Assad devrait prévaloir La Russie, l’Iran et la Chine en profiteront également

par Geoffrey Aronson

4 octobre 2017

Source :  hervek@yandex.com

Source originaire : http://www.theamericanconservative.com/articles/our-enemies-are-winning-syrias-future/

Le président syrien Bachar al-Assad est bien engagé sur la voie d’une victoire militaire sur ses nombreux ennemis. Une coalition du gouvernement syrien, des forces iraniennes, libanaises et russes contrôle maintenant plus de 80% du pays, signalant une fin prochaine de la guerre de six ans.

La victoire militaire, durement gagnée par Assad, sur une coalition hétéroclite d’ex-baathistes, de forces islamistes et d’État islamique [soutenue par les États-Unis, NdT], n’apportera pas la paix nécessaire à la Syrie. La compétition permanente pour le contrôle de la destinée de la Syrie est sur le point d’entrer dans une nouvelle phase – la bataille pour la reconstruction du pays.

La guerre a causé des ravages dans tout le pays, tuant près d’un demi-million de personnes, déplaçant de force plus de la moitié de la population qui était, avant-guerre, de 21 millions. Deux Syriens sur trois vivent dans l’extrême pauvreté, dans une économie de guerre qui, en 2016, n’a généré qu’un tiers de sa richesse d’avant-guerre, en 2010. La Banque mondiale et d’autres ont estimé que la reconstruction de la Syrie exigerait plus de 200 milliards de dollars.

Il fut une époque où la guerre était l’arbitre ultime. La coalition rejointe par Washington et ses alliés a échoué, au prix fort, à vaincre Assad sur le champ de bataille. Mais alors que rien de ce qu’elle a fait prévaloir n’a fonctionné, ses membres ne sont pas prêts à concéder la défaite. Au lieu de cela, ces soi-disant « Amis de la Syrie » sont prêts à utiliser l’aide à la reconstruction comme une arme dans la prochaine étape de ce qui se profile : une bataille sans fin pour saper l’effort du régime victorieux, après-guerre pour consolider son pouvoir.

L’aide à la reconstruction est considérée par ces promoteurs comme offrant le meilleur moyen pour provoquer un changement de régime. Moyen qui se substituera à la politique, maintenant discréditée, mais certainement pas abandonnée, d’armement de l’opposition. Le consensus qui émerge, entre les gouvernements de l’Ouest et leurs institutions internationales, est que l’aide à la reconstruction syrienne ne se fera pas tant que Assad dirigera la Syrie. Une déclarationconjointe de CARE International, du Comité international de secours, du Conseil norvégien pour les réfugiés, d’Oxfam et de Save the Children soutient que l’aide à la reconstruction de la Syrie dans les conditions actuelles renforcera le régime et « risque de faire plus de mal que de bien ».

À la fin d’une réunion du 18 septembre des « Amis de la Syrie » dirigée par les États-Unis, le ministre britannique des Affaires étrangères, Boris Johnson, a déclaré :

« Nous croyons que la seule voie à suivre est de faire progresser le processus politique et d’annoncer clairement aux Iraniens, aux Russes et au régime d’Assad que nous, le groupe solidaire, ne soutiendrons pas la reconstruction de la Syrie tant qu’il n’y aura pas un tel processus politique et cela signifie, comme le résume la résolution 2254, une transition à Assad. »

Les partisans de cette stratégie croient apparemment que le régime victorieux de Assad va maintenant abandonner la paix [qu’il a restaurée, NdT] afin d’avoir accès aux coffres-forts de l’Ouest et bénéficier du privilège d’être attiré et écartelé à La Haye.

Malgré les meilleurs efforts des « amis » de la Syrie, la Russie, l’Iran et même le Hezbollah sont aujourd’hui bien mieux placés que Washington pour décider du genre de gouvernement à asseoir à Damas. Qu’est-ce-que cela dit de la politique des États-Unis ? Eh bien, qu’elle continue d’être enracinée dans les hypothèses qui ont produit un tel résultat.

La volonté de maintenir une misère persistante en Syrie tant qu’Assad et sa cohorte restent en place est le non-dit de cette stratégie, qui ressemble à la politique draconienne adoptée par le Quatuor dirigé par les États-Unis envers le Parti Hamas en Palestine il y a une décennie. L’opposition généralisée à une aide pour l’économie palestinienne à la suite d’une victoire électorale du Hamas en janvier 2006, et l’effort international visant à maintenir « à la diète » la bande de Gaza dirigée par le Hamas après une défaite du Fatah à Gaza en juin 2007, offre un précédent utile et instructif sur la façon dont un boycott dirigé par les États-Unis contre une Syrie d’après-guerre sous Assad pourrait se dérouler.

Le fonctionnaire du Département d’État, David Satterfield, un haut diplomate du Moyen-Orient, a expliqué le 18 septembre que les États-Unis continueraient à fournir des aides humanitaires, mais pas d’aide à la reconstruction – totalisant plus de 4 milliards de dollars depuis 2001 – aux Syriens assiégés.

Une telle politique montrera que les Syriens, comme les Palestiniens à Gaza, ne meurent pas de faim ou de maladie. Ils survivront – tout juste – mais l’engagement des États-Unis envers leur bien-être n’ira pas jusqu’à leur fournir les outils nécessaires pour reconstruire leur pays et leurs vies brisées.

Gaza continue de souffrir d’une politique similaire. La Banque mondiale a noté que la poursuite de la privation d’infrastructure pour les deux millions de Palestiniens de Gaza pourrait rendre l’enclave isolée « inhabitable » d’ici à 2020.

La campagne dirigée par les États-Unis contre les efforts de reconstruction actuels vise à maintenir la Syrie dans le même état que Gaza. Cela retardera, mais n’empêchera pas, la reconstruction de la Syrie, ni ne forcera le retrait d’Assad.

Mais dans ce cas, Washington ne joue pas aux échecs avec lui-même. Aussi instructif que puisse être le précédent de Gaza, il existe des différences substantielles et qualitatives qui militent contre le succès des politiques anti-Assad – et risquent également de miner les alliés américains (Liban, Jordanie).

Cette approche perpétuera les tourments des réfugiés syriens apatrides et renforcera le pouvoir régional de la Russie, de l’Iran et de la Chine. Peut-être que cela ne nous plait pas, mais la victoire en temps de guerre du système de gouvernance mis en œuvre par Hafez al-Assad, et poursuivie par son fils, équivaut à un référendum sur l’équilibre historique des forces au sein de la société syrienne.

Le régime d’Assad est beaucoup mieux placé que Gaza et le Hamas après 2007 pour réussir : premièrement, Assad a des bienfaiteurs puissants, l’Iran, la Russie et la Chine, qui l’ont aidé à gagner la guerre, et ont un enjeu dans la paix de l’après-guerre. Ces alliés se mobilisent déjà pour la reconstruction, l’envoi de délégations et la réalisation de contrats pour reconstruire les infrastructures critiques, peu importe la volonté de Washington de financer de tels efforts. Assad lui-même a déclaré que les partisans de ses opposants en temps de guerre, dont certains ont des raisons impérieuses de s’inquiéter d’un rapprochement, ne sont pas les bienvenus pour participer à la reconstruction.

Certains à l’Ouest peuvent ne pas aimer le fait, mais les Syriens sont de plus en plus assurés que les armes se sont tues – relativement – et votent déjà avec leurs pieds, revenant de plus en plus nombreux dans leur pays et leurs maisons. « Le nombre de nouveaux déplacés intérieurs s’est considérablement réduit, et tout aussi important, les personnes déplacées à l’extérieur des frontières de la Syrie ont commencé à revenir en grand nombre », a expliqué Satterfield.

Le Liban et la Jordanie, qui ont accueilli à grands frais financiers et politiques des millions de Syriens déplacés, sont impatients de mettre fin au séjour amer des réfugiés. Le retour de ceux-ci en Syrie, ainsi que le désir de saisir une partie des bénéfices de la reconstruction du pays, sont des incitations puissantes pour Beyrouth et Amman à se réconcilier avec Damas, processus qui est en cours.

L’aide humanitaire fournie par les États-Unis et d’autres a de l’importance. Mais les pays engagés dans la reconstruction de la Syrie poursuivent une stratégie politiquement et économiquement plus agréable et efficace. Organiser la pénurie en Syrie, qui souffre depuis longtemps – et consolider une diaspora syrienne énorme et perturbatrice en Jordanie, au Liban et en Turquie – n’est pas une recette pour le succès.

 

Gregory Aronson est président et cofondateur de The Mortons Group et universitaire non résident à l’Institut du Moyen-Orient. http://www.mei.edu/profile/geoffrey-aronson

Traduit par jj, relu par Cat pour le Saker Francophone.

 

 

Qatarstrophes en série

par Benito Perez
Editorial de Le Courrier des 7-9 juillet 2017

C’est une histoire de grenouilles qui se voyaient aussi grosses qu’un chameau. Depuis un mois, le torchon brûle entre le Qatar et l’Arabie saoudite et quelques autres pays arabes qui soumettent l’ambitieux petit émirat gazier à un embargo inédit. Mercredi, les espoirs d’un armistice se sont envolés, avec le refus de Doha de se plier à la tutelle de ses voisins. Le conflit, entre les deux principaux sponsors de l’islamisme, ferait presque sourire, s’il ne soulignait pas l’instabilité croissante d’une région, où les conflits se multiplient depuis l’aventure insensée de George W. Bush contre l’Irak.

Avec ses gigantesques réserves gazières, le minuscule Qatar s’est rêvé durant deux décennies en puissance régionale. Pour le meilleur – comme les débuts de la chaîne Al-Jazeera, qui fit souler un vent frais sur les médias arabes – mais aussi pour le pire, lorsqu’il contri- bua à transformer le Printemps arabe en champ de bataille géopolitique.
En Libye puis en Syrie, l’émir Hamad ben Khalifa s’est voulu défaiseur de rois, envoyant ses forces spéciales dès le printemps 2011. Retournant les tribus à coups de pétrodollars ou parrainant les milices qui plongeront ces pays dans la guerre et le chaos. Ou encore – péché véniel – en arrosant les partis islamistes, à Tunis et au Caire.
La plus grande retenue, depuis 2013, du nouvel émir Tamim ben Hamad n’y changera rien. Avec la chute des Frères musulmans égyptiens, l’affaiblissement d’Ennahdha en Tunisie, le chaos libyen et le maintien de Bachar al-Assad, le retour de manivelle était inévitable.
D’autant que l’Arabie saoudite et sa politique de conquête wahhabite du monde musulman ne se portent guère mieux. Au moment où les cours du brut plombent ses finances, Ryad est enlisé au Bahreïn et surtout au Yémen. Deux interventions mal maîtrisées mettant en lumière les limites d’une puissance régionale aux pieds d’argile, dictature paranoïaque obnubilée par sa haine de la minorité chiite et de l’Iran.
En pleine bataille dynastique, le régime avait besoin de montrer les dents. L’entrée en jeu de Donald Trump, sensible à l’influence du capital saoudien aux USA, lui en a donné l’occasion. Car après avoir critiqué l’interventionnisme d’Obama, le républicain joue à son tour la carte de l’ennemi extérieur, apprenti sorcier dans la poudrière du Moyen-Orient. Digne héritier de «W», autre grenouille qui s’imaginait, elle aussi, dans le rôle du chameau dominant. Les peuples de la région en paient encore le prix.

Une guerre majeure au Moyen-Orient est désormais plus probable que jamais

Shahir Shahidsaless

28 juin 2017

Source : http://arretsurinfo.ch/une-guerre-majeure-au-moyen-orient-est-desormais-plus-probable-que-jamais/

Source originaire : http://www.middleeasteye.net/fr/opinions/une-guerre-majeure-au-moyen-orient-est-d-sormais-plus-probable-que-jamais-754289859?hash=21938f91-6bb4-43ab-8e45-0bdd77f15512&utm_medium=social&utm_source=facebook

 

La confrontation croissante entre les États-Unis et la Russie dans l’est de la Syrie, à laquelle s’ajoute l’escalade des tensions entre l’Arabie saoudite et l’Iran, pourrait déborder et se transformer en conflit

La situation en Syrie et dans la région du golfe Persique menace de dégénérer en un conflit régional et peut-être même mondial.

Suite à l’épisode de l’avion militaire syrien abattu par un avion de chasse de l’US Navy le 18 juin, les tensions entre les États-Unis et la Russie se sont considérablement intensifiées.

En réponse, le ministère russe de la Défense a publié une déclaration dans laquelle il a averti qu’il traquerait comme des cibles les avions et les drones de la coalition internationale trouvés en mission à l’ouest de l’Euphrate. Les Russes ont également suspendu brusquement une ligne directe établie avec Washington dans le but d’éviter les collisions entre les forces russes et américaines en Syrie, bien que les responsables américains aient déclaré depuis que la ligne directe était toujours utilisée.

En l’absence de collaboration entre les États-Unis et la Russie et dans un environnement hostile entre les deux puissances, le Moyen-Orient pourrait sombrer dans un véritable enfer

Le 19 juin, un avion de reconnaissance américain a été intercepté par un chasseur russe au-dessus de la mer Baltique. Selon des responsables américains du Commandement des forces des États-Unis en Europe, les deux avions ne se trouvaient qu’à quelques dizaines de centimètres de distance à certains moments.

Lors d’un autre incident potentiellement dangereux, le 21 juin, un avion de guerre de l’OTAN s’est approché de l’avion russe qui transportait le ministre de la Défense Sergueï Choïgou au-dessus la mer Baltique. Un chasseur d’escorte Su-27 russe est apparu et a incliné ses ailes pour montrer ses armes, suite à quoi l’avion intrus de l’OTAN s’est éloigné.

La veille, le 20 juin, un chasseur américain avait abattu un drone de fabrication iranienne dans le ciel syrien.

À la suite de l’évolution récente des relations entre les États-Unis et l’Iran, les tirs contre l’avion de guerre syrien et le drone iranien ont considérablement accru les tensions entre les États-Unis et l’Iran, des tensions susceptibles d’engendrer un conflit plus large.

Une guerre des mots

La rhétorique des dirigeants américains et iraniens est également montée d’un cran. Tout d’abord, le 14 juin, le secrétaire d’État américain Rex Tillerson a appelé à un changement de régime en Iran. Il a déclaré à la Commission des relations extérieures de la Chambre des représentants que l’Iran déstabilisait la région et il a promis que les États-Unis soutiendraient « ces éléments au sein de la République islamique qui provoqueraient une transition gouvernementale pacifique ».

En réponse, le dirigeant iranien, l’ayatollah Ali Khamenei, a fustigé le gouvernement américain dans un discours enflammé : « Les dirigeants américains ne connaissent pas la nation iranienne […] Les nouveaux dirigeants de la Maison-Blanche sont comme des hooligans naissants qui font peur aux gens en brandissant leur couteau jusqu’à ce que quelqu’un les frappe au visage et les remette à leur place. »

Se référant à la déclaration de Tillerson, Khamenei a noté : « Ils disent qu’ils veulent changer l’establishment de la République islamique. Eh bien, à quel moment ne l’avez-vous pas voulu ? Vous l’avez toujours voulu et vous avez toujours échoué et mordu la poussière ; et ce sera comme cela à partir de maintenant. »

« Chaque fois que nous avons de multiples forces armées travaillant sur le même champ de bataille sans désescalade, il existe un danger de voir les choses échapper à tout contrôle »

– Douglas E. Lute, général américain à la retraite

Il y a aussi un nouveau front, entre les intermédiaires iraniens et russes en Syrie d’un côté et les États-Unis et leurs forces alliées de l’autre, portant sur le contrôle du sud-est de la Syrie, une zone proche de la frontière irakienne où se situe la route principale entre Damas et Bagdad. Cet itinéraire est d’une importance stratégique pour l’Iran dans la mesure où il relie la Syrie à l’Irak mais aussi à l’Iran, plus à l’est. Le contrôle de cette route permettrait à Téhéran de se connecter à son principal allié dans la région, le Hezbollah libanais, via la Syrie.

Les Américains ont l’intention de prendre le contrôle de l’est de la Syrie puisque, comme l’a expliqué le New York Times, « les questions qui seront vraiment en jeu [après la défaite de l’État islamique] seront encore plus importantes. Le gouvernement syrien rétablira-t-il son contrôle sur le pays jusqu’à ses frontières orientales ? Le désert à cheval sur la frontière syro-irakienne restera-t-il un no man’s land prêt à finir sous le contrôle de milices ? Autrement, qui dominera cette zone ? Des forces alignées avec l’Iran, la Russie ou les États-Unis ? Quelles factions syriennes exerceront le plus d’influence ? »

Le New York Times note qu’« avec toutes ces forces sur une trajectoire de collision, plusieurs escalades récentes ont soulevé des craintes quant à une confrontation directe entre les États-Unis et l’Iran ou même la Russie ».

Cette situation mène tout droit à la guerre. Selon Douglas E. Lute, général trois étoiles à la retraite qui était le représentant américain à l’OTAN jusqu’en janvier, « chaque fois que nous avons de multiples forces armées travaillant sur le même champ de bataille sans désescalade, il existe un danger de voir les choses échapper à tout contrôle. […] Les incidents tactiques sur le terrain ou dans l’air au-dessus de la Syrie peuvent être mal interprétés et entraîner des erreurs de calcul. » Comme le soutient un expert en relations internationales, « des guerres peuvent se produire sans erreur de perception, mais cela est rare ».

 

Le discours de guerre du prince héritier

Ce qui aggrave la situation, c’est l’hostilité toujours croissante entre l’Iran et l’Arabie saoudite. Le 7 juin, des terroristes ont lancé des attaques contre le parlement iranien et le mausolée de l’ancien guide suprême du pays, l’ayatollah Rouhollah Khomeini, suite à des menaces explicites prononcées début mai par le prince saoudien Mohammed ben Salmane.

« Nous n’attendrons pas que les combats arrivent en Arabie saoudite. Nous ferons plutôt en sorte que la bataille soit dans leur camp, en Iran », a déclaré Mohammed ben Salmane. Les responsables du gouvernement iranien, leur dirigeant en tête, n’ont pas exprimé de doute quant au fait que les Saoudiens étaient à l’origine des attentats terroristes.

Le 9 juin 2017, des funérailles sont organisées en l’honneur des victimes des attentats du 7 juin à Téhéran (AFP)

Mohammed ben Salmane est l’architecte de la nouvelle politique étrangère saoudienne ouvertement agressive envers Téhéran. Le 21 juin, il a été nommé nouveau prince héritier d’Arabie saoudite, ce qui le place en première position dans l’ordre de succession au trône. Ce novice de la politique, qui fêtera ses 32 ans en août, mène la barque de la politique étrangère du royaume. Il conservera son poste de ministre de la Défense et supervisera les réformes économiques saoudiennes, notamment dans le secteur pétrolier.

Alors que les Israéliens ont salué cette nomination, parlant de « bonne nouvelle pour Israël et les États-Unis », Daniel B. Shapiro, ancien ambassadeur des États-Unis en Israël, l’a jugée « dangereuse » par rapport à l’Iran. La nomination de Mohammed ben Salmane au poste de prince héritier renforce encore plus la probabilité d’un conflit irano-saoudien.

Mohammed ben Salmane est l’architecte de la nouvelle politique étrangère saoudienne ouvertement agressive envers Téhéran

La liste des conditions présentées au Qatar le 23 juin afin de lever les sanctions imposées par le bloc dirigé par l’Arabie saoudite offre au monde extérieur un premier aperçu de la politique étrangère dangereuse du dirigeant de facto nouvellement élu de l’Arabie saoudite.

Selon Associated Press, la liste énonce treize conditions, dont la fermeture du diffuseur Al Jazeera financé par le Qatar et d’une base militaire turque, ainsi que la restriction de toutes les relations diplomatiques avec l’Iran.

De nombreux observateurs soutiennent que la réduction des liens avec l’Iran est un point essentiel de la liste. Ces exigences constituent une violation complète des normes internationales, en premier lieu de la souveraineté des États. Des demandes de cette nature n’ont même pas été imposées au dictateur irakien Saddam Hussein après la défaite de l’Irak lors de la guerre du Golfe en 1991.

La promesse oubliée de Trump

Dans ce contexte périlleux, aucune partie n’affiche une intention d’apaiser les tensions, en particulier les deux superpuissances nucléaires. Au cours de la campagne électorale de Donald Trump, le candidat républicain a fait naître l’espoir d’une recherche par les États-Unis d’une coopération avec Moscou sur des questions d’ordre mondial.

À LIRE : Le bûcher des vanités : les injonctions saoudiennes exposent la peur et la haine du Qatar

Beaucoup espéraient la formation d’une alliance entre les deux puissances pour déloger l’État islamique en Syrie et mettre un terme à la catastrophe humanitaire qui se poursuit dans le pays. Avec la coopération entre les États-Unis et la Russie, on espérait voir l’état hobbesien de « guerre de tous contre tous » en Syrie prendre fin et les deux principaux rivaux dans la région, l’Iran et l’Arabie saoudite, se réconcilier.

Lors de sa première conférence de presse après son élection, Trump avait déclaré à plusieurs reprises que ce serait « positif », « bien » et même « génial » si « [son pays pouvait s’]entendre avec la Russie ».

En l’absence de collaboration entre les États-Unis et la Russie et dans un environnement hostile entre les deux puissances, le Moyen-Orient pourrait sombrer dans un véritable enfer à la suite d’une guerre de grande ampleur.

 

– Shahir Shahidsaless est un analyste politique et journaliste indépendant irano-canadien qui écrit sur les affaires intérieures et étrangères de l’Iran, le Moyen-Orient et la politique étrangère américaine dans la région. Il est coauteur de l’ouvrage Iran and the United States: An Insider’s View on the Failed Past and the Road to Peace. Il contribue à plusieurs sites consacrés au Moyen-Orient ainsi qu’au Huffington Post. Il écrit également de façon régulière pour BBC Persian. Vous pouvez le contacter à l’adresse shahir.shahidsaless@gmail.com ou le suivre sur Twitter : @SShahisaless.

Les opinions exprimées dans cet article n’engagent que leur auteur et ne reflètent pas nécessairement la politique éditoriale de Middle East Eye.

Traduit de l’anglais (original) par VECTranslation.

 

Cheikhoun est une fabrication, nous n’avons pas d’armes chimiques

Interview de Bachar el-Assad

13 avril 2017

Source : http://lesakerfrancophone.fr/bachar-al-assad-khan-cheikhoun-est-une-fabrication-nous-navons-pas-darmes-chimiques

Source originale Agence Sana via sayed7asan

 

Interview de Bachar al-Assad, Président de la République Arabe Syrienne, par l’AFP

Transcription :

Journaliste : Monsieur le Président, je voudrais d’abord vous remercier de me recevoir pour cette interview. Monsieur le Président, avez-vous donné l’ordre d’attaquer Khan Cheikhoun avec des armes chimiques mardi dernier ?

Bachar al-Assad : En fait, personne n’a enquêté sur ce qui s’est passé ce jour-là à Khan Cheikhoun jusqu’à présent. Comme vous le savez, Khan Cheikhoun est sous le contrôle du Front al-Nosra qui est une branche d’al-Qaïda. Donc les seules informations dont a disposé le monde jusqu’à présent sont celles publiées par la branche d’al-Qaïda. Personne n’a d’autres informations. Nous ne savons pas si toutes les photos ou les images vidéos que nous avons vues sont vraies ou truquées. C’est la raison pour laquelle nous  demandons qu’une enquête soit menée à Khan Cheikhoun. Voilà pour le premier point.

Deuxièmement, selon les sources d’al-Qaïda, l’attaque a eu lieu entre 6h et 6h30 du matin, alors que l’attaque syrienne sur cette même zone a eu lieu vers midi, entre 11h30 et 12h. Ils parlent donc de deux événements différents. Aucun ordre n’a donc été donné de déclencher une attaque.

 

D’ailleurs nous ne possédons pas d’armes chimiques, nous avons renoncé à notre arsenal il y a quelques années. Et même si nous possédions de telles armes, nous ne les utiliserions pas. Tout au long de notre histoire, nous n’avons jamais utilisé notre arsenal chimique.

Alors, qu’est-ce qui s’est passé ce jour-là ? Comme je viens de le dire, l’unique source de ces informations c’est al-Qaïda. Nous ne pouvons pas les prendre au sérieux.

Notre impression est que l’Occident, surtout les États-Unis, sont main dans la main avec les terroristes, et qu’ils ont monté toute cette histoire pour avoir un prétexte pour l’attaque. L’attaque n’a pas eu lieu à cause de ce qui s’est passé à Khan Cheikhoun. Nous sommes face à un seul et même événement : la première étape était le spectacle auquel nous avons assisté sur les réseaux sociaux et les chaînes de télévision, et la propagande (médiatique). La seconde étape était l’agression militaire.

C’est bien ce qui s’est produit à notre sens. Car, quelques jours seulement, 48 heures à peine ont séparé la campagne médiatique de l’attaque américaine, sans la moindre enquête, sans les moindres preuves tangibles de quoi que ce soit. Rien que des allégations et de la propagande (médiatique), puis les frappes ont eu lieu.

Journaliste : Donc, d’après vous, qui serait responsable de cette attaque chimique présumée ?

Bachar al-Assad : Les allégations elles-mêmes viennent d’al-Qaïda, du Front al-Nosra. Nous n’avons donc pas besoin de mener une enquête pour en savoir l’origine, ils les ont eux-mêmes annoncées. La région est sous leur contrôle, et il n’y a personne d’autre.

Quant à l’attaque, je viens de le dire, il n’est pas encore clair si elle a eu lieu ou non. Car, comment peut-on vérifier une vidéo ? Il y a tellement de vidéos truquées en ce moment, et il y a des preuves qu’elles étaient fausses, comme celles des Casques blancs par exemple. Ce sont des membres d’al-Qaïda, des membres du Front al-Nosra. Ils ont rasé leurs barbes, porté des casques blancs, et sont apparus comme des héros humanitaires. Ce qui n’est pas vrai, car ces mêmes personnes tuaient les soldats syriens, et les preuves se trouvent d’ailleurs sur Internet.

La même chose s’applique à cette attaque chimique. Nous ne savons pas si ces enfants ont été tués à Khan Cheikhoun. Nous ne savons même pas s’ils étaient vraiment morts. Et s’il y a eu une attaque, qui l’a lancée ? Et avec quel matériel ? Nous n’avons absolument aucune information, rien du tout, personne n’a enquêté.

Journaliste : Vous pensez donc que c’est une fabrication ?

Bachar al-Assad : Bien sûr, il s’agit pour nous d’une fabrication à 100%. Nous ne possédons pas d’arsenal (chimique), et nous n’allons donc pas l’utiliser.

Plusieurs indices le montrent, même avec l’absence de preuve, car personne ne possède d’informations ni de preuves tangibles, mais vous avez des indices. Par exemple, moins de deux semaines ou environ dix jours avant l’attaque, les terroristes avançaient sur plusieurs fronts, y compris dans la banlieue de Damas, et (dans la campagne de) Hama non loin de Khan Cheikhoun.

Supposons que nous disposions d’un tel arsenal, supposons que nous ayons la volonté de l’utiliser : pourquoi n’y avons-nous pas eu recours au moment où nos troupes reculaient et les terroristes gagnaient du terrain ? En fait, cette prétendue attaque coïncide avec la période durant laquelle l’armée syrienne progressait très rapidement, et où on assistait à la débâcle des terroristes qui s’effondraient. Pourquoi donc utiliser de telles armes, si d’ailleurs nous les possédions vraiment et avions la volonté de les utiliser, pourquoi les utiliser à ce moment précis et non au moment où on traversait une situation difficile ? En toute logique. Voilà pour le premier point.

Deuxièmement, à supposer encore une fois que vous possédiez de telles armes et que vous vouliez les utiliser, dans cette hypothèse, pourquoi les utiliser contre des civils et non contre les terroristes que nous combattons ?

Troisièmement, l’armée syrienne n’est pas présente dans cette zone, nous n’y menons pas de bataille, et nous n’avons aucun objectif à Khan Cheikhoun, qui n’est pas une zone stratégique. Pourquoi l’attaquer, d’un point de vue militaire ?! Pour quelle raison ? Je parle d’un point de vue militaire.

Évidemment, il s’agit essentiellement pour nous d’une question d’éthique, c’est-à-dire que nous n’aurions pas utilisé l’arme chimique même si nous la possédions. Nous n’aurions aucune volonté de l’utiliser, car ce serait intolérable sur le plan moral, et nous perdrions alors le soutien du peuple.

Tous les indices vont donc à l’encontre de toute cette histoire. Vous pouvez donc dire que cette pièce (de théâtre) qu’ils ont montée ne tient pas la route. L’histoire n’est pas convaincante, en aucune manière.

Journaliste : Avec la frappe aérienne américaine, Trump semble avoir changé dramatiquement de position à votre égard et à l’égard de la Syrie. Avez-vous le sentiment d’avoir perdu celui que vous avez auparavant qualifié d’éventuel partenaire ?

Bachar al-Assad : J’avais bien dit « si », je parlais au conditionnel : s’ils sont sérieux dans la lutte contre les terroristes, nous serons des partenaires. J’ai dit que cela ne concernait pas seulement les États-Unis, car nous sommes les partenaires de tous ceux qui veulent combattre les terroristes. C’est là pour nous un principe de base.

Mais il s’est avéré dernièrement, comme je l’ai dit tout à l’heure, qu’ils sont main dans la main avec ces terroristes, je veux dire les États-Unis et l’Occident, ils ne sont pas sérieux dans la lutte contre les terroristes. Hier encore certains de leurs responsables défendaient Daech, disant que Daech ne possédait pas d’armes chimiques. Ils défendent Daech contre le gouvernement syrien et contre l’armée syrienne. Donc en fait, vous ne pouvez pas parler de partenariat entre nous, nous qui luttons contre le terrorisme et combattons les terroristes, et les autres, qui les soutiennent ouvertement.

Journaliste : Pouvons-nous donc dire que la frappe américaine vous a fait changer d’avis au sujet de Trump ?

Bachar al-Assad : De toute manière, j’étais très prudent à exprimer toute opinion à son sujet auparavant, avant et après qu’il ne devienne Président. Je disais toujours : « Attendons de voir ce qu’il va faire. » Nous ne commentions pas les déclarations.

En effet, cette attaque est la première preuve qu’il ne s’agit pas tant du Président des États-Unis que du régime, de « l’État profond » des États-Unis. Il est toujours le même. Il ne change pas. Le Président n’est que l’un des acteurs sur la scène (américaine). S’il veut être un leader, il ne peut pas, car comme certains le disaient, Trump a voulu être un leader, mais tout Président US qui veut devenir un vrai leader va finalement ravaler ses mots, passer outre sa fierté au cas ou il en a, et faire un revirement à 180 degrés, sinon il en payera le prix politiquement.

Journaliste : Mais pensez-vous qu’il y aura une autre attaque ?

Bachar al-Assad : Tant que les États-Unis seront gouvernés par ce complexe militaro-industriel, ces entreprises financières et bancaires, ce qu’on peut appeler l’État profond qui œuvre aux intérêts de ces groupes, bien sûr que cela peut se reproduire n’importe quand et n’importe où, et pas seulement en Syrie.

Journaliste : Et votre armée et les Russes riposteront-ils si cela se reproduit ?

Bachar al-Assad : En fait, si vous voulez parler de représailles, nous parlons de missiles qui viennent de centaines de kilomètres, ce qui est hors de notre portée. Mais de fait, la vraie guerre en Syrie ne dépend pas de ces missiles, mais du soutien apporté aux terroristes.

C’est la partie la plus dangereuse dans cette guerre.

Notre riposte sera la même qu’au premier jour : écraser les terroristes partout en Syrie. Lorsque nous nous débarrasserons des terroristes, rien ne nous inquiétera plus. Telle est donc notre riposte, c’est une réponse (globale), et non une réaction (à un événement précis).

Journaliste : Vous dites donc qu’une riposte par l’armée syrienne ou par les Russes sera très difficile car les navires sont très éloignés.

Bachar al-Assad : C’est tout à fait vrai pour nous qui sommes un petit pays, tout le monde le sait d’ailleurs. C’est hors de notre portée. Je veux dire qu’ils peuvent lancer des missiles à partir d’un autre continent, tout le monde le sait. Les États-Unis sont une grande puissance, nous ne le sommes pas.

Quant aux Russes, c’est une autre affaire.

Journaliste : Accepteriez-vous les résultats d’une enquête menée par l’OIAC [Organisation pour l’interdiction des armes chimiques] ?

Bachar al-Assad : Dès 2013, lorsque les terroristes ont lancé leurs premières attaques contre l’armée syrienne en utilisant des missiles chimiques, nous avons réclamé une enquête. C’est nous qui avons demandé que des enquêtes soient menées. Chaque fois qu’il y a eu des attaques chimiques ou des allégations d’attaques chimiques, c’est nous qui avons demandé (une enquête).

Cette fois-ci, nous avons discuté hier avec les Russes, et durant les quelques derniers jours qui suivirent les frappes, et nous allons œuvrer avons œuvré ensemble en vue d’une enquête internationale.

Mais cette enquête doit être impartiale. Nous ne pouvons permettre d’enquête que si elle est impartiale, et en s’assurant que des pays impartiaux y prendront part, pour être sûrs qu’elle ne sera pas utilisée à des fins politisées.

Journaliste : Et s’ils accusaient le gouvernement, renonceriez-vous au pouvoir ?

Bachar al-Assad : S’ils accusent ou s’ils prouvent ? Il y a une grande différence. Car ils accusent déjà le gouvernement. Et si par « ils » vous voulez dire l’Occident, non, l’Occident ne nous intéresse pas.

Si vous parlez de l’OIAC, s’ils arrivent à prouver qu’une attaque a eu lieu, il faudra enquêter pour savoir qui a donné l’ordre de lancer une telle attaque.

Mais pour ce qui est de l’armée syrienne, une chose est à 100% certaine : nous ne possédons pas de telles armes, et nous ne pouvons pas, même si on le voulait, nous ne pouvons pas et nous n’avons pas les moyens nécessaires pour lancer une telle attaque, ni la volonté de le faire.

Journaliste : Vous voulez dire que vous ne possédez pas d’armes chimiques ?

Bachar al-Assad : Non, absolument pas. Il y a plusieurs années, en 2013, nous avons renoncé à tout notre arsenal. L’OIAC a déclaré que la Syrie est vide de toute matière chimique.

Journaliste : Je pose la question parce que les Américains ont dit qu’il y avait des armes chimiques dans la base aérienne, le niez-vous ?

Bachar al-Assad : Ils ont attaqué la base aérienne et détruit les dépôts qui contenaient différents matériels, mais il n’y avait pas de gaz sarin. Comment donc ? S’ils disent que nous avons lancé l’attaque au sarin à partir de cette même base aérienne, qu’est-il arrivé au sarin quand ils ont attaqué les dépôts ? A-t-on entendu parler de sarin ? Notre chef d’État-major est arrivé dans la base quelques heures seulement après l’attaque. Comment a-t-il pu y aller s’il y avait du sarin ? Comment a-t-on pu avoir seulement six martyrs, sur des centaines de soldats et d’officiers présents sur les lieux ? S’il y avait du sarin dans la base, comment se fait-il que les autres n’en sont pas morts ?

Dans ces mêmes vidéos truquées que nous avons vues sur Khan Cheikhoun, lorsque les secouristes essayaient de venir en aide aux victimes ou aux personnes supposées affectées, ils ne portaient ni masques ni gants de protection. Comment donc ? Où est donc le sarin ? Ils auraient dû en être immédiatement affectés.

Tout cela n’est donc qu’allégations. Je veux dire que cette attaque américaine et ces allégations constituent une preuve supplémentaire sur la fabrication et le fait qu’il n’y avait de sarin nulle part.

Journaliste : Si vous dites ne pas avoir donné l’ordre, est-il possible que des éléments indisciplinés de l’armée aient lancé cette attaque chimique ?

Bachar al-Assad : Même s’il y a un élément incontrôlé, l’armée ne possède pas de matières chimiques. Voilà pour le premier point.

Deuxièmement, un élément indiscipliné ne peut pas envoyer un avion de son propre chef, même s’il le veut. C’est un avion et non pas un petit véhicule aisément déplaçable ou une petite mitrailleuse qu’il peut utiliser à son gré. Ce serait  possible si on parlait d’un pistolet que quelqu’un utilise à sa guise et utilise pour violer la loi, chose qui peut arriver partout dans le monde, mais c’est impossible lorsqu’il s’agit d’un avion. Voilà pour le deuxième point.

Et troisièmement, l’armée syrienne est une armée régulière et non pas une milice. Elle est structurée et hiérarchisée, avec des mécanismes très clairs pour donner des ordres. Il n’est donc jamais arrivé durant les six dernières années de guerre en Syrie qu’un élément rebelle ait tenté d’agir contre la volonté de ses supérieurs.

Journaliste : Les Russes vous ont-ils mis en garde avant la frappe américaine ? Étaient-ils présents sur la base aérienne ?

Bachar al-Assad : Non, ils ne nous ont pas avertis parce qu’ils n’en ont pas eu le temps. Les Américains les avaient avertis quelques minutes seulement avant l’attaque, ou comme certains le disent après l’attaque, car les missiles prennent quelque temps pour arriver jusqu’à la base.

Mais en fait nous disposions de quelques indices que quelque chose allait se passer, et nous avons pris plusieurs mesures à cet égard.

Journaliste : Est-ce que vous confirmez que 20% de votre force aérienne a été détruite dans cette attaque, comme le disent les Américains ?

Bachar al-Assad : Je ne connais pas le cadre référentiel de ces 20%. C’est quoi les 100% pour eux ? Est-ce que ça correspond au nombre (total) des avions ? Ou à la qualité ? Ce taux renvoie-t-il aux appareils opérationnels ou en réserve ? Je ne sais pas ce qu’ils veulent dire par là.

Non, en fait, comme nous et les Russes l’avons déclaré, quelques appareils ont été détruits, la plupart de vieux appareils, dont certains n’étaient pas opérationnels de toute manière. C’est la vérité. Et la preuve est que depuis cette attaque, nous n’avons pas arrêté d’attaquer les terroristes partout en Syrie. Donc nous n’avons pas eu l’impression d’avoir été réellement affectés par cette frappe dans notre puissance de feu et notre capacité à attaquer les terroristes.

Journaliste : Votre gouvernement a déclaré au début que vous aviez frappé un dépôt d’armes chimiques. Est-ce vrai ?

Bachar al-Assad : C’était une possibilité car lorsque vous attaquez une cible liée aux terroristes, vous ne savez pas ce qu’il y a dedans. Vous savez que c’est une cible, ça peut être un dépôt, un entrepôt, un camp, un siège, vous n’en savez rien. Mais vous savez que les terroristes l’utilisent, et vous l’attaquez, comme toute autre cible. C’est ce que nous faisons quotidiennement, et parfois au fil des heures, depuis le début de la guerre. Mais vous ne pouvez pas savoir ce qu’il y a dedans. Que les frappes aériennes aient visé un dépôt de matériaux chimiques était donc une possibilité parmi d’autres.

Mais encore une fois, cela ne correspond pas au timing de l’annonce, non seulement parce que seuls les terroristes l’ont annoncé le matin, mais aussi parce que leurs organes d’information, et leurs pages sur Twitter et sur Internet ont annoncé l’attaque quelques heures avant l’attaque présumée, c’est-à-dire à 4h du matin. A 4h du matin, ils ont annoncé qu’il y aurait une attaque chimique, et qu’il fallait s’y préparer. Comment pouvaient-ils le savoir ?

Journaliste : Ne pensez-vous pas que Khan Cheikhoun représente un énorme revers pour vous ? Pour la première fois depuis six ans, les États-Unis attaquent votre armée. Hier, après une courte lune de miel, Tillerson a dit que le règne de la famille al-Assad va bientôt prendre fin. Ne pensez-vous pas que Khan Cheikhoun constitue pour vous un grand revers ?

Bachar al-Assad : Il n’y a pas de règne de la famille al-Assad en Syrie de toute façon. Il rêve. Ou disons qu’il hallucine. Nous ne perdons pas notre temps avec sa déclaration.

En réalité, non : durant les six dernières années, les États-Unis étaient directement impliqués dans le soutien des terroristes partout en Syrie, y compris Daech et al-Nosra, ainsi que toutes les factions qui partagent la même mentalité en Syrie. C’est une chose claire et prouvée en Syrie.

Mais si vous voulez parler des attaques directes, il y a quelques mois à peine, une attaque plus dangereuse que cette dernière avait eu lieu, juste avant qu’Obama ait quitté ses fonctions, quelques semaines avant je pense. Cela a eu lieu à Deir Ezzor à l’Est de la Syrie, lorsqu’ils ont attaqué une montagne qui revêt une grande importance stratégique. Ils ont attaqué une base de l’armée syrienne régulière, ce qui a aidé Daech à s’emparer de cette montagne. Et si l’armée syrienne n’avait pas été assez forte pour repousser Daech, la ville de Deir Ezzor serait aujourd’hui entre les mains de Daech, et Deir Ezzor aurait alors été directement relié avec Mossoul en Irak. Cela aurait constitué une victoire très stratégique pour Daech. Donc en fait non, le gouvernement américain était directement impliqué.

Mais pourquoi ont-ils attaqué directement cette fois-ci ? Parce que, comme je viens de le dire, les terroristes dans cette région étaient en pleine débâcle. Les États-Unis n’avaient donc aucun autre choix pour soutenir leurs proxys, à savoir les terroristes, si ce n’est en attaquant directement l’armée syrienne. Car ils leur avaient fourni toutes sortes d’armes, mais ça n’avait pas réussi.

Journaliste : Vous ne pensez donc pas que ce soit un grand revers pour vous ?

Bachar al-Assad : Non, non, cela fait partie du même contexte qui dure depuis six ans. Il a pris différentes formes, mais le fond de la politique américaine et occidentale vis-à-vis de la situation en Syrie n’a aucunement changé. Laissons de côté les déclarations : certaines ont un ton élevé, d’autres sont moins fortes, mais la politique reste la même.

Journaliste : Vous avez repoussé la plupart des rebelles à Idlib. Prévoyez-vous de l’attaquer prochainement ?

Bachar al-Assad : Nous attaquerons les groupes armés partout en Syrie, à Idlib, ou n’importe où ailleurs. Quant à l’heure et à la priorité, c’est une question militaire qui doit être discutée au niveau militaire.

Journaliste : Vous avez dit auparavant que Raqqa était pour votre gouvernement une priorité. Cependant, les forces qui avancent vers la ville se constituent dans leur majorité de Kurdes appuyés par les États-Unis. Ne craignez-vous pas qu’on vous écarte de la libération de Raqqa ?

Bachar al-Assad : Non, car nous soutenons quiconque veut libérer n’importe quelle ville des terroristes. Mais cela ne veut pas dire qu’il faut la libérer des terroristes pour qu’elle soit occupée par les forces américaines, par exemple, ou par un autre proxy, ou un autre terroriste. L’identité de ceux qui vont libérer Raqqa n’est donc pas claire : est-ce que ce sera vraiment des forces syriennes qui la remettront ensuite à l’armée syrienne ? Est-ce que ce sera en collaboration avec l’armée syrienne ? Ce n’est pas encore clair.

Ce que nous entendons, ce ne sont que des allégations sur la libération de Raqqa. C’est ce que nous entendons depuis un an environ, ou un peu moins, mais rien ne s’est produit sur le terrain. Tout reste donc hypothétique, car il n’y a rien de tangible sur le terrain.

Journaliste : Les États-Unis et la Russie sont les parrains du processus de Genève. Étant donnée la tension entre les deux pays, pensez-vous que ce processus puisse se poursuivre ?

Bachar al-Assad : Il y a une grande différence entre le fait que le processus soit actif, ce qui pourrait se produire à tout moment, la réactivation de ce processus, et le fait qu’il soit efficace. Jusqu’à présent le processus n’est pas efficace. Pourquoi ? Parce que les États-Unis ne sont pas sérieux dans la recherche d’une solution politique quelconque. Ils veulent utiliser le processus politique comme un parapluie pour les terroristes, ou ils cherchent à obtenir à travers cette tribune ce qu’ils n’ont pas pu réaliser sur le terrain, sur le champ de bataille. Voilà pourquoi le processus n’était pas du tout efficace.

Nous nous retrouvons maintenant dans la même situation. Nous ne voyons pas que cette administration est sérieuse sur ce plan, car ils soutiennent les mêmes terroristes. Nous pouvons donc dire : oui, nous pouvons réactiver le processus, mais nous ne pouvons pas dire que nous nous attendons à ce qu’il soit efficace ou fructueux, non.

Journaliste : Après six ans, Monsieur le Président, n’êtes-vous pas fatigué ?

Bachar al-Assad : À vrai dire, la seule chose qui peut faire pression sur vous nous, ce n’est ni la situation politique, ni la situation militaire, mais c’est la situation humanitaire en Syrie, l’effusion quotidienne du sang, les souffrances et les difficultés infligées à chaque foyer en Syrie. C’est la seule chose pénible et fatigante, si on peut parler de « fatigue ».

Mais si vous vouliez parler de la guerre, de la politique, des rapports avec l’Occident, non, je ne me sens pas du tout fatigué, car nous défendons notre pays, et on ne se lassera jamais de le défendre.

Journaliste : Qu’est-ce qui vous empêche de dormir ?

Bachar al-Assad : Encore une fois, la souffrance du peuple syrien, (que je ressens au niveau de) la relation humanitaire entre moi et chaque famille syrienne, directement ou indirectement. C’est la seule chose qui peut m’empêcher de dormir de temps en temps. Mais en aucun cas les déclarations occidentales ou leurs menaces de soutenir les terroristes.

Journaliste : Aujourd’hui, des gens de Foua et de Kafraya vont être déplacés de leurs villages vers Damas et Alep. Ne craignez-vous pas que cela puisse représenter un déplacement de la population, et que la Syrie d’après la guerre ne sera plus comme celle qui existait avant ?

Bachar al-Assad : Le déplacement réalisé dans ce contexte est obligatoire. Nous ne l’avons pas choisi, et nous souhaitons que toute personne puisse rester dans son village et sa ville. Mais ces gens-là, comme beaucoup d’autres civils dans diverses régions, étaient entourés et assiégés par les terroristes. Ils ont été tués de manière quotidienne. Ils devaient donc partir.

Ils rentreront bien sûr chez eux après la libération. C’est ce qui s’est produit dans plusieurs autres régions où les gens rentrent chez eux.

C’est donc une situation provisoire. Parler de changements démographiques n’est pas dans l’intérêt de la société syrienne si c’est permanent, mais tant que c’est temporaire, ça ne nous inquiète pas.

Journaliste : Monsieur le Président, merci beaucoup de nous avoir accordé cet entretien.

Bachar al-Assad : Merci à vous.

Journaliste : C’était très intéressant, merci beaucoup d’avoir échangé avec moi.

Bachar al-Assad : Merci à vous.

Traduction : sayed7asan

Interview de Bachar al-Assad, Président de la République Arabe Syrienne, par l’AFP

Transcription :

Journaliste : Monsieur le Président, je voudrais d’abord vous remercier de me recevoir pour cette interview. Monsieur le Président, avez-vous donné l’ordre d’attaquer Khan Cheikhoun avec des armes chimiques mardi dernier ?

Bachar al-Assad : En fait, personne n’a enquêté sur ce qui s’est passé ce jour-là à Khan Cheikhoun jusqu’à présent. Comme vous le savez, Khan Cheikhoun est sous le contrôle du Front al-Nosra qui est une branche d’al-Qaïda. Donc les seules informations dont a disposé le monde jusqu’à présent sont celles publiées par la branche d’al-Qaïda. Personne n’a d’autres informations. Nous ne savons pas si toutes les photos ou les images vidéos que nous avons vues sont vraies ou truquées. C’est la raison pour laquelle nous  demandons qu’une enquête soit menée à Khan Cheikhoun. Voilà pour le premier point.

Deuxièmement, selon les sources d’al-Qaïda, l’attaque a eu lieu entre 6h et 6h30 du matin, alors que l’attaque syrienne sur cette même zone a eu lieu vers midi, entre 11h30 et 12h. Ils parlent donc de deux événements différents. Aucun ordre n’a donc été donné de déclencher une attaque.

 

D’ailleurs nous ne possédons pas d’armes chimiques, nous avons renoncé à notre arsenal il y a quelques années. Et même si nous possédions de telles armes, nous ne les utiliserions pas. Tout au long de notre histoire, nous n’avons jamais utilisé notre arsenal chimique.

Alors, qu’est-ce qui s’est passé ce jour-là ? Comme je viens de le dire, l’unique source de ces informations c’est al-Qaïda. Nous ne pouvons pas les prendre au sérieux.

Notre impression est que l’Occident, surtout les États-Unis, sont main dans la main avec les terroristes, et qu’ils ont monté toute cette histoire pour avoir un prétexte pour l’attaque. L’attaque n’a pas eu lieu à cause de ce qui s’est passé à Khan Cheikhoun. Nous sommes face à un seul et même événement : la première étape était le spectacle auquel nous avons assisté sur les réseaux sociaux et les chaînes de télévision, et la propagande (médiatique). La seconde étape était l’agression militaire.

C’est bien ce qui s’est produit à notre sens. Car, quelques jours seulement, 48 heures à peine ont séparé la campagne médiatique de l’attaque américaine, sans la moindre enquête, sans les moindres preuves tangibles de quoi que ce soit. Rien que des allégations et de la propagande (médiatique), puis les frappes ont eu lieu.

Journaliste : Donc, d’après vous, qui serait responsable de cette attaque chimique présumée ?

Bachar al-Assad : Les allégations elles-mêmes viennent d’al-Qaïda, du Front al-Nosra. Nous n’avons donc pas besoin de mener une enquête pour en savoir l’origine, ils les ont eux-mêmes annoncées. La région est sous leur contrôle, et il n’y a personne d’autre.

Quant à l’attaque, je viens de le dire, il n’est pas encore clair si elle a eu lieu ou non. Car, comment peut-on vérifier une vidéo ? Il y a tellement de vidéos truquées en ce moment, et il y a des preuves qu’elles étaient fausses, comme celles des Casques blancs par exemple. Ce sont des membres d’al-Qaïda, des membres du Front al-Nosra. Ils ont rasé leurs barbes, porté des casques blancs, et sont apparus comme des héros humanitaires. Ce qui n’est pas vrai, car ces mêmes personnes tuaient les soldats syriens, et les preuves se trouvent d’ailleurs sur Internet.

La même chose s’applique à cette attaque chimique. Nous ne savons pas si ces enfants ont été tués à Khan Cheikhoun. Nous ne savons même pas s’ils étaient vraiment morts. Et s’il y a eu une attaque, qui l’a lancée ? Et avec quel matériel ? Nous n’avons absolument aucune information, rien du tout, personne n’a enquêté.

Journaliste : Vous pensez donc que c’est une fabrication ?

Bachar al-Assad : Bien sûr, il s’agit pour nous d’une fabrication à 100%. Nous ne possédons pas d’arsenal (chimique), et nous n’allons donc pas l’utiliser.

Plusieurs indices le montrent, même avec l’absence de preuve, car personne ne possède d’informations ni de preuves tangibles, mais vous avez des indices. Par exemple, moins de deux semaines ou environ dix jours avant l’attaque, les terroristes avançaient sur plusieurs fronts, y compris dans la banlieue de Damas, et (dans la campagne de) Hama non loin de Khan Cheikhoun.

Supposons que nous disposions d’un tel arsenal, supposons que nous ayons la volonté de l’utiliser : pourquoi n’y avons-nous pas eu recours au moment où nos troupes reculaient et les terroristes gagnaient du terrain ? En fait, cette prétendue attaque coïncide avec la période durant laquelle l’armée syrienne progressait très rapidement, et où on assistait à la débâcle des terroristes qui s’effondraient. Pourquoi donc utiliser de telles armes, si d’ailleurs nous les possédions vraiment et avions la volonté de les utiliser, pourquoi les utiliser à ce moment précis et non au moment où on traversait une situation difficile ? En toute logique. Voilà pour le premier point.

Deuxièmement, à supposer encore une fois que vous possédiez de telles armes et que vous vouliez les utiliser, dans cette hypothèse, pourquoi les utiliser contre des civils et non contre les terroristes que nous combattons ?

Troisièmement, l’armée syrienne n’est pas présente dans cette zone, nous n’y menons pas de bataille, et nous n’avons aucun objectif à Khan Cheikhoun, qui n’est pas une zone stratégique. Pourquoi l’attaquer, d’un point de vue militaire ?! Pour quelle raison ? Je parle d’un point de vue militaire.

Évidemment, il s’agit essentiellement pour nous d’une question d’éthique, c’est-à-dire que nous n’aurions pas utilisé l’arme chimique même si nous la possédions. Nous n’aurions aucune volonté de l’utiliser, car ce serait intolérable sur le plan moral, et nous perdrions alors le soutien du peuple.

Tous les indices vont donc à l’encontre de toute cette histoire. Vous pouvez donc dire que cette pièce (de théâtre) qu’ils ont montée ne tient pas la route. L’histoire n’est pas convaincante, en aucune manière.

Journaliste : Avec la frappe aérienne américaine, Trump semble avoir changé dramatiquement de position à votre égard et à l’égard de la Syrie. Avez-vous le sentiment d’avoir perdu celui que vous avez auparavant qualifié d’éventuel partenaire ?

Bachar al-Assad : J’avais bien dit « si », je parlais au conditionnel : s’ils sont sérieux dans la lutte contre les terroristes, nous serons des partenaires. J’ai dit que cela ne concernait pas seulement les États-Unis, car nous sommes les partenaires de tous ceux qui veulent combattre les terroristes. C’est là pour nous un principe de base.

Mais il s’est avéré dernièrement, comme je l’ai dit tout à l’heure, qu’ils sont main dans la main avec ces terroristes, je veux dire les États-Unis et l’Occident, ils ne sont pas sérieux dans la lutte contre les terroristes. Hier encore certains de leurs responsables défendaient Daech, disant que Daech ne possédait pas d’armes chimiques. Ils défendent Daech contre le gouvernement syrien et contre l’armée syrienne. Donc en fait, vous ne pouvez pas parler de partenariat entre nous, nous qui luttons contre le terrorisme et combattons les terroristes, et les autres, qui les soutiennent ouvertement.

Journaliste : Pouvons-nous donc dire que la frappe américaine vous a fait changer d’avis au sujet de Trump ?

Bachar al-Assad : De toute manière, j’étais très prudent à exprimer toute opinion à son sujet auparavant, avant et après qu’il ne devienne Président. Je disais toujours : « Attendons de voir ce qu’il va faire. » Nous ne commentions pas les déclarations.

En effet, cette attaque est la première preuve qu’il ne s’agit pas tant du Président des États-Unis que du régime, de « l’État profond » des États-Unis. Il est toujours le même. Il ne change pas. Le Président n’est que l’un des acteurs sur la scène (américaine). S’il veut être un leader, il ne peut pas, car comme certains le disaient, Trump a voulu être un leader, mais tout Président US qui veut devenir un vrai leader va finalement ravaler ses mots, passer outre sa fierté au cas ou il en a, et faire un revirement à 180 degrés, sinon il en payera le prix politiquement.

Journaliste : Mais pensez-vous qu’il y aura une autre attaque ?

Bachar al-Assad : Tant que les États-Unis seront gouvernés par ce complexe militaro-industriel, ces entreprises financières et bancaires, ce qu’on peut appeler l’État profond qui œuvre aux intérêts de ces groupes, bien sûr que cela peut se reproduire n’importe quand et n’importe où, et pas seulement en Syrie.

Journaliste : Et votre armée et les Russes riposteront-ils si cela se reproduit ?

Bachar al-Assad : En fait, si vous voulez parler de représailles, nous parlons de missiles qui viennent de centaines de kilomètres, ce qui est hors de notre portée. Mais de fait, la vraie guerre en Syrie ne dépend pas de ces missiles, mais du soutien apporté aux terroristes.

C’est la partie la plus dangereuse dans cette guerre.

Notre riposte sera la même qu’au premier jour : écraser les terroristes partout en Syrie. Lorsque nous nous débarrasserons des terroristes, rien ne nous inquiétera plus. Telle est donc notre riposte, c’est une réponse (globale), et non une réaction (à un événement précis).

Journaliste : Vous dites donc qu’une riposte par l’armée syrienne ou par les Russes sera très difficile car les navires sont très éloignés.

Bachar al-Assad : C’est tout à fait vrai pour nous qui sommes un petit pays, tout le monde le sait d’ailleurs. C’est hors de notre portée. Je veux dire qu’ils peuvent lancer des missiles à partir d’un autre continent, tout le monde le sait. Les États-Unis sont une grande puissance, nous ne le sommes pas.

Quant aux Russes, c’est une autre affaire.

Journaliste : Accepteriez-vous les résultats d’une enquête menée par l’OIAC [Organisation pour l’interdiction des armes chimiques] ?

Bachar al-Assad : Dès 2013, lorsque les terroristes ont lancé leurs premières attaques contre l’armée syrienne en utilisant des missiles chimiques, nous avons réclamé une enquête. C’est nous qui avons demandé que des enquêtes soient menées. Chaque fois qu’il y a eu des attaques chimiques ou des allégations d’attaques chimiques, c’est nous qui avons demandé (une enquête).

Cette fois-ci, nous avons discuté hier avec les Russes, et durant les quelques derniers jours qui suivirent les frappes, et nous allons œuvrer avons œuvré ensemble en vue d’une enquête internationale.

Mais cette enquête doit être impartiale. Nous ne pouvons permettre d’enquête que si elle est impartiale, et en s’assurant que des pays impartiaux y prendront part, pour être sûrs qu’elle ne sera pas utilisée à des fins politisées.

Journaliste : Et s’ils accusaient le gouvernement, renonceriez-vous au pouvoir ?

Bachar al-Assad : S’ils accusent ou s’ils prouvent ? Il y a une grande différence. Car ils accusent déjà le gouvernement. Et si par « ils » vous voulez dire l’Occident, non, l’Occident ne nous intéresse pas.

Si vous parlez de l’OIAC, s’ils arrivent à prouver qu’une attaque a eu lieu, il faudra enquêter pour savoir qui a donné l’ordre de lancer une telle attaque.

Mais pour ce qui est de l’armée syrienne, une chose est à 100% certaine : nous ne possédons pas de telles armes, et nous ne pouvons pas, même si on le voulait, nous ne pouvons pas et nous n’avons pas les moyens nécessaires pour lancer une telle attaque, ni la volonté de le faire.

Journaliste : Vous voulez dire que vous ne possédez pas d’armes chimiques ?

Bachar al-Assad : Non, absolument pas. Il y a plusieurs années, en 2013, nous avons renoncé à tout notre arsenal. L’OIAC a déclaré que la Syrie est vide de toute matière chimique.

Journaliste : Je pose la question parce que les Américains ont dit qu’il y avait des armes chimiques dans la base aérienne, le niez-vous ?

Bachar al-Assad : Ils ont attaqué la base aérienne et détruit les dépôts qui contenaient différents matériels, mais il n’y avait pas de gaz sarin. Comment donc ? S’ils disent que nous avons lancé l’attaque au sarin à partir de cette même base aérienne, qu’est-il arrivé au sarin quand ils ont attaqué les dépôts ? A-t-on entendu parler de sarin ? Notre chef d’État-major est arrivé dans la base quelques heures seulement après l’attaque. Comment a-t-il pu y aller s’il y avait du sarin ? Comment a-t-on pu avoir seulement six martyrs, sur des centaines de soldats et d’officiers présents sur les lieux ? S’il y avait du sarin dans la base, comment se fait-il que les autres n’en sont pas morts ?

Dans ces mêmes vidéos truquées que nous avons vues sur Khan Cheikhoun, lorsque les secouristes essayaient de venir en aide aux victimes ou aux personnes supposées affectées, ils ne portaient ni masques ni gants de protection. Comment donc ? Où est donc le sarin ? Ils auraient dû en être immédiatement affectés.

Tout cela n’est donc qu’allégations. Je veux dire que cette attaque américaine et ces allégations constituent une preuve supplémentaire sur la fabrication et le fait qu’il n’y avait de sarin nulle part.

Journaliste : Si vous dites ne pas avoir donné l’ordre, est-il possible que des éléments indisciplinés de l’armée aient lancé cette attaque chimique ?

Bachar al-Assad : Même s’il y a un élément incontrôlé, l’armée ne possède pas de matières chimiques. Voilà pour le premier point.

Deuxièmement, un élément indiscipliné ne peut pas envoyer un avion de son propre chef, même s’il le veut. C’est un avion et non pas un petit véhicule aisément déplaçable ou une petite mitrailleuse qu’il peut utiliser à son gré. Ce serait  possible si on parlait d’un pistolet que quelqu’un utilise à sa guise et utilise pour violer la loi, chose qui peut arriver partout dans le monde, mais c’est impossible lorsqu’il s’agit d’un avion. Voilà pour le deuxième point.

Et troisièmement, l’armée syrienne est une armée régulière et non pas une milice. Elle est structurée et hiérarchisée, avec des mécanismes très clairs pour donner des ordres. Il n’est donc jamais arrivé durant les six dernières années de guerre en Syrie qu’un élément rebelle ait tenté d’agir contre la volonté de ses supérieurs.

Journaliste : Les Russes vous ont-ils mis en garde avant la frappe américaine ? Étaient-ils présents sur la base aérienne ?

Bachar al-Assad : Non, ils ne nous ont pas avertis parce qu’ils n’en ont pas eu le temps. Les Américains les avaient avertis quelques minutes seulement avant l’attaque, ou comme certains le disent après l’attaque, car les missiles prennent quelque temps pour arriver jusqu’à la base.

Mais en fait nous disposions de quelques indices que quelque chose allait se passer, et nous avons pris plusieurs mesures à cet égard.

Journaliste : Est-ce que vous confirmez que 20% de votre force aérienne a été détruite dans cette attaque, comme le disent les Américains ?

Bachar al-Assad : Je ne connais pas le cadre référentiel de ces 20%. C’est quoi les 100% pour eux ? Est-ce que ça correspond au nombre (total) des avions ? Ou à la qualité ? Ce taux renvoie-t-il aux appareils opérationnels ou en réserve ? Je ne sais pas ce qu’ils veulent dire par là.

Non, en fait, comme nous et les Russes l’avons déclaré, quelques appareils ont été détruits, la plupart de vieux appareils, dont certains n’étaient pas opérationnels de toute manière. C’est la vérité. Et la preuve est que depuis cette attaque, nous n’avons pas arrêté d’attaquer les terroristes partout en Syrie. Donc nous n’avons pas eu l’impression d’avoir été réellement affectés par cette frappe dans notre puissance de feu et notre capacité à attaquer les terroristes.

Journaliste : Votre gouvernement a déclaré au début que vous aviez frappé un dépôt d’armes chimiques. Est-ce vrai ?

Bachar al-Assad : C’était une possibilité car lorsque vous attaquez une cible liée aux terroristes, vous ne savez pas ce qu’il y a dedans. Vous savez que c’est une cible, ça peut être un dépôt, un entrepôt, un camp, un siège, vous n’en savez rien. Mais vous savez que les terroristes l’utilisent, et vous l’attaquez, comme toute autre cible. C’est ce que nous faisons quotidiennement, et parfois au fil des heures, depuis le début de la guerre. Mais vous ne pouvez pas savoir ce qu’il y a dedans. Que les frappes aériennes aient visé un dépôt de matériaux chimiques était donc une possibilité parmi d’autres.

Mais encore une fois, cela ne correspond pas au timing de l’annonce, non seulement parce que seuls les terroristes l’ont annoncé le matin, mais aussi parce que leurs organes d’information, et leurs pages sur Twitter et sur Internet ont annoncé l’attaque quelques heures avant l’attaque présumée, c’est-à-dire à 4h du matin. A 4h du matin, ils ont annoncé qu’il y aurait une attaque chimique, et qu’il fallait s’y préparer. Comment pouvaient-ils le savoir ?

Journaliste : Ne pensez-vous pas que Khan Cheikhoun représente un énorme revers pour vous ? Pour la première fois depuis six ans, les États-Unis attaquent votre armée. Hier, après une courte lune de miel, Tillerson a dit que le règne de la famille al-Assad va bientôt prendre fin. Ne pensez-vous pas que Khan Cheikhoun constitue pour vous un grand revers ?

Bachar al-Assad : Il n’y a pas de règne de la famille al-Assad en Syrie de toute façon. Il rêve. Ou disons qu’il hallucine. Nous ne perdons pas notre temps avec sa déclaration.

En réalité, non : durant les six dernières années, les États-Unis étaient directement impliqués dans le soutien des terroristes partout en Syrie, y compris Daech et al-Nosra, ainsi que toutes les factions qui partagent la même mentalité en Syrie. C’est une chose claire et prouvée en Syrie.

Mais si vous voulez parler des attaques directes, il y a quelques mois à peine, une attaque plus dangereuse que cette dernière avait eu lieu, juste avant qu’Obama ait quitté ses fonctions, quelques semaines avant je pense. Cela a eu lieu à Deir Ezzor à l’Est de la Syrie, lorsqu’ils ont attaqué une montagne qui revêt une grande importance stratégique. Ils ont attaqué une base de l’armée syrienne régulière, ce qui a aidé Daech à s’emparer de cette montagne. Et si l’armée syrienne n’avait pas été assez forte pour repousser Daech, la ville de Deir Ezzor serait aujourd’hui entre les mains de Daech, et Deir Ezzor aurait alors été directement relié avec Mossoul en Irak. Cela aurait constitué une victoire très stratégique pour Daech. Donc en fait non, le gouvernement américain était directement impliqué.

Mais pourquoi ont-ils attaqué directement cette fois-ci ? Parce que, comme je viens de le dire, les terroristes dans cette région étaient en pleine débâcle. Les États-Unis n’avaient donc aucun autre choix pour soutenir leurs proxys, à savoir les terroristes, si ce n’est en attaquant directement l’armée syrienne. Car ils leur avaient fourni toutes sortes d’armes, mais ça n’avait pas réussi.

Journaliste : Vous ne pensez donc pas que ce soit un grand revers pour vous ?

Bachar al-Assad : Non, non, cela fait partie du même contexte qui dure depuis six ans. Il a pris différentes formes, mais le fond de la politique américaine et occidentale vis-à-vis de la situation en Syrie n’a aucunement changé. Laissons de côté les déclarations : certaines ont un ton élevé, d’autres sont moins fortes, mais la politique reste la même.

Journaliste : Vous avez repoussé la plupart des rebelles à Idlib. Prévoyez-vous de l’attaquer prochainement ?

Bachar al-Assad : Nous attaquerons les groupes armés partout en Syrie, à Idlib, ou n’importe où ailleurs. Quant à l’heure et à la priorité, c’est une question militaire qui doit être discutée au niveau militaire.

Journaliste : Vous avez dit auparavant que Raqqa était pour votre gouvernement une priorité. Cependant, les forces qui avancent vers la ville se constituent dans leur majorité de Kurdes appuyés par les États-Unis. Ne craignez-vous pas qu’on vous écarte de la libération de Raqqa ?

Bachar al-Assad : Non, car nous soutenons quiconque veut libérer n’importe quelle ville des terroristes. Mais cela ne veut pas dire qu’il faut la libérer des terroristes pour qu’elle soit occupée par les forces américaines, par exemple, ou par un autre proxy, ou un autre terroriste. L’identité de ceux qui vont libérer Raqqa n’est donc pas claire : est-ce que ce sera vraiment des forces syriennes qui la remettront ensuite à l’armée syrienne ? Est-ce que ce sera en collaboration avec l’armée syrienne ? Ce n’est pas encore clair.

Ce que nous entendons, ce ne sont que des allégations sur la libération de Raqqa. C’est ce que nous entendons depuis un an environ, ou un peu moins, mais rien ne s’est produit sur le terrain. Tout reste donc hypothétique, car il n’y a rien de tangible sur le terrain.

Journaliste : Les États-Unis et la Russie sont les parrains du processus de Genève. Étant donnée la tension entre les deux pays, pensez-vous que ce processus puisse se poursuivre ?

Bachar al-Assad : Il y a une grande différence entre le fait que le processus soit actif, ce qui pourrait se produire à tout moment, la réactivation de ce processus, et le fait qu’il soit efficace. Jusqu’à présent le processus n’est pas efficace. Pourquoi ? Parce que les États-Unis ne sont pas sérieux dans la recherche d’une solution politique quelconque. Ils veulent utiliser le processus politique comme un parapluie pour les terroristes, ou ils cherchent à obtenir à travers cette tribune ce qu’ils n’ont pas pu réaliser sur le terrain, sur le champ de bataille. Voilà pourquoi le processus n’était pas du tout efficace.

Nous nous retrouvons maintenant dans la même situation. Nous ne voyons pas que cette administration est sérieuse sur ce plan, car ils soutiennent les mêmes terroristes. Nous pouvons donc dire : oui, nous pouvons réactiver le processus, mais nous ne pouvons pas dire que nous nous attendons à ce qu’il soit efficace ou fructueux, non.

Journaliste : Après six ans, Monsieur le Président, n’êtes-vous pas fatigué ?

Bachar al-Assad : À vrai dire, la seule chose qui peut faire pression sur nous, ce n’est ni la situation politique, ni la situation militaire, mais c’est la situation humanitaire en Syrie, l’effusion quotidienne du sang, les souffrances et les difficultés infligées à chaque foyer en Syrie. C’est la seule chose pénible et fatigante, si on peut parler de « fatigue ».

Mais si vous vouliez parler de la guerre, de la politique, des rapports avec l’Occident, non, je ne me sens pas du tout fatigué, car nous défendons notre pays, et on ne se lassera jamais de le défendre.

Journaliste : Qu’est-ce qui vous empêche de dormir ?

Bachar al-Assad : Encore une fois, la souffrance du peuple syrien, (que je ressens au niveau de) la relation humanitaire entre moi et chaque famille syrienne, directement ou indirectement. C’est la seule chose qui peut m’empêcher de dormir de temps en temps. Mais en aucun cas les déclarations occidentales ou leurs menaces de soutenir les terroristes.

Journaliste : Aujourd’hui, des gens de Foua et de Kafraya vont être déplacés de leurs villages vers Damas et Alep. Ne craignez-vous pas que cela puisse représenter un déplacement de la population, et que la Syrie d’après la guerre ne sera plus comme celle qui existait avant ?

Bachar al-Assad : Le déplacement réalisé dans ce contexte est obligatoire. Nous ne l’avons pas choisi, et nous souhaitons que toute personne puisse rester dans son village et sa ville. Mais ces gens-là, comme beaucoup d’autres civils dans diverses régions, étaient entourés et assiégés par les terroristes. Ils ont été tués de manière quotidienne. Ils devaient donc partir.

Ils rentreront bien sûr chez eux après la libération. C’est ce qui s’est produit dans plusieurs autres régions où les gens rentrent chez eux.

C’est donc une situation provisoire. Parler de changements démographiques n’est pas dans l’intérêt de la société syrienne si c’est permanent, mais tant que c’est temporaire, ça ne nous inquiète pas.

Journaliste : Monsieur le Président, merci beaucoup de nous avoir accordé cet entretien.

Bachar al-Assad : Merci à vous.

Journaliste : C’était très intéressant, merci beaucoup d’avoir échangé avec moi.

Bachar al-Assad : Merci à vous.

Traduction : sayed7asan

La tragédie syrienne : droit international ou loi de la jungle ?

par Michel Raimbaud *

10/04/17

Source : Afrique Asie .fr   http://www.afrique-asie.fr/component/content/article/75-a-la-une/10964-la-tragedie-syrienne-droit-international-ou-loi-de-la-jungle

 

Cet atroce conflit s’inscrira en énormes lettres rouges dans le guinness de la honte et les porte-étendards de la soi-disant « communauté internationale » de ce début de millénaire figureront au palmarès de l’indignité, entre deux Nobels de la Paix. Ces gens sans foi ni loi ni vergogne, qui n’ont d’autre horizon que celui de leur improbable élection, s’en moquent éperdument, mais c’est dans les poubelles de l’Histoire que l’on retrouvera trace de leur mémoire.

 

La tragédie de Syrie est entrée dans sa septième année. Incrustée dans l’actualité, elle fait partie du paysage. Mais ses 400 000 morts, ses 2 millions de blessés ou d’handicapés, ses 14 ou 15 millions de réfugiés, déplacés ou exilés, son territoire dévasté à plus de 60% et son économie ruinée par les pillages, les sanctions, les embargos, ne suscitent pas d’émotion permanente.

En effet, vus de nos « grandes démocraties » dont les langues sont mondiales, les valeurs universelles, la vocation planétaire et les deuils transnationaux, et qui se considèrent comme l’essence de l’humanité ou le nec plus ultra de sa conscience, les conflits de l’Orient compliqué sont lassants quand ils ne sont pas franchement hermétiques.

Pour aviver la flamme de la compassion, il faut l’un de ces énormes mensonges dont se gavent intellectuels, médias et politiques de l’Occident bien-pensant. Quinze ans après l’Irak, le truc des gaz chimiques marche toujours très fort : Colin Powell, l’entubeur de 2003, doit être content…Le camp de la guerre et ses fourriers, y compris les escrocs de l’humanitaire, sont en tout cas ravis. Jamais deux sans trois : 2003, 2013, 2017. La manipulation, le « false flag » paraissent encore efficaces…

Nos « élites » délitées ont réussi ce tour de force d’ancrer notre pays en première ligne en Libye, puis en Syrie, aux côtés des islamistes, des terroristes et des faucons atlantistes du parti de la guerre, sans demander l’avis des Français, parvenant même, à force de matraquage médiatique, à recueillir l’adhésion de certains pans de l’opinion. La douce France est repartie de plus belle dans ses tristes épopées coloniales. Vive le Père Bugeaud, vive François Georges Picot et ses accords en douce, vive Jules Ferry et la foutue mission civilisatrice, vive le Mollet à la triste figure, et les va-t-en-guerre actuels. Nos intellectuels qui rêvent d’en découdre avec la Syrie légale, cet Etat rebelle qui ose tenir tête à l’Occident, nos médias qui dissertent jusqu’à plus soif sur l’urgence de bombarder Damas ou « Bachar », nos politiques suspendus comme des désespérés aux mamelles de l’atlantisme et de ses succursales, peuvent se rassurer. En se donnant un Président « imprévisible » qui se disait non-interventionniste, sinon pacifiste, leur maître américain leur avait donné des frayeurs. Elu du « pays profond », Trump n’aura pas résisté longtemps aux pulsions de « l’Etat profond »: voilà un président qui bombarde comme les autres…Ouf…

Cet atroce conflit s’inscrira en énormes lettres rouges dans le guinness de la honte et les porte-étendards de la soi-disant « communauté internationale » de ce début de millénaire figureront au palmarès de l’indignité, entre deux Nobels de la Paix. Ces gens sans foi ni loi ni vergogne, qui n’ont d’autre horizon que celui de leur improbable élection, s’en moquent éperdument, mais c’est dans les poubelles de l’Histoire que l’on retrouvera trace de leur mémoire.

La tragédie syrienne est l’épicentre de la confrontation qui menace la paix du monde. Au lieu de disserter sur les subtilités de la politique US, les angoisses de l’Occident hypocrite et les martiales déclarations de nos piètres dirigeants, il serait sage de chercher les racines du mal là où elles sont de toute évidence : c’est la débâcle du droit international sous les coups de boutoir prodigués depuis un quart de siècle par l’Occident arrogant, dominateur et sûr de lui, qui a débouché sur ce monde chaotique, immoral et dangereux dans lequel nous vivons désormais, ce monde que nous risquons de léguer à nos enfants.

Le moment unipolaire américain (1991/2011) a permis à« l’Empire le plus puissant ayant jamais existé à la surface de la Terre » de détruire les bases de la légalité internationale en établissant le nouvel ordre mondial voulu par les faucons de Washington. Ce qui se traduira en un temps record par l’abandon des principes fondamentaux de la Charte des Nations Unies : souveraineté, non-ingérence, droit des peuples à l’autodétermination, droit de tout Etat à choisir librement son régime politique hors de toute ingérence étrangère, obligation de négocier en cas de conflit avant de recourir à l’usage ou à la menace d’usage de la force. La « communauté internationale » atlantique trouvera sa lampe d’Aladin dans un concept miraculeux, la Responsabilité de Protéger (R2P), version relookée du droit d’ingérence à connotation trop colonialiste. Les Nations-Unies seront instrumentalisées, voire ignorées lorsque le moteur unipolaire connaîtra ses premiers ratés : on fera grand cas des délibérations du Conseil de Sécurité lorsqu’il dit « oui-oui-oui », mais on passera outre lorsqu’il dit non.

Confrontés à des Etats qualifiés de « voyous », souvent arabo-musulmans, ou perçus comme crypto-voyous comme la Chine et la Russie, l’Amérique et ses alliés s’érigeront en « communauté internationale », centre « civilisé » du nouvel ordre mondial. En fait, c’est la loi de la jungle qui s’installera sur les ruines de la légalité internationale, le monde extra-atlantique voyant son statut réduit à celui d’une zone de non-droit. Sur leur vaste terrain d’aventure, les neocons joueront au « chaos créateur » et s’amuseront à terroriser les « ennemis » selon les recettes de la « théorie du fou » de Nixon (l’Amérique doit projeter l’impression que ses dirigeants sont imprévisibles). Les résultats seront impressionnants, non pas bien sûr en termes de « démocratisation », mais en ce qui concerne la mise au pas voire la destruction des Etats républicains, séculiers (« laïcs ») et nationalistes.

La guerre qui fait rage actuellement en Syrie est bien universelle, tant sont nombreux et divers les acteurs, les enjeux, les arrière-pensées, les intérêts. Pourtant, ce n’est pas une confrontation classique : officiellement on ne peut parler d’un état de guerre, puisque personne n’a déclaré la guerre à la Syrie,  comme le voudraient les normes des lois de la guerre et/ou les pratiques diplomatiques.

A Moscou, on évoque « les Etats qui se sont fourvoyés dans le soutien du terrorisme, continuent de le faire et méritent d’être jugés par un tribunal international similaire à celui qui a jugé le nazisme ». Or la Syrie est depuis le printemps 2011 la victime d’une « guerre d’agression », la sorte de guerre qualifiée dans un autrefois de nuit et de brouillard par le Tribunal de Nuremberg de « crime international suprême » :« lancer une guerre d’agression n’est pas seulement un crime international ; c’est le crime international suprême, ne différant des autres crimes de guerre que parce qu’il contient en lui-même le mal accumulé de tous les autres» C’est le crime par excellence. Et dans le cas d’espèce, un crime avec préméditation, planifié par les « stratèges ».

Comme l’Irak, la Libye, la Somalie, la Palestine, etc…la Syrie est l’objet d’une tentative de « politicide », qui est à l’égard d’un Etat ce qu’un meurtre est à l’encontre d’un être humain, les institutions, l’administration, la souveraineté, l’intégrité, les autorités politiques, les marques emblématiques ou régaliennes, les forces armées, les ressources, les bases, les infrastructures de l’économie, l’identité du dit Etat étant ciblées individuellement et dans leur ensemble.

 

Les opérations peuvent se décliner en démantèlement, partition, dépeçage de l’Etat-nation. Les attaques s’exercent tous azimuts : politiques (déstabilisation, changement de régime),humanitaires(Responsabilité de Protéger, projets de zone d’exclusion, de corridors), militaires (frappes, bombardements, provocations, agressions, coups de main),psychologiques et médiatiques (mensonge, manipulation, « faux pavillon », intoxication, lavage de cerveaux).

Dans le même temps, le peuple syrien est la cible d’un« ethnocide », terme qualifiant l’entreprise de déconstruction et de désintégration qui le vise. L’objectif global est de briser sa cohésion, qui n’est pas le produit des trente ans de mandat français, ni même des quatre siècles d’Empire ottoman, mais le résultat d’une histoire plurimillénaire, par-delà même la venue du christianisme et de l’islam.

Les sanctions sont autant d’armes de destruction massive qui visent à ébranler une société civilisée et industrieuse. Tous les moyens sont d’ailleurs utilisés : il faut pousser les Syriens à fuir leur pays, contraindre les minorités à l’exode, provoquer une hémorragie des élites, afin d’empêcher toute reconstruction ultérieure du tissu national.

La« mise à mort du peuple syrien » et la destruction de la Syrie, « mère de notre civilisation » et « seconde patrie de tout homme civilisé » sont bien partie intégrante du crime par excellence.

Finalement, il convient d’appeler les choses par leur nom : les agresseurs de la Syrie légale, qui agissent en violation du droit international sont des voyous et des criminels. Ce sont en outre des menteurs effrontés, indignes de gouverner ou de prétendre gouverner. Les frappes sur la base d’Al Chuairat ne constituent pas un « message fort » de Washington, comme le dit tel ou tel esthète, mais un crime supplémentaire.

Il est temps que la « Grande Nation » se réveille et que des dirigeants plus dignes reprennent en main son destin politique, son indépendance, que la France renoue avec l’exception qui faisait notre fierté. Il est temps que ses intellectuels renouent avec la tradition de leurs grands ancêtres. Il est temps, il est même urgent de redresser la barre de cette embarcation folle et déboussolée qu’est devenue la France, tant sont grands et impitoyables les périls de notre monde.

J’allais dire, il est temps que les diplomates, dont le droit international devrait être la Bible, et dont le métier est de faire la paix, renoncent à squatter comme des coucous le nid des faucons.

Il faut dire non et non et non à la guerre que des petits grands de ce monde présentent comme une option banale, blottis bien au chaud dans leurs privilèges, leurs certitudes et leur arrogance ordinaire. Il faut que la France retrouve le chemin de la légalité internationale et du droit onusien…Notre paix est à ce prix.

 

* Michel Raimbaud, ancien ambassadeur de France en Mauritanie, au Soudan, et au Zimbabwe. Ancien directeur de l’Office français de protection des réfugiés et apatrides (OFPRA). On lui doit de nombreux ouvrages notamment sur le Soudan. Il vient de publier chez Ellipses une réédition de son ouvrage de référence intitulé «Tempête sur le Grand Moyen-Orient».

 

 

L’hallali contre Bachar el-Assad

par Ivo Rens

6 avril 2017

Le monde occidental a appris le 4 avril 2017 que Bachar el-Assad était véritablement le bourreau de son peuple et un criminel de guerre hors catégorie puisqu’il venait d’utiliser l’arme chimique en violation manifeste du droit international et de l’engagement solennel qu’il avait pris au nom de la République arabe syrienne en 2013, après une première utilisation des gaz de combat qui paraît bien d’ailleurs avoir été le fait des insurgés.

Le Conseil de sécurité a immédiatement été convoqué par Washington, Londres et Paris pour condamner cette violation du droit de la guerre et pour envisager les mesures à prendre afin de punir les coupables, à commencer, bien sûr, par Bachar el-Assad. D’une seule voix, la presse occidentale a jeté l’opprobre sur le “tyran de Damas” dont la disparition ne manquerait pas de rétablir la paix et même la démocratie en Syrie.

Toutes les chaînes de radio et de télévision occidentales, sans compter les journaux dits de référence, photos à l’appui, ont fait état de la mort par suffocation de plus de 80 personnes, dont une trentaine d’enfants, ensuite du bombardement chimique par des avions syriens de Khan Cheikhoun, petite ville de la province rebelle d’Idleb, au nord d’Alep. Les autopsies, aussitôt opérées en Turquie voisine, n’ont pu que confirmer l’utilisation de gaz neurotoxiques du type Sarin.

La presse occidentale n’a accordé aucune attention au démenti de Bachar el-Assad, depuis longtemps tenu pour un criminel de guerre notamment par la diplomatie française et, à ma connaissance, elle n’a pas pris en considération ni même signalé la thèse défendue par la Russie au Conseil de sécurité, thèse selon laquelle c’est le bombardement par les avions de la République arabe syrienne d’un entrepôt de munitions des rebelles qui aurait provoqué le dégagement des neurotoxiques qui y étaient stockés.

Depuis l’avènement du roman policier et plus encore de ses transpositions télévisées en Occident, chacun devrait savoir que les pires crimes sont souvent savamment camouflés et que les premiers responsables apparents ne sont pas toujours les vrais coupables. Or depuis le droit romain, les juristes prennent au sérieux la devise Is fecit cui prodest (le criminel est celui à qui profite le crime).  Mais en l’occurrence, foin de pareilles pertes de temps puisque le bombardement avait été opéré par des avions syriens et que seul le gouvernement de Damas en avait !

Tentons pourtant d’appliquer à ce cas d’espèce la vieille devise des jurisconsultes romains. Depuis la reconquête d’Alep à la fin de 2016, la situation militaire en Syrie avait tourné incontestablement à l’avantage du Gouvernement de Damas appuyé par la Russie, l’Iran et le Hezbollah libanais, au point que le Secrétaire d’Etat étatsunien Rex Tillerson déclara le 30 mars : “le sort d’Assad sera décidé par le peuple syrien”. Dans ces circonstances, le recours à l’une des armes de destruction massive ne pouvait que gravement desservir Bachar el-Assad.

Disons-le autrement : de l’emploi de l’arme chimique Assad n’aurait jamais pu espérer qu’un très médiocre avantage militaire local, mais en le lui faisant endosser ses adversaires pouvaient attendre un avantage politique international décisif. Dans cette dernière hypothèse, Bachar el-Assad ne serait pas le bourreau, mais la victime désignée à la vindicte mondiale.

Dès lors, si l’on cherche la vérité, comment écarter la thèse russe du bombardement d’un entrepôt rebelle comportant des gaz de combat ? D’ailleurs, compte tenu du comportement des services dits de renseignement des Etats-Unis, de Grande-Bretagne, de France et autres Etats aux côtés des djihadistes et autres rebelles armés, et eu égard aux entreprises télécommandées de l’étranger tels les prétendus Casques blancs si vantés en Occident, comment exclure que ces gaz des combat aient été délibérément mis à la disposition des rebelles, même tout récemment, par un service voyou ou un Etat voyou pour déclencher une condamnation médiatique internationale de Bachar el-Assad et son éviction ?

Si on avait voulu provoquer l’hallali auquel nous assistons contre Bachar el-Assad et son “régime” pour reprendre la terminologie infâmante chère aux médias francophones, on ne pouvait mieux faire qu’en mettant en scène son évidente responsabilité d’un des crimes de guerre les plus odieux.

 

 

De la servilité comme passion politique

par Ivo Rens

14 décembre 2016

 

Depuis quelques semaines, en ce mois de décembre 2016, la presse française décrit en termes apocalyptiques la défaite de la “rébellion” à Alep.

Prenons l’exemple du quotidien parisien Le Monde du 14 décembre. Il ne lui consacre pas moins de six articles aux titres quasiment désespérés tels Alep, tombeau du droit international, de l’ONU, du minimum de décence et d’humanité et Alep ou “l’honneur perdu” de l’Occident. La veille ou l’avant-veille, la radio France-Info avait ouvert une rubrique intitulée Comment sauver Alep ?

Tentons de décrypter ce type de messages sinon d’informations, sans perdre de vue les indicibles souffrances qu’endurent les populations qui en sont les victimes, pour ne pas parler des combattants eux-mêmes.

Tout d’abord le destinataire non averti de ces messages peut être amené à croire que la ville d’Alep tout entière serait sur le point de passer sous le contrôle de terroristes. S’il prête attention, il comprendra que tel serait le sort non point de la ville tout entière, mais seulement de sa partie orientale qui comportait prétendument entre 250’000 et 300’000 habitants, en réalité beaucoup moins.

Mais curieusement, cette même presse ne lui parle pratiquement jamais des quelque 1’500’000 habitants du reste de cette grande ville, toujours sous le contrôle du “régime”, c’est-à-dire du Gouvernement de la République arabe syrienne, qui subissent depuis quatre ans les attaques meurtrières de la “rébellion”.

Il est indéniable que ces événements consacrent un échec cuisant de l’ONU qui a été conçue pour prévenir les guerres, mais qui n’a réussi à éviter cette guerre-là. Sont-ils pour autant “le tombeau du droit international” ? Il est permis d’en douter d’autant que c’est grâce au concours de ses alliés au sens du droit international public, la Russie et l’Iran, que le gouvernement syrien a pu réduire les milices qui s’étaient emparées, voici quatre ans, de la partie orientale de cette ville.

Par delà ces questions formelles, ce qui ressort de ces messages, c’est le parti-pris du quotidien Le Monde comme de France-Info et leur ralliement à la cause de la “rébellion”. A priori, la chose est d’autant plus étonnante que cette dernière est indéniablement dominée par la branche syrienne d’Al-Qaïda, un label en matière de terrorisme. En vérité, ce parti-pris est celui non seulement de ces deux organes de presse, comme celui de la majorité des organes de presse occidentaux, mais surtout celui des Etats-Unis et de leurs alliés de l’OTAN dont les interventions en Syrie violent impunément, depuis des années, le droit international public.

Pour Washington en proie aux prétentions hégémoniques des prétendus “néoconservateurs”, le renversement du président Bachar El Assad fait partie d’un plan global visant à changer le régime d’un certain nombre de pays, comme on l’a vu en Yougoslavie, en Afghanistan, en Irak et en Lybie.

Que les Etats-Unis aient réussi à enrôler dans le versant syrien de cette entreprise l’Arabie saoudite et le Katar, s’explique par la conjonction de l’hégémonisme des uns, du prosélytisme sunnite des autres et des appétits pétroliers de tous.

Comment se fait-il que les Etats occidentaux, et en particulier la France, aient été amenés à se joindre à pareille malaventure ?- voilà qui est plus singulier. Plusieurs auteurs ont relaté l’histoire tumultueuse des relations franco-syriennes qui expliquent en partie cette option.*

Mais il y a aussi une composante psychologique paradoxale qui pousse une ci-devant grande puissance à adhérer aux prétentions les plus extrêmes de la nouvelle puissance dominante, et même à surenchérir jusqu’à faire de sa propre servilité une passion politique. D’où le ton emphatique des titres de presse que nous avons cités.

Il serait temps que les dirigeants Européens et les Américains renoncent à l’appui, pas seulement politique, qu’ils ont généreusement offert aux prétendus “opposants modérés” de Syrie, le masque politiquement correct des terroristes syriens. Quelles que soient ses imperfections, la République arabe syrienne est le seul Etat arabe laïc auquel participent les représentants de plusieurs confessions musulmanes et chrétiennes.

 

 

*

– Pichon, Frédéric, Syrie. Pourquoi l’Occident s’est trompé, Editions du Rocher, Monaco, 2014, 132 pages.

– Chesnot, Christian et Malbrunot, Georges, Les chemins de Damas, Robert Laffont, Paris, 2014, 386 pages.

– Baud, Jacques, Terrorisme, Mensonges politiques et stratégies fatales de l’Occident, Editions du Rocher, Monaco, 2016, 423 pages.