le même temps, et contrairement au contexte de la première guerre froide, où, une fois passée la crise des Missiles de Cuba de 1962, la coopération entre les Etats-Unis et l’Union Soviétique avait repris et s’était même régulièrement étoffée, tous ces liens de coopération tissés au cours des précédentes décennies sont brusquement annihilés. Le Congrès et l’Administration Trump semblent déterminés à fermer deux nouvelles agences de presse russes aux Etats-Unis, RT et Sputnik. Si cette menace est suivie d’effets, le Kremlin adoptera des mesures équivalentes en Russie, ce qui détériorera encore plus les communications – déjà largement « propagandistes » – entre les deux pays. Un ancien militaire, correspondant pour CNN, estime depuis Moscou, que « la paix tient à un fil« . Et la crise sans précédent de la perquisition menée au Consulat russe de San Francisco le mois dernier a convaincu, non sans raison, de hauts fonctionnaires russes, que des forces agissantes à Washington souhaitaient une complète rupture des relations diplomatiques avec Moscou.

4.Jamais, au cours de la précédente Guerre Froide, un dirigeant soviétique n’a été autant diabolisé par le milieu politico-médiatique que l’est, depuis presque dix ans, le président russe, Vladimir Poutine. La Russie et les relations avec Moscou sont exclusivement abordées à travers le prisme Poutine, de sorte que le pays semble privé de la possibilité, sur le plan intérieur comme sur le plan international, de mettre en avant ses intérêts légitimes, préalable indispensable à d’éventuelles négociations. Pour illustrer cette situation sans précédent par un exemple récent, Cohen reproduit des extraits de « What happened », le livre de mémoires récemment publié par Hillary Clinton.

5.Le « Russia-gate » est également inédit. Les moyens utilisés pour exacerber les tensions sont variés et de plus en plus nombreux. Les « investigations » répétées font peser sur les relations qui avaient régulièrement cours avec la Russie – et notamment les échanges financiers – des allégations de « collusions avec le Kremlin ». De même, les opinions anti-guerre froide sont régulièrement qualifiées d’ « offensives de désinformation et de propagande du Kremlin ». Ce genre d’opinion est évidemment très marginal dans la presse américaine et sur les réseaux sociaux. (à noter que les médias russes publient davantage d’opinions dissonantes sur la politique extérieure que leurs homologues américains).

Mais, et c’est sans doute là le point le plus important, le « Russia-gate » a littéralement empêché le président Trump d’entamer la moindre négociation de sortie de crise, aussi hypothétique qu’ait été son désir de le faire. Imaginez un instant le président John F. Kennedy menacé de la même manière d’être pris pour une « marionnette du Kremlin » au cours de l’affaire des Missiles de Cuba ! Il n’aurait tout bonnement pas pu faire les compromis politiques qui ont été conclus entre lui et Nikita Kroutchev pour sortir de la crise et éviter un conflit nucléaire. La haine de Trump qui agite les politiciens et les médias américains, ne devrait pourtant pas prévaloir, ajoute Cohen, sur le risque d’une guerre avec la Russie.

6.Et contrairement au contexte politique des années soixante, soixante-dix et quatre-vingts, il n’existe virtuellement aucun média, aucune personnalité politique, ni aucun courant politique pour s’opposer à cette Guerre. L’inexistence d’une opposition et l’absence d’un vrai débat public ont toutes les chances de mener à de mauvaises décisions politiques, même en démocratie.

A ces 6 facteurs inédits risquant d’entraîner la guerre froide, Cohen ajoute trois autres circonstances particulières :

La première est le mythe selon lequel la Russie soviétique serait trop faible pour endurer une guerre froide prolongée et finirait par capituler devant Washington et Bruxelles. C’est évidemment la logique qui préside au tsunami de sanctions infligées à Moscou depuis 2014. C’est sans tenir compte du fait que plusieurs institutions de contrôle financier international ont fait état d’un redressement notoire de l’économie russe depuis environ deux ans. Le pays est par exemple sur le point de devenir le plus grand exportateur mondial de blé. C’est aussi omettre l’immensité des ressources naturelles, humaines et territoriales dont dispose la Russie. Dans l’histoire de la Russie moderne, on ne trouve aucun exemple de capitulation, quel qu’en aient été le coût et les destructions subies. Contrairement aux voix émises par des courants d’opposition politiques minoritaires, dont l’importance est montée en épingle, ni les élites de la Nation, ni le peuple, ne souhaitent fondamentalement un changement de personnel ou d’orientation politique sous la pression de l’Occident. De fait, de nombreux analystes et commentateurs politiques russes ont déjà entériné l’idée que cette nouvelle guerre froide, provoquée par l’Ouest, risquait de durer autant que la première.

La seconde circonstance tient à la persistance, avec laquelle l’establishment américain, resté sous l’influence de l’ancien Président Obama, s’entête à considérer que la Russie est « isolée » dans les affaires du monde. Le nombre de rencontres et d’accords conclus à l’étranger par Poutine ces dernières années contredit cette idée erronée. Un autre changement important entre en ligne de compte : lors de la première guerre froide, le « Bloc soviétique » de l’Europe Orientale était une alliance récemment imposée de pays tiraillés et économiquement lourds à porter ; les partenaires actuels (ceux du BRIC, et notamment la Chine) de la Russie sont au contraire librement consentants et économiquement dynamiques. Ce serait d’ailleurs plutôt la « sphère d’influence » américaine qui serait en voie de voler en éclats, si l’on en juge par le Brexit et la Catalogne, (dont les référendums pourraient donner un autre éclairage sur celui que les Russes ont soutenu en Crimée en 2014). Quel autre sens donner au resserrement des relations entre la Russie et la Turquie, membre de l’OTAN, ou encore à la récente visite du roi d’Arabie Saoudite à Moscou, qui a donné lieu à des accords portant sur des milliards de dollars d’achats et d’investissements en armes et en énergie ? S’agit-il  bien du même pays, pourraient s’interroger les historiens, qui était soit-disant en train de plonger dans un grand isolement économique ?

La troisième circonstance est le rôle joué par la Chine, grande puissance montante. Rivalisant avec la Russie au temps de la première guerre froide, elle avait « une carte » à jouer contre Moscou. Elle est aujourd’hui son partenaire politique et économique, et en voie de le devenir sur le plan militaire – les deux pays ont conjointement programmé le lancement d’un exercice naval en début de semaine prochaine. Cette coopération, qui aura un retentissement important un peu partout, notamment en Inde, au Pakistan, au Japon et même en Afghanistan, change également la donne. Presque tous ces facteurs inédits des hauts risques qu’entraînerait une guerre froide ne sont pas pris en considération à Washington, et pas seulement à cause de l’hystérie du « Russia-gate« . Le triomphalisme américain qui prévaut depuis la fin de l’Union Soviétique en 1991 y participe, ainsi qu’un certain provincialisme américain qui consiste à se croire « exceptionnel ».

Dans le même temps, les trois plus graves menaces auxquelles la sécurité nationale américaine est confrontée  – le terrorisme international, la prolifération nucléaire et le risque de cyber attaques pouvant déclencher un conflit nucléaire – ne font pas l’objet d’une vigilance suffisante. Ni l’absolue nécessité, pour éradiquer une grande partie de ces dangers, de le faire en partenariat avec la Russie. Des évidences qui se traduisaient même parfois en actes à l’époque de la précédente guerre froide.

 

Un monde en péril

Noam Chomsky interviewé par David Barsamian

3 octobre 2017-10-20

Source : http://lesakerfrancophone.fr/un-monde-en-peril-une-interview-de-noam-chomsky

Source originaire :

http://www.tomdispatch.com/post/176333/tomgram%3A_noam_chomsky_and_david_barsamian%2C_a_world_in_peril/

Donald Trump Hosts Nevada Caucus Night Watch Party In Las Vegas
LAS VEGAS, NV – FEBRUARY 23: Republican presidential candidate Donald Trump speaks at a caucus night watch party at the Treasure Island Hotel & Casino on February 23, 2016 in Las Vegas, Nevada. The New York businessman won his third state victory in a row in the « first in the West » caucuses. (Photo by Ethan Miller/Getty Images)

 

David Barsamian : – Vous avez  déjà parlé de la différence entre la bouffonnerie de Trump, qui est sans cesse couverte par les médias, et les politiques qu’il s’efforce d’adopter, qui reçoivent moins d’attention. Pensez-vous qu’il a des objectifs de politique économique ou internationale cohérents ?  Qu’est-ce que Trump a réussi à accomplir dans ses premiers mois au pouvoir ?

Noam Chomsky : –  Il y a un processus de diversion en cours, peut-être juste un résultat naturel dû aux caractéristiques du personnage central et à ceux qui font le travail en arrière plan.

À un certain niveau, les pitreries de Trump font en sorte que l’attention se concentre sur lui, et peu importe la manière. Qui se souvient encore de l’accusation selon laquelle des millions d’immigrants clandestins auraient voté pour Clinton, privant le pathétique petit homme de sa grande victoire ? Ou l’accusation selon laquelle Obama aurait mis sur écoute la Trump Tower ? Les affirmations en elles-mêmes n’ont pas vraiment d’importance. Il suffit que l’attention soit détournée de ce qui se passe en arrière-plan. Là, hors de portée des projecteurs, la frange la plus sauvage du Parti républicain avance avec soin les politiques destinées à enrichir sa véritable circonscription : la circonscription du pouvoir privé et de la richesse, « les maîtres de l’humanité », pour reprendre la phrase d’Adam Smith.

Ces politiques vont nuire à la population générale et dévaster les générations futures, mais cela ne préoccupe guère les Républicains. Ils ont essayé de faire adopter des lois toutes aussi destructrices pendant des années. Paul Ryan, par exemple, a longtemps annoncé son idéal d’éliminer virtuellement le gouvernement fédéral, à l’exception du service militaire – bien que dans le passé, il ait emballé ses propositions dans des feuilles de calcul afin qu’elles aient l’air sérieuses pour les commentateurs. Maintenant, alors que l’attention est concentrée sur les dernières folies de Trump, le gang Ryan et la branche exécutive verrouillent la législation pour saper les droits des travailleurs, paralyser la protection des consommateurs et nuire gravement aux communautés rurales. Ils cherchent à dévaster les programmes de santé, à diminuer les impôts qui permettent de les financer de manière à continuer à enrichir leurs soutiens politiques et à éviscérer la loi Dodd-Frank, qui impose des contraintes bien nécessaires au système financier prédateur qui s’est développé pendant la période néolibérale.

Ce n’est qu’un exemple de la façon dont la massue de démolition est brandie par le Parti républicain qui est de nouveau au pouvoir. En effet, ce n’est plus un parti politique au sens traditionnel du terme. Les analystes politiques conservateurs, Thomas Mann et Norman Ornstein, l’ont décrit plus précisément comme une « insurrection radicale », qui a abandonné la politique parlementaire normale.

Une grande partie de ce travail se déroule furtivement, en séances à huis clos, avec le moins de publicité possible. D’autres politiques républicaines sont plus ouvertes, comme se retirer de l’accord de Paris sur le climat, isolant ainsi les États-Unis et en faisant un État paria qui refuse de participer aux efforts internationaux pour faire face à la catastrophe environnementale imminente. Pire encore, ils ont l’intention de maximiser l’utilisation des combustibles fossiles, y compris les plus dangereux ; de démanteler tous les règlements ; de réduire fortement la recherche et le développement de sources d’énergie alternatives, qui seront bientôt nécessaires pour une survie décente.

Les raisons qui animent ces politiques sont multiples. Certaines sont simplement un retour d’ascenseur aux soutiens financier. D’autres, qui ne préoccupent guère les « maîtres de l’humanité », sont faites pour conserver la confiance du groupe électoral que les Républicains ont rassemblé à la hâte, car les politiques républicaines s’étaient déplacées si loin vers la droite qu’elles n’attiraient plus les électeurs. Par exemple, mettre fin à l’aide à la planification familiale n’est pas un service aux financiers. En effet, ce groupe aurait plutôt tendance à soutenir le planning familial. Mais mettre fin à ce soutien contente la base chrétienne évangélique – des électeurs qui ferment les yeux sur le fait qu’ils préconisent effectivement plus de grossesses non désirées et, par conséquent, augmentent la fréquence de recours à l’avortement, dans des conditions dangereuses et même mortelles.

Tous les dommages ne peuvent être imputés au charlatan qui est théoriquement responsable, à ses nominations extravagantes ou aux forces du Congrès qu’il a déchaînées. Certains des développements les plus dangereux sous Trump remontent aux décisions d’Obama, décisions prises, bien sûr, sous la pression du Congrès républicain.

Le plus dangereux de tout cela a à peine été signalé. Une étude très importante publiée en mars 2017 dans le Bulletin of the Atomic Scientists révèle que le programme de modernisation des armes nucléaires d’Obama a augmenté « d’un facteur d’environ trois le pouvoir destructeur des missiles balistiques étasuniens existants et cela correspond exactement ce que l’on pourrait attendre d’un État doté d’armes nucléaires qui prévoirait d’avoir la capacité de combattre et de gagner une guerre nucléaire en désarmant ses ennemis par une première frappe surprise ». Comme le soulignent les analystes, cette nouvelle capacité compromet la stabilité stratégique dont dépend la survie humaine. Et le bilan effrayant des catastrophes et du comportement imprudent des dirigeants au cours des dernières années montre bien à quel point notre survie est fragile. Ce programme est perpétué par Trump. Ces développements, associés à la menace d’un désastre environnemental, jettent une ombre sur tout le reste – et sont à peine discutés car l’attention est attirée par les performances de l’acteur au centre de la scène.

Il n’est pas facile de discerner si Trump a une idée de ce que lui et ses acolytes font. Peut-être est-il tout à fait authentique : un mégalomane ignorant et fragile, dont la seule idéologie est lui-même. Mais ce qui se passe sous la domination de l’aile extrémiste des Républicains est bien visible.

– Voyez-vous une activité encourageante du côté des Démocrates ? Ou est-il temps de commencer à penser à un troisième parti ?

– Il faut d’abord bien y réfléchir. La caractéristique la plus remarquable de l’élection de 2016 a été la campagne de Bernie Sanders, qui a brisé l’ordre établi aux États-Unis par plus d’un siècle d’histoire politique. Un corpus substantiel de recherches en science politique établit de façon convaincante que les élections sont à peu près acquises ; le financement de la campagne est à lui seul un indicateur remarquable de réussite, tant pour le Congrès que pour la présidence. Il indique également les futures décisions des élus. Par conséquent, une majorité considérable de l’électorat – ceux au bas de l’échelle des revenus – est effectivement privée de ses droits, dans la mesure où ses représentants ne tiennent pas compte de ses préférences. Dans cette optique, la victoire d’une star de la télévision milliardaire avec un soutien médiatique important est peu surprenante : soutien direct de la chaîne câblée de premier plan, Fox News, de Rupert Murdoch, et de la très influente radio de droite ; soutien indirect mais conséquent du reste des grands médias, qui est resté fasciné par les pitreries de Trump et les recettes publicitaires qu’elles ont entraînées.

La campagne Sanders, par contre, a fortement rompu avec ce modèle en vigueur. Sanders était à peine connu. Il n’a pratiquement obtenu aucun soutien des principales sources de financement, a été ignoré ou tourné en dérision par les médias, étiqueté avec le mot effrayant de « socialiste ». Pourtant il est maintenant, et de loin,  la figure politique la plus populaire dans le pays.

Le succès de la campagne Sanders montre au moins que de nombreuses options peuvent être mises en œuvre malgré le cadre biparti institutionnel, malgré toutes les barrières institutionnelles qui s’y opposent. Pendant les années Obama, le Parti démocrate s’est désintégré aux niveaux local et étatique. Le parti avait déjà abandonné en grande partie la classe ouvrière, et même fait pire avec les politiques commerciales et fiscales de Clinton qui ont sapé le secteur manufacturier américain et l’emploi relativement stable qu’il fournissait.

Les propositions politiques progressives ne manquent pas. Le programme développé par Robert Pollin dans son livre Greening the Global Economy est une approche très prometteuse. Le travail de Gar Alperovitz sur la construction d’une démocratie authentique basée sur l’autogestion des travailleurs en est une autre. Des mises en œuvre pratiques de ces approches et des idées associées se concrétisent de différentes manières. Les organisations populaires, dont certaines sont issues de la campagne Sanders, sont activement engagées pour profiter des nombreuses occasions qui s’offrent à elles.

Parallèlement, le cadre biparti établi, bien que vénérable, n’est nullement gravé dans la pierre. Que ces dernières années les institutions politiques traditionnelles déclinent dans les démocraties industrielles sous l’effet de ce qu’on appelle le « populisme » n’est pas un secret. Ce terme est plutôt utilisé pour parler de la vague de mécontentement, de colère et de mépris des institutions qui a accompagné l’assaut néolibéral de la génération précédente qui a conduit à la stagnation de la majorité d’un côté et à la concentration spectaculaire de la richesse dans les mains de quelques-uns de l’autre.

Le fonctionnement démocratique s’érode sous l’effet naturel de la concentration du pouvoir économique, qui se transforme en pouvoir politique par des moyens que l’on connaît bien, mais aussi par des raisons plus profondes et de principe. La doctrine en cours veut que le transfert de la prise de décision du secteur public vers le « marché » contribue à la liberté individuelle, mais la réalité est différente. Le transfert va d’institutions publiques, dans lesquelles les électeurs ont leur mot à dire, dans la mesure où la démocratie fonctionne, aux tyrannies privées – les entreprises qui dominent l’économie – sur lesquelles les électeurs n’ont aucun mot à dire. En Europe, il existe une méthode encore plus directe pour ébranler la menace de la démocratie : faire prendre des décisions cruciales par une troïka non élue – le Fonds monétaire international, la Banque centrale européenne et la Commission européenne – qui tient compte des vœux des banques du nord de l’Europe et de la communauté des créanciers, et non pas des électeurs.

Ces politiques sont faites de sorte que la société n’existe plus, la célèbre description de Margaret Thatcher du monde tel qu’elle le perçoit ou, plus précisément, espère le créer : un monde où il n’y a pas de société, seulement des individus. C’était la paraphrase involontaire par Thatcher de la condamnation amère de Marx de la répression en France, qui a laissé la société comme un « sac de pommes de terre », une masse amorphe qui ne peut pas fonctionner. Dans le cas présent, le tyran n’est pas un dirigeant autocratique – au moins en Occident – mais une concentration de pouvoirs privés.

L’effondrement des institutions dirigeantes centristes a été évidente lors des dernières élections : en France, mi-2017, et aux États-Unis quelques mois plus tôt où les deux candidats qui ont mobilisé les forces populaires étaient Sanders et Trump − même si Trump n’a pas tardé à démontrer la fraude de son « populisme » en s’assurant rapidement que les éléments les plus durs de l’ancien établissement seraient solidement installés au pouvoir du luxuriant « marécage ».

Ces processus pourraient conduire à la rupture du monolithique système américain basé sur un parti unique, celui du monde des affaires, divisé en deux factions concurrentes, avec les électeurs passant de l’un à l’autre au fil du temps. C’est l’occasion pour un véritable « parti populaire » d’émerger, un parti dont la base électorale serait réellement les électeurs, et dont les valeurs directrices mériteraient le respect.

– Le premier voyage à l’étranger de Trump a été pour l’Arabie saoudite. Quelle signification y voyez-vous et qu’est-ce que cela signifie pour les politiques moyen-orientales ? Et que pensez-vous de l’agressivité de Trump envers l’Iran ?

– L’Arabie saoudite est le genre d’endroit où Trump se sent chez lui : une dictature brutale, misérablement répressive (notoirement pour les droits des femmes, mais dans beaucoup d’autres domaines aussi), le premier producteur de pétrole (maintenant dépassé par les États-Unis), et beaucoup d’argent. Le voyage a généré de massives promesses de vente d’armes – ce qui a beaucoup plu à son électorat – et de vagues annonces d’autres dons saoudiens. L’une des conséquences de ce voyage est que les amis saoudiens de Trump ont reçu le feu vert pour intensifier leurs atrocités honteuses au Yémen et pour discipliner le Qatar, qui a été une ombre trop indépendante des maîtres saoudiens. L’Iran a aussi été un facteur. Le Qatar partage un champ de gaz naturel avec l’Iran et entretient des relations commerciales et culturelles, désapprouvées par les Saoudiens et leurs associés, avec ce pays.

L’Iran est depuis longtemps considéré par les dirigeants et les médias américains comme un pays extrêmement dangereux, peut-être le plus dangereux de la planète. Cela remonte à bien avant Trump. Dans ce système doctrinal, l’Iran est une double menace : il est le principal partisan du terrorisme, et ses programmes nucléaires constituent une menace existentielle pour Israël, sinon pour le monde entier. Il est si dangereux qu’Obama a dû installer un système avancé de défense aérienne près de la frontière russe pour protéger l’Europe des armes nucléaires iraniennes – qui n’existent pas et que, de toute façon, les dirigeants iraniens n’utiliseraient que s’ils étaient possédés par le désir d’être, en retour, instantanément incinérés.

C’est cela le système doctrinal. Dans le monde réel, le soutien iranien au terrorisme se traduit par un soutien au Hezbollah, dont le crime majeur est qu’il est le seul moyen de dissuasion contre une autre invasion israélienne destructrice du Liban, et au Hamas, qui a remporté des élections libres dans la bande de Gaza, crime qui a instantanément suscité des sanctions sévères et a conduit le gouvernement américain à préparer un coup d’État militaire. Il est vrai que les deux organisations peuvent être accusées d’actes terroristes, bien que complètement différents de ceux qui découlent de l’implication de l’Arabie saoudite dans la formation et les actions des réseaux djihadistes.

En ce qui concerne les programmes d’armement nucléaire de l’Iran, les services de renseignement américains ont confirmé ce que chacun peut facilement savoir : s’ils existent, ils font partie de la stratégie de dissuasion de l’Iran. Il y a aussi le fait inacceptable que toute préoccupation concernant les armes de destruction massive (ADM) iraniennes puisse être atténuée en répondant simplement à l’appel iranien pour établir une zone exempte d’armes de destruction massive au Moyen-Orient. Une telle zone est fortement soutenue par les États arabes et la majeure partie du reste du monde mais est bloquée, principalement par les États-Unis qui souhaitent protéger les capacités en ADM d’Israël.

Si on l’observe bien, on voit que ce système doctrinal s’effondre, il nous reste donc à trouver les vraies raisons de l’agressivité américaine envers l’Iran. Les possibilités viennent facilement à l’esprit. Les États-Unis et Israël ne peuvent pas tolérer une force indépendante dans une région qu’ils considèrent comme la leur. Un Iran avec une dissuasion nucléaire est inacceptable pour les États voyous qui veulent se déchaîner comme ils le souhaitent dans tout le Moyen-Orient. Mais il y a plus que cela. Washington  ne pardonne pas à l’Iran d’avoir renversé le dictateur qu’elle avait installé lors d’un coup d’État militaire en 1953, un coup qui a détruit le régime parlementaire iranien et son espoir de pouvoir bénéficier de ses propres ressources naturelles. Le monde est trop complexe pour toute simple description, mais cela me semble être le centre de l’histoire.

Cela ne ferait non plus pas de mal de rappeler qu’au cours des six dernières décennies, à peine un jour ne s’est passé sans que Washington ne tourmente les Iraniens. Après le coup d’État militaire de 1953, les États-Unis ont appuyé un dictateur décrit par Amnesty International comme un des principaux violeurs des droits humains. Immédiatement après son renversement, l’invasion de l’Iran par Saddam Hussein, soutenue par les États-Unis, ne fut pas une mince affaire. Des centaines de milliers d’Iraniens ont été tués, beaucoup par des armes chimiques. Le soutien de Reagan à son ami Saddam était si extrême que lorsque l’Irak a attaqué un navire américain, l’USS Stark, tuant 37 marins américains, il n’a reçu, en réponse, qu’une légère tape sur les doigts. Reagan a également cherché à accuser l’Iran d’avoir perpétré des attaques chimique horribles sur les Kurdes irakiens, en réalité lancées par Saddam.

Finalement, les États-Unis sont intervenus directement dans la guerre Iran-Irak, conduisant à la capitulation amère de l’Iran. Par la suite, George W. Bush a invité les ingénieurs nucléaires irakiens aux États-Unis pour une formation avancée sur la production d’armes nucléaires – une menace extraordinaire pour l’Iran, indépendamment de ses autres implications. Et, bien sûr, Washington a été le moteur des sévères sanctions contre l’Iran qui continuent à ce jour.

Trump, de son côté, a rejoint les dictateurs les plus durs et les plus répressifs en criant des imprécations contre l’Iran. De plus, l’Iran organisait des élections lors du voyage de Trump au Moyen-Orient, une élection qui, même si elle n’était pas parfaite, serait impensable sur la terre de ses hôtes saoudiens, qui sont également la source de l’islamisme radical qui empoisonne la région. Mais l’agressivité étasunienne contre l’Iran va bien au-delà de Trump lui-même. Elle touche aussi ceux considérés comme les « adultes » de l’administration Trump, comme James « Mad Dog » Mattis, le secrétaire à la Défense. Et elle remonte à loin.

– Quels sont les enjeux stratégiques pour la Corée ? Peut-on faire quelque chose pour désamorcer ce conflit qui prend de l’ampleur ?

– La Corée est un problème qui persiste depuis la fin de la Seconde Guerre mondiale, lorsque les espoirs des Coréens pour l’unification de la péninsule ont été bloqués par l’intervention des grandes puissances, les États-Unis en portant la responsabilité première.

La dictature nord-coréenne pourrait bien gagner le prix de la brutalité et de la répression, mais elle cherche, et dans une certaine mesure atteint, un certain niveau de développement économique, malgré le fardeau écrasant d’un énorme système militaire. Ce système comprend bien entendu un arsenal croissant d’armes nucléaires et de missiles, qui constituent une menace pour la région et, à plus long terme, pour des pays au-delà – mais sa fonction étant de dissuader, il est peu probable que le régime nord-coréen l’abandonne tant qu’il est sous la menace d’une destruction.

Aujourd’hui, on nous dit que le grand défi auquel le monde est confronté est de savoir comment contraindre la Corée du Nord à geler ses programmes nucléaires et balistiques. Ainsi, on devrait peut être recourir à plus de sanctions, à la cyberguerre, à l’intimidation ; au déploiement du système antimissile de la Défense terrestre à haute altitude (THAAD), que la Chine considère comme une menace sérieuse pour ses propres intérêts ; peut-être même attaquer directement la Corée du Nord, ce qui entraînerait des bombardements massifs en représailles, dévastant Séoul et une grande partie de la Corée du Sud, sans même utiliser d’armes nucléaires.

Mais il y a une autre option qui semble être ignorée : nous pourrions simplement accepter l’offre de la Corée du Nord de faire ce que nous demandons. La Chine et la Corée du Nord ont déjà proposé que la Corée du Nord gèle ses programmes nucléaires et de missiles. La proposition, pourtant, a été rejetée immédiatement par Washington, tout comme elle l’avait été deux ans plus tôt, car elle comprend une contrepartie : elle appelle les États-Unis à mettre fin à leurs exercices militaires menaçants aux frontières de la Corée du Nord, dont les simulations d’attaque nucléaires par des B-52.

La proposition sino-nord-coréenne n’est guère déraisonnable. Les Nord-Coréens se souviennent bien que leur pays a été littéralement écrasé par les bombardements américains, et beaucoup se souviennent peut-être de la façon dont les forces américaines ont bombardé de grands barrages quand il n’y avait plus d’autres cibles. Il y avait des rapports joyeux dans les publications militaires américaines au sujet du spectacle passionnant d’un énorme flot d’eau anéantissant les cultures de riz dont dépend l’« Asie » pour sa survie. Ils valent vraiment la peine d’être lus, une partie utile de la mémoire historique.

L’offre de geler les programmes nucléaires et balistiques de la Corée du Nord en échange de l’arrêt des actes provocateurs sur la frontière nord-coréenne pourrait être la base de négociations plus approfondies qui pourraient réduire radicalement la menace nucléaire et même résoudre la crise nord-coréenne. Contrairement à beaucoup de commentaires enflammés, il y a de bonnes raisons de penser que de telles négociations pourraient réussir. Pourtant, même si les programmes nord-coréens sont constamment décrits comme étant peut-être la plus grande menace à laquelle nous sommes confrontés, la proposition sino-nord-coréenne est inacceptable pour Washington et rejetée par les observateurs américains avec une unanimité impressionnante. C’est une autre entrée dans le dossier honteux et déprimant de cette préférence quasi-automatique pour la force alors que des options pacifiques sont disponibles.

Les élections sud-coréennes de 2017 pourraient offrir une lueur d’espoir. Le président qui vient d’être élu, Moon Jae-in, semble vouloir inverser la politique de dure confrontation de son prédécesseur. Il a appelé à explorer les options diplomatiques et à prendre des mesures pour la réconciliation, ce qui est certainement une amélioration par rapport à ces agitations de colère qui pourraient conduire à un vrai désastre.

– Vous avez par le passé exprimé des inquiétudes au sujet de l’Union européenne. Que pensez-vous qu’il adviendra alors que l’Europe devient moins liée aux États-Unis et au Royaume-Uni?

– L’UE est confrontée à des problèmes fondamentaux, notamment une monnaie unique sans union politique. Mais elle a également de nombreuses caractéristiques positives. Il y a quelques idées sensées visant à sauver ce qui est bon et à améliorer ce qui ne l’est pas. L’initiative DiEM25 de Yanis Varoufakis pour une Europe démocratique est une approche prometteuse.

Le Royaume-Uni a souvent été un substitut des États-Unis dans la politique européenne. Le Brexit pourrait encourager l’Europe à adopter un rôle plus indépendant dans les affaires mondiales, cela pourrait être accéléré par les politiques de Trump qui nous isolent de plus en plus du reste du monde. Pendant qu’il crie fort et brandit son énorme bâton, la Chine prend les devants au niveau des politiques énergétiques mondiales tout en étendant son influence vers l’ouest et, finalement, jusqu’à l’Europe, par le biais de l’Organisation de coopération de Shanghai et la Nouvelle Route de la Soie.

Que l’Europe puisse devenir une « troisième force » indépendante est un sujet de préoccupation pour les planificateurs américains depuis la Seconde Guerre mondiale. Il y a eu de longues discussions sur la conception gaulliste d’une Europe allant de l’Atlantique à l’Oural ou, plus récemment, sur la vision de Gorbatchev d’une Europe commune de Bruxelles à Vladivostok.

Quoi qu’il arrive, l’Allemagne est sûre de conserver un rôle dominant dans les affaires européennes. Il est plutôt surprenant d’entendre une chancelière allemande conservatrice, Angela Merkel, faisant la leçon à son homologue américaine sur les droits de l’homme et prendre l’initiative, au moins pour un temps, de se confronter à la question des réfugiés qui montre la profonde crise morale de l’Europe. D’autre part, l’insistance de l’Allemagne pour l’austérité, sa paranoïa envers l’inflation et sa politique de promotion des exportations tout en limitant la consommation intérieure ne portent pas une mince responsabilité dans la détresse économique de l’Europe, en particulier dans la situation désastreuse des économies périphériques. Cependant, dans le meilleur des cas et sans aller trop loin dans l’imagination, l’Allemagne pourrait influencer l’Europe afin qu’elle devienne une force généralement positive dans les affaires mondiales.

– Que pensez-vous du conflit entre l’administration Trump et les services de renseignement états-uniens ? Croyez-vous en « l’État profond » ?

Une bureaucratie de la sécurité nationale existe depuis la Seconde Guerre mondiale. Et les analystes de la sécurité nationale, au sein et en dehors du gouvernement, ont été consternés par les nombreux et sauvages dérapages de Trump. Leur consternation est partagée par les crédibles experts qui ont mis en place l’Horloge de Fin du monde, puisqu’ils l’ont avancée à deux minutes et demie avant minuit sitôt que Trump a pris ses fonctions ; le plus proche du désastre terminal depuis 1953, lorsque les États-Unis et l’URSS ont fait exploser des bombes thermonucléaires. Mais je vois peu de signes que cela aille plus profond que cela, qu’il y aurait une conspiration secrète par un « État profond ».

– En conclusion, à l’approche de votre 89e anniversaire, je me demandais : avez-vous une théorie à propos de la longévité ?

– Oui et elle est simple, vraiment. Si vous roulez à vélo et que vous ne voulez pas tomber, vous devez continuer à rouler, et vite.

Noam Chomsky 

Traduit par Wayan, relu par Cat pour le Saker Francophone