L’information est comme un filet d’eau pure

par Guy Mettan

Horizons et débats

Zurich, 30 décembre 2025

Dans le contexte de guerre cognitive dans lequel nous autres Occidentaux baignons depuis une dizaine d’années, l’information est devenue une arme de destruction massive. Ou plutôt: une arme de tromperie massive.
            Dans un monde où les journalistes tendent à disparaître au profit des «créateurs d’information», il n’y a rien d’étonnant à ce que l’information soit désormais créée, formatée, conditionnée et distribuée comme un paquet de jambon artificiel au supermarché. Si, au départ, le jambon était censé provenir d’un vrai cochon de chair et d’os à l’arrivée, le produit n’a plus grand chose à voir avec le matériau originel. De la couleur à la texture, sans parler du goût, il n’a plus rien de naturel. Il est devenu parfaitement artificiel. Les miracles du packaging et du marketing font le reste: en bout de chaîne, le consommateur n’a plus qu’à payer pour une marchandise largement frelatée.
            Il en va de même pour les informations produites et vendues par les médias mainstream. Leur rapport avec la réalité est devenu très aléatoire. Les ingrédients d’origine, à savoir les faits, ont été si bien épluchés, essorés, cuits, recuits et gavés d’agents conservateurs, de parfums, de colorants, d’arômes et d’exhausteurs de goût que l’information délivrée au bout de la chaîne de production journalistique n’a plus qu’un très lointain rapport avec l’authenticité et la vérité du produit. Comme dans l’industrie alimentaire, ces transformations et ces reconditionnements se déroulent dans la plus grande opacité et sont dissimulés aux yeux du public qui la consomme. 
            Dans cet univers parallèle, le journaliste et le média honnêtes qui chercheraient à rétablir les faits et à les analyser de la façon la plus objective et impartiale possible n’ont aucune chance de s’imposer, l’ensemble des médias officiels tant privés que publics diffusant la même bouillie insipide. Et s’ils y parvenaient, ils seraient alors impitoyablement traqués par les chasseurs de primes que sont devenus les fact-checkers et autres organes de «vérification».

En France, le gouvernement Macron n’a pas renoncé à restaurer le label de conformité qu’il avait échoué à imposer pendant la crise du Covid. Les privés ne sont pas en reste, qui s’associent entre eux sous des bannières aussi fallacieuses qu’hypocrites pour s’assurer de la diffusion unanime de la bonne parole, à l’image de la Trusted News Initiative créée par la BBC en 2019, du Réseau international de vérification des faits (IFCN) lancé par l’Institut Poynter en 2015 ou du Trust Project financé depuis 2014 par toutes sortes de fondations américaines afin de lutter contre la «désinformation», la haine raciale ou l’antisémitisme et qui consistent en pratique à garantir que les médias partenaires soient alignés sur les positions de l’OTAN en Ukraine, d’Israël en Palestine ou de Taiwan vis à vis de Chine.
            Dès lors le journaliste soucieux d’échapper au rouleau compresseur des médias mainstream est condamné à se fondre dans le moule pour survivre ou à végéter dans les marges du système, en exploitant les maigres ressources à disposition ou en se contentant de s’exprimer gratuitement sur les réseaux sociaux. De Telegram à Wechat, de Substack à X en passant par les myriades de blogs et de portails qui peuplent la galaxie internet et les radios et chaines TV des pays non-occidentaux – tous ces supports peuvent être mis à contribution mais ils ne sont pas rémunérés.
            Ces voix marginales, ces efforts ingrats sauvent pourtant l’honneur du métier d’informer. Ils sont comme des gouttelettes qui, peu à peu, vont créer un filet d’eau, puis un torrent, puis une rivière et un fleuve qui finiront par s’imposer dans le paysage public et par façonner la conscience de ceux qui l’habitent.
            Ne sous-estimons pas la force des filets d’eau: l’eau s’insinue partout, elle finit par éroder les roches les plus dures et trouve inéluctablement son chemin vers l’océan de la vérité. C’est en tout cas ce que devraient se dire celles et ceux qui doutent parfois d’avoir choisi la bonne voie. La foi est plus forte que la loi du grand nombre.
            De nombreux exemples montrent que cette stratégie marche. Prenez celui de Gaza et d’Israël. Pendant des mois, dans nos pays, il était impossible de parler de la Palestine, de la souffrance des Gazaouis, des destructions, de la famine, des massacres, etc. Puis, peu à peu, une vague est montée qui a fini par faire céder les digues mises en place par la propagande israélienne.
            Il en ira de même, tôt ou tard, avec les autres conflits, en Ukraine, au Soudan, en Iran, à Taiwan, au Congo. L’information, comme l’eau, exige de la patience et chemine lentement, souterrainement. C’est un travail ardu, peu spectaculaire, dont la récompense se fait longtemps attendre. Mais il en vaut la peine.

Le traitement européen de l’information (*)

La guerre de l’information est aussi menée de manière tout à fait officielle par le Service européen pour l’action extérieure (SEAE) sous la direction de Kaja Kallas, haute représentante de l’Union européenne pour les affaires étrangères et la politique de sécurité. En 2015, le SEAE a mis en place l’East StratCom Task Force. Ce groupe fonctionne sur une base réactive via le projet EUvsDisinfo, qui recense et analyse des milliers de cas de «désinformation » pro‑Kremlin visant les pays de l’UE et les pays du voisinage oriental et des Balkans. Parallèlement, le groupe agit de façon proactive via les campagnes « Share your Light » et « Free Press Talking » qui créent des spots, documents visuels, clips vidéos, événements publics et contenus pour réseaux sociaux, adaptés aux contextes locaux, qui sont relayés par les délégations de l’UE et des partenaires médiatiques ou associatifs. Cette action offensive va jusqu’au financement de projets et programmes pour médias indépendants, fact‑checkers et organisations de la société civile, ce qui peut inclure des subventions ou appuis logistiques.

(*) Rédaction du blogue La paix mondial menacée.

Plainte pénale contre le Comité du Prix Nobel de la paix

Introduction

Le 17 décembre 2025, Julian Assange, fondateur de Wikileaks, a déposé une plainte pénale auprès de l’Autorité suédoise chargée de la criminalité économique et de l’Unité suédoise chargée des crimes.  La plainte vise la Fondation Nobel, arguant que le transfert en cours de 11 millions de couronnes suédoises (1,18 million de dollars américains) et la remise de la médaille du prix à María Corina Machado violent les termes du testament d’Alfred Nobel du 27 novembre 1895. Femme politique vénézuélienne, celle-ci est la principale figure de l’opposition au président vénézuélien Hugo Chávez, puis à son successeur Nicolás Maduro.

Étant donné que les lauréats du prix Nobel de la paix sont sélectionnés par le Comité Nobel norvégien, il aurait peut-être été préférable de commencer par demander des comptes à ce dernier pour son mauvais choix de lauréat.  Mais la plainte en tient compte, soulignant que les administrateurs des fonds suédois ont une obligation fiduciaire en matière de versement des fonds.  « La sélection du comité norvégien ne leur confère pas l’immunité pénale. »   En effet, il appartenait aux administrateurs d’examiner une telle décision prise « en contradiction flagrante avec l’objectif explicite du testament, ou lorsqu’il existe des preuves que le lauréat utilisera ou utilise le prix pour promouvoir ou faciliter le crime d’agression, les crimes contre l’humanité ou les crimes de guerre ».

Machado n’a pas caché son approbation du renforcement des effectifs militaires américains (environ 15 000) au large des côtes du Venezuela depuis le mois d’août, notamment avec un sous-marin d’attaque à propulsion nucléaire et le plus grand porte-avions du monde, l’USS Gerald R. Ford. Elle a « incité et défendu le recours à la force militaire meurtrière et la préparation à la guerre par l’administration Trump ».  

Rédaction de La paix mondiale menacée.

Julian Assange accuse la Fondation Nobel d’avoir transformé « un instrument de paix » en « instrument de guerre »

Le fondateur de WikiLeaks affirme que le prix décerné en 2025 à María Corina Machado constitue un détournement de fonds et une complicité de crimes de guerre au regard du droit suédois, et demande le gel de 11 millions de couronnes suédoises (1,18 million de dollars américains) de transferts en attente à Machado.

STOCKHOLM — 11 h 00 CET, le 17 décembre 2025

Julian Assange a déposé aujourd’hui une plainte pénale en Suède contre 30 personnes associées à la Fondation Nobel, y compris ses dirigeants, pour des crimes graves présumés, notamment le détournement de fonds, la facilitation de crimes de guerre et de crimes contre l’humanité, ainsi que le financement du crime d’agression.

La plainte montre que le testament d’Alfred Nobel de 1895 stipule explicitement que le prix de la paix doit être décerné à la personne qui, au cours de l’année écoulée, « a apporté le plus grand bienfait à l’humanité » en œuvrant « le plus ou le mieux pour la fraternité entre les nations, pour l’abolition ou la réduction des armées permanentes et pour la tenue et la promotion de congrès pour la paix ».

Assange fait valoir que « la décision politique du comité de sélection norvégien ne suspend pas l’obligation fiduciaire des administrateurs des fonds suédois ». « Tout versement contraire à ce mandat constitue un détournement de fonds ».

La plainte, déposée simultanément auprès de l’Autorité suédoise chargée de la criminalité économique (Ekobrottsmyndigheten) et de l’Unité suédoise chargée des crimes de guerre (Krigsbrottsenheten), allègue que les suspects, notamment la présidente de la Fondation Nobel, Astrid Söderbergh Widding, et la directrice exécutive, Hanna Stjärne, ont transformé « un instrument de paix en un instrument de guerre » en commettant des « actes criminels graves », notamment :

1) Abus de confiance, détournement de fonds et association de malfaiteurs en lien avec le versement imminent de 11 millions de couronnes suédoises (1,18 million de dollars) du prix Nobel de la paix à Maria Corina Machado, dont les actions passées et présentes l’excluent catégoriquement des critères énoncés dans le testament d’Alfred Nobel ;

2) Facilitation de crimes de guerre, y compris le crime d’agression et les crimes contre l’humanité, violant les obligations de la Suède en vertu de l’article 25(3)(c) du Statut de Rome, car les accusés avaient connaissance de l’incitation et du soutien de Machado à la perpétration de crimes internationaux par les États-Unis, et savaient ou auraient dû savoir que le versement des fonds Nobel contribuerait à des exécutions extrajudiciaires de civils et de naufragés en mer, et ont manqué à leur obligation de cesser les versements.

Assange note par le passé que les membres de la Fondation Nobel ont déjà exercé leur autorité de contrôle sur les prix et leur versement en suspendant le versement du prix de littérature en 2018. « Le fait de ne pas intervenir dans ce cas, malgré les crimes de guerre commis par les États-Unis au large des côtes vénézuéliennes et le rôle clé joué par Machado dans la poursuite de l’agression » engage leur responsabilité pénale.

« La dotation d’Alfred Nobel pour la paix ne peut être dépensée pour promouvoir la guerre », déclare Assange. Les accusés ont des obligations juridiques concrètes, car ils sont chargés de « veiller à la réalisation de l’objectif visé par le testament d’Alfred Nobel, à savoir mettre fin aux guerres et aux crimes de guerre, et non de les rendre possibles ».

L’incitation de Machado à la plus grande mobilisation militaire américaine depuis la guerre en Irak la rend catégoriquement inéligible

La plainte souligne que l’annonce et la cérémonie du prix Nobel ont eu lieu dans dans un contexte que les analystes militaires décrivent comme « le plus grand déploiement militaire américain dans les Caraïbes depuis la crise des missiles de Cuba », qui dépasse désormais les 15 000 personnes, y compris le porte-avions USS Gerald R. Ford. L’escalade se poursuit, le président Trump ayant annoncé le 10 décembre, deux jours après la cérémonie du prix Nobel, que les frappes américaines « commenceraient par voie terrestre ». La stratégie vénézuélienne s’inscrit dans ce que le secrétaire à la Guerre de Trump, Peter Hegseth, appelle un virage vers « une létalité maximale, et non une légalité tiède » et « une offensive ».

Dans ce contexte, Assange affirme que « Machado a continué à inciter l’administration Trump à poursuivre son escalade », notamment en s’engageant dans un complot visant à donner à l’administration américaine accès à 1 700 milliards de dollars de réserves de pétrole et d’autres ressources naturelles via la privatisation, une fois Maduro renversé.

« En utilisant sa position privilégiée de lauréate du prix Nobel de la paix, Machado a très probablement fait pencher la balance en faveur de la guerre, avec l’aide des suspects nommés », déclare Assange dans la plainte pénale.

La plainte énumère des preuves de cette incitation à une intervention militaire américaine, tout en faisant l’éloge de la conduite du Premier ministre israélien Benjamin Netanyahu à Gaza. Parmi ses déclarations :

– « L’escalade militaire est peut-être la seule solution… Les États-Unis pourraient devoir intervenir directement » (30 octobre 2025)

– Machado a qualifié les frappes militaires américaines contre des navires civils, qui ont tué au moins 95 personnes à ce jour, de « justifiées » et « visionnaires ».

– Machado a dédié le prix au président américain Trump, car il « a enfin placé le Venezuela… parmi les priorités de la sécurité nationale des États-Unis ».

– Déclarations historiques, notamment son témoignage devant le Congrès américain en 2014, où elle a déclaré : « La seule voie qui reste est le recours à la force ».

Le dossier cite de nombreux experts tiers et institutions opposés à l’attribution du prix à Machado :

– 21 organisations norvégiennes pour la paix ont déclaré : « Machado est tout le contraire d’une lauréate de la paix ».

– Le lauréat du prix Nobel de la paix Adolfo Pérez Esquivel a déclaré : « Attribuer le prix à quelqu’un qui appelle à une invasion étrangère est une parodie de la volonté d’Alfred Nobel ».

– L’Institut de recherche sur la paix d’Oslo (PRIO) a confirmé que Machado « a appelé à une intervention militaire au Venezuela ».

Mesures demandées

La plainte souligne qu’« il existe un risque réel que les fonds provenant de la dotation Nobel aient été ou soient détournés, intentionnellement ou par négligence, de leur objectif caritatif pour faciliter l’agression, les crimes contre l’humanité et les crimes de guerre ».

Assange demande aux autorités suédoises :

1. De geler immédiatement le versement du prix Nobel de la paix, d’un montant de 11 millions de couronnes suédoises, ainsi que tout budget y afférent restant, et d’obtenir la restitution de la médaille.

2. D’enquêter sur les personnes nommées, les responsables de la Fondation et les entités associées pour abus de confiance, complicité de crimes de guerre et de crimes contre l’humanité, et complot.

3. De saisir les procès-verbaux du conseil d’administration, les courriels, les conversations de groupe et les documents financiers.

4. D’interroger Widding, Stjärne et les autres suspects.

5. De mener une enquête approfondie au niveau national ou de saisir la CPI (Statut de Rome, art. 25(3)(c)).

« Cette plainte vise à obtenir le gel immédiat de tous les fonds restants et l’ouverture d’une enquête pénale approfondie afin d’éviter que le prix Nobel de la paix ne soit définitivement transformé d’un instrument de paix en un instrument de guerre », conclut Assange.

La proposition perdante-perdante de l’Allemagne

par Cyrus Janssen, le 7 décembre 2025

Cyrus Janssen est un consultant américain en marketing et affaires internationales devenu commentateur très en vue de la Chine et des relations sino‑occidentales sur YouTube, où sa chaîne réunit près d’un million d’abonnés et des centaines de millions de vues. Diplômé en business de Florida State University, il a vécu plus de 10 ans à Shanghai et Hong Kong et met à profit sa maîtrise du mandarin pour se positionner comme passeur entre la Chine et l’Occident. Dans cet article très critique sur l’absence de stratégie européenne vis-à-vis de la Chine, il prend pour exemple l’Allemagne, frappée par le double choc de la sortie du nucléaire et de la fin des approvisionnements en gaz russe.

L’Allemagne se trouve dans une situation désespérée. À première vue, le pays semble être déchiré de toutes parts. Sur le plan intérieur, le pays est dirigé par un chancelier profondément impopulaire, Friedrich Merz, qui a succédé à Olaf Scholz, encore plus impopulaire. Tous deux sont issus des partis traditionnels au pouvoir en Allemagne, la CDU (centre-droit) et le SPD (centre-gauche). Cependant, ces piliers de l’establishment politique sont en déclin, cédant progressivement leur soutien à des partis plus extrêmes après les échecs répétés du gouvernement à résoudre les crises nationales.

Sur le plan économique, l’économie industrielle perd 10 000 emplois par mois, selon l’agence allemande pour l’emploi. Pour la première fois depuis que cette donnée est mesurée, l’industrie manufacturière allemande a contribué à moins de 20 % à l’économie nationale l’année dernière. Les dirigeants du secteur affirment que la culture du travail, les coûts énergétiques et la bureaucratie du pays nuisent à sa compétitivité.

Pendant des décennies, le pays a pu compter sur son ingénierie et ses produits de classe mondiale, qui lui ont permis d’atteindre un équilibre entre vie professionnelle et vie privée en Europe. Les statistiques de l’Organisation internationale du travail (OIT) montrent que l’Allemand moyen travaille 29,6 heures par semaine, contre 36,1 heures aux États-Unis et 44,8 heures en Chine. Aujourd’hui, cette éthique du travail n’est plus qu’un des nombreux clous dans le cercueil de la compétitivité industrielle du pays.

Non seulement les travailleurs chinois travaillent beaucoup plus longtemps, mais la Chine a rattrapé ou dépassé l’Allemagne dans presque tous les domaines industriels grâce à des décennies d’investissement dans le capital humain et les infrastructures. Contrairement à la croyance populaire, la Chine est la destination préférée pour la fabrication non pas en raison de ses bas salaires, mais en raison de sa population importante d’ingénieurs hautement qualifiés et de fabricants compétents. Le PDG d’Apple, Tim Cook, a déclaré que lorsqu’il recherchait les travailleurs hautement qualifiés nécessaires à la fabrication des produits Apple, il pouvait remplir plusieurs stades de football avec des talents qualifiés en Chine, alors qu’aux États-Unis, il doutait de pouvoir remplir ne serait-ce qu’une seule pièce avec des personnes possédant la même expertise.

Enfin, le facteur qui pénalise peut-être le plus l’Allemagne est le prix de l’électricité, qui est environ trois fois plus élevé qu’aux États-Unis et en Chine. C’est le résultat direct du double choc provoqué par la sortie du nucléaire à l’échelle nationale et l’effondrement des approvisionnements en gaz russe. (*)

Ces facteurs se sont combinés pour provoquer un renversement complet des relations commerciales entre les deux pays en seulement une décennie. En octobre 2015, l’Allemagne affichait un excédent commercial de 630 millions de dollars avec la Chine. Dix ans plus tard, en octobre 2025, elle affichait un déficit de 1,78 milliard de dollars, soit une variation de 338 % au cours de la dernière décennie. Au cours des dix premiers mois de cette année seulement, l’excédent commercial de la Chine avec l’Allemagne a bondi de 121 % par rapport à l’année précédente, selon les calculs basés sur les données douanières chinoises. L’effondrement des exportations allemandes vers la Chine depuis leur pic représente déjà un choc d’environ 1 % du PIB.

Si l’essor de la Chine a constitué un choc externe, bon nombre de ces échecs ont été causés et aggravés par des politiques contre-productives. Les dirigeants allemands se sont montrés totalement incapables d’élaborer une stratégie à long terme pour lutter contre le déclin de la puissance industrielle du pays. Aucun autre pays au monde n’est peut-être aussi rigoureusement attaché à l’idéologie et à l’ancien ordre mondial axé sur l’Occident que l’Allemagne. Les cinq dernières années ont été marquées par de profonds changements. L’essor des BRICS et les guerres en Ukraine et au Moyen-Orient ont révélé de profondes fissures dans le monde unipolaire. Alors que cette nouvelle réalité géopolitique est évidente pour tout observateur neutre, l’Allemagne a choisi de faire l’autruche et de miser encore plus sur un Occident en déclin. Un Occident dont le leader, les États-Unis, a signalé à plusieurs reprises qu’il abandonnait lui-même cette notion et prenait ses distances avec ses alliés européens.

La guerre en Ukraine a été dévastatrice pour le continent. Au lieu de reconnaître la Russie comme un acteur légitime ayant des préoccupations légitimes, l’Allemagne a choisi de renoncer à la diplomatie, refusant de dialoguer avec l’autre partie, et s’est engagée à réorienter son pays vers la capacité militaire à un moment où elle n’en a pas les moyens.

Ayant déjà rejeté la bouée de sauvetage que constituait le gaz russe bon marché qui alimentait autrefois son économie, l’Allemagne aurait pu se tourner vers des liens plus étroits avec la Chine pour contrebalancer l’influence déclinante des États-Unis. Mais elle a également écarté cette option.

La plupart des grandes marques allemandes dépendent fortement de la Chine, tant pour la fabrication que pour le marché de consommation chinois. Sans accord alternatif entre les deux pays, les plus grandes entreprises allemandes, et par extension l’ensemble de l’économie du pays, sont confrontées à un dilemme perdant-perdant. Relocaliser la production pour aider l’industrie allemande en déclin, ou rester en Chine pour sauver leurs marques. Revenir chez elles leur ferait perdre leur marché asiatique et signifierait capituler face à des concurrents chinois plus efficaces. Rester en Chine préserve leurs marques en tirant parti des talents locaux, des chaînes d’approvisionnement et des consommateurs, mais affaiblit encore davantage l’industrie manufacturière allemande. Confrontées à ce dilemme, les entreprises allemandes ont massivement choisi la seconde

option.

Un rapport récent de Bloomberg intitulé « L’Allemagne gagne trop d’argent en Chine pour se retirer maintenant » souligne le décalage considérable entre le souhait du gouvernement de rapatrier les entreprises et la réalité économique qui impose aux entreprises de rester en Chine pour survivre. Volkswagen a annoncé à la fin du mois dernier qu’elle fabriquerait un véhicule électrique entièrement en Chine pour la moitié du prix qu’il lui en coûterait ailleurs. De l’automobile à la chimie, les plus grands exportateurs du pays ignorent les appels du gouvernement et investissent des milliards dans de nouveaux projets qui lient encore plus étroitement leur destin à la deuxième économie mondiale. Selon l’Institut Mercator pour les études chinoises, les investissements des entreprises allemandes en Chine ont bondi de 1,3 milliard d’euros (1,5 milliard de dollars) entre 2023 et 2024, pour atteindre 5,7 milliards d’euros.

Si le « choc chinois » et la fin de la domination industrielle allemande, qui durait depuis des décennies, étaient pratiquement inévitables, la stratégie actuelle présente un paradoxe flagrant. Pour sauver leurs marques historiques, les industries allemandes sont contraintes d’intensifier leurs investissements en Chine, le pays même qui leur ravit leur couronne.

(*) Notice de la rédaction du blog. Ce double choc eût été à tout le moins atténué si l’Allemagne avait alors troqué son programme nucléaire contre un programme énergétique solaire ambitieux axé sur le photovoltaïque et l’éolien.

Dénonciation de crimes contre l’humanité commis par Israël à Gaza

« C’est mon devoir de citoyen israélien »

dixit Lee Mordechai

Charlotte Gauthier, Jérusalem

Le Temps, Genève,

26 mai 2025

Lee Mordechai enseigne l’histoire à l’Université hébraïque de Jérusalem. Depuis le 7 octobre 2023 et le début de la guerre d’Israël contre Gaza, il répertorie les crimes perpétrés par son pays contre les Palestiniens.

Lui qui n’était pas un militant anti-occupation se félicite d’une légère inflexion dans le milieu universitaire: « Il y a plus de place pour s’exprimer publiquement contre la guerre depuis fin 2024 »

Après dix-neuf mois de conflit, le document de Lee Mordechai fait 176 pages, et contient plus de 1600 références et liens. Depuis début 2025, une trentaine d’autres Israéliens travaillent avec lui.

C’est l’histoire d’un citoyen israélien qui voulait briser le silence. En t-shirt et short, lunettes sur le nez, Lee Mordechai n’a pas grand-chose du professeur d’histoire spécialiste de l’Empire byzantin tel qu’on l’imagine. Ce quadragénaire, né à Rishon Lezion, près de Tel-Aviv, vit et enseigne aujourd’hui à Jérusalem, à l’Université hébraïque. Le 7 octobre 2023, lors de l’attaque perpétrée par le Hamas en Israël, Lee Mordechai est en pleine année sabbatique à l’Université de Princeton, aux États-Unis. « C’était une période pleine d’incertitude, pour nous Israéliens. Mais très vite, j’ai tenu à regarder les informations qui provenaient des deux côtés. Les horreurs du 7-Octobre, mais aussi les choses terribles qui sortaient chaque jour de plus en plus nombreuses de Gaza », se souvient le professeur.

La « disproportion » de la riposte israélienne le choque immédiatement. Il est abasourdi par les « 8000 Gazaouis tués en trois semaines », puis par le premier raid mené par l’armée israélienne à la mi-novembre 2023 contre l’hôpital Al-Shifa, à Gaza City, qu’Israël présente alors sans preuves comme le QG du Hamas. « Une attaque totalement injustifiée, rappelle Lee Mordechai. Or, ce que je constate à ce moment-là, c’est le silence assourdissant du monde universitaire israélien. Je m’attendais à ce que mes pairs prennent la parole contre cette guerre, mais pas du tout. Il n’y avait même pas une pétition antiguerre qui circulait, et que j’aurais pu signer! Au contraire, le camp libéral faisait des tribunes pour dire que le reste du monde ne comprenait pas Israël. Alors je me suis demandé: quel est mon rôle dans tout ça? »

Un travail de fourmi

Lui qui « n’a jamais été un militant anti-occupation » raconte que le déclic se produit en décembre 2023. L’Afrique du Sud engage alors une procédure devant la Cour internationale de justice, accusant Israël de génocide dans l’enclave palestinienne. « C’est un document de 80 pages, répertoriant les différents crimes commis à Gaza. Et je me dis: j’ai moi-même vu et lu des milliers de photos et articles, je pourrais faire pareil. Avec une approche académique. J’ai senti cette urgence, c’était mon obligation en tant que citoyen israélien. »

Alors, Lee Mordechai se lance dans son entreprise « pour enregistrer et répertorier » autant d’informations que possible sur les crimes commis par Israël à Gaza. Parmi ses outils, il s’inscrit à des groupes WhatsApp israéliens couvrant tout le spectre politique, « de la gauche radicale jusqu’aux colons d’ultra-droite ». Il épluche également des rapports de différentes agences de l’ONU, d’ONG comme Amnesty International ou Human Rights Watch, des articles de presse, ou encore les réseaux sociaux qui « regorgent de vidéos ».

Un travail de fourmi grâce auquel il sort un premier document de neuf pages, dès janvier 2024, intitulé « Bearing Witness to the Israel-Gaza War » (« témoigner de la guerre d’Israël contre Gaza »). Cette version initiale s’organise déjà en quatre principaux chapitres, que Lee Mordechai étayera au fil du temps. « Le massacre des Palestiniens », « Causer la mort des populations civiles », « Le discours israélien de déshumanisation des Palestiniens » et « Nettoyage ethnique ».

Cinq millions de vues sur X

Dans un « langage factuel », l’historien liste les événements et déclarations qui illustrent ces exactions et crimes de guerre, et met en bas de page autant de liens que possible vers ses sources. On découvre des soldats israéliens pillant des maisons de Gazaouis, jouant avec des sous-vêtements féminins, brûlant des bâtiments résidentiels et des écoles, ou roulant avec leurs chars sur des cadavres de Palestiniens.

Lee Mordechai souligne que les pays européens n’ont pris aucune sanction ayant un « impact concret » sur l’État hébreu pour stopper cette guerre génocidaire.

Trois mois après le 7-Octobre, dans son introduction, Lee Mordechai pose un constat sans appel « sur la base des éléments collectés »: « Ce qu’Israël fait actuellement à la population palestinienne de Gaza constitue un crime contre l’humanité, qui pourrait vraisemblablement être qualifié de génocide, incluant à la fois l’acte et l’intention. »

Ce premier document, Lee Mordechai le publie en anglais et en hébreu, pour « que le public israélien ait accès dans sa langue à ces informations, ainsi que le reste du monde ». Sa publication ne fait que quelques centaines de vues sur le réseau social X, où il a environ 200 abonnés à l’époque. Mais en mars 2024, la quatrième version du document devient virale. « La seule chose qui a changé, c’est que j’ai ajouté: « Moi, Lee Mordechai, citoyen et universitaire israélien, écris ce document parce que ma communauté universitaire est silencieuse, et que je veux témoigner des horreurs commises à Gaza. » A ce moment-là, je suis l’un des seuls Israéliens à m’exprimer ainsi, et a fortiori en anglais. En une nuit, il y a eu 5 millions de vues! » s’étonne encore le professeur d’histoire.

Des médias sourds et aveugles

Lee Mordechai en est plus convaincu que jamais, il doit poursuivre la rédaction de ce document tant que la guerre continue. L’échelle des crimes et des destructions à Gaza apparaît sans précédent, et confirme pour l’historien le caractère génocidaire de cette guerre. Il liste: « Siège et famine volontaire » imposés sur l’enclave par Israël, « destruction massive du système de santé et des infrastructures civiles (écoles, universités, cimetières, marchés, mosquées, etc.), et du bâti résidentiel (plus de 60% des bâtiments détruits) ». Quant à la « déshumanisation des Palestiniens », elle apparaît sans limite: sur les réseaux sociaux, Lee Mordechai rappelle que 18 000 appels à « aplatir, détruire ou raser Gaza » ont été publiés en hébreu, durant le seul mois d’octobre 2023.

Un phénomène amplifié selon lui par le traitement de la guerre fait par les médias israéliens, mais aussi américains. « Ces médias font un travail horrible, et ne parlent tout simplement pas des crimes commis à Gaza! Si on prend l’exécution des 15 secouristes et humanitaires palestiniens à Rafah en mars dernier, la quasi-totalité des médias n’en ont pas parlé. Si la Russie avait fait ça à des secouristes ukrainiens, ça n’aurait jamais été couvert de cette façon », s’indigne l’historien.

Il se félicite cependant d’une légère inflexion dans le milieu universitaire israélien, « où il y a plus de place pour s’exprimer publiquement contre la guerre depuis fin 2024 ». Il souligne qu’à l’Université hébraïque de Jérusalem, où il enseigne, six conférences antiguerres ont eu lieu ces six derniers mois. Mais il l’admet: ces initiatives sont seulement « tolérées » par le milieu académique.

A travers Bearing Witness, Lee Mordechai dénonce également « l’échec politique total des Occidentaux » face à cette guerre à Gaza. Les États-Unis, qui fournissent massivement de l’armement à Israël, et soutiennent indéfectiblement l’État hébreu, sont pour lui complices des horreurs commises dans l’enclave. Et dans une certaine mesure les pays d’Europe de l’Ouest également, « à travers leur silence », alors qu’ils se sont toujours « présentés comme les garants de la moralité et des valeurs humanistes ». Lee Mordechai souligne qu’ils n’ont pris aucune sanction, ni diplomatique ni économique, ayant « un impact concret » sur l’État hébreu pour stopper cette guerre génocidaire.

Un sondage glaçant

Il déplore également que la Hongrie ait reçu Benyamin Netanyahou sans l’inquiéter, ou que la France, l’Allemagne et l’Italie aient laissé entendre qu’elles ne l’arrêteraient pas, alors qu’il fait l’objet d’un mandat d’arrêt international pour crimes de guerre et crimes contre l’humanité émis par la Cour pénale internationale. « Pour Israël, le message perçu est le suivant: il n’y a aucune conséquence face à ce que nous faisons à Gaza, alors continuons! » constate l’historien.

Après dix-neuf mois de guerre, le document de Lee Mordechai fait 176 pages, et contient plus de 1600 références et liens. Depuis début 2025, une trentaine d’autres Israéliens y travaillent désormais avec lui. Tous sont bénévoles, et ne reçoivent « aucun financement ». Actuellement, l’équipe oeuvre sur de nouveaux supports, comme des cartes qui montreraient les destructions à Gaza à travers le temps, ou un recueil centralisant l’ensemble des témoignages de médecins internationaux qui sont intervenus dans l’enclave.

« Nous continuerons de témoigner, tant que nous sommes si peu à le faire. » Le lendemain de sa rencontre avec Le Temps, Lee Mordechai renvoie un message pour signaler une étude commandée par l’Université Penn State aux États-Unis. « S’il vous plaît, ajoutez-le dans votre article, pour montrer ce que pense la rue israélienne. » Selon le sondage « 82% des juifs israéliens sont favorables à l’expulsion forcée des Gazaouis de leur terre », autrement dit au nettoyage ethnique au regard du droit international. ■

Texte intégral du document Bearing Witness : https://witnessing-the-gaza-war.com/

Gaza : pourquoi l’Occident refuse d’employer le mot génocide ?

par le professeur Michael Lynk,

ancien Rapporteur spécial des Nations Unies sur la situation des droits de l’homme 

interviewé par Anne Guion

Source : https://www.lavie.fr/actualite/geopolitique/gaza-pourquoi-loccident-refuse-demployer-le-mot-genocide-99584.php

Michael Lynk a occupé pendant six ans (2016-2022) le poste de rapporteur spécial des Nations unies sur la situation des droits de l’homme dans les territoires palestiniens occupés. Professeur associé de droit à l’université Western Ontario au Canada, spécialiste des droits humains, il livre une analyse sans concessions sur l’incapacité des grandes puissances à faire respecter le droit international en Palestine. De la réticence à employer le terme de « génocide » au rôle décisif que pourrait jouer la société civile, Michael Lynk explore les différents leviers qui permettraient de sortir de l’impasse.

Quels sont les principaux facteurs qui expliquent le silence de l’Occident sur Gaza, selon vous ?

Il y a plusieurs facteurs déterminants. Premièrement, l’influence du lobby israélien. Elle est importante en Europe, mais extraordinairement puissante aux États-Unis, où elle inclut notamment le rôle des évangéliques chrétiens. Il ne faut pas sous-estimer à quel point Israël est un enjeu de politique intérieure aux États-Unis. Deuxièmement, l’alliance politique et militaire extraordinaire entre les États-Unis et Israël. De nombreux pays du Nord global, particulièrement en Europe, ne veulent pas s’opposer à Israël car cela signifierait s’opposer aux États-Unis. Troisièmement, il persiste dans les pays occidentaux une vision romantique d’Israël et de sa fondation comme réponse à l’Holocauste européen. Cette perception historique continue d’influencer fortement les positions politiques occidentales.

A lire aussi : « On meurt maintenant, et tous les pays sont muets » : deux femmes dans l’enfer de Gaza

Enfin, on ne peut ignorer la dimension raciale dans le traitement médiatique et politique différencié des crises internationales. La réaction rapide et unanime face à l’invasion de l’Ukraine contraste fortement avec la relative indifférence face aux souffrances palestiniennes. Cela révèle des biais profondément ancrés dans nos sociétés.

Il y a aussi le narratif lié à la lutte contre le terrorisme…

Certainement. Et aussi la question de l’antisémitisme. Prenons l’exemple des États-Unis, où celle-ci a pris une dimension particulièrement problématique dans le débat public. Son instrumentalisation actuelle rappelle, par son intensité et sa fonction politique, l’obsession anticommuniste de l’ère McCarthy dans les années 1950. Cette utilisation extensive du terme « antisémitisme » inquiète d’ailleurs de nombreuses organisations juives traditionnelles états-uniennes. Elles considèrent que cette instrumentalisation dessert les intérêts de leur communauté et vise principalement à servir d’autres objectifs politiques.

L’antisémitisme est, bien sûr, une réalité qu’il faut combattre partout où il se manifeste. Mais il est tout à fait possible de s’y opposer fermement tout en soutenant les droits des Palestiniens. Dans les universités états-uniennes, plusieurs présidents d’établissement, eux-mêmes juifs, dénoncent la façon dont Trump utilise l’accusation d’antisémitisme pour réprimer la liberté d’expression et la dissidence. Qualifier systématiquement d’antisémite l’usage de termes comme « génocide » ou de slogans comme « Palestine libre » finit par vider le concept de son sens. Cette inflation sémantique rend plus difficile l’identification et la lutte contre le véritable antisémitisme. Si tout est antisémite, alors plus rien ne l’est.

Face à ces tensions croissantes, comment les instances internationales ont-elles fait évoluer leurs positions ces derniers mois ?

Nous avons assisté à une série d’événements diplomatiques majeurs. En novembre 2024, la Cour pénale internationale a émis des mandats d’arrêt contre Netanyahou et Galant. Il y a eu aussi les décisions historiques de la Cour internationale de justice : en janvier 2024, la Cour internationale de justice a jugé que l’accusation de génocide portée par l’Afrique du Sud contre Israël était plausible et a ordonné des mesures d’urgence pour prévenir tout acte génocidaire à Gaza. En juillet 2024, une autre décision a déclaré l’occupation israélienne illégale.

A lire aussi : Johann Soufi : « La Cij a rendu un avis historique pour la Palestine et le Proche-Orient »

Le point culminant a été la résolution extraordinaire adoptée à une écrasante majorité par l’Assemblée générale des Nations unies, en septembre 2024, donnant 12 mois à Israël pour mettre fin complètement à l’occupation des territoires palestiniens. Cette échéance approche – nous ne sommes plus qu’à quatre mois du délai – et il est déjà évident qu’Israël ne s’y conformera pas. Cette situation risque de provoquer un affrontement majeur entre le Nord et le Sud global après septembre 2025, quand il deviendra clair qu’Israël a ignoré les instances internationales. Certains États pourraient alors aller jusqu’à remettre en question le maintien d’Israël comme membre des Nations unies.

Pensez-vous qu’Israël pourrait être exclu des Nations unies ?

Je pense qu’un mouvement en ce sens va émerger. Il n’y aura pas de vote immédiat, mais la question sera soulevée quand on considèrera le nombre de fois où Israël a défié non seulement les résolutions du Conseil des droits de l’homme ou de l’Assemblée générale, mais aussi les résolutions du Conseil de sécurité et les décisions de la Cour internationale de justice.

Il faut garder à l’esprit qu’Israël est un pays relativement petit de 14 millions d’habitants. Il est fortement dépendant de la diplomatie internationale et de l’aide militaire états-unienne. Il n’a pas la liberté ou l’indépendance d’un pays plus grand comme la France ou la Grande-Bretagne. Israël a donc davantage besoin de l’Occident que l’Occident n’a besoin d’Israël.

On évoque aussi la dépendance technologique et militaire de l’Occident vis-à-vis d’Israël, notamment dans les domaines de la cybersécurité et du renseignement. Cela pourrait-il expliquer la retenue des gouvernements français ou britannique ?

Israël est une puissance militaire avancée avec un important complexe militaro-industriel. Il est particulièrement à la pointe en matière de technologies de surveillance. D’ailleurs, les Palestiniens sont parmi les peuples les plus surveillés au monde. Israël a développé une recherche avancée en IA, notamment pour la surveillance et le contrôle militaire. Ces technologies sont importantes pour l’Occident. Cependant, d’autres pays pourraient fournir ces technologies. Israël reste bien plus dépendant de l’Occident que l’inverse. Les raisons évoquées précédemment restent plus déterminantes.

Si l’Occident arrêtait de vendre des armes à Israël, cela mettrait-il fin à la guerre ?

Un simple coup de téléphone de Joe Biden, ou maintenant de Donald Trump, aurait suffi à arrêter la guerre. C’est ce qui s’est passé en 1982 quand Ronald Reagan a appelé Menahem Begin pour mettre fin à la guerre au Liban. Begin a protesté mais la guerre s’est arrêtée le lendemain ! Il faut comprendre la dynamique politique intérieure états-unienne pour expliquer pourquoi cela ne se produit pas. Donald Trump a accordé énormément de cadeaux à Israël, même durant ses quatre premiers mois de retour au pouvoir. Mais sa pensée n’est pas toujours cohérente.

Il pourrait théoriquement demander à Israël d’arrêter la guerre après son séjour en Arabie saoudite, au Qatar et aux Émirats. Mais je ne pense pas que cela arrivera car les dirigeants politiques arabes n’ont jamais été aussi peu décisifs sur la scène mondiale. Ils auraient la capacité d’exercer une pression significative sur Trump pour obtenir un arrêt des hostilités, mais cette option n’a pas été exploitée. Le cas des Émirats arabes unis est particulièrement révélateur : malgré 19 mois d’une guerre dévastatrice à Gaza, ces derniers maintiennent leurs relations diplomatiques avec Israël. Si cela n’a pas suffi à provoquer une rupture diplomatique, on peut légitimement se demander ce qui pourrait les y conduire !

Comment expliquez-vous cette attitude étonnante des pays arabes et notamment des États du Golfe, malgré leur soutien historique à la cause palestinienne ?

Il y a deux facteurs principaux qui expliquent cette attitude. D’abord, ces pays, particulièrement les Émirats arabes unis, ont développé des relations commerciales très lucratives avec Israël depuis les accords d’Abraham (signés en 2020, ndlr). Ces partenariats économiques représentent des investissements considérables qu’ils ne souhaitent pas compromettre.

Mais plus fondamentalement, ces États veulent maintenir de bonnes relations avec les États-Unis, qui sont déterminés à préserver les accords d’Abraham et la normalisation des relations avec Israël. Cette alliance avec Washington est fondamentale pour leur sécurité régionale, notamment face à l’Iran, et pour leur développement économique.

Le système international semble montrer ses limites face à cette crise. Quelle est la véritable efficacité des institutions internationales dans ce contexte ?

Il y a effectivement des limitations extraordinaires. Prenons l’exemple de la Cour internationale de justice qui a émis contre Israël trois ordonnances de mesures provisoires en janvier, mars et mai 2024 concernant les allégations de génocide. Aucune n’a été respectée. Cependant, contrairement à ce que certains pensent, le droit international fonctionne bien dans son rôle d’identification des violations commises par Israël. Le problème n’est pas le droit international en soi, mais plutôt la politique internationale et le manque de volonté politique. La CIJ et la CPI dépendent du Conseil de sécurité de l’Onu pour être efficaces. En tant que juriste, je dirais que le droit international n’est pas censé être un parapluie qui se replie au premier signe de pluie. Il doit être efficace et s’appliquer à toutes les situations.

Le système des Nations unies, tel qu’il a été conçu par les vainqueurs de la Seconde Guerre mondiale, il y a 80 ans, ne reflète plus les réalités géopolitiques actuelles. Le droit de veto au Conseil de sécurité, accordé aux cinq membres permanents, paralyse aujourd’hui toute action significative sur des crises majeures comme celle de Gaza. Un fait révélateur : depuis les années 1970, les États-Unis ont utilisé leur veto 49 fois pour protéger Israël – soit plus de la moitié de tous leurs vetos. Aucun autre membre permanent du Conseil de sécurité, y compris la France, n’a jamais utilisé son veto pour protéger Israël. Cela montre la relation extraordinaire entre ces deux pays.

Plusieurs dirigeants occidentaux, comme Emmanuel Macron récemment, évoquent la reconnaissance d’un État palestinien. Comment évaluez-vous l’efficacité de ces déclarations face à la réalité de la crise actuelle ?

L’échelle de ce qui se passe à Gaza montre l’écart dramatique entre les déclarations et la réalité. Lors des dernières crises majeures, en 2008-2009 et en 2014, environ 2 200 Palestiniens avaient été tués à Gaza par Israël. Aujourd’hui, nous avons plus de 50 000 morts, un nombre inimaginable qui pourrait encore augmenter. La crise est d’une intensité exceptionnelle, et Israël franchit les lignes rouges les unes après les autres sans conséquences réelles. Les dirigeants du Nord global parlent sotto voce (« à voix basse »), en disant simplement : « s’il vous plaît, arrêtez ». La reconnaissance d’un État palestinien par la France et le Royaume-Uni serait formidable, mais nous sommes face à un décalage profond avec la réalité : 740 000 colons israéliens vivent en Cisjordanie et à Jérusalem-Est (12 % de la population juive israélienne) répartis dans 360 colonies. Comment créer un État palestinien viable dans ces conditions ?

A lire aussi : La Palestine s’efface sous nos yeux en Cisjordanie

Les dirigeants israéliens, y compris les centristes comme Benny Gantz ou Yaïr Lapid, s’opposent ouvertement à une solution à deux États. Israël s’accommode très bien que l’Europe et l’Amérique du Nord continuent d’en parler, car cela lui permet de poursuivre la colonisation. Ce dont nous avons vraiment besoin, ce n’est pas de nouvelles déclarations sur la reconnaissance mutuelle d’États, mais de sanctions économiques décisives imposées à Israël. Ce n’est que lorsqu’un citoyen israélien, à Haïfa ou Tel Aviv, se réveillera en se disant : « Bon sang, j’ai besoin d’un visa pour aller en vacances en Europe » ou que les liens étroits entre des universités européennes et israéliennes seront rompus, que nous aurons un espoir de changement de direction. Si nous n’imposons pas de coûts réels à Israël, toutes ces déclarations diplomatiques resteront lettre morte.

Vous pensez donc que la campagne Boycott désinvestissement sanction (BDS) est une bonne méthode ?

Je pense que le BDS est effectivement une approche nécessaire car ses trois revendications fondamentales sont parfaitement alignées avec le droit international. La première demande est la fin de l’occupation israélienne, une exigence qui a été clairement formulée par la Cour internationale de justice et l’Assemblée générale des Nations unies. La deuxième concerne la reconnaissance du droit au retour des réfugiés palestiniens. Ce droit n’est pas une invention récente : il est inscrit dans la résolution 194 de l’Assemblée générale adoptée en 1948. Il est important de noter que cette résolution est celle qui a été le plus fréquemment réaffirmée dans toute l’histoire des Nations unies, ce qui témoigne de son importance fondamentale.

La troisième demande porte sur la reconnaissance de l’égalité totale des citoyens arabes palestiniens d’Israël. C’est un principe démocratique fondamental : un État doit garantir l’égalité de tous ses citoyens, indépendamment de leur appartenance ethnique. Il ne peut pas être un État privilégiant uniquement un groupe ethnique particulier. Ces trois revendications ne sont donc pas des demandes radicales ou extrêmes, mais simplement l’application des principes fondamentaux du droit international et de la démocratie.

Face à cette paralysie diplomatique, quels leviers pourraient, selon vous, débloquer la situation ?

Je suis convaincu que le changement devra venir de la société civile dans les pays du Nord global. C’est elle qui devra exercer une pression suffisante sur les gouvernements européens et nord-américains pour les contraindre à respecter leurs engagements en matière de droit international. Cette dynamique est particulièrement visible dans la réticence de ces pays à utiliser le terme « génocide ». Ce n’est pas un simple débat sémantique : l’utilisation de ce mot a des implications juridiques précises.

Selon la Convention sur le génocide de 1948 et le Statut de Rome de 1998 qui a créé la Cour pénale internationale, reconnaître un génocide oblige la communauté internationale à agir rapidement et collectivement pour y mettre fin. C’est précisément pour éviter ces obligations que les gouvernements occidentaux évitent soigneusement ce terme ou nient sa pertinence dans ce contexte. En refusant de qualifier la situation de génocide, ils se donnent la possibilité de limiter leur action à des déclarations de principe sans conséquences concrètes. Laissés à eux-mêmes, ces gouvernements continueront d’éviter toute action significative qui pourrait froisser les États-Unis, et a fortiori Israël. Seule une mobilisation forte et continue de la société civile pourra les pousser à sortir de cette inertie diplomatique.

On observe une évolution du discours diplomatique international ces derniers jours, avec des prises de position plus marquées de certains pays européens. Pensez-vous que nous sommes à un tournant diplomatique ?

Nous sommes effectivement à un moment critique. Les pays européens cherchent désespérément à obtenir un cessez-le-feu durable, largement poussés par une pression interne croissante. Cette pression vient d’une coalition remarquable d’acteurs : des journalistes qui couvrent courageusement la situation, une société civile mobilisée, des défenseurs des droits humains, des organisations religieuses et des syndicats. Seuls, ces gouvernements hésiteront à prendre des mesures susceptibles d’offenser les États-Unis, sans parler d’Israël.

Les négociations actuelles laissent-elles entrevoir la possibilité d’un cessez-le-feu prochain ?

La période qui vient sera décisive. Tout dépendra largement de la position de Trump après sa visite dans les pays du Golfe cette semaine. S’il décide d’exercer une pression réelle sur Netanyahou pour arrêter l’offensive, cela pourrait être déterminant. Mais pour l’instant, Netanyahou semble utiliser ces négociations comme un outil tactique plus que comme une réelle volonté de paix. Il continue de mobiliser des troupes supplémentaires et annonce une offensive militaire majeure à Gaza, sous prétexte d’éradiquer complètement le Hamas.

Or, une telle « éradication » du Hamas serait impossible sans des conséquences catastrophiques pour la population civile de Gaza. Netanyahou en est parfaitement conscient. Ses déclarations récentes dans le Jerusalem Post sont révélatrices : « Nous avons détruit de plus en plus de maisons et les Gazaouis n’ont nulle part où retourner. Le seul résultat inévitable sera le souhait des Gazaouis de migrer hors de la bande de Gaza. »

Cette déclaration montre que la destruction massive de 500 000 à 600 000 maisons à Gaza n’est pas un dommage collatéral mais s’inscrit dans une stratégie délibérée pour rendre le territoire inhabitable. Ce qui est particulièrement préoccupant, c’est que malgré l’ordre explicite de la CIJ à Israël de sanctionner l’incitation au génocide, des dirigeants politiques israéliens, des journalistes et des personnalités publiques, continuent d’appeler à « se débarrasser de tous les Palestiniens » ou à « tuer tous les Palestiniens », sans qu’aucune mesure ne soit prise pour les sanctionner.

In Ukraine, the US is dragging us towards war with Russia

By John Pilger

This article is more than 10 years old (*)

Voici un article que nous aurions volontiers placé sur ce blog si nous en avions eu connaissance lorsque nous l’avons créé en 2014. Si nous le faisons avec presque onze ans de retard, c’est qu’il nous paraît malheureusement toujours d’actualité. Rédaction.

Washington’s role in Ukraine, and its backing for the regime’s neo-Nazis, has huge implications for the rest of the world.

Why do we tolerate the threat of another world war in our name? Why do we allow lies that justify this risk? The scale of our indoctrination, wrote Harold Pinter, is a “brilliant, even witty, highly successful act of hypnosis”, as if the truth “never happened even while it was happening”.

Every year the American historian William Blum publishes his “updated summary of the record of US foreign policy” which shows that, since 1945, the US has tried to overthrow more than 50 governments, many of them democratically elected; grossly interfered in elections in 30 countries; bombed the civilian populations of 30 countries; used chemical and biological weapons; and attempted to assassinate foreign leaders.

In many cases Britain has been a collaborator. The degree of human suffering, let alone criminality, is little acknowledged in the west, despite the presence of the world’s most advanced communications and nominally most free journalism. That the most numerous victims of terrorism – “our” terrorism – are Muslims, is unsayable. That extreme jihadism, which led to 9/11, was nurtured as a weapon of Anglo-American policy (Operation Cyclone in Afghanistan) is suppressed. In April the US state department noted that, following Nato’s campaign in 2011, “Libya has become a terrorist safe haven“.The name of “our” enemy has 

The name of “our” enemy has changed over the years, from communism to Islamism, but generally it is any society independent of western power and occupying strategically useful or resource-rich territory, or merely offering an alternative to US domination. The leaders of these obstructive nations are usually violently shoved aside, such as the democrats Muhammad Mossedeq in Iran, Arbenz in Guatemala and Salvador Allende in Chile, or they are murdered like Patrice Lumumba in the Democratic Republic of Congo. All are subjected to a western media campaign of vilification – think Fidel Castro, Hugo Chávez, now Vladimir Putin.

Washington’s role in Ukraine is different only in its implications for the rest of us. For the first time since the Reagan years, the US is threatening to take the world to war. With eastern Europe and the Balkans now military outposts of Nato, the last “buffer state” bordering Russia – Ukraine – is being torn apart by fascist forces unleashed by the US and the EU. We in the west are now backing neo-Nazis in a country where Ukrainian Nazis backed Hitler.

Having masterminded the coup in February against the democratically elected government in Kiev, Washington’s planned seizure of Russia’s historic, legitimate warm-water naval base in Crimea failed. The Russians defended themselves, as they have done against every threat and invasion from the west for almost a century.

But Nato’s military encirclement has accelerated, along with US-orchestrated attacks on ethnic Russians in Ukraine. If Putin can be provoked into coming to their aid, his pre-ordained “pariah” role will justify a Nato-run guerrilla war that is likely to spill into Russia itself.

Instead, Putin has confounded the war party by seeking an accommodation with Washington and the EU, by withdrawing Russian troops from the Ukrainian border and urging ethnic Russians in eastern Ukraine to abandon the weekend’s provocative referendum. These Russian-speaking and bilingual people – a third of Ukraine’s population – have long sought a democratic federation that reflects the country’s ethnic diversity and is both autonomous of Kiev and independent of Moscow. Most are neither “separatists” nor “rebels”, as the western media calls them, but citizens who want to live securely in their homeland.

Like the ruins of Iraq and Afghanistan, Ukraine has been turned into a CIA theme park – run personally by CIA director John Brennan in Kiev, with dozens of “special units” from the CIA and FBI setting up a “security structure” that oversees savage attacks on those who opposed the February coup. Watch the videos, read the eye-witness reports from the massacre in Odessa this month. Bussed fascist thugs burned the trade union headquarters, killing 41 people trapped inside. Watch the police standing by.

A doctor described trying to rescue people, “but I was stopped by pro-Ukrainian Nazi radicals. One of them pushed me away rudely, promising that soon me and other Jews of Odessa are going to meet the same fate. What occurred yesterday didn’t even take place during the fascist occupation in my town in world war two. I wonder, why the whole world is keeping silent.” [see footnote]

Russian-speaking Ukrainians are fighting for survival. When Putin announced the withdrawal of Russian troops from the border, the Kiev junta’s defence secretary, Andriy Parubiy – a founding member of the fascist Svoboda party – boasted that attacks on “insurgents” would continue. In Orwellian style, propaganda in the west has inverted this to Moscow “trying to orchestrate conflict and provocation“, according to William Hague. His cynicism is matched by Obama’s grotesque congratulations to the coup junta on its “remarkable restraint” after the Odessa massacre. The junta, says Obama, is “duly elected”. As Henry Kissinger once said: “It is not a matter of what is true that counts, but what is perceived to be true.”

In the US media the Odessa atrocity has been played down as “murky” and a “tragedy” in which “nationalists” (neo-Nazis) attacked “separatists” (people collecting signatures for a referendum on a federal Ukraine). Rupert Murdoch’s Wall Street Journal damned the victims – “Deadly Ukraine Fire Likely Sparked by Rebels, Government Says“. Propaganda in Germany has been pure cold war, with the Frankfurter Allgemeine Zeitung warning its readers of Russia’s “undeclared war”. For the Germans, it is a poignant irony that Putin is the only leader to condemn the rise of fascism in 21st-century Europe.

A popular truism is that “the world changed” following 9/11. But what has changed? According to the great whistleblower Daniel Ellsberg, a silent coup has taken place in Washington and rampant militarism now rules. The Pentagon currently runs “special operations” – secret wars – in 124 countries. At home, rising poverty and a loss of liberty are the historic corollary of a perpetual war state. Add the risk of nuclear war, and the question is: why do we tolerate this?

www.johnpilger.com

The following footnote was appended on 16 May 2014: The quotation from a doctor who says he was “stopped by pro-Ukrainian Nazi radicals” was from an account on a Facebook page that has subsequently been removed.

Explore more on these topics

(*) John Pilger, “In Ukraine, the US is dragging us towards war with Russia”, The Guardian, May 13, 2014.

Les États-Unis continuent leurs importations d’uranium russe

par Jean-Guy Rens

Novembre 2024

Les États-Unis importent de l’uranium enrichi depuis la Russie et continueront de le faire au moins jusqu’en janvier 2028. Telle est le sens de la loi H.R. 1042 adoptée en mai 2024 et curieusement intitulée Prohibiting Russian Uranium Imports Act. Cette mesure législative bipartisane interdit l’importation par les États-Unis de produits à base d’uranium russe à compter d’août 2024… tout en mettant en place un processus de dérogation valable jusqu’en janvier 2028.

Il faut savoir que si les États-Unis ont quelques mines d’uranium, ils ne disposent que d’une seule installation d’enrichissement fonctionnelle au Nouveau-Mexique appartenant à Urenco, une société européenne (Grande-Bretagne, Pays-Bas et Allemagne). Une deuxième installation, américaine celle-ci, est bien entrée en fonction en octobre dernier à Piketon, dans l’Ohio. Toutefois, cette installation produit du combustible destiné à la prochaine génération de réacteurs, donc inutilisable aujourd’hui.

Or, les États-Unis comptent un parc de 90 centrales nucléaires qu’il faut bien faire fonctionner en attendant. Voilà pourquoi ce pays achète 27 % de son uranium au Canada, 25 % au Kazakhstan et 12% en Russie. Si on tient compte du seul combustible enrichi destiné aux centrales nucléaires, la part de la Russie s’élève même aux environs de 20 % du combustible consommé aux États-Unis, pour un coût d’environ un milliard de dollars par an[1]. Difficile à admettre pour un pays qui a sanctionné plus de 35 filiales de l’agence nucléaire russe Rosatom depuis février 2022.

Ce n’est pas tout. Au cours des dernières années, les importations américaines d’uranium enrichi depuis la Chine se sont envolées. En décembre 2023, les importations en provenance de Chine ont atteint 242 990 kilogrammes, alors qu’il n’y avait eu aucune importation américaine depuis la Chine avant 2022. Ces importations qui se font dans le plus grand secret ont été dévoilées par l’agence de presse Reuters. En réponse à cette information, le ministère américain de l’énergie a confirmé en septembre 2024 qu’il enquêtait pour savoir si la Chine aidait la Russie à contourner les sanctions américaines.

Sources :

  • Matthew Miller, “Prohibiting Imports of Uranium Products from the Russian Federation”, Press Statement, U.S. Department of State, May 14, 2024
  • Jennifer T. Gordon, “The US is banning the import of Russian nuclear fuel. Here’s why that matters”, Atlantic Council, May 16, 2024
  • Anthony Ruggiero et Andrea Stricker, “U.S. Investigates Russian-Chinese Nuclear Cooperation”, Foundation for Défense of Democracies, October 3, 2024

[1] Chiffre officiel probablement sous-évalué, Reuters estime plutôt que 35% du combustible nucléaire américain provient de Russie.

An Act of War Against Russia: Putin’s Final Warning as NATO Prepares to Attack Russia

Glenn Diesen

Professor at the University of South-Eastern Norway (USN)

September 14, 2024

President Putin argues that the long-range precision missiles considered to be used against Russian territory will make NATO directly involved in the war. These missiles supplied by the US and UK can only be operated with the involvement of American and British soldiers, and the missiles will be guided by the satellites of NATO countries. The dishonest discussion in the West about NATO’s decision to escalate in such a reckless manner is deeply troubling given that nuclear war is at stake.

Incrementalism: From Proxy War to Direct War

These long-range missiles represent the end of the proxy war and the beginning of a direct NATO-Russia war. Since the Western-backed coup in 2014, NATO and Russia have been fighting a proxy war in Ukraine. On the first day after the coup, the new government in Kiev installed by Washington created a partnership with the CIA and MI6 for covert war against Russia.[1]By definition, a proxy war is when two or more powers do not fight directly in battle but fight through a third-party country. From 2014, the proxy war was defined as NATO supporting Kiev and Russia supporting the Donbas rebels who opposed the legitimacy of the post-government installed by Washington.[2] In the words of Ukraine’s General Prosecutor, who was eventually fired by Joe Biden, Washington was treating Ukraine as a colony and demanding the right to approve all new government appointments.[3]

When Russia became a direct participant in the conflict by invading Ukraine in February 2022, the proxy war became even more dangerous as NATO involved itself in the war planning and supplying the weapons, ammunition, training, mercenaries, intelligence and target selection for Ukraine to fight Russia. Yet, NATO was fighting Russia indirectly through a proxy. Over the next 2,5 years, the lines between proxy war and direct war became increasing blurred. This line will now be eliminated as NATO’s war against Russia becomes a direct war as the long-range missiles supplied by the US and UK are also operated by the US and UK.

How did we end up with the US and UK attacking Russian territory without any serious debate in the West? Incrementalism or salami tactics involve cutting off thin slices gradually. With small incremental steps, no one action appears to be so outrageous that it justifies a major response, yet over time the aggressor has pushed through all red lines with minimal opposition. The US used such tactics to mitigate Russian opposition and to alleviate concerns among European allies for NATO expansion, the missile defence system, and the proxy war in Ukraine. NATO incrementally sends more powerful weapons and become increasingly involved in the war. Any negative reactions from their own public or Russia are sought to be mitigated by imposing restrictions on the use of these weapons, but these restrictions are then incrementally removed.

In the beginning of the war, the US was apprehensive about sending tanks and Biden warned that sending F16s could trigger World War 3.[4] Where has the incrementalism taken us today? American illegal cluster ammunition is used to bomb civilian targets in the Russian city of Belgorod, and NATO has provided the intelligence and weapons for the invasion of the Russian region of Kursk where civilians are kidnapped and executed. German tanks manned by soldiers with fascist insignia on their uniforms are yet again fighting in Kursk, and the main objective was most likely to seize the Kursk Nuclear Power Plant. NATO does not criticize Ukraine when it attacks Russia’s early nuclear warning system or nuclear power plants, and instead praises the invasion of Kursk for having humiliated Putin. 

NATO’s self-delusion: Ukraine’s “right to defend itself”

The argument that Ukraine has the right to defend itself is a very deceptive counterargument as nobody has disputed that Ukraine has this right. The question is how deeply NATO can be involved before the thin line between proxy war and direct war is crossed. The US is illegally occupying Syria, and nobody would disagree that Syria has the right to defend itself. But does Russia have the right to bomb American and British cities under the guise of helping Syria defend itself? What would the US have done if the situation was reversed, and Russia was attacking American cities through Mexico as a proxy?

British Prime Minister Keir Starmer argued: “We don’t seek any conflict with Russia. That’s not our intention in the slightest”.[5] This is probably true, Britain merely wants the right to strike Russia with missiles without Russia responding. When the US and UK sabotaged the Istanbul peace agreement in 2022, the Israeli and Turkish mediators explained that the Americans and British saw an opportunity to fight and bleed Russia as a strategic rival by fighting with Ukrainians. As American political and military leaders keep reminding us, this is a great war as NATO can weaken Russia without using its own troops. The question is how deeply involved NATO can become before we ask the very uncomfortable question: does Russia also has a right to defend itself?

Putin’s argument is reasonable and deserves to be discussed seriously, yet we no longer have reasonable discussions in the West as any empathy or understanding for the Russian position is castigated as treason. Every discussion is simplified and dumbed-down to either supporting “us” or “them”, and support for “us” entails repeating a ridiculous script that ignores reality and ends up with self-harm. If we want to avoid nuclear war, we should begin to take the security concerns of our adversary more seriously instead of shaming any effort to do so.

How will Russia Retaliate Against a NATO Attack?

Russia can pursue either horizontal or vertical escalation. Horizontal escalation is more restrained by retaliating in other areas by for example supplying air defences to Iran, making arms deals with North Korea, sending Russian warships to the Caribbean, sending advanced weaponry to NATO adversaries, or even providing intelligence for any strikes on for example US occupation troops in Syria and Iraq.

However, a direct attack by NATO on Russia will likely pressure the Russians to respond directly with vertical escalation irrespective of the risk of a nuclear exchange. F16s and other weaponry that will be used against Russia have been placed in Poland and Romania as these are considered “safe spaces” as long as NATO is not directly involved in the war. NATO drones operating over the Black Sea and providing targeting data to Ukraine seem like an obvious target. NATO satellites that are used to guide missile attacks on Russia can also be destroyed. Attacks with tactical nuclear weapons in Western Ukraine would also be a powerful retaliation that send a strong message without attacking NATO directly.

It appears that NATO has deluded itself with incrementalism as it now plans to attack Russia without expecting any significant retaliation. What was previously recognised as possibly triggering World War 3 is now dismissed as Russian propaganda as NATO is merely helping Ukraine defend itself. The Western political-media elites continue to argue that Russia has threatened retaliations in the past that did not materialise. Russia’s restraint is thus interpreted as weakness, and NATO continues to escalate until Russia responds sufficiently. 

The problem is that Russia has been restrained because any response could result in a rapid and uncontrolled race up the escalation ladder that results in a nuclear exchange. As NATO takes the world to the brink of world war, should we not at least have a sensible discussion about what is being done instead of hiding behind meaningless slogans such as “Ukraine has the right to defend itself”?

I was interviewed by both Al Jazeera and WION about NATO preparing to attack Russia.

Le sabordage de la neutralité sape aussi la Genève internationale. Mais Genève se tait …

par Guy Mettan,* Genève

Source : Point de vue suisse, 9 août 2024

En décidant de s’aligner sur les sanctions unilatérales américano-européennes contre la Russie en février 2022, alors qu’il avait toujours prétendu ne vouloir appliquer que des sanctions entérinées par les Nations Unies et ancrées dans le droit international, le Conseil fédéral a porté un rude coup à la neutralité et à la Genève internationale. Mais à Genève, personne n’a bronché. Voici pourquoi. 

En principe, cette fâcheuse décision,1 qui a beaucoup inquiété le CICR dont la réputation d’impartialité et d’indépendance repose largement sur la neutralité suisse, aurait dû provoquer un tonnerre de protestations. Au-delà du CICR et des «Conventions de Genève»2 dont la Suisse est dépositaire, et des préoccupations humanitaires et des droits de l’Homme dont notre pays prétend se faire le champion, elle aurait également dû préoccuper toutes celles et tous ceux qui tiennent en haute estime notre vocation d’Etat hôte des organisations internationales et de capitale du multilatéralisme. Il n’en a rien été.

Au contraire, on a vu des élus locaux et fédéraux, notamment à gauche, réclamer encore plus de sanctions, de condamnations, de boycotts, de confiscations de fortunes privées contre ceux qui avaient si «sauvagement agressé l’Ukraine». Et pourtant ces mêmes élus n’avaient rien trouvé à redire quand cette même Ukraine avait massacré 14 000 personnes, dont des milliers de civils et d’enfants innocents, dans le Donbass entre 2014 et 2022. Et ils ne bronchent pas ni n’exigent de sanctions quand un autre Etat, Israël en l’occurrence, immole des dizaines de milliers de civils innocents en Palestine et occupe des territoires étrangers en toute illégalité.

Début juin, des activistes d’ONG et des syndicalistes de l’«Organisation internationale du Travail»3 se sont insurgés contre l’élection à leur conseil d’un de leurs collègues russes. Mais, quand le Wall Street Journal, dans son édition du 29 juin dernier, a dénoncé les pratiques toxiques et le racisme de certains cadres du «World Economic Forum», ces militants si attentifs aux bonnes causes sont restés silencieux. Ils n’ont pas davantage protesté quand, comble de la provocation pour une cité qui se flatte d’être une ville de paix et d’abriter de nombreux organismes de promotion du dialogue entre pays en guerre, le Conseil fédéral a officialisé l’ouverture d’un bureau de l’OTAN, organisation à l’origine de nombreuses guerres d’agression ces dernières décennies, à commencer par le bombardement de la Serbie en 1999, dans la désormais fort mal nommée… Maison de la Paix! Il y a deux jours, le 15 juillet 2024, le chef de la Direction du droit international public du Département fédéral des Affaires étrangères a signé un accord sur le statut juridique du bureau de liaison de l’OTAN à Genève.4

Ils se sont réjouis quand la Russie, membre fondateur et permanent du Conseil de sécurité, s’est fait exclure du Conseil des droits de l’Homme. Ils ont haussé les épaules et se sont moqué quand le vice-ministre des affaires étrangères russe a déclaré qu’il n’était plus question de tenir les pourparlers sur le Caucase dans une Suisse devenue partisane et hostile, et que nous pouvions donc dire adieu à tout nouveau sommet avec le président russe, à l’image de ceux qui eurent lieu entre Reagan et Gorbatchev en 1985 et entre Biden et Poutine en juin 2021. Ils ont déploré et soupiré quand le CERN a refusé d’exclure la Russie de ses recherches nucléaires et se contente de seulement suspendre sa participation, lui qui fut pourtant un pionnier du dégel Est-Ouest en accueillant les premiers physiciens soviétiques en 1960, en pleine guerre froide (Le CERN n’a pas coupé tous ses liens avec la Russie, RTS, 7 juillet 2024.)5

La situation géopolitique a totalement changé …

Le centre de gravité de la planète bascule, le monde se fracture, les tensions s’accélèrent, un nouveau Rideau de Feu a remplacé l’ancien Rideau de Fer mille kilomètres plus à l’Est du continent européen, une Mur du Mépris infranchissable sépare l’Occident du Sud Global, désormais largement majoritaire en hommes et en dollars si l’on prend les derniers chiffres de la Banque mondiale en termes de PIB consolidé en parité de pouvoir d’achat. Mais pourquoi se soucier de telles bagatelles!

Aveuglement? Masochisme? Penchant suicidaire inconscient? Ou au contraire conscience aiguë de ses intérêts bien compris à court terme? Un peu de tout cela sans doute, mais avec une nette prépondérance du quatrième élément d’explication.

Pour comprendre l’absence de réaction et le mutisme face à ce qu’il faut bien appeler un travail de sape des fondements de ce qui a fait la Genève internationale depuis 150 ans, il faut rappeler quelques éléments de base.

La ville de Genève, jusqu’à présent un lieu international de conférences et de réunions de médiation. Mais la décision du gouvernement suisse d’abandonner la neutralité du pays risque de rendre Genève à son tour insignifiante en quelques années. (Photo mad)

La dernière étude d’impact du secteur international sur l’économie locale, publiée le 5 mars 2024 par la «Fondation pour Genève»,6 montre que la Genève internationale au sens étroit du terme, soit l’activité des organisations internationales, missions diplomatiques et ONG établies au bord du lac, génère 33 000 emplois à plein temps, des milliers de conférences chaque année, et des récoltes de fonds massives. A cela s’ajoute le secteur international marchand. Les 2133 multinationales privées recensées dans le canton, et en particulier les banques et les sociétés de négoce, assuraient 153 000 emplois directs et un total de 221 000 emplois en 2019, et généraient plus 2,5 milliards de recettes fiscales. Les deux secteurs sont liés, l’un et l’autre créant un biotope et vivant dans une interdépendance propre à Genève.

La sociologie du canton, avec 47% d’étrangers et de binationaux, reflète parfaitement cette réalité économique. De fait, le secteur international public et privé crée aujourd’hui un emploi genevois sur deux et participe pour 67% à la création de valeur ajoutée cantonale. On comprend donc que, dans ces conditions, on ne veuille pas tuer les poules aux œufs d’or et que l’on prenne toutes sortes de précautions pour ne pas fâcher les coqs qui surveillent le poulailler.

Une étude révélatrice

Encore plus révélatrice de cette dépendance est une étude publiée en juin dernier par le «Geneva Graduate Institute» (Paying for Multilateralism: Taking Stock on the Financing of International Organizations in Geneva, 2000–2020, by Livio Silvia-Muller & Remo Gassmann). Elle a montré que les pays occidentaux membres du G7 et de l’Union européenne, avaient pourvu 92% des 253,7 milliards de dollars de contributions versées aux seize organisations internationales les plus importantes pendant les deux premières décennies de ce siècle: Etats-Unis 26%, Royaume-Uni 8%, UE 7%, l’Allemagne 6,6%, la Suisse venant au 13e rang avec 2,2%).

Si l’on regarde plus en détail, on constate que 15 donateurs ont assuré 75% des contributions, parmi lesquels quatorze Etats et un donateur privé, la Fondation Bill et Melinda Gates (3,7% du montant total, soit 9,4 milliards de dollars sur vingt ans). Les afflux de fonds ont quintuplé en deux décennies, atteignant 23,6 milliards pour l’année 2020. Les secteurs de la santé (11,5 milliards en 2020) et de l’action humanitaire (réfugiés, migrants et CICR, soit 9 milliards) sont les principaux bénéficiaires. On notera en passant qu’une organisation comme le WEF, entièrement privée mais qui a reçu un statut d’organisation internationale (et donc une exonération fiscale) reconnue par la Suisse en 2015, perçoit entre 350 et 400 millions de francs de revenus par an grâce à ses forums.

Pour la Suisse, c’est une très bonne affaire. Avec un investissement net dans les infrastructures et les bâtiments de 3,2% et des cotisations annuelles de 350 millions par an, elle bénéficie de cent pour cent des cotisations et contributions versées par les autres pays.

r an, elle bénéficie de cent pour cent des cotisations et contributions versées par les autres pays.

Qui paie commande!

En résumé: qui paie commande! Et dès lors on comprend mieux pourquoi, quand l’Occident décide de sanctionner un pays tiers, fût-il aussi important que la Russie, Berne et Genève font profil bas et ne trouvent rien à redire.

Cette attitude servile sera-t-elle payante à long terme? Pas si sûr. Les auteurs de l’étude posent d’ailleurs la question de la dépendance à ces gros donateurs, et au principal d’entre eux, les Etats-Unis, dans un monde en pleine effervescence et en plein basculement multipolaire, avec un Sud et des BRICS en pleine expansion. Sans apporter de solutions. Diversifier les financements en direction du privé n’est pas sans danger, comme on l’a vu avec l’importance prise par la Fondation Gates dans le domaine des vaccins et son ascendance grandissante sur l’OMS depuis la crise du Covid.

Cette dépendance à l’égard de l’Occident est en flagrante contradiction avec le principe du multilatéralisme dont Genève se prétend le porte-flambeau. Et elle mène à une impasse dont on ne voit pas l’issue. D’un côté, les Occidentaux ne voient pas d’intérêt à relâcher leur emprise sur les organisations internationales au profit d’Etats dont ils estiment qu’ils ne paient pas leur place à leur juste prix. De leur côté, les pays du Sud n’ont aucune envie d’augmenter leurs contributions pour des organisations noyautées par les pays du Nord et sur lesquelles ils n’ont pas les moyens de peser, comme on le voit avec le blocage de la réforme du Conseil de sécurité, incapable de faire une place à l’Inde, au Brésil ou à l’Afrique.

En sacrifiant sa neutralité pour s’aligner sur le camp occidental, il n’est pas sûr que la Suisse ait fait le bon choix sur le long terme. Non seulement, en privilégiant une stratégie de bloc contre bloc, elle ne gagnera pas grand-chose en termes de sécurité mais elle y perdra en universalité. Car elle affaiblit durablement sa place sur la scène internationale. Elle saborde sa vocation de puissance médiatrice entre Etats en guerre et son rôle de pays hôte du siège européen des Nations Unies et de siège mondial des principales organisations internationales.

En fin de compte, ce sera cher payé pour complaire à des pays qui ne nous en serons même pas reconnaissants.

* Guy Mettan (1956) est politologue, journaliste indépendant et auteur. Il a commencé sa carrière journalistique en 1980 à la «Tribune de Genève» dont il a été le directeur et le rédacteur en chef de 1992 à 1998. De 1997 à 2020, il a été directeur du «Club suisse de la Presse» à Genève. Guy Mettan est membre du Parlement cantonal genevois depuis 20 ans.

1 vgl. https://globalbridge.ch/die-schweiz-hat-ihre-neutralitaet-beerdigt-ich-schaeme-mich-dafuer/, 8. März 2022

https://www.eda.admin.ch/eda/fr/dfae/politique-exterieure/droit-international-public/droit-international-humanitaire/conventions-geneve.html

https://fr.wikipedia.org/wiki/Organisation_internationale_du_travail

https://www.admin.ch/gov/fr/accueil/documentation/communiques.msg-id-101857.html

https://www.rts.ch/info/sciences-tech/2024/article/le-cern-n-a-pas-coupe-tous-ses-liens-avec-la-russie-28560113.html

https://www.fondationpourgeneve.ch/

Question de chiffres

(Note des éditeurs du blog La paix mondiale mnacée)

Certains bons esprits s’insurgent qu’on cite le nombre de 14 000 victimes dans la guerre qui a sévi au Donbass entre 2014 et 2022. Pourtant, il s’agit d’un chiffre avancé par le Haut-Commissariat des Nations Unies aux droits de l’homme dans son dernier rapport sur la situation en Ukraine avant le déclenchement de l’invasion russe. Voici le décompte exact de l’organisation internationale : 13 000 à 13 200 tués (au moins 3 350 civils, environ 4 100 membres des forces ukrainiennes et environ 5 650 membres de groupes armés séparatistes). Comme le décompte s’arrête en 2020, on peut supposer que le chiffre de 14 000 victimes est une approximation crédible. S’il est évident que le gouvernement de Kiev n’a pas liquidé ses propres soldats, il n’en reste pas moins qu’il est responsable du gâchis qui a eu lieu sur son territoire.