Commémoration de vingtième anniversaire de la guerre de l’OTAN contre la République fédérale de Yougoslavie

Curieusement baptisée “Opération Force alliée”, la guerre de l’OTAN contre la République fédérale de Yougoslavie, certes en voie de dislocation, a duré 78 jours, du 23 mars au 10 juin 1999.

Décidée à la suite de l’échec des pourparlers entre les indépendantistes kosovars et la Yougoslavie, cette guerre se traduisit par le bombardement de la Serbie, principalement par les forces aériennes des EEUU, mais avec la participation active de la plupart des Etats membres de l’OTAN, à commencer par la Grande-Bretagne, la France, l’Italie, l’Espagne, le Canada, la Turquie, la Belgique, les Pays-Bas, le Danemark ainsi que l’Allemagne dont ce fut la première opération militaire à l’étranger depuis la IIe Guerre mondiale.

Pour les juristes indépendants, il ne fait guère de doute que cette guerre constitue une violation flagrante de la Charte des Nations unies, du droit international et même du ius in bello, car y furent utilisées des bombes à uranium appauvri qui continuent, vingt ans après, de causer souffrances et morts.

Cette guerre déboucha sur la proclamation de l’indépendance du Kossovo reconnue par un grand nombre d’Etats mais contestée par beaucoup d’autres. On en ignore souvent une autre conséquence, à savoir l’implantation au Kossovo par les EEUU d’une base militaire gigantesque puisqu’elle occupe une superficie de 3,865 km2, soit nettement plus que celle du Grand duché de Luxembourg (2’586 km2).

Pour commémorer ce vingtième anniversaire d’une guerre qui fut la première d’une série d’entreprises similaires déclenchées ailleurs dans le monde par le EEUU, une Conférence internationale pacifiste intitulée “Ne jamais oublier : favoriser la paix et la prospérité au lieu de la guerre et la pauvreté”, s’est tenue à Belgrade sous la présidence de Zivadin Jovanovic qui fut ministre des affaires étrangères de Yougoslavie de 1998 à 2000. Cette conférence rassembla plus de deux cents personnalités issues d’une trentaine de pays.

Le journal suisse Horizons et débats consacre, dans son numéro du 15 avril 2019, plusieurs article à cette manifestation et à cet anniversaire. Nous en reproduisons trois ci-après.

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Editorial

par Erika Vögeli

Source : Horizons et débats, Zurich, 15 avril 2019-04-18https://www.zeit-fragen.ch/fr/editions/2019/n-9-15-avril-2019/editorial.html

 

«Horizons et débats» a toujours condamné la guerre de l’OTAN dans les Balkans – comme toutes les autres guerres avant et après 1999 – et a constamment remis en question les reportages présentés dans les médias. Les conflits doivent être traités à la table de négociation, toute solution doit respecter tant le droit international et le droit des peuples à l’autodétermination ancré dans les pactes internationaux que les droits de l’homme des populations concernées. Concernant la vie de tous les habitants de cette seule et unique planète sur laquelle nous et les générations futures veulent vivre, nous avons toujours eu le souci d’attirer l’attention sur les crimes de guerre commis dans toutes ces guerres à l’aide d’armes qui, outre les dévastations immédiates, détruisent ou compromettent à long terme la vie des personnes touchées et leurs moyens de subsistance.
La devise de la conférence pour la 20e commémoration de la guerre d’agression de l’OTAN contre la République fédérale de Yougoslavie, «Agression de l’OTAN: ne jamais oublier», est en ce sens une mission d’humanité au service de la paix.
Ne pas oublier les terribles conséquences de la guerre pour les peuples concernés – de toutes les guerres, mais aussi de l’agression contre la République fédérale de Yougoslavie, la première guerre sur sol européen après le «Plus jamais!» des deux guerres mondiales –, c’est ce que nous devons aux victimes, aux générations actuelles et futures, mais aussi à l’égard de la vérité et de notre conscience.
Comme pour toutes les guerres, cette guerre aussi, débuta avec de la propagande et de la manipulation pour tenter d’induire en erreur notre pensée et d’endormir notre conscience. Sous prétexte d’agir au nom des droits de l’homme, les droits les plus fondamentaux de la population de ce pays ont été bafoués. Le droit international, la Charte des Nations Unies, les accords internationaux – tout fut ignoré au service des intérêts du pouvoir d’un «nouvel ordre mondial» proclamé.
Quiconque ne veut pas, en tant qu’être humain, se faire prendre ses pensées et ne veut pas s’orienter uniquement sur des «narratifs», mais aussi sur les faits et les sources, connaît aujourd’hui les mensonges ayant servi de prétexte à cette guerre-ci.
Le soir précédant la Conférence de Belgrade, on proposa aux participants déjà présents de s’imprégner de l’exposition de photos des 78 jours de bombardement de l’OTAN et de ses conséquences pour la population et le pays. Ce sont – comme toutes les images de guerre – des photos d’horreur, de souffrance humaine, de destruction volontaire posant sans cesse la question au spectateur: Pourquoi? Pourquoi les gens font-ils cela? Quiconque s’est déjà penché sur cette question se souviendra de la photo de la fillette vietnamienne, qui, en 1961, brûlée par du Napalm, court vers le spectateur. Comme celle-là, ces photos crient aussi dans la conscience du spectateur: «Qu’ai-je fait, qu’est-ce que nous vous avons fait?»
Au cours des deux jours de cette réunion, 78 orateurs ont exprimé de manières très diverses les raisons pour lesquelles cette guerre et ses victimes ne doivent pas être oubliées, pourquoi un tel oubli ouvre la voie à de nouvelles guerres et de nouvelles injustices, et comment l’un des dangers pour l’humanité aujourd’hui réside dans le manque d’interpellation des véritables responsables à assumer leurs responsabilités.
Ces raisons nous rappellent de quelle manière cette première guerre d’agression sur sol européen après 1945 à été préparée sans mandat du Conseil de sécurité des Nations Unies: avec des mensonges hasardeux, une déformation indescriptible de l’histoire, une diabolisation et un pilonnage médiatique – contre la Charte de l’ONU, les accords et traités internationaux, contre les rapports contraires présentés par d’hauts responsables de l’OSCE et contre les enquêtes ayant déjà démenti la rhétorique belliciste. Les participants se sont également mis d’accord sur la dimension géopolitique de l’ensemble – ce n’étaient pas des préoccupations «humanitaires», mais des objectifs géostratégiques très concrets poursuivis avec une brutalité inouïe.
Des paroles claires ont été prononcées par les représentants officiels de la Serbie. Alors que les autorités avaient été très prudentes au cours des années écoulées, on entend à l’heure actuelle des paroles beaucoup plus claires et plus explicites. L’actuel ministre serbe de la Défense, Aleksandar Vulin, par exemple, a qualifié l’objectif de guerre de tentative de faire disparaître la nation serbe, biologiquement et historiquement – biologiquement en ce qui concerne les armes utilisées, historiquement avec la tentative d’anéantissement de nombreux biens culturels historiques et de la dignité de la population de ce pays.
Bien que les représentants de la protection NBC de l’armée serbe aient déjà discuté des conséquences des munitions à l’uranium tirées en Serbie et au Kosovo à l’occasion de la 10e commémoration des bombardements. La pertinence de cette question était visible et clair pour tous les participants: les conséquences au sein de la population sont évidentes suite à la sérieuse augmentation des cancers et des décès, et la population demeure bien consciente des raisons de cette évolution.
Fulvio Grimaldi, journaliste italien de 85 ans, documentaliste et correspondant de guerre de longue date, entre autres à la Télévision italienne, a parlé de la dimension historique et culturelle: sur les théâtres de guerre du monde, il a observé comment, très souvent, les premières choses détruites sont les biens culturels afin de s’attaquer à l’identité culturelle des peuples. La politique de pouvoir de la globalisation ne supporte pas l’identité culturelle. Selon Grimaldi, il lui faut une «identité amorphe, n’ayant rien à voir avec une réelle identité».
Les sentiments et la pensée déterminent l’action humaine. Des informations authentiques et l’approfondissement d’une réflexion sur les évènements – par exemple ici en Serbie – engendrent une ouverture pleine de compassion envers autrui et contribuent au développement d’une culture de paix en soi et envers l’Humanité.

 

«Arrêtez la confrontation, commencez à dialoguer!»

Succès de la Conférence de Belgrade intitulée «Ne jamais oublier: favoriser la paix et la prospérité au lieu de la guerre et la pauvreté»

Interview avec Zivadin Jovanovic, président du «Forum de Belgrade pour un monde d’égaux»*

Source : Horizons et débats, Zurich, 15 avril 2019

https://www.zeit-fragen.ch/fr/editions/2019/n-9-15-avril-2019/arretez-la-confrontation-commencez-a-dialoguer.html

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Affiche d’invitation à la conférence de Belgrade.

 

A l’occasion du 20e anniversaire de l’agression de l’OTAN contre la Serbie (République fédérale Yougoslavie RFY) eut lieu à Belgrade les 22 et 23 mars 2019 une conférence internationale intitulée «Ne jamais oublier: favoriser la paix et la prospérité au lieu de la guerre et la pauvreté». Les organisateurs du colloque furent le «Forum de Belgrade pour un monde d’égaux» [«Belgrade Forum for the World of Equals»], la «Fédération serbe des associations de vétérans de la guerre de libération nationale», la «Fédération des généraux et amiraux serbes», donc une association d’hôtes serbes en collaboration avec le «Conseil mondial de la Paix». Outre les participants serbes, plus de 200 invités de haut niveau, représentant une trentaine de pays du monde entier, y ont participé. Les organisateurs ont salué les participants et les ont cordialement remerciés pour leur solidarité, leur soutien et la grande aide humanitaire dans une des plus difficiles périodes de l’histoire récente de la Serbie. 
Les deux jours furent bien remplis avec 78 interventions. Une exposition de photos dramatitques illustrait la souffrance de la population serbe pendant la guerre d’agression de l’OTAN de 1999.
Le congrès a honoré et rendu hommage au personnel militaire et policier ayant fait de très grands sacrifices lors de la défense du pays, et aux victimes civiles ayant perdu leur vie pendant cette guerre dont la durée fut de 78 jours.
 

Horizons et débats: Le congrès que vous avez organisé avec de nombreux invités du monde entier vient de prendre fin. Quelles sont vos impressions et vos conclusions après ces trois jours?

Zivadin Jovanovic: Je pense que cette conférence a été un grand succès, concernant les participants, le contenu et les conclusions. Concernant les participants, nous avons eu 200 invités d’environ 30 pays, de tous les continents, sauf l’Australie. Tous sont unis dans l’aspiration de la paix, de la solidarité et d’un développement pacifique. Il y avait des écrivains, des scientifiques, quelques politiques, des diplomates, des analystes stratégiques, tous des personnalités connues dans leurs pays respectifs. Ils sont venus à l’occasion de la 20e commémoration de la guerre d’agression de l’OTAN contre la République fédérale Yougoslavie – une attaque en violation du droit international – pour commémorer des victimes et pour nous rappeler les destructions, la cruauté et l’arrogance de l’unique alliance militaire, qu’est OTAN. Ce sont tous des amis de la Serbie ayant fait preuve de leur solidarité et de leur appui pendant les trois décennies de processus et d’évolutions turbulentes dans les Balkans. Nous avons également tenté de développer une vision de la paix en Europe et dans le monde, une vision d’un développement incluant tous les peuples et tous les pays. Je pense que nous pouvons être contents du contenu de la déclaration finale (cf. page 2) et je pense qu’elle trouvera un bon accueil …

Monsieur Jovanovic, vous venez de donner le signal de départ pour le marathon vers le mont Athos. Pouvez-vous nous donner quelques détails? Car cette course est un élément du congrès.

C’est une manifestation traditionnelle des athlètes. Des athlètes serbes avaient pris l’initiative, mais des athlètes des pays voisins y participent également. Ainsi, c’est un marathon commémoratif international. Chaque année, ils partent dans une autre direction pour répandre le message suivant: l’agression de l’OTAN de 1999 ne doit plus jamais se répéter et elle ne doit jamais tomber dans l’oubli. Notamment parce qu’à l’heure actuelle, il y a effectivement une grande instabilité, dans les Balkans et dans une grande partie de l’Europe. Nous devons donc être vigilants, car il n’y a pas de garantie automatique pour la paix, la stabilité et le développement. Il faut toujours y travailler pour les conserver. Ce marathon porte le message de la raison et de la sagesse. Chaque jour, ils courent 100 km. Mais ils s’arrêtent à chaque monument historique pour rendre hommage aux victimes, pas seulement aux victimes de l’agression de l’OTAN, mais également aux victimes de la Première et de la Seconde Guerre mondiale. Le long du trajet qu’ils parcourront aujourd’hui et demain, il y a malheureusement un grand nombre de ces monuments.

C’est impressionnant et touchant – et malheureusement de grande actualité.

Nous devons nous rendre compte des risques auxquels nous sommes confrontés actuellement, suite à la méfiance grandissante, les confrontations mondiales et la nouvelle course à l’armement. D’énormes moyens financiers sont investis dans la préparation de la guerre, alors que le développement et la vie sociale des populations sont négligés. Nous assistons à une évolution dan-
gereuse. Par exemple, actuellement en Europe on transforme les structures civiles pour pouvoir mieux servir les besoins militaires.
Je pense que nous nous sommes déjà profondément enlisés, et il me semble que nous ne sommes pas suffisamment conscients de ce qui se passe aujourd’hui. Nous sommes pleinement occupés par nos tâches et nos devoirs quotidiens, alors que nous devrions tous comprendre et évaluer sérieusement les profonds changements, les dangers et les menaces remettant en question notre sécurité. Nos activités actuelles servent exclusivement à consolider les connaissances de ce qui se passe dans le monde, à mobiliser les personnes pacifiques et les forces de résistance contre les dangers et à diffuser notre message: arrêtez les confrontations, commencez à dialoguer, n’admettez pas le piétinement du droit et des accords internationaux, négociez de bonnes solutions, stoppez l’abus de l’économie et des infrastructures pour des buts militaires.

Quelles autres manifestations commémoratives concernant la guerre de 1999 y a-t-il encore en Serbie?

Le marathon commémoratif n’est qu’une manifestation de toute une série. Il y a eu le congrès de deux jours, l’excellente exposition de documents et de photos de l’agression contre notre pays. Nous avons également publié plusieurs nouveaux livres rédigés par les meilleurs auteurs pour commémorer les événements. Hormis ces activités, il y a encore d’autres manifestations faisant part de ce que nous appelons «People’s diplomacy» ou «diplomatie du peuple». Aujourd’hui [le 24 mars 2019] le gouvernement organise une manifestation à Niš. C’est une manière de commémorer des victimes et d’appeler à choisir le chemin de la paix, de la coopération et de la solidarité et non pas celui de la confrontation.

Vous avez mentionné les nombreux invités de l’étranger. Comment voyez-vous leurs participations à ce colloque?

Nous avons beaucoup d’amis auxquels nous exprimons notre grand respect et notre gratitude pour leur soutien, leur collaboration, leur solidarité, leurs contributions humanitaires pour notre pays, la Serbie et le peuple serbe, pendant des décennies. Nous apprécions beaucoup que nos amis dans le monde entier organisent également des conférences, comme celle de Vienne, celles de New York et de Washington, de Prague et de Bratislava. La semaine prochaine trois conférences auront lieu en Italie: à Rome, à Bologne et à Florence.
Nous, du «Forum de Belgrade pour un monde d’égaux», sommes heureux que ces initiatives nous reconnaissent comme le centre des activités, qu’elles reprennent nos thèses principales, qu’elles nous envoient des messages de solidarité, etc. Il est très positif qu’autant de personnes dans de si nombreux pays du monde soient conscientes de la signification de cette guerre d’agression de l’OTAN de 1999 et des conséquences dévastatrices de toute politique expansionniste et de conquête. C’est encourageant pour l’humanité.

Comparé aux années précédentes, le mouvement pour la paix s’est-il renforcé dans le cadre de votre congrès?

Oui, je pense qu’il y a une évolution positive dans nos activités. Il est positif que nous soyons devenu plus conscients de nos devoirs et que nous réagissions à une situation étant loin d’être réjouissante ou encourageante.
Je rappelle l’évolution positive au sein même de la Serbie. En 2000 ou en 2001, personne n’aurait organisé une manifestation concernant la guerre d’agression de l’OTAN. Il n’y avait aucun signal dans ce sens de notre gouvernement – ni pour une culture de la mémoire, ni pour une culture du respect des victimes. Non, ils étaient muets et la presse, les grands médias serbes ne parlaient jamais de «guerre d’agression». Ils mentionnaient l’«intervention», la «campagne de l’OTAN», ou à la limite, le «bombardement». Mais nous avons constamment utilisé la seule bonne appellation décrivant la réalité de cette attaque. C’était une pure guerre d’agression contre un pays souverain qui n’avait attaqué aucun autres pays. Cette guerre n’était pas motivée par un raisonnement humanitaire ou d’autres raisons similaires, mais uniquement par des objectifs géopolitiques et le but d’élargir le territoire de l’OTAN vers l’Est.

Heureusement, vous n’êtes plus seuls dans votre pays.

Oui, nous avons avec notre congrès de cette année un immense écho, comme nous ne l’avons jamais eu auparavant. Tout ce que nous faisons est transmis à la population par les médias serbes. On ne parle quasiment plus que de la «guerre d’agression» tant le président que le Premier ministre, que les gens dans la rue – et même les journalistes. C’est un signe de changement. Nous avons réussi. Nous connaissions la vérité et nous avons réussi à amener d’autres à la voir également. La presse a très bien couvert notre congrès. C’était vraiment excellent. Ils nous ont accordé beaucoup de place, deux pages entières dans un quotidien, en meilleur emplacement. Hier, un des plus anciens et traditionnels journaux d’Europe, nous a voué une page entière. C’est du jamais vu. Dans le passé, ils nous ont très souvent ignorés. Dommage que les politiciens ne nomment pas les organisateurs du congrès. L’information du lieu du colloque dans la «Army House» [Maison de l’Armée] ainsi que la transmission du très grand succès de la réunion ont été données. Ils ont résumé les interventions et leurs auteurs avec de nombreuses citations, rien à redire, mais ils omettent de dire que le «Forum de Belgrade pour un monde d’égaux» était l’organisateur. Ils parlent tout juste d’organisations de vétérans, de généraux et d’amiraux etc. Mais ils ne nous mentionnent pas.
Malgré tout: le plus important est que les gens puissent s’informer sur les résultats de notre réunion et que la vérité soit diffusée.

Un grand merci! Nous vous sommes très reconnaissants pour tout ce que vous avez fait et d’avoir réuni ici autant de personnes. C’est un immense travail et nous vous souhaitons, à vous et à votre pays, plein de bonnes choses.    •

 

Sanja – un message de bienvenue adressé à la Conférence

par Willy Wimmer, ancien secrétaire d’Etat au ministère de la Défense, 

vice-président de l’Assemblée parlementaire de l’OSCE de 1994 à 2000, 

Membre du Bundestag allemand de 1976 à 2009 

Source : Source : Horizons et débats, Zurich, 15 avril 2019

https://www.zeit-fragen.ch/fr/editions/2019/n-9-15-avril-2019/sanja-un-message-de-bienvenue-adresse-a-la-conference.html

 

La guerre d’agression sans précédent menée par les troupes de l’OTAN contre la République fédérale de Yougoslavie a un visage. C’est le visage de Sanja qui fut, à l’âge de quinze ans, arrachée à une vie prometteuse. Depuis six mois, elle était élève de l’internat d’élite pour mathématiques de Belgrade. Elle avait obtenu cette place comme la deuxième meilleure mathématicienne de sa classe d’âge. Elle était un grand espoir pour son pays, peut-être un digne successeur de Nikola Tesla. Elle fut tuée par des avions de combat de l’OTAN sur le pont de sa ville natale de Varvarin, tout comme d’autres, dans une attaque terroriste typique pour l’OTAN. Typique parce que le modèle correspondait à ce dont le monde avait dû prendre connaissance lors de l’attaque contre l’ambassade de la République populaire de Chine à Belgrade. Là aussi, il s’agissait pour les Etats-Unis de poursuivre la choquante guerre d’agression contre la République fédérale de Yougoslavie.
Il y a encore un autre visage de cette guerre. Celui du porte-parole de l’OTAN, Jamie Shea. Rarement un si petit nombre de personnes a menti à autant de gens avec d’aussi énormes conséquences comme cela fut le cas de la part de l’OTAN et des responsables politiques occidentaux dont Tony Blair, Josef Fischer et Madeleine Albright. L’esprit malsain avec lequel un pays a été agressé en temps de paix existe encore de nos jours. On ne peut évaluer autrement le fait que Christoph Heusgen, actuel conseiller en politique étrangère de la Chancelière allemande, ait récemment célébré Jamie Shea à Berlin de manière grandiloquente.
Nous devons être conscients des dimensions de cette guerre, aujourd’hui comme à l’époque. Cela peut être illustré par le refus d’un général britannique d’exécuter les ordres du commandant en chef de l’OTAN Wesley Clark lui demandant de lancer la prochaine guerre mondiale par une intervention contre les forces armées russes. C’est de quoi il s’agit quand on prend en compte la dimension des agressions de l’OTAN jusqu’aujourd’hui. La choquante attaque contre la République fédérale de Yougoslavie fut le coup d’envoi pour la «guerre initiant cette guerre d’agression». Ceux pour qui la Cour pénale internationale de La Haye avait été réellement prévue n’ont toujours pas pris place sur le banc des accusés.

 

Ancien expert de l’ONU : les sanctions nord-américaines au Venezuela sont largement responsables de la crise, peut-être un « crime contre l’humanité »

par Whitney Webb

1er février 2019

Source : https://www.investigaction.net/fr/ancien-expert-de-lonu-les-sanctions-nord-americaines-au-venezuela-sont-largement-responsables-de-la-crise-peut-etre-un-crime-contre-lhumanite/

Source originaire : https://www.mintpressnews.com/former-un-expert-us-sanctions-venezuela-largely-responsible-crisis-possible-crime-humanity/254334/

 

« Ce qui est en jeu, ce sont les énormes, énormes ressources naturelles du Venezuela. Et j’ai l’impression que si le Venezuela n’avait pas de ressources naturelles tout le monde se ficherait de Chavez ou de Maduro ou de qui que ce soit là-bas. » – Alfred de Zayas, ancien fonctionnaire des Nations unies.

Londres — Dans une interview approfondie accordée au journal britannique The Independent publié dimanche, l’ancien rapporteur spécial des Nations unies Alfred de Zayas a affirmé que les sanctions dévastatrices imposées au Venezuela par les États-Unis depuis plusieurs années sont illégales et constituent une « guerre économique » contre la République bolivarienne. De Zayas a également affirmé que ces sanctions nord-américaines pourraient constituer des « crimes contre l’humanité » selon le droit international, qu’elles portent une grande partie de la responsabilité pour la crise économique actuelle au Venezuela et ont provoqué des morts inutiles dans la population.

De Zayas, qui a terminé son mandat à l’ONU il y a moins d’une année, a critiqué le régime des sanctions étasuniennes – qui a commencé sérieusement en 2015, lorsque l’ancien président Barack Obama a déclaré sans preuve que le Venezuela était une « menace pour la sécurité nationale ». Depuis lors, le président Donald Trump a intensifié les sanctions et a aussi ouvertement envisagé une intervention militaire dans ce pays qui dispose des plus grandes réserves prouvées de pétrole au monde.

Ce n’est pas la première fois que de Zayas s’exprime sur les conséquences dangereuses des sanctions nord-américaines. En septembre dernier, il a présenté au Conseil des droits de l’homme des Nations unies un rapport explosif qu’il avait contribué à rédiger, démontrant que la « guerre économique » et en particulier les sanctions pratiquées par les États-Unis et leurs alliés ont considérablement aggravé la crise économique au Venezuela. Les États-Unis s’étaient retirés du Conseil des droits de l’homme quelques mois avant le publication du rapport de Zelaya, invoquant le prétendu parti pris de cet organisme contre Israël.

Bien que de Zayas ait aussi reproché au gouvernement vénézuélien, dirigé par le président Nicolás Maduro, sa trop grande dépendance au pétrole, sa mauvaise gouvernance et la corruption, son rapport appelait la Cour pénale international à enquêter sur les sanctions économiques imposées par les États-Unis au Venezuela comme un éventuel crime contre l’humanité conformément à l’article 7 du Statut de Rome.

Dans son rapport, dont de Zayas affirme qu’il a été largement ignoré par les Nations unies depuis sa publication, l’ancien rapporteur écrivait :

« Les sanctions économiques et les blocus actuels sont comparables aux sièges des villes au Moyen Âge. […] Les sanctions du XXIe siècle tentent de mettre à genoux non pas une seule ville, mais des pays souverains. »

De Zayas poursuit en disant à The Independent que « les sanctions tuent » et analyse la manière dont ces mesures frappent de manière disproportionnée les plus pauvres de la société et provoquent souvent des morts en raison des pénuries de nourriture, de médicaments et d’autres biens de première nécessité qui en résultent.  Il dit aussi à The Independent que ces tactiques visant les civils les plus vulnérables d’un pays avaient pour but d’imposer le chaos économique et un changement de régime au Venezuela.

 

Contester le récit pour qu’il soit ensuite ignoré

 

Dans son interview, de Zayas a expliqué pourquoi il estimait que l’ONU et une grande partie de la communauté internationale avaient ignoré ses conclusions bien qu’il ait été le premier officiel de l’ONU à se rendre dans le pays et à en rendre compte depuis 21 ans :

« Lorsque j’arrive et dis que l’émigration [des Vénézuéliens dans d’autres pays] est attribuable en partie aux sanctions, les gens n’aiment pas l’entendre. Ils veulent seulement le récit simple que le socialisme échoue et qu’il a échoué pour le peuple vénézuélien. »

En effet, le dernier rapport de de Zaya et sa récente interview sont en contradiction avec les récits communément promus par de nombreux organes de presse et même quelques ONG éminentes, qui imputent entièrement la crise économique du pays au gouvernement de Maduro.

De Zayas, qui était également l’ancien expert indépendant de l’ONU pour la Promotion d’un ordre international démocratique et équitable, ajoute :

« Lorsque je suis revenu [l’ONU et les médias] n’étaient pas intéressés. Parce que je ne chante pas la chanson que je suis censé chanter, donc je n’existe pas… Et mon rapport, comme je l’ai dit, a été formellement présenté, mais il n’a fait l’objet d’aucun débat. Il a été classé. »

Il raconte aussi à The Independent qu’il avait reçu un accueil froid de la part de hauts responsables de l’ONU, y compris de celui qui était alors Haut commissaire aux droits de l’homme, Zeid Ra’ad Al Hussein, parce qu’ils « s’intéressent uniquement à un rapporteur qui va… faire de la démagogie, condamner le gouvernement et demander un changement de régime. Et j’y suis allé pour écouter. Je suis allé là-bas pour découvrir ce qui se passe vraiment. »

Finalement, de Zayas — un citoyen américain d’origine cubaine — a estimé que les méthodes étasuniennes de « persuasion » étaient grandement responsables de la décision des hauts responsables de l’ONU d’ignorer ce rapport. L’ancien expert a relevé :

« J’ai vu ce qui s’est passé au Conseil des droits de l’homme, comment les États-Unis tordent les bras et convainquent des pays de voter comme ils veulent qu’ils votent, sinon il y aura des conséquences économiques, et ces choses ne sont pas répercutées dans la presse. »

Cependant, certains incidents en ce sens ont été couverts par la presse ces dernières années.

 

« Tout le monde s’en ficherait »

 

De Zayas l’a exprimé clairement lorsque la discussion a porté sur les véritables motifs des États-Unis pour mener une « guerre économique » et la décision, la semaine dernière, de l’administration Trump de reconnaître Juan Guaidó, le politicien non élu de 35 ans, membre du parti Volonté populaire, lié à la CIA et financé par les États-Unis, comme le président par intérim « légitime » du Venezuela :

« Ce qui est en jeu, ce sont les énormes, énormes ressources naturelles du Venezuela. Et je crois que si le Venezuela n’avait pas de ressources naturelles, tout le monde se ficherait de Chavez ou de Maduro ou de qui que ce soit là-bas… Si vous écrasez ce gouvernement et mettez en place un gouvernement néolibéral qui va tout privatiser et vendre, beaucoup d’entreprises multinationales engrangeront d’immenses profits, et les États-Unis sont dirigés par les multinationales. »

Puis de Zayas ajoute :

« Les affaires des États-Unis sont les affaires. C’est ce qui intéresse les États-Unis. Et [actuellement] ils ne peuvent pas faire des affaires avec le Venezuela. »

Compte tenu de son point de vue nuancé sur la crise au Venezuela, il semble que les récentes remarques de de Zayas – tout comme son précédent rapport sur le pays – seront ignorées par les Nations unies et la presse internationale parce qu’elles remettent en question le « récit simple » qui non seulement fabrique le consentement à un changement de régime soutenu par les États-Unis au Venezuela, mais décharge également ceux-ci de leur responsabilité dans la crise actuelle qui frappe le pays.

 

Whitney Webb est membre de la rédaction de MintPress News et collabore à Truth in Media de Ben Swann. Ses articles ont été publiés dans Global Research, le Ron Paul Institute et 21st Century Wire, entre autres. Elle a également fait des apparitions dans des émissions de radio et de télévision sur RT et Sputnik. Elle vit actuellement avec sa famille dans le sud du Chili.   

La rédemption de Bernard-Henri Lévy

27 janvier 2019

Slobodan Despot

Source : https://antipresse.net/la-redemption-de-bernard-henri-levy/?utm_source=Lecteurs+d%27Antipresse&utm_campaign=4b1d5f8941-EMAIL_CAMPAIGN_12_26_2017_COPY_01&utm_medium=email&utm_term=0_f9e9755c0e-4b1d5f8941-439511805&mc_cid=4b1d5f8941&mc_eid=3c932837ce

Quelques interrogations suscitées par l’étrange débat qui m’a opposé à Bernard-Henri Lévy sur le plateau d’Infrarouge. (*) Ou: comment dialoguer avec le néant sans le servir?

Dans une société dotée de mémoire, le cas du philosophe (ou romancier, ou cinéaste, ou lobbyiste, ou dramaturge) Bernard-Henri Lévy aurait dû être classé de longue date. Au moins depuis sa déconstruction intellectuelle en tant que faussaire et affabulateur par l’historien Pierre Vidal-Naquet en 1979. L’ascension intellectuelle d’un normalien capable de confondre le Pirée avec un homme et Halicarnasse avec un héros grec aurait dû s’arrêter à la page des perles du baccalauréat. Sans parler de sa pompe ringarde, sourcilleuse et agressive où le regretté Desproges a identifié la « vraie nature des cuistres ».

Et pourtant, non. La médiocrité de BHL profite d’un écosystème particulièrement indifférent aux lacunes de fond et particulièrement indulgent face aux beaux parleurs, surtout lorsqu’ils sont fortunés. Je veux parler de la « bonne société » parisienne et de son prolongement médiatique.

Le drame du pauvre petit garçon riche

Héritier de l’immense fortune d’André Lévy amassée dans l’exploitation coloniale du bois d’Afrique, Bernard-Henri promène depuis un demi-siècle son mal-être de pauvre gosse trop riche et trop pressé de se faire aimer, ou du moins respecter. Ayant échoué à créer une œuvre satisfaisante, il s’est engouffré dans les coulisses du pouvoir, ne jouant que la carte la plus sûre : celle du mondialisme ultralibéral.

Son action politique est la seule part de sa carrière qui mériterait d’être prise au sérieux, au moins d’un point de vue pénal. Aussi mystérieusement influent auprès des « décideurs » qu’il est discrédité dans la population, BHL a directement comploté contre la paix et promu ou justifié des coups d’État et des crimes de guerre dans tous les théâtres de conflits dont il s’est mêlé, en particulier en Yougoslavie, en Libye et en Ukraine.

A cela l’on pourrait ajouter, dans un registre moins tragique mais non moins grave, le casier judiciaire intellectuel constitué de ses nombreux plagiats et affabulations, sans compter sa préoccupante naïveté face au canular appelé Jean-Baptiste Botul, prévarications et bévues dont il n’a jamais répondu et qui ne l’empêchent pas de continuer à plastronner avec l’exceptionnelle résilience du fantoche dénué de surmoi et donc insensible au ridicule.

Comment se fait-il que personne dans les milieux du pouvoir n’ait jamais dit fermement « stop » à cet imposteur multirécidiviste ? On peut toujours spéculer sur les influences occultes, le poids du compte en banque et la portée de son fameux « carnet d’adresses ». Mais la raison est peut-être plus simple. Les gens normaux éprouvent toujours une retenue face aux bélîtres sans scrupules. Et BHL apparaît trop dénué d’humour et trop manifestement malheureux pour que les personnes dotées de pudeur lui portent l’estocade décisive.

Son mal-être rayonne à plusieurs mètres de distance, comme j’ai pu m’en assurer après avoir passé quelques minutes seul avec lui dans une même antichambre avant le débat d’Infrarouge du 23 janvier (minutes qu’il a occupées au téléphone). J’ai aussi eu le temps de m’étonner du dispositif de sécurité que le service public suisse avait mis à sa disposition, comme s’il risquait autre chose qu’un attentat pâtissier !

Un tapis rouge à croix blanche

Surtout, je me suis demandé à quel titre le service public suisse déroulait un aussi somptueux tapis rouge devant l’agitateur parisien. Le matin même, à l’heure de pointe, il avait été l’invité de la Matinale de la radio (RSR1) — où il avait étalé sa jactance et son ignorance presque méprisante du système politique suisse, réduit à « Genève », et « Genève » à son très restreint milieu cosmopolite. Système qu’il flattait par ailleurs en tant que « modèle » pour l’Europe sans comprendre que la subsidiarité qui est au cœur de la constitution helvétique représente l’opposé diamétral de la construction « top-down » de l’UE.

Le soir, il eut droit à un quart d’heure de « solo » dans l’émission de débats Infrarouge, au lieu des 8 minutes que la production avait annoncée aux autres participants. Autre entorse au protocole, la mise à l’écart des habituelles questions du public.

A quel titre donc élargit-on les portes en Suisse romande pour laisser passer la grosse tête de BHL ? Au titre de son œuvre ? Laquelle ? Philosophique ? Littéraire ? Pour le génie théâtral de son monologue Looking for Europe qu’il est venu promouvoir ? (Or l’extrait vidéo de son précédent spectacle où il déclame dans un anglais scolaire et une pose grotesque a fait souffler un vent de gêne sur le plateau.) De son implication dans la construction européenne ? Traduite par quoi (chez lui qui n’est à l’aise dans aucune autre langue que le français) ?

Plus fondamentalement : prend-on vraiment cet homme au sérieux, ou ne l’invite-t-on qu’en tant que bateleur susceptible de faire de l’audimat ? De deux choses l’une.

  • A) On le prend au sérieux. Dans ce cas, son action politique doit être prioritairement prise en considération. Or si la RTS donne la parole à un éventuel complice et instigateur de crimes de guerre, elle ne se trouve pas seulement en délicatesse avec l’article 2 alinéa 3 et 4 de la charte des Nations Unies, elle viole également les articles 2, 3 et 4, section I de sa propre concession. Ce cas devrait donc au moins faire l’objet d’une interpellation du conseil des programmes de la RTS.
  • B) On ne le prend pas au sérieux. Dans ce cas, comment justifie-t-on l’accaparement des programmes d’information d’une chaîne publique par la promotion des spectacles d’un amuseur ?

Comme souvent, la réalité est probablement entre deux. Dans le sillage du « pompeux cornichon », même ses alliés et flagorneurs s’échangent des clins d’œil entendus. Je les ai vus faire. Ils en profitent autant que lui se sert d’eux. Les journalistes pour « faire le buzz ». Les politiques pour « faire passer » par son auto-mise en scène des projets inavouables. (Le public est tellement tétanisé par le culot du bonhomme qu’il en oublie de réfléchir à la malignité des causes qu’il cautionne, comme la légitimation des terroristes en Libye ou des nazis en Ukraine.)

La paisible province romande semble bien éloignée de ces vils jeux d’illusion et de pouvoir. On se demande d’autant plus ce qu’elle doit à BHL — sinon la révérence obséquieuse des provinciaux devant le Parisien — pour le favoriser autant.

Une porte de sortie

Avant d’affronter ce phénomène en débat, j’ai réfléchi. Fallait-il entrer sur son terrain, en l’occurrence celui d’un « sauvetage » in extremis de l’idée européenne ? Évidemment que non. BHL multiplie les initiatives tous azimuts, chacune venant escamoter les échecs de la précédente à la faveur de cette mémoire de poulet qui caractérise les médias de grand chemin. Chaque discussion de fond, fût-elle réfléchie et articulée comme celle que lui a obligeamment opposée le ministre Pierre-Yves Maillard, ne fait qu’accréditer sa démarche. La réfutation ? Il n’en a cure, pourvu qu’elle provienne d’une autorité qu’il puisse accrocher à son tableau de chasse. Pierre Bourdieu, lui, l’avait très bien compris en refusant tout débat avec lui pour éviter de nourrir son imposture. BHL du reste ne sait pas débattre. Il suffit de le contrer un peu pour se faire traiter de peste brune, comme je l’ai été à Infrarouge.

L’enjeu de la tournée Looking for Europe n’est donc pas le sauvetage de l’Europe, c’est le sauvetage de BHL. Tout comme l’enjeu de « son » Maïdan, de « sa » Libye, etc., se résument à un seul sujet : la quête désespérée de consistance d’un être désincarné, aigre et malveillant comme un démon. J’ai passablement hésité, et consulté, avant d’accepter ce débat. Pourquoi devrais-je participer à sa réhabilitation, lui qui a contribué, avec une totale irresponsabilité, à la destruction sanglante du pays où je suis né, la Yougoslavie ?

Finalement, j’y suis allé avec une recommandation qui a fait le tour des réseaux sociaux, mais qui n’était n’avait rien d’une « quenelle » ou d’un « entartage ». Je l’ai formulée sans ironie et sans méchanceté aucune. Voici pourquoi.

Cet éternel enfant surprotégé a un moyen de ne pas mourir d’aigreur. C’est d’affronter, une fois dans sa vie, la réalité. La réalité brute, sans la médiation de sa rhétorique, de ses courtisans et de ses gardes du corps. Or il se trouve que, pour un ami sincère de la démocratie et un adversaire résolu des dictatures, la chance de rédemption se trouve sous son nez, dans les rues de sa ville. Il lui suffit, de fait, de quitter une fois dans sa vie le parti de l’ordre, d’enfiler un gilet jaune et de prendre la tête des manifestants. Le risque physique serait certes plus grand pour lui qu’il ne le fut jamais en Afghanistan ou à Sarajevo, mais il se limiterait tout au plus à la perte d’une côte ou d’un œil. En échange, il serait enfin admiré, et peut-être même aimé. Il sauverait sa pauvre vie.

Il lui suffirait pour cela d’un accès de lucidité et de courage vrai. Je le lui souhaite sincèrement.

(*) Radio Télévision Suisse du 23.01.2019.

  • Article de Slobodan Despot paru dans la rubrique «Le Bruit du Temps» de l’Antipresse n° 165 du 27/01/2019.

L’année où la planète s’est retournée

par Dmitry Orlov

3 janvier 2019

Source : http://lesakerfrancophone.fr/lannee-ou-la-planete-sest-retournee

 Source originaire : Club Orlov

Traduit par Hervé, vérifié par Wayan, relu par Cat pour le Saker Francophone

Le début d’une nouvelle année est un bon moment pour tirer des conclusions sur ce qui a changé, ce qui a fonctionné et ce qui a échoué. L’année écoulée a été remarquable à bien des égards en raison d’un grand nombre d’événements irréversibles et transformateurs. D’une certaine façon, en 2019, nous aurons affaire à une planète très différente. Voyons ce qui a réussi et ce qui a échoué.


Voyons d’abord ce qui a échoué et qui a perdu. On peut d’ores et déjà affirmer sans risque que le plan de Trump pour redonner sa grandeur à l’Amérique (MAGA) est un échec. Sous les statistiques optimistes de la croissance économique américaine se cache le fait hideux qu’elle est le résultat d’une exonération fiscale accordée aux sociétés transnationales pour les inciter à rapatrier leurs bénéfices. Non seulement cela ne les a pas aidées (les cours de leur action s’effondrent actuellement), mais cela s’est avéré un désastre pour le gouvernement américain ainsi que pour le système économique dans son ensemble.

Les recettes fiscales ont diminué, ce qui a entraîné un déficit de plus de 779 milliards de dollars. Pendant ce temps, les guerres commerciales que Trump a lancées ont fait augmenter le déficit commercial de 17% par rapport à l’année précédente. Les plans de rapatriement de la production industrielle des pays à bas coûts restent vaseux parce que les trois éléments clés dont la Chine disposait en s’industrialisant (énergie bon marché, main-d’œuvre bon marché et faible coût des affaires) font totalement défaut [aux États Unis].

La dette publique est déjà au-delà du raisonnable et son expansion continue de s’accélérer, avec pour le seul paiement des intérêts de la dette, une trajectoire qui devraient dépasser 500 milliards de dollars par an d’ici une décennie. Cette trajectoire n’augure rien de bon pour l’existence même des États-Unis. Personne, que ce soit aux États-Unis ou ailleurs, n’a le pouvoir de modifier sensiblement cette trajectoire. Les embardées de Trump ont peut-être fait avancer les choses plus vite qu’elles ne l’auraient fait autrement, du moins dans le sens d’aider à convaincre le monde entier que les États-Unis sont égoïstes, inoffensifs, finalement autodestructeurs et généralement peu fiables comme partenaires. En fin de compte, quel que soit président des États-Unis, cela a toujours été le cas.

Parmi ceux que le président américain a réussi à blesser le plus on compte ses alliés européens. Ses attaques contre les exportations d’énergie russe vers l’Europe, contre les constructeurs automobiles européens et contre le commerce de l’Europe avec l’Iran ont causé de nombreux dommages, tant politiques qu’économiques, sans pour autant les compenser par des avantages réels ou perçus. Pendant ce temps, alors que l’ordre mondial globaliste, qu’une grande partie de la population européenne semble prête à déclarer comme un échec, commence à s’effriter, l’Union européenne devient rapidement ingouvernable, avec des partis politiques de gouvernement incapables de former des coalitions et un nombre toujours plus grand de populistes sortant du bois.

Il est trop tôt pour dire que l’UE a déjà complètement échoué, mais il semble déjà assez certain que, d’ici une décennie, elle ne sera plus un acteur international sérieux. Bien que la qualité désastreuse et les erreurs ruineuses de la propre direction de l’Union européenne aient une grande part de responsabilité, une partie de celle-ci devrait être attribuée au comportement erratique et destructif de leur Big Brother transocéanique. L’UE s’est déjà transformée en une affaire strictement régionale, incapable de projeter son pouvoir ou d’entretenir des ambitions géopolitiques mondiales.

Il en va de même pour Washington, qui va soit partir volontairement (faute d’argent), soit être chassé d’une grande partie du monde. Le départ de Syrie est inévitable, que Trump, sous la pression incessante de ses bellicistes bipartisans, revienne ou non sur cet engagement. Maintenant que la Syrie est armée de défense anti-aérienne moderne fournie par la Russie, les États-Unis n’y maintiennent plus leur supériorité aérienne, et sans supériorité aérienne l’armée américaine ne peut rien faire.

L’Afghanistan est le prochain pays ; là, il semble farfelu de penser que les Washingtoniens seront en mesure de parvenir à un accommodement raisonnable avec les Talibans. Leur départ signifiera la fin de Kaboul en tant que centre de corruption où les étrangers volent l’aide humanitaire et d’autres ressources. Quelque part en cours de route, les troupes américaines restantes seront également retirées d’Irak, où le parlement, irrité par la visite impromptue de Trump dans une base américaine, a récemment voté leur expulsion. Et cela va mettre à mal toute l’aventure américaine au Moyen-Orient depuis le 11 septembre : 4 704 milliards de dollars ont été gaspillés, pour être précis, soit 14 444 dollars pour chaque homme, femme et enfant aux États-Unis.

Les plus grands gagnants en sont évidemment les peuples de toute la région, car ils ne seront plus soumis au harcèlement et aux bombardements aveugles des États-Unis. Les autres gagnants sont la Russie, la Chine et l’Iran, la Russie consolidant sa position d’arbitre ultime des arrangements de sécurité internationale grâce à ses capacités militaires sans égal et son savoir-faire démontré en matière de coercition pour imposer la paix. Le sort de la Syrie sera décidé par la Russie, l’Iran et la Turquie, les États-Unis n’étant même pas invités aux négociations. L’Afghanistan relèvera de l’Organisation de coopération de Shanghai.

Et les plus grands perdants seront les anciens alliés régionaux des États-Unis, en premier lieu Israël, puis l’Arabie saoudite. Depuis des décennies, les États-Unis ont pu contrôler et déstabiliser sélectivement le Moyen-Orient en agissant grâce à leurs marionnettes locales, mais maintenant toutes ces marionnettes sont en plein désarroi. Elles doivent faire face à un croissant chiite consolidé et à une Russie résurgente et affirmée. Israël ne peut pas faire grand-chose contre la présence militaire iranienne dans le sud de la Syrie, de l’autre côté de sa frontière. Le succès politique du Hezbollah au Liban et la force renouvelée du Hamas dans les territoires palestiniens ajoutent à son stress.

Entre-temps, l’incapacité d’Israël à contrer les récentes attaques à la roquette sur son territoire a démontré l’inutilité de ses systèmes de défense anti-aérienne pour protéger sa population de plus en plus appauvrie. Israël est à peine capable de tenir le coup malgré l’aide militaire américaine de 3,1 milliards de dollars et les généreuses garanties de prêts ; que fera-t-il lorsque cette aide cessera ? Ma prédiction à long terme pour Israël est toujours valable : ce pays cessera d’exister, et quand il cessera d’exister, la plupart des juifs russes, qui représentent environ un tiers de sa population, essaieront de retourner en Russie.

Les récents paris de l’Arabie saoudite se sont tous soldés par des pertes, et le pays est maintenant bloqué sur la voie de la faillite. Sa tentative de poursuivre une guerre au Yémen a été un échec. Les Américains se retirent également de ce conflit, les négociateurs de l’ONU s’en vont, et l’Iran est une fois de plus le gagnant. L’assassinat de Jamal Khashoggi à l’ambassade saoudienne à Ankara a démontré au monde entier la dégradation de l’État saoudien. Son jeune prince est maintenant un paria et ses plans de développement ont été anéantis.

Alors que la Russie et l’Iran sont manifestement gagnants de ce grand jeu et que les États-Unis, l’UE et les alliés occidentaux du Golfe en sont les grands perdants, il est encore difficile de tirer des conclusions sur la Chine. Elle a diversifié ses échanges commerciaux et stimulé sa consommation intérieure, mais une trop grande partie de ses échanges se fait encore avec les États-Unis, ce qui la rend vulnérable aux perturbations économiques. Mais la Chine est politiquement stable et solide, tandis que les États-Unis deviennent rapidement ingouvernables politiquement, obsédés par les intrigues de palais plutôt que par la politique réelle. Cette situation rend très improbable que les États-Unis puissent l’emporter sur la Chine, que ce soit sur le plan économique ou militaire.

Voilà à quoi ressemble l’état de la planète d’où je suis assis. Pour ce qui est de l’avenir, il semble tout à fait certain que nous nous dirigeons vers trois crises majeures simultanées, l’une ayant trait aux finances et au commerce, l’autre à l’énergie, la troisième à un climat déstabilisé. À l’heure actuelle, une grande partie du commerce international mondial est encore liée à deux grandes monnaies de réserve, le dollar américain et l’euro, ce qui fait que les pays qui ont des excédents commerciaux, comme la Chine et la Russie, échangent leurs produits contre la dette occidentale, ce qui en fait globalement des colonies occidentales de facto. Mais la situation évolue rapidement à mesure que de plus en plus de pays font du commerce avec leur propre monnaie, ce qui compromet la capacité d’emprunt des pays occidentaux, rend impossible le financement de leurs déficits budgétaires et les oblige à rembourser leurs dettes publiques faramineuses. Ce sera remarquablement perturbant, car on ne sait pas comment ils pourront continuer à financer leurs importations essentielles, en particulier l’énergie.

L’énergie est au cœur de l’autre crise à laquelle le monde est confronté. Le pic de pétrole conventionnel a été atteint autour de 2007 alors que celui du charbon l’a été il y a quelques années. Le pétrole non conventionnel (pétrole de schiste) aux États-Unis devrait bientôt atteindre son apogée pour des raisons qui ne sont que partiellement liées à la diminution des ressources (l’ensemble de ce business est lourdement endetté et ne pourra jamais rembourser ses dettes et sera contraint de réduire ses forages dès que sa capacité à générer de la dette sera réduite). Le seul pays disposant d’une vaste base de ressources (pétrole, charbon, gaz naturel et énergie nucléaire) est la Russie, qui restera probablement le fournisseur mondial d’énergie de dernier recours pour les décennies à venir. Elle est désormais en mesure d’exploiter les réserves pratiquement illimitées d’uranium 238 en surface qu’elle peut convertir en combustible dans ses derniers réacteurs à neutrons rapides (BN), qui peuvent également brûler le plutonium des armes nucléaires et des déchets nucléaires de haute activité.

La déstabilisation du climat coûtera cher à tout le monde, mais là aussi, il y a des gagnants et des perdants, et la Russie sera à nouveau le grand gagnant. Le climat plus chaud lui permet déjà de devenir le grenier à céréales et le plus grand exportateur de céréales du monde. Pendant ce temps, de nombreux pays plus au sud connaissent des vagues de chaleur et des sécheresses de plus en plus sévères et fréquentes, des tempêtes plus violentes, des inondations d’eau salée et d’autres calamités liées au climat, ce qui compromet leur capacité de produire des aliments et génère des millions de réfugiés climatiques.

C’est le tableau d’ensemble que je vois alors que la planète navigue sur les eaux de cette année 2019. Les perdants ultimes sont les États-Unis, suivis de l’UE et de leurs alliés du Moyen-Orient. Les gagnants ultimes sont la Russie et l’Iran, suivis par la Chine. Et tous les autres sont coincés au milieu, obligés de réévaluer rapidement la situation et de réorganiser leurs alliances et leurs relations commerciales. Il semble probable qu’en regardant l’année écoulée, nous en viendrons à la considérer comme 1990, une année où le monde s’est soudainement retourné, surprenant à peu près tout le monde. Espérons que tout se passera aussi paisiblement maintenant qu’à l’époque. Bonne année à tous !D

Le livre de Dmitry Orlov est l’un des ouvrages fondateurs de cette nouvelle « discipline » que l’on nomme aujourd’hui : « collapsologie » c’est à-dire l’étude de l’effondrement des sociétés ou des civilisations.