Libérez Julian Assange !

Eva-Maria Föllmer-Müller

Source : Horizons et débats (Zeit Fragen) Zurich, 25 novembre 2019

 

Depuis le 11 avril 2019, Julian Assange est emprisonné à la prison de haute sécurité de Belmarsh dans l’est de Londres. Tout d’abord parce qu’il n’a pas respecté les conditions de sa libération sous caution et s’est enfuit à l’ambassade. Actuellement, il est également détenu en raison de la demande d’extradition des Etats-Unis. Ceci après neuf ans de poursuites, parce qu’il a osé révéler les crimes de guerre des Etats-Unis. Julian Assange a été arrêté il y a sept mois à l’ambassade de l’Equateur à Londres, où il s’était enfui il y a sept ans. Il a été inculpé aux Etats-Unis pour avoir publié des documents secrets sur les guerres en Afghanistan et en Irak et pour avoir violé la loi anti-espionnage. S’il est extradé vers les Etats-Unis, il risque jusqu’à 175 ans d’emprisonnement en cas de condamnation (cf. «Horizons et débats» n° 12 du 27 main° 13 du 10 juinn° 14 du 24 juin et n° 15 du 8 juillet 2019).
Le 21 octobre 2019, une audience publique s’est tenue devant le Tribunal de Première instance [Magistrates’ Court] de Westminster à Londres. Clairement marqué par les conditions de détention misérables, Julian Assange a comparu devant le tribunal. Il avait demandé un report de l’audience, mais le tribunal avait refusé. L’audience principale de la procédure d’extradition est prévue pour la fin février de l’année prochaine. Assange et ses avocats avaient demandé davantage de temps pour se préparer au procès. La juge Vanessa Baraitser leur a accordé seulement deux mois. Elle décidera dans le procès principal si Assange sera extradé vers les Etats-Unis. Quiconque désire se faire une idée du déroulement révoltant de l’audience du 21 octobre peut prendre connaissance des rapports de deux observateurs éminents ayant participé à l’audience (John Pilger sur www.nachdenkseiten.de/?p=56074 et Craig Murray sur www.nachdenkseiten.de/?p=55887).
Dans sa déclaration (cf. ci-dessous), le Rapporteur spécial des Nations Unies sur la torture, le Suisse Nils Melzer, appelle une fois de plus la communauté internationale à se réveiller et à prendre connaissance de l’état dangereux et potentiellement mortel dans lequel se trouve Julian Assange. Le récit de la journaliste britannique Sara Chessa (cf. ci-dessous) décrit l’action courageuse de l’ancien ministre islandais de l’Intérieur Ögmundur Jónasson. Il a expulsé du pays les agents du FBI venus sur l’île en 2011 pour piéger Julian Assange. Kristinn Hrafnsson, l’ancienne porte-parole et actuelle rédactrice en chef de Wikileaks, vit actuellement en Islande, à Reykjavik. M. Jónasson est donc un modèle prouvant que les politiciens disposent de nombreux moyens lorsqu’ils se sentent responsables pour la protection de la démocratie et des droits de l’homme, pour des engagements éthiques et la dignité humaine.
* * *
Pro memoria février 2012: Publication de 5 millions de courriels de la «société de sécurité» texane Stratfor, un service secret privé travaillant en étroite collaboration avec les services américains et israéliens. Dans un courriel, le vice-président de Stratfor, Fred Burton, affirme: «Nous avons une ‹plainte secrète› [sealed complaint] contre Assange.» («Horizons et débats» n° 12 du 27 mai 2019)

 

Garder le silence, c’est se faire complice.

«Le silence, c’est la participation»

Source : Horizons et débats (Zeit Fragen) Zurich, 25 novembre 2019
ISBN 978-3-86489-276-9
 

Le FBI a essayé de faire de l’Islande un allié complice dans l’arrestation de Julian Assange

par Sara Chessa* 

L’ancien ministre de l’Intérieur islandais raconte à l’«Independent Australia» comment il a bloqué l’ingérence américaine en 2011 afin de défendre WikiLeaks et son éditeur Julian Assange.

Un matin d’été, un ministre de l’Intérieur se réveille et découvre qu’un avion plein d’agents du United States Federal Bureau of Investigation (FBI) a atterri dans son pays, dans le but de mener des enquêtes policières sans autorisation des autorités.
Combien d’hommes d’Etat auraient le courage de dire aux Etats-Unis: «Non, vous ne pouvez pas faire cela»? L’ancien ministre islandais de l’Intérieur Ögmundur Jónasson l’a fait, dans l’intérêt du journalisme d’investigation. Il a compris ce qui n’allait pas dans la mission soudaine du FBI à Reykjavik, en lien avec le site lanceur d’alertes WikiLeaks et son éditeur Julian Assange.
Au départ, il s’agissait d’une simple collaboration contre les cybers attaques.
Jónasson raconte à Independent Australia: «En juin 2011, on m’a dit que les services de renseignements américains avaient découvert la préparation d’une attaque des hackers contre des institutions gouvernementales islandaises. On m’a demandé si nous voulions coopérer avec les Américains.»
Bien sûr, l’Islande était intéressée de les entendre, puis la question était d’évaluer s’il fallait coopérer et dans quelle mesure. Des policiers islandais se sont rendus à Washington et des policiers américains se sont rendus en Islande pour évaluer la situation, mais aucune preuve d’attaques possibles n’a été fournie.
Cependant, en août 2011, un avion rempli d’agents du FBI accompagnés de procureurs a atterri à Reykjavik.
Jónasson poursuit: «Quand j’en ai entendu parler, j’ai demandé à mes collègues du ministère si, sans que je ne le sache, le FBI avait reçu l’autorisation d’enquêter en Islande. Je n’avais certainement pas donné une telle permission et la décision, de toute façon, aurait dû être sur mon bureau.»
Il s’est ensuite entretenu avec le chef de la police islandaise lui affirmant qu’une réunion était prévue.
Jónasson affirme: «Je savais que le FBI était en route pour le quartier général de la police avec l’intention d’organiser une coopération concernant WikiLeaks. J’ai demandé qu’aucune réunion de ce genre n’ait lieu et qu’il n’y ait plus aucun contact.»
Les agents du FBI n’étaient pas autorisés à effectuer un travail de police en Islande.
Mais il ne s’agissait pas seulement de défendre la souveraineté de l’Islande. Selon M. Jónasson, par ce biais, il avait été informé que le FBI s’était présenté à Reykjavik dans le but de calomnier Julian Assange.
Bien qu’il aille de soit de demander des preuves documentaires de cette affaire, Jónasson répond sans équivoque: «J’en suis la preuve. Quand je dis qu’ils sont venus ici pour diffamer Julian Assange et WikiLeaks, je ne le dis pas à la légère, je choisis mes mots très soigneusement. Je sais de quoi je parle. Je le dis, conformément à ma parole d’honneur, car c’était le cas.
J’ai témoigné à ce sujet devant un comité parlementaire et devant l’Assemblée parlementaire, et mes propos n’ont pas été contestés.»
En fait, cela ce fait ainsi dans la plupart des pays. Il est difficile de trouver quelqu’un d’aussi bien informé que le ministre de l’Intérieur.
Au-delà de sa certitude concernant la tentative du FBI de rendre la vie difficile à WikiLeaks, M. Jónasson a également une théorie sur un autre objectif possible poursuivi par les Etats-Unis: «D’une certaine manière, on pourrait dire qu’ils voulaient nous piéger aussi, en faisant de l’Islande non plus l’allié complaisant (comme la plupart des partenaires de l’OTAN), mais le complice dans la guerre contre WikiLeaks.»
Toute l’histoire de WikiLeaks met en évidence comment le mot «empire» peut encore être utilisé de nos jours en relation avec la super machine construite par le Département d’Etat des Etats-Unis dans le monde entier. Que nous soyons d’accord ou non avec l’utilisation de ce terme, il est encore rare qu’un membre de l’OTAN dise «non» à une demande de coopération des Etats-Unis.
Cependant, les agents du FBI sont partis. «Ils n’avaient pas le choix», explique l’ancien ministre de l’Intérieur. «En fin de compte, tout ce qu’ils espéraient, c’était notre silence. Ils sont dans l’impunité tant qu’ils peuvent nous garder silencieux, sans critique, complaisants, mais une fois que nous parlons, ils sont tout nus, comme l’empereur dans la fable.»
De l’avis de M. Jónasson, la responsabilité des Etats et des individus joue un rôle décisif. Pour M. Jónasson, refuser la présence des agents américains était une étape cruciale dans la défense du journalisme d’investigation.
Il dit: «Informé de leurs intentions réelles, j’ai compris que leurs communications de juin 2011 étaient un camouflage. Ils avaient établi un contact, mais dès le début, ils voulaient être pleinement opérationnels à un stade ultérieur et être en mesure de dire: ‹C‘est juste dans le prolongement de notre bonne coopération›.»
Mais même si l’on demande au FBI de quitter l’Islande faute de procédure légale, M. Jónasson souligne qu’il y a aussi la dimension de prendre parti dans un jeu de pouvoir vicieux, et devant ce choix, il préférerait de loin s’allier avec WikiLeaks plutôt qu’avec le FBI.
Ensuite, la question se pose de savoir si l’Islande peut être considérée comme un pays sûr pour les journalistes et les lanceurs d’alertes, y compris le rédacteur en chef de WikiLeaks, Kristinn Hrafnsson, qui vit actuellement à Reykjavik.
Ögmundur Jónasson dit: «Kristinn Hrafnsson est très respectée en Islande. Mais pour WikiLeaks et les lanceurs d’alertes en général, je pense que cela dépendra – comme partout ailleurs – du public, qui est finalement le gardien de la liberté, y compris la liberté de la presse. Vous pouvez avoir
d’excellentes lois et constitutions, et elles sont, bien sûr, nécessaires, mais elles n’ont guère d’impact si la société dort. Il faut suffisamment de personnes osant prendre la parole.»
Cela constitue pour M. Jónasson le point principal également dans le cas d’Assange: «WikiLeaks faisait éclater la vérité, révélant des crimes qui auraient dû être traduits en justice. Cela a été empêché. Les accusations portées contre l’éditeur sont donc, en réalité, des accusations contre la liberté d’expression et la liberté de la presse. La police et les services secrets américains tentent de créer un climat d’impunité, où ils peuvent tout faire. En atterrissant ici, ils illustrent déjà leur mépris de la démocratie.»
Ce qu’ils font à Assange est contraire à la Constitution américaine et aux principes des droits de l’homme qu’ils prétendent protéger.»
Compte tenu de ce que Nils Melzer, le rapporteur spécial des Nations Unies sur la torture, a dit il y a quelques mois au sujet d’Assange, prouve que l’ancien ministre de l’Intérieur n’est pas seul avec ses réflexions
Il en est conscient et cite la déclaration de M. Melzer: «En 20 ans de travail avec des victimes de la guerre, de la violence et de la persécution politique, je n’ai jamais vu un groupe d’Etats démocratiques s’unir pour isoler, diaboliser et maltraiter délibérément un seul individu depuis si longtemps et avec si peu de respect pour la dignité humaine et l’Etat de droit … La persécution collective de Julian Assange doit cesser ici et maintenant!»
«Ce sont des mots durs», dit M. Jónasson, mais à son avis, la responsabilité n’incombe pas seulement aux Etats directement concernés: «Que fait l’Australie? Julian Assange n’est-il pas citoyen australien? Cependant, je ne vois pas les autorités australiennes assumer la responsabilité de protéger leurs citoyens. L’Australie montre, à mon avis, la même indifférence et donc la même complicité avec les Etats-Unis, comme c’est le cas dans la plupart des autres pays. Et puis-je ajouter, où est la presse mondiale, la même presse qui a publié avec reconnaissance le matériel fourni par WikiLeaks? Pourquoi sont-ils silencieux? En fin de compte, nous sommes tous responsables. Un individu et une organisation sont traduits en justice, avec 18 chefs d’accusation qui pourraient mener à 175 ans de prison. Tout cela pour faire du journalisme d’investigation.»
En 2016, le Groupe de travail de l’ONU sur la détention arbitraire a également déclaré qu’Assange devait être libéré. Cependant, il se trouve dans une prison londonienne, en attente de l’audience d’extradition des Etats-Unis prévue pour février 2020. Entre-temps, les allégations d’inconduite sexuelle en Suède (qui n’ont jamais donné lieu à des accusations) ne sont pas liées à son incarcération actuelle.
Lorsqu’on demande à M. Jónasson qui peut faire quelque chose pour que les gouvernements s’alignent sur la demande de l’ONU, il évoque à nouveau les populations: «Tout dépend de nous. Les spectateurs n’existent pas. Tout le monde est participant – le silence, c’est la participation!»
On croit que les agents du FBI se sont rendus au Danemark, après avoir été chassés d’Islande. On ne sait pas s’ils y ont demandé la même coopération qu’en Islande. Contrairement à l’Islande, le Danemark a gardé le silence sur la visite du FBI. Il en va de même pour la plupart des pays, qu’ils soient complaisants ou complices, pour reprendre les termes de M. Jónasson.
M. Jónasson ne veut pas spéculer sur ce qui s’est passé au Danemark ou dans d’autres pays. Il dit: «Je présume toutefois que le FBI s’est félicité du silence du Danemark à ce stade. De leur point de vue, je suppose, quand il s’agit de travail sous couvert, la règle est que le silence est d’or.» Et, peut-être, d’autres partenaires complices ont été trouvés, ailleurs en Europe.    •

* Sara Chessa est une journaliste indépendante vivant au Royaume-Uni.

Source: Independent Australia, 5/11/19 

(Traduction de l’anglais Céline Wagner. https://blogs.mediapart.fr/celine-wagner/blog)

 

L’expert de l’ONU sur la torture sonne à nouveau l’alarme: la vie de Julian Assange est en danger

Nils Melzer

 

Source : Horizons et débats (Zeit Fragen) Zurich, 25 novembre 2019

 

Le Rapporteur spécial des Nations Unies sur la torture, Nils Melzer, a exprimé son inquiétude face à la détérioration continue de la santé de Julian Assange depuis son arrestation et sa détention au début de cette année, affirmant que sa vie était désormais en danger.
Le 11 avril 2019, M. Assange a été envoyé dans une prison de haute sécurité du Royaume-Uni, où il continue d’être détenu dans le cadre d’une demande d’extradition américaine pour espionnage pour avoir rendu public des preuves de crimes de guerre et d’autres fautes en Irak et en Afghanistan. «Alors que le gouvernement américain poursuit M. Assange pour avoir publié des informations sur de graves violations des droits de l’homme, y compris des actes de torture et des meurtres, les responsables de ces crimes continuent de jouir de l’impunité», a déclaré Melzer.
En mai, le rapporteur spécial et son équipe médicale ont rendu visite au fondateur de Wikileaks emprisonné et ont informé qu’il présentait «tous les symptômes typiques d’une exposition prolongée à la torture psychologique» et exigé des mesures immédiates pour protéger sa santé et sa dignité.
«Cependant, ce que nous avons vu de la part du gouvernement britannique est un mépris total pour les droits et l’intégrité de M. Assange», a dit M. Melzer. «Malgré l’urgence médicale de mon appel et la gravité des violations alléguées, le Royaume-Uni n’a pris aucune mesure d’enquête, de prévention et de réparation exigée par le droit international.»
En vertu de la Convention contre la torture, les Etats doivent mener une enquête rapide et impartiale chaque fois qu’il existe des motifs raisonnables de croire qu’un acte de torture a été commis. «Dans une réponse brève envoyée près de cinq mois après ma visite, le gouvernement britannique a catégoriquement rejeté mes conclusions, sans indiquer la moindre volonté d’examiner mes recommandations, et encore moins de les mettre en œuvre, ou même de fournir les informations supplémentaires demandées», a déclaré l’expert des Nations Unies.
Comme l’avait prédit Melzer, peu après la visite du Rapporteur spécial, M. Assange a dû être transféré à l’unité de soins de santé de la prison. «Il continue d’être détenu dans des conditions oppressantes d’isolement et de surveillance qui ne sont pas justifiées par son statut de détenu», a déclaré M. Melzer, ajoutant qu’après avoir purgé sa peine de prison pour violation des conditions de sa libération sous caution au Royaume-Uni en 2012, M. Assange était désormais détenu exclusivement en relation avec la demande d’extradition en instance des Etats-Unis.
«Malgré la complexité de la procédure engagée contre lui par le gouvernement le plus puissant du monde, l’accès de M. Assange à un avocat et à des documents juridiques a été gravement entravé et porte atteinte à son droit le plus fondamental de préparer sa défense», a déclaré M. Melzer.
«L’arbitraire flagrant et soutenu dont ont fait preuve le pouvoir judiciaire et le gouvernement dans cette affaire affiche un écart alarmant par rapport à l’engagement du Royaume-Uni en faveur des droits de l’homme et de l’Etat de droit. Cet exemple est inquiétant, d’autant plus que le gouvernement a récemment refusé de mener l’enquête judiciaire tant attendue sur la participation britannique au programme de torture et de restitutions de la CIA.»
«A mon avis, cette affaire n’a jamais porté sur la culpabilité ou l’innocence de M. Assange, mais sur le fait de lui faire payer le prix pour avoir dénoncé des fautes graves du gouvernement, y compris des crimes de guerre et la corruption présumés. Sans un changement de cap du Royaume-Uni et l’amélioration de la situation de M. Assange, l’exposition continue de ce dernier à l’arbitraire et aux abus pourrait bientôt lui coûter la vie.»
Dans son appel urgent adressé au Gouvernement britannique, le rapporteur spécial a vivement recommandé d’empêcher l’extradition de M. Assange vers les Etats-Unis et qu’il soit rapidement remis en liberté et autorisé à recouvrer la santé et à reconstruire sa vie personnelle et professionnelle.     •

Source: https://www.ohchr.org/EN/NewsEvents/Pages/DisplayNews.aspx?NewsID=25249&LangID=E, 1/11/19

(Traduction Horizons et débats)

«Je meure. Lentement, mais inéluctablement.»

«Je meurs. Lentement, mais inéluctablement. Je suis épuisé et j’ai perdu beaucoup de poids. L’isolement à Belmarsh me tue. Il y a très peu de contact avec le monde extérieur. Tout cela parce que j’ai rendu publics des crimes de guerre, pour ouvrir les yeux aux gens et montrer ce que les gouvernements nous cachent. Je vais mourir. Et je crains qu’avec moi, la liberté de la presse et la démocratie disparaîtront également.»

Julian Assange, le 11 novembre 2019

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Nils Mezler

L’expert suisse en droit international Nils Melzer est depuis novembre 2016 Rapporteur spécial sur la torture et donc expert des dites Procédures spéciales du Conseil des droits de l’homme. Les experts des procédures spéciales travaillent selon un fondement volontaire; ils ne font pas partie du personnel de l’ONU et ne reçoivent pas de salaire pour leur travail. Ils sont indépendants de tout gouvernement ou organisme et siègent à titre personnel.
Antérieurement, Nils Melzer a travaillé pendant douze ans pour le Comité international de la Croix-Rouge (CICR) dans différentes régions en crise, en tant que délégué, vice-chef de mission et conseiller juridique. Outre son mandat à l’ONU, il est titulaire d’une chaire en droit international humanitaire à l’Université de Glasgow et enseigne également à l’Académie pour le droit international humanitaire et les droits de l’homme de Genève.

 

Donald Trump a clairement critiqué les guerres américaines au Moyen-Orient

par Karl Müller

Le président américain Donald Trump a déclaré récemment que mener des guerres au Moyen-Orient était «la pire des décisions jamais prise dans l’histoire de notre pays». Au lieu d’un large soutien, il s’est heurté à de sévères critiques de la part de la faction de guerre de l’OTAN.

 

Source : Horizons et débats

Zurich, 28 octobre 2019

https://www.zeit-fragen.ch/fr/editions/2019/n-23-28-octobre-2019/donald-trump-a-clairement-critique-les-guerres-americaines-au-moyen-orient.html

 

Le 9 octobre, le président américain a réagi par un important message sur Twitter aux reproches contre sa décision de retirer les troupes américaines du nord de la Syrie.
Cette nouvelle disait:

«The United States has spent EIGHT TRILLION DOLLARS fighting and policing in the Middle East. Thousands of our Great Soldiers have died or been badly wounded. Millions of people have died on the other side. GOING INTO THE MIDDLE EAST IS THE WORST DECISION EVER MADE IN THE HISTORY OF OUR COUNTRY! We went to war under a false & now disproven premise, WEAPONS OF MASS DESTRUCTION. There were NONE! Now we are slowly & carefully bringing our great soldiers & military home.»

La traduction française est la suivante:

«Les Etats-Unis ont dépensé 8 billions de dollars pour combattre et maintenir l’ordre au Moyen-Orient. Des milliers de nos magnifiques soldats sont morts ou ont été grièvement blessés. Des millions de personnes sont mortes de l’autre côté. Intervenir au Moyen-Orient a été la pire des décisions jamais prise dans l’histoire de notre pays! Nous sommes entrés en guerre suite à une fausse prémisse maintenant réfutée, celle des armes de destruction massive. Il n’y en avait aucune! Maintenant, nous ramenons lentement et prudemment nos magnifiques soldats et notre armée à la maison.»

 

Dans les jours ayant suivi ce message sur Twitter, quelques médias anglophones, tel le «Washington Post», ont cité cette déclaration du président, en l’associant généralement à de sévères critiques à son égard. Dans les médias germanophones, c’est d’abord uniquement le site web de «RT-Deutsch» qui a parlé de cette prise de position et l’a commentée le 11 octobre.
C’est surprenant (malheureusement pas trop), car les déclarations de Donald Trump sont une réelle sensation – et elles devraient en fait initier un changement radical de la politique mondiale. Ce n’est pas le contenu qui est sensationnel. L’analyse des guerres américaines au Moyen-Orient est connue depuis longtemps auprès des personnes qui les ont examinées de manière critique. Ce qui est sensationnel, c’est le fait que ces déclarations émanent du président en fonction des Etats-Unis. Depuis 2003, l’année de l’attaque de l’Irak par les troupes américaines, il n’y a eu rien de semblable de la part d’un président américain – ou même d’un responsable gouvernemental des alliés de l’OTAN en Europe.
L’ancien chancelier allemand Gerhard Schröder avait admis il y a quelques années – lorsqu’il n’était plus chancelier – que la guerre d’agression de l’OTAN contre la République fédérale de Yougoslavie en 1999, pendant son mandat de chancelier et avec la participation allemande, était une violation du droit international. Aujourd’hui encore, les responsables de l’OTAN n’en tiennent pas compte – bien que la déclaration de Schröder soit correcte et que des conséquences devraient en découler pour les responsables. Mais rien ne s’est encore produit dans ce sens! Bien que la boîte de Pandore soit ouverte depuis 1999.
Reste à savoir si les déclarations actuelles du président américain auront des conséquences. Toute personne ayant été confrontée à la folie des guerres américaines et de l’OTAN ces dernières années et ayant attiré l’attention sur cette injustice, sur les victimes et les destructions qui y sont associées, peut aujourd’hui s’y référer. La déclaration de Donald Trump devrait être placardée sur de grandes affiches dans chaque ville et chaque village de tous les Etats membres de l’OTAN. Il devrait en être de même dans chaque ville et chaque village de chaque pays du Moyen-Orient, voire dans chaque pays du monde.
Comment voulons-nous affronter notre avenir? Continuer comme au cours des décennies passées, toujours en direction de l’abîme et de la guerre? Ou plutôt en étant conscient que toute décision d’un pays de prendre la voie de la guerre est pour tout pays «la pire des décisions jamais prise dans l’histoire du pays»?
Concernant sa décision de retirer les troupes américaines du nord de la Syrie, le président américain est vivement critiqué par certaines parties. Elles affirment que cette décision est responsable de l’invasion des troupes turques et de la souffrance des Kurdes en présence. Les Kurdes auraient été abandonnés par les Etats-Unis après avoir combattu aux côtés des troupes américaines contre l’EI. Toutefois, on oublie de mentionner que les troupes américaines – tout comme les troupes des autres pays de l’OTAN, y compris la Turquie – n’ont pas le droit d’être sur le territoire syrien.
Le gouvernement syrien ne leur a pas demandé d’aider dans un conflit militaire ou pour quoi que ce soit d’autre. Au contraire, ces troupes étrangères ont depuis longtemps soutenu des groupes terroristes dans le pays, ont combattu violemment le gouvernement syrien et ont occupé illégalement certaines parties du pays. Les Etats-Unis et les autres Etats de l’OTAN avaient décidé cela de manière autocratique et à l’encontre du droit international.
Il n’est pas encore clair si le cessez-le-feu négocié pour cinq jours mènera à un cessez-le-feu durable. Si l’on veut redonner une valeur au droit international, il faut observer les faits suivants. Pour que les Kurdes de Syrie puissent revendiquer et exercer leurs droits légitimes, il est nécessaire que l’Etat syrien puisse réinstaller son monopole du pouvoir étatique sur l’ensemble du territoire national. L’avancée de l’armée syrienne dans le nord du pays pourrait y contribuer. C’est alors qu’il sera peut-être possible, d’entamer des négociations entre le gouvernement syrien et les représentants légitimes des Kurdes afin de clarifier de quels droits et de quels privilèges particuliers les Kurdes pourraient profiter à l’avenir dans le pays. Les négociations intensives menées par le gouvernement russe semblent viser à mettre fin à la guerre et à la violence en Syrie. C’est ce que nous devons avant tout souhaiter à ce pays martyrisé, ses habitants et toutes les personnes voulant à nouveau y vivre en paix.

Déclaration du Président du Conseil de sécurité des Nations Unies concernant la Syrie

«Le Conseil de sécurité se félicite que le Secrétaire général ait annoncé, le 23 septembre 2019, que le Gouvernement de la République arabe syrienne et la Commission syrienne de négociation avaient conclu un accord au sujet d’une commission constitutionnelle crédible, équilibrée et inclusive placée sous les auspices de l’Organisation des Nations Unies à Genève.
Le Conseil estime que la création de cette commission constitutionnelle, qui sera dirigée et contrôlée par les Syriens, doit marquer le début d’un processus politique visant à mettre fin au conflit syrien conformément aux dispositions de sa résolution 2254 (2015) et dans le plein respect des aspirations légitimes de tous les Syriens.
Le Conseil salue l’action diplomatique menée par l’Envoyé spécial du Secrétaire général, qui a permis que la République arabe syrienne et l’opposition syrienne finalisent leur accord en vue de la création de la Commission constitutionnelle, et souligne qu’il soutient sans réserve l’Envoyé spécial, M. Pedersen, et l’initiative prise par l’Organisation des Nations Unies pour que la première réunion de la Commission constitutionnelle se tienne à Genève (Suisse) d’ici au 30 octobre 2019.
Le Conseil réaffirme qu’il ne saurait y avoir de solution militaire au conflit en Syrie, lequel ne pourra être réglé que par l’application intégrale de la résolution 2254 (2015).
Le Conseil réaffirme son plein attachement à la souveraineté, à l’indépendance, à l’unité et à l’intégrité territoriale de la Syrie.»

New York, le 8 octobre 2019

Source: https://undocs.org/fr/S/PRST/2019/12

 

Infox, intox et poker menteur

par Michel Raimbaud *
Source: RT France,18 juin 2019,
mais toujours actuel (IR)

Loin de considérer que la politique américaine viole le droit international depuis la seule entrée en scène de Donald Trump, l’ancien ambassadeur de France Michel Raimbaud revient sur trente ans de géopolitique dominés par l’arrogance de Washington.
C’est à l’ineffable George W. Bush, qui a dirigé durant huit ans une «puissance indispensable», que l’on attribue à tort la paternité de concepts qui allaient connaître la célébrité : le «Grand Moyen-Orient», zone «de bombardement démocratique» s’enflant au gré des pulsions américaines, «la guerre au terrorisme» (War on Terror), consistant à «épouvanter» les Etats voyous en terrorisant leurs populations, mais également – il suffit d’oser – «l’Axe du Bien» rassemblant les féaux et adorateurs des Etats-Unis et «l’Axe du Mal», perchoir de ses sinistres ennemis. Bush n’est évidemment pas le créateur de cet arsenal «idéologique», n’en ayant eu que l’usufruit. C’est entre le rédacteur de ses discours (un certain David Frum), le «Vice» Dick Cheney (dont Bush était en quelque sorte le prête-nom) et les célébrités de l’Establishment néoconservateur (à la mode Bolton et Cie) qu’il faut chercher les théoriciens du degré zéro de la diplomatie.

Cette brocante intellectuelle aura fait les innombrables dégâts que l’on sait, dans l’espace arabo-musulman, mais également sur tous les continents, démolissant de surcroît toute notion de droit international et sapant les bases de la légalité onusienne établies par consensus à l’issue de la Seconde Guerre mondiale. A contempler le spectacle navrant qui marque le début du troisième millénaire, on deviendrait sans trop se forcer nostalgique de la guerre froide, c’est-à-dire du temps où, au-delà de la propagande, de part et d’autre du rideau de fer, parler voulait dire quelque chose. Quand, après de longs marchandages, on s’accordait sur les mots, on était à peu près d’accord sur le contenu des engagements et des arrangements souhaitables. L’équilibre de la terreur a permis d’éviter beaucoup de conflits… Le souvenir des tueries, destructions, génocides était alors trop brûlant pour que l’on puisse envisager de gaieté de cœur d’aller en guerre en chantant mironton mirontaine. Le ridicule tuait encore un peu et le mensonge n’était pas une technique diplomatique à usage courant. Trente ans après la chute du mur de Berlin, ces précautions et ces scrupules ne sont plus de mise pour le camp qui se réclame toujours du «monde libre», celui qui tente sans fin de resserrer son emprise, convaincu d’être «la civilisation» face aux voyous et aux barbares. Une séance au Conseil de Sécurité, tel ou tel discours présidentiel illustreront parfaitement le propos de votre serviteur.
Durant la guerre froide, l’atmosphère était souvent glaciale, mais des deux côtés, on savait jusqu’où ne pas aller trop loin. Il faudra du temps pour que l’on réalise combien l’existence d’un «Empire du Mal» était finalement un bien pour une bonne partie de la communauté onusienne. La guerre froide oubliée, l’ambiance ne sera pas chaleureuse, mais surchauffée, l’hyperpuissance d’outre-Atlantique la rendant potentiellement explosive à force d’arrogance. Dans la majorité des pays de la communauté onusienne, on réalisera assez vite que l’Amérique triomphante n’a pas besoin d’amis, mais exige seulement des vassaux. Au sein de la «communauté internationale» à trois ou quatre et dans toute sa mouvance, on se pliera aux caprices et aux mille volontés des nouveaux maîtres de l’univers.
Le bric-à-brac logiciel évoqué précédemment sera en effet vulgarisé au sein de la planète pensante occidentalo-compatible par le biais des instituts, fondations et autres «chars de la pensée» (les fameux think tanks). Pour les intellectuels les plus obtus ou les plus naïfs, la leçon sera prodiguée sans fioritures. «Croyez-vous que des solutions efficaces puissent émerger d’une analyse judicieuse de la réalité observable ?», avait demandé un journaliste (dont je tairai le nom) àun conseiller de G. W Bush, Karl Rove ; lequel avait répondu avec morgue : «En vérité, le monde ne marche plus réellement de cette manière. Nous les Américains, nous sommes maintenant un Empire, et lorsque nous agissons, nous créons notre propre réalité. Pendant que vous étudiez studieusement cette réalité, nous ne perdons pas de temps. Nous agissons et nous créons d’autres réalités nouvelles qu’il vous est loisible d’analyser. C’est ainsi que les choses se passent, pas autrement. Nous sommes les acteurs et les producteurs de l’Histoire. A vous, à vous tous, il ne reste qu’à étudier ce que nous créons.»
On croyait naguère le lavage de cerveau réservé aux régimes totalitaires
Respecté à la lettre par une bonne partie de la classe médiatique et intellectuelle, ce partage des taches contribue au succès de la guerre de désinformation qui accompagne les entreprises menées par l’Empire néoconservateur israélo-anglo-saxon et ses alliés. La multiplication des évènements sur un rythme rapide va de pair avec la médiatisation de l’actualité immédiate et s’accommode de la versatilité de cette médiatisation, le principe étant que l’actualité d’aujourd’hui chasse celle d’hier ou d’avant-hier, l’effaçant au besoin ou pour les besoins de la cause. Selon les règles du conditionnement des foules, la nouvelle «agit-prop», une guerre peut figurer un temps à la une de l’info ou aux chiens écrasés, puis disparaître de la circulation, qu’elle soit remplacée par une autre ou plusieurs. Cette volatilité ne dépend pas de la gravité du conflit ou de son importance, ou de l’intensité de ses développements, mais elle permet de faire «oublier» une guerre en attirant l’attention sur une autre, présentée comme plus dangereuse, en attendant un nouveau rebondissement spectaculaire. La guerre de désinformation, à grands renforts d’infox, d’intox, de silence, de tapage, est à la guerre ce que la musique d’ambiance est à la fête foraine.
On croyait naguère le lavage de cerveau réservé aux régimes totalitaires : comme d’autres auparavant, les guerres de Syrie, je veux dire par là celles qui se déroulent en Syrie depuis la mi-mars 2011, sous diverses voilures, auront donné aux appareils de la «communauté internationale» l’occasion de montrer leur savoir-faire en la matière. Doxa et omerta, lâcheté politique, trahison des clercs, c’est un front sans faille qui veille à rendre inaudibles les contestataires de la narrative officielle, tout en les accusant de falsifier les faits.
Les experts qui oublieront demain ce qu’ils affirment aujourd’hui, les gens du verbe et la plume, qui ont occulté la mise à mort d’un peuple et de son pays, gardant le silence radio et télé sur les destructions massives, falsifiant les réalités et les responsabilités, ont volontairement ignoré la résistance syrienne, défiguré l’image d’une armée nationale présentée comme une «force pro-Bachar» ou une milice «pro-régime», le déni amplifiant d’autant la souffrance.
Le chaos semé depuis trente ans par les fanatiques bigots de l’Axe du Bien et leurs disciples a créé tant de pyromanes sadiques et allumé tant d’incendies
Nombre d’entre eux, y compris en Amérique, en Europe et en Israël, affirment que «Bachar a gagné» pour éviter ainsi de parler de la Syrie, que l’on rêve toujours de rayer de la carte et dont on voudrait bien éradiquer la «mémoire», y compris archéologique et historique. Faire de la Syrie une «nouvelle Syrie», une autre «transaction du siècle» à l’échelle du pays de Cham tout entier.
On dit, on écrit et on répète encore que «la guerre est finie». Ce qui permet de camoufler les «guerres du deuxième round» qui se poursuivent ou celles qui sont allumées semaine après semaine. Je me contenterai d’en faire un inventaire expéditif :
1. Le maintien d’une présence militaire illégale qui permet la continuation des hostilités, même sans espoir,
2. L’appui occidental aux terroristes rescapés, déplacés par les avancées de l’armée syrienne,
3. Les obstacles qui entravent le retour des réfugiés et des cadres exilés
4. L’usage maintenu des armes de destruction massive que sont la guerre des sanctions, le blocus économique, les tentatives d’asphyxie financière, les menaces contre la Syrie, ses alliés (Iran, Irak, Hezbollah, Russie), voire même ses voisins tentés par la complaisance…
5. La poursuite du vol et du pillage des ressources (pétrole, usines, antiquités, etc…).
Ayant ajouté à ce palmarès digne d’une mafia la dernière trouvaille qu’est l’incendie systématique des récoltes céréalières, on admettra peut-être que la politique de la terre brûlée n’est pas une expression vaine. Le chaos semé depuis trente ans par les fanatiques bigots de l’Axe du Bien et leurs disciples a créé tant de pyromanes sadiques et allumé tant d’incendies ou de brûlots couvant sous la cendre qu’un seul pompier ne saurait suffire à les éteindre tous, comme dirait un auteur contemporain, que nous appellerons Vladimir pour préserver son anonymat.
Pour ne pas trop charger la barque, je me suis abstenu d’énumérer les provocations et les menaces en accordéon de l’homme à la mèche jaune qui occupe la Maison Blanche, contre l’Iran, la Russie, la Chine, le Venezuela, les « Arabes insoumis », mais aussi tous ces braves Européens bien trop liés au dieu américain pour oser braver sa colère. Il faut bien laisser du grain à moudre pour d’autres tribunes…

* Michel Raimbaud est ancien ambassadeur de France, professeur au Centre d’études diplomatiques et stratégiques, officier de l’ordre national du Mérite, chevalier de la Légion d’honneur. Retrouvez son nouvel ouvrage « Les guerres de Syrie » aux éditions Glyphe.
Les opinions, assertions et points de vue exprimés dans cette section sont le fait de leur auteur et ne peuvent en aucun cas être imputés à RT.

Les actions de l’armement explosent: 500% de bénéfices en dix ans !

Source : MW

Horizons et débats

Zurich 19 août 2019

https://www.zeit-fragen.ch/fr/editions/2019/n-18-19-aout-2019/les-actions-de-larmement-explosent-500-de-benefices-en-dix-ans.html

 

Il est bien connu que la production d’armes peut rapporter beaucoup d’argent. Les médias d’affaires le rappellent souvent: dans les périodes de rendement négatif des comptes d’épargne et des obligations d’Etat, il est possible de faire de gros profits en achetant des actions dans le secteur de l’armement. Serait-ce faire du profit par la mort et la destruction dans les pays en guerre? A y penser, un citoyen, donc un être humain «normal», en a des frissons. Mais jetons un coup d’œil aux sommes perçues par certaines entreprises et leurs actionnaires des guerres à l’international. Alors les pensées se remettront en place.

Faits et chiffres sur les gains de l’armement et les guerres 

Selon l’Institut international de recherche sur la paix de Stockholm SIPRI, 1,8 billions de dollars ont été dépensés en armements en 2018. 1 800 000 000 000 000 de dollars. La part du lion des dépenses d’armement, plus de 700 milliards de dollars, revient aux Etats-Unis; 750 milliards de dollars sont prévus pour 2020.1 Les bases militaires américaines omniprésentes sur terre, en mer avec les porte-avions, mais aussi dans les airs et dans l’espace sont une menace globale. Cette menace est également un moteur de l’armement en Russie et en Chine, et pour de nombreux autres Etats luttant pour sauver leur vie. Une fois de plus, les pays européens de l’OTAN sont poussés par le gouvernement américain, le lobby de l’armement et les médias à augmenter leurs budgets militaires en faisant constamment état de la menace et de l’agressivité d’autres grandes puissances qui pourraient détrôner l’unique superpuissance actuelle. Et parallèlement, l’UE veut mettre sur pied sa propre armée européenne, contrairement à la volonté de nombreux Etats membres.
«Il y a eu 16 guerres et 173 conflits armés en 2018, selon l’Institut Heidelberg pour la recherche sur les conflits internationaux», et «le secteur de l’armement a fait 500% de profit en faveur de ses actionnaires au cours des dix dernières années» (Handelszeitung du 18 juin), soit 50% par an! Cependant, l’auteur confond cause et effet lorsqu’il écrit: «Il y a des raisons pour de bonnes performances: le nombre de conflits est constamment élevé». Comme si les gens vivaient volontairement dans ces terribles guerres, dans certains cas pendant des années et des décennies! Comme si la production de bombes répondait aux besoins de l’humanité …
Plus loin, l’auteur nomme les intéressés par leurs noms: Trois des quatre plus grandes entreprises d’armement sont américaines. Au sommet se trouve Lockheed Martin, dont le cours des actions a atteint «un pic inédit» puisque l’entreprise fabrique «2700 avions de combat furtifs de type F-35» pour le Pentagone pour 400 milliards de dollars. Plus encore, Northrop Grumman, spécialiste de l’aéronautique et de l’espace, est également en plein essor. Et finalement, United Technologies (UTC), qui réalisera environ 70% de son chiffre d’affaires prévu dans le secteur de l’aviation. On note qu’il a récemment acquis le fournisseur d’avions Rockwell Collins. Ensuite, on peut aussi nommer Boeing, «plus grand constructeur aéronautique du monde», dont le cours de l’action a chuté après le crash de l’avion civil 737 Max – mais il va se remettre sur pied. Le quatrième dans la liste est l’avionneur européen Airbus, profitant actuellement de la malchance de son concurrent américain Boeing: sa part est également «en hausse» (Handelszeitung du 18 juin).

Les guerres maintiennent en vie l’industrie américaine de l’armement et la superpuissance en déclin 

En faisant un simple calcul de maths, et sachant que les trois plus grandes sociétés d’armement du monde sont des sociétés américaines, vous constaterez que les Etats-Unis dépensent de loin le plus d’argent en armements et invitent tous leurs «partenaires» à acheter des armements américains afin de nourrir l’insatiable complexe militaro-industriel – selon la devise «America first», que les électeurs de Donald Trump comprennent probablement tout autrement. Parce que les Etats-Unis ont peu d’industries nationales compétitives autres que l’industrie de la défense, ils les protègent – contre les règles de l’OMC, mais en accord avec «America first», – avec des droits de douane élevés contre l’importation de toutes sortes de marchandises en provenance de Chine. On note que les concurrents européens performants, tels que VW, UBS ou Bayer, sont soumis à des procédures judiciaires leur coûtant des milliards.
En ce qui concerne les nombreuses guerres des Etats-Unis: après tout, les 2700 nouveaux avions furtifs et tout ce que le Pentagone achète doivent être utilisés quelque part dans le monde pour que la demande et le réapprovisionnement soient garantis …

Et nous, les habitants de cette terre?

Quiconque tente de se rassurer par l’idée que les guerres d’aujourd’hui se déroulent loin de nous, ne doit pas oublier deux choses:

  1. Sur notre globe armé jusqu’aux dents, le risque que quelqu’un presse le mauvais bouton, soit accidentellement, soit à cause d’une situation de tension, est toujours présent. En octobre 1962, par exemple, cela a failli arriver lorsque l’Union soviétique avait installé des missiles nucléaires de moyenne portée à Cuba pour empêcher une invasion américaine redoutée. Les deux chefs d’Etat de l’époque, Nikita Khrouchtchev et John F. Kennedy, furent assez prudents pour empêcher une guerre nucléaire. Cependant, on ne peut nier que ce risque virulent existe toujours, surtout à l’heure actuelle, alors que les Etats-Unis ont confirmé le 2 août la résiliation du Traité sur les forces nucléaires à portée intermédiaire (FNI) avec la Russie,2en donnant comme motif que la Russie a déployé des missiles de croisière en violation du traité. La Russie, pour sa part, a fait valoir qu’il s’agissait d’une réaction aux missiles Patriot que les Etats-Unis avaient installés en Europe de l’Est depuis des années. Une situation dangereuse – non seulement pour les pays d’Europe de l’Est, mais pour toute l’Europe et le monde entier, ainsi que pour la Suisse, puisque la République fédérale voisine est pleine d’armes nucléaires (aux mains des Etats-Unis).
  2. Les guerres dans les pays étrangers ne peuvent et ne doivent pas nous laisser indifférents – pour la simple raison que nous sommes tous des êtres humains. Quand on voit les terribles images des zones de guerre et qu’on entend les rapports saisissants des personnes touchées, il n’y a qu’une chose qui fait loi: dire non à la guerre! Dans les années 1960, les jeunes de nombreux pays ont protesté contre la guerre du Vietnam, aujourd’hui ils manifestent contre le changement climatique. Qui a intérêt à détourner l’attention de nos jeunes de la protestation contre la plus grande et plus dangereuse menace pour l’humanité?    •

 

1    Tous les chiffres et faits présentés ici proviennent de l’article de Georg Pröbstl: «Volle Fahrt voraus auf Rüstungsaktien», in: Handelszeitung du 18/6/19
2    Force nucléaire à portée intermédiaire. Accord de 1987 entre l’Union soviétique et les Etats-Unis sur la destruction de tous les missiles nucléaires terrestres à courte et moyenne portée (500 à 5500 kilomètres).

Comment l’UE et l’OTAN créent des crises et préparent des guerres

Interview d’Ullrich Mies* accordé à Nicolas Riedl (rubikon)

Source : Horizons et débats,

Zurich, 24 juin 2019

 

«Prêter à la Russie l’intention d’attaquer n’importe quel pays est une propagande diabolique du complexe occidental de renseignement et de communication. Ce n’est pas la Russie qui s’est rapprochée du continent américain ou de l’UE avec sa puissance militaire, mais c’est l’OTAN qui étouffe la Russie. Un coup d’œil sur la carte géographique suffit pour démasquer la propagande comme un mensonge.»

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  1. Ullrich Mies, entrepreneur et auteur, a publié un nouveau livre intitulé «Der Tiefe Staat schlägt zu. Wie die westliche Welt Krisen erzeugt und Kriege vorbereitet» [Le pouvoir de l’ombre attaque. Comment le monde occidental produit des crises et prépare des guerres]. Cet ouvrage est une suite de son premier livre intitulé «Fassadendemokratie und Tiefer Staat. Auf dem Weg in ein autoritäres Zeitalter» [Démocratie de façade et pouvoir de l’ombre. En route vers une époque autoritaire]. Son nouveau livre donne la parole à des auteurs analysant avant tout les dangers de guerre émanant du pouvoir de l’ombre [Deep State].

Nicolas Riedl: Pour quelles raisons avez-vous publié un second livre? 

Ullrich Mies: Lors des présentations du livre, j’ai remarqué que nous avions atteint un point névralgique en 2017 avec le titre «Démocratie de façade et pouvoir de l’ombre». Le public a toujours été d’accord avec l’affirmation que nous vivons dans une démocratie de façade. Cependant, les forces se cachant derrière ce gouvernement occulte n’étaient pas reconnaissables pour la plupart des lecteurs. Le premier livre a fourni la réponse à cette question.
Le nouveau livre «Le pouvoir de l’ombre attaque» explique comment les élites au pouvoir ont réussi à détruire les dividendes de la paix de 1990 et comment elles ont réussi à conduire le monde dans un nouvel Etat d’avant-guerre. J’adopte également une approche beaucoup plus globale du terme anglais «Deep State» que celle généralement admise: je le décris comme l’espace sombre du pouvoir. Certaines parties sont visibles, les parties essentielles ne le sont pas. Dans cette espace sombre, la lutte des classes est organisée d’en haut. Les acteurs du pouvoir de l’ombre ne sont ni élus ni ne peuvent être destitués. Ces derniers sont les représentants du modèle radical de marché du capitalisme occidental. Les idéologues néoconservateurs y jouent un rôle décisif. Le pouvoir de l’ombre et les acteurs néoconservateurs ne peuvent être séparés.
Dans le livre «La démocratie de façade et le pouvoir de l’ombre» la perspective internationale du pouvoir de l’ombre manquait. Dans «Le pouvoir de l’ombre attaque. Comment le monde occidental produit des crises et prépare des guerres», je présente un recueil de contributions dont les 16 auteurs montrent comment les élites occidentales au pouvoir ont érodé l’ordre international dans un processus commencé depuis d’environ 25 ans.

Quels auteurs avez-vous trouvés pour le nouveau livre?

Les personnes ayant contribué à cet ouvrage sont, dans l’ordre de la table des matières, Rainer Rupp, Eugen Drewermann, Jochen Scholz, Hannes Hofbauer, Tilo Gräser, Annette Groth, Kees van der Pijl, Chris Hedges, Nicolas J.S. Davies, John Pilger, Ullrich Mies, Vladimir Kozin, Wolfgang Jung, Aktham Suliman, Mohssen Massarrat et Ernst Wolff. Comme vous le reconnaissez aux noms, j’ai pu attirer un certain nombre d’auteurs étrangers, notamment des Etats-Unis. Avec Vladimir P. Kozin, il y a également un éminent expert russe s’occupant des questions du contrôle des armements depuis de nombreuses décennies.

Que souhaiteriez-vous transmettre à vos lecteurs?

A travers l’analyse des événements politiques internationaux, l’ouvrage vise à contribuer à une meilleure compréhension des bouleversements actuels sur la scène internationale. Après l’avoir lu, le lecteur comprendra mieux certains développements politiques, notamment les relations de l’Occident avec la Russie. J’explique, par exemple, pourquoi l’affirmation propagandiste de l’Occident selon laquelle la crise de Crimée était un acte arbitraire de la Russie n’est pas correcte. Ce n’était rien de plus que le résultat du processus d’élargissement vers l’Est entrepris par l’OTAN et l’UE depuis 25 ans. La prétendue politique étrangère de l’Occident et son industrie de la désinformation détourne délibérément les événements de l’époque récente ayant conduit au désaccord avec la Russie.
Cependant, celui qui ne comprend pas l’histoire contemporaine comme une chaîne de décisions et d’événements et ne tient compte que du dernier chaînon – comme la sécession de la Crimée – ne comprend rien du tout. Les élites dirigeantes occidentales sont les initiatrices principales des conflits et des guerres sur notre terre.
De nombreux hommes politiques honorables ayant, après la chute du mur de Berlin, joué un rôle décisif comme architectes de la Maison commune d’une Europe pacifique et unie, sont décontenancés face à la politique actuelle du gouvernement fédéral allemand à l’égard de la Russie.
Je ne nie pas l’existence, aujourd’hui comme dans le passé, de politiciens honnêtes. Cependant, il est fort rare de trouver de tels politiciens dans les instances dirigeantes. Majoritairement, ce sont avant tout des opportunistes et des apparatchiks corrompus ayant uni leurs forces à celles du pouvoir économique et financier. Ils ne s’occupent en rien de la population en général, de l’environnement et de la paix dans le monde. La Conférence de Munich sur la sécurité et l’une de ces scènes ou se retrouvent les bellicistes occidentaux. L’auteur Tilo Gräser se concentre dans son article sur la conférence de l’année 2018.
Revenons à l’occasion historiquement unique suite aux événements de 1989: la destruction des dites dividendes de la paix après 1990/91 a suivi un scénario écrit par les cadres néoconservateurs de l’Etat profond des Etats-Unis. Après la disparition de la concurrence des systèmes USA/URSS, les néoconservateurs américains avaient carte blanche, notamment sous le président Bush junior. Après une phase d’orientation, ils ont vu leur chance de revitaliser l’entière domination mondiale par les Etats-Unis, un concept existant depuis environ 100 ans.

Comment le monde occidental a-t-il pu retomber dans une spirale de méfiance, de course aux armements et de dissuasion mutuelle après les expériences de la guerre froide? Quelle est la probabilité d’une escalade de tensions entre l’Ouest et l’Est?

La raison première des distorsions sur la scène internationale est la prétention des Etats-Unis à dominer le monde. Les Etats-Unis définissent le monde entier, en particulier l’espace eurasien, comme leur intérêt sécuritaire. Mais cela va bien au-delà. La prétention américaine à la domination du monde s’appuie sur l’idéologie de la «full-spectrum-dominance» et comprend désormais, outre les trois armées traditionnelles armée de terre, armée de l’air et marine, d’autres armes: «space», «cyberspace», «guerre de l’information» ainsi que la surveillance totale.
De même, l’admission continuelle de nouveaux pays dans l’alliance de l’OTAN sert l’expansion de l’idéologie et des domaines de pouvoir des Etats-Unis jusqu’aux fins fonds de la zone eurasiatique. De 1990 à aujourd’hui, les impérialistes transatlantiques ont procédé en plusieurs phases.
Il y a d’abord eu une phase d’orientation de l’alliance et de recherche de nouvelles tâches de 1990 à 1993, suivie de la revitalisation de la revendication américaine au leadership mondial, du maintien de du renforcement de cette domination et de la consolidation des plans d’expansion de l’OTAN de 1994 à 1998, puis de 1999 à 2001, la première phase d’agression, notamment la guerre en Yougoslavie, le 11-Septembre, la «guerre contre le terrorisme», la guerre contre l’Afghanistan et la première phase de l’expansion de l’OTAN avec la Pologne, la République tchèque et la Hongrie.
La deuxième phase de l’agression est selon mon point de vue, la période 2002–2010. C’est la consolidation de la domination mondiale revendiquée par les Etats-Unis, l’annulation du traité ABM, les guerres contre l’Irak, la Libye, la Géorgie, les deux phases d’élargissement de l’OTAN avec l’Estonie, la Lettonie, la Lituanie, la Roumanie, la Bulgarie, la Slovénie, la Slovaquie, puis l’Albanie et la Croatie.
La troisième phase de l’agression est à mon avis la période allant de 2011 à 2013 avec le début de la guerre en Syrie et l’hostilité ouverte contre la Russie. Au cours de ces années, ont lieu divers manœuvres militaires et le déploiement d’armes lourdes aux frontières russes.
La quatrième phase commence selon moi en 2014 avec le coup d’Etat en Ukraine, l’escalade de la guerre en Syrie, les guerres de propagande, le régime des sanctions et de la guerre économique, la russophobie, les manœuvres militaires excessifs, l’armement, la dénonciation du traité nucléaire avec l’Iran et du traité FNI. La quatrième phase de l’élargissement de l’OTAN avec le Monténégro en 2017 s’inscrit également dans cette perspective.
Nicolas S. Davies présente dans sa contribution les traces de sang laissées par les Etats-Unis dans leurs guerres depuis le 11-Septembre. Son résultat est le suivant: les guerres menées par les Etats-Unis depuis 2001 ont coûté la vie à entre 5 et 7 millions de personnes.
A mon avis, les élites néoconservatrices de la politique étrangère américaine ainsi que leurs vassaux transatlantiques en Allemagne et dans d’importants Etats membres de l’UE ont conduit les peuples dans d’innombrables pays – même en Europe – à cette tragédie. Kees van der Pijl a préparé une contribution intéressante sur ces liens intitulée: «L’axe du mal – la NeoCon-Connection US/Israël».

La Suède a récemment publié une série télévisée sur une invasion de la Norvège par la Russie. Est-ce une coïncidence ou pensez-vous qu’on veut ainsi renforcer le climat russophobe? 

Franklin D. Roosevelt, président des Etats-Unis de 1933 à 1945, a dit un jour: «Rien n’arrive par hasard en politique. Si quelque chose se passe, vous pouvez être certain que cela a été planifié ainsi.» En clair: tout est intentionnel. La Norvège, la Suède et la Finlande sont d’une grande importance pour les stratèges de l’OTAN et une potentielle guerre contre la Russie. Le fait que deux secrétaires généraux de l’OTAN d’affilée soient des Scandinaves, Jens Stoltenberg et son prédécesseur Fogh Rasmussen, n’est pas non plus un hasard. Cela sert à lier ces pays à l’OTAN.
Le climat russophobe a été et est toujours créé avec toutes les techniques de propagande disponibles. L’infiltration culturelle et militariste du public à l’aide de films, de séries télévisées, de publicité, d’affiches grand-format, etc. est très importante. Ce sont des techniques subtiles ne manquant pas d’avoir un effet dans le subconscient des masses. Ainsi, le mauvais Russe est de manière subliminale ancré dans la conscience des masses. La plupart des gens ne reconnaissent pas les techniques perfides du pouvoir, car ils ne peuvent même pas penser aussi malicieusement que les élites. Le climat russophobe fait partie de l’installation de la «guerre froide 2.0».

Les habitants du nord et de l’est de l’Allemagne vivent le réarmement et le déplacement de matériel militaire lourd vers l’Est dans la vie quotidienne, par exemple les camions militaires dans les rues. Les wagons de marchandises chargés de blindés ont désormais la priorité face aux transports de voyageurs de la Deutsche Bahn. L’UE veut investir 6,5 milliards d’euros pour rendre les routes et les voies ferrées appropriées au déplacement de chars vers l’Est. Pouvez-vous comprendre que les pays de l’ancien bloc de l’Est se félicitent de ces développements? Certes, les habitants des pays de l’ancien bloc de l’Est sont encore conscients de l’aversion pour tout ce qui est russe. Selon moi, ce qui est plus déterminant c’est l’alignement mental des élites politiques d’Europe de l’Est sur l’idéologie transatlantique américaine, suite à des investissements à long terme et une multitude de programmes de soutien, de bourses d’études, de séjours de recherche, de connexions et de réseaux.

L’Allemagne joue un rôle particulier en étant devenu un pays de transit pour les armes lourdes. C’est aussi un dépôt d’armes nucléaires, une plate-forme logistique, un site pour quelque 40 000 militaires américains, un centre de contrôle pour les assassinats par drones dans le monde entier, un site pour Africom et Eucom. Dans son nouveau livre, Wolfgang Jung explique que l’Allemagne sera avant tout un futur champ de bataille. Je trouve extrêmement troublant, voire insidieux, que le dit establishment de politique étrangère de l’Allemagne ne tienne pas compte de ces faits.

Ne devrait-il pas être clair pour tous les citoyens de l’ancien bloc de l’Est pensant logiquement que, du point de vue de la Russie, il serait totalement suicidaire d’attaquer un de ces pays ou même de l’annexer? Prêter à la Russie l’intention d’attaquer n’importe quel pays est une propagande diabolique du complexe occidental de renseignement et de communication. Ce n’est pas la Russie qui s’est rapprochée du continent américain ou de l’UE avec sa puissance militaire, mais c’est l’OTAN qui étouffe la Russie. Un coup d’œil sur la carte géographique suffit pour démasquer la propagande comme un mensonge.

Jusqu’en 1977, il était prévu de détruire l’URSS avec 10 000 armes nucléaires. Cet esprit de folie existe-t-il encore aujourd’hui? Bien sûr, cet esprit de folie persiste, et les fous, pour rester dans l’image, disposent du pouvoir de faire de leurs idées une réalité. Ou bien pensez-vous que les peuples seraient si fous au point de s’anéantir mutuellement ou de menacer la planète d’extinction nucléaire?

Cet esprit maléfique continue d’exister. Pour exercer la pleine terreur nucléaire, les Etats-Unis veulent mettre à disposition plus de 1200 milliards de dollars dans les 30 prochaines années. Les sociopathes et les psychopathes se perdant dans les jeux de stratégie d’extermination représentent un énorme danger pour l’humanité. La population ne devrait jamais oublier: les responsables politiques de toute cette folie se trouvent dans les gouvernements. Ceux-ci extorquent l’argent du peuple par des propos alarmistes et la production d’ennemis pour l’investir dans cet appareil d’extermination. Vladimir P. Kozin nous offre des informations à ce sujet dans sa contribution intitulée «La nouvelle guerre froide et l’escalade planifiée USA/Europe contre la Russie». Afin de comprendre toute cette folie, je fournis moi-même quelques aspects dans ma contribution intitulée «Comment la communauté de valeurs occidentale a installé la guerre froide 2.0».

Si l’empire américain, ou plutôt les élites trans­atlantiques, est intéressé par l’ouverture forcée de la Russie en tant que nouveau marché, n’est-ce alors pas totalement irrationnel de rendre d’immenses surfaces inhabitables pour les siècles à venir par des bombardements nucléaires? Pouvez-vous expliquer cela? 

Oui, ces diaboliques moteurs du génocide dans les appareils militaires américains et les think tanks transatlantiques pensent que la guerre nucléaire limitée est effectivement gérable, voire souhaitable sous certaines conditions, pour devancer par une frappe préventive l’ennemi qu’ils accusent toujours des pires intentions.
Le plus grand scandale se situe au niveau de la caste dirigeante de l’Allemagne préparant ou participant actuellement à la troisième tentative d’attaquer la Russie au cours du siècle écoulé. Si les cliques dirigeantes de Berlin entraient réellement en guerre contre la Russie, beaucoup d’Allemands refuseraient de suivre le régime attaquant. J’en suis certain. A mon avis, une guerre contre la Russie n’est possible qu’au prix d’une guerre civile. Mais qui sait quels développements se produiront réellement dans un tel cas? La guerre d’agression contre la Russie ne peut se faire qu’au prix de l’achèvement complet des droits civils par la mise en œuvre de l’état d’urgence et donc au prix d’une éventuelle guerre civile et/ou partisane dans son propre pays.    •

 

Bibliographie:
Mies, Ullrich; Wernicke, Jens (éd.). Fassadendemokratie und Tiefer Staat. Auf dem Weg in ein autoritäres Zeitalter. Vienne 2017
Mies, Ullrich (éd.). Der Tiefe Staat schlägt zu. Wie die westliche Welt Krisen erzeugt und Kriege vorbereitet. Vienne 2019

(Traduction Horizons et débats)