«Arrêtez la confrontation, commencez à dialoguer!»

Succès de la Conférence de Belgrade intitulée «Ne jamais oublier: favoriser la paix et la prospérité au lieu de la guerre et la pauvreté»

Interview avec Zivadin Jovanovic, président du «Forum de Belgrade pour un monde d’égaux»*

Source : Horizons et débats, Zurich, 15 avril 2019

https://www.zeit-fragen.ch/fr/editions/2019/n-9-15-avril-2019/arretez-la-confrontation-commencez-a-dialoguer.html

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Affiche d’invitation à la conférence de Belgrade.

 

A l’occasion du 20e anniversaire de l’agression de l’OTAN contre la Serbie (République fédérale Yougoslavie RFY) eut lieu à Belgrade les 22 et 23 mars 2019 une conférence internationale intitulée «Ne jamais oublier: favoriser la paix et la prospérité au lieu de la guerre et la pauvreté». Les organisateurs du colloque furent le «Forum de Belgrade pour un monde d’égaux» [«Belgrade Forum for the World of Equals»], la «Fédération serbe des associations de vétérans de la guerre de libération nationale», la «Fédération des généraux et amiraux serbes», donc une association d’hôtes serbes en collaboration avec le «Conseil mondial de la Paix». Outre les participants serbes, plus de 200 invités de haut niveau, représentant une trentaine de pays du monde entier, y ont participé. Les organisateurs ont salué les participants et les ont cordialement remerciés pour leur solidarité, leur soutien et la grande aide humanitaire dans une des plus difficiles périodes de l’histoire récente de la Serbie. 
Les deux jours furent bien remplis avec 78 interventions. Une exposition de photos dramatitques illustrait la souffrance de la population serbe pendant la guerre d’agression de l’OTAN de 1999.
Le congrès a honoré et rendu hommage au personnel militaire et policier ayant fait de très grands sacrifices lors de la défense du pays, et aux victimes civiles ayant perdu leur vie pendant cette guerre dont la durée fut de 78 jours.
 

Horizons et débats: Le congrès que vous avez organisé avec de nombreux invités du monde entier vient de prendre fin. Quelles sont vos impressions et vos conclusions après ces trois jours?

Zivadin Jovanovic: Je pense que cette conférence a été un grand succès, concernant les participants, le contenu et les conclusions. Concernant les participants, nous avons eu 200 invités d’environ 30 pays, de tous les continents, sauf l’Australie. Tous sont unis dans l’aspiration de la paix, de la solidarité et d’un développement pacifique. Il y avait des écrivains, des scientifiques, quelques politiques, des diplomates, des analystes stratégiques, tous des personnalités connues dans leurs pays respectifs. Ils sont venus à l’occasion de la 20e commémoration de la guerre d’agression de l’OTAN contre la République fédérale Yougoslavie – une attaque en violation du droit international – pour commémorer des victimes et pour nous rappeler les destructions, la cruauté et l’arrogance de l’unique alliance militaire, qu’est OTAN. Ce sont tous des amis de la Serbie ayant fait preuve de leur solidarité et de leur appui pendant les trois décennies de processus et d’évolutions turbulentes dans les Balkans. Nous avons également tenté de développer une vision de la paix en Europe et dans le monde, une vision d’un développement incluant tous les peuples et tous les pays. Je pense que nous pouvons être contents du contenu de la déclaration finale (cf. page 2) et je pense qu’elle trouvera un bon accueil …

Monsieur Jovanovic, vous venez de donner le signal de départ pour le marathon vers le mont Athos. Pouvez-vous nous donner quelques détails? Car cette course est un élément du congrès.

C’est une manifestation traditionnelle des athlètes. Des athlètes serbes avaient pris l’initiative, mais des athlètes des pays voisins y participent également. Ainsi, c’est un marathon commémoratif international. Chaque année, ils partent dans une autre direction pour répandre le message suivant: l’agression de l’OTAN de 1999 ne doit plus jamais se répéter et elle ne doit jamais tomber dans l’oubli. Notamment parce qu’à l’heure actuelle, il y a effectivement une grande instabilité, dans les Balkans et dans une grande partie de l’Europe. Nous devons donc être vigilants, car il n’y a pas de garantie automatique pour la paix, la stabilité et le développement. Il faut toujours y travailler pour les conserver. Ce marathon porte le message de la raison et de la sagesse. Chaque jour, ils courent 100 km. Mais ils s’arrêtent à chaque monument historique pour rendre hommage aux victimes, pas seulement aux victimes de l’agression de l’OTAN, mais également aux victimes de la Première et de la Seconde Guerre mondiale. Le long du trajet qu’ils parcourront aujourd’hui et demain, il y a malheureusement un grand nombre de ces monuments.

C’est impressionnant et touchant – et malheureusement de grande actualité.

Nous devons nous rendre compte des risques auxquels nous sommes confrontés actuellement, suite à la méfiance grandissante, les confrontations mondiales et la nouvelle course à l’armement. D’énormes moyens financiers sont investis dans la préparation de la guerre, alors que le développement et la vie sociale des populations sont négligés. Nous assistons à une évolution dan-
gereuse. Par exemple, actuellement en Europe on transforme les structures civiles pour pouvoir mieux servir les besoins militaires.
Je pense que nous nous sommes déjà profondément enlisés, et il me semble que nous ne sommes pas suffisamment conscients de ce qui se passe aujourd’hui. Nous sommes pleinement occupés par nos tâches et nos devoirs quotidiens, alors que nous devrions tous comprendre et évaluer sérieusement les profonds changements, les dangers et les menaces remettant en question notre sécurité. Nos activités actuelles servent exclusivement à consolider les connaissances de ce qui se passe dans le monde, à mobiliser les personnes pacifiques et les forces de résistance contre les dangers et à diffuser notre message: arrêtez les confrontations, commencez à dialoguer, n’admettez pas le piétinement du droit et des accords internationaux, négociez de bonnes solutions, stoppez l’abus de l’économie et des infrastructures pour des buts militaires.

Quelles autres manifestations commémoratives concernant la guerre de 1999 y a-t-il encore en Serbie?

Le marathon commémoratif n’est qu’une manifestation de toute une série. Il y a eu le congrès de deux jours, l’excellente exposition de documents et de photos de l’agression contre notre pays. Nous avons également publié plusieurs nouveaux livres rédigés par les meilleurs auteurs pour commémorer les événements. Hormis ces activités, il y a encore d’autres manifestations faisant part de ce que nous appelons «People’s diplomacy» ou «diplomatie du peuple». Aujourd’hui [le 24 mars 2019] le gouvernement organise une manifestation à Niš. C’est une manière de commémorer des victimes et d’appeler à choisir le chemin de la paix, de la coopération et de la solidarité et non pas celui de la confrontation.

Vous avez mentionné les nombreux invités de l’étranger. Comment voyez-vous leurs participations à ce colloque?

Nous avons beaucoup d’amis auxquels nous exprimons notre grand respect et notre gratitude pour leur soutien, leur collaboration, leur solidarité, leurs contributions humanitaires pour notre pays, la Serbie et le peuple serbe, pendant des décennies. Nous apprécions beaucoup que nos amis dans le monde entier organisent également des conférences, comme celle de Vienne, celles de New York et de Washington, de Prague et de Bratislava. La semaine prochaine trois conférences auront lieu en Italie: à Rome, à Bologne et à Florence.
Nous, du «Forum de Belgrade pour un monde d’égaux», sommes heureux que ces initiatives nous reconnaissent comme le centre des activités, qu’elles reprennent nos thèses principales, qu’elles nous envoient des messages de solidarité, etc. Il est très positif qu’autant de personnes dans de si nombreux pays du monde soient conscientes de la signification de cette guerre d’agression de l’OTAN de 1999 et des conséquences dévastatrices de toute politique expansionniste et de conquête. C’est encourageant pour l’humanité.

Comparé aux années précédentes, le mouvement pour la paix s’est-il renforcé dans le cadre de votre congrès?

Oui, je pense qu’il y a une évolution positive dans nos activités. Il est positif que nous soyons devenu plus conscients de nos devoirs et que nous réagissions à une situation étant loin d’être réjouissante ou encourageante.
Je rappelle l’évolution positive au sein même de la Serbie. En 2000 ou en 2001, personne n’aurait organisé une manifestation concernant la guerre d’agression de l’OTAN. Il n’y avait aucun signal dans ce sens de notre gouvernement – ni pour une culture de la mémoire, ni pour une culture du respect des victimes. Non, ils étaient muets et la presse, les grands médias serbes ne parlaient jamais de «guerre d’agression». Ils mentionnaient l’«intervention», la «campagne de l’OTAN», ou à la limite, le «bombardement». Mais nous avons constamment utilisé la seule bonne appellation décrivant la réalité de cette attaque. C’était une pure guerre d’agression contre un pays souverain qui n’avait attaqué aucun autres pays. Cette guerre n’était pas motivée par un raisonnement humanitaire ou d’autres raisons similaires, mais uniquement par des objectifs géopolitiques et le but d’élargir le territoire de l’OTAN vers l’Est.

Heureusement, vous n’êtes plus seuls dans votre pays.

Oui, nous avons avec notre congrès de cette année un immense écho, comme nous ne l’avons jamais eu auparavant. Tout ce que nous faisons est transmis à la population par les médias serbes. On ne parle quasiment plus que de la «guerre d’agression» tant le président que le Premier ministre, que les gens dans la rue – et même les journalistes. C’est un signe de changement. Nous avons réussi. Nous connaissions la vérité et nous avons réussi à amener d’autres à la voir également. La presse a très bien couvert notre congrès. C’était vraiment excellent. Ils nous ont accordé beaucoup de place, deux pages entières dans un quotidien, en meilleur emplacement. Hier, un des plus anciens et traditionnels journaux d’Europe, nous a voué une page entière. C’est du jamais vu. Dans le passé, ils nous ont très souvent ignorés. Dommage que les politiciens ne nomment pas les organisateurs du congrès. L’information du lieu du colloque dans la «Army House» [Maison de l’Armée] ainsi que la transmission du très grand succès de la réunion ont été données. Ils ont résumé les interventions et leurs auteurs avec de nombreuses citations, rien à redire, mais ils omettent de dire que le «Forum de Belgrade pour un monde d’égaux» était l’organisateur. Ils parlent tout juste d’organisations de vétérans, de généraux et d’amiraux etc. Mais ils ne nous mentionnent pas.
Malgré tout: le plus important est que les gens puissent s’informer sur les résultats de notre réunion et que la vérité soit diffusée.

Un grand merci! Nous vous sommes très reconnaissants pour tout ce que vous avez fait et d’avoir réuni ici autant de personnes. C’est un immense travail et nous vous souhaitons, à vous et à votre pays, plein de bonnes choses.    •

 

Sanja – un message de bienvenue adressé à la Conférence

par Willy Wimmer, ancien secrétaire d’Etat au ministère de la Défense, 

vice-président de l’Assemblée parlementaire de l’OSCE de 1994 à 2000, 

Membre du Bundestag allemand de 1976 à 2009 

Source : Source : Horizons et débats, Zurich, 15 avril 2019

https://www.zeit-fragen.ch/fr/editions/2019/n-9-15-avril-2019/sanja-un-message-de-bienvenue-adresse-a-la-conference.html

 

La guerre d’agression sans précédent menée par les troupes de l’OTAN contre la République fédérale de Yougoslavie a un visage. C’est le visage de Sanja qui fut, à l’âge de quinze ans, arrachée à une vie prometteuse. Depuis six mois, elle était élève de l’internat d’élite pour mathématiques de Belgrade. Elle avait obtenu cette place comme la deuxième meilleure mathématicienne de sa classe d’âge. Elle était un grand espoir pour son pays, peut-être un digne successeur de Nikola Tesla. Elle fut tuée par des avions de combat de l’OTAN sur le pont de sa ville natale de Varvarin, tout comme d’autres, dans une attaque terroriste typique pour l’OTAN. Typique parce que le modèle correspondait à ce dont le monde avait dû prendre connaissance lors de l’attaque contre l’ambassade de la République populaire de Chine à Belgrade. Là aussi, il s’agissait pour les Etats-Unis de poursuivre la choquante guerre d’agression contre la République fédérale de Yougoslavie.
Il y a encore un autre visage de cette guerre. Celui du porte-parole de l’OTAN, Jamie Shea. Rarement un si petit nombre de personnes a menti à autant de gens avec d’aussi énormes conséquences comme cela fut le cas de la part de l’OTAN et des responsables politiques occidentaux dont Tony Blair, Josef Fischer et Madeleine Albright. L’esprit malsain avec lequel un pays a été agressé en temps de paix existe encore de nos jours. On ne peut évaluer autrement le fait que Christoph Heusgen, actuel conseiller en politique étrangère de la Chancelière allemande, ait récemment célébré Jamie Shea à Berlin de manière grandiloquente.
Nous devons être conscients des dimensions de cette guerre, aujourd’hui comme à l’époque. Cela peut être illustré par le refus d’un général britannique d’exécuter les ordres du commandant en chef de l’OTAN Wesley Clark lui demandant de lancer la prochaine guerre mondiale par une intervention contre les forces armées russes. C’est de quoi il s’agit quand on prend en compte la dimension des agressions de l’OTAN jusqu’aujourd’hui. La choquante attaque contre la République fédérale de Yougoslavie fut le coup d’envoi pour la «guerre initiant cette guerre d’agression». Ceux pour qui la Cour pénale internationale de La Haye avait été réellement prévue n’ont toujours pas pris place sur le banc des accusés.

 

Ancien expert de l’ONU : les sanctions nord-américaines au Venezuela sont largement responsables de la crise, peut-être un « crime contre l’humanité »

par Whitney Webb

1er février 2019

Source : https://www.investigaction.net/fr/ancien-expert-de-lonu-les-sanctions-nord-americaines-au-venezuela-sont-largement-responsables-de-la-crise-peut-etre-un-crime-contre-lhumanite/

Source originaire : https://www.mintpressnews.com/former-un-expert-us-sanctions-venezuela-largely-responsible-crisis-possible-crime-humanity/254334/

 

« Ce qui est en jeu, ce sont les énormes, énormes ressources naturelles du Venezuela. Et j’ai l’impression que si le Venezuela n’avait pas de ressources naturelles tout le monde se ficherait de Chavez ou de Maduro ou de qui que ce soit là-bas. » – Alfred de Zayas, ancien fonctionnaire des Nations unies.

Londres — Dans une interview approfondie accordée au journal britannique The Independent publié dimanche, l’ancien rapporteur spécial des Nations unies Alfred de Zayas a affirmé que les sanctions dévastatrices imposées au Venezuela par les États-Unis depuis plusieurs années sont illégales et constituent une « guerre économique » contre la République bolivarienne. De Zayas a également affirmé que ces sanctions nord-américaines pourraient constituer des « crimes contre l’humanité » selon le droit international, qu’elles portent une grande partie de la responsabilité pour la crise économique actuelle au Venezuela et ont provoqué des morts inutiles dans la population.

De Zayas, qui a terminé son mandat à l’ONU il y a moins d’une année, a critiqué le régime des sanctions étasuniennes – qui a commencé sérieusement en 2015, lorsque l’ancien président Barack Obama a déclaré sans preuve que le Venezuela était une « menace pour la sécurité nationale ». Depuis lors, le président Donald Trump a intensifié les sanctions et a aussi ouvertement envisagé une intervention militaire dans ce pays qui dispose des plus grandes réserves prouvées de pétrole au monde.

Ce n’est pas la première fois que de Zayas s’exprime sur les conséquences dangereuses des sanctions nord-américaines. En septembre dernier, il a présenté au Conseil des droits de l’homme des Nations unies un rapport explosif qu’il avait contribué à rédiger, démontrant que la « guerre économique » et en particulier les sanctions pratiquées par les États-Unis et leurs alliés ont considérablement aggravé la crise économique au Venezuela. Les États-Unis s’étaient retirés du Conseil des droits de l’homme quelques mois avant le publication du rapport de Zelaya, invoquant le prétendu parti pris de cet organisme contre Israël.

Bien que de Zayas ait aussi reproché au gouvernement vénézuélien, dirigé par le président Nicolás Maduro, sa trop grande dépendance au pétrole, sa mauvaise gouvernance et la corruption, son rapport appelait la Cour pénale international à enquêter sur les sanctions économiques imposées par les États-Unis au Venezuela comme un éventuel crime contre l’humanité conformément à l’article 7 du Statut de Rome.

Dans son rapport, dont de Zayas affirme qu’il a été largement ignoré par les Nations unies depuis sa publication, l’ancien rapporteur écrivait :

« Les sanctions économiques et les blocus actuels sont comparables aux sièges des villes au Moyen Âge. […] Les sanctions du XXIe siècle tentent de mettre à genoux non pas une seule ville, mais des pays souverains. »

De Zayas poursuit en disant à The Independent que « les sanctions tuent » et analyse la manière dont ces mesures frappent de manière disproportionnée les plus pauvres de la société et provoquent souvent des morts en raison des pénuries de nourriture, de médicaments et d’autres biens de première nécessité qui en résultent.  Il dit aussi à The Independent que ces tactiques visant les civils les plus vulnérables d’un pays avaient pour but d’imposer le chaos économique et un changement de régime au Venezuela.

 

Contester le récit pour qu’il soit ensuite ignoré

 

Dans son interview, de Zayas a expliqué pourquoi il estimait que l’ONU et une grande partie de la communauté internationale avaient ignoré ses conclusions bien qu’il ait été le premier officiel de l’ONU à se rendre dans le pays et à en rendre compte depuis 21 ans :

« Lorsque j’arrive et dis que l’émigration [des Vénézuéliens dans d’autres pays] est attribuable en partie aux sanctions, les gens n’aiment pas l’entendre. Ils veulent seulement le récit simple que le socialisme échoue et qu’il a échoué pour le peuple vénézuélien. »

En effet, le dernier rapport de de Zaya et sa récente interview sont en contradiction avec les récits communément promus par de nombreux organes de presse et même quelques ONG éminentes, qui imputent entièrement la crise économique du pays au gouvernement de Maduro.

De Zayas, qui était également l’ancien expert indépendant de l’ONU pour la Promotion d’un ordre international démocratique et équitable, ajoute :

« Lorsque je suis revenu [l’ONU et les médias] n’étaient pas intéressés. Parce que je ne chante pas la chanson que je suis censé chanter, donc je n’existe pas… Et mon rapport, comme je l’ai dit, a été formellement présenté, mais il n’a fait l’objet d’aucun débat. Il a été classé. »

Il raconte aussi à The Independent qu’il avait reçu un accueil froid de la part de hauts responsables de l’ONU, y compris de celui qui était alors Haut commissaire aux droits de l’homme, Zeid Ra’ad Al Hussein, parce qu’ils « s’intéressent uniquement à un rapporteur qui va… faire de la démagogie, condamner le gouvernement et demander un changement de régime. Et j’y suis allé pour écouter. Je suis allé là-bas pour découvrir ce qui se passe vraiment. »

Finalement, de Zayas — un citoyen américain d’origine cubaine — a estimé que les méthodes étasuniennes de « persuasion » étaient grandement responsables de la décision des hauts responsables de l’ONU d’ignorer ce rapport. L’ancien expert a relevé :

« J’ai vu ce qui s’est passé au Conseil des droits de l’homme, comment les États-Unis tordent les bras et convainquent des pays de voter comme ils veulent qu’ils votent, sinon il y aura des conséquences économiques, et ces choses ne sont pas répercutées dans la presse. »

Cependant, certains incidents en ce sens ont été couverts par la presse ces dernières années.

 

« Tout le monde s’en ficherait »

 

De Zayas l’a exprimé clairement lorsque la discussion a porté sur les véritables motifs des États-Unis pour mener une « guerre économique » et la décision, la semaine dernière, de l’administration Trump de reconnaître Juan Guaidó, le politicien non élu de 35 ans, membre du parti Volonté populaire, lié à la CIA et financé par les États-Unis, comme le président par intérim « légitime » du Venezuela :

« Ce qui est en jeu, ce sont les énormes, énormes ressources naturelles du Venezuela. Et je crois que si le Venezuela n’avait pas de ressources naturelles, tout le monde se ficherait de Chavez ou de Maduro ou de qui que ce soit là-bas… Si vous écrasez ce gouvernement et mettez en place un gouvernement néolibéral qui va tout privatiser et vendre, beaucoup d’entreprises multinationales engrangeront d’immenses profits, et les États-Unis sont dirigés par les multinationales. »

Puis de Zayas ajoute :

« Les affaires des États-Unis sont les affaires. C’est ce qui intéresse les États-Unis. Et [actuellement] ils ne peuvent pas faire des affaires avec le Venezuela. »

Compte tenu de son point de vue nuancé sur la crise au Venezuela, il semble que les récentes remarques de de Zayas – tout comme son précédent rapport sur le pays – seront ignorées par les Nations unies et la presse internationale parce qu’elles remettent en question le « récit simple » qui non seulement fabrique le consentement à un changement de régime soutenu par les États-Unis au Venezuela, mais décharge également ceux-ci de leur responsabilité dans la crise actuelle qui frappe le pays.

 

Whitney Webb est membre de la rédaction de MintPress News et collabore à Truth in Media de Ben Swann. Ses articles ont été publiés dans Global Research, le Ron Paul Institute et 21st Century Wire, entre autres. Elle a également fait des apparitions dans des émissions de radio et de télévision sur RT et Sputnik. Elle vit actuellement avec sa famille dans le sud du Chili.   

La rédemption de Bernard-Henri Lévy

27 janvier 2019

Slobodan Despot

Source : https://antipresse.net/la-redemption-de-bernard-henri-levy/?utm_source=Lecteurs+d%27Antipresse&utm_campaign=4b1d5f8941-EMAIL_CAMPAIGN_12_26_2017_COPY_01&utm_medium=email&utm_term=0_f9e9755c0e-4b1d5f8941-439511805&mc_cid=4b1d5f8941&mc_eid=3c932837ce

Quelques interrogations suscitées par l’étrange débat qui m’a opposé à Bernard-Henri Lévy sur le plateau d’Infrarouge. (*) Ou: comment dialoguer avec le néant sans le servir?

Dans une société dotée de mémoire, le cas du philosophe (ou romancier, ou cinéaste, ou lobbyiste, ou dramaturge) Bernard-Henri Lévy aurait dû être classé de longue date. Au moins depuis sa déconstruction intellectuelle en tant que faussaire et affabulateur par l’historien Pierre Vidal-Naquet en 1979. L’ascension intellectuelle d’un normalien capable de confondre le Pirée avec un homme et Halicarnasse avec un héros grec aurait dû s’arrêter à la page des perles du baccalauréat. Sans parler de sa pompe ringarde, sourcilleuse et agressive où le regretté Desproges a identifié la « vraie nature des cuistres ».

Et pourtant, non. La médiocrité de BHL profite d’un écosystème particulièrement indifférent aux lacunes de fond et particulièrement indulgent face aux beaux parleurs, surtout lorsqu’ils sont fortunés. Je veux parler de la « bonne société » parisienne et de son prolongement médiatique.

Le drame du pauvre petit garçon riche

Héritier de l’immense fortune d’André Lévy amassée dans l’exploitation coloniale du bois d’Afrique, Bernard-Henri promène depuis un demi-siècle son mal-être de pauvre gosse trop riche et trop pressé de se faire aimer, ou du moins respecter. Ayant échoué à créer une œuvre satisfaisante, il s’est engouffré dans les coulisses du pouvoir, ne jouant que la carte la plus sûre : celle du mondialisme ultralibéral.

Son action politique est la seule part de sa carrière qui mériterait d’être prise au sérieux, au moins d’un point de vue pénal. Aussi mystérieusement influent auprès des « décideurs » qu’il est discrédité dans la population, BHL a directement comploté contre la paix et promu ou justifié des coups d’État et des crimes de guerre dans tous les théâtres de conflits dont il s’est mêlé, en particulier en Yougoslavie, en Libye et en Ukraine.

A cela l’on pourrait ajouter, dans un registre moins tragique mais non moins grave, le casier judiciaire intellectuel constitué de ses nombreux plagiats et affabulations, sans compter sa préoccupante naïveté face au canular appelé Jean-Baptiste Botul, prévarications et bévues dont il n’a jamais répondu et qui ne l’empêchent pas de continuer à plastronner avec l’exceptionnelle résilience du fantoche dénué de surmoi et donc insensible au ridicule.

Comment se fait-il que personne dans les milieux du pouvoir n’ait jamais dit fermement « stop » à cet imposteur multirécidiviste ? On peut toujours spéculer sur les influences occultes, le poids du compte en banque et la portée de son fameux « carnet d’adresses ». Mais la raison est peut-être plus simple. Les gens normaux éprouvent toujours une retenue face aux bélîtres sans scrupules. Et BHL apparaît trop dénué d’humour et trop manifestement malheureux pour que les personnes dotées de pudeur lui portent l’estocade décisive.

Son mal-être rayonne à plusieurs mètres de distance, comme j’ai pu m’en assurer après avoir passé quelques minutes seul avec lui dans une même antichambre avant le débat d’Infrarouge du 23 janvier (minutes qu’il a occupées au téléphone). J’ai aussi eu le temps de m’étonner du dispositif de sécurité que le service public suisse avait mis à sa disposition, comme s’il risquait autre chose qu’un attentat pâtissier !

Un tapis rouge à croix blanche

Surtout, je me suis demandé à quel titre le service public suisse déroulait un aussi somptueux tapis rouge devant l’agitateur parisien. Le matin même, à l’heure de pointe, il avait été l’invité de la Matinale de la radio (RSR1) — où il avait étalé sa jactance et son ignorance presque méprisante du système politique suisse, réduit à « Genève », et « Genève » à son très restreint milieu cosmopolite. Système qu’il flattait par ailleurs en tant que « modèle » pour l’Europe sans comprendre que la subsidiarité qui est au cœur de la constitution helvétique représente l’opposé diamétral de la construction « top-down » de l’UE.

Le soir, il eut droit à un quart d’heure de « solo » dans l’émission de débats Infrarouge, au lieu des 8 minutes que la production avait annoncée aux autres participants. Autre entorse au protocole, la mise à l’écart des habituelles questions du public.

A quel titre donc élargit-on les portes en Suisse romande pour laisser passer la grosse tête de BHL ? Au titre de son œuvre ? Laquelle ? Philosophique ? Littéraire ? Pour le génie théâtral de son monologue Looking for Europe qu’il est venu promouvoir ? (Or l’extrait vidéo de son précédent spectacle où il déclame dans un anglais scolaire et une pose grotesque a fait souffler un vent de gêne sur le plateau.) De son implication dans la construction européenne ? Traduite par quoi (chez lui qui n’est à l’aise dans aucune autre langue que le français) ?

Plus fondamentalement : prend-on vraiment cet homme au sérieux, ou ne l’invite-t-on qu’en tant que bateleur susceptible de faire de l’audimat ? De deux choses l’une.

  • A) On le prend au sérieux. Dans ce cas, son action politique doit être prioritairement prise en considération. Or si la RTS donne la parole à un éventuel complice et instigateur de crimes de guerre, elle ne se trouve pas seulement en délicatesse avec l’article 2 alinéa 3 et 4 de la charte des Nations Unies, elle viole également les articles 2, 3 et 4, section I de sa propre concession. Ce cas devrait donc au moins faire l’objet d’une interpellation du conseil des programmes de la RTS.
  • B) On ne le prend pas au sérieux. Dans ce cas, comment justifie-t-on l’accaparement des programmes d’information d’une chaîne publique par la promotion des spectacles d’un amuseur ?

Comme souvent, la réalité est probablement entre deux. Dans le sillage du « pompeux cornichon », même ses alliés et flagorneurs s’échangent des clins d’œil entendus. Je les ai vus faire. Ils en profitent autant que lui se sert d’eux. Les journalistes pour « faire le buzz ». Les politiques pour « faire passer » par son auto-mise en scène des projets inavouables. (Le public est tellement tétanisé par le culot du bonhomme qu’il en oublie de réfléchir à la malignité des causes qu’il cautionne, comme la légitimation des terroristes en Libye ou des nazis en Ukraine.)

La paisible province romande semble bien éloignée de ces vils jeux d’illusion et de pouvoir. On se demande d’autant plus ce qu’elle doit à BHL — sinon la révérence obséquieuse des provinciaux devant le Parisien — pour le favoriser autant.

Une porte de sortie

Avant d’affronter ce phénomène en débat, j’ai réfléchi. Fallait-il entrer sur son terrain, en l’occurrence celui d’un « sauvetage » in extremis de l’idée européenne ? Évidemment que non. BHL multiplie les initiatives tous azimuts, chacune venant escamoter les échecs de la précédente à la faveur de cette mémoire de poulet qui caractérise les médias de grand chemin. Chaque discussion de fond, fût-elle réfléchie et articulée comme celle que lui a obligeamment opposée le ministre Pierre-Yves Maillard, ne fait qu’accréditer sa démarche. La réfutation ? Il n’en a cure, pourvu qu’elle provienne d’une autorité qu’il puisse accrocher à son tableau de chasse. Pierre Bourdieu, lui, l’avait très bien compris en refusant tout débat avec lui pour éviter de nourrir son imposture. BHL du reste ne sait pas débattre. Il suffit de le contrer un peu pour se faire traiter de peste brune, comme je l’ai été à Infrarouge.

L’enjeu de la tournée Looking for Europe n’est donc pas le sauvetage de l’Europe, c’est le sauvetage de BHL. Tout comme l’enjeu de « son » Maïdan, de « sa » Libye, etc., se résument à un seul sujet : la quête désespérée de consistance d’un être désincarné, aigre et malveillant comme un démon. J’ai passablement hésité, et consulté, avant d’accepter ce débat. Pourquoi devrais-je participer à sa réhabilitation, lui qui a contribué, avec une totale irresponsabilité, à la destruction sanglante du pays où je suis né, la Yougoslavie ?

Finalement, j’y suis allé avec une recommandation qui a fait le tour des réseaux sociaux, mais qui n’était n’avait rien d’une « quenelle » ou d’un « entartage ». Je l’ai formulée sans ironie et sans méchanceté aucune. Voici pourquoi.

Cet éternel enfant surprotégé a un moyen de ne pas mourir d’aigreur. C’est d’affronter, une fois dans sa vie, la réalité. La réalité brute, sans la médiation de sa rhétorique, de ses courtisans et de ses gardes du corps. Or il se trouve que, pour un ami sincère de la démocratie et un adversaire résolu des dictatures, la chance de rédemption se trouve sous son nez, dans les rues de sa ville. Il lui suffit, de fait, de quitter une fois dans sa vie le parti de l’ordre, d’enfiler un gilet jaune et de prendre la tête des manifestants. Le risque physique serait certes plus grand pour lui qu’il ne le fut jamais en Afghanistan ou à Sarajevo, mais il se limiterait tout au plus à la perte d’une côte ou d’un œil. En échange, il serait enfin admiré, et peut-être même aimé. Il sauverait sa pauvre vie.

Il lui suffirait pour cela d’un accès de lucidité et de courage vrai. Je le lui souhaite sincèrement.

(*) Radio Télévision Suisse du 23.01.2019.

  • Article de Slobodan Despot paru dans la rubrique «Le Bruit du Temps» de l’Antipresse n° 165 du 27/01/2019.

L’année où la planète s’est retournée

par Dmitry Orlov

3 janvier 2019

Source : http://lesakerfrancophone.fr/lannee-ou-la-planete-sest-retournee

 Source originaire : Club Orlov

Traduit par Hervé, vérifié par Wayan, relu par Cat pour le Saker Francophone

Le début d’une nouvelle année est un bon moment pour tirer des conclusions sur ce qui a changé, ce qui a fonctionné et ce qui a échoué. L’année écoulée a été remarquable à bien des égards en raison d’un grand nombre d’événements irréversibles et transformateurs. D’une certaine façon, en 2019, nous aurons affaire à une planète très différente. Voyons ce qui a réussi et ce qui a échoué.


Voyons d’abord ce qui a échoué et qui a perdu. On peut d’ores et déjà affirmer sans risque que le plan de Trump pour redonner sa grandeur à l’Amérique (MAGA) est un échec. Sous les statistiques optimistes de la croissance économique américaine se cache le fait hideux qu’elle est le résultat d’une exonération fiscale accordée aux sociétés transnationales pour les inciter à rapatrier leurs bénéfices. Non seulement cela ne les a pas aidées (les cours de leur action s’effondrent actuellement), mais cela s’est avéré un désastre pour le gouvernement américain ainsi que pour le système économique dans son ensemble.

Les recettes fiscales ont diminué, ce qui a entraîné un déficit de plus de 779 milliards de dollars. Pendant ce temps, les guerres commerciales que Trump a lancées ont fait augmenter le déficit commercial de 17% par rapport à l’année précédente. Les plans de rapatriement de la production industrielle des pays à bas coûts restent vaseux parce que les trois éléments clés dont la Chine disposait en s’industrialisant (énergie bon marché, main-d’œuvre bon marché et faible coût des affaires) font totalement défaut [aux États Unis].

La dette publique est déjà au-delà du raisonnable et son expansion continue de s’accélérer, avec pour le seul paiement des intérêts de la dette, une trajectoire qui devraient dépasser 500 milliards de dollars par an d’ici une décennie. Cette trajectoire n’augure rien de bon pour l’existence même des États-Unis. Personne, que ce soit aux États-Unis ou ailleurs, n’a le pouvoir de modifier sensiblement cette trajectoire. Les embardées de Trump ont peut-être fait avancer les choses plus vite qu’elles ne l’auraient fait autrement, du moins dans le sens d’aider à convaincre le monde entier que les États-Unis sont égoïstes, inoffensifs, finalement autodestructeurs et généralement peu fiables comme partenaires. En fin de compte, quel que soit président des États-Unis, cela a toujours été le cas.

Parmi ceux que le président américain a réussi à blesser le plus on compte ses alliés européens. Ses attaques contre les exportations d’énergie russe vers l’Europe, contre les constructeurs automobiles européens et contre le commerce de l’Europe avec l’Iran ont causé de nombreux dommages, tant politiques qu’économiques, sans pour autant les compenser par des avantages réels ou perçus. Pendant ce temps, alors que l’ordre mondial globaliste, qu’une grande partie de la population européenne semble prête à déclarer comme un échec, commence à s’effriter, l’Union européenne devient rapidement ingouvernable, avec des partis politiques de gouvernement incapables de former des coalitions et un nombre toujours plus grand de populistes sortant du bois.

Il est trop tôt pour dire que l’UE a déjà complètement échoué, mais il semble déjà assez certain que, d’ici une décennie, elle ne sera plus un acteur international sérieux. Bien que la qualité désastreuse et les erreurs ruineuses de la propre direction de l’Union européenne aient une grande part de responsabilité, une partie de celle-ci devrait être attribuée au comportement erratique et destructif de leur Big Brother transocéanique. L’UE s’est déjà transformée en une affaire strictement régionale, incapable de projeter son pouvoir ou d’entretenir des ambitions géopolitiques mondiales.

Il en va de même pour Washington, qui va soit partir volontairement (faute d’argent), soit être chassé d’une grande partie du monde. Le départ de Syrie est inévitable, que Trump, sous la pression incessante de ses bellicistes bipartisans, revienne ou non sur cet engagement. Maintenant que la Syrie est armée de défense anti-aérienne moderne fournie par la Russie, les États-Unis n’y maintiennent plus leur supériorité aérienne, et sans supériorité aérienne l’armée américaine ne peut rien faire.

L’Afghanistan est le prochain pays ; là, il semble farfelu de penser que les Washingtoniens seront en mesure de parvenir à un accommodement raisonnable avec les Talibans. Leur départ signifiera la fin de Kaboul en tant que centre de corruption où les étrangers volent l’aide humanitaire et d’autres ressources. Quelque part en cours de route, les troupes américaines restantes seront également retirées d’Irak, où le parlement, irrité par la visite impromptue de Trump dans une base américaine, a récemment voté leur expulsion. Et cela va mettre à mal toute l’aventure américaine au Moyen-Orient depuis le 11 septembre : 4 704 milliards de dollars ont été gaspillés, pour être précis, soit 14 444 dollars pour chaque homme, femme et enfant aux États-Unis.

Les plus grands gagnants en sont évidemment les peuples de toute la région, car ils ne seront plus soumis au harcèlement et aux bombardements aveugles des États-Unis. Les autres gagnants sont la Russie, la Chine et l’Iran, la Russie consolidant sa position d’arbitre ultime des arrangements de sécurité internationale grâce à ses capacités militaires sans égal et son savoir-faire démontré en matière de coercition pour imposer la paix. Le sort de la Syrie sera décidé par la Russie, l’Iran et la Turquie, les États-Unis n’étant même pas invités aux négociations. L’Afghanistan relèvera de l’Organisation de coopération de Shanghai.

Et les plus grands perdants seront les anciens alliés régionaux des États-Unis, en premier lieu Israël, puis l’Arabie saoudite. Depuis des décennies, les États-Unis ont pu contrôler et déstabiliser sélectivement le Moyen-Orient en agissant grâce à leurs marionnettes locales, mais maintenant toutes ces marionnettes sont en plein désarroi. Elles doivent faire face à un croissant chiite consolidé et à une Russie résurgente et affirmée. Israël ne peut pas faire grand-chose contre la présence militaire iranienne dans le sud de la Syrie, de l’autre côté de sa frontière. Le succès politique du Hezbollah au Liban et la force renouvelée du Hamas dans les territoires palestiniens ajoutent à son stress.

Entre-temps, l’incapacité d’Israël à contrer les récentes attaques à la roquette sur son territoire a démontré l’inutilité de ses systèmes de défense anti-aérienne pour protéger sa population de plus en plus appauvrie. Israël est à peine capable de tenir le coup malgré l’aide militaire américaine de 3,1 milliards de dollars et les généreuses garanties de prêts ; que fera-t-il lorsque cette aide cessera ? Ma prédiction à long terme pour Israël est toujours valable : ce pays cessera d’exister, et quand il cessera d’exister, la plupart des juifs russes, qui représentent environ un tiers de sa population, essaieront de retourner en Russie.

Les récents paris de l’Arabie saoudite se sont tous soldés par des pertes, et le pays est maintenant bloqué sur la voie de la faillite. Sa tentative de poursuivre une guerre au Yémen a été un échec. Les Américains se retirent également de ce conflit, les négociateurs de l’ONU s’en vont, et l’Iran est une fois de plus le gagnant. L’assassinat de Jamal Khashoggi à l’ambassade saoudienne à Ankara a démontré au monde entier la dégradation de l’État saoudien. Son jeune prince est maintenant un paria et ses plans de développement ont été anéantis.

Alors que la Russie et l’Iran sont manifestement gagnants de ce grand jeu et que les États-Unis, l’UE et les alliés occidentaux du Golfe en sont les grands perdants, il est encore difficile de tirer des conclusions sur la Chine. Elle a diversifié ses échanges commerciaux et stimulé sa consommation intérieure, mais une trop grande partie de ses échanges se fait encore avec les États-Unis, ce qui la rend vulnérable aux perturbations économiques. Mais la Chine est politiquement stable et solide, tandis que les États-Unis deviennent rapidement ingouvernables politiquement, obsédés par les intrigues de palais plutôt que par la politique réelle. Cette situation rend très improbable que les États-Unis puissent l’emporter sur la Chine, que ce soit sur le plan économique ou militaire.

Voilà à quoi ressemble l’état de la planète d’où je suis assis. Pour ce qui est de l’avenir, il semble tout à fait certain que nous nous dirigeons vers trois crises majeures simultanées, l’une ayant trait aux finances et au commerce, l’autre à l’énergie, la troisième à un climat déstabilisé. À l’heure actuelle, une grande partie du commerce international mondial est encore liée à deux grandes monnaies de réserve, le dollar américain et l’euro, ce qui fait que les pays qui ont des excédents commerciaux, comme la Chine et la Russie, échangent leurs produits contre la dette occidentale, ce qui en fait globalement des colonies occidentales de facto. Mais la situation évolue rapidement à mesure que de plus en plus de pays font du commerce avec leur propre monnaie, ce qui compromet la capacité d’emprunt des pays occidentaux, rend impossible le financement de leurs déficits budgétaires et les oblige à rembourser leurs dettes publiques faramineuses. Ce sera remarquablement perturbant, car on ne sait pas comment ils pourront continuer à financer leurs importations essentielles, en particulier l’énergie.

L’énergie est au cœur de l’autre crise à laquelle le monde est confronté. Le pic de pétrole conventionnel a été atteint autour de 2007 alors que celui du charbon l’a été il y a quelques années. Le pétrole non conventionnel (pétrole de schiste) aux États-Unis devrait bientôt atteindre son apogée pour des raisons qui ne sont que partiellement liées à la diminution des ressources (l’ensemble de ce business est lourdement endetté et ne pourra jamais rembourser ses dettes et sera contraint de réduire ses forages dès que sa capacité à générer de la dette sera réduite). Le seul pays disposant d’une vaste base de ressources (pétrole, charbon, gaz naturel et énergie nucléaire) est la Russie, qui restera probablement le fournisseur mondial d’énergie de dernier recours pour les décennies à venir. Elle est désormais en mesure d’exploiter les réserves pratiquement illimitées d’uranium 238 en surface qu’elle peut convertir en combustible dans ses derniers réacteurs à neutrons rapides (BN), qui peuvent également brûler le plutonium des armes nucléaires et des déchets nucléaires de haute activité.

La déstabilisation du climat coûtera cher à tout le monde, mais là aussi, il y a des gagnants et des perdants, et la Russie sera à nouveau le grand gagnant. Le climat plus chaud lui permet déjà de devenir le grenier à céréales et le plus grand exportateur de céréales du monde. Pendant ce temps, de nombreux pays plus au sud connaissent des vagues de chaleur et des sécheresses de plus en plus sévères et fréquentes, des tempêtes plus violentes, des inondations d’eau salée et d’autres calamités liées au climat, ce qui compromet leur capacité de produire des aliments et génère des millions de réfugiés climatiques.

C’est le tableau d’ensemble que je vois alors que la planète navigue sur les eaux de cette année 2019. Les perdants ultimes sont les États-Unis, suivis de l’UE et de leurs alliés du Moyen-Orient. Les gagnants ultimes sont la Russie et l’Iran, suivis par la Chine. Et tous les autres sont coincés au milieu, obligés de réévaluer rapidement la situation et de réorganiser leurs alliances et leurs relations commerciales. Il semble probable qu’en regardant l’année écoulée, nous en viendrons à la considérer comme 1990, une année où le monde s’est soudainement retourné, surprenant à peu près tout le monde. Espérons que tout se passera aussi paisiblement maintenant qu’à l’époque. Bonne année à tous !D

Le livre de Dmitry Orlov est l’un des ouvrages fondateurs de cette nouvelle « discipline » que l’on nomme aujourd’hui : « collapsologie » c’est à-dire l’étude de l’effondrement des sociétés ou des civilisations.

Pourquoi Rousseau était un Gilet Jaune

par Bruno Guigue

21 décembre 2018

Source : https://www.legrandsoir.info/pourquoi-rousseau-etait-un-gilet-jaune.html


A défaut de lire Rousseau, on aime le caricaturer. Ce doux rêveur aux illusions champêtres ne serait bon qu’à susciter des ferveurs prépubères. Au mieux, il serait un préromantique dont l’œuvre désuète moisit dans les rayons des bibliothèques. Au pire, un illuminé, un écorché vif, un psychopathe dont les principes funestes auraient engendré le totalitarisme. Vilipender ce manant, ce paria de la philosophie égaré dans un siècle de jouisseurs fortunés remonte à une longue tradition. Perspicace, Henri Guillemin soulignait la profonde solitude de Jean-Jacques à l’ombre des Lumières. « Rousseau, au XVIIIème siècle, c’est l’homme qui dit, ouvertement, sur la société telle qu’elle est, tout ce qu’on ne doit pas dire lorsqu’on est bien élevé et qu’on veut faire carrière. Il ne se contente pas d’exaspérer les Encyclopédistes avec ses propos sur l’âme, sur Dieu, sur la fin de l’homme, mais il les horrifie, en outre, et les épouvante, en parlant sans respect des grands et des riches. On n’est pas très porté, du côté philosophique, à des considérations de cette espèce. La secte, dira Robespierre, déclamait quelque fois contre le despotisme, mais ses membres s’employaient au mieux à se faire pensionner par les despotes. D’Holbach, Helvétius, appartiennent à la haute bourgeoisie financière ».

Les Encyclopédistes poursuivaient Rousseau de leur mépris. Mais Voltaire n’est pas en reste. « Il s’est glissé par ses spéculations, écrit Guillemin, dans la classe entretenue et n’entend pas qu’on touche au système. Pour lui, ouvriers et paysans constituent la populace, et le premier devoir des travailleurs est de rester muet dans cette servitude laborieuse qui nourrit les nantis ». Rousseau ? Pour Voltaire, c’est un gueux qui voudrait que les riches fussent volés par les pauvres. Ce que la bourgeoisie déteste, en lui, « c’est l’homme du Discours sur l’inégalité et du Contrat social, ce livre, écrit Mallet du Pan, qui fut le Coran des discoureurs de 1789. Il n’y a pas d’écrivain plus propre à rendre le pauvre superbe, note Joubert le 15 avril 1815. Et Brunetière d’insister, avec une grimace de dégoût, sur le pedigree nauséeux de Rousseau : les parents de Rousseau étaient peuple, au sens le plus fâcheux du mot ; la vulgarité de ses origines, c’est le premier trait de son caractère. Au point culminant de la réaction bourgeoise, après ces Journées de Juin 1848 qui l’ont jeté « dans des tremblements », Sainte-Beuve accable Rousseau de son mépris de classe. « Rousseau a été laquais, dit-il, et il ajoute finement : On s’en aperçoit. Taine, au lendemain de la Commune, ne voit dans toute la pensée de Rousseau qu’une rancune de plébéien, pauvre, aigri, et qui, entrant dans le monde, a trouvé la place prise et n’a pas su s’y faire la sienne ; il n’échappe à l’envie que par le dénigrement » (Henri Gullemin, Du contrat social, Présentation, UGE, 1973).

Et si cette haine pour Rousseau témoignait en faveur de sa philosophie, montrant qu’il n’avait pas seulement une longueur d’avance sur son temps, mais aussi sur le nôtre, et qu’il ne pouvait échapper à son destin solitaire en attaquant l’injustice sur tous les fronts ? Ce n’est pas seulement sa psychologie singulière qui dressait Rousseau contre une société vermoulue, mais sa pensée profonde, son système philosophique. Il détestait la bourgeoisie pour son égoïsme rapace, pour ses mœurs dépravées : elle le haïssait, elle, pour ses idées. Son époque, il la définissait dans une lettre au Mercure comme « un siècle de charlatanerie où les plus grands fripons ont toujours l’intérêt public à la bouche ». Et dans l’Emile, il lançait cet avertissement : « Vous vous fiez à l’ordre actuel de la société sans songer que cet ordre est sujet à des révolutions inévitables ». Sa philosophie, on le sait, préfigurait la Révolution française. Mais prenons garde à ne pas arrimer Rousseau au port de la bourgeoisie ascendante. La rigueur de sa pensée emportait le philosophe-paria fort loin de ces rivages rassurants. Et s’il a nourri de ses idées le processus révolutionnaire, il a surtout anticipé son usurpation par la bourgeoisie.

Une philosophie de la liberté

Quelle est sa philosophie ? Un principe en donne la ligne directrice : qu’il s’agisse d’éducation ou de gouvernement, il condamne comme contraire à la nature tout ce qui porte atteinte à la liberté humaine. La liberté est en effet la qualité native de l’homme, elle fait « la dignité de son être ». C’est encore ce qu’il veut dire lorsqu’il affirme dans le Contrat social que l’homme est « né libre » ou lorsqu’il écrit dans le Discours sur l’inégalité : « ce n’est pas tant l’entendement qui fait parmi les animaux la distinction spécifique de l’homme que sa qualité d’agent libre ». Mais commençons par le commencement. Découvrons l’homme de la nature enfoui sous l’homme de l’homme. Pour remonter au véritable état de nature, il faut faire abstraction de l’homme social, il faut se représenter l’homme dans son état natif, sorti des mains de la nature, nimbé de son innocence originelle. S’abandonnant à l’anthropologie-fiction, il faut imaginer les hommes dispersés, épars dans les forêts. Cet état d’isolement est une fiction, mais on ne peut s’en passer si l’on veut « bien juger de notre état présent ». Dans cet état d’isolement, l’homme jouit de l’indépendance la plus complète car il se suffit à lui-même. Rien ni personne ne saurait l’asservir. Aucun lien de dépendance ne lie l’homme à l’homme dans l’état de nature, et c’est dans ce sens que cet état est exemplaire.

Il faut bien comprendre que la fiction philosophique de l’état de nature ne décrit pas un état antérieur de l’humanité. Elle a pour fonction théorique de souligner la liberté naturelle : aucun homme n’est naturellement fait pour commander ou obéir. L’oppression qui caractérise les sociétés inégalitaires n’est pas une fatalité, mais un phénomène contingent. Que des hommes soumettent d’autres hommes est un fait historique, et non une nécessité propre à l’espèce. La description de l’état de nature souligne donc la servitude propre à l’état social. Mais l’homme civil n’est pas seulement soumis à la volonté d’autres hommes, le pauvre à la volonté du riche, l’esclave à celle du maître. Il y a en outre dans l’état civil une servitude morale, la soumission à l’opinion et au préjugé. Bien loin de juger par lui-même, l’homme civil n’a plus qu’une préoccupation, celle de se conformer à l’opinion des autres. Au sens strict du terme, l’état civil est synonyme d’aliénation : c’est du regard des autres, ce ferment de corruption, que l’individu tire le sentiment de sa propre existence.

C’est pourquoi le passage de l’état de nature à l’état civil se solde par la perte de la liberté. Ce passage de l’état naturel à l’état social n’était pas inéluctable, mais il est irréversible. Contrairement à ce qu’on dit parfois, il n’y a aucune nostalgie d’un âge d’or perdu chez Rousseau. Il sait bien que la culture a enveloppé la nature et que cette transformation a arraché l’humanité à l’animalité. En revanche, la perte de la liberté qui est la conséquence de l’état social n’est pas inéluctable. Si cette perte était définitive, ce serait une condamnation sans appel de la société civile. Mais société et liberté ne s’excluent pas irrémédiablement l’une l’autre. L’œuvre politique de Rousseau montre au contraire que l’homme, par des institutions appropriées, peut gagner l’équivalent de ce qu’il perd en quittant l’état de nature. Il peut s’unir à ses semblables sans faire le sacrifice de sa liberté, puisqu’il peut trouver dans la société l’équivalent civil de sa liberté native.

Le règne de la loi

Le problème posé par le Contrat social est précisément d’instituer l’autorité politique sans que cette institution se fasse au préjudice de la liberté humaine. L’homme devenu citoyen doit rester « aussi libre qu’auparavant », dit Rousseau. Est-ce possible ? Oui, « si chacun fait par le pacte social l’échange de sa liberté naturelle contre la liberté civile et la liberté morale » (Contrat social, I, 8). Or ces deux formes de liberté sont forgées par l’éducation et la culture, ce sont des libertés reconquises à travers une forme de soumission. Pour Rousseau, la liberté n’est pas le caprice : elle n’est pas une fonction du désir, mais un effet de la loi, elle est exigence et non pas jouissance. Si la philosophie de Rousseau déplaît aux bourgeois, c’est parce qu’elle n’est pas libérale : la seule liberté qui nous soit accessible est celle du citoyen, et non de l’individu. Elle passe par la soumission à la loi commune, et non à l’intérêt privé. La liberté est une conquête de l’homme sur lui-même : elle met en œuvre ses plus nobles facultés et l’élève à la vertu.

Mais comment peut-on rester libre en obéissant à la volonté générale ? Ce n’est pas seulement parce qu’il s’agit d’une soumission volontaire ou consentie. « Tout homme étant né libre est maître de lui-même, nul ne peut sous quelque prétexte que ce puisse être, l’assujettir sans son aveu ». C’est aussi – et surtout – parce que l’obéissance à la volonté générale garantit le citoyen de toute dépendance particulière. La loi libère le faible de la domination du puissant, elle interdit toute sujétion de l’homme par l’homme. « La liberté consiste moins à faire sa volonté qu’à n’être pas soumis à celle d’autrui ». Dans l’état civil légitime, le citoyen « n’obéit qu’aux lois, et c’est par la force des lois qu’il n’obéit pas aux hommes ». Obéir à un homme, c’est avoir un maître, tandis qu’en obéissant à la volonté générale on se soumet à une autorité impersonnelle qui ne saurait supprimer la liberté.

Mais ne confondons pas le fait et le droit. « Dans les faits, les lois sont toujours utiles à ceux qui possèdent et nuisibles à ceux qui n’ont rien », rappelle Rousseau. L’histoire enseigne que les lois sont faites par les riches. Malédiction de l’état social, cette inégalité est-elle définitive ? Non, puisque, dans le Contrat social, Rousseau indique les conditions sous lesquelles la loi est vraiment la loi, c’est-à-dire l’expression de la volonté générale. La loi ainsi entendue est un idéal, bien entendu, dont les lois existantes sont des parodies grotesques. Mais la philosophie politique de Rousseau n’aurait aucun sens si elle n’envisageait la possibilité d’une autre société. Dans l’état civil légitime – qui reste à construire – la loi n’est plus l’instrument du riche : elle émane du peuple, elle incarne l’intérêt commun. En obéissant à la volonté générale, le citoyen n’obéit qu’à lui-même. Car la volonté générale n’est pas pour lui une volonté étrangère, mais sa propre volonté, sinon comme homme du moins comme citoyen, c’est-à-dire comme partie d’un tout. « La volonté constante de tous les membres de l’Etat est la volonté générale, c’est par elle qu’ils sont citoyens et libres » (Contrat social, IV, 2).

La loi du peuple

Mais pour que la loi soit une vraie loi, c’est-à-dire l’expression de l’intérêt commun, que faut-il faire ? La réponse de Rousseau est simple : il faut que le peuple fasse la loi. « La souveraineté ne peut être représentée, par la même raison qu’elle ne peut être aliénée, elle consiste essentiellement dans la volonté générale, et la volonté ne se représente point (..) Les députés du peuple ne sont donc ni ne peuvent être ses représentants, ils ne sont que ses commissaires ; ils ne peuvent rien conclure définitivement. Toute loi que le peuple en personne n’a pas ratifiée est nulle ; ce n’est point une loi. Le peuple anglais pense être libre, il se trompe fort ; il ne l’est que durant l’élection des membres du parlement : sitôt qu’ils sont élus, il est esclave, il n’est rien. Dans les courts moments de sa liberté, l’usage qu’il en fait mérite bien qu’il la perde. » (Contrat social, III, 15). La volonté générale est l’exercice même de la souveraineté, et c’est ce qui en interdit la représentation. Car que signifierait en réalité « représenter » la volonté ? Ce serait admettre que quelqu’un pourrait vouloir pour un autre. Or c’est philosophiquement impossible : la volonté est ce qui en tout homme n’appartient qu’à lui, elle est la manifestation irréductible de sa liberté. « Le principe de toute action est dans la volonté d’un être libre, on ne saurait remonter au-delà » (Emile, IV).

Le raisonnement est imparable : la souveraineté étant une volonté, et la volonté étant par essence irreprésentable, la souveraineté ne saurait légitimement être représentée. Soit le peuple veut, soit il ne veut pas, mais il n’y a pas de demi-mesure. Si des représentants pouvaient s’exprimer en son nom, cette représentation déformerait la volonté populaire. Elle introduirait des nuances qui en altéreraient la pureté, conformément à tel ou tel intérêt particulier. En réalité, la volonté des représentants se substituerait à celle des représentés. Mais si la souveraineté est irreprésentable, c’est aussi parce que la volonté est générale. Parce qu’elle est une volonté générale, la souveraineté dit la loi, mais ne l’applique pas. Pur vouloir, la volonté générale ne se délègue pas. Seul le pouvoir exécutif, chargé de l’exécution des lois, se délègue, car il détermine les conditions d’application de la loi aux cas particuliers.

C’est pourquoi les « députés du peuple », autrement dit ses représentants, ne peuvent être que « ses commissaires », des exécutants investis d’une mission strictement définie. « Ils ne peuvent rien conclure définitivement. Toute loi que le peuple en personne n’a pas ratifiée est nulle ; ce n’est point une loi ». Seul le peuple est souverain, puisque la volonté générale est celle de tous les citoyens visant l’intérêt commun. Les représentants ne sauraient se substituer au peuple dans l’exercice d’une souveraineté dont il est le détenteur légitime. Mais s’il est exclu qu’ils aient le dernier mot, Rousseau suggère néanmoins qu’ils puissent participer à l’élaboration de la loi. Il ne dit pas, en effet, que toute loi que le peuple n’a pas votée est nulle. Il emploie au contraire le terme de « ratification » pour désigner l’acte souverain par lequel le peuple approuve une proposition de loi. Cette ratification, toutefois, est absolument requise. Une loi que le peuple entier n’a pas approuvée explicitement ne mérite pas ce nom. Toute législation sur laquelle chaque citoyen ne s’est pas personnellement prononcé est illégitime. Traduisons : une loi qui n’a pas été approuvée par référendum ne vaut rien.

Ce que Poutine n’est pas

Diaboliser à tort le leader de la Russie rend la nouvelle guerre froide encore plus dangereuse.

par Stephen F. Cohen (*)

20 septembre 2018

Source : http://lesakerfrancophone.fr/ce-que-poutine-nest-pas

Source originaire : The Nation

Traduit par jj, relu par Diane pour le Saker Francophone

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Depuis une bonne dizaine d’années, l’attitude des USA à l’égard de la Russie a été dominée et empoisonnée par le spectre du méchant Poutine. De tous les politiciens américains d’envergure, Henry Kissinger a eu le mérite de mettre en garde contre cette image très déformée de celui qui dirige la Russie depuis l’an 2000 : « La diabolisation de Vladimir Poutine ne constitue pas une politique. Elle n’est qu’un alibi pour justifier une absence de politique. »

Mais Kissinger se trompait lui aussi. Washington a mis en œuvre de nombreuses politiques fortement imprégnées par la diabolisation de Poutine – un dénigrement de la personne qui va bien au-delà de tout ce qui a été pratiqué à l’égard des derniers dirigeants de la Russie soviétique. Ces politiques vont des critiques croissantes du début des années 2000 aux guerres par procuration qui ont eu pour théâtre la Géorgie, l’Ukraine, la Syrie, pour inclure finalement, dans notre pays, les allégations portant sur l’affaire du Russiagate. En fait, les maîtres de notre politique ont adopté l’ancienne formule du défunt sénateur John McCain, comme élément central d’une nouvelle guerre froide, qui est encore plus dangereuse que l’ancienne : « Apparatchik du KGB, Poutine est une réincarnation de l’impérialisme russe… Son univers est brutal et cynique… Nous devons empêcher que la noirceur du monde de Monsieur Poutine ne s’étende à une plus grande partie du monde. »

« Poutine est un méchant, et il n’a en tête que de faire le mal.» – Sénateur John McCain

« [Poutine] a été un agent du KGB. Par définition, il n’a pas d’âme. » « Si cela vous rappelle des souvenirs, c’est ce que Hitler a fait dans les années 1930 », [allusion au fait d’accorder la nationalité russe à des citoyens de pays limitrophes d’origine russe, NdT] – Hillary Clinton, candidate à l’élection présidentielle de 2016

 

Dans cette entreprise de diabolisation, les médias de grande diffusion ont joué un rôle diffamateur essentiel. Loin d’être un cas atypique, un éditorialiste du Washington Post a pu ainsi écrire : « Poutine aime faire rouler les têtes… Le règne de la peur est de nature soviétique, mais cette fois il n’y a pas d’idéologie – seulement un mélange de glorification personnelle, de xénophobie, d’homophobie et d’anti-américanisme primaire. » Des publications et des auteurs renommés en viennent maintenant de façon routinière à s’abaisser eux-mêmes à aller plus loin dans le dénigrement en usant de formules telles que « les muscles avachis » du « petit ogre gris nommé Vladimir Poutine ». On peut donner des centaines d’exemples de la sorte tout au long des années. Dénigrer le dirigeant de la Russie est devenu un canon de la bien-pensance étasunienne dans le discours de la nouvelle Guerre froide.

Comme toute institution, la diabolisation de Poutine a aussi sa propre histoire. Lorsqu’il est apparu pour la première fois sur la scène mondiale au tournant de l’an 2000 comme le successeur désigné par Boris Eltsine, Poutine a été salué par les principaux représentants de l’establishment politico-médiatique des États-Unis. Le correspondant en chef du New York Times à Moscou et d’autres enquêteurs ont écrit que le nouveau dirigeant de la Russie manifestait un « vif engagement à vouloir construire une démocratie forte ». Deux ans plus tard, le Président George W. Bush faisait l’éloge de sa rencontre au sommet avec Poutine et du « début d’une relation très constructive ». Mais le discours favorable à Poutine a bientôt cédé la place à un dénigrement incessant. En 2004, l’éditorialiste du Times, Nicholas Kristof a donné sans le vouloir une explication à ce retournement, même si elle n’est que partielle.

Kristof s’est plaint amèrement d’avoir été « embobiné par M. Poutine. Celui-ci n’est pas une version sobre de Boris Eltsine ». En 2006, un rédacteur du Wall Street Journal, exprimant la nouvelle opinion de l’establishment, déclare « qu’il est temps de penser à la Russie de Vladimir Poutine comme à l’ennemie des États-Unis ». La suite est entrée dans l’histoire.

Quelle a été en réalité la personnalité de Poutine, pendant ses nombreuses années passées au pouvoir ? Nous pouvons laisser aux futurs historiens le soin de répondre à cette vaste et complexe question, lorsque toute la documentation nécessaire à une étude biographique complète – mémoires, archives et autres documents – sera disponible. Les lecteurs seront peut-être surpris d’apprendre que les historiens, les politologues et les journalistes de Russie en débattent publiquement et affichent des opinions très divergentes sur « les plus et les moins » de la politique de Poutine. (Personnellement, je me situe quelque part au milieu.)

En Amérique et ailleurs en Occident, toutefois, seuls les points jugés négatifs sont pris en considération dans le dénigrement exacerbé – une sorte d’anti-culte – de Poutine. Très souvent, ces appréciations ne s’appuient sur aucune information substantielle et sont basées sur des sources très sélectives ou non vérifiées, quand elles ne sont pas motivées par des griefs politiques, notamment ceux émanant de plusieurs oligarques de l’ère Eltsine et de leurs agents à l’Ouest.

En identifiant et en examinant, même rapidement, ce qui figure en première ligne des points négatifs qui sous-tendent la diabolisation de Poutine, nous pouvons au moins comprendre ce qu’il n’est pas.

Poutine n’est pas l’homme qui, après son arrivée au pouvoir en 2000, aurait « dé-démocratisé » le régime démocratique russe établi par Boris Eltsine dans les années 1990 et qui aurait restauré un système apparenté  au « totalitarisme » soviétique. La démocratisation a commencé et s’est développée en Russie soviétique sous l’égide de son dernier dirigeant, Mikhaïl Gorbatchev, dans les années 1987 à 1991.

À plusieurs reprises, Eltsine a porté des coups sérieux à cette expérience historique de la démocratie russe, coups qui lui ont peut-être été fatals. Au nombre de ceux-ci, le recours à des tanks en octobre 1993, pour détruire le parlement russe librement élu et avec lui l’ensemble de l’ordre constitutionnel par lequel Eltsine était devenu président. Les deux guerres sanglantes contre la minuscule province sécessionniste de Tchétchénie. La possibilité donnée à un petit groupe d’oligarques liés au Kremlin de faire une razzia sur les plus grandes richesses du pays et d’avoir entraîné ainsi les deux tiers de la population dans la pauvreté et la misère, y compris les classes moyennes de la période soviétique, à la fois nombreuses et bien éduquées. Le trucage de sa propre élection en 1996. Et la promulgation d’une Constitution « super présidentielle », au détriment des pouvoirs législatif et judiciaire, mais au bénéfice de son successeur. Poutine a peut-être poursuivi ce processus de déconstruction de la démocratie entamé dans les années 1990 sous Eltsine, mais ce n’est pas lui qui l’a lancé.

Il n’est pas vrai non plus que Poutine se soit érigé en tsar ou en « autocrate » façon soviétique, pour devenir un despote doté d’un pouvoir absolu lui permettant de dicter sa volonté en politique.  Le dernier dirigeant du Kremlin doté de ce genre de pouvoir a été Staline, disparu en 1953, et avec lui vingt ans de terreur de masse. En raison d’une routinisation bureaucratique toujours plus forte du système politico-administratif, chacun des dirigeants soviétiques qui lui ont succédé s’est retrouvé avec encore moins de pouvoir personnel que son prédécesseur. Poutine peut avoir renversé la tendance, mais s’il était vraiment cet autocrate « impitoyable et cruel » – ou encore le « pire des dictateurs de la planète » – on n’aurait pas vu à plusieurs reprises des dizaines de milliers de protestataires manifester dans les rues de Moscou, quelquefois avec une autorisation officielle. Ni vu à la télévision d’État leurs protestations (et dans certains cas, leur arrestation).

Les politologues s’accordent en général pour dire que Poutine reste un dirigeant « autoritaire, version soft » à la tête d’un système qui a des composantes à la fois autoritaires et démocratiques héritées du passé. Ils ne s’entendent pas sur la manière de définir, préciser et faire la part de ces différents éléments, mais pourraient certainement tomber d’accord avec cette brève notice mise en ligne sur Facebook le 7 septembre 2018 par l’éminent diplomate et universitaire Jack Matlock : « Poutine … n’est pas le dictateur absolu que certains ont voulu faire de lui. Son pouvoir semble être basé sur un équilibre entre divers réseaux d’intérêt, certains d’entre eux ayant encore un caractère criminel. (Dans les années 1990, la plupart des réseaux étaient de nature criminelle et personne n’en avait le contrôle.) Par conséquent, il ne peut pas admettre publiquement que [des actes criminels] puissent être commis sans son approbation, car ce serait avouer qu’il n’est pas complètement maître de la situation ».

Poutine n’est pas ce maître du Kremlin qui « vénère Staline » et dont la « Russie serait l’ombre damnée de l’Union soviétique de Staline ». Ces affirmations sont tellement tirées par les cheveux et témoignent d’une telle méconnaissance du régime de terreur stalinien, de Poutine et de la Russie actuelle, qu’elles se passent de commentaires. La Russie de Staline a été plus loin dans le déni de liberté que tout ce qu’on peut imaginer. Dans la Russie d’aujourd’hui, en dehors de certaines libertés politiques, la plupart des citoyens sont plus libres de vivre, d’étudier, d’écrire, de s’exprimer et de voyager qu’ils ne l’ont jamais été. (Lorsque des dénigreurs professionnels comme David Kramer évoquent une « situation des droits de l’homme catastrophique dans la Russie de Poutine », ils devraient se poser la question : en comparant avec quelle période de l’histoire russe ou avec quelle autre région du monde aujourd’hui ?)

Sans aucun doute, Poutine a conscience que des millions de Russes ont souvent des sentiments pro-staliniens, qu’ils expriment ouvertement. Néanmoins, son rôle dans les controverses qui continuent d’avoir cours sur la réputation du despote historique, a été, d’une façon inégalée, celui d’un dirigeant anti-stalinien. En bref, si Poutine vénérait la mémoire de Staline, comment expliquer que grâce à son soutien personnel deux mémoriaux dédiés aux millions de victimes du tyran ont pris place dans le centre de Moscou (l’excellent musée d’État de l’histoire du goulag et le très évocateur « Mur du chagrin »). Ce dernier a été proposé pour la première fois en 1961 par le maître du Kremlin d’alors, Nikita Krouchtchev. Il n’a pu être réalisé sous aucun de ses successeurs avant Poutine en 2017.

Poutine n’est pas non plus l’homme à l’origine du système économique kleptocrate de la Russie post-soviétique, qui se caractérise par une corruption liée à l’oligarchie et à d’autres formes largement répandues. Ce phénomène a aussi pris naissance du temps d’Eltsine pendant les plans de privatisation  thérapie de choc des années 1990, à l’époque où les « escrocs et les voleurs », que l’opposition actuelle continue de dénoncer, sont réellement apparus.

Poutine a adopté tout un nombre de politiques « anti-corruption » au cours des ans. On peut légitimement se poser la question de savoir dans quelle mesure elles ont été couronnées de succès. Tout comme celle de savoir jusqu’où il est parvenu à limiter le pouvoir des oligarques du cercle d’Eltsine et du sien propre, et dans quelle mesure ces politiques étaient sincèrement motivées. Mais de qualifier Poutine de « kleptocrate » manque de fondement et n’est guère plus qu’une forme de diabolisation.

Une récente étude académique montre par exemple que bien qu’on les dise corrompus, Poutine et « l’équipe de technocrates libéraux sur lesquels il s’appuie ont aussi géré avec savoir faire les fortunes économiques de la Russie ». Un ancien directeur du FMI va même plus loin, en concluant que l’équipe actuelle d’économistes ne « tolère pas la corruption » et que « la Russie se range maintenant à la 35e place sur 190 dans le classement de la Banque mondiale sur les pratiques d’affaires. En 2010, elle était au 124e rang ».

Si l’on se place sur un plan humain, lorsque Poutine a accédé au pouvoir en 2000, environ 75% des Russes vivaient dans la pauvreté. La plupart d’entre eux avaient même perdu les modestes acquis de l’ère soviétique, que ce soient leurs économies accumulées une vie durant ; leur couverture santé entre autres prestations sociales, ou encore un réel salaire, une retraite, un emploi et pour les hommes une espérance de vie qui était tombée bien en dessous de 60 ans. En l’espace de quelques années, le « kleptocrate » Poutine a pu mobiliser une fortune suffisante pour mettre un terme à ces catastrophes humaines et rétablir la situation en investissant des milliards de dollars dans des fonds « jours de pluie » destinés à protéger la nation contre le retour de temps plus durs. Nous pouvons émettre le jugement que l’on voudra sur cette prouesse historique, mais c’est la raison pour laquelle les Russes sont nombreux à appeler Poutine « Vladimir le Sauveur ».

Ce qui nous amène à l’accusation la plus grave portée contre lui : Poutine, formé à devenir un « gangster du KGB », donne régulièrement l’ordre de tuer des journalistes et des ennemis personnels, comme peut le faire un « parrain de la mafia d’État ». C’est probablement la façon la plus facile de le diaboliser, parce qu’il n’existe toujours aucune preuve réelle, ni même aucune espèce de logique, derrière cette accusation. Et pourtant, on la retrouve partout : les chroniqueurs et éditorialistes du Times – et bien d’autres avec eux – qualifient Poutine de « gangster » et ses politiques de « brutales », en usant quelquefois de la double qualification de « voyou autocratique ». Cette formule revient si souvent qu’elle semble avoir été spécifiée dans quelque manuel à usage interne. Il ne faut pas s’étonner par conséquent que tant de politiciens l’utilisent couramment, comme récemment le sénateur Ben Sasse : « Nous devrions dire au peuple américain et au monde entier que nous savons que Poutine est un gangster. Cet ancien agent du KGB est un assassin. »

Peu de dirigeants dans le monde moderne ont été autant dénigrés et de façon aussi permanente. En réalité, Sasse ignore tout du sujet. Comme d’autres avec lui, il s’est imprégné de ce qui ressort des pages des médias influents, qui ont jeté l’opprobre sur Poutine, en escamotant le petit « mais » absolutoire, lorsqu’il s’agit de donner des preuves évidentes de culpabilité. Voici encore un autre chroniqueur du Times : « Je réalise que ce fait n’est pas avéré et est loin de constituer une preuve. Mais c’est un parmi de nombreux éléments autorisant le soupçon. » C’est devenu de la sorte une « manière de penser » parmi les journalistes, lorsqu’il est fait allusion à Poutine. Contrairement à d’autres dirigeants d’envergure mondiale qui ont fait une carrière plus ou moins importante dans le renseignement, les années où Poutine a été officier du renseignement dans ce qui était alors l’Allemagne de l’Est, ont eu un caractère clairement formateur. De nombreuses années plus tard, à l’âge de 65 ans, il en parle encore avec fierté. Cette expérience a pu lui apporter d’autres bénéfices, mais elle a fait de Poutine un Russe européanisé, qui parle couramment l’allemand et un dirigeant politique qui fait preuve d’une capacité remarquable à retenir et analyser froidement une masse énorme d’informations. (Il faut lire ou regarder l’une ou l’autre de ses longues interviews.) Voilà qui n’est pas un mauvais atout pour un dirigeant, dans nos temps lourds de menaces.

De plus, aucun biographe sérieux ne traiterait une seule période de sa vie comme étant déterminante dans une longue carrière publique, ainsi que le font les détracteurs de Poutine. Pourquoi ne pas aborder aussi la période qui a suivi son départ du KGB en 1991, lorsqu’il a été l’assistant du maire de Saint-Pétersbourg, qui était alors considéré comme l’un des deux ou trois dirigeants les plus démocratiques de Russie ? Ou les années qui ont suivi immédiatement à Moscou, où il a été un témoin direct de toute l’ampleur de la corruption de l’ère Eltsine ? Ou plus tard, lorsqu’il est devenu président, à un âge relativement jeune ?

Quant à la qualification d’« assassin » de journalistes et d’autres « ennemis », la liste des Russes qui sont morts au pays ou à l’étranger, pour des causes troubles ou naturelles, s’est enrichie de dizaines de victimes, qui toutes ont été portées sur le compte de Poutine. Dans notre vénérable tradition, le fardeau de la preuve revient à l’accusation. Les accusateurs de Poutine n’ont produit aucune preuve, seulement des suppositions, des insinuations et des déclarations de Poutine mal traduites sur le sort des « traîtres ». Les deux cas qui ont clairement établi cette pratique diffamatoire sont ceux de la journaliste d’enquête Anna Politkovskaïa, qui a été abattue à Moscou en 2006, et d’Alexandre Litvinenko, un ancien transfuge du KGB au passé trouble, lié à des oligarques dépités de l’ère de Boris Eltsine, qui a succombé à un empoisonnement par radiations à Londres, en 2006 également.

Il n’y a pas le moindre élément de preuve fondée qui mette en cause Poutine dans l’un et l’autre cas. L’éditeur du journal de Politkovskaïa, la très indépendante Novaya Gazeta, estime toujours que l’assassinat a été commandé par des dirigeants tchétchènes, sur lesquels la journaliste était en train d’enquêter à propos d’atteintes aux droits de l’homme. En ce qui concerne Litvinenko, malgré les affirmations délirantes des médias et un procès bidon suggérant que Poutine était « probablement » responsable, il n’existe toujours aucune preuve définitive permettant de déterminer si l’empoisonnement de Litvinenko était intentionnel ou accidentel. La même indigence de preuves s’applique à de nombreux autres cas, et en particulier au meurtre du politicien d’opposition Boris Nemtsov, qui a été abattu en 2015 « alors qu’il était en vue [distante] du Kremlin ».

Au sujet des journalistes russes, il existe toutefois une statistique frappante, que l’on ignore. Selon le Comité américain de protection des journalistes, jusqu’en 2012, 77 journalistes ont été assassinés, dont 41 pendant les années Eltsine, 36 pendant le règne de Poutine. Ces chiffres donnent fortement à penser que c’est le système économique post-soviétique encore partiellement corrompu qui a été à l’origine de tant d’assassinats de journalistes à partir de 1991, la plupart d’entre eux étant des journalistes d’enquête. L’épouse d’un de ces journalistes, victime probable d’un empoisonnement, arrive à la conclusion suivante : « De nombreux observateurs occidentaux imputent ces crimes à Poutine. Mais la cause en est plus probablement le système complice de couverture mutuelle et de culture de l’impunité qui s’est mis en place avant Poutine, à la fin des années 1990. »

Plus récemment, on a vu apparaître encore une nouvelle allégation : Poutine serait un fasciste et un suprématiste blanc. L’accusation émane en grande partie, semble-t-il, de personnes qui souhaitent détourner l’attention du rôle joué par les néo-nazis en Ukraine, laquelle est soutenue par les États-Unis. Sans nul doute, Poutine y voit une calomnie, et même si on reste à la surface des choses, c’est au mieux une affirmation totalement infondée. Sinon, comment expliquer les avertissements solennels lancés par le Sénateur Ron Wyden le 1er novembre 2017 lors d’une audition, où il a dénoncé « la direction fasciste actuelle de Russie » ? Récemment, un jeune universitaire a mis en pièces une version quasiment insoutenable de cette thèse qui était défendue par un professeur de Yale. Mon approche rejoint la sienne, même si elle est différente.

Quelles que soient les fautes imputables à Poutine, l’accuser de « fascisme » est une absurdité. Rien dans les déclarations qu’il a faites au cours de ces vingt dernières années au pouvoir ne s’apparente à une forme de fascisme, régime dont l’essence tient dans un culte du sang basé sur une prétendue supériorité d’une ethnie sur toutes les autres. En tant que chef d’un vaste État multiethnique – réunissant de multiples groupes différents avec une très large palette de couleurs de peau – Poutine ne pourrait tenir de tels propos ou prendre des décisions allant dans ce sens sans commettre un suicide politique. Raison pour laquelle il invoque inlassablement une harmonie  dans laquelle « notre nation multi-ethnique toute entière » vit avec « sa culture multi-ethnique », comme il l’a encore déclaré dans son discours d’investiture de 2018.

Bien sûr, la Russie a ses penseurs et ses activistes, tenants d’un suprématisme fasciste blanc, bien que nombre d’entre eux soient en prison. Mais un mouvement de masse fasciste est difficilement concevable dans un pays où tant de millions de victimes sont morts dans la guerre contre l’Allemagne nazie, une guerre qui a affecté Poutine directement et a clairement laissé sur lui une empreinte déterminante. Bien qu’il soit né après la guerre, sa mère et son père ont de justesse survécu à des blessures et à la maladie, tandis que son frère aîné est mort dans le long siège allemand de Leningrad, où plusieurs de ses oncles ont laissé leur vie. Seules des personnes qui n’ont jamais enduré une telle expérience, et qui sont incapables de s’en faire une idée, peuvent imaginer un Poutine fasciste.

Il y encore un autre fait significatif, facile à comprendre. Il n’y a pas la moindre trace d’anti-sémitisme chez Poutine. Un point que l’on relève rarement ici (aux États-Unis), mais qui est largement publié tant en Russie qu’en Israël : la condition des Juifs de Russie est meilleure sous Poutine qu’elle ne l’a jamais été dans la longue histoire de ce pays.

Finalement, tout au moins à ce jour, il y a l’allégation à tiroirs qui discrédite Poutine en tant que maître de la politique étrangère et selon laquelle il se montrerait excessivement « agressif » à l’égard de l’étranger. Dans le meilleur des cas, il s’agit d’une affirmation très subjective et borgne. Dans le pire des cas, elle justifie ce que même un ministre allemand des affaires étrangères a qualifié d’attitude belliqueuse de l’Occident à l’égard de la Russie.

Dans les trois cas qui sont le plus souvent donnés comme exemple d’ « agression » venues de Poutine, les faits, que j’ai moi-même mis en évidence en même temps que beaucoup d’autres auteurs, pointent en direction d’initiatives menées par les USA. Il s’agit en premier lieu de l’expansion de l’alliance militaire de l’OTAN entamée à la fin des années 1990 et qui va de l’Allemagne jusqu’aux frontières de la Russie aujourd’hui. Il y a ensuite la guerre par procuration entre les États-Unis et la Russie en Géorgie en 2008. Ce conflit a été provoqué par le président géorgien qui, avec l’appui des États-Unis, avait été encouragé à demander son admission dans l’OTAN. Il y a enfin l’intervention militaire de Poutine en Syrie en 2015, qui a été lancée sur la base de prémisses valables. De deux choses l’une : soit c’était le Président syrien qui avait pied à Damas, soit État Islamique, l’organisation terroriste. Il faut citer aussi le refus du Président Obama de se joindre à la Russie dans une alliance contre Daesh. Finalement, Poutine est souvent considéré en Russie comme un chef réagissant avec retard en politique étrangère, et comme n’étant pas suffisamment agressif.

L’axiome du Poutine agressif en renferme deux autres. L’un veut que Poutine soit un chef néo-soviétique qui cherche à restaurer l’Union soviétique au détriment des voisins de la Russie. Jusqu’à l’obsession, on l’a souvent cité à tort pour avoir déclaré en 2005 : « La débâcle de l’Union soviétique a été la plus grande catastrophe géopolitique du XXe siècle » en la rangeant apparemment au-dessus des deux guerres mondiales. Ce qu’il a voulu dire en fait était qu’il s’agissait « d’une catastrophe géopolitique majeure du XXe siècle », comme cela a été le cas pour la plupart des Russes.

Bien qu’il soit souvent critique à l’égard du système soviétique et de ses deux chefs fondateurs, Lénine et Staline, Poutine, comme nombre de ses contemporains, reste naturellement en partie une personne soviétique. Mais ce qu’il a dit en 2010 reflète son véritable sentiment et celui de beaucoup d’autres Russes : « Ceux qui ne regrettent pas la débâcle de l’Union soviétique n’ont pas de cœur, et ceux qui la regrettent n’ont pas de cervelle ».

L’autre axiome subsidiaire fallacieux veut que Poutine ait toujours été « anti-occidental », plus précisément « anti-américain » et ait toujours vu les États-Unis avec un regard « d’une ardente suspicion ». Une simple lecture de ses années au pouvoir donne la preuve du contraire. Russe occidentalisé, Poutine a accédé à la présidence en 2000 dans la tradition de Gorbatchev et d’Eltsine qui était encore dominante à l’époque, dans l’espoir d’une « amitié et d’un partenariat stratégique » avec les États-Unis. De là, son assistance massive, à la suite de l’attentat du 11 septembre, à la guerre américaine en Afghanistan. De là aussi, jusqu’à ce qu’il soit amené à croire que la Russie ne peut pas être traitée d’égal à égal, son entière participation aux clubs des principaux dirigeants américano-européens.

Compte tenu de tout ce qui s’est passé au cours des presque deux dernières décennies – et en particulier de la perception que Poutine et les autres dirigeants russes ont eu de ces événements – il serait étonnant si sa manière de voir l’Occident, et particulièrement l’Amérique, n’ait pas changé. Comme il l’a fait remarquer en 2018, « Nous tous évoluons ». Quelques années plus tôt, Poutine a admis de façon remarquable qu’à l’origine il avait eu des illusions en matière de politique étrangère, sans préciser lesquelles. Peut-être entendait-il ce qu’il avait déclaré fin 2017 : « Notre plus grande erreur dans nos relations avec l’Occident est que nous lui avons trop fait confiance. Et votre erreur a été de prendre cette confiance pour de la faiblesse et d’en abuser. »

Si ma réfutation des axiomes de la diabolisation de Poutine est juste, quelles conclusions en tirer ? Certainement, pas une apologie de Poutine. À la question « Qui est Poutine ? » les Russes aiment à répondre « Laissons l’histoire juger », mais compte tenu des périls de la nouvelle guerre froide, nous ne pouvons pas attendre. Nous pouvons au moins commencer par  quelques vérités historiques. En 2000, un homme jeune et de peu d’expérience a accédé à la tête d’un vaste État qui s’était désintégré de façon fulgurante à deux reprises, victime d’un « effondrement » – une fois en 1917 et de nouveau en 1991 – avec des conséquences désastreuses pour son peuple. Et dans les deux cas, il avait perdu sa souveraineté et par là sa sécurité de façon fondamentale.

Il y a eu des thèmes récurrents dans le discours et les actes de Poutine. C’est par là que commence le travail de compréhension. Personne ne peut douter qu’il est déjà l’« homme d’État » le plus conséquent du XXIe siècle, bien que ce terme soit rarement, voire jamais, utilisé pour le désigner aux États-Unis. Et qu’entend-on par « conséquent » ? Même si parmi les points négatifs qui ont été détaillés plus haut, on exclut ceux qui sont fallacieux, une évaluation équilibrée doit inclure ceux qui sont justifiés.

Par exemple, au plan national, était-il nécessaire de renforcer et développer la « verticale » du pouvoir du Kremlin dans l’ensemble du pays pour permettre à la Russie de se reconstituer ? N’aurait-il pas fallu accorder une égale importance à l’expérience historique de la démocratie ? Sur le plan international, n’y avait-il pas d’autres alternatives à l’annexion de la Crimée, même en tenant compte des menaces telles qu’elles ont été perçues (par la Russie)? Et la politique de Poutine n’a-t-elle en rien contribué à réveiller les craintes des petits États d’Europe de l’Est, qui pendant des siècles se voient les victimes de la Russie? Telles sont les questions qui peuvent aussi dégager des points négatifs en regard des points positifs de Poutine.

Quelle que soit son approche, toute personne qui entreprend une évaluation équilibrée devrait, pour paraphraser Spinoza, le faire ni pour dénigrer, ni pour moquer, ni pour haïr, mais pour comprendre.

 

Stephen F. Cohen, professeur émérite d’études des politiques russes à l’Université de New York et à l’Université de Princeton, et John Batchelor poursuivent leurs discussions sur la nouvelle guerre froide entre les États-Unis et la Russie. (Les contributions précédentes, maintenant dans leur cinquième année, sont sur The Nation)

 

Le lecteur trouvera une bio-bibliographie intéressante de Stephen F. Cohen dans la notice que lui consacre Wikipedia :

https://fr.wikipedia.org/wiki/Stephen_F._Cohen

Ivo Rens