Les sanctions économiques : une arme de guerre invisible

Jean-Guy Rens

Jean-Guy Rens a dirigé la production de multiples études sur les technologies de l’information, y compris la cybersécurité, au Canada et au Maroc. Il est l’auteur, entre autre, d’une histoire des télécommunications au Canada (“L’empire invisible”, Presses de l’Université du Québec, 1993).

Texte publié dans le magazine “Horizon et Débats“, No 7, avril 2026.

Une étude qui change tout

En juillet 2025, The Lancet Global Health publiait une étude qui mérite d’être qualifiée d’historique. Ses auteurs — les économistes Francisco Rodríguez (Université de Denver), Silvio Rendón (Banque interaméricaine de développement) et Mark Weisbrot (Centre de recherche économique et politique, CEPR) — ont pour la première fois procédé à une évaluation systématique et causale de l’impact des sanctions économiques sur la mortalité dans le monde. En analysant un ensemble de données portant sur 152 pays et couvrant cinq décennies (1971–2021), ils sont parvenus à une conclusion aussi précise que dérangeante : les sanctions unilatérales imposées par les États-Unis et l’Union européenne ont causé, chaque année sur cette période, environ 564 258 morts (avec un intervalle de confiance à 95% entre 367 838 et 760 677). Cumulés sur cinquante ans, ces décès représentent quelque 38 millions de vies perdues.[i]

The Lancet, Volume 13, Issue 8, August 2025

Ce chiffre n’est pas une estimation approximative ni une extrapolation spéculative. Les chercheurs ont utilisé quatre méthodes économétriques distinctes conçues pour établir des relations causales à partir de données observationnelles — l’entropy balancing, la causalité de Granger, les représentations par études d’événements, et les variables instrumentales. La robustesse des résultats, cohérents à travers ces quatre approches, renforce considérablement la validité des conclusions. Le taux de mortalité lié aux sanctions représente un accroissement de 3,6% de la mortalité totale observée dans les pays sanctionnés.

La guerre par d’autres moyens

Le titre de l’article du Lancet résonne comme une provocation scientifique : ses auteurs citent Woodrow Wilson, qui décrivait dès 1919 les sanctions économiques comme « something more tremendous than war » (quelque chose de plus terrible que la guerre), pour conclure : « Notre étude suggère qu’il avait raison ». Cette formule, prononcée lors de la fondation de la Société des Nations, révèle que l’idée de recourir à l’asphyxie économique plutôt qu’aux armes n’est pas nouvelle. Ce qui est nouveau, c’est que la science confirme aujourd’hui, avec une rigueur inédite, l’intuition du président américain.[ii]

Le mécanisme par lequel les sanctions tuent est indirect mais implacable. En bloquant l’accès aux marchés financiers, au commerce international, aux devises étrangères et aux technologies, les sanctions érodent les capacités d’un État à financer son système de santé, à importer des médicaments, à maintenir des infrastructures d’eau potable et d’assainissement, ainsi qu’à assurer la sécurité alimentaire de sa population. Ces effets ne se font pas sentir immédiatement : ils sont cumulatifs, ils s’aggravent avec le temps. L’étude du Lancet est particulièrement éloquente sur ce point : pour des sanctions d’une durée inférieure à trois ans, la mortalité infantile augmente de 6% ; si elles se prolongent entre quatre et six ans, la hausse atteint 8,6% ; au-delà d’une durée de sept ans, elle grimpe à 10,5%. La durée des sanctions est une sentence de mort progressive.[iii]

La comparaison avec les conflits armés est saisissante. La moyenne de 564 000 morts annuels dû aux sanctions unilatérales « se situe dans la fourchette que les chercheurs ont calculée pour les décès annuels liés aux conflits armés ». À l’échelle de la seule année 2021, plus de 800 000 personnes sont mortes des suites directes des sanctions imposées par Washington et Bruxelles — soit environ huit fois le nombre de morts de combats enregistré la même année dans tous les conflits armés du monde. L’organisation Progressive International le formulait de manière plus précise : ce bilan équivaut au rythme de 1 500 morts par jour, comparable au siège de Leningrad par l’Allemagne nazie.[iv] Selon certaines estimations, pendant la période de 20 ans couverte par l’étude, les sanctions occidentales ont causé au moins autant de morts que l’ensemble des conflits armés et des génocides de la planète combinés.

Des victimes surtout innocentes — et jeunes

L’une des conclusions les plus troublantes de l’étude du Lancet concerne l’identité des victimes. La publicité officielle présente les sanctions comme des outils ciblés, visant les élites dirigeantes, les régimes autoritaires, les réseaux criminels. La réalité statistique est tout autre. Les enfants de moins de cinq ans représentent 51% des décès imputables aux sanctions. Plus largement, si on additionne les victimes appartenant à la tranche des 0-15 ans à celles de la tranche des 60-80 ans, on obtient un taux de 77% des décès dus aux sanctions. Ce sont les plus vulnérables — ceux qui n’ont aucune part dans les décisions politiques de leurs gouvernements — qui payent le prix le plus élevé.

Les effets sur la mortalité infantile sont précisément mesurés : les sanctions américaines sont associées à une hausse de 9,3% de la mortalité néonatale, de 9,1% chez les enfants de moins d’un an, et de 8,5% chez les moins de cinq ans. Ces pourcentages abstraits recouvrent des réalités concrètes et tragiques : des nourrissons qui ne reçoivent pas les vaccins nécessaires, des enfants qui meurent de maladies infectieuses faute d’antibiotiques devenus inaccessibles, des mères qui accouchent sans soins médicaux appropriés. Une autre étude, publiée par l’Université de Stanford dans The Lancet Global Health en mars 2025, portant spécifiquement sur les sanctions à l’aide étrangère, estime que ces mesures peuvent annuler jusqu’à 64% des progrès réalisés contre la mortalité maternelle et jusqu’à 29% des progrès contre la mortalité infantile dans les pays à faibles revenus, pour des sanctions d’une durée supérieure à cinq ans.[v]

La réponse la plus célèbre à cette réalité reste celle de Madeleine Albright, alors ambassadrice américaine à l’ONU, interrogée en 1996 sur CBS lors de l’émission 60 Minutes : l’interviewer Lesley Stahl rappelait que les sanctions contre l’Irak avaient entraîné la mort d’un demi-million d’enfants de moins de cinq ans — soit plus qu’à Hiroshima — et demandait si ce bilan en valait la peine. La réponse d’Albright : « Je pense que c’est un choix très difficile, mais oui, ça en vaut le prix ». Des décennies plus tard, en 2020, elle reconnaîtra avoir fait une « déclaration stupide », tout en ajoutant qu’elle avait appris que « les sanctions globales nuisent souvent aux populations du pays sans vraiment accomplir ce qui est recherché pour changer le comportement du pays sanctionné ».[vi]

L’Afrique, cible privilégiée

L’étude du Lancet ne désagrège pas les résultats par continent, mais les données géographiques disponibles dressent un tableau sans ambiguïté. L’Afrique est le continent le plus sanctionné au monde, proportionnellement à sa population et à son niveau de développement. Dix pays africains font l’objet de programmes de sanctions actifs impliquant simultanément les États-Unis, l’Union européenne et parfois les Nations Unies. Ce n’est pas un hasard si cette liste recoupe presque parfaitement les « points chauds » de la faim selon le Programme alimentaire mondial.[vii]

Pays africainSanctions USSanctions UESanctions ONU
République centrafricaine
République démocratique du Congo
Libye
Somalie
Soudan du Sud
Soudan
Guinée
Mali
Zimbabwe
Guinée-Bissau

Sources : Council on Foreign Relations, juin 2024

Le cas du Zimbabwe est emblématique. Depuis 2001, les sanctions américaines et européennes ont coûté au pays, selon ses propres estimations, plus de 150 milliards USD en actifs gelés, en aide au développement supprimée et en opportunités commerciales bloquées. L’embargo sur les armes imposé à la République centrafricaine en 2013 a, quant à lui, privé un État en guerre civile des moyens de se défendre contre des groupes terroristes extérieurs — un exemple de la perversité que peuvent prendre des mesures présentées comme protectrices des droits humains.[viii]

Plusieurs analystes africains et juristes ont désigné ce phénomène comme un néo-colonialisme économique : les sanctions unilatérales sont un outil utilisé quasi-exclusivement par les pays les plus riches du monde contre les pays les plus pauvres, exacerbant les déséquilibres de pouvoir hérités de la période coloniale. Une note juridique du barreau africain le formule sans détour : « En portant atteinte au droit des États africains à l’égalité et à la souveraineté, les mesures coercitives unilatérales aggravent le déséquilibre de pouvoir entre les pays du Sud et les puissances occidentales, devenant ainsi un instrument de néo-colonialisme ».[ix]

Des « exemptions humanitaires » qui ne fonctionnent pas

Face aux critiques récurrentes, les gouvernements américain et européen répondent invariablement que leurs sanctions prévoient des « exemptions humanitaires » pour la nourriture, les médicaments et l’aide d’urgence. En novembre 2022, un groupe d’experts indépendants des Nations Unies a publié une déclaration cinglante à ce sujet, qualifiant ces exemptions d’« inefficaces et inefficientes ». Les problèmes sont systémiques : les exemptions ne couvrent pas tous les régimes de sanctions, les organisations humanitaires et les banques n’ont ni l’expertise ni les ressources pour naviguer dans des régimes juridiques d’une complexité labyrinthique, la peur de violer accidentellement les sanctions pousse les établissements financiers à une « surconformité » paralysante, et les délais de délivrance des licences spéciales dépassent souvent les fenêtres d’urgence humanitaire.[x]

La pandémie de COVID-19 a fourni une illustration spectaculaire de ces défaillances. En 2020, le Conseil norvégien pour les réfugiés alertait : « Les régimes de sanctions actuels étouffent notre capacité à aider les personnes dans le besoin dans de nombreux endroits ». Lorsque l’économie afghane s’est effondrée après le retour des Talibans au pouvoir en 2021, les agences humanitaires se sont retrouvées dans l’impossibilité de transférer des fonds vers le pays par crainte de violer les sanctions — des dispenses ayant été accordées tardivement et partiellement, en omettant initialement les activités éducatives. Les exemptions existent sur le papier ; dans la pratique, elles constituent un labyrinthe bureaucratique que seules les grandes organisations peuvent parfois, mais pas toujours, traverser.[xi]

Une arme inefficace à 69%

La justification principale des sanctions est leur présumée efficacité diplomatique : elles changeraient le comportement des gouvernements ciblés à moindre coût que la guerre. Cette prémisse est sérieusement mise à mal par les données. La référence académique en la matière reste l’étude fondatrice de Gary Hufbauer et ses coauteurs pour le Peterson Institute for International Economics, qui conclut que les sanctions « réussissent » dans environ 34% des cas — ce qui signifie qu’elles échouent dans les deux tiers restants. Le CEPR retient un taux comparable de 31%. Et encore faut-il préciser que cette définition du « succès » est très approximative : elle inclut tout résultat dans lequel les sanctions ont « contribué de manière significative à la réalisation partielle ou totale de l’objectif de politique étrangère ».[xii]

Dans les cas les plus médiatisés, la corrélation entre coût humain et résultat politique est particulièrement défavorable. La Corée du Nord reste nucléarisée malgré des décennies de sanctions. Cuba demeure sous régime communiste malgré soixante ans d’embargo américain. La Russie, malgré un régime de sanctions sans précédent historique depuis 2022, continue la guerre en Ukraine. Il existe même des cas où les sanctions renforcent les gouvernements cibles : confrontées à une menace extérieure, les populations se rallient souvent derrière leurs dirigeants, qui peuvent instrumentaliser les sanctions pour légitimer leur cause et attribuer leurs difficultés économiques à un ennemi extérieur. Cette dynamique de « rally-round-the-flag » a été documentée en Russie, en Iran, à Cuba et dans de nombreux pays africains.[xiii]

Une politique sans mandat démocratique

Forcément, à un moment donné, la question de confiance doit être posée : les citoyens américains et européens ont-ils jamais été consultés sur la politique de sanctions ? Dans un sens, on peut dire que ce problème de gouvernance est aussi crucial que le bilan humanitaire lui-même. Or, la réponse est sans ambiguïté : NON.

Aux États-Unis, la quasi-totalité des sanctions sont imposées par décret présidentiel (executive order), sans vote du Congrès et sans aucune consultation populaire. La base légale est généralement l’International Emergency Economic Powers Act (IEEPA) de 1977, qui autorise le président à déclarer une « urgence nationale extraordinaire » dès lors qu’il identifie une menace « inhabituelle et extraordinaire » ayant sa source, en tout ou en partie, à l’étranger. Cette définition est si vague qu’elle peut s’appliquer à presque n’importe quelle situation de crise. Dans les faits, « le pouvoir de sanction a glissé de plus en plus entre les mains du pouvoir exécutif au cours des cent dernières années, laissant l’OFAC sanctionner des milliers d’entités par an avec un contrôle parlementaire incroyablement limité ».[xiv]

Qu’est-ce l’OFAC ?
L’Office of Foreign Assets Control (OFAC) est une agence du département du Trésor des États‑Unis chargée d’administrer et de faire appliquer les sanctions économiques et financières décidées au nom de la sécurité nationale américaine. Concrètement, c’est elle qui rédige et applique les règlements qui interdisent certaines transactions, ordonnent le gel des avoirs, et interdisent aux « US persons » (personnes et entreprises américaines, mais aussi toute entité utilisant le dollar ou le système financier américain) de commercer avec des pays, entreprises ou individus visés par des sanctions. L’OFAC tient notamment à jour la fameuse SDN (Specially Designated Nationals and Blocked Persons List) : quiconque figure sur cette liste voit se trouve de facto exclu d’une grande partie du système financier. Les banques et entreprises du monde entier sont donc contraintes de filtrer leurs clients et partenaires contre cette liste pour éviter des amendes souvent très lourdes. Historiquement, l’OFAC est l’héritière d’un dispositif mis en place pendant la Seconde Guerre mondiale pour empêcher l’Allemagne nazie et ses alliés d’utiliser des fonds détenus aux États‑Unis. Depuis, son mandat s’est considérablement élargi : elle gère aujourd’hui des dizaines de programmes de sanctions visant des États (Iran, Cuba, Russie, etc.), mais aussi des organisations (groupes terroristes, cartels de la drogue) et même des individus accusés de crimes du point de vue du droit américain, etc. L’OFAC opère sur la base de décrets présidentiels et de lois-cadres très larges. La majeure partie de la politique de sanctions américaine est, dans les faits, mise en œuvre par ce bureau administratif, sans débat parlementaire détaillé ni, a fortiori, consultation des électeurs.[xv]

La multiplication des programmes de sanctions illustre cette dérive. L’administration Biden a imposé davantage de sanctions que n’importe quel autre président américain, doublant même le nombre de celles imposées par Trump. En 2022, pas moins de 11 097 nouvelles désignations ont été ajoutées aux listes américaines en une seule année, soit un record historique. En 2024, la liste SDN (Specially Designated Nationals) de l’OFAC s’est enrichie de 3 135 nouvelles entrées supplémentaires, soit une augmentation de 25% par rapport à 2023. À l’échelle mondiale, il existe aujourd’hui plus de 70 000 personnes et entités sanctionnées, soit une augmentation de 370% depuis 2017.[xvi]

Dans ce contexte, la question de la légitimité démocratique de ces décisions n’est pas théorique. Elle renvoie à une tension fondamentale entre deux conceptions de la démocratie. D’un côté, les élus confèrent au gouvernement un mandat général pour conduire la politique étrangère selon leur jugement. De l’autre, une politique qui cause chaque année la mort de plus d’un demi-million de personnes dans des pays tiers — dont des centaines de milliers d’enfants — comporte une gravité comparable à la déclaration d’une guerre. Or aucun mandat électoral, ni aux États-Unis, ni en Europe, n’a jamais porté explicitement sur la nécessité de sanctionner tel ou tel pays. Aucun programme de campagne présidentielle n’a proposé aux électeurs de choisir entre sanction et dialogue sur l’Iran, Cuba ou le Zimbabwe. Aucun référendum populaire n’a validé une politique dont l’impact humanitaire, on le sait désormais, rivalise avec celui des guerres.

Le Brennan Center for Justice, institution juridique américaine respectée, a relevé que lorsque le Congrès a adopté l’IEEPA en 1977, il envisageait un recours « rare et bref » à ces pouvoirs d’urgence — « pas l’équivalent de problèmes normaux et permanents ». Aujourd’hui, les « urgences nationales » justifiant des programmes de sanctions sont déclarées et reconduites indéfiniment, souvent pendant des décennies, sans que la population des pays sanctionnés ni celle des pays qui imposent les sanctions ne soient jamais consultées.

Du côté européen, le mécanisme est légèrement différent mais aboutit au même résultat. Les sanctions de l’UE sont adoptées à l’unanimité du Conseil, organe non élu composé de représentants des gouvernements membres. Le Parlement européen, seule institution directement élue, n’a pas de pouvoir de codécision formel en matière de politique étrangère et de sécurité commune. Le citoyen européen n’a donc pas plus voix au chapitre que son homologue américain.

Une arme qui doit être repensée sinon abolie

L’étude du Lancet ne prône pas l’abolition de toute forme de pression internationale. Elle fait observer, de manière significative, que les sanctions des Nations Unies — les seules soumises à un processus délibératif multilatéral incluant les pays cibles — n’ont pas d’effet statistiquement mesurable sur la mortalité. Cette observation suggère une piste : la légitimité du processus par lequel les sanctions sont adoptées n’est pas étrangère à leur impact humanitaire. Les sanctions unilatérales, imposées sans discussion ni accord avec les pays concernés, génèrent un ressentiment qui pousse les populations à résister plutôt qu’à se retourner contre leurs dirigeants. Elles n’atteignent pas leurs cibles ; elles frappent les plus vulnérables.

Les auteurs de l’étude concluent sans ambages : « Il est difficile de penser à d’autres interventions de politique publique ayant des effets aussi néfastes sur la vie humaine qui continuent d’être aussi largement utilisées ». Mark Weisbrot, l’un des coauteurs, va plus loin : « Il est immoral et indéfendable qu’une forme aussi létale de punition collective continue d’être utilisée, et même régulièrement étendue au fil des années ».[xvii]

À cet égard, la notion de « punition collective » mérite d’être relevée. Le droit international humanitaire — notamment l’article 33 de la IV° Convention de Genève — interdit explicitement les punitions collectives infligées à des « populations protégées » pour des actes qu’elles n’ont pas commis. Or, cette interdiction s’applique formellement aux situations d’occupation militaire et non à la politique économique internationale, ce qui crée un vide juridique considérable. La distinction entre bombarder un hôpital et couper l’approvisionnement en médicaments d’un pays entier est moralement ténue, même si elle reste juridiquement distincte.[xviii]

On peut légitimement se demander si, dans 50 ans, les historiens du droit international ne traiteront pas les sanctions économiques de masse comme nous traitons aujourd’hui la torture ou la peine de mort — une pratique longtemps admise par la justice officielle, progressivement codifiée par la recherche empirique comme inefficace et moralement inacceptable, et finalement prohibée. La différence, c’est que 50 ans de sanctions supplémentaires signifieraient, aux rythmes actuels, 28 millions de morts de plus.

Sources principales : Rodríguez, Rendón et Weisbrot, « Effects of International Sanctions on Age-Specific Mortality: A Cross-National Panel Data Analysis », The Lancet Global Health, vol. 13, pp. 1358-1366, juillet 2025 ; Hufbauer et al., « Economic Sanctions Reconsidered », Peterson Institute for International Economics ; Brennan Center for Justice, « Reining in the President’s Sanctions Powers », 2021 ; Gibson et al., « Foreign Aid Sanctions and Maternal and Child Mortality », The Lancet Global Health, mars 2025.


[i] Francisco Rodríguez, Silvio Rendón, and Mark Weisbrot, “Effects of International Sanctions on Age-Specific Mortality: A Cross-National Panel Data Analysis”, The Lancet Global Health, July 22, 2025.

[ii] “Sanctions, on rise, are as deadly as armed conflict: Study”, The Straits Times, July 23, 2025.

[iii] “Punishment of ‘innocent civilians’ through government sanctions must end: UN experts”, UN News, August 11, 2021.

[iv] L’organisation Progressive International est un « mouvement des mouvements » à l’échelle mondiale. Elle regroupe des partis, syndicats, mouvements paysans, ONG et collectifs militants — plus de 70 organisations membres — autour d’un programme explicitement anticapitaliste, anti‑impérialiste et écologiste. Fondée en 2020, à l’initiative notamment du Sanders Institute (États‑Unis) et du mouvement européen DiEM25 (Yanis Varoufakis), elle coordonne des campagnes, produit des analyses (la série PI Briefings). Source : Elizabeth Leier, “Introducing Progressive International—a global left-wing solidarity movement”, Canadian Dimension, September 24, 2020.

[v] Nathallia Fonseca, “U.S. sanctions raise mortality to war-like levels, says study”, Brasil de Fato (BdF), July 25, 2025. | Beth Duff-Brown and Jamie Hansen, “Study finds foreign aid sanctions set back decades of progress on maternal and child mortality”, Stanford University, March 19, 2025.

[vi] “Madeleine Albright Dies at 84; Once Defended U.S. Sanctions Despite Deaths of 500K+ Iraqi Children”, Democracy Now!, March 24, 2022.

[vii] Sylvanus Kwaku Afesorgbor, “Economic sanctions need a rethink: evidence shows they raise food prices and hurt the poor most”, Democracy in Africa, September 26, 2025. | Solomon Ekanem, “10 African countries with the most international sanctions”, Africa Business Insider, 26 June 2025.

[viii] “The impact of international sanctions in Africa: a look at the impact of restrictive measures”, Fatshimetrie, November 30, 2024 ·

[ix] Joy Gordon, “The Brutal Impact of Sanctions on the Global South”, Yale Journal of International Law, June 28, 2023. | Alena Douhan, « Mesures coercitives unilatérales : notion, types et qualification », Nations Unies, 8 juillet 2021, 21 pages.

[x] “Humanitarian exemptions in unilateral sanctions regimes ineffective and inefficient: UN experts”, Office of the High Commissioner for Human Rights, November 23, 2022. | “Review sanction regimes to facilitate Covid-19 response”, Norwegian Refugee Council, April 22, 2020.

[xi] Hope Arcuri, “IRC calls for global humanitarian sanctions exemption”, International Rescue Committee (IRC), December 8, 2022.

[xii] Gary Clyde Hufbauer, Jeffrey J. Schott, Kimberly Ann Elliott, and Barbara Oegg, “Economic Sanctions: New Directions for the 21st Century”, Peterson Institute for International Economics, July 15, 2008, 25 pages. | Gary Clyde Hufbauer, Jeffrey J. Schott, and Kimberly Ann Elliott, “Economic Sanctions Reconsidered”, Peterson Institute for International Economics, June 2009, 248 pages. Conclusion disponible en ligne: https://www.piie.com/publications/chapters_preview/4075/06iie4075.pdf

[xiii] Julia Grauvogel and Christian Von Soest, “Claims to legitimacy count: Why sanctions fail to instigate democratisation in authoritarian regimes”, European Journal of Political Research, November 2014.

[xiv] Max Khadduri, “Broad and Expansive Sanction Power: A Case for Curtailing Executive Authority”, Brooklyn Law Review, vol. 91, issue 1, 2025. | Andrew Boyle, “Reining in the President’s Sanctions Powers”, Brennan Center for Justice at New York University School of Law, August 4, 2021.

[xv] Site du Office of Foreign Assets Control, “About OFAC”:  https://ofac.treasury.gov/about-ofac

[xvi] Eleanor Hume and Kyle Rutter, “Sanctions by the Numbers: 2024 Year in Review”, Center for a New American Security (CNAS), March 11, 2025. | “Global sanctions trends: the GSI report”, London Stock Exchange Group (LSEG), May 16, 2024. | Spencer Vuksic, “Year in Review: How Sanctions Changed in 2023 with 17 charts”, Castellum.AI, January 1, 2024.

[xvii] Dan Beeton, “New Study Estimates Over Half a Million People Die Each Year Due to Unilateral Economic Sanctions”, Center for Economic and Policy Research (CEPR), July 23, 2025.

[xviii] « Article 33 – Responsabilité individuelle. Peines collectives. Pillage. Représailles », Bases de données de Droit international humanitaire, 12 août 1949. | “Punishment of ‘innocent civilians’ through government sanctions must end: UN experts”, idem.


Résumé

  • Une étude de *The Lancet Global Health* révèle que les sanctions économiques unilatérales causent environ 564 258 morts par an, représentant près de 38 millions de vies perdues sur cinquante ans.
  • Les sanctions ne touchent pas seulement les élites politiques, mais principalement les populations vulnérables, avec 51% des décès concernés étant des enfants de moins de cinq ans.
  • Les gouvernements justifient ces sanctions par leur efficacité supposée, mais elles échouent dans deux tiers des cas selon des études académiques.
  • Les sanctions imposées par les États-Unis et l’Union européenne ciblent principalement l’Afrique, exacerbant les inégalités par rapport à des pays plus riches.
  • Les exemptions humanitaires sont souvent inefficaces, aggravant les souffrances des populations tout en n’atteignant pas leurs objectifs politiques.

Interview de la présidente du CICR Mirjana Spoljaric

par Richard Werly

« On critique le CICR pour se débarrasser de la responsabilité humanitaire qui incombe aux belligérants »

La présidente du CICR Mirjana Spoljaric lance un cri d'alarme: "nous faisons face aux pires crises humanitaires".
La présidente du Comité international de la Croix Rouge (CICR) parle sur les grands enjeux de l’heure: guerre en Ukraine, massacres de Gaza.
Mirjana SpoljaricRichard Werly
Présidente du Comité international de la Croix Rouge (CICR) depuis octobre 2022 le Comité International de la Croix Rouge (CICR). Née en Croatie, cette diplomate suisse passée par les Nations unies a la très lourde tâche, avec le directeur général de l’organisation Pierre Krähenbühl, de défendre sur tous les théâtres de guerre le droit international humanitaire et les Conventions de Genève, dont la Confédération helvétique est dépositaire. Est-ce devenu une mission impossible dans le monde de Donald Trump ? Le Droit international humanitaire (DIH) peut-il se relever des violations dénoncées, à Gaza ou en Ukraine, par le CICR ?Éditorialiste France-Europe pour le quotidien suisse Blick, Auteur de La France contre elle-même (Éditions Grasset, 2022). Ancien journaliste correspondant à Bangkok du Journal de Genève et de La Croix-L’Événement.
Source: Richard Werly, « Entretien – ‘On critique le CICR pour se débarrasser de la responsabilité humanitaire qui incombe aux belligérants’ », Revue Défense Nationale (RDN), 31 août 2025.

Commençons par l’Ukraine, ce conflit dans lequel la réputation, la responsabilité et la neutralité du Comité international de la Croix rouge ont été plusieurs fois mises en cause par les autorités de Kiev, qui l’accusent d’être du côté de l’agresseur russe. Aujourd’hui, le CICR peut- il y mener à bien sa mission ?

Il est faux d’affirmer que le CICR entretient un quelconque lien avec la Russie. La vérité est que nous entretenons des liens avec tous les États dans le monde, car cela est indispensable pour mener à bien notre mission. Et partout nous fonctionnons de la même manière : en restant à équidistance de toutes les parties belligérantes afin de remplir le mandat que nous confèrent les Conventions de Genève. Il est important de répéter cette évidence dans une revue comme la RDN, lue par les militaires, les états-majors et les experts en géopolitique : tous les États, sans exception, ont les mêmes obligations de respecter ces conventions, de manière non transactionnelle et, indépendamment de ce que font les autres, y compris leurs ennemis. Or, comment y parvenir si l’on ne dialogue pas avec les parties en présence pour insister sur le respect du Droit international humanitaire (DIH) ?

Soyons plus précis : le CICR opère en Ukraine et en Russie. De la même manière ? Avec le même degré d’accès ?

Pour opérer en Ukraine, nous avons besoin de savoir ce qui se passe en Russie. Nous devons avoir, des deux côtés du front, accès aux prisonniers de guerre. Et c’est ce que nous nous efforçons de faire. Je le répète : il est faux de dire, comme je l’ai entendu à Kiev, que le CICR devrait se distancier d’un pays ou l’autre car il ne respecte pas le DIH – au contraire, c’est là où nous devons être plus présents et redoubler nos efforts. Notre mandat est strictement fondé sur le principe de neutralité qui, il est vrai, peut être difficile à comprendre et à accepter lorsque vous subissez une agression caractérisée. Nos modalités de confidentialité sont aussi compliquées à justifier face aux victimes ; mais cela fonctionne. L’histoire du CICR prouve que l’accès aux populations, y compris dans les situations les plus difficiles, est toujours meilleur si on reste neutre. N’oublions pas que les guerres sont aussi des batailles politiques et médiatiques. Chacun se positionne. Or il est devenu très populaire, pour certains politiques, de critiquer le CICR pour se débarrasser de la responsabilité qui leur incombe de respecter le droit international humanitaire.

Concrètement, le CICR obtient des résultats ?

Oui. Si nous n’étions pas là, la situation humanitaire et celle des prisonniers de guerre des deux camps seraient sans doute pires. Avons-nous accès à tous les endroits où nous réclamons systématiquement de nous rendre ? Non. Disposons-nous, comme nous le demandons, d’un accès répété aux sites d’internement des prisonniers, pour pouvoir vérifier leurs conditions de détention ? Non. Restent les faits : grâce à l’intervention et aux messages qui transitent via le CICR, 14 200 familles ont pu être, depuis le début de la guerre, informées de la situation de leurs proches disparus. Nous avons convoyé plus de 18 000 messages entre les détenus et leurs familles. Nous avons visité depuis l’escalade du conflit 6 700 prisonniers de guerre, principalement en Ukraine. Est-ce suffisant ? Non. Nos statistiques ne correspondent malheureusement pas au nombre de personnes disparues. Au moment où nous parlons, des dizaines de milliers d’Ukrainiens sont à la recherche de leurs fils ou de leurs parents. Le travail du CICR consiste aussi, grâce à nos banques de données, à mettre des noms sur des disparitions, à vérifier les identités. C’est un travail très minutieux, essentiel, qui va durer très longtemps, même en cas d’accord de paix et de cessez-le-feu.

Le Comité international de la Croix Rouge va donc rester en Ukraine au-delà d’un possible règlement du conflit ?

Bien sûr. C’est ce qui se passe dans les Balkans. Nous serons toujours là bien après l’arrêt des combats que nous espérons tous. Je pense que le CICR sera présent en Ukraine, et dans les territoires contestés par les deux pays, pendant des décennies. C’est la réalité de la guerre. Elle se prolonge au-delà du retour de la paix.

Prenez le cas de la Syrie, où j’ai effectué une mission en janvier. Actuellement, nous gérons un total de 31 000 cas de disparus. L’angoisse des familles à la recherche de leurs proches disparus met en évidence les souffrances qui pourraient être évitées si le CICR était en mesure de rendre visite aux détenus afin de contrôler leurs conditions de détention et de leur permettre de rester en contact avec leurs familles.

Notre mission est de maintenir cette dynamique et de déployer tous les efforts nécessaires pour y parvenir. Le CICR réaffirme son engagement envers les populations touchées par les conflits. C’est l’essence même de notre mandat.

L’une des conséquences du conflit en Ukraine est le réarmement de l’Europe. Les dépenses de défense augmentent de façon importante sur le Vieux Continent, en particulier au sein de l’OTAN. La Suisse, malgré sa neutralité, est aussi concernée. Bref, presque tous nos pays, d’une façon ou d’une autre, consolident leur défense. On parle de la menace russe. On parle de guerre hybride. Le CICR est concerné ?

C’est une évidence. Tous les responsables militaires et politiques européens – puisque vous me parlez de l’Europe – doivent en avoir conscience : dès que vous prenez la décision de vous armer davantage et de vous préparer à une guerre éventuelle, la question du droit international humanitaire est centrale, incontournable. Vos armées, vos soldats ont intérêt à ce que les éventuels belligérants respectent le DIH. Il est impossible d’investir massivement dans la défense et d’ignorer les conséquences humanitaires. Se préparer à la guerre et à affronter des menaces, c’est aussi entraîner vos armées au respect du DIH. Vous devez disposer des moyens et des outils pour cela. La protection des populations civiles, des installations médicales et des infrastructures civiles, le respect des équipes du CICR et des convois humanitaires, tout cela fait partie intégrante de la guerre. Mon message aux gouvernements européens est : c’est votre responsabilité, comme État. Le CICR peut offrir un soutien technique. Mais ce sont les belligérants qui ont le dernier mot et doivent se mettre d’accord. C’est pour cette raison que nous demandons à nos interlocuteurs de l’Union européenne et de l’Otan de faire du DIH une priorité de leur politique de sécurité et de défense.

À ce stade, il nous faut parler de Gaza. Ce conflit n’est-il pas le cimetière du droit international que vous défendez ?

Ce qui se passe à Gaza est une négation de toutes les normes morales et juridiques. Je me suis moi-même rendu à nouveau dans les territoires palestiniens en janvier 2025. J’ai pu constater de mes propres yeux les conditions épouvantables dans lesquelles vit la population civile palestinienne. Il ne reste plus aucune dignité pour les habitants de Gaza. Gaza est détruite dans sa totalité. Cette enclave n’est plus vivable. Ce que j’ai vu en janvier n’était déjà pas tenable et la situation humanitaire s’est massivement détériorée jusqu’à aujourd’hui. Nous ne sommes pas en mesure de faire rentrer le matériel nécessaire pour équiper adéquatement notre hôpital de campagne à Rafah. Médicaments, eau, nourriture… Tout manque. C’est une horreur humanitaire.

Comment en finir ?

Il est très clair que nous demandons l’arrêt des combats, la distribution rapide et sans entrave d’aide humanitaire impartiale dans l’ensemble de Gaza, et la libération inconditionnelle des otages. Nous l’avons demandée dès le début de ce conflit, tout de suite après le 7 octobre 2023. Le CICR a joué un rôle clé dans la libération de plus de 149 otages et 1 709 détenus. Mais on ne peut rien faire sans un cessez-le-feu et sans volonté politique. Il est crucial que les droits les plus élémentaires de la population civile de Gaza soient respectés. C’est une obligation pour la communauté internationale tout entière. Si on n’arrive pas à revenir à un meilleur respect du DIH, ce qui se passe à Gaza restera comme une faillite morale majeure pour tous les États.

Plus les combats se poursuivent, plus cette faillite morale pèse sur nos épaules, notamment pour les pays occidentaux alliés d’Israël ?

Avant tout, Israël a une responsabilité principale et immédiate pour ce qui se passe à Gaza, y compris en tant que puissance occupante. Ce pays ne peut pas échapper aux responsabilités qui incombent à tous les États signataires des conventions de Genève de respecter et faire respecter le DIH. Je demande à tous les chefs des États de prendre leurs téléphones et d’appeler leurs alliés à respecter le droit international humanitaire.

On entend souvent, en particulier dans les pays du sud, des dirigeants dénoncer le « deux poids deux mesures » des Occidentaux qui dénoncent les frappes russes sur l’Ukraine, mais se montrent beaucoup plus prudents sur Gaza. Ce déséquilibre problématique, le CICR le ressent-il aussi, vu que votre organisation est présente dans le monde entier ?

Il est évident que plus la tragédie à Gaza se prolonge, plus les dirigeants, les gouvernements, les factions, les mouvements et les milices du monde entier sont encouragés à considérer le droit international humanitaire comme facultatif et à le bafouer. Nous n’avons pas les moyens de nous le permettre. Ce qui se passe à Gaza informe de manière extrêmement dangereuse ce qui se passe dans tous les conflits, que ce soit au Soudan, en Ukraine, en République Démocratique du Congo ou au Myanmar, où j’étais il y a quelques mois. Les interprétations permissives et la tolérance vis-à-vis des violations du droit de la guerre sont des signaux qui influencent la conduite des hostilités ailleurs. On ne peut pas laisser cela durer. Nous devons impérativement renverser cette tendance. C’est pour cette raison que le CICR a lancé une initiative globale, avec le soutien de la France, du Brésil, de la Jordanie, de l’Afrique du Sud, de la Chine et du Kazakhstan, en faveur d’une conférence internationale fin 2026 appelant à faire du respect du droit international humanitaire une priorité politique, dans le domaine diplomatique comme du point de vue militaire. Plus de 85 pays soutiennent déjà cet appel. Nous voulons avoir à bord, lors de cette conférence, tous les États signataires des conventions de Genève.

La guerre en Ukraine, devenue largement une guerre des drones et des missiles, démontre combien la nature des conflits a changé. Les armes du futur vont encore accentuer ces bouleversements. Le CICR s’y prépare ?

Les nouvelles technologies ont toujours modifié la conduite des hostilités et le comportement des combattants. Le plus frappant est l’utilisation de l’intelligence artificielle dans le pilotage des drones, lesquels peuvent voyager à des milliers de kilomètres. Vous pouvez très bien déclencher une attaque depuis un autre pays. Vous pouvez procéder à une frappe létale, dévastatrice, depuis votre appartement. Or le droit international humanitaire demeure la règle, quelle que soit l’arme utilisée.

Est-ce que cette mutation technologique rend plus difficile le travail et la mission du Comité International de la Croix Rouge ?

Oui, c’est évident. Il est faux, en tout cas, de penser que la technologie élimine les lois et les règles : le DIH demeure pertinent et s’applique aux opérations militaires menées avec l’aide des nouvelles technologies.

Sauf qu’avec l’intelligence artificielle, l’homme disparaît derrière l’arme…

L’homme en tant que pilote oui, mais pas l’État, pas le commanditaire de l’action, pas le responsable de la décision de frapper. Il est faux de penser que le Droit international humanitaire ne s’applique pas. Il y a deux ans, le CICR a participé à l’élaboration d’un cadre normatif pour les armes autonomes, et le danger nous est apparu clairement avec la création d’armes à 100 % indépendantes d’un contrôle humain. Il faut mettre des barrières internationales pour clarifier ce qui peut être permis et ce qui ne peut pas l’être et empêcher la construction d’armes qui auraient un impact dévastateur comparable aux armes nucléaires.

Vous parlez de communauté internationale, mais existe-t-elle encore ?

Le multilatéralisme et le besoin d’organisations internationales n’est pas mort. Je refuse de considérer leur disparition comme une fatalité. La gouvernance globale est sous pression, c’est juste. Mais les États continuent de se parler, de négocier et même de faire des « deals ». Parler de fin du multilatéralisme est bien trop simple, bien trop réducteur. Ce qu’on observe et que le CICR déplore, c’est la dégradation des règles de la guerre et leur interprétation permissive. C’est la disparition de notre acquis humanitaire bâti au fil de plusieurs décennies de conflit. C’est la mise à mal du besoin de préserver l’humanité à tout prix. Nous allons tous payer cela très cher.

Présider le Comité International de la Croix Rouge, ce n’est pas courir le risque d’être découragée face à la montée des périls que vous évoquez ?

Le CICR a été créé, après la bataille de Solferino en juin 1859, dans les conditions d’une guerre atroce. Depuis la naissance du Mouvement international de la Croix-Rouge et du Croissant-Rouge, nous faisons face aux pires crises humanitaires. Nous n’allons sûrement pas lâcher prise au moment où le monde a le plus besoin de nous. Au contraire. Nous allons renforcer notre action et notre plaidoyer pour demander un accès humanitaire. Il n’est pas acceptable d’être systématiquement empêché de livrer des vivres et des cargaisons humanitaires, dans le seul but de venir en aide aux populations civiles. Nous allons aussi renforcer notre engagement en faveur du droit international humanitaire. Nous sommes résolus à mener ce combat politique. Les solutions ne sont pas militaires. Elles sont politiques. Nous devons mobiliser les États pour un meilleur État de droit, pour un meilleur respect des règles multilatérales. Et croyez-moi, je vais me battre pour cela. Je ne suis pas du tout découragée.

Le CICR est une très grosse machine. L’organisation a traversé ces dernières années une crise financière sérieuse. En êtes-vous sorti ?

La situation financière du CICR est toujours un sujet d’importance dans la mesure où les besoins humanitaires dépassent largement nos moyens. Nous devons souvent agir sans avoir les garanties financières adéquates. C’est dans ce contexte que nous avons fait face à une crise aiguë en 2023. Nous avons, en conséquence, réformé nos structures internes, réduit nos coûts opérationnels et supprimer plus de 4 000 postes. Est-ce suffisant pour l’avenir ? Rien n’est sûr, car nous sommes aujourd’hui soumis, comme tous les acteurs humanitaires, à de nouvelles pressions financières d’une dimension différente. Il faut regarder la réalité en face : toute l’architecture humanitaire est mise sous pression à cause de la volonté de retrait de nombreux donateurs, dont les États-Unis et d’autres soutiens traditionnels de l’action humanitaire, y compris la Suisse ou la France. De nombreux États, en particulier européens, sont aussi en train de baisser leurs budgets de coopération internationale pour investir davantage dans la défense. Mon message à ces pays est : ne renoncez pas au DIH et continuez de nous soutenir. Le CICR est souvent l’ultime preuve d’humanité, l’ultime secours, l’ultime rempart contre la barbarie absolue. Vous pouvez investir dans la défense. C’est votre décision souveraine. Mais ne le faites pas au détriment de votre devoir d’humanité.

Reposez en paix, Monsieur le Ministre, et veillez sur la Syrie….

Publié par: Michel Raimbaud

écrivain, ancien ambassadeur de France

le 16 novembre, 2020

dans: ActualitéActualité_Moyen_Orient

Source : https://www.afrique-asie.fr/reposez-en-paix-monsieur-le-ministre-et-veillez-sur-la-syrie/

Le Dr Walid al Moallem (*) n’est plus. C’est une immense perte pour la Syrie, confrontée depuis dix ans à une agression dont on ne voit pas la fin.

Walid Al Moallem, un diplomate et un homme politique hors pair. La force tranquille et la sérénité qui émanaient en toute circonstance de sa personne et de son comportement donnait l’impression qu’il ne serait jamais pris au dépourvu face à toute l’adversité du monde, et Dieu sait à quel point la Syrie avait besoin d’un homme intelligent, expert et loyal comme Walid Al Moallem.

Rarement on aura vu un ministre des affaires étrangères mériter à tel point son nom. D’un calme olympien, toujours maître de lui-même, ayant le sens de la répartie brève mais incisive, il était par excellence le professeur, le maître, celui qui enseigne. Courtois et ferme, c’était également un diplomate né, et bien né.
La force tranquille et la sérénité qui émanaient en toute circonstance de sa personne et de son comportement donnait l’impression qu’il ne serait jamais pris au dépourvu face à toute l’adversité du monde, et Dieu sait à quel point la Syrie avait besoin d’un homme intelligent, expert et loyal comme Walid Al Moallem.
Il a certes eu la chance, au milieu de tout le malheur ambiant, d’avoir à défendre, non pas une cause pourrie comme tant et tant de ses homologues ou collègues, mais une cause juste entre toutes : défendre son pays victime d’une agression criminelle organisée par une bonne moitié de la « communauté internationale », et confronté à la sauvagerie, au cynisme des pays occidentaux, de leurs clients et affinitaires, sans oublier certains « pays frères ». Du jamais vu.

Il y aurait beaucoup à dire et à retenir de la longue carrière de cet homme fidèle, ce qui n’est pas si courant par les temps qui courent. Parmi les fioretti qu’il a laissés en héritage, on pourra se rappeler, à titre d’exemple, un épisode légendaire. Nous sommes en Suisse à Montreux, en janvier 2014, lors d’une conférence sur le conflit syrien, et le Secrétaire d’État d’Obama, John Kerry, vient de déclarer sur un ton péremptoire que « Bashar Al Assad ne prendra pas part au gouvernement de transition en Syrie. C’est inimaginable ». On voit encore le placide ministre Al Moallem pointant du doigt son collègue américain, le doigt levé comme un maître d’école fustigeant un cancre : « Monsieur Kerry, personne au monde n’a le droit de conférer ou de retirer la légitimité à un président, à une constitution ou à une loi, sauf les Syriens eux-mêmes. ». Et le dit Monsieur Kerry de se frotter le nez pour masquer son embarras….
Le courageux ministre n’aura pas eu la joie de voir de son vivant le retour de la paix. Serait venu, paraît-il, le temps « des guerres sans fin, silencieuses et/ou invisibles » sur lesquelles les experts occidentaux sont capables de disserter jusqu’à plus soif, ne voyant pas péché dans les crimes qu’ils cautionnent. Mais là où il est, le regretté disparu, n’en doutons pas, veille sur le pays qu’il a si bien servi, comme il veille sur une diplomatie résistante, loyale et sereine, malgré les pressions, les intimidations, voire les tentatives de débauchage, une diplomatie de qualité et de grande classe, formée à la meilleure des écoles, celle de Walid al Moallem.
Qu’il repose en paix et que la Syrie trouve enfin le repos dans la paix.

(*) Vice-Premier ministre de 2012 à 2020 et ministre des Affaires étrangères de la Syrie de 2006 à 2020. IR

The Malevolent Encirclement of Russia

By F. William Engdahl
Global Research, October 14, 2020

Url of this article:
https://www.globalresearch.ca/rand-encirclement-russia/5726528

Over recent weeks a series of events in the states surrounding the Russian Federation has erupted that certainly are not being greeted with joy in the Kremlin. Each crisis center of itself is not a definitive game-changer for future Russian security. Taken together they suggest something far more ominous is unfolding against Moscow. A recent RAND study prepared for the US Army suggests with remarkable accuracy who might be behind what will undoubtedly become a major threat to Russian security in coming months.
The Turkish-backed attacks by Azerbaijan against Nagorno-Karabakh, igniting a territory after almost three decades of relative stalemate and ceasefire, the ongoing destabilization of Lukashenko in Belarus, the bizarre EU and UK behavior surrounding the alleged poisoning of Russian dissident Navalny and most recently, the mass protests in Kyrgyzstan, a former part of the Soviet Union in Central Asia, bear the fingerprints of the MI6 of Britain, the CIA and an array of regime-change private NGOs.


Nagorno-Karabakh
On September 27 military forces from Azerbaijan broke the 1994 ceasefire with Armenia over the conflict in predominantly ethnic- Armenian Nagorno-Karabakh. The heaviest fighting in years ensued on both sides as confrontation escalated. Turkey’s Erdogan came out openly in support of Baku against Armenia and Armenian-populated Nagorno-Karabakh, leading Nikol Pashinyan, the Prime Minister of Armenia, to accuse Turkey of “continuing a genocidal policy as a pragmatic task.” It was a clear reference to the 1915-23 Armenian charge of genocide of more than a million Armenian Christians by the Ottoman Empire. Turkey to this day refuses to acknowledge responsibility.
While Armenia blames Erdogan for backing Azerbaijan in the present conflict in the Caucasus, Russian oligarch Yevgeny Prigozhin, sometimes called “Putin’s chef” for his catering empire as well as his close ties to the Russian President, has said in an interview with a Turkish paper that the Armenia-Azeri conflict was provoked by “the Americans,” and that the Pashinyan regime is essentially in the service of the USA. Here it gets interesting.
In 2018 Pashinyan came to power via mass protests called the “Velvet Revolution.” He was openly and heavily supported by the Soros Open Society Foundation-Armenia which since 1997 has been active funding numerous “democracy” NGOs in the country. As Prime Minister, Pashinyan has named recipients of Soros money to most key cabinet positions including state security and defense.
At the same time it is unthinkable that Erdogan’s Turkey, still in NATO, would so openly support Azerbaijan in a conflict that potentially could lead to a Turkish confrontation with Russia, without prior backing in some form Washington. Armenia is a member of the economic and defense association Eurasian Economic Union together with Russia. This makes the comments of Prigozhin especially interesting.
It is also worth noting that the head of the CIA, Gina Haspel, and the recently-named head of Britain’s MI-6, Richard Moore, are both seasoned Turkey hands. Moore was UK Ambassador to Ankara until 2017. Haspel was CIA Station Chief in Azerbaijan at the end of the 1990’s. Before that, in 1990 Haspel was a CIA officer in Turkey, fluent in Turkish. Notably, although it has been scrubbed from her official CIA bio, she was also CIA Station Chief in London just prior to being named Trump Administration CIA head. She was also specialized in operations against Russia when she was in Langley at the CIA Directorate of Operations.
This raises the question whether the dark hands of an Anglo-American intelligence operation are behind the current Azeri-Armenia conflict over Nagorno-Karabakh. Adding further gunpowder to the Caucasus unrest, on October 5 NATO Secretary-General Jens Stoltenberg said that NATO’s security interests are synonymous with those of Turkey, despite Turkish purchase of Russian advanced air defense systems. Washington until now has been conspicuously silent on the Caucasus conflict or Turkey’s alleged role.


And Belarus…
The eruption of the simmering Nagorno-Karabakh conflict near Russia’s southern border is not the only state where Washington is actively promoting destabilization of vital Russian neighbors these days. Since August elections, Belarus has been filled with orchestrated protests accusing President Lukashenko of election fraud. The opposition has been active in exile from neighboring NATO Baltic countries.

In 2019, the US government-funded National Endowment for Democracy (NED) listed on its website some 34 NED project grants in Belarus. All of them were directed to nurture and train an anti-Lukashenko series of opposition groups and build domestic NGOs. The grants went for such projects as, “NGO Strengthening: To increase local and regional civic engagement… to identify local problems and develop advocacy strategies.” Another was to “expand an online depository of publications not readily accessible in the country, including works on politics, civil society, history, human rights, and independent culture.” Then another NED grant went, “To defend and support independent journalists and media.” And another, “NGO Strengthening: To foster youth civic engagement.” Another large NED grant went to, “training democratic parties and movements in effective advocacy campaigns.” Behind the innocent-sounding NED projects is a pattern of creating a specially-trained opposition on the lines of the CIA’s NED model “Color Revolutions” template.
As if the unrest in the Caucasus and Belarus were not enough to give Moscow migraine headaches, on September 29 in Brussels, Georgian Prime Minister Giorgi Gakharia met with NATO Secretary-General Jens Stoltenberg. Stoltenberg told him that, “NATO supports Georgia’s territorial integrity and sovereignty within its internationally recognized borders. We call on Russia to end its recognition of [Georgia’s breakaway] regions of Abkhazia and South Ossetia and to withdraw its forces.” Stoltenberg then told Gakharia, “And I encourage you to continue making full use of all the opportunities for coming closer to NATO. And to prepare for membership.” Of course NATO membership for Russian neighbor Georgia would amount to a strategic challenge for Russia as would that of Ukraine. The NATO comments add to the tensions facing the Kremlin recently.


Kyrgystan’s Third Color Revolution?
Then former Soviet Union Central Asian republic, Kyrgyzstan, has also just erupted in mass protests that have brought down the government for the third time since 2005, over opposition allegations of election fraud. USAID, a known cover often for CIA operations, is active in the country as is the Soros Foundation which has created a university in Biskek and funds the usual array of projects, “to promote justice, democratic governance, and human rights.” It should be noted that Kyrgyzstan is also a member of the Russia-led Eurasian Economic Union along with Armenia and Belarus.
Then to increase the heat on Russia we have the bizarre charges by the German Bundeswehr intelligence and now the OPCW that Russian dissident Alexei Navalny was poisoned in Russia using “a Soviet-era nerve agent,” said by the Germans to be Novichok. While Navalny since has evidently emerged quite alive and out of hospital, the German officials as well as British, do not bother to explain such a miraculous recovery from what is reputed to be the most deadly nerve agent ever. Following the OPCW statement that the substance was Novichok, the German Foreign Minister is threatening severe sanctions against Russia. Many are calling for Germany to cancel the Russian NordStream-2 gas pipeline as response, a blow that would hit Russia at a time of severe economic weakness from low oil prices and corona lockdown effects.
Nor does Germany bother to investigate the mysterious Russian companion of Navalny, Maria Pevchikh, who claims to have rescued the “Novichok-poisoned” empty water bottle from Navalny’s hotel room in Tomsk Russia before he was flown to Berlin on the personal invitation of Angela Merkel. After delivering the poisoned bottle to Berlin in person, she apparently swiftly flew to London where she lives, and no German or other authorities apparently tried to interview her as a potential material witness.
Pevchikh has a long association with London where she works with the Navalny foundation and is in reported close contact with Jacob Rothschild’s friend, Mikhail Khodorkovsky, the convicted fraudster and Putin foe. Khodorkovsky is also a major funder of the Navalny Anti-Corruption Foundation (FBK in Russian). There are credible reports that the mysterious Pevchikh is an asset of MI-6, the same MI-6 that ran another ludicrous Novichok drama in 2018 claiming that Russian defector Sergei Skripal and his daughter Yulia Skripal were poisoned in England by Russian intelligence using the deadly Novichok. Again there, both Skripals miraculously recovered from the deadliest nerve agent and officially were discharged from hospital whereupon they “disappeared.”


A RAND Blueprint?
While more research will undoubtedly turn up more evidence, the pattern of NATO or Anglo-American active measures against key Russian periphery countries or against strategic Russian economic interests all within the same timespan suggests some kind of coordinated attack.
And it so happens that the targets of the attacks fit precisely to the outline of a major US military think tank report. In a 2019 research report to the US Army, the RAND corporation published a set of policy recommendations under the title, “Extending Russia: Competing from Advantageous Ground.” They note that by extending Russia they mean “nonviolent measures that could stress Russia’s military or economy or the regime’s political standing at home and abroad.” All of the above stress points certainly fill that description. More striking is the specific elaboration of possible stress points to “extend Russia,” that is to over-extend her.
The report specifically discusses what they call “Geopolitical Measures” to over-extend Russia. These include providing lethal aid to Ukraine; promoting regime change in Belarus; exploiting tensions in the South Caucasus; reduce Russian influence in Central Asia. It also includes proposals to weaken the Russian economy by challenging its gas and oil sectors.
Notably, these are the same areas of geopolitical turbulence within Russia’s strategic sphere of influence today. Specifically, on the Caucasus, RAND states, “Georgia, Azerbaijan, and Armenia were part of the Soviet Union, and Russia still maintains significant sway over the region today…” They note that, “Today, Russia recognizes both South Ossetia and Abkhazia as separate countries (one of the few governments to do so) and is committed to their defense…. The United States might also renew efforts to bring Georgia into NATO. Georgia has long sought NATO membership;…” ix Recall the cited remarks of NATO’s Stoltenberg to encourage Georgia joining NATO and demanding Russia give up recognition of South Ossetia and Abkhazia.
The RAND report also highlights the tensions between Armenia and Azerbaijan:
”Russia also plays a key role with Azerbaijan and Armenia, particularly over the disputed territory of Nagorno-Karabakh… the United States could push for a closer NATO relationship with Georgia and Azerbaijan, likely leading Russia to strengthen its military presence in South Ossetia, Abkhazia, Armenia, and southern Russia. Alternatively, the United States could try to induce Armenia to break with Russia.”
In relation to current massive protests in Kyrgyzstan in Central Asia, RAND notes, “Russia is part of two economic ventures related to Central Asia: the EEU and the Belt and Road Initiative.” A pro-NATO regime change could throw a big barrier between Russia and China as well as within its EEU. As to economic pressures, the RAND report cites the possibility of pressuring the EU to abandon the NordStream-2 gas pipeline from Russia direct to Germany. The recent Navalny incident is creating growing pressure within the EU and even Germany to stop NordStream-2 as sanction for the Navalny affair. RAND notes,
“In terms of extending Russia economically, the main benefit of creating supply alternatives to Russian gas is that it would lower Russian export revenues. The federal Russian budget is already stressed, leading to planned cuts in defense spending, and lowering gas revenues would stress the budget further.”
If we examine the growing pressures on Russia from the examples cited here and compare with the language of the 2019 RAND report it is clear that many of Russia’s current strategic problems are being deliberately engineered and orchestrated from the West, specifically from Washington and London. How Russia deals with this as well as certain future escalation of NATO pressures clearly presents a major geopolitical challenge.

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F. William Engdahl is strategic risk consultant and lecturer, he holds a degree in politics from Princeton University and is a best-selling author on oil and geopolitics, exclusively for the online magazine “New Eastern Outlook” where this article was originally published. He is a Research Associate of the Centre for Research on Globalization. 

Kosovo, la chute du Serpent

par Slobodan Despot

Source : Antipresse du 28 juin 2020

Alors que l’administration américaine lance une nouvelle initiative sur le Kosovo, l’inculpation de Hashim Thaçi vient faire capoter le processus. Mais elle rappelle aussi le désastre absolu qu’a été la confiscation, par l’OTAN, de la province sud de la Serbie. Punition tardive d’un bourreau ou règlement de comptes interne au camp occidental?

L'église de la Sainte-Trinité de Petrič, dynamitée en juillet 1999 dans un Kosovo sous administration otanienne.

«Les Albanais se sont joués de nous comme on joue sur un Stradivarius.» (Général Lewis MacKenzie)

C’est un événement qu’on commémore peu à l’ouest, et qu’on se rappelle à peine: de mars à juin 1999, pendant 78 jours l’OTAN a intensément bombardé la Serbie à cause d’une prétendue «répression» de la population albanaise de sa province méridionale, le Kosovo. Après la signature des accords de Kumanovo, le 12 juin 1999, le Kosovo est passé sous le contrôle de la communauté internationale (lisez l’OTAN), tout en restant, soi-disant, partie intégrante de la Serbie. La tentative d’occupation militaire de la province à partir de l’Albanie ayant échoué, on avait amadoué les Serbes à la table de négociation.

Promesses de papier et fake news en cascade

Mais cette concession diplomatique n’était qu’un chiffon de papier: en dépit d’une résolution des Nations Unies (n° 1244) affirmant la souveraineté de la Serbie, les alliés et «partenaires» des séparatistes albanais — lisez l’OTAN — se sont mis à reconnaître l’État «indépendant» du Kosovo sitôt que M. Thaçi et son clan eurent unilatéralement proclamé leur indépendance. Étrangement, la Suisse supposée vertueuse et neutre, au temps de sa ministre des affaires étrangères Micheline Calmy-Rey, fut parmi les États les plus empressés à reconnaître cette entité issue d’un arrachage territorial. Peut-être était-ce une manière de relâcher la pression des Américains au temps de l’affaire dite des fonds en déshérence en servant de poisson-pilote?(1)

Pour faire avaler à l’opinion mondiale une telle série de violations du droit, il aura fallu littéralement lui laver le cerveau en peignant les Serbes comme des nazis et tous les Albanais, indistinctement, comme leurs victimes. Ce qui faisait passer à la trappe tout à la fois les crimes des Albanais contre les Serbes et le sort ultérieur de toutes les minorités ainsi que des Albanais loyaux à l’État serbe.

La suite est un long cauchemar pour les Serbes, mais aussi pour les Monténégrins, les Tziganes et autres minorités présentes au Kosovo. Le pogrom antiserbe de mars 2004, sous le nez des «soldats de la paix» occidentaux, fut particulièrement massif et brutal. Au total, quelque 250 000 Serbes ont été exilés de la province, tandis que mille ont disparu sans traces ou ont été assassinés. Sans l’intervention des parachutistes français commandés par le colonel Jacques Hogard, la région à majorité serbe de Mitrovica (nord de la rivière Ibar) eût été ethniquement nettoyée dès les premiers jours du cesser-le-feu. Au sud de cette ligne, les quelque 100 000 Serbes restants vivent dans des poches précaires, victimes d’un harcèlement perpétuel (qui ces dernières semaines a connu une recrudescence).

Sur le plan culturel, 150 églises ont été détruites, cependant que l’on construisait ou reconstruisait à leur place 800 mosquées. Cerise sur le gâteau, le nouvel État albanais s’est proposé de s’approprier les monuments chrétiens encore restés debout en les rattachant à son héritage national.

La promesse de rétablissement de la sécurité et de la justice — principal argument de l’occupation occidentale — n’était elle aussi que du papier. Enlèvements, intimidations et expropriations se poursuivent. L’enquête menée en 2010 par le magistrat suisse Dick Marty sur le trafic d’organes humains (souvent prélevés à vif) au Kosovo a abouti à des conclusions accablantes pour le pouvoir local — mais non surprenantes, puisque l’ancienne Procureure du Tribunal international pour l’Ex-Yougoslavie (TPIY), Carla del Ponte, mentionnait ce trafic dès 2008 dans ses mémoires. Étrangement, comme dans la Belle au Bois dormant, le Conseil de l’Europe, à qui il était destiné, s’est endormi dessus.

Par ailleurs, les quelques tentatives entreprises pour juger de hauts responsables kosovars et ex-terroristes comme le «premier ministre» et ancien videur de boîte de nuit en Suisse, Ramush Haradinaj, ont tourné court — par disparition physique des témoins! Peu étonnant lorsqu’on sait que Haradinaj était physiquement protégé par l’armée U. S.!

Le seul État qu’on «dé-reconnaît»

Une telle caricature d’État, qui est aussi une plaque tournante du trafic de drogue et d’armes en Europe, n’avait aucun avenir et ne pouvait qu’être un casse-tête diplomatique. La reconnaissance internationale du Kosovo a été très partielle, et même régressive: fait rarissime, une quinzaine de pays ont retiré leur reconnaissance. En ce moment, 92 États du monde reconnaissent le Kosovo, 96 ne le reconnaissent pas. Parmi ces derniers, l’ensemble des puissances échappant à la tutelle de l’empire atlantique: Russie, Chine, Inde, Brésil, Algérie, Iran… Soit les cinq septièmes de l’humanité. Une proportion qui, à elle seule, démontre l’irréalité de la «communauté internationale», concept imposé par l’OTAN lorsqu’elle prétendait prendre des décisions au nom et à la place de la Terre entière.

Le seul pays dont la reconnaissance du Kosovo soit encore intéressante et nécessaire aujourd’hui, reste… la Serbie! Seule cette reconnaissance pourrait légaliser le viol flagrant du droit international que constitue l’existence de l’État du Kosovo. Elle est donc une condition préalable à l’adhésion de la Serbie à l’UE.

Le protagoniste le plus «méritant» pour cette situation grotesque, dans l’équipe locale, n’est autre que Hashim Thaçi, ex-chef de l’organisation UÇK (labellée terroriste en 1998 par les USA eux-mêmes), ex-Premier ministre et actuel président de l’entité hypothétique. Son inculpation soudaine par le TPI, le 24 juin, pour «crimes contre l’humanité et de crimes de guerre, y compris meurtre, disparition forcée de personnes, persécution et torture» est une surprise qui aura des ramifications intéressantes. Si, comme l’annonce la presse, Thaçi est «rattrapé par son passé», c’est un passé riche d’amitiés et de protections au cœur des démocraties. N’a-t-il pas assisté aux célébrations de la Victoire, le 11 novembre 2018, au deuxième rang des invités d’honneur d’Emmanuel Macron, alors que le président serbe (pourtant représentant d’un peuple ami qui eut une contribution importante à la victoire) était relégué dans une tribune latérale?

On est loin de son arrestation, et plus loin encore d’une condamnation, mais la décision même d’émettre cette inculpation à quelques jours d’une négociation «historique» serbo-kosovare initiée par l’administration Trump force à s’interroger sur le but réel de ce coup de théâtre.

Pourquoi maintenant?

Le TPI est dès ses origines une organisation voulue et sponsorisée par les États-Unis, qui par ailleurs ne reconnaissent pas son autorité sur leurs propres soldats. Le TPI n’a par exemple même pas envisagé d’inculper des aviateurs de l’OTAN pour les meurtres délibérés de civils (y compris albanais) commis durant les bombardements de 1999. Lorsqu’elle accepta le poste de procureur, la Suissesse Carla del Ponte déclara dans la NZZ qu’elle n’avait «rien à refuser» aux Américains.

On sait qu’aux yeux des Américains, les alliés ne sont que des consommables. Cent potentats parmi lesquels Noriega, Saddam Hussein ou même Milošević, en savent quelque chose. (Ce dernier, que j’ai connu, avait travaillé comme banquier aux USA et avait reçu des «assurances» de Washington, notamment au temps des accords de Dayton, quant à son rôle de pivot et de pacificateur dans les Balkans. Il fut balayé en 2000 par le mouvement Otpor, prototype des révolutions colorées.)

Pour l’Empire, ou en tout cas son aile «deep state», l’inculpation de Thaçi pourrait être une double aubaine. D’un côté, on se débarrasse d’un fort à bras qui ne sert plus. De l’autre, on saborde une initiative venant de l’équipe Trump — et l’on prive ainsi le rouquin d’une éventuelle victoire diplomatique façon Corée du Nord. A quelques mois des élections US, on l’a vu ces derniers jours, tous les coups sont permis.

Hashim Thaçi, bien évidemment, ne se laissera pas faire si facilement. Il ne tombera pas sans combattre — et il le claironne: sur son profil Facebook, il vient d’étaler les armes de l’UÇK, rouge sur fond noir. Avec qui ne s’est-il pas fait prendre en photo, dans son treillis de terroriste ou, plus tard, son costume anthracite de la bonne maison? Madeleine Albright, Bernard Kouchner, Alain Juppé, sans compter la crème des généraux de l’OTAN. Et puis, bien sûr, le président Macron® qui n’en rate pas une — mais qu’on peut en l’occurrence créditer d’ignorance. Il n’avait que 22 ans au temps de la guerre du Kosovo.

Les Yankees sont immunisés contre ce genre de compromissions. Ils ne reconnaissent même pas les cours qu’ils instrumentent. Les Européens, eux, y sont plus sensibles. Depuis dix ans, le terrible rapport Marty au conseil de l’Europe pointe du doigt leur inaction. Depuis vingt ans, leurs déclarations dans la presse, leurs embrassades avec les criminels et leurs tribunes — de même que leur propagande antiserbe effrénée, véritable anthologie de fake news, ont construit la carrière de celui qui est désormais pointé du doigt pour «meurtre, disparition forcée de personnes, persécution et torture». Le 7 mai 1999, en plein bombardement de la Serbie, la brochette d’«humanitaires» usuels — dont le professeur Paul Garde, auteur d’un ouvrage considéré «de référence» sur la Yougoslavie — publiaient dans Le Monde une pétition exhortant l’Occident à soutenir encore mieux l’UÇK. Donc, à déverser encore plus de bombes sur les populations concernées. «L’UCK a le mérite d’exister», écrivaient-ils. Dévoilant par la même une échelle du mérite sur laquelle les tribunaux pourraient une fois les interroger. Soyons assurés que M. Thaçi n’oubliera pas de convier ses vieux amis à la cérémonie. A moins, évidemment, qu’il ne soit «epsteinisé» dans sa cellule.

NOTE
  1. En tout cas, il y a des coups de main qui ne s’oublient pas. Mme Calmy-Rey préside aujourd’hui une fondation humanitaire créée par la famille d’origine kosovare Orllati, groupe de travaux publics connu pour sa croissance fulgurante en Suisse romande.

Un peu de lectures

À propos de ce «cas d’école» de désinformation (selon le regretté connaisseur Vladimir Volkoff), que fut la guerre civile yougoslave et en particulier la phase «Kosovo», quelques lectures utiles, sinon indispensables:

* * *

Deux questions au colonel Jacques Hogard

Dans un livre bref et captivant, Jacques Hogard a raconté ses douze jours fatidiques au Kosovo «pacifié» par l’OTAN en juin 1999. Il ne mâche pas ses mots sur le «Serpent» de l’UÇK et ses alliés.

Le «président» de la très fantoche «république du Kosovo» va-t-il vraiment finir en prison? Et quels cadavres risqueraient, à cette occasion, de sortir du placard?

JH: Des esprits chagrins veulent parier que ses puissants protecteurs, les réseaux liés à l’administration Clinton, le sortiront de ce mauvais pas, tant espéré pourtant depuis 21 ans par les Serbes, les Roms, les Goranis et même les Albanais du Kosovo, victimes de sa sauvagerie et de celle de ses complices de l’UCK: les Ramush Haradinaj, Agim Ceku, Fatmir Limaj, Rexhep Rexhepi, Samir Lushtaku… etc.

Pourtant, ce pourrait bien être cette fois la chute finale de ce gangster impitoyable qui, issu d’un clan mafieux kosovar à la triste réputation, émerge subitement en 1999 lors des «négociations de Rambouillet», propulsé sur la scène politique par la vieille sorcière Madeleine Albright, cette égérie maléfique de la tribu Clinton, qui se prend d’amour pour ce petit voyou et lui voit alors un destin «national». Le chef de l’UCK, le parrain du crime organisé au Kosovo et de l’abominable trafic d’organes, déjà surnommé «le serpent», éliminant sans pitié les Albanais du Kosovo loyaux à Belgrade ou tout simplement pacifistes, tels ses rivaux de la LDK, va jouer un rôle éminent en 1999 et dans les années qui vont suivre, alternant les fonctions de «premier ministre», de «chef de la diplomatie» (!) et de «président» à la tête du ramassis de voyous qui s’intitule «gouvernement de la république du Kosovo».

Cette fois pourtant, ce pourrait bien être la chute finale du «Serpent», car le dossier est ficelé, complet, avec toutes les preuves, tous les témoignages: oui, Hashim Thaçi est bien un criminel barbare auteur de crimes contre l’humanité et de crimes de guerre, perpétrés sans distinction contre tous ceux qui s’opposaient à ses plans. 

Il y a quatre ans, j’ai su par un magistrat français que le dossier était bouclé. Celui de Thaçi, mais aussi celui de l’UÇK ainsi que de leurs soutiens étrangers.

Il ne me surprendrait pas que le temps écoulé depuis, ces quatre ans précisément, qui m’ont semblé long et parfois fait douter, je l’avoue, n’ait été en fait celui de la réflexion pour ces derniers et qu’ils aient en conséquence décider de le lâcher enfin, pour en quelque sorte se dédouaner eux-mêmes. 

J’en fais le pari: tous ceux qui comme le Pape François, le président Macron, Nicolas Sarkozy, Alain Juppé, Bernard Kouchner et bien d’autres responsables officiels, notamment de l’OTAN et de l’Union Européenne, lui ont réservé dans un passé récent un chaleureux accueil, préféreront dans les mois et années à venir lui tourner le dos avec superbe!

  • Article de Slobodan Despot paru dans la rubrique «Le Bruit du Temps»de l’Antipresse n° 239 du 28/06/2020.

La priorité immédiate, c’est de sauver des vies. Ensuite il faudra passer à la condamnation des sanctions

Alfred de Zayas *
Source : Horizons et débats,
Zurich, 14 avril 2020

Horizons et Débats: Depuis des années déjà, vous vous êtes opposé à l’application des sanctions. D’aucuns affirment à présent que les sanctions, dans les pays où elles sont appliquées, seraient également un obstacle de taille à la lutte contre la pandémie de coronavirus. Qu’en dites-vous?
Alfred de Zayas: Bien sûr, la guerre économique qui prévaut contre le Cuba, le Nicaragua, le Venezuela, la Syrie, l’Iran, la Corée du Nord, ainsi que le blocus financier et les sanctions économiques asphyxiantes allant à l’en- contre de la Charte des Nations Unies et la Charte de l’Organisation des Etats Américains, enfreignent de nombreux traités internationaux, en particulier les accords relatifs aux droits de l’homme tels que le Pacte international relatif aux droits civils et politiques (PIDCP), le Pacte international relatif aux droits économiques (PIDESC), sociaux et culturels et la Convention relative aux droits de l’enfant (CDE). Elles vont également à l’encontre de l’interdiction mise par le droit international à l’interférence dans les affaires intérieures d’autres Etats et l’interdiction d’intervention (qui ne s’applique non seulement aux interventions militaires mais également aux guerres non conventionnelles et hybrides).
On a démontré que les sanctions tuaient – non seulement les mesures coercitives unilatérales, mais même les sanctions mal avisées de l’ONU, telles celles prises à l’encontre de l’Irak entre 1991 et 2003, et qui ont entraîné la mort de plus d’ un million d’ Irakiens, mort par malnutrition, par manque d’ accès à l’eau potable, aux médicaments, aux équipements médicaux, etc. Dès 1995, l’ Unicef estimait que les sanctions avaient causé la mort d’ environ 500 000 enfants irakiens – mais l’avertissement n’a pas été entendu. Ou pire encore, il a été rejeté par les tout-puissants Etats-Unis. Interrogée sur l’ utilité du maintien des sanctions contre l’ Irak malgré la mort de tant d’enfants, la secrétaire d’Etat américaine de l’époque, Madeleine Albright, a répondu par l’affirmative – comme on peut le voir sur YouTube. Denis Halliday, coordinateur humanitaire 1996-1998 de l’ONU pour l’Irak, a quand même démissionné en signe de protestation, qualifiant les sanctions de l’ONU comme «une forme de génocide». Son successeur Hans-Christof Graf von Sponeck (1998-2000), a également démissionné en signe de protestation et publié sur ce sujet un livre intitulé Ein anderer Krieg (Un autre genre de guerre).
L’Assemblée générale a adopté 27 résolutions demandant la levée de l’embargo américain contre Cuba, non seulement parce qu’il est contraire au droit international, mais aussi parce qu’ il a considérablement affaibli les infrastructures sanitaires cubaines et rendu presque impossible l’obtention de pièces de rechange pour les équipements médicaux, tels que les scanners et les appareils de dialyse. En 2019, les professeurs Jeffrey Sachs et Mark Weisbrot ont rédigé un rapport estimant que les sanctions contre le Venezuela étaient responsables de la mort de 40 000 Vénézuéliens en 2018. Depuis lors, la situation n’a cessé de se détériorer. Au fil des ans, les infrastructures sanitaires de nombreux pays visés par les sanctions ont été affaiblies, les laissant encore moins préparés à faire face à la pandémie de Covid-19.
Le 31 mars 2020, le rapporteur spécial des Nations unies sur le droit à l’alimentation, la professeur à l’Université de Californie, Hilal Elver, a demandé la levée immédiate des sanctions en raison de la pandémie. D’autres rapporteurs, comme le rapporteur sur les effets négatifs des mesures coercitives unilatérales, l’ Ambassadeur Idriss Jazairy, avaient déjà documenté le lien entre les sanctions et les décès. Hélàs, l’ Ambassadeur Jazaire est succombé le 27 février à un cancer. Nommé le 2 avril, la nouvelle rapporteur en charge de l’étude sur les mesures coercitives unilatérales, la Professeur Alena Douha, a plaidé pour la levée des sanctions et va probablement publier prochainement un rapport sur la question – mais le temps presse !
Le 1er avril 2020, le gouvernement cubain a protesté contre le «blocus criminel» des Etats-Unis après que l’ embargo américain ait bloqué la livraison des kits de tests de dépistage du Covid-19 et de respirateurs donnés par Jack Ma, le milliardaire chinois de l’ e-commerce et propriétaire d’ A libaba. Diaz-Canel, le président cubain, a tweeté: «Le blocus criminel du gouvernement impérialiste porte atteinte aux droits fondamentaux du peuple cubain». Le délégué de Cuba à Pékin, Carlos Miguel Pereira, a déclaré qu’une entreprise privée avait été engagée pour livrer les fournitures médicales nécessaires à la lutte contre le Covid-19. Cependant «à la dernière minute», cette société a refusé d’effectuer la livraison. Selon l’agence de presse Xinhua, la société avait expressé- ment invoqué le risque d’être pénalisée par le Département du Trésor des Nations unies pour avoir enfreint la loi américaine Helms- Burton de 1995.
Encore une fois, et il faut le répéter: les sanctions tuent. La responsabilité civile et pénale en incombe non seulement aux Etats- Unis, mais aussi à tous les Etats ayant imposé ou appliqué des sanctions.
Dans quelle mesure l’ONU préconise-t-elle la levée des sanctions ?
 En ce qui concerne les sanctions contre le Cuba, l’Assemblée générale a demandé leur levée à plusieurs reprises, mais les Etats-Unis considèrent qu’ils sont au-dessus du droit international imposant des sanctions illégales contre le Cuba depuis six décennies.
Tant que cela n’entraînera pas de conséquences pour l’ économie américaine, les choses ne changeront probablement pas. Mais, bien sûr, d’autres pays comme le Canada, le Royaume-Uni, etc. imposent également des sanctions ou appliquent les sanctions américaines contre le Cuba, le Venezuela, l’Iran, etc., fait qui relève de l’application extraterritoriale du droit américain et de l’imposition de pénalités pour «violation des sanctions». La responsabilité civile et pénale de l’imposition ou de la mise en œuvre des sanctions incombe en premier lieu aux Etats-Unis, mais aussi à tous les Etats qui ont imposé ou mis en œuvre des sanctions, même aux entreprises privées qui placent le profit au-dessus de la vie humaine.
Quelle est la position de la communauté internationale sur ce point? Comment, dans ce contexte, évaluez-vous l’International Solidarity Report (Rapport sur la solidarité internationale) ?
La «communauté internationale» n’agit pas en conformité avec la Charte des Nations unies, ni avec l’obligation de pratiquer la solidarité internationale. En 2017, Virginia Dandan, experte indépendante des Nations unies sur les droits de l’homme et la solidarité internationale, a publié la Draft Declaration on the Right to International Solidarity (Projet de déclaration sur le droit à la solidarité internationale) que l’Assemblée générale n’a toutefois jamais adoptée. Il est temps que le Secrétaire général rappelle au Conseil de sécurité, à l’Assemblée générale et au Conseil économique et social leurs responsabilités respectives et plaide pour l’adoption formelle de cette déclaration – et sa mise en œuvre concrète.
La semaine dernière, Michelle Bachelet, la Haut-commissaire aux droits de l’homme, a appelé à un assouplissement des sanctions afin de lutter contre la pandémie et de limiter ainsi sa propagation mondiale. Dans quelle mesure ses revendications sont-elles porteuses de promesses?
La Haut-commissaire aurait dû condamner les sanctions en raison de leur violation directe des droits civils, culturels, économiques, politiques et sociaux des populations qu’elles visent. Navi Pillay, qui a précédé Michelle Bachelet dans ses fonctions de Haut-commissaire, avait déjà condamné les
Alfred de Zayas: Bien sûr, la guerre économique qui prévaut contre le Cuba, le Nicaragua, le Venezuela, la Syrie, l’Iran, la Corée du Nord, ainsi que le blocus financier et les sanctions économiques asphyxiantes allant à l’en- contre de la Charte des Nations Unies et la Charte de l’Organisation des Etats Américains, enfreignent de nombreux traités internationaux, en particulier les accords relatifs aux droits de l’homme tels que le Pacte international relatif aux droits civils et politiques (PIDCP), le Pacte international relatif aux droits économiques (PIDESC), sociaux et culturels et la Convention relative aux droits de l’enfant (CDE). Elles vont également à l’encontre de l’interdiction mise par le droit international à l’interférence dans les affaires intérieures
* Alfred de Zayas (USA, citoyen suisse depuis 2017) est un écrivain, historien et spécialiste des droits de l’homme et du droit international. En 2012, il a été nommé par le Conseil des droits de l’homme des Nations unies en tant que premier Expert indé- pendant des Nations unies pour la promotion d’un ordre international démocratique et juste, haute fonction qu’il a accomplie jusqu’en 2018.

Principale lacune des mesures anti-pandémiques prises par la France et la Suisse

Ivo Rens

Professeur honoraire

Faculté de droit

Université de Genève

J’ai écouté hier soir 16 mars 2020 les propos du Conseiller fédéral Berset, puis le discours du Président Macron énonçant des mesures vigoureuses pour tenter de ralentir puis de tarir la progression de la pandémie. Qui contesterait pareil objectif ?

Les mesures françaises sont particulièrement attentatoires à la liberté de déplacement qui n’est autorisée que pour cinq motifs jugés légitimes. Je trouve ces restrictions drastiques indument limitatives et mal rédigées. Pourquoi ne pas avoir tenu pour légitime le retour d’une personne à son domicile à l’étranger ?

Plus grave socialement : tant le Conseiller fédéral que le Président français n’ont pas décidé, ni même envisagé, semble-t-il, l’instauration du rationnement.

Or, les supermarchés et autres magasins d’alimentation des deux pays sont quotidiennement vidés de victuailles, laissant vides les étals et étagères de nourriture depuis plusieurs jours. Je crains qu’en affirmant que ces commerces seront toujours réapprovisionnés, les autorités des deux pays ne sous-estiment les risques de pénurie alimentaire et ne favorisent la constitution de stocks destinés au marché noir.

La seule façon de garantir l’absence de pénurie alimentaire des catégories sociales défavorisées est d’instaurer le rationnement des principaux nutriments. C’est là une leçon de la IIème Guerre mondiale en Europe et en Afrique du nord. Or, dans son discours, le Président Macron a pesamment insisté sur le fait que la France était en guerre…

Le cas de Julian Assange constitue une inquiétante violation de la liberté de la presse

Extrait de la Résolution 2317 (2020) adoptée par l’Assemblée du Conseil de l’Europe le 28 janvier 2020

…………………………………………………………………

  1. L’Assemblée appelle les États membres à créer un environnement favorable et propice pour les médias et à revoir leur législation en ce sens, afin de prévenir le recours abusif à différentes lois ou dispositions susceptibles d’avoir une incidence sur la liberté des médias, notamment celles sur la diffamation, la lutte contre le terrorisme, la sécurité nationale, l’ordre public, le discours de haine, le blasphème et la mémoire, qui sont bien trop souvent appliquées pour intimider les journalistes et pour les réduire au silence. À ce titre, les États membres doivent notamment:

6.1. ne pas prévoir de sanctions pénales pour des infractions commises par les médias – en particulier des peines d’emprisonnement, la fermeture d’organes de presse ou le blocage de sites internet et de réseaux sociaux – sauf en cas d’atteinte grave à d’autres droits fondamentaux, par exemple de propos haineux ou d’incitation à la violence ou au terrorisme; veiller à ce que ces sanctions ne soient pas appliquées de manière discriminatoire ni arbitraire contre des journalistes;

6.2. consacrer et garantir le respect du droit des journalistes de protéger leurs sources et concevoir un cadre normatif, judiciaire et institutionnelle adéquat pour protéger les lanceurs d’alerte et les facilitateurs d’alerte, conformément à la Résolution 2300 (2019) de l’Assemblée «Améliorer la protection des lanceurs d’alerte partout en Europe»; à cet égard, considérer que la détention et les poursuites pénales contre M. Julian Assange constituent un dangereux précédent pour les journalistes, en outre, et joindre à la recommandation du Rapporteur spécial des Nations Unies sur la torture et autres peines ou traitements cruels, inhumains ou dégradants qui a déclaré, le 1 novembre 2019, que l’extradition de M. Assange vers les Etats-Unis doit être interdite et qu’il doit être libéré sans délai

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Le rêve des uns et le cauchemar des autres

Michel Raimbaud

20 janvier 2020

Source : http://www.afrique-asie.fr/le-reve-des-uns-et-le-cauchemar-des-autres/

 

Il est dans l’air du temps de considérer les épisodes troubles que nous vivons aujourd’hui comme une réplique à ce que furent hier les « années folles » de l’entre-deux guerres. Ce n’est pas une perspective encourageante, car cet entracte convulsif de vingt ans tout juste (1919/1939), loin d’être seulement une explosion des libertés, un foisonnement des innovations, une envolée du progrès, allait déboucher sur le festival de boucherie et d’horreur que nous savons, suite logique de son échec. Peut-on recréer un ordre universel, alors que la moitié de la planète reste sous le joug colonial ? Rétablir la stabilité alors que quatre empires viennent de disparaître, deux d’entre eux, Russie et Allemagne, ne se voyant nullement comme des vaincus, et que le statut des deux « superpuissances » coloniales est ébranlé par l’ascension de l’Amérique ? Quand cette dernière refuse d’adhérer à la Société des Nations qu’elle a patronnée, comment donc garantir la paix ?

 

*

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La démocratie américaine à l’œuvre

Folles ou non, les présentes années sont écervelées, ou décervelées. Mais en 2020, l’heure n’est plus à renifler un séisme attendu, car celui-ci gronde déjà de toutes parts. Pourtant, si le monde revisité est bien devenu universel, l’Occident préfère s’identifier à une « communauté internationale » qui ne l’est pas. Le refus de prendre en compte cette « fracture » est à l’origine de la rage et/ou de la démence de ses élites pensantes, dirigeantes et rugissantes.

Pour ne parler que de nos bons maîtres, nous dispensant ainsi de parler de ses vassaux, aimeriez-vous rencontrer au fond d’une ruelle John Bolton, le schtroumpf grognon, partir en croisière avec Pompeo, le père fouettard de la diplomatie étatsunienne, discuter des droits de l’homme avec Nikkie Halley, la harpie du Conseil de Sécurité ? Que feriez-vous si Trump vous proposait de parler dans un coin tranquille de la gestion de votre plan d’épargne ? Ou d’écrire l’histoire du Moyen-Orient avec Wolfowitz ? Auriez-vous envie d’évoquer l’Irak avec Mme Albright ou Dick Cheney, ou la Palestine avec Jared Kushner ?

Pour comprendre comment on en est arrivé à cette folie, il est essentiel de répondre, quitte à enfoncer les portes ouvertes, à l’interrogation historique du génie qui savait poser les bonnes questions, ce George W. Bush, qui allait imprimer sa marque indélébile à la Maison-Blanche, de 2001 à 2009.

Tandis que Bill, son frivole prédécesseur, avait fait du bureau ovale un jardin secret, et que Barack allait en faire une chaire d’où il prêcherait la paix des Nobel tout en faisant la guerre – par derrière – mieux que quiconque, notre Debeliou (c’est le nom de scène de Bush fils) transformera les lieux en oratoire où l’on marmonne entre bigots de pieuses oraisons avant de prendre les décisions mettant à sac la planète. Bien qu’il n’ait ni découvert l’Amérique ni inventé la poudre, il endossera la géostratégie néoconservatrice du début de millénaire, et le rôle de chef de file des « grandes démocraties ».

Rattrapé sur ses vieux jours par Alzheimer, Ronald Reagan, premier à déclarer « la guerre contre la terreur », ne se souvenait plus avoir été Président. Retiré dans son ranch, Debeliou, lui, consacre ses loisirs à peindre de blancs moutons. C’est un sain divertissement, dont le choix témoigne d’une heureuse nature. Ce « good guy » a manifestement la conscience tranquille : n’a-t-il pas accompli la mission qui lui avait été confiée par le Ciel de guider l’Axe du Bien au milieu de la cohorte des « parias » ? Dans son cocon paisible, comment aurait-il pris la mesure des crimes qu’il a ordonnés et couverts, à l’abri de toute poursuite de la Cour Pénale Internationale ou de ses avatars, le « monde civilisé » et ses succursales n’étant pas de leur compétence. ? Il n’aura jamais soupçonné, même en cauchemar, la haine dont son Amérique est l’objet, de l’arrière-cour latino-américaine à l’Asie éternelle, en passant par la complaisante Europe et ce Grand-Moyen-Orient qui s’étend désormais de la Mauritanie au Pacifique et du sud de la Moscovie à l’équateur africain ? Il mourra sans savoir que l’Amérique est devenue sous son règne l’Etat-voyou par excellence avant de sombrer dans le banditisme « from behind » d’Obama, puis carrément dans le gangstérisme international de l’oncle Donald.

Notre propos d’aujourd’hui n’est pas de faire, comme le veut la mode, une lettre ouverte qu’ils ne liront pas à G. W. Bush et ses ex-acolytes, ses prédécesseurs ou ses successeurs. Il n’est même pas de passer en revue les fioretti du pape de l’Axe du Bien et les florilèges de ses conseillers neocons, dont le cynisme et l’arrogance dépassent l’entendement. Laissant Debeliou à ses petits moutons, on essaiera de répondre in absentia à l’angoisse métaphysique qui le tenaille en 2001 alors qu’il s’apprête à venger les attentats du 11 septembre en semant mort, destruction et chaos dans les sept pays programmés : l’Irak ; la Syrie, le Liban, la Libye, la Somalie, l’Afghanistan, le Soudan.

C’est durant cette phase particulièrement fébrile de sa vie intellectuelle, le 20 septembre 2001, que Debeliou, s’adressant au Congrès sérieux comme un Pape, lance à la ville et au monde la question « des Américains » : « Pourquoi des gens peuvent-ils nous haïr, alors que nous sommes si bons ? ». Il fallait y penser et aussi l’oser, mais l’on sait depuis Audiard que c’est à cela que l’on reconnaît les gens que rien n’arrête. Puisqu’aux Etats-Unis on est démocrate même quand on est républicain, car c’est à peu près la même chose, notre tribun répond, sûr de son fait : « Ils haïssent ce qu’ils voient dans cette salle : un gouvernement élu démocratiquement. Leurs chefs sont auto-désignés. Ils haïssent nos libertés, de religion, d’expression, notre droit de voter, de nous rassembler et d’exprimer nos désaccords ».

Sans queue ni tête, cet amalgame entre les « terroristes » du 11 septembre (saoudiens pour la plupart) et les sept pays précédemment mentionnés, est évidemment arbitraire, visant à justifier la « pensée stratégique » qui va inspirer Debeliou dans sa « guerre contre la terreur ». On peut toutefois se demander si, visant les « Etats préoccupants », il n’est pas en train de dénoncer ses propres impostures : « Nous ne sommes pas dupes de leur feinte piété (…). Ce sont les héritiers de toutes les idéologies sanglantes du XXème siècle. (…) Ils marchent dans la foulée du fascisme, du nazisme et du totalitarisme. Ils suivront ce chemin jusqu’à sa fin, dans la tombe anonyme des mensonges répudiés de l’Histoire ». Ne dirait-on pas une condamnation des menées néoconservatrices, dont la ceinture verte arabo-musulmane est le théâtre privilégié depuis un quart de siècle ? Signe des temps et du ciel, des Israéliens se poseront la même question, comme Rishon Lezion dans le Yediot Aharonot du 26 juillet 2006 : Pourquoi nous haïssent-ils tant ?

On ne peut s’empêcher de rappeler l’anecdote rapportée en 2007 à la revue Democracy Now par le Général Wesley Clark, ex-commandant en chef des troupes de l’Otan en 1999 en Yougoslavie, lors de la dislocation de celle-ci par les Occidentaux. Quelques jours après le 11 septembre, ce haut responsable se rend au Pentagone, où sévissent alors Donald Rumsfeld et Paul Wolfowitz. Il rapporte un intéressant et surprenant dialogue :
– Nous avons décidé de partir en guerre contre l’Irak, lui dit-on.
– En guerre contre l’Irak, mais pourquoi ? demande W. Clark
– Je ne sais pas. Je pense qu’ils ne savent pas quoi faire d’autre.
– A-t-on trouvé un lien entre Saddam et Al Qaeda ?
– Non…Rien de neuf…Ils ont juste pris la décision de faire la guerre contre l’Irak. Sans doute parce qu’on ne sait pas quoi faire des terroristes. Mais nous avons de bons militaires et nous pouvons renverser des gouvernements…

Trois semaines après, on bombarde l’Afghanistan, et le dialogue reprend : Toujours une guerre en Irak ? Réplique : C’est bien pire que ça. Voici un papier expliquant comment nous allons nous emparer de sept pays en cinq ans, l’Irak d’abord, puis la Syrie, le Liban, la Libye, la Somalie, le Soudan et, pour finir, l’Iran. C’est ce programme qui est suivi depuis vingt ans.

Paul Craig Roberts, journaliste, ancien Secrétaire-adjoint au Trésor de Ronald Reagan, économiste inventeur de la Reaganomics, l’affirme en janvier 2016 : « Le gouvernement des Etats-Unis est l’organisation criminelle la plus achevée de l’histoire humaine ». Robert Mac Namara parlera d’un « Etat voyou »…Par leur présence militaire (de 750 à 1200 bases dans tous les recoins du monde), leurs implications officielles passées (en Corée, au Vietnam, en Yougoslavie, en Afghanistan, en Irak) ou présentes (Irak, Afghanistan, Pakistan, Somalie, Yémen, Syrie), par leurs ingérences et leurs intimidations secrètes ou avouées (au Moyen-Orient, en Amérique Latine, en Europe, en Asie), ils constituent la plus grande menace contre la paix et la sécurité. Sous la présidence de G. W. Bush, les forces d’opérations spéciales sévissaient dans 66 pays. En 2010, ce nombre était passé à 75 selon le Washington Post, et à 120 en 2011, selon le Commandement de ces forces. En 2013, on en comptait 134, hormis les guerres conventionnelles et les opérations par drones (de plus en plus fréquentes), le pacifique Obama ayant à son actif une progression de 123%. En 2019/2020, les dépenses militaires US devraient friser les 750 milliards de dollars, soit environ 37 % du total mondial : énorme mais, comme dirait Picsou, « des cacahuètes » pour un pays qui imprime lui-même ses billets !

Les opérations ne sont pas forcément défensives (face à des menaces contre la présence et les intérêts de l’Amérique), ou ponctuellement offensives (pour le contrôle du pouvoir et l’accès gratuit ou bon marché aux ressources, pétrole en premier). Il s’agit de plus en plus souvent, au Grand Moyen-Orient notamment, de plans d’action préventive, mis en œuvre avec la couverture de médias aux ordres qui se chargent de justifier des crimes de guerre dûment programmés en servant des narratives ad hoc et des infos truquées. Ajoutons à ce bilan les « sanctions » qui arrosent tous les « régimes » qui déplaisent à Washington, soit environ 120 pays de la « communauté internationale ». C’est beaucoup pour un axe du Bien.

Des millions de victimes, de blessés, de réfugiés et déplacés, des trillions de dollars dépensés pour tuer ou détruire, le résultat est accablant, mais il permet de répondre à la question surréaliste de Debeliou. Voilà pourquoi ils vous haïssent tant, Mr Bush and Co.

L’invention de l’Amérique

C’est par hasard que Christophe Colomb débarque le 12 octobre 1492 sur une plage des Caraïbes (dans les actuelles Bahamas, paradis fiscal et centre de blanchiments divers). Il pense être aux Indes, mais on dira après coup qu’il a découvert l’Amérique. Or, c’est déjà fait, des Vikings ayant abordé et exploré ses marges nordiques sept ou huit siècles plus tôt. Et ce « nouveau monde » est loin d’avoir une population clairsemée ou d’implantation récente. Les Amérindiens ont pour ancêtres des vagues de migrants venus d’Asie… quelques dizaines de millénaires plus tôt. Il faudra attendre le 20ème siècle pour que l’on admette qu’à la fin du 15ème les Amériques comptent entre 45 et 80 millions d’habitants, autant que l’Europe (environ 15% du total mondial). Les autochtones seront moins de cinq millions un siècle plus tard, rhume de cerveau et varicelle ayant le dos très large. Qu’est-ce donc si ce n’est pas un génocide, le plus grand de l’histoire ? Centre et sud confondus, c’est mal parti pour les Amérindiens. Avant de n’y voir qu’une lointaine réminiscence, il faudrait interroger les descendants des survivants, là où ils sont encore en nombres conséquents, demander par exemple à Evo Morales ce qu’il en pense…

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L’Ambassadeur Michel Raimbaud

On dira « oui mais le Nord, ce n’est pas pareil ». En fait un bon siècle plus tard, ce sera le même scénario. Lorsque le « Mayflower » et 120 colons guidés par les « Pères pèlerins » venus d’Europe y touchent terre en novembre 1620, le territoire est habité. Si la prise de contact est pacifique, la prise de possession ressemblera assez vite à un western grandeur nature, où le tir à l’indien sera le sport favori des « gardiens de vaches », pour la distraction des générations futures. Qui d’entre nous, tapi dans l’anonymat des salles obscures, n’a pas applaudi frénétiquement les courageux cow-boys quand ils abattaient à la chaîne des Indiens emplumés tournicotant autour de leurs chariots ?

Indomptables ou denrée rare, les aborigènes seront bientôt remplacés par des esclaves venus d’Afrique. Pour ces derniers, les décennies de supplice seront oubliées sinon absoutes, grâce à la case de l’Oncle Tom et au rêve de Martin Luther King. La ségrégation est-elle pourtant si ancienne qu’il faille l’oublier ?

Bref, le « rêve américain » des immigrants européens se traduira par un cauchemar pour les Amérindiens comme pour les Africains asservis.

L’Amérique n’existerait pas sans ce double cauchemar.

Le rêve américain et le mythe de l’Amérique si bonne

Intervenue dans le cadre du rezzou de l’Occident sur la planète, l’ascension irrésistible de l’Amérique, dont le nom usuel illustre l’annexion intellectuelle de deux continents, a fait oublier qu’elle devait son existence au génocide et à la spoliation des Amérindiens, sa prospérité en partie à l’esclavage, puis au pillage des ressources d’autrui. Qu’ils remontent à quatre siècles ou à quarante ans, ces « souvenirs » ne sont plus guère rappelés. Classés parmi les faits accomplis selon la volonté divine ou les miracles de la civilisation européenne, il ne fait pas bon les mentionner, sous peine d’être tenu pour un redoutable pisse-vinaigre.

La diffusion invasive du « rêve américain », génération après génération, est l’un des résultats de l’accession de cette fille de l’Europe au rang de puissance dès la grande guerre. Dans la mythologie, sinon dans la réalité, et à en croire certains historiens, l’intervention de l’Amérique aurait été décisive dans la victoire de 1918, puis dans l’organisation de la paix, avec la création en 1920 de la Société des Nations, ancêtre de l’ONU, grâce au Président Woodrow Wilson.

Mais c’est surtout à la faveur du second conflit mondial que les Etats-Unis sont promus au rang de superpuissance, libératrice, amicale, ouverte et généreuse. Ce cliché aura la vie dure, jusqu’à aujourd’hui, bien qu’il soit battu en brèche. Il fera oublier ce qui doit l’être :
-L’Amérique bonne et pacifique reste le seul pays à avoir trucidé à l’arme atomique trois centaines de milliers de civils, japonais en l’occurrence.
-Elle a une tendance fâcheuse à bombarder avant de libérer ou vice-versa, qu’il s’agisse de l’Allemagne nazie ou des pays amis comme la France.
-Elle est impitoyable pour les vaincus ou ceux tenus comme tels, voués à devenir des AMGOT (Territoires Occupés par le Gouvernement Américain). Notre pays devra au Général De Gaulle d’avoir échappé à ce statut peu flatteur.
-Elle est volontiers hégémonique : après l’Amérique (de l’Alaska à la Terre de Feu) aux Américains de Monroe, ce sera bientôt le Plan Marshall de l’après-guerre, qui impose la suzeraineté de Washington sur l’Europe occidentale. Au prétexte d’aider à la reconstruction, des armées de fonctionnaires US établiront une tutelle de facto sur l’ensemble des administrations du vieux continent. L’euphorie de l’époque et la crainte du communisme feront gober cette sujétion à notre Quatrième République…

Bien qu’elle se soit présentée comme vertueuse et protectrice face à l’URSS et au bloc communiste, l’Amérique de la guerre froide avait pourtant dévoilé certains faux-semblants, une démocratie en trompe-l’œil malgré les alternances, blanc bonnet et bonnet blanc, autoritaire, oppressive et répressive, n’ayant pas d’amis mais des intérêts, pas de partenaires mais des vassaux, une Amérique qui considère le monde comme son arrière-cour. Mais elle préservait l’essentiel de son aura, ses défaillances restant des tabous.

L’accession à l’hyper-puissance en 1991, à la fin de la guerre froide, allait tétaniser la planète, contraignant peuples et Etats à un « choix » lapidaire entre la soumission ou la destruction, la prétention à l’hégémonie globale débouchant sur un cauchemar pour ceux qui refuseraient l’ordre imposé par Washington et ses alliés…Voici donc le « moment unipolaire américain » qui durant vingt ans repoussera les limites de l’arrogance et du cynisme.

 

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Les guerres de Syrie de Michel Raimbaud

Dès la chute de l’URSS, on ne peut que noter ce mépris croissant des institutions internationales, du multilatéralisme, des compromis, et cette tendance à peine voilée à faire prévaloir la constitution et les lois étatsuniennes sur la légalité onusienne, des comportements tels qu’on les dénonce sur les rives du Potomac. Le vocabulaire travestissant les mots et les concepts, les narratives contrefaisant systématiquement faits et réalités achèveront de rendre tout dialogue insensé et toute diplomatie illusoire. Simple exemple parmi d’autres, la notion de Rogue State qui, selon Avraham Shlaim, l’un des « nouveaux historiens » israéliens, professeur à l’Université d’Oxford, se définit par les trois critères suivants : (1) Violer régulièrement la légalité internationale, (2) Détenir des armes de destruction massive, (3) Utiliser le terrorisme pour terroriser les populations civiles. Destiné à cibler Moscou ou Téhéran ou Damas, ce logiciel dévoyé ne conduirait-il pas à Washington, à Tel-Aviv, ou à telle capitale « civilisée » ?

Dès la seconde guerre d’Irak, les « grandes démocraties » entameront leur longue dérive vers une diplomatie du mensonge de plus en plus insolente, prenant des libertés avec règles et principes, en osmose avec leur idole américaine et son cœur battant israélien. Merci pour ce moment, dirait un auteur contemporain.

Pourtant, à ce stade, la pétulance de Bill, la pieuse candeur de Debeliou, l’élégance nobélienne de Barack ont un effet anesthésiant sur les partenaires occidentaux ou autres, réticents à voir de la vilénie dans les postures de leur bon suzerain. L’Amérique, Etat mafieux, comploteur, peu fiable ? Tout mais pas ça…On a pu se leurrer quant à l’ADN du système américain, où se côtoient l’esprit pionnier, la culture cow-boy, le messianisme militant, le culte de la réussite, les néoconservateurs américano-israéliens étant les gâte-sauces de ce cocktail détonnant, degré zéro de la politique et de la diplomatie. L’arrivée de l’oncle Picsou aux affaires a eu le mérite de lever le masque.

Pour l’Amérique first, tout se vend tout s’achète, rien n’est gratuit. Plus de désinvolture, plus de discours bien balancés, plus d’invocations célestes. Mais des décisions brutales, un mépris total de ce qui est autre, une ignorance crasse des réalités du monde, une approche éléphantesque, plus de circonlocutions diplomatiques, plus d’engagements internationaux, plus de traités, mais des tweets provocateurs, des pluies de menaces, des sanctions à tous vents, des insultes à tout va.

Plus rien à attendre de bon de l’Amérique si bonne. Nixon doit se retourner dans sa tombe : la théorie du fou est mise en pratique, non plus comme un leurre, mais comme une politique en soi, imprévisible, insensée, violente, brutale. Ce n’est plus un simple Etat sans-gêne, avec des manières de mauvais garçons, mais un Etat gangster, d’autant plus brutal et menaçant qu’il n’a plus la maitrise des situations. Chahuté et contesté, le maître du monde ne sait plus où donner de la tête, de la Syrie à l’Irak et l’Iran et à la Russie, à la Chine, du Venezuela à la Corée du Nord, de la Turquie à l’Arabie et au Yémen.

Sommes-nous tous des Américains ?

Raison de plus pour apostropher les innombrables propagandistes du « rêve américain », pour interpeller les multiples adeptes et apôtres de cette « dame bêtise », Mère des gens sans inquiétude, Mère de ceux que l’on dit forts, Mère des saintes habitudes, Princesse des gens sans remords, que stigmatise Jacques Brel : Salut à toi Dame bêtise, toi dont le règne est méconnu, Mais dis-le moi, comment fais-tu, Pour avoir tant d’amants, et tant de fiancés, Tant de représentants et tant de prisonniers, Pour tisser de tes mains tant de malentendus, et faire croire aux crétins que nous sommes vaincus.

On n’arrête pas ce qui est en marche, qu’il s’agisse de la république ou de la civilisation. Cinq siècles et des poussières après la découverte de l’Amérique par Christophe Colomb, un certain Colombani allait découvrir que « nous sommes tous des Américains », assertion relevant de la méthode Coué, aurait-on dit jadis. Il n’en est rien. Malgré les efforts ardents des beautiful people qui gouvernent notre vieux pays, c’est toujours du wishful thinking…

D’ailleurs, serait-il vraiment sage pour un pays aussi cartésien que la France de faire comme si nous étions tous des compatriotes de Debeliou, de Donald Trump, John Bolton, Rumsfeld, Pence ou Pompeo ? Si tel n’est pas le cas, quoi qu’en pensent nos élites vol-au-vent, de quel droit un gouvernement s’engage-t-il au nom du peuple français, mais sans son accord, dans des aventures dangereuses. Pourquoi s’enferre-t-il sur des positions injustes et illégales, au mépris du droit international, des principes de la charte onusienne, violant les principes dont notre pays, membre permanent du Conseil de Sécurité, est censé être le gardien ?

Est-il nécessaire de manifester une solidarité sans faille aux pays agresseurs, l’Amérique et ses complices orientaux, adeptes des « frappes punitives », des crimes de guerre, des occupations illégales de territoires (syriens, irakiens ou autres), des sanctions inhumaines ? Est-il compréhensible que, dans l’affrontement actuel entre Washington et Téhéran, l’on choisisse d’appeler à la retenue et au retour à la négociation la partie, déjà sous blocus et sous sanctions, dont un officiel vient d’être assassiné ? Est-il honorable que l’on marque sa solidarité avec un Etat qui viole systématiquement lois internationales et souverainetés, vole ouvertement le pétrole syrien et pratique l’assassinat ciblé au nom d’une « doctrine Bethlehem d’autodéfense préventive » ?

Non, décidément, face aux évènements dramatiques qui menacent à tout instant de faire exploser la poudrière du Moyen-Orient, mettant en péril une paix mondiale plus fragile que jamais, la France n’a rien à gagner à s’aligner systématiquement sur des gouvernements sans foi ni loi ni vergogne. Vingt ans après la question idiote de Debeliou, dans nos pays où l’on s’arroge « le droit de dire le droit », tout se passe comme si penseurs et décideurs n’avaient pas encore saisi « pourquoi ils nous haïssent tant ». A l’heure de tous les dangers, ne serait-il pas urgent d’accélérer la réflexion et surtout d’en tirer les leçons ?

Michel Raimbaud, le 20 janvier 2020
Michel Raimbaud est ancien ambassadeur de France, professeur au Centre d’études diplomatiques et stratégiques, officier de l’ordre national du Mérite, chevalier de la Légion d’honneur.
Derniers livres parus : Tempête sur le Grand Moyen-Orient aux éditions Ellipse et Les guerres de Syrie aux éditions Glyphe.

 

Bolivie, la bête immonde est de retour – un coup d’Etat occulté dans les médias

Maïté Pinero

Ex correspondante de l’Humanité à La Havane

Source : Le Grand soir, 25 novembre 2019

https://www.legrandsoir.info/bolivie-la-bete-immonde-est-de-retour-un-coup-d-etat-occulte-dans-les-medias.html

 

Jamais, dans sa carrière de journaliste, Tom Phillips n’avait vécu cela. Arrivé à El Alto, près de La Paz, le lendemain du massacre devant la raffinerie de Senkata, le correspondant du Guardian en Amérique latine a été accueilli par les applaudissements d’une haie d’honneur. L’image circule sur les réseaux sociaux. Elle cloue au pilori les grands médias.

Deux jours après le coup d’État, le nouveau ministre du Gouvernement, Arturo Murillo, et sa ministre des Communications annonçaient que les journalistes « séditieux » seraient arrêtés, leur nom publié. Le jour même, tous les journalistes et techniciens argentins étaient agressés par les comités civiques de Santa Cruz, les milices fascistes. Ils étaient contraints de se regrouper, puis de se réfugier à l’hôtel, avant d’être exfiltrés par leur ambassade.

Telesur a pu émettre pendant quelques jours, ses reporters sur le terrain (Marco Teruggi et Willy Morales) multipliant les précautions, parlant de « gouvernement de facto », tandis que, dans les studios, le présentateur évoquait clairement « le coup d’État ». La chaîne a informé sur les massacres à Cochabamba puis à Senkata. Après les derniers reportages, celui à l’hôpital d’El Alto, où l’on entend des cris de douleur, où l’on voit des cadavres, où un médecin désespéré, Aiver Guarana, arrêté depuis, pleure devant la caméra, les transmissions ont été coupées.

À Senkata, en direct de la tuerie, un journaliste latino-américain se désolait : « Nous sommes deux. Où est la presse internationale ? » Il filmait le massacre. Depuis, il se cache parmi la population d’El Alto.

De nouveaux « journalistes » sont apparus. Ils portent des masques et des casques estampillés « prensa ». Sur une vidéo, ils agressent un étudiant en cinéma et documentaire, qui leur lance : « Je fais le travail que la presse ne fait pas ! » Les prétendus « journalistes » le désignent aux policiers, qui l’arrêtent aussitôt.

Les médias français et européens sont absents. Un rideau de fer médiatique s’est abattu sur le pays. La Fédération internationale des journalistes, le SNJ et le SNJ-CGT ont eu beau dénoncer le coup d’État, silence !

À l’exception de l’Humanité, la presse censure la tragédie : pas un mot ou presque sur la maire indigène enduite de peinture rouge et tondue, pas un mot sur les paysans conduits au bord d’une lagune, forcés de s’agenouiller puis emmenés vers une destination inconnue, pas un mot ou presque sur l’incendie et le pillage des maisons d’Evo Morales, de sa sœur, des élus et responsables du Mouvement vers le socialisme (MAS), le parti politique du président, pas un mot ou presque sur la répression des manifestants, partis jeudi d’El Alto avec leurs martyrs dont les cercueils ont été abandonnés dans les rues, sous les tirs.

Les riches blancs donnent libre cours au racisme et à leur soif de vengeance : ils ne supportaient pas qu’un Indien, un Aymara, nationalise les richesses du pays pour créer des écoles et des universités, rendre la santé gratuite, donner des pensions de retraite, réduire de moitié la pauvreté, le chômage et l’analphabétisme. Et donne à la majorité du pays, les « peuples premiers », leur place dans la société et au pouvoir. À commencer par leur drapeau, le Wiphala, dont le nom signifie la victoire qui ondoie, qui était le second drapeau du pays. Du jamais-vu.

Français et Européens, vous ne saurez rien de la tragédie. Éditorialistes et « experts » patentés sont de sortie. Au mieux, vous aurez un débat : c’est un coup d’État ou de la barbe à papa ?

La vérité, obstinée et sanglante, fait son chemin. Ce coup d’État a suivi le scénario du Golpe Blando (Lawfare), élaboré par Gene Sharp, théoricien de la CIA.

La vérité ? Les accusations de fraude aux élections sont un montage de la droite et de la CIA.

La vérité ? L’Organisation des États américains (OEA), « ministère des Colonies » financé à 60 % par les États-Unis, a joué le rôle déclencheur du coup d’État. Deux centres d’études, dont le Center For Economic And Policy Research de Washington, ont critiqué le rapport de l’OEA, affirmant que, même si les votes contestés étaient reportés sur la liste de l’opposition, Evo Morales arrivait largement en tête.

La censure prolonge l’implication de l’Union européenne et de la France. Le Parlement européen a refusé d’inscrire le terme de « coup d’État » à l’ordre du jour du débat sur la situation en Bolivie. Federica Mogherini, responsable de la politique étrangère de l’UE a reconnu le putsch en arguant de la nécessité d’éviter « le vide du pouvoir ».

Depuis, le représentant de l’UE, Léon de la Torre se trouve au chevet de la dictature. André Chassaigne, député communiste, a adressé une question écrite au gouvernement, lui demandant si les interventions de l’UE et de la France ont pour but de « participer et aider au rétablissement d’un État de droit ou de faire pression sur les élus majoritaires pour qu’ils se soumettent ». Il lui réclame « d’informer immédiatement la représentation nationale sur le sens réel, le contenu et les démarches effectuées par la France et l’Union européenne en Bolivie ».

Quant à l’administration Trump, organisatrice en coulisse du coup d’État, elle laisse ses complices faire le sale boulot.

Dénigrés et menacés, les députés et sénateurs du MAS, majoritaires à 70 % à l’Assemblée plurinationale, ont voté pour de nouvelles élections que l’UE, compromise dans la reconnaissance du coup d’État, était pressée de pouvoir annoncer. Quelles garanties alors que l’armée ratisse les campagnes pour y semer la terreur ? Que les arrestations et les disparitions se multiplient ?

L’intervention de la porte-parole MAS de l’Assemblée, Sonia Brito, dont la gestuelle traduit la véhémence, a été censurée sur Twitter. Au Sénat, sa collègue, dans une déclaration alambiquée et précipitée, souligne : « Des médias annoncent que le groupe radical aurait pacté avec l’opposition. C’est faux. Cela n’est pas un pacte… Je ne vais pas contredire la couverture du gouvernement de transition. (…) Je ne pense pas qu’un gouvernement de transition expulse ses concitoyens, cause 32 morts, plus de 780 blessés, arrête plus de 1 000 personnes, accuse les journalistes de sédition. »

Les putschistes menaçaient de promulguer, lundi, un décret pour annoncer le nouveau scrutin, si le Parlement n’acceptait pas leurs conditions.

Quelles conditions ? Il suffit de voir le cabinet fantoche faisant le signe du WP (White Power) de la « suprématie blanche » lors de leur prestation de « serment » pour comprendre son objectif : installer durablement un régime raciste et fasciste.

« Si nous laissons passer ce qui se passe en Bolivie, cela risque de se passer partout », a déclaré José Luis Zapatero, l’ex-président du gouvernement espagnol. L’avertissement rappelle celui lancé par les antifascistes, les artistes et intellectuels des années 1930. Le voile noir médiatique, le silence des élites, le rôle de l’UE nous préparent des lendemains cauchemardesques, car c’est de nous qu’il s’agit aussi. La bête immonde est de retour. L’histoire enseigne qu’il est impossible de l’apprivoiser.