Les 10 premières erreurs de Joe Biden en politique étrangère

par Medea BenjaminNicolas J.S. Davies

Source : https://www.les-crises.fr/les-10-premieres-erreurs-de-joe-biden-en-politique-etrangere/

Source originaire :

https://www.commondreams.org/views/2021/03/12/10-problems-bidens-foreign-policy-and-one-solution

 Traduit par les lecteurs du site Les Crises

Biden marche dans les pas d’Obama et de Trump, qui avaient tous deux promis des approches nouvelles en matière de politique étrangère, mais ont pour l’essentiel livré davantage de guerres sans fin.

La présidence Biden n’en est qu’à ses débuts, mais il n’est pas trop tôt pour pointer du doigt les domaines de la politique étrangère dans lesquels nous, progressistes, avons été déçus, voire exaspérés.

On trouve une ou deux évolutions positives, comme le renouvellement du traité New START d’Obama avec la Russie et l’initiative du secrétaire d’État Blinken pour un processus de paix mené par l’ONU en Afghanistan, où les États-Unis optent enfin pour la paix en dernier recours, après 20 ans perdus dans le cimetière des empires.

Dans l’ensemble, cependant, la politique étrangère de Biden semble déjà engluée dans le bourbier militariste des vingt dernières années, bien loin de sa promesse électorale de revitaliser la diplomatie comme principal outil de la politique étrangère américaine.

À cet égard, Biden suit les traces d’Obama et de Trump, qui ont tous deux promis de nouvelles approches en matière de politique étrangère, mais qui, pour l’essentiel, ont livré davantage de guerres sans fin.

À la fin de son second mandat, Obama avait obtenu deux résultats diplomatiques significatifs avec la signature de l’accord sur le programme nucléaire iranien et la normalisation des relations avec Cuba. Les Américains progressistes, qui ont voté pour Biden, avaient donc quelques raisons d’espérer que son expérience en tant que vice-président d’Obama l’amènerait à rétablir et à développer rapidement les acquis d’Obama avec l’Iran et Cuba comme base de la diplomatie plus ambitieuse qu’il avait promise.

Au lieu de cela, l’administration Biden semble fermement retranchée derrière les remparts hostiles que Trump a construits entre l’Amérique et nos voisins, allant de sa nouvelle Guerre froide contre la Chine et la Russie jusqu’aux sanctions brutales contre Cuba, l’Iran, le Venezuela, la Syrie et des dizaines de pays dans le monde, et il n’y a toujours pas de message quant à des réductions d’un budget militaire qui a augmenté de 15% depuis l’exercice fiscal 2015 (ajusté à l’inflation).

Malgré les condamnations sans fin de Trump par les démocrates, la politique étrangère de Biden ne montre jusqu’à présent aucun changement notable par rapport aux politiques des quatre dernières années. Voici dix de ses points faibles :

1. Se révéler incapable de rejoindre rapidement l’accord sur le nucléaire iranien. L’échec de l’administration Biden à rejoindre immédiatement le PAGC, comme Bernie Sanders avait promis de le faire dès son premier jour en tant que président, a transformé une victoire facile qui aurait satisfait à l’engagement de Biden en faveur de la diplomatie en une crise diplomatique totalement évitable.

Le retrait de Trump du PAGC et sa décision d’imposer des sanctions brutales de « pression maximale » à l’Iran ont été largement condamnés par les démocrates et les alliés des États-Unis. Mais aujourd’hui, Biden impose de nouvelles exigences à l’Iran pour apaiser les faucons qui se sont toujours opposés à l’accord, risquant ainsi de ne pas réussir à rétablir le PAGC et de voir la politique de Trump devenir sa propre politique. L’administration Biden devrait réintégrer l’accord immédiatement, sans conditions préalables.

2. Poursuivre la guerre des bombardements américains – même si désormais en secret. En se mettant également dans les pas de Trump, Biden a aggravé les tensions avec l’Iran et l’Irak en attaquant et en tuant les forces irakiennes soutenues par l’Iran qui jouent un rôle essentiel dans la guerre contre l’Etat Islamique en Irak et en Syrie. La frappe aérienne américaine du 25 février de Biden n’a, comme on pouvait s’y attendre, pas réussi à mettre fin aux tirs de roquette contre les bases américaines extrêmement impopulaires en Irak, alors qu’une résolution visant à les fermer a été adoptée il y a plus d’un an par l’Assemblée nationale irakienne.

L’attaque américaine en Syrie a été condamnée comme illégale par de propres membres du parti de Biden, ce qui a relancé les efforts visant à abroger les autorisations de 2001 et 2002 pour l’utilisation de la force militaire que les présidents utilisent à mauvais escient depuis 20 ans. D’autres frappes aériennes menées par l’administration Biden en Afghanistan, en Irak et en Syrie sont entourées de secret, car celle-ci n’a pas repris la publication des synthèses mensuelles sur les opérations aériennes que toutes les autres administrations ont publiées depuis 2004, mais que Trump a abandonnées il y a un an.

3. Refuser de tenir MBS pour responsable du meurtre du journaliste saoudien Jamal Khashoggi. Les militants des Droits humains ont été reconnaissants envers le président Biden pour avoir publié le rapport des services de renseignement sur le meurtre macabre du chroniqueur du Washington Post, Jamal Khashoggi, rapport qui a confirmé ce que nous savions déjà : le prince héritier saoudien Mohammad Bin Salman (MBS) a approuvé le meurtre. Pourtant, lorsqu’il s’est agi de tenir MBS pour responsable, Biden s’est dégonflé.

À tout le moins, l’administration aurait dû imposer à l’encontre de MBS les mêmes sanctions, y compris le gel des avoirs et l’interdiction de voyager, que celles imposées par les États-Unis aux personnalités de rang inférieur impliquées dans le meurtre. Au lieu de cela, tout comme Trump, Biden apparait asservi à la dictature saoudienne et à son diabolique prince héritier.

4. S’accrocher à la politique absurde de Trump consistant à reconnaître Juan Guaidó comme président du Venezuela. L’administration Biden a raté l’occasion d’établir une nouvelle approche à l’égard du Vénézuéla lorsqu’elle a décidé de continuer de reconnaître Juan Guaidó comme « président par intérim », d’exclure tout dialogue avec le gouvernement Maduro et de sembler vouloir bloquer l’opposition modérée qui participe aux élections.

L’administration a également déclaré qu’elle n’était « pas pressée » de lever les sanctions de Trump malgré une étude récente du Government Accountability Office détaillant leur impact négatif sur l’économie, et un rapport préliminaire cinglant d’un rapporteur spécial de l’ONU, qui a noté leur « effet dévastateur sur la population entière du Vénézuéla. » L’absence de dialogue avec tous les acteurs politiques du Vénézuéla risque de conforter une politique de changement de régime et de guerre économique pour les années à venir, à l’instar de la politique américaine défaillante envers Cuba qui dure depuis 60 ans.

5. Suivre Trump plutôt qu’Obama au sujet de Cuba. L’administration Trump a mis un terme à tous les progrès obtenus par le président Obama en faveur de relations normales, en sanctionnant les industries du tourisme et de l’énergie de Cuba, en bloquant les envois d’aide liée au coronavirus, en restreignant les envois de fonds aux membres des familles, en plaçant Cuba sur une liste des « États soutenant le terrorisme » et en sabotant les missions médicales internationales de Cuba, qui étaient une source importante de revenus pour son système de santé.

Nous nous attendions à ce que Biden commence immédiatement à démanteler les politiques de confrontation de Trump, mais la complaisance envers les exilés cubains en Floride à des fins électorales intérieures prend de toute évidence, pour Biden comme pour Trump, le pas sur une politique humaine et rationnelle vis à vis de Cuba.

Biden devrait plutôt commencer à travailler avec le gouvernement cubain pour permettre le retour des diplomates dans leurs ambassades respectives, lever toutes les restrictions sur les envois de fonds, faciliter les voyages et travailler avec le système de santé cubain dans la lutte contre la COVID-19, entre autres mesures.

6. Relancer la Guerre froide avec la Chine. Biden semble, comme Trump, s’engager avec la Chine dans une Guerre froide vouée à l’échec et la course aux armements, en tenant un discours musclé et en augmentant les tensions qui ont conduit à des crimes de haine racistes contre les personnes originaires d’Asie de l’Est aux États-Unis. Mais ce sont les États-Unis qui encerclent et menacent militairement la Chine, et non l’inverse. Comme l’ancien président Jimmy Carter l’a patiemment expliqué à Trump, alors que les États-Unis sont en guerre depuis 20 ans, la Chine a plutôt investi dans les infrastructures du XXIe siècle et dans sa propre population, sortant 800 millions d’entre eux de la pauvreté.

Le plus grand danger de ce moment de l’histoire, à moins d’une guerre nucléaire totale, est que cette posture militaire agressive des États-Unis justifie non seulement des budgets militaires américains illimités, mais qu’elle forcera progressivement la Chine à convertir son succès économique en puissance militaire et à suivre les États-Unis sur la voie tragique de l’impérialisme militaire.

7. Ne pas lever des sanctions douloureuses et illégales pendant une pandémie. L’un des héritages de l’administration Trump est la pratique dévastatrice de sanctions américaines à l’encontre de pays du monde entier, notamment l’Iran, le Venezuela, Cuba, le Nicaragua, la Corée du Nord et la Syrie. Les rapporteurs spéciaux de l’ONU les ont condamnées, les qualifiant de crimes contre l’humanité et les ont comparées à des sièges médiévaux. La plupart de ces sanctions ayant été imposées par décret, le président Biden pourrait facilement les lever. Avant même de parvenir au pouvoir, son équipe en avait annoncé un examen approfondi, mais, trois mois plus tard, elle n’a toujours pas bougé.

Les sanctions unilatérales qui affectent des populations entières sont une forme illégale de coercition, au même titre que les interventions militaires, les coups d’État et les opérations secrètes, qui n’ont pas leur place dans une politique étrangère légitime fondée sur la diplomatie, l’État de droit et la résolution non violente des conflits. Elles sont particulièrement cruelles et criminelles en temps de pandémie et l’administration Biden devrait prendre des mesures immédiates en levant les sanctions sectorielles générales afin de garantir que chaque pays puisse répondre de manière adéquate à la pandémie.

8. Ne pas en faire assez pour soutenir la paix et l’aide humanitaire au Yémen. Biden a semblé remplir partiellement sa promesse de mettre fin au soutien américain à la guerre au Yémen lorsqu’il a annoncé que les États-Unis cesseraient de vendre des armes « offensives » aux Saoudiens. Mais il n’a pas encore expliqué ce que cela signifie. Quelles ventes d’armes a-t-il annulées ?

Nous pensons qu’il devrait arrêter TOUTES les ventes d’armes à l’Arabie saoudite et aux Émirats arabes unis, en appliquant la loi Leahy qui interdit toute assistance militaire à des forces qui commettent des violations flagrantes des Droits humains, et la loi sur le contrôle des exportations d’armes (Arms Export Control Act), selon laquelle les armes américaines importées ne peuvent être utilisées que pour la légitime défense. Il ne devrait y avoir aucune exception à ces lois américaines pour l’Arabie saoudite, les EAU, Israël, l’Égypte ou d’autres alliés des États-Unis dans le monde.

Les États-Unis devraient également accepter leur part de responsabilité dans ce que beaucoup ont appelé la plus grande crise humanitaire du monde aujourd’hui, et fournir au Yémen les fonds nécessaires pour nourrir son peuple, restaurer son système de santé et reconstruire son pays dévasté. Une récente conférence des donateurs n’a permis de recueillir que 1,7 milliards de dollars de promesses, soit moins de la moitié des 3,85 milliards de dollars nécessaires.

Biden devrait rétablir et étendre le financement de l’USAID [L’Agence des États-Unis pour le développement international est l’agence du gouvernement des États-Unis chargée du développement économique et de l’assistance humanitaire dans le monde. L’agence travaille sous la supervision du Président, du Département d’État et du Conseil de sécurité nationale, NdT] et le soutien financier des États-Unis aux opérations de secours de l’ONU, de l’OMS et du Programme alimentaire mondial au Yémen. Il devrait également faire pression sur les Saoudiens afin qu’ils ré-ouvrent les lignes aériennes et les ports maritimes et renforcer le poids diplomatique des États-Unis pour soutenir les efforts de l’envoyé spécial de l’ONU, Martin Griffiths, pour négocier un cessez-le-feu.

9. Ne pas soutenir la diplomatie du président Moon Jae-in avec la Corée du Nord. L’échec de Trump à assurer un allègement des sanctions et des garanties de sécurité explicites à la Corée du Nord a condamné sa diplomatie et est devenu un obstacle au processus diplomatique en cours entre les présidents des deux Corées Kim Jong-un et Moon Jae-in, qui est lui-même un enfant de réfugiés nord-coréens. Jusqu’à présent, Biden poursuit cette politique de sanctions et de menaces draconiennes.

L’administration Biden devrait relancer le processus diplomatique avec des mesures pouvant restaurer la confiance telles que l’ouverture de bureaux de liaison, l’assouplissement des sanctions, la simplification pour réunir les familles coréo-américaines et nord-coréennes, l’autorisation pour les organisations humanitaires américaines de reprendre leur travail lorsque les conditions de la COVID le permettront, et l’arrêt des exercices militaires entre les États-Unis et la Corée du Sud ainsi que des vols de B-2 porteurs de la bombe nucléaire.

Les négociations doivent amener à des engagements concrets de non-agression du côté des États-Unis et à un engagement à négocier un accord de paix pour mettre officiellement fin à la guerre de Corée. Cela ouvrirait la voie à une péninsule coréenne dénucléarisée et à la réconciliation que tant de Coréens souhaitent – et méritent.

10. Ne prendre aucune initiative pour réduire les dépenses militaires américaines. À la fin de la Guerre froide, d’anciens hauts responsables du Pentagone ont déclaré à la Commission du budget du Sénat que les dépenses militaires américaines pouvaient, sans aucun risque, être diminuées de moitié au cours des dix années suivantes. Cet objectif n’a jamais été atteint et, au lieu des « dividendes de la paix » de l’après-Guerre froide, le complexe militaro-industriel a exploité les crimes du 11 Septembre 2001 pour justifier une extraordinaire course unilatérale aux armements. Entre 2003 et 2011, les États-Unis ont engagé 45 % des dépenses militaires mondiales, dépassant de loin leur propre pic de dépenses militaires du temps de la Guerre froide.

Aujourd’hui, le complexe militaro-industriel compte sur Biden pour relancer une nouvelle Guerre froide avec la Russie et la Chine, seul prétexte plausible pour justifier de nouveaux budgets militaires record qui préparent le terrain pour une troisième guerre mondiale.

Biden doit mettre un terme aux conflits des États-Unis avec la Chine et la Russie, et s’atteler à la tâche essentielle de transférer l’argent du Pentagone vers les besoins nationaux urgents. Il devrait commencer au moins par la réduction du budget de 10 % que 93 représentants et 23 sénateurs ont déjà votée. À plus long terme, Biden devrait travailler à des réductions plus importantes des dépenses du Pentagone, comme dans le projet de loi de la députée Barbara Lee visant à réduire de 350 milliards de dollars par an le budget militaire américain, afin de libérer des ressources dont nous avons cruellement besoin pour investir dans les soins de santé, l’éducation, les énergies propres et des infrastructures modernes.

Une approche progressiste pour aller de l’avant

Ces politiques, communes aux administrations démocrates et républicaines, non seulement infligent douleur et souffrance à des millions de nos voisins dans d’autres pays, mais provoquent aussi délibérément une instabilité qui peut à tout moment dégénérer en guerre, plonger dans le chaos un État qui était fonctionnel ou engendrer une crise secondaire dont les conséquences humaines seront encore pires que la crise initiale.

Toutes ces politiques entraînent des efforts délibérés pour imposer unilatéralement la volonté politique des dirigeants américains à d’autres personnes et pays, par des méthodes qui ne font que causer plus de dommages et de souffrances aux personnes qu’ils proclament – ou prétendent – vouloir aider.

Biden devrait se débarrasser des pires politiques d’Obama et de Trump, et tout au contraire choisir les meilleures d’entre elles. Trump, reconnaissant la nature impopulaire des interventions militaires américaines, a entamé le processus de rapatriement des troupes américaines d’Afghanistan et d’Irak, ce à quoi Biden devrait donner suite.

Les succès diplomatiques d’Obama concernant Cuba, l’Iran et la Russie ont démontré que négocier avec les ennemis des États-Unis pour faire la paix, améliorer les relations et rendre le monde plus sûr, est une alternative parfaitement viable plutôt que d’essayer de les forcer à obéir à la volonté des États-Unis en bombardant, affamant et assiégeant leurs populations. C’est en fait le principe fondamental de la Charte des Nations Unies, et ce devrait être le principe fondamental de la politique étrangère de Biden.

Medea Benjamin, cofondatrice de Global Exchange et de CODEPINK : Women for Peace, est l’auteure du livre « Inside Iran: The Real History and Politics of the Islamic Republic of Iran » ( L’Iran de l’intérieur : véritable histoire et politique de la République islamique d’Iran). Ses précédents ouvrages comptent : « Kingdom of the Unjust: Behind the U.S.-Saudi Connection » (Le Royaume de l’injustice : derrière la connexion USA-Arabie saoudite) (2016) ; « Drone Warfare: Killing by Remote Control » (La guerre par drones : tuer à distance) (2013) ; « Don’t Be Afraid Gringo: A Honduran Woman Speaks from the Heart »(N’aie pas peur gringo : une femme hondurienne parle avec son coeur) (1989), et (avec Jodie Evans) « Stop the Next War Now (Inner Ocean Action Guide) » ( Arrêtons la prochaine guerre dès maintenant ) (2005). On peut la suivre sur Twitter : @medeabenjamin

Nicolas J. S. Davies est l’auteur de « Blood On Our Hands: the American Invasion and Destruction of Iraq » (Du sang sur nos mains : l’invasion américaine et la destruction de l’Irak) (2010). Il a également écrit les chapitres concernant « Obama at War » (Obama en guerre) dans « Grading the 44th President: a Report Card on Barack Obama’s First Term as a Progressive Leader » ( Evaluation du 44e président : un bilan du premier mandat de Barack Obama en tant que leader progressiste ) (2012).

Les leçons de la Syrie

La vérité sur la crise syrienne – Richard H. Black

Extrait de la troisième table ronde de la visio-conférence de l’Institut Schiller à Washington des 20-21 mars 2021

Source : https://www.mondialisation.ca/les-lecons-de-la-syrie-la-verite-sur-la-crise-syrienne-richard-h-black/5655012

Par le colonel Richard H. Black (cr), ancien sénateur de l’État de Virginie
Ancien chef de la Division du droit pénal de l’armée au Pentagone

***

J’aime mon pays. Je suis un colonel à la retraite qui a servi en uniforme pendant 32 ans. J’ai effectué 269 missions de combat au Vietnam en tant que pilote d’hélicoptère chez les Marines. J’ai atterri en catastrophe après la destruction de mes commandes de vol par des tirs de mitrailleuses. J’ai effectué 70 patrouilles de combat en tant que contrôleur aérien au sol pour la 1ère division des Marines. J’ai été blessé et mes opérateurs radio sont morts au combat à mes côtés.

Cependant, je suis consterné par l’indécence de l’agression américaine envers la Syrie.

Le 17 mars, le secrétaire d’État (américain) Tony Blinken a réprimandé nos invités chinois à Anchorage, en Alaska, en déclarant qu’ils n’avaient pas respecté « l’ordre [international] fondé sur des règles », sans lequel le monde serait « beaucoup plus violent ».

Mais quel est donc cet « ordre fondé sur des règles » que nous vantons sans cesse ? Il semble que ces règles soient celles que les États-Unis décident de suivre à tel ou tel moment.

De quel droit saisissons-nous les navires d’autres nations en haute mer ? Selon les règles, c’est un acte de guerre. Mais nous ne sommes pas en guerre, alors les règles disent que ce sont des actes de piraterie.

Quelles règles nous permettent d’imposer des blocus navals à la Syrie, à l’Iran, au Venezuela ? Ne s’agit-il pas d’actes de guerre ?

Quel « ordre fondé sur des règles » nous permet de dire à l’Allemagne que nous la punirons si elle construit un gazoduc pour s’approvisionner en Russie ? Quelles « règles » nous permettent de dicter le commerce de toute nation souveraine ?

La marche de conquête américaine s’étend sur toute la planète. Nous avons envahi des pays souverains comme la Serbie, l’Irak, la Libye, le Yémen et la Syrie, les laissant tous dans des ruines fumantes.

L’« ordre fondé sur des règles » n’interdit-il pas les guerres d’agression ? N’avons-nous pas poursuivi les nazis à Nuremberg pour de tels actes ? Quelles « règles » font des guerres d’agression des crimes pour les nazis, mais pas pour nous ?

On nous dit que nous menons une « guerre contre le terrorisme », mais ce n’est pas le cas. Nous sommes alliés à des terroristes, comme Al-Qaïda, dans une quête sans remords pour détruire les civilisations arabes dans tout le Moyen-Orient.

Peu d’Américains peuvent seulement donner un nom à nos guerres : Serbie, Irak, Libye, Syrie, Yémen, Somalie, Ukraine. Aucun de ces pays ne nous a attaqués, c’est nous qui les avons tous attaqués.

Prenons simplement le cas de la Syrie. Rappelez-vous ce qu’était la Syrie autrefois. Elle avait une économie bien équilibrée ; elle produisait la plupart de ses biens industriels, son carburant et ses produits agricoles. Il y avait peu de pauvreté et le commerce était florissant. Elle était financièrement fiable.

Elle était en paix avec Israël depuis 40 ans. La Constitution rédigée sous le président Assad garantit aux femmes l’égalité des droits. Elle garantit la liberté de religion en trois passages différents de son texte. La Syrie est un modèle pour d’autres États arabes, notamment pour l’Arabie saoudite, qui n’a pas de Constitution du tout.

Nous qualifions le président syrien de dictateur, mais en 2014, il a été élu à une écrasante majorité lors d’une élection juste et libre. L’Amérique prétend que les élections n’ont jamais eu lieu, mais de nombreux Syriens ont été tués par des rebelles soutenus par les États-Unis alors qu’ils tentaient de voter.

Après dix ans de guerre, aucun chef rebelle ne s’est imposé comme une figure populaire auprès du peuple syrien. L’Occident aime les terroristes que le peuple syrien méprise. On nous apprend à détester le président Assad parce qu’il a réprimé les émeutiers en 2011 et parce qu’il a « gazé son peuple ». Mais ce n’est pas vrai, car nous avions déjà pris la décision d’attaquer la Syrie dix ans auparavant.

En 2001, le secrétaire à la Défense Donald Rumsfeld a ordonné au Pentagone de rédiger des plans pour renverser les gouvernements de sept pays du Moyen-Orient, en commençant par l’Irak, puis la Syrie, le Liban, la Libye, la Somalie, le Soudan et pour finir, l’Iran [1] .

Aucun d’entre eux n’avait fait de mal aux États-Unis.

En 2006, l’ambassade des États-Unis à Damas a exposé des plans détaillés pour déstabiliser et renverser la Syrie.

C’était bien avant les manifestations en Syrie de 2011, dont nous avons toujours prétendu qu’elles étaient la raison de notre opposition au président Assad.

En mars 2011, les États-Unis, le Royaume-Uni et la France ont attaqué et renversé le gouvernement libyen, et ont exécuté brutalement le colonel Kadhafi [2].

Note 2 : []

Les États-Unis ont doté la Turquie d’un aérodrome pour transporter les armes libyennes capturées à l’aide d’avions qataris. Ces armes ont été livrées aux terroristes en Syrie.

En 2011, pendant le « printemps arabe », le très secret « Centre d’activités spéciales » de la CIA a envoyé des équipes paramilitaires en Syrie pour identifier, former, équiper et diriger des terroristes contre le gouvernement syrien.

Note 3 : https://en.wikipedia.org/wiki/Special_Activities_Center#Syria

En 2013, Barak Obama a officialisé notre soutien de longue date aux terroristes anti-syriens, en autorisant secrètement le programme « Timber Sycamore » de la CIA [3].

Dans le cadre de ce programme, la division des opérations spéciales de la CIA a entraîné, armé et payé des milliers de terroristes pour combattre la Syrie.

L’OTAN et les États-Unis ont entretenu une intense campagne de propagande contre la Syrie. Les attaques au gaz sarin qui ont tué des civils ont été imputées au président Assad. Mais pas un seul journaliste n’a demandé pourquoi Assad utilisait du gaz contre des enfants et pas contre des brigades blindées de terroristes qui fonçaient sur Damas.

Le secrétaire à la Défense James Mattis a admis, en 2018, que les États-Unis n’avaient aucune preuve qu’Assad avait utilisé du gaz sarin [4].

Deux députés turcs ont été accusés de trahison pour avoir révélé comment une cellule d’Al-Qaïda avait fait entrer dans le pays 2,2 kilos de gaz sarin pour l’utiliser contre la Syrie.

Pourquoi attaquons-nous la Syrie ? Les États-Unis cherchent à s’emparer des routes du pétrole et du gaz qui desservent l’Arabie saoudite et le Qatar. En plus de l’accès aux pipelines, l’Arabie saoudite veut imposer un islam wahhabite à des Syriens qui vivent dans l’harmonie religieuse.

De nombreux groupes terroristes ont juré de décapiter tous les chrétiens et les alaouites et de faire de leurs femmes et de leurs filles des esclaves sexuelles. Un djihadiste a conduit au combat son véhicule blindé de fabrication américaine, avec une esclave nue attachée à son pare-brise, sachant que les soldats syriens ne lui tireraient pas dessus pendant qu’il attaquait.

Les marchands d’armes américains profitent immensément de contrats lucratifs tels que les 600 missiles antichars BMP-71 que la CIA a envoyés en urgence à Al-Qaïda en 2014, juste à temps pour qu’ils attaquent à travers la frontière turque, franchissant les lignes syriennes pour décapiter les chrétiens arméniens dans l’ancienne ville de Kessab.

En 2015, les troupes américaines ont envahi illégalement le nord de la Syrie et se sont emparées illégalement du pétrole syrien. Nous avons autorisé une compagnie pétrolière américaine à construire une raffinerie et à forer pour trouver davantage de pétrole sur des terres syriennes souveraines.

Avant la guerre, la Syrie n’a jamais eu besoin d’importer du carburant, car elle était autosuffisante en pétrole et en gaz naturel. Mais maintenant, l’héritage de la nation a été volé, laissant les Syriens mourir de froid en hiver, alors que nous volons leur carburant.

Cette région est aussi le grenier à blé de la Syrie. Elle en produisait suffisamment pour nourrir la nation. Ce blé a également été volé, et les Kurdes l’expédient aux marchands turcs, tandis que les paysans syriens meurent de faim.

Pour resserrer l’étau sur la Syrie, le secrétaire d’État Mike Pompeo s’est vanté de couper la Syrie de ses sources de devises et de bloquer les pétroliers en provenance d’Iran. Nous avons ainsi causé un grand nombre de morts, de maladies et de souffrances aux pauvres Syriens.

On rappelle régulièrement aux citoyens Américains qu’en Syrie, « nous ne visons pas le peuple, seulement les dirigeants ». Balivernes !

Nous volons la nourriture, le carburant et les médicaments aux pauvres. Nous bloquons les fournitures pour la reconstruction, de sorte que les jeunes Syriens doivent se battre pour vivre, ou mourir de faim.

Notes

[1« Seven countries in five years »

[2French secret service killed Gaddafi on Sarkozy’s orders, says report

[3Timber Sycamore

[4US has no evidence of Syrian use of sarin gas, Mattis says

Dix ans après…

Ne me parlez plus de jasmin ! (*)

par Michel Raimbaud

29 janvier 2021

Source : Institut Tunisien des Relations Internationales (ITRI)

https://tunisitri.wordpress.com/2021/01/30/dix-ans-apres-ne-me-parlez-plus-de-jasmin-29-janv-2021-par-michel-raimbaud/

(publié par Candide le 30 janvier 2021 dans Chroniques)

  Ancien diplomate et essayiste, Michel Raimbaud a publié plusieurs ouvrages, notamment Tempête sur le Grand Moyen-Orient (2e édition 2017) et Les guerres de Syrie (2019). 

 
Une décennie après les événements du dit «printemps arabe» qui ont bouleversé plusieurs pays du Maghreb, du Moyen-Orient et du péninsule arabique, l’ancien diplomate français et essayiste Michel Raimbaud nous livre son opinion sur ses conséquences.


 Lorsqu’au cœur de l’hiver 2010-2011 apparaissent à Tunis puis au Caire les premières «révolutions arabes» qu’à la hâte on baptise «printemps», elles jouissent d’un préjugé favorable, fleurant la liberté et le renouveau. Expéditives, elles dégagent illico presto des «tyrans» indéracinables et font forte impression : leur victoire est inéluctable et l’épidémie semble vouée à gagner tous les pays arabes. 


Tous ? Pas tout à fait. Les Etats touchés − Tunisie, Egypte, Libye, Yémen, Syrie, et à partir de janvier 2011 l’Algérie et la Mauritanie − ont en commun d’être républicains, modernistes, sensibles au nationalisme arabe, à une laïcité tolérante, et une question viendra à l’esprit : «Pourquoi nous et pas eux ?». L’avenir le dira, le «eux» désignant les rois, roitelets ou émirs qui échappent miraculeusement au printemps et semblent promis à un éternel été bien climatisé : l’Arabie de Salman et Ben Salman, les Emirats de Zayed et Ben Zayed, le Qatar de la famille Al Thani, etc. Invitons Maroc et Jordanie et voilà toutes les monarchies, de l’Atlantique au Golfe, à l’abri pour prêcher la «révolution»…Dans la bouche d’un cheikh wahhabite ou d’un émir, le mot semble cocasse mais il suffit de lui donner son sens étymologique (mouvement astronomique qui ramène au point de départ) pour trouver qu’il sied bien à un mouvement conduit par les fondamentalistes avec l’appui de l’Occident afin de briser la rhétorique du mouvement national arabe : ce que les experts de «nos grandes démocraties» auto-claironnantes refuseront d’admettre.


 En revanche, dans les pays arabes et ailleurs, beaucoup auront compris très vite ce que ces printemps en hiver n’étaient pas, c’est-à-dire des révolutions «spontanées, pacifiques et populaires». Bien que fleurissent les promesses de lendemains qui chantent, il ne faudra pas longtemps pour déchanter : dans le vide créé par le dégagement des «tyrans», c’est le désordre qui va s’installer plutôt que la démocratie attendue. La sidération fera place à la désillusion, le «chaos créateur» des néoconservateurs et la barbarie des extrémistes faisant mauvais ménage avec la douce musique des promesses.


 Le hasard fait parfois bien les choses, l’actualité de décembre 2020 – janvier 2021 ayant inscrit à sa une un retour de flamme spectaculaire de la «révolution» tunisienne, première de la saga, lancée le 10 décembre 2010 lorsque le jeune Bouazizi s’immole par le feu, protestant contre la corruption et la violence policière. Après le désordre initial lié au «dégagement» de Ben Ali, la patrie de Bourguiba, foyer du nationalisme arabe, avait connu élections et phases de stabilisation, voire des percées de la démocratisation avec le parti Nahda de Ghannouchi ou malgré lui, avant de dégénérer en une guérilla civile entre Frères Musulmans et réformistes laïcs. Dix ans après, le chaos reprend le dessus. Les acquis seraient-ils enterrés ?


 En Egypte, le «printemps du papyrus» n’a pas tenu les promesses que faisaient miroiter ses prophètes. A part le «dégagement» du vieux Moubarak, son jugement et sa mort en prison, le succès (temporaire) des Frères Musulmans et la présidence rustique de Mohammad Morsi, il a débouché sur une démocratie problématique et un pouvoir autoritaire soumis à forte pression. Le général al-Sissi ne semble pas maître de ses choix. Dans un pays divisé, au prestige écorné, il est tiraillé entre les vestiges du nassérisme et la quête éperdue de financement auprès de l’Arabie et des riches émirats : l’Egypte a passé le cap des 100 millions d’habitants et croule sous les dettes, les problèmes, les menaces (Ethiopie, Soudan et eaux du Nil). Le slogan «pas de guerre au Moyen-Orient sans l’Egypte» est d’actualité, mais on ne craint plus les Pharaons du Caire…


 Au bout de dix ans de guerre contre des agresseurs aux multiples visages (pays atlantiques, Israël, les forces islamistes, Turquie, Qatar et Arabie en tête, les terroristes de Daesh à Al Qaida), la Syrie est dans une situation tragique, payant pour sa fermeté sur les principes, sa fidélité aux alliances, et la charge symbolique dont elle est porteuse : n’aura-t-elle pas eu la primeur d’un appel au Djihad ? L’Amérique et ses alliés refusent «l’impensable victoire de Bachar el-Assad» et leur «impensable défaite». En raison des sanctions, des mesures punitives de l’Occident, de l’occupation américaine ou des menées turques, des vols et pillages, la Syrie ne peut se reconstruire. La «stratégie du chaos» a fait son œuvre. Le temps est venu des guerres invisibles et sans fin que préconisait Obama. Pourtant, l’avenir du monde arabe tient quelque part, et en bonne part, à la solidité de son «cœur battant». N’en déplaise à ceux qui feignent de l’avoir enterrée, évitant même de prononcer son nom, la Syrie est indispensable jusqu’à cristalliser les obsessions : pas de paix sans elle au Moyen-Orient.


 Passé à travers la révolution du Cèdre en 2005, ayant essuyé le printemps automnal de 2019, les tragédies de 2020 et le chaos de 2021, le Liban aura eu sa révolution. Sanctionné, affamé, asphyxié, menacé par ses «amis», il partage bon gré mal gré le sort du pays frère qu’est la Syrie. Le tiers de sa population est composé de réfugiés syriens et palestiniens. Son sort serait-il en train de basculer, après cent ans de «solitude» dans le Grand Liban des Français ? 
En Palestine, c’est le «printemps» perpétuel. «Transaction du siècle», trahisons entre amis et Covid obligent, la question palestinienne semble désertée, sauf par la Syrie qui paie cher son attachement à la «cause sacrée». Martyrisés, enfermés à vie, humiliés et victimes d’un ethnocide, les Palestiniens sauront-ils choisir leurs alliés sans trahir ceux qui ne les ont pas trahis ? Entre l’anglais et le français, il faut se méfier des faux amis, mais ceux-ci parlent parfois turc ou arabe. Le roi du Maroc, Commandeur des Croyants et descendant du Prophète, Président du comité al-Qods, vient de normaliser avec Israël, remettant l’Ordre de Mohammad à Donald Trump. Il est le quatrième à rejoindre le camp des liquidateurs, après les ineffables Emirats Arabes Unis, le Bahrein rescapé d’un printemps hors normes et le ci-devant Soudan. Celui-ci a mis au frais Omar al-Béchir, mais il a également renié ses principes, y compris celui des « trois non à Israël ». Il fait ami-ami avec l’oncle Sam et meurt d’amour pour Israël, mais les deux n’ont pas d’amis, surtout pas parmi les Arabes. 


L’Irak n’a pas eu besoin de «printemps arabe» pour savoir ce que «démocratisation» à l’américaine et pax americana signifient. Le pays de Saddam, martyrisé depuis trente ans, et semi-partitionné en trois entités, peine à se dégager de l’étreinte des Etats-Unis dont ses dirigeants sont pourtant l’émanation. Il a servi de test aux néoconservateurs de Washington et Tel-Aviv en matière de «stratégie du chaos», et il le paie.


 Envahie illégalement par l’OTAN en mars 2011 au nom de la «Responsabilité de Protéger», la Libye a versé un lourd tribut aux ambitions occidentales. Kadhafi y a laissé la vie dans un épisode dont Hillary Clinton, la harpie du Potomac, s’était réjouie indécemment. En fait de démocratisation, la Jamahiriya, dont les indices de développement étaient exemplaires, avait hérité dès l’été 2011 d’un chaos qui suscitait l’admiration de M. Juppé. Derrière les ruines libyennes et les débris du Grand Fleuve, souvenirs des bombardements humanitaires de la coalition arabo-occidentale, gisaient les coffres délestés par l’Axe du Bien de centaines de milliards de dollars de la Jamahiriya, pas perdus pour tout le monde. Le rêve de Kadhafi − une Afrique monétaire indépendante de l’euro et du dollar − a été volé. Ceux qui aimaient trop la Libye peuvent se réjouir : il y en a désormais plusieurs, de deux à cinq selon les épisodes. 

On pourrait alourdir le bilan en parlant de la tenace Algérie, du Yémen martyrisé par la Saoudie et l’Occident), de l’Iran, etc.. : les «printemps» auront été la pire des catastrophes que pouvaient connaître les Arabes. Pourtant, même pris en tenaille entre l’empire américain et le bloc eurasien russo-chinois, la mutation du contexte géopolitique joue en leur faveur. 
S’ils n’ont rien à attendre des Etats-Unis qui, d’Obama à Biden via Trump, ne voient le monde arabe qu’à travers les yeux d’Israël et dans une vapeur de pétrole, ils seraient sages de miser sur le retour de la Russie comme référence politique et sur l’arrivée de la Chine par les Routes de la Soie. A charge pour eux de choisir entre les guerres sans fin que leur offre la «puissance indispensable» ou le chemin de la renaissance que l’alternative stratégique leur ouvrirait. Rien n’est joué. 


Michel Raimbaud

https://tunisitri.wordpress.com/2019/01/29/livre-michel-raimbaud-ces-annees-syriennes-ou-se-dessine-un-nouvel-ordre-mondial/

(*) Il nous paraît judicieux de faire suivre cet article de deux autres articles publiés par Michel Raimbaud voici quelques années qui explicitent sa pensée sur les relations internationales. IR)

Pompiers et incendiaires

Michel Raimbaud

26 mai, 2019

Tribune libre
Institut de Veille et d’Etudes des Relations Internationales et Stratégiques (IVERIS)

https://www.iveris.eu/list/tribunes_libres/429-pompiers-et-incendiaires-

C’était hier, en décembre 1991. En deux ans, le monde a changé de base. L’ordre bipolaire Est-Ouest vient de s’écrouler suite à la disparition de l’URSS. L’Occident sort vainqueur d’une compétition qui à vrai dire n’a pas duré plus de 45 ans, un temps plutôt court à l’échelle de l’Histoire. Enivrée par un triomphe inattendu qui est avant tout le sien, l’Amérique pavoise sans trop savoir que faire. En 1992, l’un de ses politologues, Francis Fukuyama, décrète que l’Histoire est finie faute de protagoniste à la mesure de la seule superpuissance survivante.

Et le chœur occidental abasourdi gobe avec délices cette ânerie : selon ce prophète trop pressé, le monde se serait figé sans autre choix que le ralliement au nouveau maître. Pour les refuzniks en puissance, il s’agit de se soumettre ou de se démettre : prenant la succession du « monde civilisé » de l’ère coloniale et du « monde libre » de la guerre froide, la « communauté internationale » is born, comme on dit dans le volapuk globish. Les Etats qui osent refuser la nouvelle règle du jeu américain sont relégués dans la géhenne des Etats hors-la-loi, faillis, voyous, parias, « préoccupants », comme on dira bientôt. Et les pays « libérés » du communisme doivent entreprendre une reconversion expresse sans concessions, sans fioritures… Se débarrasser des faucilles, des marteaux, de l’Internationale prolétarienne et, pour beaucoup de leurs élites, de tout un passé devenu encombrant.

On ne l’appelle pas encore ainsi, mais le « moment unipolaire américain » est en marche et n’aime pas ceux qui traînent les pieds. Pourtant, l’éternité que prévoit implicitement l’ouvrage de Fukuyama (La fin de l’Histoire et le dernier homme) finira trop vite pour paraître longue. Elle ne dépassera pas la vingtième année. C’est en 2011, après vingt ans de méfaits, que le moment unipolaire battra de l’aile. L’Histoire reprendra sa marche vers un ordre mondial plus équilibré : en mars 2011, Russie et Chine se font forcer la main et rejoignent une dernière fois la « communauté internationale » pour laisser implicitement le champ libre à l’intervention de l’OTAN en Libye, mais en octobre de la même année, un double véto de Moscou et Pékin met un terme à l’omnipotence de Washington et de ses supplétifs en interdisant toute intervention de regime change à Damas.

En 2019, l’ordre imposé par l’Amérique, injuste, tyrannique et chaotique, est agonisant. L’Occident, qui répugne à l’admettre, croît toujours dur comme fer à sa primauté naturelle, au nom d’une universalité clamée et revendiquée. Il préfère ne pas voir que sa prétention est remise en cause par l’immense cohorte des peuples. Plus question au troisième millénaire d’admettre ce droit de cuissage tenu comme allant de soi par les maîtres de la planète. Durant ces quelques années, la géographie politique et la carte du tendre ont beaucoup changé, dans le monde arabo-musulman certes, mais également partout ailleurs.

Deux « camps » polarisent ce monde nouveau qui accouche dans la douleur. Le premier mise sur la légalité et le droit international pour parvenir coûte que coûte à un monde multipolaire équilibré, capable de vivre en paix. Le second, successeur du « monde libre » de jadis, n’a rien trouvé de mieux que l’instauration du chaos (« constructeur » ou « innovateur ») pour assurer la pérennité d’une hégémonie contestée. De part et d’autre, les hommes au pouvoir affichent un style en harmonie avec ces options de fond.

Sans négliger la compétition de jour en jour plus serrée entre l’Amérique et la Chine, et l’inéluctable choc des ambitions entre Trump, promoteur spontané du « chaos créateur », et Xi-Jinping, l’adepte méthodique de la « détente constructive », le duo russo-étatsunien reste pour l’instant au cœur de l’affrontement. Chefs de file des deux camps – Eurasie, Occident – qui ont pris la relève des protagonistes de feu le conflit Est/Ouest, Poutine et Trump sont des acteurs majeurs de la vie internationale et doivent coexister, qu’ils le veuillent ou non…

Il n’est pas nécessaire d’être un observateur très pointu pour deviner que les deux hommes n’ont guère d’atomes crochus. Loin d’être une simple affaire de style, c’est une question d’univers mental et intellectuel. Le hasard, par nature souvent fantasque, aurait décidé de rendre le monde invivable qu’il n’aurait pas agi autrement en permettant qu’à ce moment précis et décisif de l’Histoire deux personnalités aussi dissemblables soient chargées d’incarner et de « gérer » les retrouvailles au Sommet, sous forme de la confrontation directe que nous savons, entre les Etats-Unis et la Russie.

Si Vladimir Poutine est un chef d’Etat à la fois populaire chez lui et respecté à l’étranger, c’est qu’il est l’artisan incontesté de la renaissance de la Russie. Ce prestige enviable ne doit rien à un quelconque populisme de mauvais aloi ou à une posture démagogique, il est lié à l’ensemble de son œuvre. Le locataire du Kremlin communique volontiers. A son discours sans emphase on devine un homme confiant en son pouvoir, mais assurément peu porté aux familiarités. Pourtant, derrière ce visage placide se cache un pince-sans-rire qui de temps à autre surprendra avec une boutade inattendue, ravissant ses partisans et permettant aux néo-kremlinologues d’étoffer leur attirail de préjugés « occidentalistes ».

C’est pourquoi la petite phrase lâchée à Sotchi le 15 mai par le président russe, à l’issue de la rencontre avec son homologue autrichien Alexander Van der Bellen, ne sera pas tombée dans l’oreille de sourds. Interrogé lors d’une conférence de presse sur ce que son pays pouvait faire pour « sauver » l’accord sur le nucléaire iranien, Poutine a expliqué mi-figue mi-raisin : « La Russie n’est pas une équipe de pompiers, nous ne pouvons pas tout sauver ». On ne saurait mieux dire que de nombreux incendiaires se glissent parmi les « partenaires » auxquels Moscou aime à se référer avec un inlassable optimisme. Sans doute en son for intérieur considère-t-il Trump comme le plus dangereux d’entre eux.

Au feu les pompiers, v’là maison qui brule ! La comptine est à l’ordre du jour. « Pompiers et incendiaires » ? On dirait un jeu de société comme on les aimait hier, un peu ennuyeux et poussiéreux, mais efficaces pour distraire les enfants par temps de pluie, entre nain jaune et petits chevaux. Toutefois, on l’aura deviné, les pyromanes auxquels pense Poutine se situent dans un autre registre. Il ne s’agit pas des casseurs qui enflamment poubelles, voitures ou magasins dans les « rues » occidentales au nom d’une « militance » dévoyée… Le président russe songe sûrement à une catégorie de malfaiteurs qui échappe totalement aux accusations, poursuites et châtiments, celle des pyromanes d’Etat en costume cravate, perchés au sommet du pouvoir dans les « grandes démocraties » autoproclamées, relevant de l’Axe du bien ou de sa mouvance. Dans les « Etats de droit », on trouve légitime d’enflammer la planète afin d’écraser toute résistance à l’hégémonie de l’Empire Atlantique.

Dans ces mêmes pays, les professionnels de la pensée, de l’écriture, de l’analyse, de la diplomatie ou de la politique pérorent à loisir sur « le grand dessein », « la stratégie planétaire », les « ambitions géopolitiques », ou autres fariboles. Ils ne voient manifestement pas l’ombre d’une injustice, le soupçon d’une illégalité dans les équipées visant à dévaster des pays, des peuples, souvent des régions entières, restant de marbre à l’évocation du bilan effrayant des guerres meurtrières allumées par leurs dirigeants malfrats.

Nos modernes pyromanes sont insatiables : non contents de n’éprouver ni honte ni remords pour les crimes de guerre, les crimes contre l’humanité, les génocides ou politicides déjà commis, ils menacent et sanctionnent à tour de bras, annonçant au grand jour leurs intentions agressives : Syrie, Libye, Ukraine, Iran, Venezuela, Russie, Chine, bref, tous les pays qui oseraient passer outre leurs oukazes.

Adieu le droit international, au revoir les accords internationaux, au diable la Charte des Nations-Unies, foin de la diplomatie et de sa langue désuète, de ses mièvres pratiques. En fait, avec près de 700 bases répertoriées par le Pentagone un peu partout, notamment en Europe, en Asie-Pacifique, au Moyen-Orient et en Afrique et plus de 200 000 militaires stationnés à l’étranger (dont 50 000 en Allemagne, des dizaines de milliers sur le reste du continent, 40 000 au Japon et 28 000 en Corée du Sud), les Etats-Unis d’Amérique et leurs sbires sont seuls face au monde.

Sous couvert de décisions erratiques, d’ordres et de contre-ordres, de dissensions au sein de son administration, Trump et sa fine équipe – le sinistre John Bolton, le doucereux Mike Pompeo, l’élégant Mike Pence, sans compter le gendre mirliflore Jared Kushner – sèment le chaos et allument l’incendie sur tous les continents, ce qui est précisément au coeur du grand dessein permettant à l’Amérique d’imposer sa loi au monde.

Washington avait réussi dans les années Reagan à entraîner l’URSS dans une course aux armements puis à l’enliser dans une guerre sans issue en Afghanistan, ce qui avait provoqué sa chute. L’équipe Trump cherche sans doute à répéter l’expérience en multipliant les foyers d’incendie un peu partout, en espérant que la Russie de Poutine se laissera entraîner à jouer au pompier universel. Au Venezuela l’engagement de Moscou rappelle celui de l’URSS à Cuba, l’effort pour enflammer les Etats Baltes et l’ex-glacis d’Europe de l’Est, la Géorgie, puis l’Ukraine, sont autant de provocations dans l’antichambre de la Russie.

Reste le Grand Moyen-Orient de Debeliou, qui reste au coeur du nouveau conflit Orient/Occident, de son épicentre (Syrie, Liban, Palestine, Jordanie, Irak) à ses extensions (Iran et Turquie, Yémen et péninsule arabe) y compris vers l’Afrique (du Nord, du Sahel, de la Corne, du Golfe de Guinée…). Il y a enfin la « transaction du siècle » inventée par Trump afin de « dissoudre » le peuple palestinien pour les beaux yeux d’Israël : les milliards payés et les sourires béats des autocrates pourraient bien embraser la poudrière…

Cette multiplication des foyers dans un monde où les fondements du droit et de la vie internationale sont violés sans scrupule, où les mots sont systématiquement utilisés à contre-sens vise à décourager les pompiers éventuels. Qu’ils se laissent prendre au piège et ils ne sauront plus où donner de la tête, s’épuisant à démentir de fausses nouvelles (infox) ou des accusations mensongères, à dénoncer des opérations sous faux pavillon, à maintenir un semblant de raison dans un monde de plus en plus chaotique, à respecter unilatéralement des principes dont les incendiaires se moquent.

Deux exemples illustreront l’hypocrisie de la situation :

Alors que tant d’experts et d’observateurs la déclarent finie et gagnée par Damas, la guerre se poursuit en Syrie dans un contexte confus et un brouillage des cartes impressionnant décourageant toute analyse crédible.

Le Dr Wafik Ibrahim, spécialiste en affaires régionales, note que, pour la seule libération d’Idlib, symbolique et spécifique dans cette neuvième année de guerre, « l’armée syrienne fait face à dix adversaires » qui conjuguent leurs efforts pour entraver le retour à la paix. Les masques sont tombés.

Erdogan est perdu dans un louvoiement acrobatique entre les Etats-Unis et la Russie, et dans une stratégie inextricable entre Moscou, Téhéran, les groupes terroristes qu’il parraine, les milices kurdes qu’il combat, tout en cherchant un hypothétique « chemin de Damas ». La Turquie est engagée militairement et sans réserve, par l’envoi direct de renforts et d’armement lourd aux organisations terroristes, en premier lieu le Jabhat al-Nosra (enseigne syrienne d’Al Qaida), rebaptisé Hay’et li Tahrir al Cham.

Pour l’Amérique, il s’agit de retarder, sinon d’empêcher le retour de l’Etat syrien dans le Nord du pays, dans le gouvernorat d’Idlib et/ou vers la rive est de l’Euphrate, en maintenant quelques éléments terrestres à titre dissuasif, au prétexte de combattre Da’esh, une création de facto de notre oncle Sam. On ajoutera les « soutiens automatiques » de l’Amérique :

Les Nations Unies et la Ligue Arabe, dans un rôle de paravents légaux et d’auxiliaires utiles de Washington; la Grande-Bretagne et la France, les supplétifs; l’Arabie Saoudite, qui continue de financer le terrorisme à l’est de l’Euphrate contre les Turcs, mais se joint à eux dans le gouvernorat d’Idlib; les Émirats, atout maître de l’Amérique, en Syrie notamment; tous ces protagonistes soutiennent les forces résilientes du terrorisme (encore 30.000 djihadistes de toutes nationalités).

Dans le même temps, l’étau des sanctions – armes de destruction massive dont l’usage est un véritable crime de guerre – vise à empêcher la reconstruction du pays et à provoquer le cas échéant un soulèvement contre « le régime ». Dans cette conjoncture, le lancement fin mai d’une énième affaire d’attaque chimique « attribuée comme il se doit au « régime de Bachar Al Assad » (du côté de Lattaquié) serait presque une bonne nouvelle, signifiant que la libération d’Idlib, gelée depuis septembre 2018 ( suite à la création d’une zone de désescalade sous l’égide des Russes et de la Turquie ), est enfin entamée par l’armée syrienne appuyée par l’aviation russe, malgré les manœuvres du nouveau Grand Turc. Le scénario est bien connu, et l’on y retrouve le « Hay’et li Tahrir al Cham » (ex-Jabhat al Nosra). Les intimidations pleuvent, sans doute en vain, les histoires sous « faux pavillon » faisant de moins en moins recette.

L’offensive lancée contre l’Iran par l’Amérique suite au retrait de cette même Amérique du « Traité nucléaire » de 2015 a fait monter la tension au Moyen-Orient de plusieurs crans. Les échanges de menaces tiennent surtout de la gesticulation, mais la sagesse est une qualité rare dans l’entourage du Picsou de la Maison-Blanche. Les pompiers s’affairent pour éteindre l’incendie toujours prêt à éclater dans les champs de gaz et pétrole de la région : entre Suisse, Oman et Russie, c’est à qui jettera son seau d’eau sur les flammèches. Le Kremlin veille à ne pas se laisser déborder : il a soutenu l’accord nucléaire et a encouragé Téhéran à y rester fidèle. Mais « les Américains sont les premiers responsables », « l’Iran étant aujourd’hui le pays le plus contrôlé et le plus transparent au monde sur le plan nucléaire ». « La Russie est prête à continuer de jouer un rôle positif », mais l’avenir du traité « dépend de tous les partenaires, les Etats-Unis, les Européens et …l’Iran ».

Aide-toi, la Russie t’aidera…Le discours est si raisonnable que l’on se demande parfois si la diplomatie russe, « insupportablement patiente » ne se trompe pas d’époque, face au phénomène Trump, à son Schtroumpf grognon, aux Européens résignés et aux cinglés, leurs alliés… Le temps est-il encore aux discours ?

Michel Raimbaud

Etats de droit

Michel Raimbaud

15 mars 2019

Source : https://tunisitri.wordpress.com

Institut tunisien des relations internationales (ITRI)

Ce vendredi 15 mars 2019 marque le huitième anniversaire d’un conflit universel. Déjà plus long que les deux guerres mondiales, il a passé « l’âge de raison » qui signifiait pour les parents et grands-parents de jadis la fin de l’innocence de leur progéniture. Les intellectuels de toutes les rives auraient intérêt à lire l’article publié à cette occasion par Kamal Khalaf, écrivain, journaliste et analyste politique palestinien bien connu, qui rappelle une réalité escamotée :  » s’il y a une guerre qui n’est pas innocente, c’est bien celle de Syrie « . Près de 400 000 morts, des millions de réfugiés, déplacés, exilés, sinistrés, et une multitude de blessés, d’estropiés, de handicapés à vie. Des orphelins, des veuves, des familles brisées ou dispersées. Sans parler d’un pays en partie détruit, à dessein. Ayant déjà beaucoup dit et écrit à ce propos, je n’allongerai pas l’inventaire des supplices infligés à tout un peuple, victime par surcroît d’un flagrant déni de vérité et de justice sans précédent.

Les dévots, prédicateurs ou imprécateurs qui croient représenter le « monde civilisé » le savent sûrement, si cette tragédie aux innombrables victimes n’a pas la puissance d’évocation d’un 11 septembre, c’est qu’on l’a ensevelie sous une forêt de « faux pavillons », que son récit a été étouffé sous une chape d’omerta ou de mensonge. La manipulation a permis aux faussaires de justifier la poursuite de ce crime collectif au nom de la légalité internationale, pourtant violée par eux sans vergogne et sans pudeur. Que l’on invoque pour prétexte la démocratisation, la défense des droits de l’homme, la responsabilité de protéger, ou bien qu’on la drape dans les oripeaux de la morale humanitaire ou de l’Etat de Droit, l’entreprise alliant dans son lit les « croisés » euro-atlantiques sous leurs enseignes variées et les « djihadistes » sous leurs franchises diverses aura été une entreprise perverse, illégale et criminelle. Et c’est par le biais d’une escroquerie médiatique et intellectuelle sans précédent qu’ils ont pu la faire passer pour une guerre noble, voire une guerre sainte.

Si l’Etat syrien a pu compter sur des alliés fidèles, son peuple a hérité d’un « groupe d’amis » que l’on ne peut souhaiter qu’à des ennemis héréditaires : à Marrakech en décembre 2012, on dénombre (excusez du peu) 114 Etats, les protagonistes de l’agression. Dans ces pays, incluant la France, les politiques, les intellectuels et les médias n’ont jamais dit « Nous sommes tous des Syriens », ou « tous des Arabes », alors que le « peuple si bon » avait bénéficié de nos effusions à nous, qui étions « tous des Américains » à l’insu de notre plein gré.

Ce deux-poids, deux-mesures est lié à la conviction que l’Occident est la seule humanité qui vaille, que seules ses valeurs, ses langues, ses modèles, ses conceptions, ses combats ont une portée universelle. Cette certitude est si incrustée que les hommes et femmes de la rue comme les « élites » ne voient pas malice à ce que leurs gouvernants s’arrogent « le droit de dire le droit » et puissent intervenir militairement pour changer le « régime » de tout pays résistant que le maître américain aura daigné qualifier de « voyou ». Que les abonnés des plateaux de la télévision remplacent l’invocation à « nos grandes démocraties » vaguement surfaite par des incantations sur « nos Etats de droit » ne change pas les fondamentaux : l’Occident se considère comme l’incarnation du Droit. Une fois de plus, il constitue le modèle, évidemment inimitable, en la matière. Le résultat est croquignolesque, ainsi qu’en témoignent les réunions du Conseil de Sécurité, où chaque prestation occidentale est un morceau de bravoure, un chef-d’œuvre d’hypocrisie, un grand moment de n’importe quoi. On dira : et la France alors, et Descartes et le cartésianisme, Voltaire et les philosophes, et les Lumières, la raison et la logique, dont on se pique dans nos « Etats de droit » en général, et chez nous en particulier ?

Parlons franc, le satané et infernal Etat de droit impose au ci-devant « homme blanc » un fardeau tel qu’il serait injuste de ne pas trouver de circonstances atténuantes à ces personnages si élégants et bien coiffés qu’ils ne peuvent être malhonnêtes. A défaut d’entendre leur sanglot, il suffit de voir leur visage accablé par la misère du monde, leur indignation devant l’iniquité des Etats faillis que le monde civilisé est obligé de bombarder et de punir, devant l’insolence des émergents para-communistes, ou face aux provocations de tous ces « axes de la résistance ». Que de stoïcisme il faut pour mettre de côté son attachement aux principes des Nations-Unies afin d’imposer justice et démocratie chez les Barbares. Le vrai Etat de Droit n’est-il pas l’Etat de tous les droits : de définir des règles, des normes, de nommer, de juger, de menacer, de condamner, de sanctionner, de punir, d’intervenir, de changer les régimes inadaptés, d’occuper, de changer la géographie, etc. C’est une grande souffrance morale et une tache prenante, qui implique des devoirs et des droits, pile et face de la même médaille.

Dans ces conditions, les Etats de Droit ne sauraient déchoir en s’embarrassant de scrupules indignes de leur rang, en respectant dans des pays barbares, des Etats « qui n’existent pas » aux dires de nos intelligences complexes, les principes et les règles d’un Droit qu’ils malmènent chez eux, à contre-coeur, n’en doutons pas. Le Droit est affaire de gens ou de pays civilisés. Les « Etats voyous » sont faits pour être sanctionnés, bombardés, punis, mis sous embargo ou sous blocus.

A ce stade, un souci aura peut-être désespéré les adeptes du droit, ceux qui croient en la diplomatie et vénèrent la légalité onusienne… Pour qui juge naturelle l’hégémonie exercée depuis si longtemps sur le monde, il est logique de chercher à imposer des noms et des normes. C’est ainsi que l’Etat « hors-la-loi » a été défini par les idéologues inspirés par le messianisme néoconservateur. Selon Avraham Shlaïm, juriste israélien et professeur à Oxford, un « Etat voyou » détient des armes de destruction massive (ADM), soutient ou pratique le terrorisme et viole régulièrement le Droit international. Or, ces critères peuvent inspirer de mauvaises pensées : le cambrioleur crie au vol, l’agresseur hurle au viol.

C’est ainsi qu’en Syrie, les trois Occidentaux et leurs alliés, puissances nucléaires détentrices d’ADM, ont enseveli un peuple sous des tonnes de sanctions sadiques, armes de destruction massive par excellence ; ils ont soutenu, armé, financé et protégé les centaines de groupes terroristes (y compris Da’esh et Al Qaida) qui ont martyrisé le peuple syrien. Ils bombardent, lancent des frappes punitives contre les « méchants ». Ils violent le droit international par leur seule présence militaire sans aval du gouvernement légal, enfreignant la charte des Nations-Unies par leur occupation illégale. Certains comme Erdogan ont même des revendications territoriales ou des velléités de recolonisation, sans s’attirer les foudres des « Gardiens du Droit », membres permanents du Conseil de Sécurité, alliés d’Ankara par la grâce de l’OTAN.

Les réalités s’accommodent mal d’affirmations sommaires : il en va ainsi de celle, largement admise, qui réduirait le conflit de Syrie à une guerre contre le terrorisme, assimilée à la lutte contre Da’esh. Or, vue de Damas, cette guerre ne serait pas finie avec la seule disparition de l’Etat Islamique. A Idlib, sur la rive est de l’Euphrate ou du côté de la base US d’Al Tanaf, on trouve encore des milliers de terroristes présentés comme des opposants « modérés » ou des « rebelles armés » alors qu’ils n’ont que changé de badge afin d’échapper aux résolutions de l’ONU. Quand bien même ces « terroristes modérés » seraient-ils éradiqués ou évaporés, la guerre ne serait pas achevée. Resterait à obtenir le départ des « forces spéciales » occidentales et le retrait des janissaires du néo-calife traînant illégalement sur le territoire. Tant que le gouvernement n’a pas atteint ses objectifs légitimes, la Syrie sera en état de guerre.

Il semble d’ailleurs que les partenaires atlantiques (l’Amérique, l’Europe et Israël) n’aient pas l’intention de déguerpir facilement. La Syrie, qui devait être « lentement saignée à mort », a été endommagée, mais elle résiste vaillamment, aidée par de puissants alliés. A défaut d’avoir gagné la guerre, pourquoi ne pas empêcher son retour à la vie en l’étouffant avec les armes que le maître fouettard aime tant : les sanctions, blocus et embargos. L’Amérique, chef spirituel de tous les criminels dévots, en battle-dress ou en trois pièces cravate, fait preuve d’une imagination débordante qui illustre son leadership moral et culturel, tandis que l’Union Européenne lui emboîte le pas avec une servilité inépuisable et un manque de fantaisie à faire dormir debout. Néanmoins, le dispositif est efficace, tant est puissante l’étreinte de l’Amérique et tellement est pervers son dispositif de normes unilatérales et extraterritoriales. Au point qu’un vague attaché commercial de l’ambassade US à Amman peut terroriser le gouvernement jordanien en interdisait tout commerce avec la Syrie, sa voisine. Les entreprises françaises, guère plus hardies, filent doux devant les menaces de sanctions financières ou commerciales. Le gouvernement de la « grande nation », comme on disait fièrement naguère, n’a plus que deux options : se soumettre bon gré mal gré ou se soumettre mal gré bon gré.

Dans tous les domaines, la Syrie est déjà gavée de sanctions, y compris les plus farfelues. Depuis huit ans, les « trains » de mesures punitives se succèdent à un rythme effréné. La dernière fournée : la loi César, votée par le Congrès, qui généralise les sanctions, les étendant à tous les secteurs, et touchant non seulement les sociétés ou les banques, mais désormais les Etats et les individus. Il s’agit d’assécher les circuits financiers syriens pour interdire toute reconstruction, autrement dit d’étrangler le peuple syrien. Par ailleurs, les pays voisins ayant accueilli des réfugiés sont soumis à des pressions violentes visant à empêcher le retour de ces exilés vers la Syrie, « la situation n’étant pas mûre » (disent les occidentaux). L’Union Européenne s’est empressée d’imiter son grand timonier. Ses Etats, qui ne sont plus leurs propres législateurs, ne peuvent que se rallier à la majorité, laquelle ne jure que par la voix de son maître.

Les discussions sur la question syrienne sont étouffées par une omerta et une censure impitoyables. Le lavage de cerveau est parvenu à pervertir le débat. Celui-ci ne porte jamais sur la légalité ou l’illégalité de l’envoi de troupes contre la volonté du gouvernement syrien. Aucun doute n’est émis sur la légitimité de leur présence et de leur maintien, prétendument pour combattre Da’esh, soutenir les « démocrates kurdes », vérifier le niveau de l’eau dans l’Euphrate, ou bombarder pour tuer le temps. Par contre, on distrait la galerie lorsque la tactique est critiquée sur le plan technique par tel ou tel officier. Comme si l’aventure militaire lancée par un « Etat de Droit » ne pouvait qu’être légale et légitime. De même, le débat national s’enflamme lorsqu’il concerne le retour et le jugement des terroristes français partis faire le djihad. Mais la discussion envisage le problème du seul point de vue de la sécurité de la France : quel danger représenteront ces individus à leur retour. Aucune condamnation de l’action passée en Syrie. A qui les remettre, aux Turcs, aux Kurdes… ? Pas un mot sur leur éventuelle remise aux seules autorités légitimes, celles de Damas. A en croire nos chefs de guerre, il n’y aurait plus d’Etat, pas de justice en Syrie. Dans ces conditions, comment la France peut-elle espérer remettre un pied dans ce pays qu’elle a contribué à détruire et dont elle nie l’existence, un Etat pourtant considéré comme le vainqueur potentiel ?

Aux dires des experts la guerre est terminée, mais tant de mensonges ont été répandus qu’il sera difficile de normaliser. Loin de faire machine arrière, l’Occident, qui porte une responsabilité écrasante dans la tragédie, semble parti pour une fuite en avant où tous les coups seront permis, dans un mépris total de la légalité. L’approche tordue de « nos Etats de Droit » ne présage rien de bon. En ce huitième anniversaire, les dirigeants français sont enferrés dans un désir de vengeance irrationnel, prétendant plus que jamais décider de l’avenir de la Syrie, sur lequel ils n’ont guère de prise. On accordait jadis à la France une vocation de médiatrice ou de conciliatrice. Il est navrant que les dirigeants d’aujourd’hui se contentent d’une capacité de nuisance. Reviendront-t-ils à la raison ?

Réflexions sur quelques particularités de la neutralité suisse

 Ivo Rens

Professeur honoraire

Faculté de droit, Université de Genève

Source : Horizons et débats

Zurich, 2 mars 2021

La neutralité de la Suisse ne se résout nullement à sa non-participation aux deux conflits mondiaux du XXe siècle. Elle est bien antérieure à cette période puisqu’elle s’affirme au XVIIe siècle et qu’elle a été reconnue par les Traités de Westphalie.

Cette neutralité a certes été violée par la France révolutionnaire puis napoléonienne, ce qui signale sa fragilité, mais elle a été réaffirmée et imposée par le Traité de Vienne en 1815. Peut-être est-il bon de préciser que la neutralité suisse a toujours été une neutralité armée, même si cette précision n’a plus l’importance qui fut la sienne jusqu’à la Deuxième Guerre mondiale.

Dans une première période qui va de 1815 à 1918, cette neutralité a été essentiellement passive. La Suisse s’abstenait de prendre part aux affaires internationales mais, bien sûr, s’efforçait de maintenir des relations de bon voisinage avec ses voisins immédiats, voire avec les autres Etats.

“Dans [cette phase] qui va de 1872 (date du célèbre arbitrage de l’Alabama prononcé à Genève entre les Etats-Unis et le Royaume-Uni) au début de la Première Guerre mondiale, l’arbitrage international connut un âge d’or qu’illustrent également les conférences de la paix tenues à La Haye en 1899 et 1907 (conventions de La Haye). Grâce à l’expérience qu’elle avait acquise sous l’ancienne Confédération, la Suisse fut alors chargée presque sans interruption de mandats d’arbitrage.” (1)

Parallèlement à cette évolution, deux premières organisations intergouvernementales à vocation universelle sont créées en Suisse au XIXe siècle, l’Union internationale du télégraphe s’installe à Genève en 1865 et l’Union générale des postes, actuellement Union postale universelle, à Berne en 1874. Mais, plus significative sans doute, le Comité international de la Croix-Rouge (inversion délibérée du drapeau suisse) est créé à Genève en 1863, à l’initiative du Genevois Henri Dunant, auteur du livre Un souvenir de Solferino, paru en 1862, consacré au désastre humanitaire de la bataille éponyme qui eut lieu en 1959. Lorsque la Confédération suisse accepta, le 26 janvier 1871 d’accorder le refuge aux 87’ooo hommes épuisés et démunis de l’armée du général Bourbaki, après la défaite française dans le conflit avec la Prusse, elle paraît avoir donné de sa neutralité une interprétation humanitaire conforme à celle qui avait présidé à la naissance à la Croix rouge et qui allait s’affirmer dans des périodes plus récentes de la neutralité suisse.

Dans une seconde période qui va de 1914 à 1945, la neutralité de la Suisse est profondément marquée par les aspirations qui donnèrent lieu au Traité de Versailles en 1919 et à la Société des Nations (SdN) à laquelle la Suisse adhéra d’emblée. D’ailleurs l’article 435 du Traité de Versailles, en 1919, reconnaissait la neutralité de la Suisse “pour le maintien de la paix”. Ce n’est pas par hasard que Genève fut choisie comme siège de la SdN, de l’OIT, de l’OMS et de plusieurs autres organisations internationales, telle la doyenne des organisations politiques internationales, l’Union interparlementaire, créée en 1889, qui s’y établit en 1921 (2). A la demande des parties en cause, la Suisse, des Suisses ou la Croix rouge internationale intervinrent dans de nombreux différends internationaux. Au surplus, c’est dans deux villes suisses, Lausanne en 1923 et Montreux en 1936 que furent réglés entre Grecs et Turcs les différends relatifs notamment à la navigation dans les Dardanelles et le Bosphore.

Dans une troisième période qui s’ouvre au lendemain de la Deuxième guerre mondiale, bien que la Suisse n’adhérât à l’ONU qu’en 2002, le siège européen de l’ONU fut fixé à Genève, dans le palais qui avait été construit pour la SDN et donc dans la ville où se trouvait le siège de plusieurs organisations du système des nations Unies et de plusieurs autres.

Le Conseil fédéral, donc le Gouvernement suisse, s’efforça de donner un cours nettement plus proactif à la neutralité suisse, non point en suscitant des médiations ou des arbitrages dans les différends internationaux, mais en offrant ses bons offices, en facilitant la prise de contact entre parties en conflits, voire en s’improvisant “facilitateur” de pareils contacts. C’est ce qui explique qu’une ville suisse, Genève, fut choisi comme siège de plusieurs conférences internationales importantes.

Citons-en deux : C’est à Genève qu’eut lieu en 1954, en pleine guerre froide, la Conférence dite asiatique avec, pour la première fois, la participation de la République populaire de Chine avec laquelle la Suisse avait noué des relations diplomatiques depuis 1950. Cette Conférence donna lieu aux Accords de Genève où fut scellé le sort de la Corée et celui du Viêtnam, mettant fin à des années de guerre dans ces deux contrées. C’est à Genève aussi que se tint en 1955 la Conférence dite de l’atome pour la paix qui offrit un exutoire pacifique à une activité jusqu’alors purement militaire, mais hélas sans mesurer les risques catastrophiques et les conséquences écologiques délétères de l’industrie électronucléaire. C’est également sur territoire suisse qu’eurent lieu en 1961 et 1962 les rencontres entre les insurgés algériens et les dirigeants français qui scellèrent leur Accord de l’autre côté du Léman à Evian en 1962. (3)

“ Autre domaine taillé sur mesure : la représentation d’intérêts étrangers. La Suisse cherche ici à maintenir dans toute la mesure du possible des contacts entre deux Etats ayant rompu leurs relations diplomatiques. Ses premières expériences en la matière datent de la guerre franco-allemande de 1870-1871; elles devaient s’étoffer au cours de la Première Guerre mondiale et atteindre une ampleur insurpassée durant la Deuxième avec une représentation réciproque de 35 Etats entraînant 200 mandats. Si le nombre de ces derniers fondit rapidement dès la cessation des hostilités, il devait connaître une recrudescence avec la montée de nouvelles tensions internationales (46 mandats de 1946 à 1964). Etaient encore en vigueur en 1998 la représentation des intérêts américains à Cuba (depuis 1961) et sa réciproque (depuis 1991). Le mandat exercé de 1982 (guerre des Malouines) à 1990 pour la Grande-Bretagne (délégation de ses intérêts en Argentine) fut particulièrement important, tout comme celui exercé pour les Etats-Unis en Iran depuis 1980, après la prise en otages des membres de l’ambassade américaine à Téhéran.”(4)

Dans les relations internationales, de par sa neutralité permanente et son engagement permanent au service de la paix, la Suisse occupe dans le monde un rôle à nul autre semblable. Cette singularité tient à l’intransigeance qu’elle a fait montre dans son histoire quant à sa souveraineté. Dans la mesure où la Suisse accepterait de soumettre ses litiges éventuels avec son imposant voisin du moment dans laquelle est enclavée, à la Cour de justice de l’Union européenne, comme cette dernière l’y invite avec insistance, (5) c’en serait fait de sa neutralité comme de sa souveraineté. Car en pareil cas son autonomie vis-à-vis de Bruxelles serait comparable à celle de Hong-Kong vis-à-vis de Pékin.

  • Dictionnaire historique de la Suisse, entrée “Bons offices”, version 01.07.2014.
  • L’Union interparlementaire a œuvré à la création de la Cour permanente d’arbitrage de La Haye en 1899. Cette Cour coexiste donc, à La Haye, avec la Cour internationale de justice, établie par la Charte des Nations Unies en 1945 pour remplacer la Cour permanente de justice internationale de la SdN qui ségeait aussi à La Haye.
  • Guy Mettan, Genève, Ville de paix. De la conférence de 1954 sur l’Indochne à la coopération internationale, Editions Slatkine, Genève 2004.
  • Dictionnaire historique de la Suisse, op. cit.
  • Cf en particulier l’article 10 du Projet d’accord-cadre UE-Confédération suisse ainsi que l’article 9 du Protocole III sur le Tribunal arbitral qui font de la Cour de justice de l’Union européenne l’arbitre ultime de tout différend. https://suisse-en-europe.ch/wp-content/uploads/2019/02/Acccord-inst-Projet-de-texte_fr.pdf

La priorité immédiate, c’est de sauver des vies. Ensuite il faudra passer à la condamnation des sanctions

Alfred de Zayas *
Source : Horizons et débats,
Zurich, 14 avril 2020

Horizons et Débats: Depuis des années déjà, vous vous êtes opposé à l’application des sanctions. D’aucuns affirment à présent que les sanctions, dans les pays où elles sont appliquées, seraient également un obstacle de taille à la lutte contre la pandémie de coronavirus. Qu’en dites-vous?
Alfred de Zayas: Bien sûr, la guerre économique qui prévaut contre le Cuba, le Nicaragua, le Venezuela, la Syrie, l’Iran, la Corée du Nord, ainsi que le blocus financier et les sanctions économiques asphyxiantes allant à l’en- contre de la Charte des Nations Unies et la Charte de l’Organisation des Etats Américains, enfreignent de nombreux traités internationaux, en particulier les accords relatifs aux droits de l’homme tels que le Pacte international relatif aux droits civils et politiques (PIDCP), le Pacte international relatif aux droits économiques (PIDESC), sociaux et culturels et la Convention relative aux droits de l’enfant (CDE). Elles vont également à l’encontre de l’interdiction mise par le droit international à l’interférence dans les affaires intérieures d’autres Etats et l’interdiction d’intervention (qui ne s’applique non seulement aux interventions militaires mais également aux guerres non conventionnelles et hybrides).
On a démontré que les sanctions tuaient – non seulement les mesures coercitives unilatérales, mais même les sanctions mal avisées de l’ONU, telles celles prises à l’encontre de l’Irak entre 1991 et 2003, et qui ont entraîné la mort de plus d’ un million d’ Irakiens, mort par malnutrition, par manque d’ accès à l’eau potable, aux médicaments, aux équipements médicaux, etc. Dès 1995, l’ Unicef estimait que les sanctions avaient causé la mort d’ environ 500 000 enfants irakiens – mais l’avertissement n’a pas été entendu. Ou pire encore, il a été rejeté par les tout-puissants Etats-Unis. Interrogée sur l’ utilité du maintien des sanctions contre l’ Irak malgré la mort de tant d’enfants, la secrétaire d’Etat américaine de l’époque, Madeleine Albright, a répondu par l’affirmative – comme on peut le voir sur YouTube. Denis Halliday, coordinateur humanitaire 1996-1998 de l’ONU pour l’Irak, a quand même démissionné en signe de protestation, qualifiant les sanctions de l’ONU comme «une forme de génocide». Son successeur Hans-Christof Graf von Sponeck (1998-2000), a également démissionné en signe de protestation et publié sur ce sujet un livre intitulé Ein anderer Krieg (Un autre genre de guerre).
L’Assemblée générale a adopté 27 résolutions demandant la levée de l’embargo américain contre Cuba, non seulement parce qu’il est contraire au droit international, mais aussi parce qu’ il a considérablement affaibli les infrastructures sanitaires cubaines et rendu presque impossible l’obtention de pièces de rechange pour les équipements médicaux, tels que les scanners et les appareils de dialyse. En 2019, les professeurs Jeffrey Sachs et Mark Weisbrot ont rédigé un rapport estimant que les sanctions contre le Venezuela étaient responsables de la mort de 40 000 Vénézuéliens en 2018. Depuis lors, la situation n’a cessé de se détériorer. Au fil des ans, les infrastructures sanitaires de nombreux pays visés par les sanctions ont été affaiblies, les laissant encore moins préparés à faire face à la pandémie de Covid-19.
Le 31 mars 2020, le rapporteur spécial des Nations unies sur le droit à l’alimentation, la professeur à l’Université de Californie, Hilal Elver, a demandé la levée immédiate des sanctions en raison de la pandémie. D’autres rapporteurs, comme le rapporteur sur les effets négatifs des mesures coercitives unilatérales, l’ Ambassadeur Idriss Jazairy, avaient déjà documenté le lien entre les sanctions et les décès. Hélàs, l’ Ambassadeur Jazaire est succombé le 27 février à un cancer. Nommé le 2 avril, la nouvelle rapporteur en charge de l’étude sur les mesures coercitives unilatérales, la Professeur Alena Douha, a plaidé pour la levée des sanctions et va probablement publier prochainement un rapport sur la question – mais le temps presse !
Le 1er avril 2020, le gouvernement cubain a protesté contre le «blocus criminel» des Etats-Unis après que l’ embargo américain ait bloqué la livraison des kits de tests de dépistage du Covid-19 et de respirateurs donnés par Jack Ma, le milliardaire chinois de l’ e-commerce et propriétaire d’ A libaba. Diaz-Canel, le président cubain, a tweeté: «Le blocus criminel du gouvernement impérialiste porte atteinte aux droits fondamentaux du peuple cubain». Le délégué de Cuba à Pékin, Carlos Miguel Pereira, a déclaré qu’une entreprise privée avait été engagée pour livrer les fournitures médicales nécessaires à la lutte contre le Covid-19. Cependant «à la dernière minute», cette société a refusé d’effectuer la livraison. Selon l’agence de presse Xinhua, la société avait expressé- ment invoqué le risque d’être pénalisée par le Département du Trésor des Nations unies pour avoir enfreint la loi américaine Helms- Burton de 1995.
Encore une fois, et il faut le répéter: les sanctions tuent. La responsabilité civile et pénale en incombe non seulement aux Etats- Unis, mais aussi à tous les Etats ayant imposé ou appliqué des sanctions.
Dans quelle mesure l’ONU préconise-t-elle la levée des sanctions ?
 En ce qui concerne les sanctions contre le Cuba, l’Assemblée générale a demandé leur levée à plusieurs reprises, mais les Etats-Unis considèrent qu’ils sont au-dessus du droit international imposant des sanctions illégales contre le Cuba depuis six décennies.
Tant que cela n’entraînera pas de conséquences pour l’ économie américaine, les choses ne changeront probablement pas. Mais, bien sûr, d’autres pays comme le Canada, le Royaume-Uni, etc. imposent également des sanctions ou appliquent les sanctions américaines contre le Cuba, le Venezuela, l’Iran, etc., fait qui relève de l’application extraterritoriale du droit américain et de l’imposition de pénalités pour «violation des sanctions». La responsabilité civile et pénale de l’imposition ou de la mise en œuvre des sanctions incombe en premier lieu aux Etats-Unis, mais aussi à tous les Etats qui ont imposé ou mis en œuvre des sanctions, même aux entreprises privées qui placent le profit au-dessus de la vie humaine.
Quelle est la position de la communauté internationale sur ce point? Comment, dans ce contexte, évaluez-vous l’International Solidarity Report (Rapport sur la solidarité internationale) ?
La «communauté internationale» n’agit pas en conformité avec la Charte des Nations unies, ni avec l’obligation de pratiquer la solidarité internationale. En 2017, Virginia Dandan, experte indépendante des Nations unies sur les droits de l’homme et la solidarité internationale, a publié la Draft Declaration on the Right to International Solidarity (Projet de déclaration sur le droit à la solidarité internationale) que l’Assemblée générale n’a toutefois jamais adoptée. Il est temps que le Secrétaire général rappelle au Conseil de sécurité, à l’Assemblée générale et au Conseil économique et social leurs responsabilités respectives et plaide pour l’adoption formelle de cette déclaration – et sa mise en œuvre concrète.
La semaine dernière, Michelle Bachelet, la Haut-commissaire aux droits de l’homme, a appelé à un assouplissement des sanctions afin de lutter contre la pandémie et de limiter ainsi sa propagation mondiale. Dans quelle mesure ses revendications sont-elles porteuses de promesses?
La Haut-commissaire aurait dû condamner les sanctions en raison de leur violation directe des droits civils, culturels, économiques, politiques et sociaux des populations qu’elles visent. Navi Pillay, qui a précédé Michelle Bachelet dans ses fonctions de Haut-commissaire, avait déjà condamné les
Alfred de Zayas: Bien sûr, la guerre économique qui prévaut contre le Cuba, le Nicaragua, le Venezuela, la Syrie, l’Iran, la Corée du Nord, ainsi que le blocus financier et les sanctions économiques asphyxiantes allant à l’en- contre de la Charte des Nations Unies et la Charte de l’Organisation des Etats Américains, enfreignent de nombreux traités internationaux, en particulier les accords relatifs aux droits de l’homme tels que le Pacte international relatif aux droits civils et politiques (PIDCP), le Pacte international relatif aux droits économiques (PIDESC), sociaux et culturels et la Convention relative aux droits de l’enfant (CDE). Elles vont également à l’encontre de l’interdiction mise par le droit international à l’interférence dans les affaires intérieures
* Alfred de Zayas (USA, citoyen suisse depuis 2017) est un écrivain, historien et spécialiste des droits de l’homme et du droit international. En 2012, il a été nommé par le Conseil des droits de l’homme des Nations unies en tant que premier Expert indé- pendant des Nations unies pour la promotion d’un ordre international démocratique et juste, haute fonction qu’il a accomplie jusqu’en 2018.

Syrie : la hargne et le dépit des Occidentaux

Pierre Lévy

20 mars 2020

Source : RT France

https://francais.rt.com/opinions/72744-syrie-la-hargne-et-le-depit-des-occidentaux
Sources primaires : Pierre Lévy est l’auteur de deux essais et un roman Syrie : La hargne et le dépit des Occidentaux, 20 mars 2020 https://francais.rt.com/opinions/72744-syrie-la-hargne-et-le-depit-des-occidentaux. © SANA / AFP Source: AFP Le président syrien Bachar Al est l’auteur de deux essais et un roman.Syrie : La hargne et le dépit des Occidentaux, 20 mars 2020 https://francais.rt.com/opinions/72744-syrie-la-hargne-et-le-depit-des-occidentaux. © SANA / AFP Source: AFP Le président syrien Bachar Al Assad.

 

Spécialiste des questions européennes, Pierre Lévy dirige la rédaction du mensuel Ruptures. Précédemment, il a été journaliste au sein du quotidien L’Humanité, ingénieur et syndicaliste.

Les dirigeants européens versent des larmes de crocodile sur le drame des réfugiés, mais portent une écrasante responsabilité dans la guerre déclenchée il y a neuf ans, relève Pierre Lévy, du mensuel Ruptures. L’actualité médiatique est désormais phagocytée par la crise du coronavirus. Pourtant, sur le plan international, d’autres crises, au moins aussi explosives, n’ont pas disparu comme par enchantement. C’est le cas de la tragédie imposée à la Syrie depuis neuf ans. Il y a quelques jours encore, quatorze ministres des Affaires étrangères de l’Union européenne – sur vingt-sept – livraient une tribune au Monde (27/02/2020) accusant «le régime syrien» de «persister dans une stratégie de reconquête militaire à n’importe quel prix», et sommaient Damas d’y mettre fin. Les mots ne sont jamais innocents. Ceux qui sont ici utilisés – et depuis des années ânonnés par les grands médias – méritent d’être relevés. Le «régime syrien» est en réalité l’Etat républicain de ce pays : son président, son gouvernement, son Parlement, issus du suffrage universel. Quant aux «troupes fidèles à Bachar el-Assad», autre formule banalisée, il s’agit de l’armée nationale du pays, qui, à l’instar de toutes ses consoeurs du monde entier, a comme premier devoir de veiller sur l’intégrité du territoire national – ici en l’occurrence de la reconquérir. Chacun est évidemment libre de détester le pouvoir syrien. Mais nul n’est fondé à contester de l’extérieur la légitimité de celui-ci. Que le président ne fasse pas l’unanimité dans son propre pays est certain. Mais, pour qui connaît un tant soit peu la Syrie, sa popularité est tout sauf marginale. Que cela plaise ou non, il dispose aujourd’hui d’une assise politique au sein de son peuple, que pourraient même lui envier nombre de dirigeants occidentaux – à commencer par le président français. Les quatorze ministres dénoncent le sort que vit actuellement la province d’Idlib, au nord-ouest du pays. Mais ils font – évidemment – l’impasse sur l’écrasante responsabilité des dirigeants occidentaux dans le martyre que vit depuis neuf années la Syrie. Peut-être un bref rappel, factuel, est-il à cet égard nécessaire. En décembre 2010 et janvier 2011, plusieurs pays du monde arabe venaient de connaître des soulèvements. Deux des hommes forts très liés à l’Occident avaient été contraints de déguerpir : le Tunisien Ben Ali, et l’Egyptien Moubarak, au grand dam de Washington, Paris, Londres, Berlin et Bruxelles. Et ce alors même que la Syrie restait calme. Ce n’est qu’à partir de mars que de premières manifestations se firent jour. Les Occidentaux tenaient leur revanche, du moins l’espéraient-ils. Ils se sont convaincus que le scénario tunisien ou égyptien allait se reproduire, mais cette fois dans un sens qui leur était agréable. Dès avril, les manifestations n’eurent plus rien de pacifique ; très vite de premiers morts étaient à relever du côté des forces de l’ordre – qui ne venaient pourtant pas en espadrilles et en T-shirt. Et très vite, en Occident, les voix autorisées ont de moins en moins discrètement fait savoir que le président syrien devait «dégager». Le Secrétaire d’Etat américain, c’était alors Hillary Clinton, proclama que «Bachar n’est plus nécessaire», ce qui, de son point de vue, valait lettre de licenciement. Certains proposèrent au président un exil doré «sans perdre la face». Les géostratèges prenaient leurs désirs pour des réalités en supposant que le chef d’Etat syrien était fait du même bois – souple, déférent, et avant tout attaché à son confort personnel – que ses homologues égyptien ou tunisien. Quand ils s’aperçurent de leur énorme erreur d’appréciation, ils basculèrent sur la méthode guerrière. De façon d’abord discrète, puis de plus en plus ouverte, ils aidèrent, financèrent et cornaquèrent une multitude de factions d’opposition, «modérée» ou radicale, salafiste ou «frériste», chaque capitale avait ses poulains, mais avec un même but rapidement avoué – et une conviction ancrée : «Bachar n’en n’a plus que pour quelques semaines». Ce sentiment de victoire imminente s’appuyait sur les dizaines de milliers de combattants étrangers qui convergèrent vers le pays, tous déterminés à faire mordre la poussière à ce pouvoir baasiste, c’est-à-dire national et laïque. Il convient d’y insister : si l’affaire était restée syro-syrienne, il y aurait sans doute eu une répression forte, mais sans commune mesure avec cette véritable guerre d’une décennie avec son cortège d’atrocités et de destructions de masse. En 2015, l’intervention militaire de Moscou a constitué un tournant majeur. Là aussi, un rappel s’impose : les forces russes ont été appelées dans le cadre d’un traité d’assistance russo-syrien existant. Aucune autre force étrangère n’est donc légitime à se trouver sur le sol syrien : pas plus les Américains (qui ne sont pas tous partis) que les Français ou bien sûr les Turcs. Un argument balayé par les puissances européennes au nom de la lutte contre «le boucher de Damas» (un titre appliqué de manière récurrente à tous les dirigeants ciblés par l’Occident, de Belgrade à Bagdad…), et ce alors même que l’Union européenne se veut le parangon de «l’Etat de droit». Depuis ce tournant, les forces «anti-Bachar», rivales ou coalisées, ont subi défaite sur défaite. Les «rebelles» cosmopolites armés ont été progressivement repoussés vers Idlib, au gré des accords forgés par le rapport de force politico-militaire. L’enclave est donc largement dominée par les djihadistes – ce qui explique au passage que ceux qui fuient cette ultime portion du territoire national non encore reconquise ne se précipitent pas vers les positions tenues par l’armée. La situation du pouvoir syrien est consolidée ; le président russe est désormais largement maître du jeu, de l’aveu même des Occidentaux ; quant à l’Union européenne, elle se désespère une nouvelle fois d’avoir été hors jeu, elle qui rêve pourtant chaque matin – un «rêve» heureusement impossible – de «jouer un rôle majeur dans le monde». Bref, rien n’est allé comme prévu. D’où la hargne et le dépit qui n’ont cessé de s’exprimer dans les médias favorables à l’idéologie dominante. En témoigne une récente chronique d’Alain Frachon, éditorialiste au Monde (06/03/2020). Prenant acte de l’échec des ambitions occidentales, il considère (en réalité, espère) que la Syrie n’est cependant pas près de retrouver la paix, du fait des rivalités et antagonismes des «trois ex-empires, russe, perse et ottoman» qui n’ont pas les mêmes visées sur le terrain. L’issue pour le peuple syrien est pourtant simple : que Paris (qui n’est toujours pas revenu sur sa reconnaissance du «Conseil national syrien» – un groupe de factions dites modérées désormais sans existence réelle – comme «seul représentant légitime du peuple syrien»), Washington, et Ankara cessent leur présence militaire illégale et/ou leur soutien à leurs protégés. Et qu’un plan d’aide international contribue à la reconstruction de ce pays martyrisé. Les puissances occidentales n’ont pas le pouvoir d’inverser le rapport de force. Mais elles gardent la capacité de faire durer le supplice encore et encore. Quitte à verser des larmes de crocodile sur le drame des réfugiés. Les opinions, assertions et points de vue exprimés dans cette section sont le fait de leur auteur et ne peuvent en aucun cas être imputés à RT.

En savoir plus sur RT France : https://francais.rt.com/opinions/72744-syrie-la-hargne-et-le-depit-des-occidentaux

 

La prochaine agression étasunienne contre la Syrie est-elle déjà programmée ?

 

HaleyGasAttack-600x337

L’ambassadrice des États-Unis auprès des Nations unies Nikki Haley montre des photos de victimes de l’attaque syrienne au gaz lors de son intervention au Conseil de sécurité de l’ONU en avril 2017.

par le Saker

Source : http://lesakerfrancophone.fr/la-prochaine-agression-etasunienne-contre-la-syrie-est-elle-deja-programmee

31 août 2018 Source originaire :  The Saker

 

Les choses qui plaisent sont celles que l’on demande encore et encore 
Horace

Bombarder, bombarder, bombarder, bombarder, bombarder l’Iran
John McCain

Le président Poutine, la Russie et l’Iran sont responsables de soutenir cet animal d’Assad. Grosse mise à prix…
Donald Trump

Il est difficile de dialoguer avec des gens qui confondent l’Autriche et l’Australie
Vladimir Poutine

Bis repetita

Il semble que nous ayons accompli un tour complet : les Anglosionistes se préparent à nouveau, apparemment, à utiliser les mêmes Casques blancs (donc les « bons terroristes ») pour exécuter une nouvelle attaque chimique sous faux drapeau en Syrie et de nouveau en accuser les forces gouvernementales. De nouveau, les Russes avertissent le monde à l’avance et, comme la dernière fois, (presque) tout le monde s’en fout. Il y a même des rapports selon lesquels les États-Unis envisagent, une fois de plus, d’imposer une zone d’exclusion aérienne (totalement illégale) au-dessus de la Syrie. Et, exactement comme la dernière fois, il semble que le but des États-Unis soit de sauver les « bons terroristes » d’une victoire gouvernementale majeure.

Il semble malheureusement que ma prédiction que « chaque « clic » nous rapproche d’un pas du « bang » se réalise et alors que l’Empire semble avoir abandonné l’idée d’une reconquête totale de la Syrie, les néocons poussent clairement à ce qui pourrait se révéler une frappe de missiles majeure sur la Syrie. Tirer un grand nombre de missiles près des/sur les forces russes pourrait déclencher une contre-attaque russe qui, à son tour, pourrait mener à une guerre majeure, peut-être nucléaire, mais ce fait ne semble pas pris en compte dans les calculs des néocons. Il est vrai qu’ils sont pour la plupart des gens assez stupides (comme « focalisés sur le court-terme »), avec un fort sentiment de supériorité et une vision messianique de notre monde. Pourtant, cela me déconcerte que si peu de gens aux États-Unis et dans l’Union européenne s’en soucient. D’une certaine manière, une guerre nucléaire est devenue si inconcevable que beaucoup ont conclu qu’elle ne pourra jamais se produire.

L’autre chose que les néocons semblent oublier est qu’on ne peut pas changer la situation sur le terrain en Syrie au moyen de frappes de missiles ou de bombes. D’une part, la dernière attaque américaine a définitivement montré que les Tomahawks sont une cible facile pour les défenses aériennes syriennes (pour la plupart désuètes). Bien sûr, les Américains pourraient compter sur plus d’AGM-158 JASSM, beaucoup plus difficiles à intercepter, mais peu importe les missiles utilisés, ils n’affecteront pas efficacement les capacités militaires syriennes tout simplement parce que ce sont des cibles peu lucratives pour des frappes de missiles de croisière. Si on considère que les Étasuniens savent fort bien qu’il n’y aura pas d’attaque chimique (ni même qu’elle pourrait se produire, d’ailleurs, puisque même les États-Unis ont déclaré que la Syrie n’avait pas d’armes chimiques en 2013), la Maison Blanche pourrait décider de faire sauter quelques bâtiments vides et déclarer que « l’animal Assad » a été puni, je suppose. Mais même totalement sans opposition, une attaque de missile n’aurait aucun sens militaire. Cela pose donc la question de savoir à quoi servirait une attaque contre la Syrie. Malheureusement, la réponse évidente est que la frappe de missiles à venir a moins à voir avec la guerre en Syrie qu’avec la politique intérieure américaine.

Les options russes et syriennes

Il y a aussi quelques différences. La plus grande est que cette fois-ci, la force d’intervention navale russe en Méditerranée orientale est beaucoup plus grande que la dernière fois : 15 navires y compris deux frégates de pointe, l’Amiral Grigorovitch et l’Admiral Essen (ici, un article détaillé) et deux sous-marins d’attaque diesel évolués de classe 636.3. Cela représente beaucoup de puissance de feu anti-navire, anti-aérienne et anti-sous-marine et, plus important encore, beaucoup de capacités avancées d’alerte rapide. Comme les réseaux de défense aérienne russes et syriens ont été intégrés par un seul système de feu automatisé, cela signifie que les Syriens « verront » très précisément ce qui se passe dans l’espace aérien syrien et autour (c’est particulièrement vrai avec les Russes dont les Iliouchines A-50U patrouillent 24 h sur 24).

Ce qui m’inquiète le plus, ce sont les différents rapports (comme celui-ci) qui affirment que le secrétaire d’État Mike Pompeo a dit la semaine dernière au ministre russe des Affaires étrangères Serguei Lavrov que « Moscou serait tenu pour responsable » si une attaque chimique avait lieu. Si, par « Moscou sera responsable », les fous à Washington DC veulent dire « moralement responsable », ce n’est que le non-sens habituel. Mais je crains qu’avec des cinglés certifiés comme Bolton et Pompeo aux commandes, les Américains puissent envisager d’attaquer le personnel russe en Syrie (pas nécessairement dans les bases bien défendues de Khmeimin ou Tartous).  Ces types pourraient facilement viser diverses installations ou des unités militaires syriennes où on sait que du personnel russe est déployé et déclarer qu’ils ne visaient pas délibérément les Russes et que les Russes touchés étaient « clairement impliqués » avec les forces syriennes maniant les armes chimiques. Les États-Unis ont déjà pris pour cible des ressortissants russes pour les enlever et les mettre en détention, ils pourraient commencer à tuer bientôt des Russes puis faire porter la responsabilité de ces morts au Kremlin. Vous n’y croyez pas ? Pensez seulement « Skripal » et vous verrez que cette idée n’est pas si farfelue.

Les Russes ont des possibilités de choix, soit dit en passant. Une chose qu’ils pourraient faire est de placer 6 MiG-31 (modernisés) en alerte rapide dans le sud de la Russie (ou, mieux encore, en Iran) et en garder une paire en patrouille aérienne de combat au-dessus de la Syrie (ou de l’Iran). Combinée avec les « yeux » des A-50U, ces MiG-31 pourrait procurer aux russes une formidable capacité d’action en Syrie, spécialement contre les B-1B étasuniens basés au Qatar ou à Diego Garcia. Jusqu’à maintenant, on a vu peu de MiG-31 en action en Syrie mais si l’interception d’un grand nombre de missiles de croisière devenait leur mission, ils offriraient une force beaucoup plus souple et efficace que la très petite quantité de Su-35 et de Su-30 actuellement basée à Khmeimim.

Mais la clé pour protéger la Syrie est de renforcer les défenses aériennes syriennes et leurs capacités d’alerte précoce, en particulier avec des systèmes mobiles de défense aérienne, notamment beaucoup de systèmes à courte et moyenne portée comme le Tor-M2 et le Pantsir-S2.  Jusqu’à ce que cet objectif soit atteint, les États-Unis et la Russie resteront dans une très dangereuse « impasse mexicaine » où les deux parties sont engagées dans ce que j’appelle un « jeu de la poule mouillée nucléaire », chaque partie menaçant l’autre tout en comptant sur ses propres capacités nucléaires pour dissuader une contre-attaque significative ou des représailles. C’est extrêmement dangereux, mais il y a très peu que la Russie puisse faire pour arrêter les dirigeants étasuniens de revenir encore et encore à cette même stratégie. Jusqu’à présent, les Russes ont manifesté un degré de retenue vraiment remarquable, mais s’ils sont poussés trop loin, la prochaine étape pour eux sera de riposter aux Américains d’une manière qui leur fournisse ce que la CIA appelle « un déni plausible »(j’ai analysé cette option il y a plus d’un an dans cet article).  S’ils sont attaqués directement et ouvertement, les Russes n’auront évidemment pas d’autre choix que de frapper en retour. Et s’il est vrai que les forces russes en Syrie et à proximité sont largement inférieures en nombre par rapport aux forces US/OTAN/CENTCOM, les Russes ont un avantage massif sur les États-Unis en termes de missiles de croisière à longue portée (voir l’analyse d’Andrei Martyanov « Russia’s Stand-Off Capability: The 800 Pound Gorilla in Syria » pour une analyse détaillée à ce sujet).

Rien de ce qui précède n’est nouveau, le monde est bloqué dans cette situation depuis plus d’un an maintenant, et il ne semble toujours pas y avoir de fin en vue. Malheureusement, je ne peux qu’être d’accord avec Rouslan Ostachko : seule une défaite militaire massive ou un effondrement économique non moins massif arrêtera les gens qui « confondent l’Autriche et l’Australie » dans leur quête démente d’hégémonie mondiale par la violence.

 

The Saker

Cet article a été rédigé pour Unz Review

Traduit par Diane, vérifié par Wayan, relu par Diane pour le Saker francophone 367.

 

«Ne pas jouer avec le feu» en Syrie : Moscou annonce des manœuvres militaires en Méditerranée

Source : https://francais.rt.com/international/53632-ne-pas-jouer-avec-feu-moscou-annonce-manoeuvres-militaires-mediterranee

30 août 2018, 19:19

5b88240809fac288598b4567

La frégate russe Pytlivy dans le Bosphore en août 2018 (image d’illustration).

La Russie a annoncé de vastes manœuvres navales en Méditerranée, redoutant une provocation occidentale en Syrie, alors que l’armée syrienne s’apprête à reconquérir la province d’Idlib. Damas se dit prêt à «aller jusqu’au bout».

La Russie a annoncé ce 30 août des manœuvres militaires en Méditerranée, alors que l’offensive de Damas sur Idlib, ultime grand bastion syrien encore aux mains des rebelles et djihadistes, semble imminente et soulève les réticences de l’ONU et des Occidentaux.

«Nous prévoyons de déployer plus de 25 navires sous le commandement du croiseur lance-missiles Amiral Oustinov. Près de 30 avions participeront à ces exercices, dont des bombardiers stratégiques Tu-160», a fait savoir le ministère de la Défense russe dans un communiqué de presse. Les manœuvres devraient avoir lieu du 1er au 8 septembre.

Alors que l’ONU évoque la présence de quelque «10 000 terroristes» dans la province d’Idlib, le porte-parole du Kremlin, Dmitri Peskov, a déclaré : «Le foyer de terroristes qui s’est formé là-bas n’annonce rien de bon si l’inaction actuelle se prolonge.»

Les manœuvres navales engagées par la Russie, principale alliée de la Syrie, constituent donc selon lui une «hausse des mesures de précaution tout à fait fondée et justifiée.»

Cette annonce intervient alors que les médias russes rapportaient plus tôt cette semaine un renforcement de la présence militaire russe au large de la Syrie par crainte de frappes des Occidentaux contre l’armée syrienne. Moscou redoute en effet une fausse attaque chimique perpétrée par des rebelles afin de servir de prétexte à de nouvelles frappes occidentales contre la Syrie. Le porte-parole du ministère russe de la Défense Igor Konachenkov s’était d’ailleurs inquiété que l’USS Ross, un destroyer américain, soit entré en Méditerranée le 25 août dernier, armé de 28 missiles de croisière Tomahawk capables de frapper n’importe quelle cible en Syrie.

 

Moscou met l’Occident en garde de ne pas «jouer avec le feu»

 Ces craintes ont conduit Sergueï Lavrov, ministre russe des Affaires étrangères, à rappeler, lors d’une conférence de presse conjointe avec son homologue syrien tenue ce 30 août, la détermination de la Russie à aider la Syrie à mener à bien la reconquête intégrale de son territoire. «Nous avons des faits sous les yeux, et nous avons adressé une mise en garde forte à nos partenaires occidentaux de ne pas jouer avec le feu», a-t-il annoncé.

De son côté, le ministre des Affaires étrangères syrien, Walid al-Moualem, a annoncé que Damas était déterminé à «aller jusqu’au bout» dans sa lutte pour libérer la province d’Idlib, dont il estime qu’elle est principalement tenue par les djihadistes du Front al-Nosra (branche syrienne d’Al-Qaïda désormais connue sous le nom de Front Fatah al-Cham).

Alors que l’envoyé de l’ONU pour la Syrie, Staffan de Mistura, s’inquiétait d’un usage d’armes chimiques par l’armée syrienne ainsi que par les combattants rebelles, le ministre syrien a martelé que son pays ne possédait pas d’armes chimiques. Il a en outre assuré que l’armée syrienne tenterait autant que possible d’éviter les pertes civiles lors de l’offensive à venir.

Alors que l’envoyé de l’ONU pour la Syrie, Staffan de Mistura, s’inquiétait d’un usage d’armes chimiques par l’armée syrienne ainsi que par les combattants rebelles, le ministre syrien a martelé que son pays ne possédait pas d’armes chimiques. Il a en outre assuré que l’armée syrienne tenterait autant que possible d’éviter les pertes civiles lors de l’offensive à venir.