Discours de Sánchez sur la guerre des États-Unis et d’Israël contre l’Iran

“El discurso completo de Sánchez sobre la guerra de EEUU e Israel
contra Irán: “No seremos cómplices”, El Diario, 4 mars 2026

– Le Premier ministre Sánchez a brandi le « non à la guerre » en Irak de 2003 comme étendard moral de l’Espagne : « Il est absolument inacceptable que les dirigeants qui sont incapables de remplir cette mission utilisent le brouillard de la guerre pour masquer leur échec et, au passage, remplir les poches d’une poignée de gens ».

– Le Premier ministre a prononcé une allocution le 4 mars 2026 pour exposer la position de l’Espagne face à la guerre déclenchée par les États-Unis et Israël en Iran. Il s’agit d’une déclaration importante de géopolitique mondiale de la part d’un dirigeant occidental dans une optique de préservation de la paix.


« Nous ne serons pas complices par peur de représailles » : le Premier ministre espagnol tient tête à Donald Trump.

Bonjour, chers compatriotes.

Je m’adresse à vous pour vous informer de la crise qui a éclaté au Moyen-Orient, de la position du gouvernement espagnol et des mesures que nous prenons. Comme vous le savez, samedi dernier, les États-Unis et Israël ont attaqué l’Iran, qui a riposté en bombardant sans discernement neuf pays de la région et une base britannique située dans un État européen, à Chypre. Je tiens tout d’abord à exprimer la solidarité du peuple espagnol avec les pays illégalement attaqués par le régime iranien. Depuis lors, les hostilités se sont poursuivies, voire intensifiées, provoquant des centaines de morts dans des foyers, des écoles et des hôpitaux. Elles ont également entraîné l’effondrement des marchés boursiers internationaux et la perturbation du trafic aérien et du détroit d’Ormuz, par lequel transitait jusqu’à très récemment 20 % du total du gaz et du pétrole mondiaux. Personne ne sait avec certitude ce qui va se passer maintenant. Les objectifs de ceux qui ont lancé la première attaque ne sont même pas clairs. Mais nous devons nous préparer, comme le disent les promoteurs, à la possibilité d’une longue guerre, avec de nombreuses victimes et donc des conséquences graves à l’échelle mondiale sur le plan économique.


La position du gouvernement espagnol face à cette situation est claire et cohérente. Elle est la même que celle que nous avons maintenue en Ukraine ou à Gaza. Premièrement, non à la violation du droit international qui nous protège tous, en particulier les plus vulnérables, la population civile. Deuxièmement, non à l’idée que le monde ne peut résoudre ses problèmes que par les conflits et les bombes. Et enfin, non à la répétition des erreurs du passé. En définitive, la position du gouvernement espagnol se résume en quatre mots : non à la guerre.

Le monde, l’Europe et l’Espagne ont déjà connu cette situation. Il y a 23 ans, une autre administration américaine nous a entraînés dans une guerre au Moyen-Orient. Une guerre qui, en théorie, disait-on alors, visait à éliminer les armes de destruction massive de Saddam Hussein, à instaurer la démocratie et à garantir la sécurité mondiale, mais qui, en réalité, avec le recul, a produit l’effet inverse, déclenchant la plus grande vague d’insécurité que notre continent ait connue depuis la chute du mur de Berlin. La guerre en Irak a entraîné une augmentation drastique du terrorisme djihadiste. Une grave crise migratoire en Méditerranée orientale et une augmentation généralisée des prix de l’énergie et, par conséquent, du panier de la ménagère et du coût de la vie. Tel était le cadeau du trio des Açores aux Européens de l’époque : un monde plus dangereux et une vie moins agréable1.


Il est certes encore trop tôt pour savoir si la guerre en Iran aura des conséquences similaires à celles de la guerre en Irak, si elle servira à provoquer la chute du terrible régime des ayatollahs en Iran ou à stabiliser la région.

Ce que nous savons, c’est qu’elle ne débouchera pas sur un ordre international plus juste. Elle ne débouchera pas non plus sur des salaires plus élevés, de meilleurs services publics ou un environnement plus sain. En fait, ce que nous pouvons entrevoir pour l’instant, c’est davantage d’incertitude économique, des hausses du prix du pétrole et du gaz. C’est pourquoi, depuis l’Espagne, nous sommes contre ce désastre, car nous comprenons que les gouvernements sont là pour améliorer la vie des gens, pour apporter des solutions aux problèmes, et non pour aggraver la vie des gens. Et il est absolument inacceptable que les dirigeants qui sont incapables de remplir cette mission utilisent le brouillard de la guerre pour masquer leur échec et, au passage, remplir les poches d’une poignée de gens, les mêmes que d’habitude, les seuls qui soient gagnants chaque fois que le monde cesse de construire des hôpitaux pour construire des missiles.

Face à cette situation, notre coalition gouvernementale pour le progrès agira comme elle l’a déjà fait lors d’autres conflits et crises internationales. Tout d’abord, nous assistons les Espagnols et les Espagnoles qui se trouvent au Moyen-Orient et nous allons les aider à rentrer dans notre pays si tel est leur souhait. Le service extérieur et l’armée travaillent jour et nuit pour mettre en place des dispositifs d’évacuation. Il est évident que les opérations sont très délicates car l’espace aérien de la région n’est pas sûr et son réseau aéroportuaire est gravement touché par les attaques. Mais nos compatriotes peuvent être certains que nous allons les protéger et les ramener chez eux.


Deuxièmement, le gouvernement espagnol étudie différents scénarios et mesures possibles pour aider les ménages, les travailleurs, les entreprises et les indépendants, afin d’atténuer les répercussions économiques de ce conflit, si cela s’avérait nécessaire. Grâce au dynamisme de notre économie et à la responsabilité de la politique fiscale du gouvernement, l’Espagne dispose actuellement des ressources nécessaires pour faire face à cette nouvelle crise. Nous en avons la capacité, ainsi que la volonté politique, et nous le ferons en collaboration avec les partenaires sociaux, comme nous l’avons fait pendant la pandémie, la crise énergétique ou, plus récemment, la crise tarifaire.

Troisièmement, nous collaborerons, comme nous l’avons toujours fait, avec tous les pays de la région qui prônent la paix et le respect du droit international, qui sont les deux faces d’une même médaille. Nous les soutiendrons avec les ressources diplomatiques et matérielles nécessaires. Nous allons travailler avec nos alliés européens à une réponse coordonnée qui soit véritablement efficace. Et nous continuerons à œuvrer pour une paix juste et durable en Ukraine et en Palestine, deux endroits qui méritent de ne pas être oubliés.

Enfin, le gouvernement continuera à exiger la cessation des hostilités et une résolution diplomatique de cette guerre. Et je tiens à le préciser, car oui, le mot approprié est bien « exiger ». Parce que l’Espagne est membre à part entière de l’Union européenne, de l’OTAN et de la communauté internationale. Et parce que cette crise nous touche également, nous, les Européens, et par conséquent, les Espagnols. C’est pourquoi nous devons exiger une résolution des États-Unis, de l’Iran et d’Israël, afin qu’ils s’arrêtent avant qu’il ne soit trop tard. Je l’ai dit à maintes reprises et je le répète aujourd’hui : on ne peut pas répondre à une illégalité par une autre, car c’est ainsi que commencent les grandes catastrophes de l’humanité. Rappelons-nous qu’avant le début de la Première Guerre mondiale au XXe siècle, en août 1914, quelqu’un a demandé à l’ancien chancelier allemand comment la Première Guerre mondiale avait commencé et il a répondu en haussant les épaules et en disant textuellement : « Si seulement je le savais ! »


Très souvent, les grandes guerres éclatent à cause d’une série de réponses qui échappent à tout contrôle en raison d’erreurs de calcul, de défaillances techniques ou d’événements imprévus. Nous devons donc tirer les leçons de l’histoire et ne pas jouer à la roulette russe avec le destin de millions de personnes. Les puissances impliquées dans ce conflit doivent immédiatement cesser les hostilités et miser sur le dialogue et la diplomatie.

Et nous tous, nous devons agir avec cohérence, en défendant aujourd’hui les mêmes valeurs que celles que nous défendons lorsque nous parlons de l’Ukraine, de Gaza, du Venezuela ou du Groenland. Car la question n’est pas de savoir si nous sommes ou non en faveur des ayatollahs. Personne ne l’est. Ce n’est certainement pas le cas du peuple espagnol et, bien sûr, du gouvernement espagnol. La question est plutôt de savoir si nous sommes ou non du côté de la légalité internationale et, par conséquent, de la paix. Les citoyens espagnols ont toujours rejeté la dictature de Saddam Hussein en Irak, mais cela ne signifie pas pour autant qu’ils aient soutenu la guerre en Irak, car celle-ci était illégale, injuste et n’apportait aucune solution réelle à la quasi-totalité des problèmes qu’elle prétendait résoudre.

De la même manière, nous rejetons le régime iranien qui réprime et tue sauvagement ses citoyens, en particulier les femmes. Mais en même temps, nous rejetons ce conflit et demandons une solution diplomatique et politique. Certains nous accuseront de naïveté, mais ce qui est naïf, c’est de penser que la violence est la solution. Il est naïf de croire que les démocraties ou le respect entre les nations naissent des ruines. Ou de penser que pratiquer un suivisme aveugle et servile est une façon de diriger. Au contraire, je pense que cette position n’a rien de naïf, elle est cohérente. Et, par conséquent, nous ne serons pas complices de quelque chose qui est mauvais pour le monde et qui est également contraire à nos valeurs et à nos intérêts simplement par crainte des représailles de certains. Parce que nous avons une confiance absolue dans la force économique, institutionnelle et, je dirais même, morale de notre pays. Et parce que dans des moments comme celui-ci, nous sommes plus fiers que jamais d’être Espagnols.


Nous sommes conscients des difficultés, mais nous savons aussi que l’avenir n’est pas écrit, que la spirale de violence que beaucoup considèrent déjà comme inévitable est tout à fait évitable et que l’humanité peut encore laisser derrière elle l’intégrisme des ayatollahs et la misère de la guerre. Certains diront que nous sommes seuls dans cet espoir. Mais ce n’est pas vrai non plus. Le gouvernement espagnol est aux côtés de ceux avec qui il doit être. Il est aux côtés des valeurs que nos parents et nos grands-parents ont inscrites dans notre Constitution. L’Espagne est aux côtés des principes fondateurs de l’Union européenne. Elle est aux côtés de la Charte des Nations unies. Elle est aux côtés du droit international et, par conséquent, elle est aux côtés de la paix et de l’existence pacifique entre les pays et de leur coexistence. Nous sommes également aux côtés de nombreux autres gouvernements qui partagent notre opinion, ainsi que de millions de citoyens et citoyennes de toute l’Europe, d’Amérique du Nord et du Moyen-Orient, qui ne demandent pas plus de guerre ou d’incertitude pour demain, mais plus de paix et de prospérité. Car la première ne profite qu’à quelques-uns, tandis que la seconde profite à tous. 

Merci beaucoup.

Pablo Sánchez

Pour visionner la vidéo feu discours intégral, veuillez cliquer ici.

  1. Le terme est historiquement associé au Sommet des Açores qui s’est tenu le 16 mars 2003 sur la base de Lajes. Ce « trio » réunit les dirigeants qui ont lancé l’ultimatum ayant mené à l’invasion de l’Irak: George W. Bush (États-Unis), Tony Blair (Royaume-Uni) et José María Aznar (Espagne). ↩︎

Interview de la présidente du CICR Mirjana Spoljaric

par Richard Werly

« On critique le CICR pour se débarrasser de la responsabilité humanitaire qui incombe aux belligérants »

La présidente du CICR Mirjana Spoljaric lance un cri d'alarme: "nous faisons face aux pires crises humanitaires".
La présidente du Comité international de la Croix Rouge (CICR) parle sur les grands enjeux de l’heure: guerre en Ukraine, massacres de Gaza.
Mirjana SpoljaricRichard Werly
Présidente du Comité international de la Croix Rouge (CICR) depuis octobre 2022 le Comité International de la Croix Rouge (CICR). Née en Croatie, cette diplomate suisse passée par les Nations unies a la très lourde tâche, avec le directeur général de l’organisation Pierre Krähenbühl, de défendre sur tous les théâtres de guerre le droit international humanitaire et les Conventions de Genève, dont la Confédération helvétique est dépositaire. Est-ce devenu une mission impossible dans le monde de Donald Trump ? Le Droit international humanitaire (DIH) peut-il se relever des violations dénoncées, à Gaza ou en Ukraine, par le CICR ?Éditorialiste France-Europe pour le quotidien suisse Blick, Auteur de La France contre elle-même (Éditions Grasset, 2022). Ancien journaliste correspondant à Bangkok du Journal de Genève et de La Croix-L’Événement.
Source: Richard Werly, « Entretien – ‘On critique le CICR pour se débarrasser de la responsabilité humanitaire qui incombe aux belligérants’ », Revue Défense Nationale (RDN), 31 août 2025.

Commençons par l’Ukraine, ce conflit dans lequel la réputation, la responsabilité et la neutralité du Comité international de la Croix rouge ont été plusieurs fois mises en cause par les autorités de Kiev, qui l’accusent d’être du côté de l’agresseur russe. Aujourd’hui, le CICR peut- il y mener à bien sa mission ?

Il est faux d’affirmer que le CICR entretient un quelconque lien avec la Russie. La vérité est que nous entretenons des liens avec tous les États dans le monde, car cela est indispensable pour mener à bien notre mission. Et partout nous fonctionnons de la même manière : en restant à équidistance de toutes les parties belligérantes afin de remplir le mandat que nous confèrent les Conventions de Genève. Il est important de répéter cette évidence dans une revue comme la RDN, lue par les militaires, les états-majors et les experts en géopolitique : tous les États, sans exception, ont les mêmes obligations de respecter ces conventions, de manière non transactionnelle et, indépendamment de ce que font les autres, y compris leurs ennemis. Or, comment y parvenir si l’on ne dialogue pas avec les parties en présence pour insister sur le respect du Droit international humanitaire (DIH) ?

Soyons plus précis : le CICR opère en Ukraine et en Russie. De la même manière ? Avec le même degré d’accès ?

Pour opérer en Ukraine, nous avons besoin de savoir ce qui se passe en Russie. Nous devons avoir, des deux côtés du front, accès aux prisonniers de guerre. Et c’est ce que nous nous efforçons de faire. Je le répète : il est faux de dire, comme je l’ai entendu à Kiev, que le CICR devrait se distancier d’un pays ou l’autre car il ne respecte pas le DIH – au contraire, c’est là où nous devons être plus présents et redoubler nos efforts. Notre mandat est strictement fondé sur le principe de neutralité qui, il est vrai, peut être difficile à comprendre et à accepter lorsque vous subissez une agression caractérisée. Nos modalités de confidentialité sont aussi compliquées à justifier face aux victimes ; mais cela fonctionne. L’histoire du CICR prouve que l’accès aux populations, y compris dans les situations les plus difficiles, est toujours meilleur si on reste neutre. N’oublions pas que les guerres sont aussi des batailles politiques et médiatiques. Chacun se positionne. Or il est devenu très populaire, pour certains politiques, de critiquer le CICR pour se débarrasser de la responsabilité qui leur incombe de respecter le droit international humanitaire.

Concrètement, le CICR obtient des résultats ?

Oui. Si nous n’étions pas là, la situation humanitaire et celle des prisonniers de guerre des deux camps seraient sans doute pires. Avons-nous accès à tous les endroits où nous réclamons systématiquement de nous rendre ? Non. Disposons-nous, comme nous le demandons, d’un accès répété aux sites d’internement des prisonniers, pour pouvoir vérifier leurs conditions de détention ? Non. Restent les faits : grâce à l’intervention et aux messages qui transitent via le CICR, 14 200 familles ont pu être, depuis le début de la guerre, informées de la situation de leurs proches disparus. Nous avons convoyé plus de 18 000 messages entre les détenus et leurs familles. Nous avons visité depuis l’escalade du conflit 6 700 prisonniers de guerre, principalement en Ukraine. Est-ce suffisant ? Non. Nos statistiques ne correspondent malheureusement pas au nombre de personnes disparues. Au moment où nous parlons, des dizaines de milliers d’Ukrainiens sont à la recherche de leurs fils ou de leurs parents. Le travail du CICR consiste aussi, grâce à nos banques de données, à mettre des noms sur des disparitions, à vérifier les identités. C’est un travail très minutieux, essentiel, qui va durer très longtemps, même en cas d’accord de paix et de cessez-le-feu.

Le Comité international de la Croix Rouge va donc rester en Ukraine au-delà d’un possible règlement du conflit ?

Bien sûr. C’est ce qui se passe dans les Balkans. Nous serons toujours là bien après l’arrêt des combats que nous espérons tous. Je pense que le CICR sera présent en Ukraine, et dans les territoires contestés par les deux pays, pendant des décennies. C’est la réalité de la guerre. Elle se prolonge au-delà du retour de la paix.

Prenez le cas de la Syrie, où j’ai effectué une mission en janvier. Actuellement, nous gérons un total de 31 000 cas de disparus. L’angoisse des familles à la recherche de leurs proches disparus met en évidence les souffrances qui pourraient être évitées si le CICR était en mesure de rendre visite aux détenus afin de contrôler leurs conditions de détention et de leur permettre de rester en contact avec leurs familles.

Notre mission est de maintenir cette dynamique et de déployer tous les efforts nécessaires pour y parvenir. Le CICR réaffirme son engagement envers les populations touchées par les conflits. C’est l’essence même de notre mandat.

L’une des conséquences du conflit en Ukraine est le réarmement de l’Europe. Les dépenses de défense augmentent de façon importante sur le Vieux Continent, en particulier au sein de l’OTAN. La Suisse, malgré sa neutralité, est aussi concernée. Bref, presque tous nos pays, d’une façon ou d’une autre, consolident leur défense. On parle de la menace russe. On parle de guerre hybride. Le CICR est concerné ?

C’est une évidence. Tous les responsables militaires et politiques européens – puisque vous me parlez de l’Europe – doivent en avoir conscience : dès que vous prenez la décision de vous armer davantage et de vous préparer à une guerre éventuelle, la question du droit international humanitaire est centrale, incontournable. Vos armées, vos soldats ont intérêt à ce que les éventuels belligérants respectent le DIH. Il est impossible d’investir massivement dans la défense et d’ignorer les conséquences humanitaires. Se préparer à la guerre et à affronter des menaces, c’est aussi entraîner vos armées au respect du DIH. Vous devez disposer des moyens et des outils pour cela. La protection des populations civiles, des installations médicales et des infrastructures civiles, le respect des équipes du CICR et des convois humanitaires, tout cela fait partie intégrante de la guerre. Mon message aux gouvernements européens est : c’est votre responsabilité, comme État. Le CICR peut offrir un soutien technique. Mais ce sont les belligérants qui ont le dernier mot et doivent se mettre d’accord. C’est pour cette raison que nous demandons à nos interlocuteurs de l’Union européenne et de l’Otan de faire du DIH une priorité de leur politique de sécurité et de défense.

À ce stade, il nous faut parler de Gaza. Ce conflit n’est-il pas le cimetière du droit international que vous défendez ?

Ce qui se passe à Gaza est une négation de toutes les normes morales et juridiques. Je me suis moi-même rendu à nouveau dans les territoires palestiniens en janvier 2025. J’ai pu constater de mes propres yeux les conditions épouvantables dans lesquelles vit la population civile palestinienne. Il ne reste plus aucune dignité pour les habitants de Gaza. Gaza est détruite dans sa totalité. Cette enclave n’est plus vivable. Ce que j’ai vu en janvier n’était déjà pas tenable et la situation humanitaire s’est massivement détériorée jusqu’à aujourd’hui. Nous ne sommes pas en mesure de faire rentrer le matériel nécessaire pour équiper adéquatement notre hôpital de campagne à Rafah. Médicaments, eau, nourriture… Tout manque. C’est une horreur humanitaire.

Comment en finir ?

Il est très clair que nous demandons l’arrêt des combats, la distribution rapide et sans entrave d’aide humanitaire impartiale dans l’ensemble de Gaza, et la libération inconditionnelle des otages. Nous l’avons demandée dès le début de ce conflit, tout de suite après le 7 octobre 2023. Le CICR a joué un rôle clé dans la libération de plus de 149 otages et 1 709 détenus. Mais on ne peut rien faire sans un cessez-le-feu et sans volonté politique. Il est crucial que les droits les plus élémentaires de la population civile de Gaza soient respectés. C’est une obligation pour la communauté internationale tout entière. Si on n’arrive pas à revenir à un meilleur respect du DIH, ce qui se passe à Gaza restera comme une faillite morale majeure pour tous les États.

Plus les combats se poursuivent, plus cette faillite morale pèse sur nos épaules, notamment pour les pays occidentaux alliés d’Israël ?

Avant tout, Israël a une responsabilité principale et immédiate pour ce qui se passe à Gaza, y compris en tant que puissance occupante. Ce pays ne peut pas échapper aux responsabilités qui incombent à tous les États signataires des conventions de Genève de respecter et faire respecter le DIH. Je demande à tous les chefs des États de prendre leurs téléphones et d’appeler leurs alliés à respecter le droit international humanitaire.

On entend souvent, en particulier dans les pays du sud, des dirigeants dénoncer le « deux poids deux mesures » des Occidentaux qui dénoncent les frappes russes sur l’Ukraine, mais se montrent beaucoup plus prudents sur Gaza. Ce déséquilibre problématique, le CICR le ressent-il aussi, vu que votre organisation est présente dans le monde entier ?

Il est évident que plus la tragédie à Gaza se prolonge, plus les dirigeants, les gouvernements, les factions, les mouvements et les milices du monde entier sont encouragés à considérer le droit international humanitaire comme facultatif et à le bafouer. Nous n’avons pas les moyens de nous le permettre. Ce qui se passe à Gaza informe de manière extrêmement dangereuse ce qui se passe dans tous les conflits, que ce soit au Soudan, en Ukraine, en République Démocratique du Congo ou au Myanmar, où j’étais il y a quelques mois. Les interprétations permissives et la tolérance vis-à-vis des violations du droit de la guerre sont des signaux qui influencent la conduite des hostilités ailleurs. On ne peut pas laisser cela durer. Nous devons impérativement renverser cette tendance. C’est pour cette raison que le CICR a lancé une initiative globale, avec le soutien de la France, du Brésil, de la Jordanie, de l’Afrique du Sud, de la Chine et du Kazakhstan, en faveur d’une conférence internationale fin 2026 appelant à faire du respect du droit international humanitaire une priorité politique, dans le domaine diplomatique comme du point de vue militaire. Plus de 85 pays soutiennent déjà cet appel. Nous voulons avoir à bord, lors de cette conférence, tous les États signataires des conventions de Genève.

La guerre en Ukraine, devenue largement une guerre des drones et des missiles, démontre combien la nature des conflits a changé. Les armes du futur vont encore accentuer ces bouleversements. Le CICR s’y prépare ?

Les nouvelles technologies ont toujours modifié la conduite des hostilités et le comportement des combattants. Le plus frappant est l’utilisation de l’intelligence artificielle dans le pilotage des drones, lesquels peuvent voyager à des milliers de kilomètres. Vous pouvez très bien déclencher une attaque depuis un autre pays. Vous pouvez procéder à une frappe létale, dévastatrice, depuis votre appartement. Or le droit international humanitaire demeure la règle, quelle que soit l’arme utilisée.

Est-ce que cette mutation technologique rend plus difficile le travail et la mission du Comité International de la Croix Rouge ?

Oui, c’est évident. Il est faux, en tout cas, de penser que la technologie élimine les lois et les règles : le DIH demeure pertinent et s’applique aux opérations militaires menées avec l’aide des nouvelles technologies.

Sauf qu’avec l’intelligence artificielle, l’homme disparaît derrière l’arme…

L’homme en tant que pilote oui, mais pas l’État, pas le commanditaire de l’action, pas le responsable de la décision de frapper. Il est faux de penser que le Droit international humanitaire ne s’applique pas. Il y a deux ans, le CICR a participé à l’élaboration d’un cadre normatif pour les armes autonomes, et le danger nous est apparu clairement avec la création d’armes à 100 % indépendantes d’un contrôle humain. Il faut mettre des barrières internationales pour clarifier ce qui peut être permis et ce qui ne peut pas l’être et empêcher la construction d’armes qui auraient un impact dévastateur comparable aux armes nucléaires.

Vous parlez de communauté internationale, mais existe-t-elle encore ?

Le multilatéralisme et le besoin d’organisations internationales n’est pas mort. Je refuse de considérer leur disparition comme une fatalité. La gouvernance globale est sous pression, c’est juste. Mais les États continuent de se parler, de négocier et même de faire des « deals ». Parler de fin du multilatéralisme est bien trop simple, bien trop réducteur. Ce qu’on observe et que le CICR déplore, c’est la dégradation des règles de la guerre et leur interprétation permissive. C’est la disparition de notre acquis humanitaire bâti au fil de plusieurs décennies de conflit. C’est la mise à mal du besoin de préserver l’humanité à tout prix. Nous allons tous payer cela très cher.

Présider le Comité International de la Croix Rouge, ce n’est pas courir le risque d’être découragée face à la montée des périls que vous évoquez ?

Le CICR a été créé, après la bataille de Solferino en juin 1859, dans les conditions d’une guerre atroce. Depuis la naissance du Mouvement international de la Croix-Rouge et du Croissant-Rouge, nous faisons face aux pires crises humanitaires. Nous n’allons sûrement pas lâcher prise au moment où le monde a le plus besoin de nous. Au contraire. Nous allons renforcer notre action et notre plaidoyer pour demander un accès humanitaire. Il n’est pas acceptable d’être systématiquement empêché de livrer des vivres et des cargaisons humanitaires, dans le seul but de venir en aide aux populations civiles. Nous allons aussi renforcer notre engagement en faveur du droit international humanitaire. Nous sommes résolus à mener ce combat politique. Les solutions ne sont pas militaires. Elles sont politiques. Nous devons mobiliser les États pour un meilleur État de droit, pour un meilleur respect des règles multilatérales. Et croyez-moi, je vais me battre pour cela. Je ne suis pas du tout découragée.

Le CICR est une très grosse machine. L’organisation a traversé ces dernières années une crise financière sérieuse. En êtes-vous sorti ?

La situation financière du CICR est toujours un sujet d’importance dans la mesure où les besoins humanitaires dépassent largement nos moyens. Nous devons souvent agir sans avoir les garanties financières adéquates. C’est dans ce contexte que nous avons fait face à une crise aiguë en 2023. Nous avons, en conséquence, réformé nos structures internes, réduit nos coûts opérationnels et supprimer plus de 4 000 postes. Est-ce suffisant pour l’avenir ? Rien n’est sûr, car nous sommes aujourd’hui soumis, comme tous les acteurs humanitaires, à de nouvelles pressions financières d’une dimension différente. Il faut regarder la réalité en face : toute l’architecture humanitaire est mise sous pression à cause de la volonté de retrait de nombreux donateurs, dont les États-Unis et d’autres soutiens traditionnels de l’action humanitaire, y compris la Suisse ou la France. De nombreux États, en particulier européens, sont aussi en train de baisser leurs budgets de coopération internationale pour investir davantage dans la défense. Mon message à ces pays est : ne renoncez pas au DIH et continuez de nous soutenir. Le CICR est souvent l’ultime preuve d’humanité, l’ultime secours, l’ultime rempart contre la barbarie absolue. Vous pouvez investir dans la défense. C’est votre décision souveraine. Mais ne le faites pas au détriment de votre devoir d’humanité.

Les Palestiniens sont les nouveaux Indiens, les Indiens d’Israël

Par Gilles Deleuze

Gilles Deleuze a publié quelques textes pour la Revue d’Études Palestiniennes dans les années 1980. L’extrait qui suit est extrait d’un article intitulé « Grandeur de Yasser Arafat » qui était une réaction aux massacres de Sabra et Chatila perpétrés lors de l’invasion israélienne au Liban. Nous avons ôté les paragraphes d’introduction et de fin qui évoquaient les événements en question. Abstraction faite de ces références, le texte rédigé en 1983 n’a pas pris une ride. D’un côté, c’est désespérant parce ce que disait Deleuze il y a plus de 40 ans pourrait être répété aujourd’hui mot pour mot. Mais n’est-ce pas le propre des philosophes d’aller au cœur immobile de l’actualité ondoyante? Le titre proposé est tiré du texte ci-dessous.
[Note des éditeurs]


Gilles Deleuze en 1988-89 (photo extraite du documentaire L'Abécédaire produit par Pierre-André Boutang)
Gilles Deleuze en 1988-89 (photo extraite du documentaire L’Abécédaire produit par Pierre-André Boutang)

La cause palestinienne est d’abord l’ensemble des injustices que ce peuple a subies et ne cesse de subir. Ces injustices sont les actes de violence, mais aussi les illogismes, les faux raisonnements, les fausses garanties qui prétendent les compenser ou les justifier. (…) D’un bout à l’autre, il s’agira de faire comme si le peuple palestinien, non seulement ne devait plus être, mais n’avait jamais été. 

Les conquérants étaient de ceux qui avaient subi eux-mêmes le plus grand génocide de l’histoire. De ce génocide, les sionistes avaient fait un mal absolu. Mais transformer le plus grand génocide de l’histoire en mal absolu, c’est une vision religieuse et mystique, ce n’est pas une vision historique. Elle n’arrête pas le mal ; au contraire, elle le propage, elle le fait retomber sur d’autres innocents, elle exige une réparation qui fait subir à ces autres une partie de ce que les juifs ont subi (l’expulsion, la mise en ghetto, la disparition comme peuple). Avec des moyens plus “froids” que le génocide, on veut aboutir au même résultat.

Les USA et l’Europe devaient réparation aux juifs. Et cette réparation, ils la firent payer par un peuple dont le moins qu’on puisse dire est qu’il n’y était pour rien, singulièrement innocent de tout holocauste et n’en ayant même pas entendu parler. C’est là que le grotesque commence, aussi bien que la violence. Le sionisme, puis l’État d’Israël exigeront que les Palestiniens les reconnaissent en droit. Mais lui, l’État d’Israël, il ne cessera de nier le fait même d’un peuple palestinien. On ne parlera jamais de Palestiniens, mais d’Arabes de Palestine, comme s’ils s’étaient trouvés là par hasard ou par erreur. Et plus tard, on fera comme si les Palestiniens expulsés venaient du dehors, on ne parlera pas de la première guerre de résistance qu’ils ont menée tout seuls. On en fera les descendants d’Hitler, puisqu’ils ne reconnaissaient pas le droit d’Israël. Mais Israël se réserve le droit de nier leur existence de fait. C’est là que commence une fiction qui devait s’étendre de plus en plus, et peser sur tous ceux qui défendaient la cause palestinienne. Cette fiction, ce pari d’Israël, c’était de faire passer pour antisémites tous ceux qui contesteraient les conditions de fait et les actions de l’État sioniste. Cette opération trouve sa source dans la froide politique d’Israël à l’égard des Palestiniens. 

Israël n’a jamais caché son but, dès le début : faire le vide dans le territoire palestinien. Et bien mieux, faire comme si le territoire palestinien était vide, destiné depuis toujours aux sionistes. Il s’agissait bien de colonisation, mais pas au sens européen du XIXe siècle : on n’exploiterait pas les habitants du pays, on les ferait partir. Ceux qui resteraient, on n’en ferait pas une main-d’œuvre dépendant du territoire, mais plutôt une main-d’œuvre volante et détachée, comme si c’étaient des immigrés mis en ghetto. Dès le début, c’est l’achat des terres sous la condition qu’elles soient vides d’occupants, ou vidables. C’est un génocide, mais où l’extermination physique reste subordonnée à l’évacuation géographique : n’étant que des Arabes en général, les Palestiniens survivants doivent aller se fondre avec les autres Arabes. L’extermination physique, qu’elle soit ou non confiée à des mercenaires, est parfaitement présente. Mais ce n’est pas un génocide, dit-on, puisqu’elle n’est pas le « but final » : en effet, c’est un moyen parmi d’autres.

Gilles Deleuze, « Grandeur de Yasser Arafat », Revue d’Études Palestiniennes, no 10, hiver 1984, p. 41-43. Le texte est daté de septembre 1983. Repris en volume dans Gilles Deleuze, « Deux régimes de fous et autres textes », Éditions de Minuit, 2003, 384 pages.

Cisjordanie occupée : le chagrin de Michael Sfard

Régis de Castelnau

Régis de Castelnau, « Cisjordanie occupée : le chagrin
de Michael Sfard », Vu du droit, 5 août 2025

Michael Sfard

Le choix que j’ai fait il y a fort longtemps d’embrasser la profession d’avocat, était le fruit de ce que l’on appelle communément une « vocation ». Il y avait la place dans la Cité, le rôle multiséculaire et indispensable de défendre non le crime mais l’Homme selon la belle expression d’Henri Leclerc qui fut mon modèle. La possibilité aussi de l’engagement dans des combats qui dépassaient l’individuel, et bien sûr la reconnaissance du rôle social dont l’importance s’exprimait dans le port de la robe, et les privilèges qu’il octroyait. Mais finalement, à la réflexion en regardant ce que furent ces 52 années, je mesure que le premier moteur était spontanément celui du refus de l’injustice, et l’aversion pour l’arbitraire.

Lorsqu’après le 7 octobre, au nom d’une vengeance biblique j’ai vu se déchaîner en Palestine une violence sans mesure dont les enfants furent les premières victimes innocentes, ce furent l’indignation et le refus qui s’exprimèrent immédiatement. J’en fut copieusement insulté, y compris par des proches devenus évidemment « anciens amis » qui me reprochèrent « d’avoir perdu ma boussole morale » (!) pour oser prendre le parti des « arabes » et m’opposer à un massacre devenu élément constitutif d’un génocide.

Mais tout ceci s’est fait sans jamais oublier ce qu’Israël impose aux palestiniens de Cisjordanie, cet affreux système de domination, à base d’incroyable racisme, de spoliation, d’exploitation, de violences quotidiennes allant jusqu’à laisser à des colons, meurtriers fanatiques un quasi droit d’exécution individuelle sur les habitants de ces territoires occupés. Comme vient de le démontrer l’assassinat impuni d’Awdah Hathaleen.

En Cisjordanie tout n’y est qu’arbitraire et injustice. Or cet arbitraire et ces injustices sont le moyen de priver les Palestiniens de leur dignité, et par conséquent de nier leur humanité. Et cette négation-là procède d’une volonté d’éradication qui relève elle aussi d’une volonté génocidaire. Si le massacre de Gaza peut provoquer l’épouvante et la colère, ce qui se passe en Cisjordanie, ce qui est imposé à ses habitants légitimes doit déclencher la rage.

Je vais demander à ce stade à mes lecteurs d’excuser l’impudeur de ce qui précède. Mais il s’agissait d’introduire la publication d’un texte bouleversant, qui m’a noué la gorge, et confronté au chagrin de l’impuissance.

Il est celui de quelqu’un que je ne connais pas, mais que je ne peux considérer que comme un frère. C’est un avocat israélien, de ceux qui sauvent l’honneur, et qui obligent à poursuivre.

– o – o – o –

Je veux dire quelque chose à propos de la Cisjordanie.

Pas à propos de la famine, ni de la torture, ni de l’extermination.

À propos du mal simple, personnel, (relativement) petit.

Je suis avocat depuis 26 ans. Durant toutes ces années, j’ai représenté des Palestiniens vivant en Cisjordanie. J’ai représenté des individus, des familles, des communautés entières, et j’ai traité, en cumulé, des milliers de cas où l’armée, les colons, ou les deux, ont fait du mal à mes clients, les ont menacés ou harcelés.

Je ne me suis jamais senti aussi impuissant qu’en ce moment.

En Faculté de Droit, on nous enseigne les dangers du pouvoir arbitraire — ce pouvoir sans contrôle, sans contrainte juridique, échappant à toute institution chargée de le contenir. Quand on y pense, on imagine des pays lointains, des époques révolues. On pense au seigneur féodal expulsant un vassal sur un coup de tête, au roi qui s’empare du seul agneau d’un pauvre, au fonctionnaire du parti unique qui, d’un clin d’œil, fait arrêter un voisin gênant. On pense à des endroits sans justice, ou du moins sans justice indépendante, sans éthique professionnelle.

Et aujourd’hui, depuis des mois, en Cisjordanie, je regarde droit dans les yeux un pouvoir brut, violent, arbitraire.

Chaque semaine, chaque jour — parfois plusieurs fois par jour — mon bureau reçoit des signalements d’usage arbitraire de la force :

Ceux qui tentent de protester — sont arrêtés.

Des colons, soutenus par des soldats, empêchent les paysans d’accéder à leurs terres. Aucune explication n’est donnée.

La police n’applique pas les ordonnances de protection émises par les tribunaux israéliens contre les colons harceleurs, n’enquête pas sur les violations, n’arrête pas les auteurs, même lorsque les menaces persistent.

La police refuse de prendre les plaintes sur place ou par téléphone — « Venez au poste », disent-ils (et attendez cinq heures dehors, sous la chaleur).

Rien de tout cela n’est légal.

Rien de tout cela n’est légal.

Rien, rien de tout cela n’est légal — même selon les lois de l’occupant, même selon le droit militaire en vigueur dans le territoire.

Et rien de tout cela n’est nouveau — sauf qu’aujourd’hui, il n’y a plus personne à qui parler.

Il y avait autrefois un numéro, un commandant, un officier, un procureur, un conseiller juridique — quelqu’un qui montrait un soupçon de honte.

Aujourd’hui, il n’y a plus personne à qui parler.

Soit ils ne répondent pas.

Soit ils répondent avec hostilité.

Soit ils répondent — et ignorent.

Ceux qui aidaient, ceux dont c’était le travail d’aider, ceux qui comprenaient autrefois que leur mission était d’imposer la loi aux civils et soldats israéliens — ils disparaissent, changent de poste, prennent leur retraite, ou se conforment à l’esprit du temps, aussi laid soit-il.

La police, l’armée et les colons ont toujours été, en grande partie, un seul et même corps — mais il y avait des failles entre eux, à travers lesquelles on pouvait parfois obtenir réparation, à travers lesquelles on pouvait contenir, un peu, le monstre de la suprématie juive.

Aujourd’hui, c’est un bloc compact de mal distillé.

Et un autre client envoie un message WhatsApp, et encore un autre. Et mon équipe et moi perdons la tête.

Il n’y a plus personne à qui parler.

Je ne trouve de réconfort que dans une chose : savoir qu’un jour, vous tous, tous ceux qui servez cette machine du mal — vous devrez expliquer à vos enfants, à vos petits-enfants, et à vous-mêmes comment il se fait — que vous avez échoué à rester humains.

Il y aura des musées qui raconteront votre histoire — et celle de vos victimes.

Parce que cela ne durera pas éternellement.

L’humanisme ne perdra pas cette bataille — et moi, j’y resterai toujours aux côtés de celles et ceux à qui, dans vos esprits et dans vos cœurs, vous avez déjà arraché toute humanité.

Michael Sfard, Israeli human-rights lawyer, speaks out”,
Jewish Voice for Labour, 30 July, 2025

L’assassinat du cuisinier de Gaza

Nous sommes le samedi 30 novembre 2024 à Beit Lahiya, petite ville au nord de la bande de Gaza. Mahmoud Almadhoun quitte l’abri temporaire où il a passé la nuit et il se rend à l’hôpital Kamal Adwan pour livrer de la nourriture comme il le fait depuis le mois de mars. Il a marché une trentaine de mètres et un drone l’attendait, tirant sa roquette, l’abattant du premier coup. Mahmoud Almadhoun avait tout juste 33 ans. Dix jours plus tôt, il venait d’être père d’une petite fille sans état-civil. Il n’y a pas de bureaux à Gaza pour émettre des certificats de naissance.

Un ami se précipite au secours de l’homme à terre et tente de le conduire à l’hôpital. Des tirs de snipers le prennent aussitôt pour cible. Quelques témoins essaient de l’emmener en passant par un autre chemin. Les tirs se rapprochent aussitôt. Entre-temps, Mahmoud Almadhoun a cessé de respirer. Le petit groupe enveloppe alors son corps dans une couverture et le ramène vers l’abri qui lui servait de logis. Cette fois, les snipers laissent faire. Ils savent que leur mission a été couronnée de succès.

Un mot de plus à Gaza? Pas tout à fait. Mahmoud Almadhoun n’était pas le premier venu, c’était le cuisinier de Gaza. D’après son frère Hani, c’est pour cela qu’il a été ciblé individuellement. Son frère Hani explique :

Son seul « crime » a été de ralentir le nettoyage ethnique du nord de Gaza grâce à ses efforts inlassables pour organiser l’aide, distribuer des repas et soutenir son entourage.[1]

Carte de la bande de Gaza
Carte de la bande de Gaza

Dans le nord de Gaza la famine a commencé en 2023

Il faut savoir qu’à Beit Lahiya ainsi que dans tout le nord de la bande de Gaza, la famine n’a pas commencé avec la rupture du cessez-le-feu de mars 2025. Elle dure depuis octobre 2023 quand Israël a ordonné l’évacuation du nord de Gaza. Depuis ce moment, l’entrée de nourriture et de carburant est interdite. L’alimentation électrique est coupée ce qui signifie que la station de dessalement du nord de Gaza ne fournit plus d’eau potable. Malgré cela, environ 300 000 Palestiniens ont refusé de quitter cette partie de l’enclave.

Au cours de cet automne 2023, la famine a fait son apparition d’autant plus vite que les conditions de vie étaient déjà précaires. Une sœur de Mahmoud Almadhoun nommée Samah avait imaginé un moyen ingénieux pour lutter contre la pénurie : elle cuisinait de la nourriture pour animaux domestiques. Malgré cela, les plus faibles avaient commencé à mourir : nourrissons, personnes âgées. Telle était la situation quand, au mois de décembre, Mahmoud Almadhoun fut arrêté par une patrouille israélienne.

Les forces d’occupation n’avaient rien contre l’individu en particulier. À l’époque, Mahmoud Almadhoun était propriétaire d’un magasin de téléphones mobiles. C’était un commerçant relativement prospère que la guerre avait réduit à une semi-inactivité. Non seulement son magasin avait-il été endommagé dans un bombardement, mais le réseau cellulaire connaissait des coupures répétées à cause de la destruction des tours et de la pénurie de carburant. Au demeurant, il n’y avait plus de téléphones mobiles à vendre à Gaza.

Les soldats se contentèrent de déshabiller les hommes arrêtés ce jour-là et de les promener en sous-vêtements, les yeux bandés, pour les humilier en public. Les hommes suspectés d’activités de résistance à l’occupation étaient envoyés en détention en Israël, les autres relâchés 24 heures plus tard. Or, les Israélien n’avaient rien contre Mahmoud Almadhoun. Celui-ci confiera quelques mois plus tard au Washington Post :

Nous, Palestiniens, comprenons que le seul but de ces pratiques est de nous humilier. De nous briser, de nous réduire au silence et de nous abaisser. Mais cela ne m’a pas brisé, et aujourd’hui, je me trouve sur le champ de bataille le plus meurtrier de Gaza : sur le front de la faim.[2]

Monter au front de la faim : les repas à base d’alimentation animale préparés par sa sœur avaient préparé le terrain. Avec cette arrestation humiliante, ç’en était trop. Mahmoud Almadhoun bascula dans le camp de l’action. Il ne rejoignit pas les rangs de l’une ou l’autre organisation armée qui luttait contre l’occupant. C’était un homme d’affaires. Il décida de prendre le problème à l’envers et de créer sa propre organisation non pas pour tuer, mais pour nourrir les gens qui n’ont rien à manger, les empêcher de mourir.

Faire la guerre oui, mais contre la faim

Et c’est ainsi que dans les premiers jours de janvier 2024, Mahmoud Almadhoun puisa dans ses modestes économies et engagea un vendeur de riz cuit. Les deux hommes ont ainsi pu distribuer des repas à deux reprises, mais le vendeur déclara inopinément faillite. Mahmoud Almadhoun conçut alors le projet de cuisiner lui-même les repas destinés aux démunis – c’est-à-dire tout le monde dans le nord de Gaza. Il loua un espace ouvert chez un parent et acheta du matériel de cuisine.

Gaza Soup Kitchen était née. Le premier jour, avec seulement quatre grandes marmites et un feu alimenté par du bois récupéré, Mahmoud Almadhoun aidé de sa mère, de Faten – une autre de ses sœurs – et de quelques voisins, a nourri 120 familles. Le lendemain, 150 familles ont pu manger à la nouvelle cuisine populaire de Beit Lahiya. La bonne nouvelle s’est répandue rapidement et la demande a explosé. À son apogée, Gaza Soup Kitchen servira 700 familles par jour, soit environ 3 000 personnes. Une goutte d’eau en comparaison de l’immensité des besoins, mais Gaza Soup Kitchen apportait aussi une sorte de fierté : voyez, ce que nous sommes capables de faire par nous-mêmes…

La principale difficulté consistait bien sûr à se procurer des aliments. Pour le premier repas de Gaza Soup Kitchen, Mahmoud Almadhoun avait acheté des produits excédentaires aux agriculteurs locaux. Comme leurs courgettes étaient trop mûres, il avait dû les couper en petits morceaux et cacher le tout sous de multiples assaisonnements et une bonne couche de pâte de tomate. Le principe était d’acheter tout ce qui était possible localement – environ 5 % des fermes de l’enclave occupée sont encore en activité – et de se tourner vers le marché noir qu’en cas de dernière extrémité. 

Avant le conflit, Beit Lahiya était considéré comme « le grenier à blé » et le cœur agricole du nord de la bande de Gaza, réputée notamment pour ses fraises qui étaient la culture emblématique de la ville. Bien sûr, les bombardements et l’utilisation massive de munitions avaient rendu la terre infertile, voire toxique dans certains secteurs. Les serres et les maisons agricoles avaient été méthodiquement rasées par les bulldozers israéliens. Quelques agriculteurs persévéraient pourtant à faire pousser de petites cultures de survie (comme des légumes dans des récipients de fortune).

Mahmoud Almadhoun prépare des repas toujours végétariens mais toujours soigneusement calibrés de façon à prodiguer le maximum de valeur nutritive.
Mahmoud Almadhoun prépare des repas toujours végétariens mais toujours soigneusement calibrés de façon à prodiguer le maximum de valeur nutritive.

Mais écoutons plutôt Mahmoud Almadhoun expliquer comment la petite Gaza Soup Kitchen réussit à s’approvisionner :

À l’aide d’une liste d’anciens contacts, je me suis mise en quête d’ingrédients de base tels que des pommes de terre, des carottes et des oignons, des denrées rares dont la plupart des habitants du nord ne peuvent que rêver. J’ai trouvé et payé des centaines de dollars pour des fagots de bois de chauffage, difficiles à trouver depuis qu’Israël nous empêche de nous approvisionner en combustible pour cuisiner. J’ai cueilli des légumes verts de saison comestibles comme la mauve commune et la bette sauvage, j’ai acheté des champignons en conserve pour ajouter des protéines à sept fois le prix habituel, j’ai acheté quelques sacs de tomates de contrebande à 27 dollars la livre…[3]

L’argent difficile de Gaza Soup Kitchen

Il y a des limites à ce que la simple volonté humaine peut accomplir. Il fallait de l’argent, toujours plus d’argent, pour faire fonctionner Gaza Soup Kitchen au fur et à mesure que l’étau israélien se resserrait sur la population. C’est alors qu’intervient l’autre « héros » de ce récit, à savoir le frère aîné de Mahmoud Almadhoun – Hani. Celui-ci vit aux États-Unis où il est directeur principal de la philanthropie à l’UNRWA-USA[4]. Titulaire d’une une maîtrise en administration publique et d’une licence en études internationales à l’université Brigham Young, il est parfaitement intégré dans la société nord-américaine.

Impliqué dès le départ dans le combat contre la famine mené par son frère, Hani Almadhoun conçut l’idée d’utiliser la technique du crowdfunding pour réunir des fonds. Il lança une campagne sur la plateforme de financement participatif GoFundMe et l’argent se mit bientôt à entrer. Ce n’est pas tout : pour disposer des fonds, il fallait une structure légale. À cette fin, en juillet 2024, Gaza Soup Kitchen fut enregistrée aux États-Unis comme association à but non lucratif. Depuis lors, chaque matin, Hani Almadhoun transfère scrupuleusement 15 000 dollars à son frère…

Transférer : c’est vite dit. La grande majorité des agences bancaires de la bande de Gaza ont été détruites ou rendues inopérantes. Israël bloque l’entrée de nouveaux billets, notamment de shekels (la principale devise locale)[5]. Pour effectuer son envoi quotidien, Hani Almadhoun doit utiliser à plusieurs plateformes numériques et applications de paiement. Comme chaque système impose des limites quotidiennes aux transferts, il faut donc recourir en parallèle à toute une série de méthodes différentes.

Au moment de la mort de Mahmoud Almadhoun, la campagne de crowdfunding de son frère Hani avait réussi à réunir plus de deux millions de dollars, mais seulement la moitié avait pu être expédiée à Gaza Soup Kitchen. Cela ne signifie pas que l’organisation de Gaza avait reçu un million de dollars : les frais prélevés par les différents intermédiaires varient entre 25 % et 40 %, ce qui signifie qu’un transfert de 1 000 dollars peut ne rapporter que 600 dollars en espèces. Avec ce montant résiduel, il fallait acheter des aliments au marché noir à des prix eux-aussi gonflés par une spéculation prohibitive. 

Vers une diversification des activités de sauvetage

Une partie des fonds sert aussi à distribuer de l’eau potable et offrir une aide médicale car, dans certaines communautés, la faim provoque de nombreuses maladies chez les enfants : diarrhée, déshydratation anémie et même scorbut. Les personnes âgées aussi. Pour espérer manger à Gaza Soup Kitchen, les gens commençaient à faire la queue dès le petit matin. Or, il n’y avait qu’un service par jour : en fin d’après-midi. Il est arrivé plus d’une fois qu’une personne prise de vertige, s’effondre en attendant de recevoir de la nourriture. Il fallait alors la conduire à l’hôpital pour lui administrer une perfusion.

Mahmoud Almadhoun décida alors d’ouvrir une clinique médicale prenant en charge jusqu’à 75 patients par jour et distribuant des produits de première nécessité comme du lait maternisé et des couches. Hani Almadhoun explique ainsi la démarche de son frère : « Sa vision ne se limitait pas à la survie ; il s’agissait de préserver la dignité et l’humanité. »[6] La diversification ne s’arrêta pas au domaine de la santé.

À l’automne 2024, il a ouvert une petite école accueillant 560 élèves. De nombreux bâtiments scolaires ayant été détruits par les frappes aériennes israéliennes ou transformés en camps de réfugiés, la nouvelle école avait dû être aménagée par des volontaires dans un bâtiment commercial. Tout le mobilier avait été fabriqué à partir de débris ramassés dans les décombres.

Sur le toit, il y avait un grand drapeau américain et une pancarte qui indiquait en hébreu et en anglais : « École. Ne bombardez pas, s’il vous plaît. » Le 3 novembre, l’armée israélienne a attaqué le bâtiment, laissant un trou dans le plafond et pulvérisant le mobilier à l’intérieur. Heureusement, il n’y avait personne dans le bâtiment au moment de l’explosion.[7]

Pendant ce temps, Gaza Soup Kitchen continuait son expansion. Très vite après l’ouverture de la cuisine initiale à Beit Lahiya, Mahmoud Almadhoun avait ouvert un deuxième site à Rafah au sud de la bande de Gaza, c’est-à-dire à l’autre extrémité du territoire. Une autre de ses sœurs Niveen dirigeait cette cuisine avec une équipe entièrement féminine. L’afflux de réfugiés venus du Nord de l’enclave avait incité Niveen à ajouter plusieurs tâches à sa mission première, comme la distribution de vêtements achetés avec les fonds issus des campagnes de crowdfunding aux États-Unis.[8]

Peu à peu, Gaza Soup Kitchen était ainsi devenue une bouée de sauvetage pour bien des gens qui avaient été laissés pour compte par la fermeture des organisations officielles des Nations-Unies, à commencer par l’UNRWA. Après Rafah, vint Sheikh Radwan, le camp d’Al-Shati, Al Nasr, Rimal et Al Saftawi… Mahmoud Almadhoun ouvrit dix nouveaux sites en moins d’un an avec pour seules limites, le manque de réserves alimentaires et l’argent américain qui entrait au compte-gouttes. L’ensemble employait désormais 45 personnes mobilisées nuit et jour dans un seul but : trouver des ingrédients pour empêcher les gens de s’affaiblir.[9]

Ce n’est pas tout. Mahmoud Almadhoun documentait tout ce qui était accompli dans le cadre de Gaza Soup Kitchen. Tout était documenté, la cuisine, le ramassage du bois, la petite clinique, l’école détruite par les bombes : chaque fois qu’Internet le permettait, les images partaient pour les États-Unis où son frère Hani les mettait en ligne sur le site de l’association. Chaque clip se terminait toujours par la même formule de gratitude : «J’envoie cette vidéo avec amour et remerciements à mes amis aux États-Unis.»

À mesure que les attaques israéliennes s’intensifiaient, le fonctionnement de la soupe populaire est devenu de plus en plus précaire. Dans les jours précédant sa mort, Mahmoud Almadhoun devait se résigner de livrer des repas à 200 à 250 familles par jour. Certains sites devaient fermer des journées entières ou fonctionner à capacité réduite. Pour compenser le ralentissement de son activité principale, il envoyait des produits à l’hôpital Kamal Adwan à destination des patients et du personnel médical. Il a même réussi à fournir de l’eau filtrée à l’unité de dialyse.[10]

Mahmoud Almadhoun a-t-il été tué en raison même de son succès? C’est ce que pense son frère Hani. Les médias s’intéressaient à lui. Le Washington Post avait publié une lettre ouverte de lui. CNN l’avait interviewé. Les médias moyen-orientaux le prenaient comme symbole de la nouvelle résistance palestinienne. En empêchant les gens de mourir de faim, il se battait de la façon la plus efficace qui soit contre les buts de guerre de l’occupant, tel est le sens du commentaire d’Hani Almadhoun sur l’action de son frère : il ralentissait le « nettoyage ethnique ».

Le combat continue

Huit mois après la mort tragique de son fondateur, Gaza Soup Kitchen continue d’exister et d’opérer. L’organisation fonctionne maintenant sous la direction des membres survivants de la famille Almadhoun et d’amis fidèles. Hani Almadhoun continue de gérer les collectes de fonds depuis les États-Unis via ses campagnes sur la plateforme GoFundMe. Le montant des sommes recueillies s’élève aujourd’hui à 4,6 millions de dollars. Deux millions sont encore bloqués aux États-Unis et sont acheminés jour après jour au moyen de fintechs ou de procédés plus détournés, parfois sur le darkweb.

Cependant, l’organisation fait face à des défis énormes. En juillet 2025, sur les 11 cuisines que comptait Gaza Soup Kitchen au moment de la mort Mahmoud Almadhoun, seulement cinq restent fonctionnelles. Certaines ne fonctionnent qu’à 70% de leur capacité en raison de la rareté croissante des ingrédients. Avec maintenant 60 employés, l’équipe est plus nombreuse que jamais. Samah Almadhoun est devenue l’une des chefs principales, elle est accompagnée de Faten Almadhoun et de leur mère. Leur mulukhiyah (soupe de légumes verts à feuilles) est meilleure que jamais. Malgré les aléas, le nombre de personnes secourues quotidiennement se maintient autour de 3 000.

Le site web officiel de Gaza Soup Kitchen rend hommage à Mahmoud, décrivant comment il terminait toujours ses vidéos de remerciement à ses amis aux États-Unis en signant avec le mot arabe « Mostamreen » (مستمرين), signifiant « nous continuerons ». Son esprit vit à travers le : travail patient pour empêcher les gens de mourir poursuivi par une petite communauté à cheval entre Gaza et les États-Unis. Il est toujours possible de contribuer au financement de Gaza Soup Kitchen et n’oublions pas que c’est plus qu’une simple opération de secours alimentaire – c’est un symbole de résistance, de solidarité collective et d’espoir face à un monde bien souvent inhumain.

Veuillez visiter le site de Gaza Soup Kitchen >>>   https://gazasoupkitchen.com


[1] Hani Almadhoun, “Killing the Helpers”, The Nation, February 2025.

[2] Mahmoud Almadhoun, “Our northern Gaza family will feed our neighbors — until we can’t”, The Washington Post, April 3, 2024.

[3] Mahmoud Almadhoun, idem.

[4] United Nations Relief and Works Agency for Palestine Refugees in the Near East (UNRWA).

[5] “Liquidity crisis: Israel’s financial blockade intensifies civilian suffering in Gaza”, Euro-Med Human Rights Monitor, 25 April 2025.

[6] Hani Almadhoun, idem.

[7] Nir Hasson, “Within a Month, the Israeli Army Has Destroyed What Remained of Gaza’s Education System”, Haaretz, November 27, 2024.

[8] Raya Jalabi and Malaika Kanaaneh Tapper, “Eid in Gaza: ‘The only thing to celebrate is that we’re still alive’”, Financial Times, April 10, 2024.

[9] Nilanjana Gupta, Rakan Abdel El Rahman, “GoFundMe-backed Gaza Soup Kitchen struggles to feed starving Palestinians as supplies run out”, MSN, July 25, 2025

[10] Sana Noor Haq and Abeer Salman, “They killed him on the spot. Israel targeted Gaza soup kitchen chef in drone attack, brother says”, CNN, December 4, 2024.

Israël et ses voisins, un entretien avec l’ambassadeur Chas Freeman

Un dialogue de Patrick Lawrence avec Chas Freeman

Source : Horizons et débats

Zurich, 19 novembre 2024

Pourquoi les pays du Moyen-Orient, qui se sont engagés jadis à soutenir la cause palestinienne, sont-ils restés si silencieux face aux assauts terroristes d’Israël à Gaza, en Cisjordanie et maintenant au Liban? Où sont les Russes et les Chinois? Le moment n’est-il pas venu de faire preuve de solidarité entre les nations non-occidentales? Ne pourrait-on envisager de se tourner vers elles afin de contrer le soutien inexcusable que les États-Unis et leurs clients accordent au régime sioniste? Que pouvons-nous attendre, à l’avenir, des BRICS, dont les membres (au nombre de 10 aujourd’hui, auxquels s’ajoutent 13 nations « partenaires ») viennent de conclure un sommet à Kazan? 

    Ce sont là les questions que je me pose un an après les événements du 7 octobre 2023. Partant du principe que d’autres se les posent aussi, j’ai posé ces questions à Chas Freeman, illustre ex diplomate. Qui serait mieux placé ? M. Freeman a notamment été Secrétaire adjoint à la Défense, ambassadeur en Arabie saoudite et chargé d’affaires par intérim à Bangkok et à Pékin. Il a été le principal interprète américain lors de l’ouverture parle Président Nixon, en 1972, des relations entre les États-Unis et la Chine.

    Andrew Bacevich, celui que j’appelle « le colonel dissident », m’a dit un jour – c’était pendant la campagne électorale de 2016 – qu’il pensait que Freeman devrait être le prochain secrétaire d’État. Il est aussi, ce qui ne vous surprendra pas, le rédacteur en chef de l’article sur la « diplomatie » de l’Encyclopedia Britannica.

    On trouvera ci-après notre échange prolongé par courriel.

Chas Freeman

– o – o – o –

Patrick Lawrence. Un journal allemand a récemment publié une interview du Ministre égyptien des Affaires étrangères, Sameh Shoukry, lequel a exprimé sa profonde frustration envers les Américains alors qu’Israël poursuit ses attaques à Gaza, et maintenant en Cisjordanie et au Liban. On ne peut pas travailler avec les Américains, a-t-il grandement déploré. Ils disent une chose, la pensent rarement et finissent généralement par en faire une autre. Cela m’amène à poser ma première question dans le contexte de l’élargissement de la crise au Moyen-Orient, pourriez-vous livrer vos commentaires au sujet des stratégies diplomatiques des alliés des États-Unis dans la région? 

    De manière générale, qu’est-ce qui leur passe par la tête? Pourquoi n’ont-ils pas réagi plus vigoureusement à l’assaut israélien? Sont-ils tout simplement des « vendus », d’une manière ou d’une autre? Ou bien est-ce qu’il y a plus que cela?

Pourquoi les pays du Moyen-Orient, qui se sont engagés jadis à soutenir la cause palestinienne, sont-ils restés si silencieux face aux assauts terroristes d’Israël à Gaza, en Cisjordanie et maintenant au Liban? Où sont les Russes et les Chinois? Le moment n’est-il pas venu de faire preuve de solidarité entre les nations non-occidentales? Ne pourrait-on envisager de se tourner vers elles afin de contrer le soutien inexcusable que les États-Unis et leurs clients accordent au régime sioniste? Que pouvons-nous attendre, à l’avenir, des BRICS, dont les membres (au nombre de 10 aujourd’hui, auxquels s’ajoutent 13 nations « partenaires ») viennent de conclure un sommet à Kazan? 

    Ce sont là les questions que je me pose un an après les événements du 7 octobre 2023. Partant du principe que d’autres se les posent aussi, j’ai posé ces questions à Chas Freeman, illustre ex diplomate. Qui serait mieux placé ? M. Freeman a notamment été Secrétaire adjoint à la Défense, ambassadeur en Arabie saoudite et chargé d’affaires par intérim à Bangkok et à Pékin. Il a été le principal interprète américain lors de l’ouverture parle Président Nixon, en 1972, des relations entre les États-Unis et la Chine.

    Andrew Bacevich, celui que j’appelle « le colonel dissident », m’a dit un jour – c’était pendant la campagne électorale de 2016 – qu’il pensait que Freeman devrait être le prochain secrétaire d’État. Il est aussi, ce qui ne vous surprendra pas, le rédacteur en chef de l’article sur la « diplomatie » de l’Encyclopedia Britannica.

    On trouvera ci-après notre échange prolongé par courriel.

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Patrick Lawrence. Un journal allemand a récemment publié une interview du Ministre égyptien des Affaires étrangères, Sameh Shoukry, lequel a exprimé sa profonde frustration envers les Américains alors qu’Israël poursuit ses attaques à Gaza, et maintenant en Cisjordanie et au Liban. On ne peut pas travailler avec les Américains, a-t-il grandement déploré. Ils disent une chose, la pensent rarement et finissent généralement par en faire une autre. Cela m’amène à poser ma première question dans le contexte de l’élargissement de la crise au Moyen-Orient, pourriez-vous livrer vos commentaires au sujet des stratégies diplomatiques des alliés des États-Unis dans la région? 

    De manière générale, qu’est-ce qui leur passe par la tête? Pourquoi n’ont-ils pas réagi plus vigoureusement à l’assaut israélien? Sont-ils tout simplement des « vendus », d’une manière ou d’une autre? Ou bien est-ce qu’il y a plus que cela?

Plus d’alliés « diplomatiques »

Chas Freeman. Les États-Unis n’ont plus d’ » alliés diplomatiques » dans la région. La colère populaire contre le soutien américain à la stratégie israélienne visant à débarrasser la Palestine de sa population arabe et à s’étendre à Gaza et au Liban rend l’alignement sur Washington trop coûteux sur le plan politique pour que les dirigeants arabes prennent ce risque.

    La perversité d’Israël a mis fin à toute perspective de normalisation des relations entre les États arabes et ce pays. Ceux qui avaient normalisé leurs relations avec Israël sont aujourd’hui soumis à la pression populaire qui les pousse à les suspendre ou à revenir sur leur décision. Plus important encore, les Arabes du Golfe ont déclaré qu’ils seraient neutres dans tout conflit entre l’Iran, Israël et les États-Unis. Le génocide israélien à Gaza a créé un état de guerre entre Israël et le Yémen et a favorisé un rapprochement entre l’Égypte et la Turquie, auparavant très éloignées l’une de l’autre.

Le Hamas et l’OLP

PL. On a dit que, par le passé, les nations voisines avaient plus d’affinités avec l’OLP qu’aujourd’hui avec le Hamas parce que la première de ces organisations était laïque, et la seconde non. Est-ce exact et, dans l’affirmative, cette distinction a-t-elle de l’importance aujourd’hui ? 

CF. Le Hamas est une émanation des Frères musulmans, un mouvement démocratique islamiste. Il est arrivé au pouvoir en Palestine en remportant les élections de 2006. Les dirigeants du Hamas estiment que les sociétés arabes devraient être gouvernées par des dirigeants élus par les électeurs plutôt que par des princes, des généraux, des dictateurs ou des voyous. Les dirigeants arabes qui appartiennent à ces catégories autoritaires trouvent naturellement cette position préoccupante.  La religion n’est pas un facteur important dans les relations des États arabes et musulmans avec le Hamas.  Comme les dirigeants arabes, le Hamas est musulman sunnite. Les divergences des dirigeants arabes avec le Hamas sont bien moindres qu’elles ne l’étaient avec les dirigeants athées de l’OLP. L’Iran, qui est chiite, a été le principal soutien du Hamas, non pas pour des raisons religieuses, mais pour soutenir l’autodétermination palestinienne.

PL. Dans ce contexte, pouvez-vous nous parler de certains pays en particulier? Mohammed bin Salman, le prince héritier saoudien, a affirmé tout récemment qu’il ne saurait être question d’un rapprochement entre Riyad et Tel-Aviv tant que les Palestiniens ne disposeront pas d’un État ayant Jérusalem-Est pour capitale. Qu’est-ce qui se cache derrière tout cela? Quelle est la position des Emirats, et notamment du Qatar, sur la question israélo-palestinienne?

CF. Les États arabes du Golfe soutiennent tous que les Palestiniens ont droit à l’autodétermination et sont favorables à une division de la Palestine en deux États. Ils sont confrontés à des critiques de plus en plus vives de la part de leurs opinions publiques pour n’avoir rien fait concrètement pour faire avancer cet objectif. Le dernier sondage que j’ai vu sur l’opinion saoudienne concernant la normalisation avec Israël montrait que 94% des Saoudiens y étaient opposés. La plupart d’entre eux estiment aujourd’hui que les États arabes qui ont établi des relations diplomatiques avec Israël devraient maintenant les interrompre.

    Le statut de Jérusalem est une question importante pour les deux milliards de musulmans que compte la planète.  Les intrusions dans la mosquée Al-Aqsa et les appels à la judaïsation lancés par certains fanatiques au sein du cabinet israélien sont profondément offensants pour les Arabes, musulmans aussi bien que chrétiens.

Boycott de séance à l’Assemblée générale de l’ONU

PL. J’ai été très heureux, et même ravi, de voir une vidéo du boycott massif de l’Assemblée générale des Nations unies lorsque M. Netanyahou a pris la parole à l’Assemblée générale, le 27 septembre. Je considère qu’il s’agit d’un moment important et j’ai donc quelques questions à vous poser à ce sujet. Comment avez-vous pris connaissance de cet événement et quelle a été votre réaction ? 

CF. Les exactions commises par Israël en ont fait la société la plus détestée de la planète. Netanyahou est considéré comme l’équivalent moral d’Adolf Hitler et Israël est un paria partout en dehors de l’Occident. Personne, à l’exception d’un petit groupe de politiciens américains, ne veut être vu en compagnie d’Israël ou de Netanyahou. Le débrayage était pratiquement inévitable, à peine compensé par l’importation par Netanyahou de ses fans israéliens pour applaudir ses multiples inversions du faux avec le vrai.

PL. Je me demande en fait qui se trouvait dans ce groupe qui a quitté l’Assemblée générale de l’ONU. Ceux qui sont sortis appartenaient-ils à un vaste mouvement de puissances non occidentales ? La quasi-totalité des membres de la nouvelle « majorité mondiale » – le soi-disant « Sud mondial » – semble avoir quitté les lieux, ne laissant sur place qu’un contingent isolé d’Occidentaux. En outre, les ambassadeurs aux Nations unies n’agissent généralement pas sans l’autorisation de leur Ministère. Peut-on supposer que c’était le cas pour ce boycott ? Ce qui s’est passé était-il prévu à l’avance, peut-être même avec un certain degré de coordination ? Cela nous apprend-il quelque chose ?

CF. Vous avez probablement raison de dire qu’il y a eu une consultation préalable avec leurs capitales, mais Israël est aujourd’hui tellement méprisé au niveau international que cela n’aurait guère été nécessaire. L’antisionisme est devenu une politique de bon aloi presque partout en dehors de l’Occident.

Les pays du Moyen-Orient

PL. Et qu’en est-il des pays d’Asie occidentale qui ne sont ni des alliés ni des obligés des Américains ? L’Iran, l’Irak, la Syrie, la Turquie. Comment ont-ils réagi – ou non – à la crise de Gaza et comment les verriez-vous réagir à mesure qu’elle s’étend ? 

CF. Les agissements d’Israël à Gaza, en Syrie, au Yémen et maintenant au Liban, ainsi que ses efforts pour provoquer une guerre régionale de plus en plus étendue au Moyen-Orient, ont accompli ce qui était auparavant impossible. Elles ont réuni les chiites et les sunnites et consolidé le rapprochement entre l’Arabie saoudite et l’Iran. Plus la cruauté d’Israël à l’égard de ses populations arabes captives et de ses voisins est grande, plus la coalition contre ce pays se renforce. [Le Royaume d’Arabie saoudite et la République islamique ont renoué des liens, après une longue rupture, à la suite de pourparlers parrainés par les Chinois en mars 2023].

PL. La grande question pour beaucoup de gens est de savoir pourquoi il y a eu si peu de réactions effectives, même sur le plan diplomatique, à la conduite barbare d’Israël depuis les événements du 7 octobre. La Ligue arabe a fait quelques déclarations fermes, mais elles n’ont pas donné grand-chose. Lorsque la barbarie d’Israël est devenue évidente à l’automne dernier, quelques pays d’Amérique latine ont retiré leurs ambassadeurs ou ont rompu leurs relations. Les Sud-Africains ont emprunté la voie juridique, de manière très honorable. Mais à part cela, il ne se passe pas grand-chose. Pourquoi ce silence, cette frilosité, quel que soit le nom qu’on lui donne ? Il semble que « le monde entier regarde », mais que ce même monde entier ne fasse rien. Cela peut-il se résumer à la question de la puissance américaine ?

Pourquoi tant de frilosité et de silence ?

CF. Cela se passe peut-être selon l’adage, personne ne veut « jouer à qui pisse le plus loin avec un putois » – si vous me pardonnerez cette expression vulgaire dans ce contexte plus que sérieux. Mais il désigne particulièrement les faits lorsque le putois est soutenu par un pays aussi puissant et enclin aux actions coercitives que les États-Unis. Les partisans du sionisme ont la réputation, bien méritée, de calomnier méchamment leurs détracteurs et d’être déterminés à les ostraciser. Cela intimide la plupart des gens et des gouvernements.

    Tactiquement, à quelques honorables exceptions près, les pays ont choisi de se tordre les mains tout en restant assis. Mais les implications stratégiques (c’est-à-dire à long terme) de l’autodélégitimation d’Israël seront d’une grande portée. Le droit international et la majorité mondiale ont peut-être été temporairement mis de côté par des gouvernements peu enclins à prendre des risques, mais la tolérance de leurs opinions publiques à l’égard d’Israël en tant que fauteur de méfaits s’amenuise de plus en plus. Le fossé se creuse entre les élites politiques bien établies et l’opinion publique indignée, ce qui déstabilise la politique dans les sociétés démocratiques comme dans les sociétés non démocratiques. Les demandes de re-démocratisation des sociétés occidentales et de sanctions à l’encontre d’Israël se font de plus en plus pressantes. Le mouvement « BDS » – boycott, désinvestissement et sanctions – gagne du terrain, tout comme il l’a fait contre la forme beaucoup plus modérée d’apartheid tolérée par l’Occident en Afrique du Sud.

Les Européens

PL. En ce qui concerne les Européens, en particulier les Britanniques, les Français et les Allemands, devons-nous conclure que ces nations sont simplement des États vassaux, ou leurs positions sont-elles plus complexes ?

CF. Elles sont toutes différentes. Les Allemands sont rongés par la culpabilité pour avoir conduit l’Holocauste antisémite et surcompensent en conférant l’immunité à Israël, qui a vu le jour à la suite de cette atrocité européenne. Les Britanniques et les Français, comme les Américains, poursuivent des politiques contrôlées par des lobbies sionistes très efficaces et des médias qui s’autocensurent en faveur d’Israël. Ironiquement, certains pays européens ayant un passé fasciste et antisémite et des affinités actuelles pour l’autoritarisme xénophobe considèrent la culture politique israélienne contemporaine comme similaire à certains égards à la leur. Et l’islamophobie est un facteur croissant dans la chrétienté européenne.

BRICS, Chine, Afrique du Sud

PL. Venons-en aux grandes puissances non occidentales, les Russes, les Chinois, les Indiens, et si vous voulez les inclure, les Brésiliens. Je m’attendais à ce qu’ils soient plus nombreux aujourd’hui. Les Chinois ont convoqué cette réunion des différentes factions palestiniennes, peu avant l’assassinat d’Ismail Haniyeh le 31 juillet. Cela m’a semblé être une initiative typique de la nation qui prétend vivre selon les cinq principes de Zhou Enlai. Que pensez-vous de la manière dont les grandes puissances non occidentales ont jusqu’à présent réagi à la crise de l’Asie occidentale ?

CF. Ces pays sont engagés dans la mise en place d’une alternative à la structure des Nations Unies, de plus en plus impuissante, et à ses agences de régulation mises à l’écart, comme l’OMC. Le groupe des BRICS est né d’un mouvement de protestation contre la primauté des États-Unis et du G-7 sur les grandes puissances non occidentales. Il se dote à présent du potentiel nécessaire pour convoquer des assemblées ad hoc capables d’établir des règles en dehors du cadre des Nations unies, en attendant la réforme et la réorganisation de l’ONU afin de restaurer son efficacité.

    Les efforts chinois de rétablissement de la paix en Asie occidentale et en Europe de l’Est sont soutenus par les autres membres des BRICS. Il est significatif que l’Afrique du Sud – le « S » des BRICS – ait porté plainte contre le génocide israélien devant la Cour Internationale de Justice et la Cour Pénale Internationale. Nous assistons à l’émergence progressive d’une volonté de la part des pays décolonisés d’obliger l’Occident à respecter les idéaux qu’il professe si hypocritement.

PL. Quelle est votre vision de la situation sur le plan diplomatique ? On peut se demander, alors que les Israéliens ont ouvert un nouveau front au Liban et que rien n’indique que les puissances occidentales réagiront différemment, si nous ne sommes pas en train d’assister à ce que je qualifie d’impunité sans limite, d’impunité sans fin. Quelle influence, quel impact, les autres nations peuvent-elles avoir sur la crise du Moyen-Orient à ce stade ? Si vous le voulez bien, prenez d’abord en compte les pays non occidentaux. Pouvons-nous attendre de ces nations quelque chose de plus que ce que nous avons pu voir jusqu’à présent ? La question est particulièrement importante, me semble-t-il, parce qu’elle concerne le sujet plus vaste du « nouvel ordre mondial » et de ce qu’au fond, une telle notion peut ou ne peut pas signifier. 

L’essor « des autres » dans ce monde est une réalité

CF. Je pense que le monde hors Occident insiste de plus en plus sur le respect des normes mondiales par ce dernier au fur et à mesure qu’il devient plus puissant et plus prospère. Comme l’a dit Fareed Zakaria, l’« essor des autres » est une réalité. Le centre de gravité mondial a quitté la région euro-atlantique. Les puissances de rang intermédiaire gagnent en indépendance et en assurance dans la défense de leurs propres intérêts et se montrent moins déférentes à l’égard du club des puissances impérialistes que constitue le G-7. Et si la politique des pays précédemment colonisés est souvent dominée par les tremblements de la gueule de bois post-coloniale, leurs revendications, comme leurs luttes pour l’indépendance, ont été inspirées par les idées qu’ils ont assimilées de l’Occident.

    Pour l’essentiel, ils cherchent à affirmer les normes mondiales édictées pendant la période de domination occidentale, plutôt qu’à s’en affranchir. Ils ne cherchent donc pas à renverser l’ordre établi, mais à rétablir la conformité avec ses idéaux. La perception américaine selon laquelle ils sont « révisionnistes » a un fondement, mais l’antagonisme américain à l’égard de leurs revendications est fondé sur le désir de conserver un rôle hégémonique dans l’économie politique mondiale et la capacité d’utiliser la force pour passer outre ces mêmes normes que les Américains ont contribué à élaborer et qu’ils prétendent toujours soutenir.

L’impuissance politique de l’ONU

PL. Encore une question à ce sujet. On reparle actuellement d’une réforme fondamentale de l’ONU et, bien que ce ne soit pas un sujet nouveau, le discours semble plus sérieux aujourd’hui – plus prometteur. La semaine dernière, l’Assemblée générale a fait la démonstration claire et simple d’un problème majeur : L’AG peut faire des recommandations, mais toute l’autorité exécutive appartient aux cinq puissances du Conseil de sécurité. Ce problème, un défaut structurel si l’on veut, remonte à la fondation de l’ONU. Richard Falk et Hans-Christof von Sponeck, deux éminents spécialistes ayant une longue expérience en tant que hauts fonctionnaires de l’ONU, viennent de publier Liberating the United Nations: Realism with Hope (Stanford). Je considère qu’il s’agit d’un livre important. Pouvez-vous exprimer à haute voix le fond de votre pensée au sujet de l’actuelle extension de la crise au Moyen-Orient et sur ce qui pourrait être fait pour y remédier dans le contexte de ce nouveau mouvement de réforme des Nations unies ? 

CF. Là, il va nous falloir, d’urgence même, faire preuve d’imagination diplomatique. Rien dans le droit international n’empêche le rassemblement ad hoc de pays partageant les mêmes idées pour concerter leurs politiques et leurs pratiques sans tenir compte des Nations unies. L’ONU fait preuve d’une impuissance politique qui rappelle celle de la Société des Nations face aux agissements fascistes des années 1930 en Chine, en Éthiopie et en Europe centrale. Nous devons espérer que la réforme ou le renouvellement de l’ONU ne nécessitera pas une guerre mondiale, comme ce fut le cas pour remplacer la Société des Nations par une nouvelle organisation, plus efficace pendant un certain temps.

Comme je l’ai suggéré, les BRICS semblent se développer en une institution qui pourrait donner naissance à de nouveaux systèmes de gouvernance mondiale plus équitables. Mais qu’il en soit ainsi ou non, la nécessité de se concentrer sur des objectifs communs et de concevoir des mesures collectives pour les poursuivre est une urgence. Falk et von Sponeck ont mis le doigt sur quelque chose d’important.

PL. Il se trouve que les BRICS viennent de clore un sommet qui s’est tenu à Kazan, le long de la Volga, dans le sud-ouest de la Russie. J’ai trouvé que le moment choisi était évocateur, ne serait-ce que vaguement, d’un ordre mondial à venir se préparant à remplacer un ordre en déclin. La couverture de la presse occidentale a été, bien sûr, d’un ton de rancœur presque farfelu, et j’ai toujours interprété ce genre de choses comme un indicateur de l’insécurité de l’Occident. Comment analysez-vous le sommet et son importance ? La grande nouveauté qui devait sortir de la réunion de Kazan – c’est du moins ce que je pensais – était l’annonce formelle d’un partenariat stratégique, voire d’une alliance, entre la Russie et la République islamique. Cela aurait eu d’énormes répercussions sur la crise de l’Asie occidentale. Mais je n’ai rien relevé concernant les relations entre Moscou et Téhéran. Auriez-vous une idée à ce sujet ? 

BRICS: dialogue diplomatique honnête et coopération plutôt que dissuasion 

CS. Il n’est pas surprenant que ceux qui mènent des politiques étrangères militarisées considèrent les BRICS comme un « bloc » du type G-7 ou comme une alliance potentielle du type OTAN, mais ce n’est ni l’un ni l’autre. C’est une alternative à la domination occidentale sur les institutions et les règles internationales, mais cela reste un forum, comme les Nations unies, et non une coalition anti-occidentale. La traiter comme une coalition anti-occidentale pourrait toutefois l’inciter à le devenir. Si la Russie et l’Iran voulaient formaliser leur relation de défense, la réunion des BRICS à Kazan aurait été l’occasion de le faire, mais le moment n’était pas opportun, étant donné les incertitudes créées par les menaces d’Israël d’attaquer l’Iran pour rétablir la domination par escalade et parvenir ainsi à l’hégémonie régionale à laquelle il aspire. La Russie n’a pas besoin d’une alliance en bonne et due forme pour être en mesure d’aider l’Iran ou d’autres pays de la région à se défendre contre l’agression israélienne. Elle le fera dans la mesure où cela sert ses intérêts, comme elle l’a fait en Syrie. En contrepartie, l’Iran continuera à vendre des drones et à transférer des technologies à la Russie. Une des différences majeures entre l’ordre mondial de l’après-guerre froide et le nouveau système international vers lequel nous nous acheminons est la diminution du rôle des alliances et le retour de la diplomatie classique. Le système émergent est dominé par des ententes (partenariats limités à des fins limitées) fondées sur des intérêts communs, dont certains peuvent être transitoires, plutôt que par des alliances incarnant des valeurs et des intérêts partagés.

    Les cinq premiers États membres des BRICS sont tous non alignés et considèrent les « alliances » comme un passif plutôt que comme un atout stratégique inaltérable. Ils sont prêts à défendre leurs propres intérêts, qu’ils privilégient par rapport à ceux des autres nations. Ils acceptent d’aider les autres à se défendre lorsque les circonstances l’exigent, mais pas autrement.

    Ce point de vue repose sur un raisonnement simple. L’engagement de défendre d’autres États souverains expose ceux qui le prennent au risque d’être mêlés à des combats qui ne sont pas les leurs pour défendre des intérêts qu’ils ne partagent peut-être pas. George Washington l’avait bien compris, et c’est pourquoi il a recommandé aux Américains d’éviter les alliances complexes et les attachements passionnés à d’autres nations. Nos dirigeants actuels ne comprennent pas la sagesse d’une approche aussi flexible et tellement intéressée des affaires étrangères. Ils semblent incapables de réaliser que les États membres des BRICS donnent la priorité au dialogue diplomatique et à la coopération plutôt qu’à la dissuasion militaire. Les membres des BRICS cherchent à sauvegarder leur souveraineté non seulement en se libérant de l’hégémonie occidentale, mais aussi en renforçant leur coopération mutuelle sur la base de concessions mutuelles au service d’intérêts communs.

SourceScheerpost.com du 28 octobre 2024; https://scheerpost.com/2024/10/28/patrick-lawrence-israel-and-its-neighborhood-an-interview-with-ambassador-chas-freeman/ 

(Traduction Horizons et débats)

Reposez en paix, Monsieur le Ministre, et veillez sur la Syrie….

Publié par: Michel Raimbaud

écrivain, ancien ambassadeur de France

le 16 novembre, 2020

dans: ActualitéActualité_Moyen_Orient

Source : https://www.afrique-asie.fr/reposez-en-paix-monsieur-le-ministre-et-veillez-sur-la-syrie/

Le Dr Walid al Moallem (*) n’est plus. C’est une immense perte pour la Syrie, confrontée depuis dix ans à une agression dont on ne voit pas la fin.

Walid Al Moallem, un diplomate et un homme politique hors pair. La force tranquille et la sérénité qui émanaient en toute circonstance de sa personne et de son comportement donnait l’impression qu’il ne serait jamais pris au dépourvu face à toute l’adversité du monde, et Dieu sait à quel point la Syrie avait besoin d’un homme intelligent, expert et loyal comme Walid Al Moallem.

Rarement on aura vu un ministre des affaires étrangères mériter à tel point son nom. D’un calme olympien, toujours maître de lui-même, ayant le sens de la répartie brève mais incisive, il était par excellence le professeur, le maître, celui qui enseigne. Courtois et ferme, c’était également un diplomate né, et bien né.
La force tranquille et la sérénité qui émanaient en toute circonstance de sa personne et de son comportement donnait l’impression qu’il ne serait jamais pris au dépourvu face à toute l’adversité du monde, et Dieu sait à quel point la Syrie avait besoin d’un homme intelligent, expert et loyal comme Walid Al Moallem.
Il a certes eu la chance, au milieu de tout le malheur ambiant, d’avoir à défendre, non pas une cause pourrie comme tant et tant de ses homologues ou collègues, mais une cause juste entre toutes : défendre son pays victime d’une agression criminelle organisée par une bonne moitié de la « communauté internationale », et confronté à la sauvagerie, au cynisme des pays occidentaux, de leurs clients et affinitaires, sans oublier certains « pays frères ». Du jamais vu.

Il y aurait beaucoup à dire et à retenir de la longue carrière de cet homme fidèle, ce qui n’est pas si courant par les temps qui courent. Parmi les fioretti qu’il a laissés en héritage, on pourra se rappeler, à titre d’exemple, un épisode légendaire. Nous sommes en Suisse à Montreux, en janvier 2014, lors d’une conférence sur le conflit syrien, et le Secrétaire d’État d’Obama, John Kerry, vient de déclarer sur un ton péremptoire que « Bashar Al Assad ne prendra pas part au gouvernement de transition en Syrie. C’est inimaginable ». On voit encore le placide ministre Al Moallem pointant du doigt son collègue américain, le doigt levé comme un maître d’école fustigeant un cancre : « Monsieur Kerry, personne au monde n’a le droit de conférer ou de retirer la légitimité à un président, à une constitution ou à une loi, sauf les Syriens eux-mêmes. ». Et le dit Monsieur Kerry de se frotter le nez pour masquer son embarras….
Le courageux ministre n’aura pas eu la joie de voir de son vivant le retour de la paix. Serait venu, paraît-il, le temps « des guerres sans fin, silencieuses et/ou invisibles » sur lesquelles les experts occidentaux sont capables de disserter jusqu’à plus soif, ne voyant pas péché dans les crimes qu’ils cautionnent. Mais là où il est, le regretté disparu, n’en doutons pas, veille sur le pays qu’il a si bien servi, comme il veille sur une diplomatie résistante, loyale et sereine, malgré les pressions, les intimidations, voire les tentatives de débauchage, une diplomatie de qualité et de grande classe, formée à la meilleure des écoles, celle de Walid al Moallem.
Qu’il repose en paix et que la Syrie trouve enfin le repos dans la paix.

(*) Vice-Premier ministre de 2012 à 2020 et ministre des Affaires étrangères de la Syrie de 2006 à 2020. IR

Syrie : la hargne et le dépit des Occidentaux

Pierre Lévy

20 mars 2020

Source : RT France

https://francais.rt.com/opinions/72744-syrie-la-hargne-et-le-depit-des-occidentaux
Sources primaires : Pierre Lévy est l’auteur de deux essais et un roman Syrie : La hargne et le dépit des Occidentaux, 20 mars 2020 https://francais.rt.com/opinions/72744-syrie-la-hargne-et-le-depit-des-occidentaux. © SANA / AFP Source: AFP Le président syrien Bachar Al est l’auteur de deux essais et un roman.Syrie : La hargne et le dépit des Occidentaux, 20 mars 2020 https://francais.rt.com/opinions/72744-syrie-la-hargne-et-le-depit-des-occidentaux. © SANA / AFP Source: AFP Le président syrien Bachar Al Assad.

 

Spécialiste des questions européennes, Pierre Lévy dirige la rédaction du mensuel Ruptures. Précédemment, il a été journaliste au sein du quotidien L’Humanité, ingénieur et syndicaliste.

Les dirigeants européens versent des larmes de crocodile sur le drame des réfugiés, mais portent une écrasante responsabilité dans la guerre déclenchée il y a neuf ans, relève Pierre Lévy, du mensuel Ruptures. L’actualité médiatique est désormais phagocytée par la crise du coronavirus. Pourtant, sur le plan international, d’autres crises, au moins aussi explosives, n’ont pas disparu comme par enchantement. C’est le cas de la tragédie imposée à la Syrie depuis neuf ans. Il y a quelques jours encore, quatorze ministres des Affaires étrangères de l’Union européenne – sur vingt-sept – livraient une tribune au Monde (27/02/2020) accusant «le régime syrien» de «persister dans une stratégie de reconquête militaire à n’importe quel prix», et sommaient Damas d’y mettre fin. Les mots ne sont jamais innocents. Ceux qui sont ici utilisés – et depuis des années ânonnés par les grands médias – méritent d’être relevés. Le «régime syrien» est en réalité l’Etat républicain de ce pays : son président, son gouvernement, son Parlement, issus du suffrage universel. Quant aux «troupes fidèles à Bachar el-Assad», autre formule banalisée, il s’agit de l’armée nationale du pays, qui, à l’instar de toutes ses consoeurs du monde entier, a comme premier devoir de veiller sur l’intégrité du territoire national – ici en l’occurrence de la reconquérir. Chacun est évidemment libre de détester le pouvoir syrien. Mais nul n’est fondé à contester de l’extérieur la légitimité de celui-ci. Que le président ne fasse pas l’unanimité dans son propre pays est certain. Mais, pour qui connaît un tant soit peu la Syrie, sa popularité est tout sauf marginale. Que cela plaise ou non, il dispose aujourd’hui d’une assise politique au sein de son peuple, que pourraient même lui envier nombre de dirigeants occidentaux – à commencer par le président français. Les quatorze ministres dénoncent le sort que vit actuellement la province d’Idlib, au nord-ouest du pays. Mais ils font – évidemment – l’impasse sur l’écrasante responsabilité des dirigeants occidentaux dans le martyre que vit depuis neuf années la Syrie. Peut-être un bref rappel, factuel, est-il à cet égard nécessaire. En décembre 2010 et janvier 2011, plusieurs pays du monde arabe venaient de connaître des soulèvements. Deux des hommes forts très liés à l’Occident avaient été contraints de déguerpir : le Tunisien Ben Ali, et l’Egyptien Moubarak, au grand dam de Washington, Paris, Londres, Berlin et Bruxelles. Et ce alors même que la Syrie restait calme. Ce n’est qu’à partir de mars que de premières manifestations se firent jour. Les Occidentaux tenaient leur revanche, du moins l’espéraient-ils. Ils se sont convaincus que le scénario tunisien ou égyptien allait se reproduire, mais cette fois dans un sens qui leur était agréable. Dès avril, les manifestations n’eurent plus rien de pacifique ; très vite de premiers morts étaient à relever du côté des forces de l’ordre – qui ne venaient pourtant pas en espadrilles et en T-shirt. Et très vite, en Occident, les voix autorisées ont de moins en moins discrètement fait savoir que le président syrien devait «dégager». Le Secrétaire d’Etat américain, c’était alors Hillary Clinton, proclama que «Bachar n’est plus nécessaire», ce qui, de son point de vue, valait lettre de licenciement. Certains proposèrent au président un exil doré «sans perdre la face». Les géostratèges prenaient leurs désirs pour des réalités en supposant que le chef d’Etat syrien était fait du même bois – souple, déférent, et avant tout attaché à son confort personnel – que ses homologues égyptien ou tunisien. Quand ils s’aperçurent de leur énorme erreur d’appréciation, ils basculèrent sur la méthode guerrière. De façon d’abord discrète, puis de plus en plus ouverte, ils aidèrent, financèrent et cornaquèrent une multitude de factions d’opposition, «modérée» ou radicale, salafiste ou «frériste», chaque capitale avait ses poulains, mais avec un même but rapidement avoué – et une conviction ancrée : «Bachar n’en n’a plus que pour quelques semaines». Ce sentiment de victoire imminente s’appuyait sur les dizaines de milliers de combattants étrangers qui convergèrent vers le pays, tous déterminés à faire mordre la poussière à ce pouvoir baasiste, c’est-à-dire national et laïque. Il convient d’y insister : si l’affaire était restée syro-syrienne, il y aurait sans doute eu une répression forte, mais sans commune mesure avec cette véritable guerre d’une décennie avec son cortège d’atrocités et de destructions de masse. En 2015, l’intervention militaire de Moscou a constitué un tournant majeur. Là aussi, un rappel s’impose : les forces russes ont été appelées dans le cadre d’un traité d’assistance russo-syrien existant. Aucune autre force étrangère n’est donc légitime à se trouver sur le sol syrien : pas plus les Américains (qui ne sont pas tous partis) que les Français ou bien sûr les Turcs. Un argument balayé par les puissances européennes au nom de la lutte contre «le boucher de Damas» (un titre appliqué de manière récurrente à tous les dirigeants ciblés par l’Occident, de Belgrade à Bagdad…), et ce alors même que l’Union européenne se veut le parangon de «l’Etat de droit». Depuis ce tournant, les forces «anti-Bachar», rivales ou coalisées, ont subi défaite sur défaite. Les «rebelles» cosmopolites armés ont été progressivement repoussés vers Idlib, au gré des accords forgés par le rapport de force politico-militaire. L’enclave est donc largement dominée par les djihadistes – ce qui explique au passage que ceux qui fuient cette ultime portion du territoire national non encore reconquise ne se précipitent pas vers les positions tenues par l’armée. La situation du pouvoir syrien est consolidée ; le président russe est désormais largement maître du jeu, de l’aveu même des Occidentaux ; quant à l’Union européenne, elle se désespère une nouvelle fois d’avoir été hors jeu, elle qui rêve pourtant chaque matin – un «rêve» heureusement impossible – de «jouer un rôle majeur dans le monde». Bref, rien n’est allé comme prévu. D’où la hargne et le dépit qui n’ont cessé de s’exprimer dans les médias favorables à l’idéologie dominante. En témoigne une récente chronique d’Alain Frachon, éditorialiste au Monde (06/03/2020). Prenant acte de l’échec des ambitions occidentales, il considère (en réalité, espère) que la Syrie n’est cependant pas près de retrouver la paix, du fait des rivalités et antagonismes des «trois ex-empires, russe, perse et ottoman» qui n’ont pas les mêmes visées sur le terrain. L’issue pour le peuple syrien est pourtant simple : que Paris (qui n’est toujours pas revenu sur sa reconnaissance du «Conseil national syrien» – un groupe de factions dites modérées désormais sans existence réelle – comme «seul représentant légitime du peuple syrien»), Washington, et Ankara cessent leur présence militaire illégale et/ou leur soutien à leurs protégés. Et qu’un plan d’aide international contribue à la reconstruction de ce pays martyrisé. Les puissances occidentales n’ont pas le pouvoir d’inverser le rapport de force. Mais elles gardent la capacité de faire durer le supplice encore et encore. Quitte à verser des larmes de crocodile sur le drame des réfugiés. Les opinions, assertions et points de vue exprimés dans cette section sont le fait de leur auteur et ne peuvent en aucun cas être imputés à RT.

En savoir plus sur RT France : https://francais.rt.com/opinions/72744-syrie-la-hargne-et-le-depit-des-occidentaux

 

Sur la libération d’Idlib et la guerre du régime Erdogan

par Vanessa Beeley et Robin Philpot

Source : Mondailisation. Ca 4mars 2020

Vanessa Beeley sur la libération d’Idlib et guerre du régime Erdogan

Alors que l’Armée arabe syrienne réussit à libérer la région d’Idlib des forces d’occupation composées de groupes terroristes (Front Al Nosra, notamment) et de troupes turques, dans les grands médias on présente cette libération comme une catastrophe humanitaire. Vanessa Beeley, grand journaliste qui était sur le front à Idlib, rétablit la vérité.

Cette guerre livrée à la Syrie depuis 2011, rappelle Vanessa Beeley, est une invasion et une occupation menées par des groupes terroristes financés et soutenus notamment par Washington, Londres, Paris mais aussi par la Turquie et Israël. Libérer le territoire syrien n’est ni plus ni moins la seule façon de faire respecter le droit international et de rétablir la paix.

Elle signale la présence sur le territoire syrien de l’Ambassadrice américaine Kelly Croft ainsi que d’autres diplomates américains, tous en train de saluer les groupes de soi-disant rebelles. Il s’agit là d’une violation flagrante du droit international car les autorités syriennes n’ont pas été consultés.

Si, au sujet d’Idlib, les médias sont en train de diffuser le même film qu’il y a quelques années à Alep — tragédie humanitaire causée par « le régime syrien »– la réalité est tout autre. La libération a provoqué de la joie au sein du peuple syrien, où la vie a repris et les routes ont été ouvertes.

Ayant visité Idlib, elle a noté à quel point les fameux « Casques blancs » collaboraient étroitement avec les terroristes. Les bureaux et quartiers généraux étaient souvent dans les mêmes immeubles.

Vanessa Beeley termine l’entrevue en soulignant l’étroite alliance militaire dans les événements actuels entre la Turquie et Israël.

 

The US-NATO-Israel Sponsored Al Qaeda Insurgency in Syria. Who Was Behind the 2011 “Protest Movement”?

It Started in Daraa on March 17, 2011

By Prof Michel Chossudovsky

Global Research, December 16, 2019

The US-NATO-Israel Sponsored Al Qaeda Insurgency in Syria. Who Was Behind the 2011 “Protest Movement”?

 

Author’s note

Almost nine years since the beginning of the war on Syria in March 2011, so-called progressives have supported the so-called opposition, which is largely made up of Al Qaeda affiliated mercenaries.  A US-NATO led war of aggression is portrayed as a “civil war”.

President Bashar Al Assad is casually described as a dictator who is killing his own people. The millions of deaths resulting from US-NATO led wars are not an object of concern.

The anti-war movement died in the wake of the Iraq war (April 2003). Responsibility to Protect (R2P) and counterterrorism prevail.

The war on Syria started more than nine years ago in Daraa  on the 17th of March 2011.

The following article first published in May 2011 examines the inception of the jihadist terrorist insurgency.

It recounts the events of March 17-18, 2011 in Daraa, a small border town with Jordan. 

Media reports have finally acknowledged that the so-called “protest movement” in Syria was instigated by Washington. This was known and documented from the very inception of the Syrian crisis in March 2011.

It was not a protest movement, it was an armed insurgency integrated by US-Israeli and allied supported “jihadist” death squads? 

From Day One, the Islamist “freedom fighters” were supported, trained and equipped by NATO and Turkey’s High Command. According to Israeli intelligence sources (Debka, August 14, 2011): 

NATO headquarters in Brussels and the Turkish high command are meanwhile drawing up plans for their first military step in Syria, which is to arm the rebels with weapons for combating the tanks and helicopters spearheading the Assad regime’s crackdown on dissent. … NATO strategists are thinking more in terms of pouring large quantities of anti-tank and anti-air rockets, mortars and heavy machine guns into the protest centers for beating back the government armored forces. (DEBKAfile, NATO to give rebels anti-tank weapons, August 14, 2011)

This initiative, which was also supported by Saudi Arabia the UAE and Qatar, involved a process of organized recruitment of thousands of jihadist “freedom fighters”, reminiscent of  the enlistment of  Mujahideen to wage the CIA’s jihad (holy war) in the heyday of the Soviet-Afghan war: 

Also discussed in Brussels and Ankara, our sources report, is a campaign to enlist thousands of Muslim volunteers in Middle East countries and the Muslim world to fight alongside the Syrian rebels. The Turkish army would house these volunteers, train them and secure their passage into Syria. (Ibid, emphasis added)

These mercenaries were subsequently integrated into US and allied sponsored terrorist organizations including Al Nusrah and ISIS. 

The Daraa “protest movement” on March 17-18 had all the appearances of a staged event involving covert support to Islamic terrorists by Mossad and/or Western intelligence.

Government sources pointed to the role of radical Salafist groups (supported by Israel).

In chorus, the Western media described the events in Daraa as a protest movement against Bashar Al Assad. 

In a bitter irony, the deaths of policemen were higher than those of “demonstrators”. 

In Daraa, roof top snipers were targeting both police and demonstrators. 

Reading between the lines of Israeli and Lebanese news reports (which acknowledge the police deaths) a clearer picture of what happened in Daraa on March 17-18 had emerged. The Israel National News Report (which can not be accused of being biased in favor of Bashar al Assad) confirmed that: 

“Seven police officers and at least four demonstrators in Syria have been killed in continuing violent clashes that erupted in the southern town of Daraa last Thursday. … and the Baath Party Headquarters and courthouse were torched, in renewed violence on Sunday. (Gavriel Queenann, Syria: Seven Police Killed, Buildings Torched in Protests, Israel National News, Arutz Sheva, March 21, 2011, emphasis added)

The Lebanese news report also acknowledged the killings of seven policemen in Daraa.

[They were killed] “during clashes between the security forces and protesters… They got killed trying to drive away protesters during demonstration in Dara’a”

The Lebanese Ya Libnan report quoting Al Jazeera also acknowledged that protesters had “burned the headquarters of the Baath Party and the court house in Dara’a” (emphasis added)

These news reports of the events in Daraa confirmed that from the very outset this was not a “peaceful protest” as claimed by the Western media.

Moreover, from an assessment of the initial casualty figures (Israel News), there were more policemen than “demonstrators” who were killed.

This is significant because it suggests that the police force may have initially been outnumbered by a well organized armed gang of professional killers.

What was clear from these initial reports is that many of the demonstrators were not demonstrators but terrorists involved in premeditated acts of killing and arson.

The title of the Israeli news report summarized what happened: Syria: Seven Police Killed, Buildings Torched in Protest

The US-NATO-Israel agenda consisted in supporting an Al Qaeda affiliated insurgency integrated by death squads and professional snipers. President Bashar al Assad is then to be blamed for killing his own people. 

Does it Sound familiar? 

The same “false flag” strategy of killing innocent civilians was used during the Ukraine Maidan protest movement.  On February 20th, 2014, professional snipers were shooting at both demonstrators and policemen with a view to accusing president Viktor Yanukovych of “mass murder.”

It was subsequently revealed that these snipers were controlled by the opponents of president Yanukovych, who are now part of the coalition government.  

The “humanitarian mandate” of the US and its allies is sustained by diabolical “false flag” attacks which consist in killing civilians with a view to breaking the legitimacy of governments which refuse to abide by the diktats of Washington and its allies.

Michel Chossudovsky, March 17, 2019, December 14, 2019

 

SYRIA: Who is Behind The Protest Movement? Fabricating a Pretext for a US-NATO “Humanitarian Intervention”

by Michel Chossudovsky

Global Research, May 3, 2011

There is evidence of gross media manipulation and falsification from the outset of the protest movement in southern Syria on March 17th [2011]. 

The Western media has presented the events in Syria as part of the broader Arab pro-democracy protest movement, spreading spontaneously from Tunisia, to Egypt, and from Libya to Syria. 

Media coverage has focussed on the Syrian police and armed forces, which are accused of indiscriminately shooting and killing unarmed “pro-democracy” demonstrators. While these police shootings did indeed occur, what the media failed to mention is that among the demonstrators there were armed gunmen as well as snipers who were shooting at both the security forces and the protesters.

The death figures presented in the reports are often unsubstantiated. Many of the reports are “according to witnesses”. The images and video footages aired on Al Jazeera and CNN do not always correspond to the events which are being covered by the news reports.

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There is certainly cause for social unrest and mass protest in Syria: unemployment has increased in recent year, social conditions have deteriorated, particularly since the adoption in 2006 of sweeping economic reforms under IMF guidance. The IMF’s “economic medicine” includes austerity measures, a freeze on wages, the deregulation of the financial system, trade reform and privatization.

(See IMF  Syrian Arab Republic — IMF Article IV Consultation Mission’s Concluding Statement, http://www.imf.org/external/np/ms/2006/051406.htm, 2006)

While Syria is [2011] no “model society” with regard to civil rights and freedom of expression, it nonetheless constitutes the only (remaining) independent secular state in the Arab world. Its populist, anti-Imperialist and secular base is inherited from the dominant Baath party, which integrates Muslims, Christians and Druze.

Moreover, in contrast to Egypt and Tunisia, in Syria there is considerable popular support for President Bashar Al Assad. The large rally in Damascus on March 29, “with tens of thousands of supporters” (Reuters) of President Al Assad is barely mentioned. Yet in an unusual twist, the images and video footage of several pro-government events were used by the Western media to convince international public opinion that the President was being confronted by mass anti-government rallies.

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Tens of thousands of Syrians gather for a pro-government rally at the central
bank square in Damascus March 29, 2011. (Reuters Photo)

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Syrians display a giant national flag with a picture of Syria’s President Bashar al-Assad during a
pro-government rally at the central bank square in Damascus March 29, 2011. (Reuters Photo)

The “Epicenter” of the Protest Movement. Daraa: A Small Border Town in southern Syria

What is the nature of the protest movement? From what sectors of Syrian society does it emanate? What triggered the violence?

What is the cause of the deaths?

The existence of an organized insurrection composed of armed gangs involved in acts of killing and arson has been dismissed by the Western media, despite evidence to the contrary.

The demonstrations  did not start in Damascus, the nation’s capital. At the outset, the protests were not integrated by a mass movement of citizens in Syria’s capital.

The demonstrations started in Daraa, a small border town of 75,000 inhabitants, on the Syrian Jordanian border, rather than in Damascus or Aleppo, where the mainstay of organized political opposition and social movements are located. (Daraa is a small border town comparable e.g. to Plattsburgh, NY on the US-Canadian border).

The Associated Press report (quoting unnamed “witnesses” and “activists”) describes the early protests in Daraa as follows:

The violence in Daraa, a city of about 300,000 near the border with Jordan, was fast becoming a major challenge for President Bashar Assad, …. Syrian police launched a relentless assault Wednesday on a neighborhood sheltering anti-government protesters [Daraa], fatally shooting at least 15 in an operation that began before dawn, witnesses said.

At least six were killed in the early morning attack on the al-Omari mosque in the southern agricultural city of Daraa, where protesters have taken to the streets in calls for reforms and political freedoms, witnesses said. An activist in contact with people in Daraa said police shot another three people protesting in its Roman-era city center after dusk. Six more bodies were found later in the day, the activist said.

As the casualties mounted, people from the nearby villages of Inkhil, Jasim, Khirbet Ghazaleh and al-Harrah tried to march on Daraa Wednesday night but security forces opened fire as they approached, the activist said. It was not immediately clear if there were more deaths or injuries. (AP, March 23, 2011, emphasis added)

The AP report inflates the numbers: Daraa is presented as a city of 300,000 when in fact its population is 75,000;  “protesters gathered by the thousands”, “casualties mounted”.

The report is silent on the death of policemen which in the West invariably makes the front page of the tabloids.

The deaths of the policemen are important in assessing what actually happened. When there are police casualties, this means that there is an exchange of gunfire between opposing sides, between policemen and “demonstrators”.

Who are these “demonstrators” including roof top snipers who were targeting the police.

Israeli and Lebanese news reports (which acknowledge the police deaths) provide a clearer picture of what happened in Daraa on March 17-18. The Israel National News Report (which cannot be accused of being biased in favor of Damascus) reviews these same events as follows:

Seven police officers and at least four demonstrators in Syria have been killed in continuing violent clashes that erupted in the southern town of Daraa last Thursday.

…. On Friday police opened fire on armed protesters killing four and injuring as many as 100 others. According to one witness, who spoke to the press on condition of anonymity, “They used live ammunition immediately — no tear gas or anything else.”

…. In an uncharacteristic gesture intended to ease tensions the government offered to release the detained students, but seven police officers were killed, and the Baath Party Headquarters and courthouse were torched, in renewed violence on Sunday. (Gavriel Queenann, Syria: Seven Police Killed, Buildings Torched in Protests, Israel National News, Arutz Sheva, March 21, 2011, emphasis added)

The Lebanese news report, quoting various sources, also acknowledges the killings of seven policemen in Daraa: They were killed  “during clashes between the security forces and protesters… They got killed trying to drive away protesters during demonstration in Dara’a”

The Lebanese Ya Libnan report quoting Al Jazeera also acknowledged that protesters had “burned the headquarters of the Baath Party and the court house in Dara’a”  (emphasis added)

These news reports of the events in Daraa confirm the following:

  1. This was not a “peaceful protest” as claimed by the Western media. Several of the “demonstrators” had fire arms and were using them against the police:  “The police opened fire on armed protesters killing four”.
  2. From the initial casualty figures (Israel News), there were more policemen than demonstrators who were killed:  7 policemen killed versus 4 demonstrators. This is significant because it suggests that the police force might have been initially outnumbered by a well organized armed gang. According to Syrian media sources, there were also snipers on rooftops which were shooting at both the police and the protesters.

What is clear from these initial reports is that many of the demonstrators were not demonstrators but terrorists involved in premeditated acts of killing and arson. The title of the Israeli news report summarizes what happened:  Syria: Seven Police Killed, Buildings Torched in Protests.  The title suggests that the “demonstrators” rather than the police had the upper hand.

The Daraa “protest movement” on March 18 had all the appearances of a staged event involving, in all likelihood, covert support to Islamic terrorists by Mossad and/or Western intelligence. Government sources point to the role of radical Salafist groups (supported by Israel)

Other reports have pointed to the role of Saudi Arabia in financing the protest movement.

What has unfolded in Daraa in the weeks following the initial violent clashes on 17-18 March, is the confrontation between the police and the armed forces on the one hand and armed units of terrorists and snipers on the other which had infiltrated the protest movement.

Reports suggest that these terrorists are integrated by Islamists. There is no concrete evidence as to which Islamic organizations are behind the terrorists and the government has not released corroborating information as to who these groups are.

Both the Syrian Muslim Brotherhood (whose leadership is in exile in the UK) and the banned Hizb ut-Tahrir (the Party of Liberation), among others have paid lip service to the protest movement. Hizb ut Tahir (led in the 1980s by Syrian born Omar Bakri Muhammad) tends to “dominate the British Islamist scene” according to Foreign Affairs. Hizb ut Tahir is also considered to be of strategic importance to Britain’s Secret Service MI6. in the pursuit of Anglo-American interests in the Middle East and Central Asia. (Is Hizb-ut-Tahrir another project of British MI6? | State of Pakistan).

Syria is a secular Arab country, a society of religious tolerance, where Muslims and Christians have for several centuries lived in peace. Hizb ut-Tahrir (the Party of Liberation) is a radical political movement committed to the creation of an Islamic caliphate. In Syria, its avowed objective is to destabilize the secular state.

Since the Soviet-Afghan war, Western intelligence agencies as well as Israel’s Mossad have consistently used various Islamic terrorist organizations as “intelligence assets”. Both Washington and its indefectible British ally have provided covert support to “Islamic terrorists” in Afghanistan, Bosnia, Kosovo and Libya, etc. as a means to triggering ethnic strife, sectarian violence and political instability.

The staged protest movement in Syria is modelled on Libya. The insurrection in Eastern Libya is integrated by the Libya Islamic Fighting Group (LIFG) which is supported by MI6 and the CIA. The ultimate objective of the Syria protest movement, through media lies and fabrications, is to create divisions within Syrian society as well as justify an eventual “humanitarian intervention”.

Armed Insurrection in Syria

An armed insurrection integrated by Islamists and supported covertly by Western intelligence is central to an understanding of what is occurring on the ground.

The existence of an armed insurrection is not mentioned by the Western media. If it were to be acknowledged and analysed, our understanding of unfolding events would be entirely different.

What is mentioned profusely is that the armed forces and the police are involved in the indiscriminate killing of protesters.

The deployment of the armed forces including tanks in Daraa is directed against an organized armed insurrection, which has been active in the border city since March 17-18.

Casualties are being reported which also include the death of policemen and soldiers.

In a bitter irony, the Western media acknowledges the police/soldier deaths while denying the existence of an armed insurrection.

The key question is how does the media explain these deaths of soldiers and police?

Without evidence, the reports suggest authoritatively that the police is shooting at the soldiers and vice versa the soldiers are shooting on the police. In a April 29 Al Jazeera report, Daraa is described as “a city under siege”.

“Tanks and troops control all roads in and out. Inside the city, shops are shuttered and nobody dare walk the once bustling market streets, today transformed into the kill zone of rooftop snipers.

Unable to crush the people who first dared rise up against him – neither with the secret police,  paid thugs or the special forces of his brother’s military division – President Bashar al-Assad has sent thousands of Syrian soldiers and their heavy weaponry into Deraa for an operation the regime wants nobody in the world to see.

Though almost all communication channels with Deraa have been cut, including the Jordanian mobile service that reaches into the city from just across the border, Al Jazeera has gathered firsthand accounts of life inside the city from residents who just left or from eyewitnesses inside who were able to get outside the blackout area.

The picture that emerges is of a dark and deadly security arena, one driven by the actions of the secret police and their rooftop snipers, in which soldiers and protestors alike are being killed or wounded, in which cracks are emerging in the military itself, and in which is created the very chaos which the regime uses to justify its escalating crackdown. (Daraa, a City under Siege, IPS / Al Jazeera, April 29, 2011)

The Al Jazeera report borders on the absurd. Read carefully.

“Tanks and troops control all roads in and out”,  “thousands of Syrian soldiers and their heavy weaponry into Daraa”

This situation has prevailed for several weeks. This means that bona fide protesters who are not already inside Daraa cannot enter Daraa.

People who live in the city are in their homes: “nobody dares walk … the streets”. If nobody dares walk the streets where are the protesters?

Who is in the streets? According to Al Jazeera, the protesters are in the streets together with the soldiers, and both the protesters and the soldiers are being shot at by “plain clothes secret police”, by “paid thugs” and government sponsored snipers.

The impression conveyed in the report is that these casualties are attributed to infighting between the police and the military.

But the report also says that the soldiers (in the “thousands”) control all roads in and out of the city, but they are being shot upon by the plain clothed secret police.

The purpose of this web of media deceit, namely outright fabrications  –where soldiers are being killed by police and  “government snipers”– is to deny the existence of armed terrorist groups. The later are integrated by snipers and “plain clothed terrorists” who are shooting at the police, the Syrian armed forces and local residents.

These are not spontaneous acts of terror; they are carefully planned and coordinated attacks. In recent developments, according to a Xinhua report (April 30, 2011), armed “terrorist groups” “attacked the housing areas for servicemen” in Daraa province, “killing a sergeant and wounding two”.

While the government bears heavy responsibility for its mishandling of the military-police operation, including the deaths of civilians, the reports confirm that the armed terrorist groups had also opened fire on protesters and local residents. The casualties are then blamed on the armed forces and the police and the Bashar Al Assad government is portrayed by “the international community” as having ordered countless atrocities.

The fact of the matter is that foreign journalists are banned from reporting inside Syria, to the extent that much of the information including the number of casualties is obtained from the unverified accounts of “witnesses”.

It is in the interest of the US-NATO alliance to portray the events in Syria as a peaceful protest movement which is being brutally repressed by a “dictatorial regime”.

The Syrian government may be autocratic. It is certainly not a model of democracy but neither is the US administration, which is characterized by rampant corruption, the derogation of civil liberties under the Patriot legislation, the legalisation of torture, not to mention its “bloodless” “humanitarian wars”:

“The U.S. and its NATO allies have, in addition to U.S. Sixth Fleet and NATO Active Endeavor military assets permanently deployed in the Mediterranean, warplanes, warships and submarines engaged in the assault against Libya that can be used against Syria at a moment’s notice.

On April 27 Russia and China evidently prevented the U.S. and its NATO allies from pushing through an equivalent of Resolution 1973 against Syria in the Security Council, with Russian deputy ambassador to the UN Alexander Pankin stating that the current situation in Syria “does not present a threat to international peace and security.” Syria is Russia’s last true partner in the Mediterranean and the Arab world and hosts one of only two Russian overseas naval bases, that at Tartus. (The other being in Ukraine’s Crimea.)” (Rick Rozoff,   Libyan Scenario For Syria: Towards A US-NATO “Humanitarian Intervention” directed against Syria? Global Research, April 30, 2011)

The ultimate purpose is to trigger sectarian violence and political chaos within Syria by covertly supporting Islamic terrorist organizations.

What lies ahead?

The longer term US foreign policy perspective is “regime change” and the destabilization of Syria as an independent nation-state, through a covert process of “democratization” or through military means.

Syria is on the list of “rogue states”, which are targeted for a US military intervention. As confirmed by former NATO commander General Wesley Clark the “[The] Five-year campaign plan [includes]… a total of seven countries, beginning with Iraq, then Syria, Lebanon, Libya, Iran, Somalia and Sudan” (Pentagon official quoted by General Wesley Clark).

The objective is to weaken the structures of the secular State while justifying an eventual  UN sponsored “humanitarian intervention”. The latter, in the first instance, could take the form of a reinforced embargo on the country (including sanctions) as well as the freezing of Syrian bank assets in overseas foreign financial institutions.

While a US-NATO military intervention in the immediate future seems highly unlikely, Syria is nonetheless on the Pentagon’s military roadmap, namely an eventual war on Syria has been contemplated both by Washington and Tel Aviv.

If it were to occur, at some future date, it would lead to escalation. Israel would inevitably be involved. The entire Middle East Central Asian region from the Eastern Mediterranean to the Chinese-Afghan border would flare up.

 

*

Michel Chossudovsky is an award-winning author, Professor of Economics (Emeritus) at the University of Ottawa, Director of the Centre for Research on Globalization (CRG) and Editor of globalresearch.ca. He is the author of The Globalization of Poverty and The New World Order (2003) and America’s “War on Terrorism” (2005). He is also a contributor to the Encyclopaedia Britannica. His writings have been published in more than twenty languages.  He spent a month in Syria in early 2011.