Que veut l’aristocratie états-unienne ?

par Eric Zuesse

14 avril 2017

Source : http://lesakerfrancophone.fr/que-veut-laristocratie-etats-unienne

Source originale : Strategic Culture

 

 

Donald Trump a fait faire un virage à 180 degrés à sa politique de sécurité nationale, et la concentre maintenant sur la conquête de la Russie, au lieu de réduire la menace djihadiste. Ce revirement drastique est dû à son besoin de gagner le soutien de l’aristocratie américaine, qui avait largement favorisé Hillary Clinton lors de la campagne présidentielle, et qui (en utilisant les médias qu’elle possède) a essayé de décrire Trump comme « l’idiot utile de Poutine» ou même comme son «Candidat mandchou » et donc comme un président illégitime ou même un traître qui est redevable à « l’ennemi de l’Amérique » (qui, pour l’aristocratie américaine, est la Russie) grâce à qui il a pu remporter la présidence américaine – ce qu’elle avait pourtant tout fait pour éviter que cela ne se produise.

En fait, même les milliardaires Républicains ont généralement préféré Hillary Clinton plutôt que Donald Trump – et presque tous détestent Poutine, qui insiste sur l’indépendance de la Russie, et que l’aristocratie américaine appelle par toutes sortes de noms d’oiseaux. De sorte que tout Américain qui se contente de simplement remettre en question la caractérisation de la Russie en tant que nation « ennemie » est considéré comme « non américain », comme au temps du communisme et de Joseph R. McCarthy. Comme si le communisme et l’URSS, avec son pacte de Varsovie, qui n’était que le reflet l’alliance militaire de l’OTAN états-unienne, existaient encore aujourd’hui, ce qui n’est évidemment pas le cas. Ainsi, la représentation mentale que l’establishment américain a de la réalité internationale contemporaine est si bizarre, qu’elle ne peut être prise au sérieux que par des imbéciles. Il existe cependant suffisamment de ces imbéciles pour permettre à cet Establishment de faire des choses horribles, comme l’invasion de l’Irak en 2003 et l’invasion de la Libye en 2011, deux exemples parmi d’autres, pour éliminer deux dirigeants nationaux amicaux envers la Russie.

Après que Trump a abandonné son conseiller à la sécurité nationale, Mike Flynn, (qu’Obama avait viré pour ne pas être suffisamment antirusse, mais Trump l’a alors embauché) et l’a remplacé par McMaster, un anti-russe virulent (que les gens de l’aristocratie ont recommandé à Trump), Trump s’attendait à ce que l’intense campagne de l’aristocratie pour le mettre en accusation ou le remplacer et le faire remplacer par son vice-président nettement pro-aristocratique, Mike Pence, s’arrête, mais elle a continué, même après l’installation de McMaster en remplacement de Flynn. Alors, peut-être parce que le remplacement de Flynn par McMaster n’a pas réussi à satisfaire l’aristocratie, Trump a en outre évincé Stephen Bannon et a simultanément bombardé les forces du gouvernement syrien. Et maintenant, la campagne pour renverser Trump semble enfin avoir diminué, au moins un peu, du moins pour le moment.

Les ennemis domestiques de Trump ont été appelés « néoconservateurs », « sionistes », « démocrates », « libéraux », « républicains » et d’autres catégories toutes aussi trompeuses, dont les « partis » sont actuellement contrôlés par un seul parti, celui des quelque 2 000 milliardaires du monde (et cette liste de Forbes n’inclut même pas les rois, qui sont les plus riches de tous, comme le roi de l’Arabie saoudite, dont la valeur nette se compte en milliers de milliards de dollars). Ce sont les individus qui contrôlent tous les médias d’« actualité » ayant un large public, qui contrôlent aussi Wall Street, qui contrôlent également les compagnies pétrolières géantes et qui contrôlent en outre les 100 premières entreprises contractantes du gouvernement des États-Unis, dont les 25 premiers sont présentées, dans le classement des « 100 principaux sous traitants du gouvernement fédéral des États-Unis », comme étant : 1. Lockheed Martin. 2. Boeing. 3. General Dynamics. 4. Raytheon. 5. Northrop Grumman. 6. McKesson. 7. United Technologies. 8. L-3. 9. Bechtel. 10. BAE. 11. Huntington Ingalls. 12. Humana. 13. SAIC. 14. Booz Allen Hamilton. 15. Healthnet. 16. Computer Sciences. 17. UnitedHealth. 18. Aecom. 19. Leidos. 20. Harris. 21. General Atomics. 22. Hewlett-Packard. 23. Battelle. 24.. United Launch Alliance. 25. Los Alamos National Lab.

Ces 25 entreprises représentent environ 35% du total, mais elles représentent près de 100% des fournisseurs du ministère de la Défense, et montrent donc l’extrême mesure dans laquelle l’entité extraordinaire que le président Dwight Eisenhower avait appelée (seulement quand il quitta son poste – il avait trop peur de le dire tout en restant à la Maison-Blanche) «le complexe militaro-industriel», est devenue l’aristocratie qui est maintenant à la tête du « gouvernement américain derrière les coulisses », et qui utilise ce gouvernement (ses politiciens) afin de protéger et d’augmenter sa richesse personnelle.

Ils prospèrent grâce à la guerre, parce que la guerre est l’ultime dépense gouvernementale. (Les aristocrates ont bénéficié, au fil des siècles, des dépenses du gouvernement, parce que ces dépenses sont soustraites au public et deviennent des revenus pour l’aristocratie.) Et une fois la guerre terminée, l’entité qui détient la dette et à qui les contribuables vont devoir rembourser tous ces achats gouvernementaux passés à tous ces entrepreneurs gouvernementaux (essentiellement les fabricants des machines à massacrer), qui est-ce ? Les grosses banques ont prêté aux fabricants d’armes, bien sûr, afin de leur permettre de stimuler la production. L’argent qui a été prêté pour fabriquer ces armes revient vers ces grosses banques, avec intérêts, remboursés par les fabricants d’armes, qui ont profité de ces ventes d’armes. Ainsi, ce ne sont pas seulement les entreprises de fabrication d’armes, mais aussi les grosses banques, qui se développent grâce aux guerres.

En outre, le gouvernement a émis des obligations pour acheter ces armes aux fabricants. Ces énormes dettes, qui ont été versées aux fabricants d’armes, doivent maintenant être payées par les contribuables du gouvernement pour rembourser les propriétaires de ces obligations d’État, qui sont souvent des entreprises d’investissement, ou les grosses banques elles-mêmes, ou les clients des grosses banques. En fin de compte, ces dettes deviennent souvent des actifs dans les bilans des banques – et les mêmes familles aristocratiques (souvent) possèdent ou contrôlent à la fois les sous-traitants du gouvernement et les grosses banques, et parfois aussi les fonds d’investissement. C’est la manière sûre, à faible risque, pour les milliardaires de devenir multi-milliardaires. Pratiquement tous les risques des guerres sont supportés par le grand public, mais tous les bénéfices des guerres vont aux aristocrates. C’est un certain type de jeu, dans lequel les milliardaires sont les joueurs, et le public est le jouet avec lequel ils jouent et gagnent à tous les niveaux.

Même le plus grand propriétaire de librairie du monde, Jeff Bezos [le propriétaire d’Amazon, NdT], est devenu un entrepreneur majeur du ministère de la « Défense », en fournissant à la machine de guerre des services informatiques basés sur le Cloud, puis il a décidé d’acheter le plus grand journal néoconservateur du monde, le Washington Post, pour stimuler ou casser les carrières de tous les politiciens fédéraux qui se sont révélés coopératifs, ou non, en ce qui concerne l’expansion du budget du seul ministère états-unien si corrompu qu’il ne peut même pas être audité : le ministère de la Défense. Un simple détaillant, comme Bezos, n’a généralement pas beaucoup d’influence, à moins qu’il ne possède un média (comme le Washington Post) ou qu’il n’engage des lobbyistes efficaces. À un tel niveau, les choses sont très interconnectées et un joueur doit avoir des agents dans chaque partie cruciale de la machine de pouvoir. Donc Bezos le fait. Mais d’autres leaders dans la haute technologie également, comme les milliardaires chez Alphabet Inc., anciennement « Google ». Ils ont été fortement impliqués en 2011, en aidant le Département d’État de Hillary Clinton à élaborer les projets visant à renverser deux chefs d’État qui s’alliaient avec la Russie : Ianoukovitch en Ukraine et Assad en Syrie.

Bien sûr, la propriété de presque toutes les grandes entreprises est généralement cachée par des sociétés écran, et parfois une seule catégorie d’actions contrôle effectivement l’entreprise, tandis que d’autres sortes d’actions sont des investisseurs purement passifs dans l’entreprise et elles n’ont aucun contrôle réel sur elle. Mais, de toute façon, quiconque prête une attention sérieuse aux versions scolaires de la théorie économique (« la compétition économique ») n’y voit qu’un monde imaginaire, un jeu virtuel, et pas ce qui se passe dans le monde réel. Rien à voir avec le monde réel, et l’aristocratie peut aussi décider de ce qui est écrit dans ces manuels scolaires (les règles du jeu virtuel), afin de s’assurer qu’ils détournent suffisamment le public de ce qui se passe dans le monde réel.

Ainsi, au sein de cette société minuscule, au sommet de la pyramide de pouvoir de cette planète, on réalise des marchandages entre individus, qui déterminent la paix ou la guerre, la vie ou la mort, pour la population en général, à tout moment. Ce sont ces quelques personnes qui vont prendre leur part, peu importe ce qui se passe. Mais elles ont besoin de ce cycle de guerre, de dette et de politique pour continuer à tourner, afin de réaliser ce qui, pour eux, est le « progrès » et pour le perpétuer, comme dans les siècles passés, pour eux-mêmes et pour leurs héritiers. C’est un mode de vie; c’est une sous-culture minuscule, au sommet; et cela reste remarquablement immuable, d’une décennie à l’autre, et même d’un siècle à l’autre. L’illusion que les joueurs s’occupent des jouets est nécessaire, afin de maintenir le jeu en place, de sorte que les extractions d’argent puissent continuer à être soutirées aux jouets, pour toujours, et l’aristocratie peut ainsi devenir encore plus riche, grâce à ce « progrès ».

Voici, dans les liens suivants, une brève histoire de la façon dont ce jeu a fonctionné, au cours des dernières décennies, à partir des temps contemporains et en reculant à travers les décennies :

«La planification secrète de la conquête de la Russie par l’Amérique»

«Comment l’Amérique a trahi la Russie et fait honte à l’Occident»

«Pendant la guerre froide, les États-Unis étaient prêts à sacrifier 40 millions d’Américains pour détruire la Russie»

Alors Trump a décidé de faire ce qu’il pense qu’il doit faire, afin de pouvoir rester à son poste. Afin de rester au pouvoir, il doit être un type de président qui, à certains égards, ressemble plus à ce qu’Hillary Clinton et Barack Obama ont été, que ce qu’il avait promis à ses électeurs. Et la raison pour laquelle il en est ainsi, est parce que l’aristocratie américaine l’exige. Telle est la « démocratie » américaine actuelle.

Eric Zuesse

Traduit par Wayan, relu par nadine pour le Saker Francophone

Cheikhoun est une fabrication, nous n’avons pas d’armes chimiques

Interview de Bachar el-Assad

13 avril 2017

Source : http://lesakerfrancophone.fr/bachar-al-assad-khan-cheikhoun-est-une-fabrication-nous-navons-pas-darmes-chimiques

Source originale Agence Sana via sayed7asan

 

Interview de Bachar al-Assad, Président de la République Arabe Syrienne, par l’AFP

Transcription :

Journaliste : Monsieur le Président, je voudrais d’abord vous remercier de me recevoir pour cette interview. Monsieur le Président, avez-vous donné l’ordre d’attaquer Khan Cheikhoun avec des armes chimiques mardi dernier ?

Bachar al-Assad : En fait, personne n’a enquêté sur ce qui s’est passé ce jour-là à Khan Cheikhoun jusqu’à présent. Comme vous le savez, Khan Cheikhoun est sous le contrôle du Front al-Nosra qui est une branche d’al-Qaïda. Donc les seules informations dont a disposé le monde jusqu’à présent sont celles publiées par la branche d’al-Qaïda. Personne n’a d’autres informations. Nous ne savons pas si toutes les photos ou les images vidéos que nous avons vues sont vraies ou truquées. C’est la raison pour laquelle nous  demandons qu’une enquête soit menée à Khan Cheikhoun. Voilà pour le premier point.

Deuxièmement, selon les sources d’al-Qaïda, l’attaque a eu lieu entre 6h et 6h30 du matin, alors que l’attaque syrienne sur cette même zone a eu lieu vers midi, entre 11h30 et 12h. Ils parlent donc de deux événements différents. Aucun ordre n’a donc été donné de déclencher une attaque.

 

D’ailleurs nous ne possédons pas d’armes chimiques, nous avons renoncé à notre arsenal il y a quelques années. Et même si nous possédions de telles armes, nous ne les utiliserions pas. Tout au long de notre histoire, nous n’avons jamais utilisé notre arsenal chimique.

Alors, qu’est-ce qui s’est passé ce jour-là ? Comme je viens de le dire, l’unique source de ces informations c’est al-Qaïda. Nous ne pouvons pas les prendre au sérieux.

Notre impression est que l’Occident, surtout les États-Unis, sont main dans la main avec les terroristes, et qu’ils ont monté toute cette histoire pour avoir un prétexte pour l’attaque. L’attaque n’a pas eu lieu à cause de ce qui s’est passé à Khan Cheikhoun. Nous sommes face à un seul et même événement : la première étape était le spectacle auquel nous avons assisté sur les réseaux sociaux et les chaînes de télévision, et la propagande (médiatique). La seconde étape était l’agression militaire.

C’est bien ce qui s’est produit à notre sens. Car, quelques jours seulement, 48 heures à peine ont séparé la campagne médiatique de l’attaque américaine, sans la moindre enquête, sans les moindres preuves tangibles de quoi que ce soit. Rien que des allégations et de la propagande (médiatique), puis les frappes ont eu lieu.

Journaliste : Donc, d’après vous, qui serait responsable de cette attaque chimique présumée ?

Bachar al-Assad : Les allégations elles-mêmes viennent d’al-Qaïda, du Front al-Nosra. Nous n’avons donc pas besoin de mener une enquête pour en savoir l’origine, ils les ont eux-mêmes annoncées. La région est sous leur contrôle, et il n’y a personne d’autre.

Quant à l’attaque, je viens de le dire, il n’est pas encore clair si elle a eu lieu ou non. Car, comment peut-on vérifier une vidéo ? Il y a tellement de vidéos truquées en ce moment, et il y a des preuves qu’elles étaient fausses, comme celles des Casques blancs par exemple. Ce sont des membres d’al-Qaïda, des membres du Front al-Nosra. Ils ont rasé leurs barbes, porté des casques blancs, et sont apparus comme des héros humanitaires. Ce qui n’est pas vrai, car ces mêmes personnes tuaient les soldats syriens, et les preuves se trouvent d’ailleurs sur Internet.

La même chose s’applique à cette attaque chimique. Nous ne savons pas si ces enfants ont été tués à Khan Cheikhoun. Nous ne savons même pas s’ils étaient vraiment morts. Et s’il y a eu une attaque, qui l’a lancée ? Et avec quel matériel ? Nous n’avons absolument aucune information, rien du tout, personne n’a enquêté.

Journaliste : Vous pensez donc que c’est une fabrication ?

Bachar al-Assad : Bien sûr, il s’agit pour nous d’une fabrication à 100%. Nous ne possédons pas d’arsenal (chimique), et nous n’allons donc pas l’utiliser.

Plusieurs indices le montrent, même avec l’absence de preuve, car personne ne possède d’informations ni de preuves tangibles, mais vous avez des indices. Par exemple, moins de deux semaines ou environ dix jours avant l’attaque, les terroristes avançaient sur plusieurs fronts, y compris dans la banlieue de Damas, et (dans la campagne de) Hama non loin de Khan Cheikhoun.

Supposons que nous disposions d’un tel arsenal, supposons que nous ayons la volonté de l’utiliser : pourquoi n’y avons-nous pas eu recours au moment où nos troupes reculaient et les terroristes gagnaient du terrain ? En fait, cette prétendue attaque coïncide avec la période durant laquelle l’armée syrienne progressait très rapidement, et où on assistait à la débâcle des terroristes qui s’effondraient. Pourquoi donc utiliser de telles armes, si d’ailleurs nous les possédions vraiment et avions la volonté de les utiliser, pourquoi les utiliser à ce moment précis et non au moment où on traversait une situation difficile ? En toute logique. Voilà pour le premier point.

Deuxièmement, à supposer encore une fois que vous possédiez de telles armes et que vous vouliez les utiliser, dans cette hypothèse, pourquoi les utiliser contre des civils et non contre les terroristes que nous combattons ?

Troisièmement, l’armée syrienne n’est pas présente dans cette zone, nous n’y menons pas de bataille, et nous n’avons aucun objectif à Khan Cheikhoun, qui n’est pas une zone stratégique. Pourquoi l’attaquer, d’un point de vue militaire ?! Pour quelle raison ? Je parle d’un point de vue militaire.

Évidemment, il s’agit essentiellement pour nous d’une question d’éthique, c’est-à-dire que nous n’aurions pas utilisé l’arme chimique même si nous la possédions. Nous n’aurions aucune volonté de l’utiliser, car ce serait intolérable sur le plan moral, et nous perdrions alors le soutien du peuple.

Tous les indices vont donc à l’encontre de toute cette histoire. Vous pouvez donc dire que cette pièce (de théâtre) qu’ils ont montée ne tient pas la route. L’histoire n’est pas convaincante, en aucune manière.

Journaliste : Avec la frappe aérienne américaine, Trump semble avoir changé dramatiquement de position à votre égard et à l’égard de la Syrie. Avez-vous le sentiment d’avoir perdu celui que vous avez auparavant qualifié d’éventuel partenaire ?

Bachar al-Assad : J’avais bien dit « si », je parlais au conditionnel : s’ils sont sérieux dans la lutte contre les terroristes, nous serons des partenaires. J’ai dit que cela ne concernait pas seulement les États-Unis, car nous sommes les partenaires de tous ceux qui veulent combattre les terroristes. C’est là pour nous un principe de base.

Mais il s’est avéré dernièrement, comme je l’ai dit tout à l’heure, qu’ils sont main dans la main avec ces terroristes, je veux dire les États-Unis et l’Occident, ils ne sont pas sérieux dans la lutte contre les terroristes. Hier encore certains de leurs responsables défendaient Daech, disant que Daech ne possédait pas d’armes chimiques. Ils défendent Daech contre le gouvernement syrien et contre l’armée syrienne. Donc en fait, vous ne pouvez pas parler de partenariat entre nous, nous qui luttons contre le terrorisme et combattons les terroristes, et les autres, qui les soutiennent ouvertement.

Journaliste : Pouvons-nous donc dire que la frappe américaine vous a fait changer d’avis au sujet de Trump ?

Bachar al-Assad : De toute manière, j’étais très prudent à exprimer toute opinion à son sujet auparavant, avant et après qu’il ne devienne Président. Je disais toujours : « Attendons de voir ce qu’il va faire. » Nous ne commentions pas les déclarations.

En effet, cette attaque est la première preuve qu’il ne s’agit pas tant du Président des États-Unis que du régime, de « l’État profond » des États-Unis. Il est toujours le même. Il ne change pas. Le Président n’est que l’un des acteurs sur la scène (américaine). S’il veut être un leader, il ne peut pas, car comme certains le disaient, Trump a voulu être un leader, mais tout Président US qui veut devenir un vrai leader va finalement ravaler ses mots, passer outre sa fierté au cas ou il en a, et faire un revirement à 180 degrés, sinon il en payera le prix politiquement.

Journaliste : Mais pensez-vous qu’il y aura une autre attaque ?

Bachar al-Assad : Tant que les États-Unis seront gouvernés par ce complexe militaro-industriel, ces entreprises financières et bancaires, ce qu’on peut appeler l’État profond qui œuvre aux intérêts de ces groupes, bien sûr que cela peut se reproduire n’importe quand et n’importe où, et pas seulement en Syrie.

Journaliste : Et votre armée et les Russes riposteront-ils si cela se reproduit ?

Bachar al-Assad : En fait, si vous voulez parler de représailles, nous parlons de missiles qui viennent de centaines de kilomètres, ce qui est hors de notre portée. Mais de fait, la vraie guerre en Syrie ne dépend pas de ces missiles, mais du soutien apporté aux terroristes.

C’est la partie la plus dangereuse dans cette guerre.

Notre riposte sera la même qu’au premier jour : écraser les terroristes partout en Syrie. Lorsque nous nous débarrasserons des terroristes, rien ne nous inquiétera plus. Telle est donc notre riposte, c’est une réponse (globale), et non une réaction (à un événement précis).

Journaliste : Vous dites donc qu’une riposte par l’armée syrienne ou par les Russes sera très difficile car les navires sont très éloignés.

Bachar al-Assad : C’est tout à fait vrai pour nous qui sommes un petit pays, tout le monde le sait d’ailleurs. C’est hors de notre portée. Je veux dire qu’ils peuvent lancer des missiles à partir d’un autre continent, tout le monde le sait. Les États-Unis sont une grande puissance, nous ne le sommes pas.

Quant aux Russes, c’est une autre affaire.

Journaliste : Accepteriez-vous les résultats d’une enquête menée par l’OIAC [Organisation pour l’interdiction des armes chimiques] ?

Bachar al-Assad : Dès 2013, lorsque les terroristes ont lancé leurs premières attaques contre l’armée syrienne en utilisant des missiles chimiques, nous avons réclamé une enquête. C’est nous qui avons demandé que des enquêtes soient menées. Chaque fois qu’il y a eu des attaques chimiques ou des allégations d’attaques chimiques, c’est nous qui avons demandé (une enquête).

Cette fois-ci, nous avons discuté hier avec les Russes, et durant les quelques derniers jours qui suivirent les frappes, et nous allons œuvrer avons œuvré ensemble en vue d’une enquête internationale.

Mais cette enquête doit être impartiale. Nous ne pouvons permettre d’enquête que si elle est impartiale, et en s’assurant que des pays impartiaux y prendront part, pour être sûrs qu’elle ne sera pas utilisée à des fins politisées.

Journaliste : Et s’ils accusaient le gouvernement, renonceriez-vous au pouvoir ?

Bachar al-Assad : S’ils accusent ou s’ils prouvent ? Il y a une grande différence. Car ils accusent déjà le gouvernement. Et si par « ils » vous voulez dire l’Occident, non, l’Occident ne nous intéresse pas.

Si vous parlez de l’OIAC, s’ils arrivent à prouver qu’une attaque a eu lieu, il faudra enquêter pour savoir qui a donné l’ordre de lancer une telle attaque.

Mais pour ce qui est de l’armée syrienne, une chose est à 100% certaine : nous ne possédons pas de telles armes, et nous ne pouvons pas, même si on le voulait, nous ne pouvons pas et nous n’avons pas les moyens nécessaires pour lancer une telle attaque, ni la volonté de le faire.

Journaliste : Vous voulez dire que vous ne possédez pas d’armes chimiques ?

Bachar al-Assad : Non, absolument pas. Il y a plusieurs années, en 2013, nous avons renoncé à tout notre arsenal. L’OIAC a déclaré que la Syrie est vide de toute matière chimique.

Journaliste : Je pose la question parce que les Américains ont dit qu’il y avait des armes chimiques dans la base aérienne, le niez-vous ?

Bachar al-Assad : Ils ont attaqué la base aérienne et détruit les dépôts qui contenaient différents matériels, mais il n’y avait pas de gaz sarin. Comment donc ? S’ils disent que nous avons lancé l’attaque au sarin à partir de cette même base aérienne, qu’est-il arrivé au sarin quand ils ont attaqué les dépôts ? A-t-on entendu parler de sarin ? Notre chef d’État-major est arrivé dans la base quelques heures seulement après l’attaque. Comment a-t-il pu y aller s’il y avait du sarin ? Comment a-t-on pu avoir seulement six martyrs, sur des centaines de soldats et d’officiers présents sur les lieux ? S’il y avait du sarin dans la base, comment se fait-il que les autres n’en sont pas morts ?

Dans ces mêmes vidéos truquées que nous avons vues sur Khan Cheikhoun, lorsque les secouristes essayaient de venir en aide aux victimes ou aux personnes supposées affectées, ils ne portaient ni masques ni gants de protection. Comment donc ? Où est donc le sarin ? Ils auraient dû en être immédiatement affectés.

Tout cela n’est donc qu’allégations. Je veux dire que cette attaque américaine et ces allégations constituent une preuve supplémentaire sur la fabrication et le fait qu’il n’y avait de sarin nulle part.

Journaliste : Si vous dites ne pas avoir donné l’ordre, est-il possible que des éléments indisciplinés de l’armée aient lancé cette attaque chimique ?

Bachar al-Assad : Même s’il y a un élément incontrôlé, l’armée ne possède pas de matières chimiques. Voilà pour le premier point.

Deuxièmement, un élément indiscipliné ne peut pas envoyer un avion de son propre chef, même s’il le veut. C’est un avion et non pas un petit véhicule aisément déplaçable ou une petite mitrailleuse qu’il peut utiliser à son gré. Ce serait  possible si on parlait d’un pistolet que quelqu’un utilise à sa guise et utilise pour violer la loi, chose qui peut arriver partout dans le monde, mais c’est impossible lorsqu’il s’agit d’un avion. Voilà pour le deuxième point.

Et troisièmement, l’armée syrienne est une armée régulière et non pas une milice. Elle est structurée et hiérarchisée, avec des mécanismes très clairs pour donner des ordres. Il n’est donc jamais arrivé durant les six dernières années de guerre en Syrie qu’un élément rebelle ait tenté d’agir contre la volonté de ses supérieurs.

Journaliste : Les Russes vous ont-ils mis en garde avant la frappe américaine ? Étaient-ils présents sur la base aérienne ?

Bachar al-Assad : Non, ils ne nous ont pas avertis parce qu’ils n’en ont pas eu le temps. Les Américains les avaient avertis quelques minutes seulement avant l’attaque, ou comme certains le disent après l’attaque, car les missiles prennent quelque temps pour arriver jusqu’à la base.

Mais en fait nous disposions de quelques indices que quelque chose allait se passer, et nous avons pris plusieurs mesures à cet égard.

Journaliste : Est-ce que vous confirmez que 20% de votre force aérienne a été détruite dans cette attaque, comme le disent les Américains ?

Bachar al-Assad : Je ne connais pas le cadre référentiel de ces 20%. C’est quoi les 100% pour eux ? Est-ce que ça correspond au nombre (total) des avions ? Ou à la qualité ? Ce taux renvoie-t-il aux appareils opérationnels ou en réserve ? Je ne sais pas ce qu’ils veulent dire par là.

Non, en fait, comme nous et les Russes l’avons déclaré, quelques appareils ont été détruits, la plupart de vieux appareils, dont certains n’étaient pas opérationnels de toute manière. C’est la vérité. Et la preuve est que depuis cette attaque, nous n’avons pas arrêté d’attaquer les terroristes partout en Syrie. Donc nous n’avons pas eu l’impression d’avoir été réellement affectés par cette frappe dans notre puissance de feu et notre capacité à attaquer les terroristes.

Journaliste : Votre gouvernement a déclaré au début que vous aviez frappé un dépôt d’armes chimiques. Est-ce vrai ?

Bachar al-Assad : C’était une possibilité car lorsque vous attaquez une cible liée aux terroristes, vous ne savez pas ce qu’il y a dedans. Vous savez que c’est une cible, ça peut être un dépôt, un entrepôt, un camp, un siège, vous n’en savez rien. Mais vous savez que les terroristes l’utilisent, et vous l’attaquez, comme toute autre cible. C’est ce que nous faisons quotidiennement, et parfois au fil des heures, depuis le début de la guerre. Mais vous ne pouvez pas savoir ce qu’il y a dedans. Que les frappes aériennes aient visé un dépôt de matériaux chimiques était donc une possibilité parmi d’autres.

Mais encore une fois, cela ne correspond pas au timing de l’annonce, non seulement parce que seuls les terroristes l’ont annoncé le matin, mais aussi parce que leurs organes d’information, et leurs pages sur Twitter et sur Internet ont annoncé l’attaque quelques heures avant l’attaque présumée, c’est-à-dire à 4h du matin. A 4h du matin, ils ont annoncé qu’il y aurait une attaque chimique, et qu’il fallait s’y préparer. Comment pouvaient-ils le savoir ?

Journaliste : Ne pensez-vous pas que Khan Cheikhoun représente un énorme revers pour vous ? Pour la première fois depuis six ans, les États-Unis attaquent votre armée. Hier, après une courte lune de miel, Tillerson a dit que le règne de la famille al-Assad va bientôt prendre fin. Ne pensez-vous pas que Khan Cheikhoun constitue pour vous un grand revers ?

Bachar al-Assad : Il n’y a pas de règne de la famille al-Assad en Syrie de toute façon. Il rêve. Ou disons qu’il hallucine. Nous ne perdons pas notre temps avec sa déclaration.

En réalité, non : durant les six dernières années, les États-Unis étaient directement impliqués dans le soutien des terroristes partout en Syrie, y compris Daech et al-Nosra, ainsi que toutes les factions qui partagent la même mentalité en Syrie. C’est une chose claire et prouvée en Syrie.

Mais si vous voulez parler des attaques directes, il y a quelques mois à peine, une attaque plus dangereuse que cette dernière avait eu lieu, juste avant qu’Obama ait quitté ses fonctions, quelques semaines avant je pense. Cela a eu lieu à Deir Ezzor à l’Est de la Syrie, lorsqu’ils ont attaqué une montagne qui revêt une grande importance stratégique. Ils ont attaqué une base de l’armée syrienne régulière, ce qui a aidé Daech à s’emparer de cette montagne. Et si l’armée syrienne n’avait pas été assez forte pour repousser Daech, la ville de Deir Ezzor serait aujourd’hui entre les mains de Daech, et Deir Ezzor aurait alors été directement relié avec Mossoul en Irak. Cela aurait constitué une victoire très stratégique pour Daech. Donc en fait non, le gouvernement américain était directement impliqué.

Mais pourquoi ont-ils attaqué directement cette fois-ci ? Parce que, comme je viens de le dire, les terroristes dans cette région étaient en pleine débâcle. Les États-Unis n’avaient donc aucun autre choix pour soutenir leurs proxys, à savoir les terroristes, si ce n’est en attaquant directement l’armée syrienne. Car ils leur avaient fourni toutes sortes d’armes, mais ça n’avait pas réussi.

Journaliste : Vous ne pensez donc pas que ce soit un grand revers pour vous ?

Bachar al-Assad : Non, non, cela fait partie du même contexte qui dure depuis six ans. Il a pris différentes formes, mais le fond de la politique américaine et occidentale vis-à-vis de la situation en Syrie n’a aucunement changé. Laissons de côté les déclarations : certaines ont un ton élevé, d’autres sont moins fortes, mais la politique reste la même.

Journaliste : Vous avez repoussé la plupart des rebelles à Idlib. Prévoyez-vous de l’attaquer prochainement ?

Bachar al-Assad : Nous attaquerons les groupes armés partout en Syrie, à Idlib, ou n’importe où ailleurs. Quant à l’heure et à la priorité, c’est une question militaire qui doit être discutée au niveau militaire.

Journaliste : Vous avez dit auparavant que Raqqa était pour votre gouvernement une priorité. Cependant, les forces qui avancent vers la ville se constituent dans leur majorité de Kurdes appuyés par les États-Unis. Ne craignez-vous pas qu’on vous écarte de la libération de Raqqa ?

Bachar al-Assad : Non, car nous soutenons quiconque veut libérer n’importe quelle ville des terroristes. Mais cela ne veut pas dire qu’il faut la libérer des terroristes pour qu’elle soit occupée par les forces américaines, par exemple, ou par un autre proxy, ou un autre terroriste. L’identité de ceux qui vont libérer Raqqa n’est donc pas claire : est-ce que ce sera vraiment des forces syriennes qui la remettront ensuite à l’armée syrienne ? Est-ce que ce sera en collaboration avec l’armée syrienne ? Ce n’est pas encore clair.

Ce que nous entendons, ce ne sont que des allégations sur la libération de Raqqa. C’est ce que nous entendons depuis un an environ, ou un peu moins, mais rien ne s’est produit sur le terrain. Tout reste donc hypothétique, car il n’y a rien de tangible sur le terrain.

Journaliste : Les États-Unis et la Russie sont les parrains du processus de Genève. Étant donnée la tension entre les deux pays, pensez-vous que ce processus puisse se poursuivre ?

Bachar al-Assad : Il y a une grande différence entre le fait que le processus soit actif, ce qui pourrait se produire à tout moment, la réactivation de ce processus, et le fait qu’il soit efficace. Jusqu’à présent le processus n’est pas efficace. Pourquoi ? Parce que les États-Unis ne sont pas sérieux dans la recherche d’une solution politique quelconque. Ils veulent utiliser le processus politique comme un parapluie pour les terroristes, ou ils cherchent à obtenir à travers cette tribune ce qu’ils n’ont pas pu réaliser sur le terrain, sur le champ de bataille. Voilà pourquoi le processus n’était pas du tout efficace.

Nous nous retrouvons maintenant dans la même situation. Nous ne voyons pas que cette administration est sérieuse sur ce plan, car ils soutiennent les mêmes terroristes. Nous pouvons donc dire : oui, nous pouvons réactiver le processus, mais nous ne pouvons pas dire que nous nous attendons à ce qu’il soit efficace ou fructueux, non.

Journaliste : Après six ans, Monsieur le Président, n’êtes-vous pas fatigué ?

Bachar al-Assad : À vrai dire, la seule chose qui peut faire pression sur vous nous, ce n’est ni la situation politique, ni la situation militaire, mais c’est la situation humanitaire en Syrie, l’effusion quotidienne du sang, les souffrances et les difficultés infligées à chaque foyer en Syrie. C’est la seule chose pénible et fatigante, si on peut parler de « fatigue ».

Mais si vous vouliez parler de la guerre, de la politique, des rapports avec l’Occident, non, je ne me sens pas du tout fatigué, car nous défendons notre pays, et on ne se lassera jamais de le défendre.

Journaliste : Qu’est-ce qui vous empêche de dormir ?

Bachar al-Assad : Encore une fois, la souffrance du peuple syrien, (que je ressens au niveau de) la relation humanitaire entre moi et chaque famille syrienne, directement ou indirectement. C’est la seule chose qui peut m’empêcher de dormir de temps en temps. Mais en aucun cas les déclarations occidentales ou leurs menaces de soutenir les terroristes.

Journaliste : Aujourd’hui, des gens de Foua et de Kafraya vont être déplacés de leurs villages vers Damas et Alep. Ne craignez-vous pas que cela puisse représenter un déplacement de la population, et que la Syrie d’après la guerre ne sera plus comme celle qui existait avant ?

Bachar al-Assad : Le déplacement réalisé dans ce contexte est obligatoire. Nous ne l’avons pas choisi, et nous souhaitons que toute personne puisse rester dans son village et sa ville. Mais ces gens-là, comme beaucoup d’autres civils dans diverses régions, étaient entourés et assiégés par les terroristes. Ils ont été tués de manière quotidienne. Ils devaient donc partir.

Ils rentreront bien sûr chez eux après la libération. C’est ce qui s’est produit dans plusieurs autres régions où les gens rentrent chez eux.

C’est donc une situation provisoire. Parler de changements démographiques n’est pas dans l’intérêt de la société syrienne si c’est permanent, mais tant que c’est temporaire, ça ne nous inquiète pas.

Journaliste : Monsieur le Président, merci beaucoup de nous avoir accordé cet entretien.

Bachar al-Assad : Merci à vous.

Journaliste : C’était très intéressant, merci beaucoup d’avoir échangé avec moi.

Bachar al-Assad : Merci à vous.

Traduction : sayed7asan

Interview de Bachar al-Assad, Président de la République Arabe Syrienne, par l’AFP

Transcription :

Journaliste : Monsieur le Président, je voudrais d’abord vous remercier de me recevoir pour cette interview. Monsieur le Président, avez-vous donné l’ordre d’attaquer Khan Cheikhoun avec des armes chimiques mardi dernier ?

Bachar al-Assad : En fait, personne n’a enquêté sur ce qui s’est passé ce jour-là à Khan Cheikhoun jusqu’à présent. Comme vous le savez, Khan Cheikhoun est sous le contrôle du Front al-Nosra qui est une branche d’al-Qaïda. Donc les seules informations dont a disposé le monde jusqu’à présent sont celles publiées par la branche d’al-Qaïda. Personne n’a d’autres informations. Nous ne savons pas si toutes les photos ou les images vidéos que nous avons vues sont vraies ou truquées. C’est la raison pour laquelle nous  demandons qu’une enquête soit menée à Khan Cheikhoun. Voilà pour le premier point.

Deuxièmement, selon les sources d’al-Qaïda, l’attaque a eu lieu entre 6h et 6h30 du matin, alors que l’attaque syrienne sur cette même zone a eu lieu vers midi, entre 11h30 et 12h. Ils parlent donc de deux événements différents. Aucun ordre n’a donc été donné de déclencher une attaque.

 

D’ailleurs nous ne possédons pas d’armes chimiques, nous avons renoncé à notre arsenal il y a quelques années. Et même si nous possédions de telles armes, nous ne les utiliserions pas. Tout au long de notre histoire, nous n’avons jamais utilisé notre arsenal chimique.

Alors, qu’est-ce qui s’est passé ce jour-là ? Comme je viens de le dire, l’unique source de ces informations c’est al-Qaïda. Nous ne pouvons pas les prendre au sérieux.

Notre impression est que l’Occident, surtout les États-Unis, sont main dans la main avec les terroristes, et qu’ils ont monté toute cette histoire pour avoir un prétexte pour l’attaque. L’attaque n’a pas eu lieu à cause de ce qui s’est passé à Khan Cheikhoun. Nous sommes face à un seul et même événement : la première étape était le spectacle auquel nous avons assisté sur les réseaux sociaux et les chaînes de télévision, et la propagande (médiatique). La seconde étape était l’agression militaire.

C’est bien ce qui s’est produit à notre sens. Car, quelques jours seulement, 48 heures à peine ont séparé la campagne médiatique de l’attaque américaine, sans la moindre enquête, sans les moindres preuves tangibles de quoi que ce soit. Rien que des allégations et de la propagande (médiatique), puis les frappes ont eu lieu.

Journaliste : Donc, d’après vous, qui serait responsable de cette attaque chimique présumée ?

Bachar al-Assad : Les allégations elles-mêmes viennent d’al-Qaïda, du Front al-Nosra. Nous n’avons donc pas besoin de mener une enquête pour en savoir l’origine, ils les ont eux-mêmes annoncées. La région est sous leur contrôle, et il n’y a personne d’autre.

Quant à l’attaque, je viens de le dire, il n’est pas encore clair si elle a eu lieu ou non. Car, comment peut-on vérifier une vidéo ? Il y a tellement de vidéos truquées en ce moment, et il y a des preuves qu’elles étaient fausses, comme celles des Casques blancs par exemple. Ce sont des membres d’al-Qaïda, des membres du Front al-Nosra. Ils ont rasé leurs barbes, porté des casques blancs, et sont apparus comme des héros humanitaires. Ce qui n’est pas vrai, car ces mêmes personnes tuaient les soldats syriens, et les preuves se trouvent d’ailleurs sur Internet.

La même chose s’applique à cette attaque chimique. Nous ne savons pas si ces enfants ont été tués à Khan Cheikhoun. Nous ne savons même pas s’ils étaient vraiment morts. Et s’il y a eu une attaque, qui l’a lancée ? Et avec quel matériel ? Nous n’avons absolument aucune information, rien du tout, personne n’a enquêté.

Journaliste : Vous pensez donc que c’est une fabrication ?

Bachar al-Assad : Bien sûr, il s’agit pour nous d’une fabrication à 100%. Nous ne possédons pas d’arsenal (chimique), et nous n’allons donc pas l’utiliser.

Plusieurs indices le montrent, même avec l’absence de preuve, car personne ne possède d’informations ni de preuves tangibles, mais vous avez des indices. Par exemple, moins de deux semaines ou environ dix jours avant l’attaque, les terroristes avançaient sur plusieurs fronts, y compris dans la banlieue de Damas, et (dans la campagne de) Hama non loin de Khan Cheikhoun.

Supposons que nous disposions d’un tel arsenal, supposons que nous ayons la volonté de l’utiliser : pourquoi n’y avons-nous pas eu recours au moment où nos troupes reculaient et les terroristes gagnaient du terrain ? En fait, cette prétendue attaque coïncide avec la période durant laquelle l’armée syrienne progressait très rapidement, et où on assistait à la débâcle des terroristes qui s’effondraient. Pourquoi donc utiliser de telles armes, si d’ailleurs nous les possédions vraiment et avions la volonté de les utiliser, pourquoi les utiliser à ce moment précis et non au moment où on traversait une situation difficile ? En toute logique. Voilà pour le premier point.

Deuxièmement, à supposer encore une fois que vous possédiez de telles armes et que vous vouliez les utiliser, dans cette hypothèse, pourquoi les utiliser contre des civils et non contre les terroristes que nous combattons ?

Troisièmement, l’armée syrienne n’est pas présente dans cette zone, nous n’y menons pas de bataille, et nous n’avons aucun objectif à Khan Cheikhoun, qui n’est pas une zone stratégique. Pourquoi l’attaquer, d’un point de vue militaire ?! Pour quelle raison ? Je parle d’un point de vue militaire.

Évidemment, il s’agit essentiellement pour nous d’une question d’éthique, c’est-à-dire que nous n’aurions pas utilisé l’arme chimique même si nous la possédions. Nous n’aurions aucune volonté de l’utiliser, car ce serait intolérable sur le plan moral, et nous perdrions alors le soutien du peuple.

Tous les indices vont donc à l’encontre de toute cette histoire. Vous pouvez donc dire que cette pièce (de théâtre) qu’ils ont montée ne tient pas la route. L’histoire n’est pas convaincante, en aucune manière.

Journaliste : Avec la frappe aérienne américaine, Trump semble avoir changé dramatiquement de position à votre égard et à l’égard de la Syrie. Avez-vous le sentiment d’avoir perdu celui que vous avez auparavant qualifié d’éventuel partenaire ?

Bachar al-Assad : J’avais bien dit « si », je parlais au conditionnel : s’ils sont sérieux dans la lutte contre les terroristes, nous serons des partenaires. J’ai dit que cela ne concernait pas seulement les États-Unis, car nous sommes les partenaires de tous ceux qui veulent combattre les terroristes. C’est là pour nous un principe de base.

Mais il s’est avéré dernièrement, comme je l’ai dit tout à l’heure, qu’ils sont main dans la main avec ces terroristes, je veux dire les États-Unis et l’Occident, ils ne sont pas sérieux dans la lutte contre les terroristes. Hier encore certains de leurs responsables défendaient Daech, disant que Daech ne possédait pas d’armes chimiques. Ils défendent Daech contre le gouvernement syrien et contre l’armée syrienne. Donc en fait, vous ne pouvez pas parler de partenariat entre nous, nous qui luttons contre le terrorisme et combattons les terroristes, et les autres, qui les soutiennent ouvertement.

Journaliste : Pouvons-nous donc dire que la frappe américaine vous a fait changer d’avis au sujet de Trump ?

Bachar al-Assad : De toute manière, j’étais très prudent à exprimer toute opinion à son sujet auparavant, avant et après qu’il ne devienne Président. Je disais toujours : « Attendons de voir ce qu’il va faire. » Nous ne commentions pas les déclarations.

En effet, cette attaque est la première preuve qu’il ne s’agit pas tant du Président des États-Unis que du régime, de « l’État profond » des États-Unis. Il est toujours le même. Il ne change pas. Le Président n’est que l’un des acteurs sur la scène (américaine). S’il veut être un leader, il ne peut pas, car comme certains le disaient, Trump a voulu être un leader, mais tout Président US qui veut devenir un vrai leader va finalement ravaler ses mots, passer outre sa fierté au cas ou il en a, et faire un revirement à 180 degrés, sinon il en payera le prix politiquement.

Journaliste : Mais pensez-vous qu’il y aura une autre attaque ?

Bachar al-Assad : Tant que les États-Unis seront gouvernés par ce complexe militaro-industriel, ces entreprises financières et bancaires, ce qu’on peut appeler l’État profond qui œuvre aux intérêts de ces groupes, bien sûr que cela peut se reproduire n’importe quand et n’importe où, et pas seulement en Syrie.

Journaliste : Et votre armée et les Russes riposteront-ils si cela se reproduit ?

Bachar al-Assad : En fait, si vous voulez parler de représailles, nous parlons de missiles qui viennent de centaines de kilomètres, ce qui est hors de notre portée. Mais de fait, la vraie guerre en Syrie ne dépend pas de ces missiles, mais du soutien apporté aux terroristes.

C’est la partie la plus dangereuse dans cette guerre.

Notre riposte sera la même qu’au premier jour : écraser les terroristes partout en Syrie. Lorsque nous nous débarrasserons des terroristes, rien ne nous inquiétera plus. Telle est donc notre riposte, c’est une réponse (globale), et non une réaction (à un événement précis).

Journaliste : Vous dites donc qu’une riposte par l’armée syrienne ou par les Russes sera très difficile car les navires sont très éloignés.

Bachar al-Assad : C’est tout à fait vrai pour nous qui sommes un petit pays, tout le monde le sait d’ailleurs. C’est hors de notre portée. Je veux dire qu’ils peuvent lancer des missiles à partir d’un autre continent, tout le monde le sait. Les États-Unis sont une grande puissance, nous ne le sommes pas.

Quant aux Russes, c’est une autre affaire.

Journaliste : Accepteriez-vous les résultats d’une enquête menée par l’OIAC [Organisation pour l’interdiction des armes chimiques] ?

Bachar al-Assad : Dès 2013, lorsque les terroristes ont lancé leurs premières attaques contre l’armée syrienne en utilisant des missiles chimiques, nous avons réclamé une enquête. C’est nous qui avons demandé que des enquêtes soient menées. Chaque fois qu’il y a eu des attaques chimiques ou des allégations d’attaques chimiques, c’est nous qui avons demandé (une enquête).

Cette fois-ci, nous avons discuté hier avec les Russes, et durant les quelques derniers jours qui suivirent les frappes, et nous allons œuvrer avons œuvré ensemble en vue d’une enquête internationale.

Mais cette enquête doit être impartiale. Nous ne pouvons permettre d’enquête que si elle est impartiale, et en s’assurant que des pays impartiaux y prendront part, pour être sûrs qu’elle ne sera pas utilisée à des fins politisées.

Journaliste : Et s’ils accusaient le gouvernement, renonceriez-vous au pouvoir ?

Bachar al-Assad : S’ils accusent ou s’ils prouvent ? Il y a une grande différence. Car ils accusent déjà le gouvernement. Et si par « ils » vous voulez dire l’Occident, non, l’Occident ne nous intéresse pas.

Si vous parlez de l’OIAC, s’ils arrivent à prouver qu’une attaque a eu lieu, il faudra enquêter pour savoir qui a donné l’ordre de lancer une telle attaque.

Mais pour ce qui est de l’armée syrienne, une chose est à 100% certaine : nous ne possédons pas de telles armes, et nous ne pouvons pas, même si on le voulait, nous ne pouvons pas et nous n’avons pas les moyens nécessaires pour lancer une telle attaque, ni la volonté de le faire.

Journaliste : Vous voulez dire que vous ne possédez pas d’armes chimiques ?

Bachar al-Assad : Non, absolument pas. Il y a plusieurs années, en 2013, nous avons renoncé à tout notre arsenal. L’OIAC a déclaré que la Syrie est vide de toute matière chimique.

Journaliste : Je pose la question parce que les Américains ont dit qu’il y avait des armes chimiques dans la base aérienne, le niez-vous ?

Bachar al-Assad : Ils ont attaqué la base aérienne et détruit les dépôts qui contenaient différents matériels, mais il n’y avait pas de gaz sarin. Comment donc ? S’ils disent que nous avons lancé l’attaque au sarin à partir de cette même base aérienne, qu’est-il arrivé au sarin quand ils ont attaqué les dépôts ? A-t-on entendu parler de sarin ? Notre chef d’État-major est arrivé dans la base quelques heures seulement après l’attaque. Comment a-t-il pu y aller s’il y avait du sarin ? Comment a-t-on pu avoir seulement six martyrs, sur des centaines de soldats et d’officiers présents sur les lieux ? S’il y avait du sarin dans la base, comment se fait-il que les autres n’en sont pas morts ?

Dans ces mêmes vidéos truquées que nous avons vues sur Khan Cheikhoun, lorsque les secouristes essayaient de venir en aide aux victimes ou aux personnes supposées affectées, ils ne portaient ni masques ni gants de protection. Comment donc ? Où est donc le sarin ? Ils auraient dû en être immédiatement affectés.

Tout cela n’est donc qu’allégations. Je veux dire que cette attaque américaine et ces allégations constituent une preuve supplémentaire sur la fabrication et le fait qu’il n’y avait de sarin nulle part.

Journaliste : Si vous dites ne pas avoir donné l’ordre, est-il possible que des éléments indisciplinés de l’armée aient lancé cette attaque chimique ?

Bachar al-Assad : Même s’il y a un élément incontrôlé, l’armée ne possède pas de matières chimiques. Voilà pour le premier point.

Deuxièmement, un élément indiscipliné ne peut pas envoyer un avion de son propre chef, même s’il le veut. C’est un avion et non pas un petit véhicule aisément déplaçable ou une petite mitrailleuse qu’il peut utiliser à son gré. Ce serait  possible si on parlait d’un pistolet que quelqu’un utilise à sa guise et utilise pour violer la loi, chose qui peut arriver partout dans le monde, mais c’est impossible lorsqu’il s’agit d’un avion. Voilà pour le deuxième point.

Et troisièmement, l’armée syrienne est une armée régulière et non pas une milice. Elle est structurée et hiérarchisée, avec des mécanismes très clairs pour donner des ordres. Il n’est donc jamais arrivé durant les six dernières années de guerre en Syrie qu’un élément rebelle ait tenté d’agir contre la volonté de ses supérieurs.

Journaliste : Les Russes vous ont-ils mis en garde avant la frappe américaine ? Étaient-ils présents sur la base aérienne ?

Bachar al-Assad : Non, ils ne nous ont pas avertis parce qu’ils n’en ont pas eu le temps. Les Américains les avaient avertis quelques minutes seulement avant l’attaque, ou comme certains le disent après l’attaque, car les missiles prennent quelque temps pour arriver jusqu’à la base.

Mais en fait nous disposions de quelques indices que quelque chose allait se passer, et nous avons pris plusieurs mesures à cet égard.

Journaliste : Est-ce que vous confirmez que 20% de votre force aérienne a été détruite dans cette attaque, comme le disent les Américains ?

Bachar al-Assad : Je ne connais pas le cadre référentiel de ces 20%. C’est quoi les 100% pour eux ? Est-ce que ça correspond au nombre (total) des avions ? Ou à la qualité ? Ce taux renvoie-t-il aux appareils opérationnels ou en réserve ? Je ne sais pas ce qu’ils veulent dire par là.

Non, en fait, comme nous et les Russes l’avons déclaré, quelques appareils ont été détruits, la plupart de vieux appareils, dont certains n’étaient pas opérationnels de toute manière. C’est la vérité. Et la preuve est que depuis cette attaque, nous n’avons pas arrêté d’attaquer les terroristes partout en Syrie. Donc nous n’avons pas eu l’impression d’avoir été réellement affectés par cette frappe dans notre puissance de feu et notre capacité à attaquer les terroristes.

Journaliste : Votre gouvernement a déclaré au début que vous aviez frappé un dépôt d’armes chimiques. Est-ce vrai ?

Bachar al-Assad : C’était une possibilité car lorsque vous attaquez une cible liée aux terroristes, vous ne savez pas ce qu’il y a dedans. Vous savez que c’est une cible, ça peut être un dépôt, un entrepôt, un camp, un siège, vous n’en savez rien. Mais vous savez que les terroristes l’utilisent, et vous l’attaquez, comme toute autre cible. C’est ce que nous faisons quotidiennement, et parfois au fil des heures, depuis le début de la guerre. Mais vous ne pouvez pas savoir ce qu’il y a dedans. Que les frappes aériennes aient visé un dépôt de matériaux chimiques était donc une possibilité parmi d’autres.

Mais encore une fois, cela ne correspond pas au timing de l’annonce, non seulement parce que seuls les terroristes l’ont annoncé le matin, mais aussi parce que leurs organes d’information, et leurs pages sur Twitter et sur Internet ont annoncé l’attaque quelques heures avant l’attaque présumée, c’est-à-dire à 4h du matin. A 4h du matin, ils ont annoncé qu’il y aurait une attaque chimique, et qu’il fallait s’y préparer. Comment pouvaient-ils le savoir ?

Journaliste : Ne pensez-vous pas que Khan Cheikhoun représente un énorme revers pour vous ? Pour la première fois depuis six ans, les États-Unis attaquent votre armée. Hier, après une courte lune de miel, Tillerson a dit que le règne de la famille al-Assad va bientôt prendre fin. Ne pensez-vous pas que Khan Cheikhoun constitue pour vous un grand revers ?

Bachar al-Assad : Il n’y a pas de règne de la famille al-Assad en Syrie de toute façon. Il rêve. Ou disons qu’il hallucine. Nous ne perdons pas notre temps avec sa déclaration.

En réalité, non : durant les six dernières années, les États-Unis étaient directement impliqués dans le soutien des terroristes partout en Syrie, y compris Daech et al-Nosra, ainsi que toutes les factions qui partagent la même mentalité en Syrie. C’est une chose claire et prouvée en Syrie.

Mais si vous voulez parler des attaques directes, il y a quelques mois à peine, une attaque plus dangereuse que cette dernière avait eu lieu, juste avant qu’Obama ait quitté ses fonctions, quelques semaines avant je pense. Cela a eu lieu à Deir Ezzor à l’Est de la Syrie, lorsqu’ils ont attaqué une montagne qui revêt une grande importance stratégique. Ils ont attaqué une base de l’armée syrienne régulière, ce qui a aidé Daech à s’emparer de cette montagne. Et si l’armée syrienne n’avait pas été assez forte pour repousser Daech, la ville de Deir Ezzor serait aujourd’hui entre les mains de Daech, et Deir Ezzor aurait alors été directement relié avec Mossoul en Irak. Cela aurait constitué une victoire très stratégique pour Daech. Donc en fait non, le gouvernement américain était directement impliqué.

Mais pourquoi ont-ils attaqué directement cette fois-ci ? Parce que, comme je viens de le dire, les terroristes dans cette région étaient en pleine débâcle. Les États-Unis n’avaient donc aucun autre choix pour soutenir leurs proxys, à savoir les terroristes, si ce n’est en attaquant directement l’armée syrienne. Car ils leur avaient fourni toutes sortes d’armes, mais ça n’avait pas réussi.

Journaliste : Vous ne pensez donc pas que ce soit un grand revers pour vous ?

Bachar al-Assad : Non, non, cela fait partie du même contexte qui dure depuis six ans. Il a pris différentes formes, mais le fond de la politique américaine et occidentale vis-à-vis de la situation en Syrie n’a aucunement changé. Laissons de côté les déclarations : certaines ont un ton élevé, d’autres sont moins fortes, mais la politique reste la même.

Journaliste : Vous avez repoussé la plupart des rebelles à Idlib. Prévoyez-vous de l’attaquer prochainement ?

Bachar al-Assad : Nous attaquerons les groupes armés partout en Syrie, à Idlib, ou n’importe où ailleurs. Quant à l’heure et à la priorité, c’est une question militaire qui doit être discutée au niveau militaire.

Journaliste : Vous avez dit auparavant que Raqqa était pour votre gouvernement une priorité. Cependant, les forces qui avancent vers la ville se constituent dans leur majorité de Kurdes appuyés par les États-Unis. Ne craignez-vous pas qu’on vous écarte de la libération de Raqqa ?

Bachar al-Assad : Non, car nous soutenons quiconque veut libérer n’importe quelle ville des terroristes. Mais cela ne veut pas dire qu’il faut la libérer des terroristes pour qu’elle soit occupée par les forces américaines, par exemple, ou par un autre proxy, ou un autre terroriste. L’identité de ceux qui vont libérer Raqqa n’est donc pas claire : est-ce que ce sera vraiment des forces syriennes qui la remettront ensuite à l’armée syrienne ? Est-ce que ce sera en collaboration avec l’armée syrienne ? Ce n’est pas encore clair.

Ce que nous entendons, ce ne sont que des allégations sur la libération de Raqqa. C’est ce que nous entendons depuis un an environ, ou un peu moins, mais rien ne s’est produit sur le terrain. Tout reste donc hypothétique, car il n’y a rien de tangible sur le terrain.

Journaliste : Les États-Unis et la Russie sont les parrains du processus de Genève. Étant donnée la tension entre les deux pays, pensez-vous que ce processus puisse se poursuivre ?

Bachar al-Assad : Il y a une grande différence entre le fait que le processus soit actif, ce qui pourrait se produire à tout moment, la réactivation de ce processus, et le fait qu’il soit efficace. Jusqu’à présent le processus n’est pas efficace. Pourquoi ? Parce que les États-Unis ne sont pas sérieux dans la recherche d’une solution politique quelconque. Ils veulent utiliser le processus politique comme un parapluie pour les terroristes, ou ils cherchent à obtenir à travers cette tribune ce qu’ils n’ont pas pu réaliser sur le terrain, sur le champ de bataille. Voilà pourquoi le processus n’était pas du tout efficace.

Nous nous retrouvons maintenant dans la même situation. Nous ne voyons pas que cette administration est sérieuse sur ce plan, car ils soutiennent les mêmes terroristes. Nous pouvons donc dire : oui, nous pouvons réactiver le processus, mais nous ne pouvons pas dire que nous nous attendons à ce qu’il soit efficace ou fructueux, non.

Journaliste : Après six ans, Monsieur le Président, n’êtes-vous pas fatigué ?

Bachar al-Assad : À vrai dire, la seule chose qui peut faire pression sur nous, ce n’est ni la situation politique, ni la situation militaire, mais c’est la situation humanitaire en Syrie, l’effusion quotidienne du sang, les souffrances et les difficultés infligées à chaque foyer en Syrie. C’est la seule chose pénible et fatigante, si on peut parler de « fatigue ».

Mais si vous vouliez parler de la guerre, de la politique, des rapports avec l’Occident, non, je ne me sens pas du tout fatigué, car nous défendons notre pays, et on ne se lassera jamais de le défendre.

Journaliste : Qu’est-ce qui vous empêche de dormir ?

Bachar al-Assad : Encore une fois, la souffrance du peuple syrien, (que je ressens au niveau de) la relation humanitaire entre moi et chaque famille syrienne, directement ou indirectement. C’est la seule chose qui peut m’empêcher de dormir de temps en temps. Mais en aucun cas les déclarations occidentales ou leurs menaces de soutenir les terroristes.

Journaliste : Aujourd’hui, des gens de Foua et de Kafraya vont être déplacés de leurs villages vers Damas et Alep. Ne craignez-vous pas que cela puisse représenter un déplacement de la population, et que la Syrie d’après la guerre ne sera plus comme celle qui existait avant ?

Bachar al-Assad : Le déplacement réalisé dans ce contexte est obligatoire. Nous ne l’avons pas choisi, et nous souhaitons que toute personne puisse rester dans son village et sa ville. Mais ces gens-là, comme beaucoup d’autres civils dans diverses régions, étaient entourés et assiégés par les terroristes. Ils ont été tués de manière quotidienne. Ils devaient donc partir.

Ils rentreront bien sûr chez eux après la libération. C’est ce qui s’est produit dans plusieurs autres régions où les gens rentrent chez eux.

C’est donc une situation provisoire. Parler de changements démographiques n’est pas dans l’intérêt de la société syrienne si c’est permanent, mais tant que c’est temporaire, ça ne nous inquiète pas.

Journaliste : Monsieur le Président, merci beaucoup de nous avoir accordé cet entretien.

Bachar al-Assad : Merci à vous.

Journaliste : C’était très intéressant, merci beaucoup d’avoir échangé avec moi.

Bachar al-Assad : Merci à vous.

Traduction : sayed7asan

Tir de sommation ou guerre mondiale? Suite à l’attaque américaine, Willy Wimmer pointe une situation alarmante

Interview de Willy Wimmer accordée à Sputniknews *

Source : Horizons et débats

18 avril 2017

Coopérative Zeit-Fragen

Case postale 729

CH-8044 Zurich

 

«Les Etats-Unis aspirent depuis 1990 à l’hégémonie mondiale.» C’est ce que nous rappelle Willy Wimmer, ancien secrétaire d’Etat allemand au Ministère fédéral de la Défense et ancien président de l’Assemblée parlementaire de l’OSCE. C’est pourquoi l’attaque américaine contre la Syrie ne le surprend pas. Dans une interview accordée à Sputniknews, il compte sur une réaction réfléchie de la part de la Russie.

 

Sputniknews: Monsieur Wimmer, les Etats-Unis attaquent l’armée syrienne luttant avec la Russie contre l’Etat islamique sur son territoire. Risquons-nous une escalade de violence internationale?

Willy Wimmer: Oui, au vu de cette action unilatérale et injustifiable des Etats-Unis, on doit être de cet avis. Des pays comme les Etats-Unis, la Grande-Bretagne et la France, ayant fait éclater la guerre en Syrie il y a six ans, ne respectent rien. Ils ne respectent pas même la Charte de l’ONU. Ils mènent des guerres selon la manière bien connue, c’est-à-dire suite à des conflits qu’ils ont eux-mêmes fomentés. On le sait dès le début de la guerre en Yougoslavie. Maintenant serait le moment propice à une rencontre entre le Président Poutine et le Président Trump. Car l’atmosphère ici est en train de s’aggraver. Les gens sont moroses, muets, taciturnes et soucieux. On retrouve une situation semblable à l’atmosphère décrite par les observateurs étrangers en l’Allemagne à l’aube de la Seconde Guerre mondiale. Il en va de même pour de nombreuses personnes dans le monde entier, car le comportement à la Rambo du président américain place malheureusement une nouvelle fois le monde devant un fait accompli …

Le gouvernement fédéral s’est en tout cas – de manière peu surprenante – placé aux côtés de M. Trump et a salué l’attaque contre l’armée syrienne. Pensez-vous que la Chancelière n’avait pas d’autre choix? Où approuve-t-elle réellement cette intervention américaine?

Il faut prendre en compte que le gouvernement fédéral lui-même a de la peine à expliquer les activités allemandes, tout aussi illégales, sur le territoire national syrien – je pense aux avions Tornado de la Bundeswehr ayant récolté les données sur une école qui fut détruite par la suite. A mon avis, le gouvernement fédéral est actuellement soulagé qu’on puisse montrer du doigt les Etats-Unis, en étant lui-même pour le moment hors du focus de la discussion. D’autre part, il est assez bizarre qu’on se mette aux côtés du président américain, dont on avait, encore quelques heures auparavant vertement critiqué sa politique.

Vous dîtes donc clairement que cette offensive américaine n’était pas légitime. Y a-t-il à votre avis des réactions internationales adéquates?

Les Chinois l’ont déclaré très clairement: il est foncièrement inacceptable qu’un Etat, et notamment un membre de l’OTAN, se prépare à utiliser des armes chimiques. L’utilisation d’armes chimiques est la boîte de Pandore. Il existe une ligne rouge, voilà ce qu’ont exprimé les Chinois. Sinon, il y a aussi des choses fabriquées artisanalement. Nous avons aussi vécu chez nous le hurlement de la presse occidentale concernant la prétendue attaque aux gaz toxiques dans la province d’Idlib. Toutefois, beaucoup de choses sont mises en scène. Nous sommes depuis des décennies enfoncés dans des conflits. Nous avons été suffisamment dupés par les médias occidentaux, de telle sorte qu’aujourd’hui plus personne n’accorde de crédit aux informations diffusées sur les chaînes ARD, ZDF, CNN, BBC et d’autres à ce sujet. Il semble évident que ces médias se mettent à la disposition du mensonge.

La Russie pense que des groupes syriens sont responsables de ces gaz chimiques. La confrontation entre la Russie et l’Occident s’endurcit. Quelle en est la signification pour le processus de paix en Syrie?

Naturellement rien de bon. Cependant, la situation dramatique actuelle offre justement l’occasion aux chefs d’Etat russe et américain de se rencontrer très rapidement. Car les soucis des populations concernant une guerre globale, une troisième guerre mondiale, sont justifiés. De nombreux observateurs attirent l’attention sur le fait que notre situation fatale actuelle rappelle beaucoup la crise de Cuba. Cela montre clairement, où nous en sommes. Il faut y mettre fin! Actuellement, l’occasion est bonne d’appeler à la raison.

Doit-on supposer qu’après l’intervention spontanée des Etats-Unis en Syrie, le Président américain poursuivra cette ligne également dans d’autres conflits et faut-il s’attendre à d’autres activités militaires américaines isolées?

Nous savons déjà que les Etats-Unis poursuivent, depuis la fin de la guerre froide, une nouvelle ligne conséquente: ils aspirent à l’hégémonie mondiale. Ils le disent ouvertement. Vous devez à l’occasion prendre connaissance des directives des présidents américains permettant à ces gens de mener des guerres. C’est le même schéma qu’on a vu en 1939. Cela montre clairement dans quel conflit sérieux nous nous trouvons. On ne peut que regarder avec respect vers Moscou, où siège un président réfléchi et pas un président imprévisible comme Trump. Il faut prendre en compte que de nombreux Etats peuvent se sentir provoqués par le comportement des Etats-Unis. C’est cela la réalité.

En résumé, Monsieur Wimmer, vous observez depuis longtemps déjà d’un œil critique la situation politique internationale. Peut-on comparer la situation actuelle à celle des débuts de la guerre d’Irak en 2003?

Je suis plus près de 1939 que de la guerre mensongère contre l’Irak en 2003. Depuis 1990, on ment à n’en pas finir. Sans distinction, si l’on parle de l’attaque de l’Irak ou de la Yougoslavie. C’est un schéma que l’on retrouve en politique extérieure américaine depuis l’explosion du «USS Maine» dans le port de La Havane en l’an 1898. Ce sont les évènements auto-fabriqués sous une fausse bannière pour justifier l’attaque d’autres pays. Donc, soit nous arrêtons cela, soit nous allons nous retrouver dans une grande misère!

(Traduction Horizons et débats)

* https://de.sputniknews.com/politik/20170407315244651-us-angriff-wimmer/ du 7/4/17; Interview Marcel Joppa

La tragédie syrienne : droit international ou loi de la jungle ?

par Michel Raimbaud *

10/04/17

Source : Afrique Asie .fr   http://www.afrique-asie.fr/component/content/article/75-a-la-une/10964-la-tragedie-syrienne-droit-international-ou-loi-de-la-jungle

 

Cet atroce conflit s’inscrira en énormes lettres rouges dans le guinness de la honte et les porte-étendards de la soi-disant « communauté internationale » de ce début de millénaire figureront au palmarès de l’indignité, entre deux Nobels de la Paix. Ces gens sans foi ni loi ni vergogne, qui n’ont d’autre horizon que celui de leur improbable élection, s’en moquent éperdument, mais c’est dans les poubelles de l’Histoire que l’on retrouvera trace de leur mémoire.

 

La tragédie de Syrie est entrée dans sa septième année. Incrustée dans l’actualité, elle fait partie du paysage. Mais ses 400 000 morts, ses 2 millions de blessés ou d’handicapés, ses 14 ou 15 millions de réfugiés, déplacés ou exilés, son territoire dévasté à plus de 60% et son économie ruinée par les pillages, les sanctions, les embargos, ne suscitent pas d’émotion permanente.

En effet, vus de nos « grandes démocraties » dont les langues sont mondiales, les valeurs universelles, la vocation planétaire et les deuils transnationaux, et qui se considèrent comme l’essence de l’humanité ou le nec plus ultra de sa conscience, les conflits de l’Orient compliqué sont lassants quand ils ne sont pas franchement hermétiques.

Pour aviver la flamme de la compassion, il faut l’un de ces énormes mensonges dont se gavent intellectuels, médias et politiques de l’Occident bien-pensant. Quinze ans après l’Irak, le truc des gaz chimiques marche toujours très fort : Colin Powell, l’entubeur de 2003, doit être content…Le camp de la guerre et ses fourriers, y compris les escrocs de l’humanitaire, sont en tout cas ravis. Jamais deux sans trois : 2003, 2013, 2017. La manipulation, le « false flag » paraissent encore efficaces…

Nos « élites » délitées ont réussi ce tour de force d’ancrer notre pays en première ligne en Libye, puis en Syrie, aux côtés des islamistes, des terroristes et des faucons atlantistes du parti de la guerre, sans demander l’avis des Français, parvenant même, à force de matraquage médiatique, à recueillir l’adhésion de certains pans de l’opinion. La douce France est repartie de plus belle dans ses tristes épopées coloniales. Vive le Père Bugeaud, vive François Georges Picot et ses accords en douce, vive Jules Ferry et la foutue mission civilisatrice, vive le Mollet à la triste figure, et les va-t-en-guerre actuels. Nos intellectuels qui rêvent d’en découdre avec la Syrie légale, cet Etat rebelle qui ose tenir tête à l’Occident, nos médias qui dissertent jusqu’à plus soif sur l’urgence de bombarder Damas ou « Bachar », nos politiques suspendus comme des désespérés aux mamelles de l’atlantisme et de ses succursales, peuvent se rassurer. En se donnant un Président « imprévisible » qui se disait non-interventionniste, sinon pacifiste, leur maître américain leur avait donné des frayeurs. Elu du « pays profond », Trump n’aura pas résisté longtemps aux pulsions de « l’Etat profond »: voilà un président qui bombarde comme les autres…Ouf…

Cet atroce conflit s’inscrira en énormes lettres rouges dans le guinness de la honte et les porte-étendards de la soi-disant « communauté internationale » de ce début de millénaire figureront au palmarès de l’indignité, entre deux Nobels de la Paix. Ces gens sans foi ni loi ni vergogne, qui n’ont d’autre horizon que celui de leur improbable élection, s’en moquent éperdument, mais c’est dans les poubelles de l’Histoire que l’on retrouvera trace de leur mémoire.

La tragédie syrienne est l’épicentre de la confrontation qui menace la paix du monde. Au lieu de disserter sur les subtilités de la politique US, les angoisses de l’Occident hypocrite et les martiales déclarations de nos piètres dirigeants, il serait sage de chercher les racines du mal là où elles sont de toute évidence : c’est la débâcle du droit international sous les coups de boutoir prodigués depuis un quart de siècle par l’Occident arrogant, dominateur et sûr de lui, qui a débouché sur ce monde chaotique, immoral et dangereux dans lequel nous vivons désormais, ce monde que nous risquons de léguer à nos enfants.

Le moment unipolaire américain (1991/2011) a permis à« l’Empire le plus puissant ayant jamais existé à la surface de la Terre » de détruire les bases de la légalité internationale en établissant le nouvel ordre mondial voulu par les faucons de Washington. Ce qui se traduira en un temps record par l’abandon des principes fondamentaux de la Charte des Nations Unies : souveraineté, non-ingérence, droit des peuples à l’autodétermination, droit de tout Etat à choisir librement son régime politique hors de toute ingérence étrangère, obligation de négocier en cas de conflit avant de recourir à l’usage ou à la menace d’usage de la force. La « communauté internationale » atlantique trouvera sa lampe d’Aladin dans un concept miraculeux, la Responsabilité de Protéger (R2P), version relookée du droit d’ingérence à connotation trop colonialiste. Les Nations-Unies seront instrumentalisées, voire ignorées lorsque le moteur unipolaire connaîtra ses premiers ratés : on fera grand cas des délibérations du Conseil de Sécurité lorsqu’il dit « oui-oui-oui », mais on passera outre lorsqu’il dit non.

Confrontés à des Etats qualifiés de « voyous », souvent arabo-musulmans, ou perçus comme crypto-voyous comme la Chine et la Russie, l’Amérique et ses alliés s’érigeront en « communauté internationale », centre « civilisé » du nouvel ordre mondial. En fait, c’est la loi de la jungle qui s’installera sur les ruines de la légalité internationale, le monde extra-atlantique voyant son statut réduit à celui d’une zone de non-droit. Sur leur vaste terrain d’aventure, les neocons joueront au « chaos créateur » et s’amuseront à terroriser les « ennemis » selon les recettes de la « théorie du fou » de Nixon (l’Amérique doit projeter l’impression que ses dirigeants sont imprévisibles). Les résultats seront impressionnants, non pas bien sûr en termes de « démocratisation », mais en ce qui concerne la mise au pas voire la destruction des Etats républicains, séculiers (« laïcs ») et nationalistes.

La guerre qui fait rage actuellement en Syrie est bien universelle, tant sont nombreux et divers les acteurs, les enjeux, les arrière-pensées, les intérêts. Pourtant, ce n’est pas une confrontation classique : officiellement on ne peut parler d’un état de guerre, puisque personne n’a déclaré la guerre à la Syrie,  comme le voudraient les normes des lois de la guerre et/ou les pratiques diplomatiques.

A Moscou, on évoque « les Etats qui se sont fourvoyés dans le soutien du terrorisme, continuent de le faire et méritent d’être jugés par un tribunal international similaire à celui qui a jugé le nazisme ». Or la Syrie est depuis le printemps 2011 la victime d’une « guerre d’agression », la sorte de guerre qualifiée dans un autrefois de nuit et de brouillard par le Tribunal de Nuremberg de « crime international suprême » :« lancer une guerre d’agression n’est pas seulement un crime international ; c’est le crime international suprême, ne différant des autres crimes de guerre que parce qu’il contient en lui-même le mal accumulé de tous les autres» C’est le crime par excellence. Et dans le cas d’espèce, un crime avec préméditation, planifié par les « stratèges ».

Comme l’Irak, la Libye, la Somalie, la Palestine, etc…la Syrie est l’objet d’une tentative de « politicide », qui est à l’égard d’un Etat ce qu’un meurtre est à l’encontre d’un être humain, les institutions, l’administration, la souveraineté, l’intégrité, les autorités politiques, les marques emblématiques ou régaliennes, les forces armées, les ressources, les bases, les infrastructures de l’économie, l’identité du dit Etat étant ciblées individuellement et dans leur ensemble.

 

Les opérations peuvent se décliner en démantèlement, partition, dépeçage de l’Etat-nation. Les attaques s’exercent tous azimuts : politiques (déstabilisation, changement de régime),humanitaires(Responsabilité de Protéger, projets de zone d’exclusion, de corridors), militaires (frappes, bombardements, provocations, agressions, coups de main),psychologiques et médiatiques (mensonge, manipulation, « faux pavillon », intoxication, lavage de cerveaux).

Dans le même temps, le peuple syrien est la cible d’un« ethnocide », terme qualifiant l’entreprise de déconstruction et de désintégration qui le vise. L’objectif global est de briser sa cohésion, qui n’est pas le produit des trente ans de mandat français, ni même des quatre siècles d’Empire ottoman, mais le résultat d’une histoire plurimillénaire, par-delà même la venue du christianisme et de l’islam.

Les sanctions sont autant d’armes de destruction massive qui visent à ébranler une société civilisée et industrieuse. Tous les moyens sont d’ailleurs utilisés : il faut pousser les Syriens à fuir leur pays, contraindre les minorités à l’exode, provoquer une hémorragie des élites, afin d’empêcher toute reconstruction ultérieure du tissu national.

La« mise à mort du peuple syrien » et la destruction de la Syrie, « mère de notre civilisation » et « seconde patrie de tout homme civilisé » sont bien partie intégrante du crime par excellence.

Finalement, il convient d’appeler les choses par leur nom : les agresseurs de la Syrie légale, qui agissent en violation du droit international sont des voyous et des criminels. Ce sont en outre des menteurs effrontés, indignes de gouverner ou de prétendre gouverner. Les frappes sur la base d’Al Chuairat ne constituent pas un « message fort » de Washington, comme le dit tel ou tel esthète, mais un crime supplémentaire.

Il est temps que la « Grande Nation » se réveille et que des dirigeants plus dignes reprennent en main son destin politique, son indépendance, que la France renoue avec l’exception qui faisait notre fierté. Il est temps que ses intellectuels renouent avec la tradition de leurs grands ancêtres. Il est temps, il est même urgent de redresser la barre de cette embarcation folle et déboussolée qu’est devenue la France, tant sont grands et impitoyables les périls de notre monde.

J’allais dire, il est temps que les diplomates, dont le droit international devrait être la Bible, et dont le métier est de faire la paix, renoncent à squatter comme des coucous le nid des faucons.

Il faut dire non et non et non à la guerre que des petits grands de ce monde présentent comme une option banale, blottis bien au chaud dans leurs privilèges, leurs certitudes et leur arrogance ordinaire. Il faut que la France retrouve le chemin de la légalité internationale et du droit onusien…Notre paix est à ce prix.

 

* Michel Raimbaud, ancien ambassadeur de France en Mauritanie, au Soudan, et au Zimbabwe. Ancien directeur de l’Office français de protection des réfugiés et apatrides (OFPRA). On lui doit de nombreux ouvrages notamment sur le Soudan. Il vient de publier chez Ellipses une réédition de son ouvrage de référence intitulé «Tempête sur le Grand Moyen-Orient».

 

 

L’OTAN menace notre sécurité

par Gabriel Galice, Daniele Ganser, Hans von Sponek

 

Si vis pacem, cole iusticiam (Si tu veux la paix, cultive la justice)

Devise de l’OIT (Organisation internationale du travail)

 

L’OTAN regroupe en masse des troupes et des armes aux marches de la Russie. Nous tenons à exprimer notre inquiétude devant la propagande déformant la réalité des menaces pesant sur la paix. Cette propagande insidieuse fabrique des ennemis imaginaires pour justifier le surdéveloppement de dépenses militaires, des conquêtes de territoires ou de «parts de marché», des prises de contrôle d’approvisionnement énergétique et pour cor- roder la démocratie.

Non, la Russie n’est pas l’ agresseur et ne menace aucunement les Pays baltes, la Pologne ou la Suède. A l’implosion de l’URSS et du Pacte de Varsovie, la bévue stratégique des Etats-Unis et de leurs alliés a été de ne pas refonder l’architecture internationale de sécurité. Oubliée la Charte de Paris (1990) qui promettait la paix à l’Europe! Dans son livre «Le Grand échiquier – l’Amérique et le reste du monde», Zbigniew Brzezinski posait en 1997 la question de savoir s’il fallait intégrer la Russie dans l’OTAN et dans l’UE. Il finissait par privilégier la sécurité tactique sur la paix stratégique, non sans prévoir que cela déclencherait des réactions russes. Il préconisait l’intégration de l’Ukraine, l’un des cinq «pivots géopolitiques» de l’Eurasie, dans l’OTAN et dans l’UE. En 2010, Charles A. Kupchan, professeur à la Georgetown University, proposait d’intégrer les Russes dans l’OTAN.1 Oubliant la promesse des USA aux Russes, lors de la réuni cation allemande, de ne pas étendre l’OTAN à l’Est, les Occidentaux n’ont eu de cesse de repousser, d’encercler et d’ humilier les dirigeants russes successifs. Quoi que nous pensions du régime russe, le principal défaut de Vladimir Poutine (et de bien d’autres pays du monde), aux yeux des Occidentaux, est de cesser d’acquiescer aux volontés hégémoniques occidentales.

Après l’illégale guerre d’Irak, l’extension du nombre de pays membres de l’OTAN et l’expansion tout azimut de son aire d’action, le renversement du régime de Kadha en Libye, puis le coup d’Etat en Ukraine, auront été les lignes rouges déclenchant les ripostes russes et chinoises ayant déjà constitué l’Organisation de coopération de Shanghai (OCS) après le premier élargissement de l’OTAN. Il aura fallu les opérations en Libye et en Ukraine et l’appui de l’Occident (dès 2006, selon Time Magazine du 19/12/06) aux «rebelles» résolus à renverser le régime syrien, pour que les Russes soutiennent l’autonomie de la Crimée et interviennent militairement en Syrie.

Tandis qu’il est avéré que la CIA a surveillé l’ élection présidentielle française de 2012, que la NSA, espionne partout entre- prises, organisations et particuliers, la mode est d’imputer aux dirigeants russes une ingérence directe dans les élections américaines, françaises, allemandes.

Les pays européens renforcent leur alignement sur la politique étrangère des USA, embargo contre la Russie inclusivement. Le président François Hollande parachève la réintégration de la France dans le commandement militaire de l’OTAN, entamée par Nicolas Sarkozy.

Et les pays neutres? La Suède rétablit la conscription, ce au moment de la diffusion sur Arte d’un reportage édifiant intitulé «Guerre froide dans le Grand Nord».2 L’état major suédois manœuvrait naguère de concert avec l’OTAN et les Etats-Unis, ce à l’insu du gouvernement d’ Olof Palme qui préconisait la détente avec Moscou … et qui en mourut assassiné. L’adhésion de la Suisse au Partenariat pour la Paix (ou PpP) de l’OTAN vaut-elle neutralité? Daniele Ganser cite l’ancien ministre américain de la Défense William Perry: «La différence entre l’adhésion à l’OTAN et au PpP est plus ténue qu’une feuille de papier.»3 Des avions suisses survolent la Baltique aux côtés de chasseurs de l’OTAN.

Non, l’OTAN, devenue une alliance offensive, n’assure pas notre sécurité. Misons sur l’Organisation pour la sécurité et la coopération en Europe (OSCE), dialoguons avec la Russie et mettons en œuvre les articles 46 et 47 de la Charte de l’ONU, stipulant un comité d’état-major auprès du Conseil de sécurité.

Gabriel Galice, Président de l’Institut international de recherches pour la paix à Genève (GIPRI), auteur de «Lettres helvètes 2010–2014»

Daniele Ganser, historien et irénologue, auteur de «Les armées secrètes de l’OTAN» et «Illegale Kriege – Wie die NATO-Länder die UNO sabotieren»

Hans von Sponeck, ancien Secrétaire général adjoint de l’ONU

1 http://www.foreignaffairs.com/articles/russian- federation/2010-05-01/natos-nal-frontier

2 http://www.youtube.com/watch?v=Tv6IdWT2P8Q
3 Ganser, Daniele. Illegale Kriege – Wie die Nato-Länder die Uno sabotieren. Zurich 2017, p. 28

 

Articles 46 et 47 de la Charte des Nations Unies

Article 46

Les plans pour l’emploi de la force armée sont établis par le Conseil de sécurité avec l’aide du Comité d’état-major.

Article 47

  1. Il est établi un Comité d’état-major chargé de conseiller et d’assister le Conseil de sécurité pour tout ce qui concerne les moyens d’ordre militaire nécessaires au Conseil pour maintenir la paix et la sécurité internationales, l’emploi et le commandement des forces mises à sa disposition, la réglementation des armements et le désarmement éventuel.
  2. Le Comité d’état-major se compose des chefs d’état-major des membres permanents du Conseil de sécurité 
ou de leurs représentants. Il convie tout Membre des Nations Unies qui n’est pas représenté au Comité d’une façon permanente à s’associer à lui, lorsque la participation de ce Membre à ses travaux lui est nécessaire pour la bonne exécution de sa tâche.
  3. Le Comité d’état-major est responsable, sous l’autorité du Conseil de sécurité, de la direction stratégique de toutes forces armées mises à la disposition du Conseil. Les questions relatives au commandement de ces forces seront réglées ultérieurement.
  4. Des sous-comités régionaux du Comité d’état-major peuvent être établis par lui avec l’autorisation du Conseil de sécurité et après consultation des organismes régionaux appropriés.

L’hallali contre Bachar el-Assad

par Ivo Rens

6 avril 2017

Le monde occidental a appris le 4 avril 2017 que Bachar el-Assad était véritablement le bourreau de son peuple et un criminel de guerre hors catégorie puisqu’il venait d’utiliser l’arme chimique en violation manifeste du droit international et de l’engagement solennel qu’il avait pris au nom de la République arabe syrienne en 2013, après une première utilisation des gaz de combat qui paraît bien d’ailleurs avoir été le fait des insurgés.

Le Conseil de sécurité a immédiatement été convoqué par Washington, Londres et Paris pour condamner cette violation du droit de la guerre et pour envisager les mesures à prendre afin de punir les coupables, à commencer, bien sûr, par Bachar el-Assad. D’une seule voix, la presse occidentale a jeté l’opprobre sur le “tyran de Damas” dont la disparition ne manquerait pas de rétablir la paix et même la démocratie en Syrie.

Toutes les chaînes de radio et de télévision occidentales, sans compter les journaux dits de référence, photos à l’appui, ont fait état de la mort par suffocation de plus de 80 personnes, dont une trentaine d’enfants, ensuite du bombardement chimique par des avions syriens de Khan Cheikhoun, petite ville de la province rebelle d’Idleb, au nord d’Alep. Les autopsies, aussitôt opérées en Turquie voisine, n’ont pu que confirmer l’utilisation de gaz neurotoxiques du type Sarin.

La presse occidentale n’a accordé aucune attention au démenti de Bachar el-Assad, depuis longtemps tenu pour un criminel de guerre notamment par la diplomatie française et, à ma connaissance, elle n’a pas pris en considération ni même signalé la thèse défendue par la Russie au Conseil de sécurité, thèse selon laquelle c’est le bombardement par les avions de la République arabe syrienne d’un entrepôt de munitions des rebelles qui aurait provoqué le dégagement des neurotoxiques qui y étaient stockés.

Depuis l’avènement du roman policier et plus encore de ses transpositions télévisées en Occident, chacun devrait savoir que les pires crimes sont souvent savamment camouflés et que les premiers responsables apparents ne sont pas toujours les vrais coupables. Or depuis le droit romain, les juristes prennent au sérieux la devise Is fecit cui prodest (le criminel est celui à qui profite le crime).  Mais en l’occurrence, foin de pareilles pertes de temps puisque le bombardement avait été opéré par des avions syriens et que seul le gouvernement de Damas en avait !

Tentons pourtant d’appliquer à ce cas d’espèce la vieille devise des jurisconsultes romains. Depuis la reconquête d’Alep à la fin de 2016, la situation militaire en Syrie avait tourné incontestablement à l’avantage du Gouvernement de Damas appuyé par la Russie, l’Iran et le Hezbollah libanais, au point que le Secrétaire d’Etat étatsunien Rex Tillerson déclara le 30 mars : “le sort d’Assad sera décidé par le peuple syrien”. Dans ces circonstances, le recours à l’une des armes de destruction massive ne pouvait que gravement desservir Bachar el-Assad.

Disons-le autrement : de l’emploi de l’arme chimique Assad n’aurait jamais pu espérer qu’un très médiocre avantage militaire local, mais en le lui faisant endosser ses adversaires pouvaient attendre un avantage politique international décisif. Dans cette dernière hypothèse, Bachar el-Assad ne serait pas le bourreau, mais la victime désignée à la vindicte mondiale.

Dès lors, si l’on cherche la vérité, comment écarter la thèse russe du bombardement d’un entrepôt rebelle comportant des gaz de combat ? D’ailleurs, compte tenu du comportement des services dits de renseignement des Etats-Unis, de Grande-Bretagne, de France et autres Etats aux côtés des djihadistes et autres rebelles armés, et eu égard aux entreprises télécommandées de l’étranger tels les prétendus Casques blancs si vantés en Occident, comment exclure que ces gaz des combat aient été délibérément mis à la disposition des rebelles, même tout récemment, par un service voyou ou un Etat voyou pour déclencher une condamnation médiatique internationale de Bachar el-Assad et son éviction ?

Si on avait voulu provoquer l’hallali auquel nous assistons contre Bachar el-Assad et son “régime” pour reprendre la terminologie infâmante chère aux médias francophones, on ne pouvait mieux faire qu’en mettant en scène son évidente responsabilité d’un des crimes de guerre les plus odieux.

 

 

La souveraineté, fantôme de l’élection présidentielle ?

par Bruno Guigue *
4 avril 2017

Le moins qu’on puisse dire, c’est que la campagne électorale relègue à l’arrière-boutique les questions essentielles. Quel rôle jouera la France dans le monde de demain ? Va-t-elle rendre le pouvoir au peuple, ou le laisser entre les mains de l’oligarchie ? Va-t-elle restaurer sa souveraineté, ou se résigner à sa disparition ? Que ces questions soient quasiment absentes du débat est révélateur. A leur place, des politiciens drogués à la “com” et des médias serviles nous servent une soupe insipide où surnagent quelques grumeaux faits d’histoires de pognon, de mises en examen, de costumes à 3 000 euros, sans oublier les postures ridicules et les tirades alambiquées du candidat dont il faudrait être frappé d’une profonde cécité pour ne pas voir qu’il a été adoubé par la caste dominante.

La souveraineté est une question que la plupart des candidats, manifestement, mettent un soin particulier à éluder. En dépit de leurs différences, Emmanuel Macron, François Fillon et Benoît Hamon, pour ne citer qu’eux, s’accommodent fort bien de cette chape de plomb qui étouffe la délibération démocratique et tétanise l’action publique dans notre pays. Il n’y a qu’à les écouter ! Que ce soit au plan économique, diplomatique ou stratégique, ce vieux pays qu’est la France serait condamné à suivre les vents dominants. Il n’aurait qu’à descendre la pente de cette merveilleuse mondialisation qui rapproche les peuples et répand ses bienfaits, notre nation se laissant glisser dans l’indifférenciation à laquelle la convie le modèle européen, comme si cette libéralisation à marche forcée était une nécessité historique.
Pour la caste nourrie au lait maastrichtien, l’appartenance à l’Union européenne est à la fois providentielle et irréversible. M. Hamon est sans doute plus fédéraliste que M. Fillon, et M. Macron davantage encore, mais cette différence est négligeable. Dans une belle unanimité, les trois larrons de l’eurobéatitude chantent les louanges de la supranationalité et communient dans le dogme de la libre concurrence. L’euro est responsable du déclin industriel français, mais peu importe. Ils s’obstinent à y voir un atout dans la compétition économique mondiale. Jamais à court d’une idée saugrenue, M. Hamon croit tellement à ses vertus qu’il veut doter l’Europe d’un nouveau machin qu’il a baptisé “parlement de la zone euro”. Comme la supranationalité est un fiasco, on vous la ressert au carré en guise de remède ! Une chose est sûre : pièce maîtresse de la mondialisation capitaliste, “l’union économique et monétaire” instituée par le funeste traité de Maastricht continuera de sévir si l’un de ces trois candidats l’emporte le 7 mai.
Rien d’étonnant, donc, si pour nos pieds nickelés l’appartenance de la France à l’OTAN est aussi un article de foi qu’ils ne songent même pas à interroger. Le dogme atlantiste est si profondément enraciné, du PS aux « Républicains », que la pérennité de cette alliance militaire va de soi, comme s’il était vital pour la France de servir les ambitions de Washington. Les velléités d’indépendance de M. Fillon, sur ce plan, furent de courte durée. D’abord favorable au dialogue avec Moscou, il a mis de l’eau dans son vin au moment où l’administration Trump a viré de bord dans la foulée de la démission de Michael Flynn, conseiller à la sécurité nationale contraint de quitter ses fonctions en raison de ses accointances moscovites. On croyait que pour M. Fillon, il fallait dialoguer avec la Russie pour rééquilibrer notre diplomatie, mais il vient de déclarer que la Russie est un “pays dangereux”. Même revirement sur la Syrie. Après avoir condamné le soutien apporté par la France aux islamistes armés, il dénonce en Bachar Al-Assad un menteur invétéré et un dictateur abominable. Comprenne qui pourra. Plus atlantiste que l’alliance atlantique elle-même, M. Macron, lui, n’a pas cette subtilité. Adorateur d’une Amérique imaginaire, il s’est payé le luxe de faire la leçon au nouveau président américain, lui reprochant de brader les valeurs libérales (entendez, le libre-échangisme cher à l’oligarchie) qui constitueraient le patrimoine commun de la France et des Etats-Unis depuis La Fayette.
Ce sera donc du côté des autres candidats, et non de cette troïka, que l’on pourra entendre un discours sur la souveraineté qui ne se résume pas à son abandon en rase campagne. C’est notamment le cas avec Marine Le Pen, dont la présence au second tour est prophétisée par des instituts de sondage dont nous ne doutons pas qu’ils sauront capter avec finesse le moindre frémissement de l’opinion avec leur efficacité coutumière. Si jamais elle est élue, Mme Le Pen entend renégocier les traités européens. En cas d’échec de ces négociations (ce qui est plus que probable), la nouvelle présidente organisera dans les six mois un référendum sur la sortie de l’UE. De même, en politique étrangère, la candidate du FN a toujours dénoncé l’alignement de Paris sur l’agenda américain, que ce soit en Syrie ou en Ukraine, et elle plaide avec ferveur, à juste titre, pour une reprise du dialogue avec Moscou.
La classe politique euro-boboïsée ayant laissé au FN le monopole du discours sur la souveraineté, il n’est pas surprenant que ce parti ait occupé l’espace qu’on lui abandonnait si généreusement. Mais de quelle souveraineté s’agit-il ? Contrairement à ce que croient certains, Marine Le Pen ne veut pas rompre avec l’alliance atlantique. A la différence de MM. Mélenchon et Asselineau, elle prévoit le retrait de la France du commandement intégré, et non la sortie pure et simple de l’OTAN. A ses yeux, la France fait partie d’un monde occidental dont il faut préserver à tout prix l’identité menacée. Peut-être l’élection de Donald Trump a-t-elle convaincu Mme Le Pen, en outre, que la France devait rester l’alliée des Etats-Unis. Renouant avec la tradition atlantiste de l’extrême-droite européenne, le FN demeure prisonnier de son occidentalisme.
Son attitude pro-israélienne en fournit aussi l’illustration. Lorsque la résistance palestinienne réplique à l’envahisseur sioniste, le FN ne se prive jamais de dénoncer le “terrorisme”. Dans une interview accordée à “Haaretz” en avril 2002, Jean-Marie Le Pen avait exprimé son admiration pour Ariel Sharon, louant son efficacité dans la lutte contre les organisations palestiniennes. Répondant en expert israélien à cet expert français des guerres coloniales, Ariel Sharon avait déclaré à son tour que si on lui avait confié, à lui, la direction de l’armée française, il aurait “gagné la guerre d’Algérie”. Bref, si le FN était sincèrement attaché à l’auto-détermination des nations, il soutiendrait le peuple palestinien. Manifestement, ce n’est pas le cas.
De même, son islamophobie (qui n’a rien à voir avec la lutte, parfaitement légitime, contre l’islamisme radical) vise à désigner un bouc-émissaire. Mais elle sert aussi la thèse du “choc des civilisations”. Elle érige la différence culturelle en frontière infranchissable, comme si la souveraineté était celle d’un peuple français dont le FN détiendrait le code génétique. C’est la limite du discours identitaire, qui suppose la définition a priori d’une identité nationale dont on a envie de demander : qui a déposé le brevet ? C’est pourquoi le nationalisme identitaire divise au lieu de rassembler. La souveraineté n’appartient à personne, elle est construite et non reçue. “Est Français celui qui le veut”, disait de Gaulle. Le malheur de l’extrême-droite, c’est qu’elle a une longue histoire et que tout le monde n’est pas amnésique. Ce parti fut le seul à défendre obstinément le régime d’apartheid sud-africain, ne l’oublions pas. Il a peut-être changé, mais son héritage colonialiste lui colle aux semelles.
Loin de ces confusions délétères, le programme de la “France insoumise” se réclame, lui, d’un “indépendantisme français” qui renoue avec les meilleures traditions de la gauche populaire, celle de 93, de la Commune et de la Résistance. “L’Europe, on la change ou on la quitte”, a déclaré M. Mélenchon. Il veut renégocier les traités européens (plan A). En cas d’échec, la France “désobéira aux traités” et refondera l’Europe avec les pays qui partagent ses priorités (plan B). Ce scénario alternatif présente un avantage et un inconvénient. L’avantage, c’est qu’il signifie clairement le refus de l’Europe des banquiers. L’inconvénient, c’est qu’il élude la question de la sortie de l’UE. Ce n’est pas pour rien que les dogmes libéraux sont inscrits dans le marbre des traités européens. Ils sont la raison d’être de l’Union, et pour les jeter aux orties, il faudra sortir de l’UE. On ne peut restaurer la souveraineté qu’en rompant avec une institution dont la fonction est de soustraire l’économie à la délibération démocratique. Si M. Mélenchon est élu, de toutes façons, la “force des choses”, comme disait Saint-Just, imposera cette rupture malgré la frilosité de ses amis.
Pour restaurer la souveraineté nationale, le candidat propose aussi aux Français de dire adieu à l’OTAN, cette machine de guerre mise au service d’une Amérique d’autant plus agressive que plane sur sa tête l’ombre menaçante de son déclin. Pour la “France insoumise”, le choix est clair. Quitter l’OTAN, ce n’est pas seulement quitter le commandement intégré, mais l’alliance atlantique elle-même. Consommer cette rupture, c’est mettre fin à l’alignement de la France, se donner les moyens d’une diplomatie planétaire, faire entendre une voix indépendante sur la scène mondiale. Le dialogue avec la Russie, la refonte de nos relations avec l’Afrique, la reconnaissance de la Palestine, la révision de notre politique en Syrie, enfin, seront à l’ordre du jour. Aucune force politique n’est exempte d’insuffisances, mais l’ambition dont témoigne “l’indépendantisme français” est de bon augure.
La question de la souveraineté n’est pas une question accessoire. C’est la question essentielle. Lorsqu’une nation n’est pas souveraine, le peuple qui l’incarne ne l’est pas, et un peuple qui n’est pas souverain est à la merci des puissants. Restaurer cette souveraineté et rendre la parole au peuple, c’est la même chose. Il reste vingt jours, désormais, pour remettre cette question au centre des débats, vingt jours pour faire de la souveraineté autre chose qu’un fantôme, vingt jours pour mettre en lumière la différence entre ceux qui s’accommodent de la dépossession du peuple français, ceux qui se croient patriotes parce qu’ils désignent des bouc-émissaires, et ceux qui veulent faire de la souveraineté restaurée la cinglante défaite de l’oligarchie.
(Ce texte est la version modifiée d’une chronique parue dans le numéro d’avril 2017 d’”Afrique-Asie”)

* Bruno Guigue, ancien élève de l’École Normale Supérieure et de l’ENA, Haut fonctionnaire d’Etat français, essayiste et politologue, professeur de philosophie dans l’enseignement secondaire, chargé de cours en relations internationales à l’Université de La Réunion. Il est l’auteur de cinq ouvrages, dont Aux origines du conflit israélo-arabe, L’invisible remords de l’Occident, L’Harmattan, 2002, et de centaines d’articles.