Quand l’UE s’affranchit de l’Etat de droit

Source Point de vue suisse

sekretariat@schweizer-standpunkt.ch

No 1 de 2026

L’affaire Jacques Baud – raison pour une prise de conscience ?

Quelle est la réaction du Conseil fédéral ?

par David Vogelsanger*

Les faits sont connus. Le 15 décembre, la Commission européenne a inscrit Jacques Baud, un citoyen suisse intègre résidant à Bruxelles, sur sa liste de sanctions pour propagande pro-russe présumée en lien avec la guerre russo-ukrainienne. Il figure désormais aux côtés de personnes susceptibles d’être de véritables propagandistes russes. M. Baud n’est accusé d’aucun crime.

Cependant, en raison de cette sanction, il ne peut plus voyager, pas même retourner en Suisse. Il n’a plus accès à ses comptes bancaires et personne n’est autorisé à lui apporter une aide matérielle, pas même de la nourriture ou un logement. Avant l’annonce des mesures, aucun représentant de l’UE ne lui a fait part des accusations portées à son encontre. Il a été privé du droit d’être entendu.

C’est un journaliste qui l’a informé de la sanction imposée. Le public suisse n’a appris l’affaire que grâce à la Weltwoche, puis, avec un certain retard, à la Neue Zürcher Zeitung. Les conglomérats médiatiques pro-européens Tages-Anzeiger, Ringier et CH Media ont largement dissimulé la situation à leurs lecteurs pendant des semaines.

Baud a longtemps été employé du Service fédéral de renseignement suisse (FID), du Département fédéral des affaires étrangères (DFAE), puis de l’ONU et enfin de l’OTAN, où il a occupé plusieurs postes à haute responsabilité. Au sein de l’armée suisse, il a commandé un bataillon d’infanterie mécanisée et a été colonel à l’état-major.

Depuis sa retraite il y a quelques années, il s’est fait connaître du grand public comme un analyste perspicace et averti des conflits internationaux, notamment de la guerre en Ukraine. On l’accuse de propagande russe, simplement parce que – comme il est naturel pour un analyste, surtout issu d’un pays neutre – il a pris la peine d’écouter les arguments des deux camps, au lieu de se joindre au concert de ceux qui prétendent savoir immédiatement qui sont les gentils et les méchants dans les pays lointains, mais qui, en raison de leur superficialité, ne comprennent rien.

Jacques Baud en mission au Darfour (Soudan).en 2005-6 pour le compte des Nations unies.

La Russie a envahi l’Ukraine il y a près de quatre ans. C’est un fait indéniable, et Baud ne le nie pas. Mais chaque conflit a une longue histoire, et si on l’ignore, on est voué à ne rien comprendre. Baud, qui, soit dit en passant, parle lui-même russe de par son ancien travail au sein de nos services de renseignement, n’a rien fait d’autre que de tenter de comprendre ce conflit et d’écouter les deux parties. C’est la seule façon de préparer une paix possible. C’est également ainsi que la diplomatie de la Suisse neutre a fonctionné par le passé et a maintes fois œuvré en faveur de la paix.

La scandaleuse attitude de l’UE.

Mais pour moi, en tant que citoyen suisse et ancien ambassadeur de notre pays, autre chose est encore plus choquante. Les autorités fédérales savaient probablement avant même le 15 décembre que la Commission européenne entendait sanctionner un concitoyen pour avoir simplement exprimé son opinion. Il est inconcevable que la Commission européenne prenne une telle mesure sans au moins en informer un pays qu’elle considère comme un partenaire. Baud n’a pas été prévenu et n’a donc pas eu la possibilité de rentrer à temps dans sa patrie. Après la publication de la sanction, le silence a régné à Berne et dans les deux représentations suisses à Bruxelles (mission auprès de l’UE ainsi qu’ambassade en Belgique et auprès de l’OTAN). La représentante suisse à La Haye, également responsable de la protection consulaire en Belgique, aurait finalement contacté M. Baud juste avant Noël. La protection consulaire relève pourtant d’une procédure de routine, notamment en cas de détention, tandis que cette affaire est hautement politique, donc diplomatique.

M. Baud affirme qu’à ce jour, les chefs de ces deux représentations n’ont pas cherché à s’entretenir avec lui, même après le 15 décembre. Interrogé sur l’affaire peu avant Noël, le conseiller fédéral Jans, ministre de la Justice, s’est contenté d’afficher son sourire habituel. Le conseiller fédéral Cassis, ministre des Affaires étrangères, n’a, à ce jour, toujours pas convoqué l’ambassadeur de l’UE pour lui signifier clairement que la Suisse n’acceptera pas un tel traitement infligé à un citoyen intègre exerçant son droit constitutionnel à la liberté d’expression.

Si ce droit est de plus en plus restreint au sein de l’UE, et notamment chez notre voisin du nord, c’est regrettable, mais cela ne regarde que lui. Nos conseillers fédéraux, quant à eux, ont prêté serment à la Constitution et à leurs fonctions officielles. Or, cette Constitution garantit la liberté d’expression et parmi les devoirs officiels d’un conseiller fédéral figure indéniablement celui de « protéger et sauvegarder la liberté et les droits du peuple et de ses citoyens », ainsi que le stipule explicitement la formule du serment. Alors, bon sang, au travail à Berne !

Il est évident que ce travail n’a pas encore été fait. Quatre des sept conseillers fédéraux, la majorité de centre-gauche de facto au Conseil fédéral, subordonnent tout à leur objectif d’imposer au peuple suisse le traité colonial négocié avec l’UE. Tous les moyens sont justifiés : affaiblir la neutralité en participant à des sanctions contre une partie belligérante; la mise en scène inutile, voire contre-productive, d’une prétendue «conférence de paix » sur le Bürgenstock, à laquelle l’une des parties belligérantes, la Russie, n’a même pas été invitée ; le silence assourdissant face à la corruption au sein de l’UE – l’exemple le plus récent étant l’affaire du Collège de l’Europe, également cofinancé par la Suisse, avec l’arrestation et la démission de l’ancienne vice-présidente de la Commission européenne, Mogherini ; et aujourd’hui, un silence servile lorsque les droits d’un citoyen suisse libre sont bafoués par l’UE. Mieux vaut ne rien dire ni faire qui puisse contrarier les dirigeants d’une UE politiquement et financièrement en faillite !

La liberté d’expression est un droit fondamental. Les ministères Jans et Cassis emploient un nombre considérable de fonctionnaires chargés des droits humains dans le monde. Au Département fédéral des affaires étrangères (DFAE), il s’agit même d’une division entière dirigée par un ambassadeur. Pas un mot n’a été prononcé par ces « experts » en droits humains, et surtout pas par leur hiérarchie politique, concernant l’affaire Baud. N’est-il pas plus facile et plus confortable, pour un bureau du gouvernement bernois, de corriger des rapports complaisants sur la situation des droits de l’homme en Chine, en Corée du Nord ou au Bélarus  que de s’élever courageusement contre les violations flagrantes des droits humains d’un concitoyen par l’Union européenne – cette même Union européenne dans laquelle on voit l’avenir de notre pays ?

Chaque crise recèle aussi des opportunités. Si nous souhaitons à notre concitoyen qu’une prompte solution soit apportée à sa situation difficile, nous espérons également que bien des gens au pays auront enfin pris conscience du caractère hostile aux libertés de l’Union européenne.

———

(*) Né en 1954, David Vogelsanger a fait ses études à Zurich, où il a obtenu un doctorat en histoire. Il a servi dans l’infanterie de montagne, puis dans l’état-major de l’armée de terre. À 25 ans, il a été déployé pour la première fois comme délégué du CICR lors d’une guerre civile africaine, suivi de cinq années de missions en Asie de l’Est, de nouveau en Afrique, et au Moyen-Orient. Il a également passé un an au sein de la Force de maintien de la paix des Nations Unies à Chypre. En 1987, il est entré dans la diplomatie. Après plusieurs affectations à l’étranger et à Berne, il est devenu consul général à Milan en 2005, ambassadeur pour l’Afrique de l’Ouest en 2010, basé à Abidjan (Côte d’Ivoire), et, à partir de 2015, ambassadeur pour le Pacifique Sud, basé à Wellington (Nouvelle-Zélande). Il vit actuellement avec sa femme et son chien dans la campagne zurichoise et au Tessin.

Massacre par la politique de sanctions

Source https://www.german-foreign-policy.com/fr/news/detail/10076

28 juillet 2025

Selon une étude récente de la revue médicale universellement réputée The Lancet, plus d’un demi-million de personnes sont tuées chaque année en raison des sanctions occidentales – environ cinq fois plus que le nombre moyen de morts au combat dans les guerres.

LONDRES/BERLIN (rapport exclusif) – Les régimes de sanctions des puissances transatlantiques, dont l’Allemagne et l’UE, font plus d’un demi-million de morts chaque année dans les pays concernés. C’est le résultat d’une nouvelle étude rapportée la semaine dernière par la prestigieuse revue médicale The Lancet. Selon cette étude, plus de 564’000 personnes meurent en moyenne chaque année des suites de sanctions telles que la faim, le manque de soins médicaux et l’absence d’aide. Les enfants et les personnes âgées sont bien plus touchés que la moyenne. Le nombre de victimes de sanctions est cinq fois plus élevé que le nombre de personnes qui meurent chaque année dans des conflits armés. L’étude présentée dans The Lancet confirme largement ce que l’on sait depuis longtemps sur la base d’études de cas. Par exemple, dans les années 1990, un demi-million d’enfants sont morts en Irak à cause des sanctions de l’époque. En 1996, la secrétaire d’État américaine Madeleine Albright a déclaré que les objectifs politiques poursuivis par les sanctions « valaient ce prix ». Les sanctions contre l’Afghanistan, par exemple, continuent de provoquer des dommages dramatiques au sein de la population.

Un demi-million de morts par an

L’étude sur les conséquences des sanctions, publiée dans la dernière édition de la revue The Lancet, établit un lien entre le nombre élevé de victimes et les pénuries d’une multitude de biens essentiels à la survie.Selon le rapport, les sanctions obligent les États concernés à réduire leurs services publics – y compris, et surtout, les soins de santé.[1] Elles empêchent également l’importation de produits médicaux, de denrées alimentaires et d’autres biens indispensables, souvent parce que les sanctions financières ciblées rendent impossible le paiement des importations. De plus, les activités des organisations humanitaires sont fréquemment entravées :soit parce que les sanctions empêchent objectivement leurs activités, soit parce que les organisations ne se sentent pas en mesure d’assumer les risques liés au réseau de sanctions, généralement totalement opaque. L’étude chiffre le nombre moyen de victimes par an à 564’258. C’est plus de cinq fois le nombre de personnes tuées chaque année dans des conflits armés – environ 106’000 – et cela correspond à peu près au nombre réel de victimes de guerre par an, y compris les décès civils et indirects.

Objectifs politiques

The Lancet souligne explicitement que 77 pour cent des décès surviennent dans les tranches d’âge de 15 ans et moins ou de 60 à 80 ans. Les enfants, les adolescents et les personnes âgées sont donc bien plus touchés que la moyenne. 51 % des victimes sont âgées de moins de cinq ans.[2] Aujourd’hui, 25% des pays du monde sont touchés par des sanctions. Dans les années 1960, cette proportion n’était que de huit pour cent. L’étude conclut qu’il existe une différence significative entre les sanctions imposées par l’ONU et celles qui ont été imposées par les Etats-Unis ou même les Etats de l’UE. Les sanctions décidées par les Nations Unies – les seules reconnues par le droit international – n’entraînent généralement plus d’augmentation mesurable des victimes, car elles cherchent, du moins en théorie, à minimiser autant que possible leurs conséquences sur les populations civiles. En revanche, les sanctions des Etats-Unis – et des pays de l’UE – visent souvent très explicitement, par une détérioration des conditions de vie, à forcer le renversement de gouvernements peu appréciés ou du moins à les soumettre à une pression croissante de la part des populations pour qu’ils changent de comportement. En outre, les Etats-Unis et l’UE sont en mesure, grâce à leur puissance économique et au poids de leurs monnaies, de provoquer des dégâts économiques par le biais de sanctions.

« Elles valent ce prix »

L’étude reproduite par The Lancet confirme donc pleinement ce que les experts tiennent depuis longtemps pour certain sur la base d’observations de cas et de recherches individuelles : que les sanctions ont un effet dévastateur sur les populations des pays concernés, parfois même plus dévastateur qu’une guerre. En ce qui concerne les sanctions imposées à l’Irak en 1990, il est prouvé qu’elles ont fait chuter la consommation de calories par jour et par habitant de 3’120 en 1989 à 1’093 en 1995. Le budget de la santé irakien a dû être réduit à un dixième de son montant initial en raison des sanctions. L’effondrement de l’approvisionnement en eau potable a favorisé la propagation de maladies telles que le choléra. En 1999, la directrice de l’UNICEF de l’époque, Carol Bellamy, constatait ainsi : « Si la baisse considérable de la mortalité infantile observée dans les années 80 s’était poursuivie dans les années 90, on aurait enregistré au total un demi-million de décès en moins chez les enfants de moins de cinq ans en huit ans, de 1991 à 1998». [3] En 1996, la secrétaire d’État américaine Madeleine Albright, interrogée sur le fait de savoir si les objectifs politiques « valaient » la mort d’un demi-million d’enfants (de moins et de plus de cinq ans) déjà à l’époque, a déclaré : « Nous pensons qu’ils valent ce prix ».[4]

« La misère rend courageux »

Les sanctions imposées par les Etats-Unis et l’UE à la Syrie pendant le règne de Bachar el Assad ont également eu un impact catastrophique sur la population. En frappant les secteurs de la finance et des transports, elles ont empêché de facto l’importation, entre autres, de denrées alimentaires et de médicaments qui ne pouvaient être ni payés ni introduits dans le pays. Une étude de l’Université Tufts (Boston, juillet 2022) a démontré que les sanctions avaient gravement affecté le secteur agricole syrien: ni les engrais, ni les produits phytosanitaires, ni les équipements agricoles ne pouvaient être importés en Syrie.[5] Les sanctions financières ont également rendu très difficile l’envoi de fonds par les Syriens vivant à l’étranger à leurs proches restés au pays, une source importante de revenus. Les sanctions ont largement contribué à aggraver les conditions de vie à certains égards après la fin de la guerre ouverte. Par exemple, le Programme alimentaire mondial (PAM) a annoncé début 2023 que le prix d’un panier alimentaire standard avait été multiplié par 15 entre octobre 2019 et octobre 2022. En Syrie, la faim est plus forte que jamais depuis le début de la guerre.[6] En ce qui concerne l’orientation des sanctions, le journal télévisé de la télévision publique a déclaré en 2020, en prévision d’éventuelles émeutes de la faim : « La pauvreté et la misère rendent les Syriens courageux ».[7]

Avant la famine

Après la chute du gouvernement du président Al Assad, les pays occidentaux ont commencé à lever leurs sanctions. Bien que le régime islamiste d’Ahmed Al Sharaa soit impliqué dans le massacre de plus de 1’500 membres de la minorité alaouite et dans des violences meurtrières contre les Druzes, qui ont également coûté la vie à plus de mille personnes, il est prêt à se soumettre à l’Occident en matière de politique étrangère (german-foreign-policy.com a rapporté [8]). L’Afghanistan, par exemple, est toujours sous le coup de sanctions. En février 2023, Conrad Schetter, spécialiste de l’Afghanistan, expliquait déjà que l’économie du pays était « paralysée par les sanctions internationales ».[9] Entre-temps, « 97 pour cent des gens » en Afghanistan vivent « en dessous du seuil de pauvreté » ; la majeure partie de la population est « directement dépendante de l’aide humanitaire ».« Si ces aides venaient à disparaître, nous serions confrontés à une famine dramatique », avertissait déjà Setter (*) à l’époque. L’administration Trump a maintenant réduit son aide humanitaire ; les pays de l’UE ont également commencé à le faire. Les sanctions occidentales se poursuivent cependant.

[1], [2] Francisco Rodríguez, Silvio Rendón, Mark Weisbrot : Effects of international sanctions on age-specific mortality : a cross-national panel data analysis. In : The Lancet Global Health, Volume 13, Issue 8, August 2025. p. 1358-1366.

[3] Joachim Guilliard : Appels à l’aide humanitaire. Rapports d’enquête de l’ONU et d’autres organisations humanitaires sur les effets de l’embargo. Dans : Rüdiger Göbel, Joachim Guilliard, Michael Schiffmann : L’Irak. Un pays assiégé. Cologne 2001. p. 190-196. voir aussi Les destructeurs de culture.

[4] Cité d’après : Ramsey Clark : Feu et glace. La destruction de l’Irak par la guerre et les sanctions. Dans : Rüdiger Göbel, Joachim Guilliard, Michael Schiffmann : Der Irak. Un pays assiégé. Cologne 2001. p. 32-66.

[5] Mohammad Kanfash : Sanctions et insécurité alimentaire en Syrie. sites.tufts.edu 06.07.2022. Voir aussi Sanctions contre aide d’urgence.

[6] La faim atteint un niveau record de 12 ans en Syrie, le chef du PAM appelle à une action urgente. wfp.org 27.01.2023.

[7] Jürgen Stryjak : La pauvreté et le besoin rendent les Syriens courageux. tagesschau.de 15.06.2020.

[8] Voir Chaîne de commandement jusqu’à Damas.

[9] Conrad Schetter : « La situation humanitaire en Afghanistan est une catastrophe ». bpb.de 27.02.2023.

(*) Vraisemblablement Conrad Justus Schetter, membre de Weltungshilfe (Aide mondiale) et du Conseil de la Fondation allemande des études sur la paix. Wikipedia auf Deutsch. Rédaction du blogue La paix mondiale menacée.

L’information est comme un filet d’eau pure

par Guy Mettan

Horizons et débats

Zurich, 30 décembre 2025

Dans le contexte de guerre cognitive dans lequel nous autres Occidentaux baignons depuis une dizaine d’années, l’information est devenue une arme de destruction massive. Ou plutôt: une arme de tromperie massive.
            Dans un monde où les journalistes tendent à disparaître au profit des «créateurs d’information», il n’y a rien d’étonnant à ce que l’information soit désormais créée, formatée, conditionnée et distribuée comme un paquet de jambon artificiel au supermarché. Si, au départ, le jambon était censé provenir d’un vrai cochon de chair et d’os à l’arrivée, le produit n’a plus grand chose à voir avec le matériau originel. De la couleur à la texture, sans parler du goût, il n’a plus rien de naturel. Il est devenu parfaitement artificiel. Les miracles du packaging et du marketing font le reste: en bout de chaîne, le consommateur n’a plus qu’à payer pour une marchandise largement frelatée.
            Il en va de même pour les informations produites et vendues par les médias mainstream. Leur rapport avec la réalité est devenu très aléatoire. Les ingrédients d’origine, à savoir les faits, ont été si bien épluchés, essorés, cuits, recuits et gavés d’agents conservateurs, de parfums, de colorants, d’arômes et d’exhausteurs de goût que l’information délivrée au bout de la chaîne de production journalistique n’a plus qu’un très lointain rapport avec l’authenticité et la vérité du produit. Comme dans l’industrie alimentaire, ces transformations et ces reconditionnements se déroulent dans la plus grande opacité et sont dissimulés aux yeux du public qui la consomme. 
            Dans cet univers parallèle, le journaliste et le média honnêtes qui chercheraient à rétablir les faits et à les analyser de la façon la plus objective et impartiale possible n’ont aucune chance de s’imposer, l’ensemble des médias officiels tant privés que publics diffusant la même bouillie insipide. Et s’ils y parvenaient, ils seraient alors impitoyablement traqués par les chasseurs de primes que sont devenus les fact-checkers et autres organes de «vérification».

En France, le gouvernement Macron n’a pas renoncé à restaurer le label de conformité qu’il avait échoué à imposer pendant la crise du Covid. Les privés ne sont pas en reste, qui s’associent entre eux sous des bannières aussi fallacieuses qu’hypocrites pour s’assurer de la diffusion unanime de la bonne parole, à l’image de la Trusted News Initiative créée par la BBC en 2019, du Réseau international de vérification des faits (IFCN) lancé par l’Institut Poynter en 2015 ou du Trust Project financé depuis 2014 par toutes sortes de fondations américaines afin de lutter contre la «désinformation», la haine raciale ou l’antisémitisme et qui consistent en pratique à garantir que les médias partenaires soient alignés sur les positions de l’OTAN en Ukraine, d’Israël en Palestine ou de Taiwan vis à vis de Chine.
            Dès lors le journaliste soucieux d’échapper au rouleau compresseur des médias mainstream est condamné à se fondre dans le moule pour survivre ou à végéter dans les marges du système, en exploitant les maigres ressources à disposition ou en se contentant de s’exprimer gratuitement sur les réseaux sociaux. De Telegram à Wechat, de Substack à X en passant par les myriades de blogs et de portails qui peuplent la galaxie internet et les radios et chaines TV des pays non-occidentaux – tous ces supports peuvent être mis à contribution mais ils ne sont pas rémunérés.
            Ces voix marginales, ces efforts ingrats sauvent pourtant l’honneur du métier d’informer. Ils sont comme des gouttelettes qui, peu à peu, vont créer un filet d’eau, puis un torrent, puis une rivière et un fleuve qui finiront par s’imposer dans le paysage public et par façonner la conscience de ceux qui l’habitent.
            Ne sous-estimons pas la force des filets d’eau: l’eau s’insinue partout, elle finit par éroder les roches les plus dures et trouve inéluctablement son chemin vers l’océan de la vérité. C’est en tout cas ce que devraient se dire celles et ceux qui doutent parfois d’avoir choisi la bonne voie. La foi est plus forte que la loi du grand nombre.
            De nombreux exemples montrent que cette stratégie marche. Prenez celui de Gaza et d’Israël. Pendant des mois, dans nos pays, il était impossible de parler de la Palestine, de la souffrance des Gazaouis, des destructions, de la famine, des massacres, etc. Puis, peu à peu, une vague est montée qui a fini par faire céder les digues mises en place par la propagande israélienne.
            Il en ira de même, tôt ou tard, avec les autres conflits, en Ukraine, au Soudan, en Iran, à Taiwan, au Congo. L’information, comme l’eau, exige de la patience et chemine lentement, souterrainement. C’est un travail ardu, peu spectaculaire, dont la récompense se fait longtemps attendre. Mais il en vaut la peine.

Le traitement européen de l’information (*)

La guerre de l’information est aussi menée de manière tout à fait officielle par le Service européen pour l’action extérieure (SEAE) sous la direction de Kaja Kallas, haute représentante de l’Union européenne pour les affaires étrangères et la politique de sécurité. En 2015, le SEAE a mis en place l’East StratCom Task Force. Ce groupe fonctionne sur une base réactive via le projet EUvsDisinfo, qui recense et analyse des milliers de cas de «désinformation » pro‑Kremlin visant les pays de l’UE et les pays du voisinage oriental et des Balkans. Parallèlement, le groupe agit de façon proactive via les campagnes « Share your Light » et « Free Press Talking » qui créent des spots, documents visuels, clips vidéos, événements publics et contenus pour réseaux sociaux, adaptés aux contextes locaux, qui sont relayés par les délégations de l’UE et des partenaires médiatiques ou associatifs. Cette action offensive va jusqu’au financement de projets et programmes pour médias indépendants, fact‑checkers et organisations de la société civile, ce qui peut inclure des subventions ou appuis logistiques.

(*) Rédaction du blogue La paix mondial menacée.

Plainte pénale contre le Comité du Prix Nobel de la paix

Introduction

Le 17 décembre 2025, Julian Assange, fondateur de Wikileaks, a déposé une plainte pénale auprès de l’Autorité suédoise chargée de la criminalité économique et de l’Unité suédoise chargée des crimes.  La plainte vise la Fondation Nobel, arguant que le transfert en cours de 11 millions de couronnes suédoises (1,18 million de dollars américains) et la remise de la médaille du prix à María Corina Machado violent les termes du testament d’Alfred Nobel du 27 novembre 1895. Femme politique vénézuélienne, celle-ci est la principale figure de l’opposition au président vénézuélien Hugo Chávez, puis à son successeur Nicolás Maduro.

Étant donné que les lauréats du prix Nobel de la paix sont sélectionnés par le Comité Nobel norvégien, il aurait peut-être été préférable de commencer par demander des comptes à ce dernier pour son mauvais choix de lauréat.  Mais la plainte en tient compte, soulignant que les administrateurs des fonds suédois ont une obligation fiduciaire en matière de versement des fonds.  « La sélection du comité norvégien ne leur confère pas l’immunité pénale. »   En effet, il appartenait aux administrateurs d’examiner une telle décision prise « en contradiction flagrante avec l’objectif explicite du testament, ou lorsqu’il existe des preuves que le lauréat utilisera ou utilise le prix pour promouvoir ou faciliter le crime d’agression, les crimes contre l’humanité ou les crimes de guerre ».

Machado n’a pas caché son approbation du renforcement des effectifs militaires américains (environ 15 000) au large des côtes du Venezuela depuis le mois d’août, notamment avec un sous-marin d’attaque à propulsion nucléaire et le plus grand porte-avions du monde, l’USS Gerald R. Ford. Elle a « incité et défendu le recours à la force militaire meurtrière et la préparation à la guerre par l’administration Trump ».  

Rédaction de La paix mondiale menacée.

Julian Assange accuse la Fondation Nobel d’avoir transformé « un instrument de paix » en « instrument de guerre »

Le fondateur de WikiLeaks affirme que le prix décerné en 2025 à María Corina Machado constitue un détournement de fonds et une complicité de crimes de guerre au regard du droit suédois, et demande le gel de 11 millions de couronnes suédoises (1,18 million de dollars américains) de transferts en attente à Machado.

STOCKHOLM — 11 h 00 CET, le 17 décembre 2025

Julian Assange a déposé aujourd’hui une plainte pénale en Suède contre 30 personnes associées à la Fondation Nobel, y compris ses dirigeants, pour des crimes graves présumés, notamment le détournement de fonds, la facilitation de crimes de guerre et de crimes contre l’humanité, ainsi que le financement du crime d’agression.

La plainte montre que le testament d’Alfred Nobel de 1895 stipule explicitement que le prix de la paix doit être décerné à la personne qui, au cours de l’année écoulée, « a apporté le plus grand bienfait à l’humanité » en œuvrant « le plus ou le mieux pour la fraternité entre les nations, pour l’abolition ou la réduction des armées permanentes et pour la tenue et la promotion de congrès pour la paix ».

Assange fait valoir que « la décision politique du comité de sélection norvégien ne suspend pas l’obligation fiduciaire des administrateurs des fonds suédois ». « Tout versement contraire à ce mandat constitue un détournement de fonds ».

La plainte, déposée simultanément auprès de l’Autorité suédoise chargée de la criminalité économique (Ekobrottsmyndigheten) et de l’Unité suédoise chargée des crimes de guerre (Krigsbrottsenheten), allègue que les suspects, notamment la présidente de la Fondation Nobel, Astrid Söderbergh Widding, et la directrice exécutive, Hanna Stjärne, ont transformé « un instrument de paix en un instrument de guerre » en commettant des « actes criminels graves », notamment :

1) Abus de confiance, détournement de fonds et association de malfaiteurs en lien avec le versement imminent de 11 millions de couronnes suédoises (1,18 million de dollars) du prix Nobel de la paix à Maria Corina Machado, dont les actions passées et présentes l’excluent catégoriquement des critères énoncés dans le testament d’Alfred Nobel ;

2) Facilitation de crimes de guerre, y compris le crime d’agression et les crimes contre l’humanité, violant les obligations de la Suède en vertu de l’article 25(3)(c) du Statut de Rome, car les accusés avaient connaissance de l’incitation et du soutien de Machado à la perpétration de crimes internationaux par les États-Unis, et savaient ou auraient dû savoir que le versement des fonds Nobel contribuerait à des exécutions extrajudiciaires de civils et de naufragés en mer, et ont manqué à leur obligation de cesser les versements.

Assange note par le passé que les membres de la Fondation Nobel ont déjà exercé leur autorité de contrôle sur les prix et leur versement en suspendant le versement du prix de littérature en 2018. « Le fait de ne pas intervenir dans ce cas, malgré les crimes de guerre commis par les États-Unis au large des côtes vénézuéliennes et le rôle clé joué par Machado dans la poursuite de l’agression » engage leur responsabilité pénale.

« La dotation d’Alfred Nobel pour la paix ne peut être dépensée pour promouvoir la guerre », déclare Assange. Les accusés ont des obligations juridiques concrètes, car ils sont chargés de « veiller à la réalisation de l’objectif visé par le testament d’Alfred Nobel, à savoir mettre fin aux guerres et aux crimes de guerre, et non de les rendre possibles ».

L’incitation de Machado à la plus grande mobilisation militaire américaine depuis la guerre en Irak la rend catégoriquement inéligible

La plainte souligne que l’annonce et la cérémonie du prix Nobel ont eu lieu dans dans un contexte que les analystes militaires décrivent comme « le plus grand déploiement militaire américain dans les Caraïbes depuis la crise des missiles de Cuba », qui dépasse désormais les 15 000 personnes, y compris le porte-avions USS Gerald R. Ford. L’escalade se poursuit, le président Trump ayant annoncé le 10 décembre, deux jours après la cérémonie du prix Nobel, que les frappes américaines « commenceraient par voie terrestre ». La stratégie vénézuélienne s’inscrit dans ce que le secrétaire à la Guerre de Trump, Peter Hegseth, appelle un virage vers « une létalité maximale, et non une légalité tiède » et « une offensive ».

Dans ce contexte, Assange affirme que « Machado a continué à inciter l’administration Trump à poursuivre son escalade », notamment en s’engageant dans un complot visant à donner à l’administration américaine accès à 1 700 milliards de dollars de réserves de pétrole et d’autres ressources naturelles via la privatisation, une fois Maduro renversé.

« En utilisant sa position privilégiée de lauréate du prix Nobel de la paix, Machado a très probablement fait pencher la balance en faveur de la guerre, avec l’aide des suspects nommés », déclare Assange dans la plainte pénale.

La plainte énumère des preuves de cette incitation à une intervention militaire américaine, tout en faisant l’éloge de la conduite du Premier ministre israélien Benjamin Netanyahu à Gaza. Parmi ses déclarations :

– « L’escalade militaire est peut-être la seule solution… Les États-Unis pourraient devoir intervenir directement » (30 octobre 2025)

– Machado a qualifié les frappes militaires américaines contre des navires civils, qui ont tué au moins 95 personnes à ce jour, de « justifiées » et « visionnaires ».

– Machado a dédié le prix au président américain Trump, car il « a enfin placé le Venezuela… parmi les priorités de la sécurité nationale des États-Unis ».

– Déclarations historiques, notamment son témoignage devant le Congrès américain en 2014, où elle a déclaré : « La seule voie qui reste est le recours à la force ».

Le dossier cite de nombreux experts tiers et institutions opposés à l’attribution du prix à Machado :

– 21 organisations norvégiennes pour la paix ont déclaré : « Machado est tout le contraire d’une lauréate de la paix ».

– Le lauréat du prix Nobel de la paix Adolfo Pérez Esquivel a déclaré : « Attribuer le prix à quelqu’un qui appelle à une invasion étrangère est une parodie de la volonté d’Alfred Nobel ».

– L’Institut de recherche sur la paix d’Oslo (PRIO) a confirmé que Machado « a appelé à une intervention militaire au Venezuela ».

Mesures demandées

La plainte souligne qu’« il existe un risque réel que les fonds provenant de la dotation Nobel aient été ou soient détournés, intentionnellement ou par négligence, de leur objectif caritatif pour faciliter l’agression, les crimes contre l’humanité et les crimes de guerre ».

Assange demande aux autorités suédoises :

1. De geler immédiatement le versement du prix Nobel de la paix, d’un montant de 11 millions de couronnes suédoises, ainsi que tout budget y afférent restant, et d’obtenir la restitution de la médaille.

2. D’enquêter sur les personnes nommées, les responsables de la Fondation et les entités associées pour abus de confiance, complicité de crimes de guerre et de crimes contre l’humanité, et complot.

3. De saisir les procès-verbaux du conseil d’administration, les courriels, les conversations de groupe et les documents financiers.

4. D’interroger Widding, Stjärne et les autres suspects.

5. De mener une enquête approfondie au niveau national ou de saisir la CPI (Statut de Rome, art. 25(3)(c)).

« Cette plainte vise à obtenir le gel immédiat de tous les fonds restants et l’ouverture d’une enquête pénale approfondie afin d’éviter que le prix Nobel de la paix ne soit définitivement transformé d’un instrument de paix en un instrument de guerre », conclut Assange.

Hors de la frénésie de guerre…

par Guy Mettan

26.12.2025

Pendant que l’Europe s’adonne à la guerre, le reste du monde avance

Qu’y a-t-il de commun entre la tuerie de Sydney et la frénésie de guerre en Ukraine ? Entre deux tireurs fous qui massacrent quinze juifs célébrant la Hanoukah sur une plage des mers du Sud et un quarteron de dirigeants européens apparemment rationnels et bien élevés mais qui poussent à une guerre à outrance dans la région du Dniepr ? Rien en apparence mais tout en réalité !

L’ancien chancelier allemand Gerhard Schröder a posé la même question à sa façon : « Depuis quand la paix est-elle devenue un crime en Europe ? »

Pour comprendre la relation entre ces événements, si dissemblables qu’ils en aient l’air, il faut lire ou relire « Le monde d’hier » de Stefan Zweig et « L’âge de la colère » de l’intellectuel indien Pankaj Mishra.

Le premier décrit la disparition de l’Europe d’avant 1914 et montre le naufrage d’une civilisation européenne basée sur la paix, l’essor des libertés, le progrès des sciences et de la culture lorsque ces idéaux humanistes sont anéantis par la défaillance de la raison et la soumission à la folie belliciste. Il critique sans concession l’aveuglement des élites et la trahison des clercs emportés par la montée vers les extrêmes.

L’Europe d’avant 1914 a été la proie du délire berserk, du nom de cette forme particulière de fureur guerrière inspirée de la mythologie viking et qui précipite celui qui en est saisi dans une rage destructrice et autodestructrice incontrôlable. Cette transe correspond à « un état modifié de la conscience où des individus perdent partiellement le sentiment d’identité ordinaire, présentent une très forte activation physiologique (force, agressivité, imprudence) et une réduction de perception de la douleur. Cet état peut être interprété culturellement comme une possession visant à se préparer psychologiquement au combat et qui se manifeste par des cris, des regards fixes et une amnésie partielle. »

A entendre les propos hallucinants du chef d’état-major de l’armée française, du secrétaire général Mark Rutte, de Friedrich Merz ou d’Ursula von der Leyen, nous sommes en plein dedans. Tous les jours, ils en rajoutent une couche. A les en croire, les Russes seraient à deux doigts d’occuper Paris et le fantôme de Poutine hanterait déjà la Chancellerie de Berlin.

Le second ouvrage, écrit par un penseur qui vit entre Londres et Delhi, a l’avantage du recul. Il montre de façon très érudite comment l’irruption de la modernité occidentale au siècle des Lumières a engendré une vague puissante de ressentiment chez la plupart des peuples contemporains, en particulier dans les couches sociales les moins favorisées, à force de promesses économiques et sociales non tenues, d’égalité jamais atteinte et de rituels démocratiques vidés de leur substance. En évacuant Dieu et en faisant de l’individu la mesure de toute chose, la modernité dix-huitièmiste a ouvert la voie à un besoin de reconnaissance insatiable, que le capitalisme sauvage puis les réseaux sociaux n’ont fait qu’exacerber.

Je cite : « Par conséquent, deux phénomènes très remarqués dans la société européenne du XIXe siècle, l’anomie, malaise de l’individu en roue libre qui n’est rattaché que par de vagues liens aux normes sociales environnantes, et la violence anarchiste connaissent aujourd’hui une expansion stupéfiante. Que ce soit en Inde, en Egypte ou aux Etats-Unis, on constate une même tendance des individus déçus à se révolter, et des esprits confus à chercher refuge dans une identité collective et les fantasmes partagés de nouvelle communauté ». (L’Age de la colère, Zulma Essais, 2022, p. 398).

Il relie donc des phénomènes en apparence très dissemblables – Brexit, élections de Trump, montées des populismes, attentats meurtriers de desperados islamistes – à des dynamiques communes d’humiliations, de frustrations, de pertes de statut et d’atomisations sociales résultant de la destruction des liens affectifs et sociaux traditionnels par la modernité conquérante.

L’Union européenne, avec son gouvernement de technocrates anonymes et de dirigeants à la fois hyper-narcissiques et vibrionnant comme des bacilles dans un bocal, interchangeables et détachés de toute réalité sociale ou contingence économique, représente la quintessence du monstre froid, sans amour et sans visage. Rien d’étonnant donc à ce qu’elle incite ses administrés à la haine la plus sauvage et à la violence la plus destructrice. Surtout quand ses dirigeants sont eux-mêmes saisis d’envie de guerre et que sa principale puissance, l’Allemagne, semble renouer avec son passé militariste et son désir inconscient de mort, comme en attestent son absence de réaction lorsque ses alliés occidentaux ont détruit sa principale infrastructure énergétique, le gazoduc Nordstream et sa complaisance devant le plus grand massacre de civils contemporain en Palestine.

Heureusement, le reste du monde reste à l’écart de ces délétères tendances. Il ne baigne pas dans l’irénisme et n’échappe pas non plus à aux conflits violents, entre le Cambodge et la Thaïlande, l’Inde et le Pakistan, le Congo et le Rwanda, le Yémen et Israël par exemple. Mais il s’agit là de conflits vieux comme le monde, de vendettas familiales, de querelles entre voisins, sanglantes certes, mais limitées et contrôlables. Pas de folies suicidaires aux effets imprévisibles.

L’Europe s’effaçant donc du monde par sa propre faute, comme l’ont bien analysé les Etats-Unis dans leur dernière Stratégie nationale de sécurité, les puissances émergentes tentent de combler le vide en proposant de nouvelles solutions. Elles tentent de réorganiser l’ordre mondial et de reformuler l’ancien « concert des nations » en vogue au XIXe siècle.

Comment préserver la paix, éviter l’holocauste nucléaire, gérer les problèmes globaux ? Il s’agirait de recréer un nouvel espace de discussion qui réunirait les quatre ou cinq nations qui comptent en remplaçant l’Europe défaillante par l’Inde, le Japon, ou d’autres le cas échéant, autour d’un axe formé par les Etats-Unis, la Chine et la Russie.

C’est ainsi que les Etats-Unis viennent de proposer la création d’un nouveau format rassemblant les cinq pays phares de l’élite mondiale, le « Core 5 », à savoir eux-mêmes, la Chine, la Russie, l’Inde et le Japon, qui pourrait remplacer à terme le G7, auquel la Russie a refusé de se joindre si d’aventure on la réinvitait. (Cf. Politico, How a new Russia-China-US network could work, 10,12.2025).

De son côté, la Chine a lancé une Initiative pour la gouvernance globale lors du dernier sommet de l’Organisation pour la coopération de Shanghai en septembre dernier. Elle a créé, le 10 décembre, le groupe des Amis de la gouvernance mondiale qui regroupe 43 pays membres des Nations Unies. Son but est de défendre l’égalité entre pays souverains et le droit de chacun à choisir son propre système politique et social ; d’appliquer la charte des Nations Unies sans double standard ; de pratiquer un multilatéralisme authentique ; de rester centré sur l’intérêt des peuples et focalisé sur les résultats concrets plutôt que sur des principes abstraits. Il s’agit aussi d’éviter la sous-représentation du Sud global, de lutter contre l’érosion de l’autorité des Nations Unies et d’être plus efficace pour affronter les problèmes urgents : climat, fossé numérique, régulation de l’AI et du cyberespace.

On notera pour terminer une initiative genevoise, née dans la mouvance du GIPRI (Institut pour la recherche de la paix) et du GIM (Institut pour la multipolarité). Elle s’inspire du fameux Téléphone rouge qui avait permis aux blocs occidental et soviétique de maintenir le dialogue après la crise de Cuba en 1962 et d’éviter la confrontation nucléaire. La restauration patiente de la confiance avait fini par amorcer la « détente » qui a mené aux accords d’Helsinki et à la fin de la guerre froide.

Soixante ans plus tard, le monde fait face à une réalité à la fois plus complexe et plus périlleuse. Le pouvoir mondial n’est plus bipolaire. Il est quadripolaire, avec la Chine, l’Inde, la Russie et les États-Unis façonnant collectivement le cours de la sécurité mondiale, de la stabilité économique, du développement technologique et de la résilience environnementale. Les décisions prises à Pékin, New Delhi, Moscou ou Washington se propagent désormais à travers les continents d’une manière que Kennedy et Khrouchtchev auraient à peine pu imaginer. Un conflit dans un point chaud régional, un exercice militaire mal interprété ou une perturbation soudaine des marchés de l’énergie peuvent se répercuter à travers les frontières, les économies et les sociétés en minutes et en heures, et non en semaines.

Le Téléphone Rouge, conçu pour deux acteurs dans un monde binaire, ne peut pas pleinement répondre aux besoins de cet ordre quadripolaire. Il n’est pas destiné à médiatiser le réseau complexe d’interdépendances, de rivalités et de responsabilités chevauchantes qui définissent le XXIᵉ siècle. Le M4 – réunion des Quatre – émerge donc comme une solution ancrée dans la logique durable du Téléphone Rouge. Ce n’est ni un organe de gouvernance, ni une alliance secrète, ni un outil de domination. C’est un forum proposé et conçu pour adapter le principe de la communication directe et de haut niveau à un monde quadripolaire.

Son objectif est simple mais profond : offrir à la Chine, à l’Inde, à la Russie et aux États-Unis une plateforme structurée pour le dialogue, la coordination et la réduction des risques, et garantir que les décisions ayant des impacts mondiaux soient prises dans la transparence, la prévoyance et la compréhension mutuelle.

En d’autres termes, le M4 pourrait transformer l’esprit du Téléphone Rouge en une réalité opérationnelle qui reflète les complexités de la géopolitique moderne. Sa justification saute aux yeux. Imaginez un scénario dans lequel un conflit régional s’intensifie : une nation réagit à une provocation perçue ; une autre interprète mal le signal ; une troisième hésite, paralysée par des pressions internes ; et la quatrième agit de manière préventive…

Ce mode de faire aurait l’avantage de nous éviter l’apocalypse et d’échapper à la fatalité mortelle décrite dans le dernier film de Kathryn Bigelow, sorti en novembre dernier (A House of Dynamite), qui met en scène un missile nucléaire de provenance inconnue mais que personne n’arrive à stopper faute de coordination appropriée entre autorités civiles et militaires, nationales et internationales…

A méditer pendant les vœux de fin d’année.

Lettre ouverte au chancelier Friedrich Merz : la sécurité est indivisible – et l’histoire a son importance

par Jeffrey D. Sachs, professeur et directeur du Centre pour le développement durable à l’Université Columbia

17 décembre 2025

Monsieur le Chancelier Merz,

Vous avez maintes fois évoqué la responsabilité de l’Allemagne en matière de sécurité européenne. Cette responsabilité ne saurait se traduire par des slogans, une mémoire sélective ou la banalisation progressive du discours belliqueux. Les garanties de sécurité ne sont pas des instruments à sens unique. Elles fonctionnent dans les deux sens. Il ne s’agit pas d’un argument russe, ni américain ; c’est un principe fondamental de la sécurité européenne, explicitement inscrit dans l’Acte final d’Helsinki, le cadre de l’OSCE et des décennies de diplomatie d’après-guerre.

L’Allemagne a le devoir d’aborder ce moment avec sérieux et honnêteté historiques. À cet égard, les récents discours et choix politiques sont dangereusement insuffisants.

Depuis 1990, les principales préoccupations de la Russie en matière de sécurité ont été à plusieurs reprises rejetées, minimisées ou directement violées, souvent avec la participation active ou l’acquiescement de l’Allemagne. Ce bilan ne peut être effacé si l’on veut mettre fin à la guerre en Ukraine, et il ne peut être ignoré si l’Europe veut éviter un état de confrontation permanent.

À la fin de la guerre froide, l’Allemagne a donné aux dirigeants soviétiques, puis russes, des assurances répétées et explicites que l’OTAN ne s’étendrait pas vers l’est. Ces assurances ont été données dans le contexte de la réunification allemande. L’Allemagne en a énormément bénéficié. La réunification rapide de votre pays – au sein de l’OTAN – n’aurait pas eu lieu sans le consentement soviétique fondé sur ces engagements. Prétendre par la suite que ces assurances n’ont jamais eu d’importance, ou qu’il s’agissait simplement de remarques anodines, n’est pas du réalisme. C’est du révisionnisme historique.

En 1999, l’Allemagne a participé au bombardement de la Serbie par l’OTAN – première guerre majeure menée par l’OTAN sans l’autorisation du Conseil de sécurité des Nations unies. Il ne s’agissait pas d’une action défensive. Il s’agissait d’une intervention qui a créé un précédent et qui a fondamentalement modifié l’ordre sécuritaire de l’après-guerre froide. Pour la Russie, la Serbie n’était pas une abstraction. Le message était sans équivoque : l’OTAN utiliserait la force au-delà de son territoire, sans l’accord de l’ONU et sans tenir compte des objections russes.

En 2002, les États-Unis se sont retirés unilatéralement du Traité sur les missiles antibalistiques, (ABM) pierre angulaire de la stabilité stratégique depuis trois décennies. L’Allemagne n’a soulevé aucune objection sérieuse. Pourtant, l’érosion de l’architecture de contrôle des armements ne s’est pas produite dans le vide. Les systèmes de défense antimissile déployés plus près des frontières russes ont été perçus à juste titre par la Russie comme un facteur de déstabilisation. Rejeter ces perceptions comme de la paranoïa relevait de la propagande politique, non d’une diplomatie avisée.

En 2008, l’Allemagne a reconnu l’indépendance du Kosovo, malgré les avertissements explicites selon lesquels cela porterait atteinte au principe d’intégrité territoriale et créerait un précédent qui aurait des répercussions ailleurs. Une fois de plus, les objections de la Russie ont été écartées comme étant de mauvaise foi, au lieu d’être prises en compte comme des préoccupations stratégiques.

La pression constante pour étendre l’OTAN à l’Ukraine et à la Géorgie — officiellement déclarée lors du sommet de Bucarest en 2008 — a franchi la ligne rouge la plus évidente, malgré les objections virulentes, claires, cohérentes et répétées de Moscou pendant des années. Lorsqu’une grande puissance identifie un intérêt sécuritaire fondamental et le réitère pendant des décennies, l’ignorer n’est pas de la diplomatie. C’est une escalade délibérée.

Le rôle de l’Allemagne en Ukraine depuis 2014 est particulièrement préoccupant. Berlin, aux côtés de Paris et de Varsovie, a négocié l’accord du 21 février 2014 entre le président Ianoukovitch et l’opposition, un accord visant à mettre fin à la violence et à préserver l’ordre constitutionnel. En quelques heures, cet accord s’est effondré. Un renversement violent a suivi. Un nouveau gouvernement a vu le jour par des moyens extraconstitutionnels. L’Allemagne a immédiatement reconnu et soutenu le nouveau régime. L’accord que l’Allemagne avait garanti a été abandonné sans conséquence.

L’accord Minsk II de 2015 était censé être la solution corrective, un cadre négocié pour mettre fin à la guerre dans l’Est de l’Ukraine. L’Allemagne s’est à nouveau portée garante. Pourtant, pendant sept ans, Minsk II n’a pas été mis en œuvre par l’Ukraine. Kiev a ouvertement rejeté ses dispositions politiques. L’Allemagne ne les a pas fait respecter. D’anciens dirigeants allemands et européens ont depuis reconnu que Minsk était davantage considéré comme une mesure d’attente que comme un plan de paix. Cet aveu à lui seul devrait nous inciter à la réflexion.

Dans ce contexte, les appels à toujours plus d’armements, à une rhétorique toujours plus dure et à une « détermination » toujours plus grande sonnent creux. Ils demandent à l’Europe d’oublier le passé récent afin de justifier un avenir de confrontation permanente.

Assez de propagande. Assez de cette infantilisation morale du public. Les Européens sont tout à fait capables de comprendre que les dilemmes en matière de sécurité sont réels, que les actions de l’OTAN ont des conséquences et que la paix ne s’obtient pas en faisant comme si les préoccupations sécuritaires de la Russie n’existaient pas.

La sécurité européenne est indivisible. Ce principe signifie qu’aucun pays ne peut renforcer sa sécurité au détriment d’un autre sans provoquer d’instabilité. Il signifie également que la diplomatie n’est pas de l’apaisement et que l’honnêteté historique n’est pas une trahison.

L’Allemagne l’avait compris autrefois. L’Ostpolitik n’était pas une faiblesse, mais un signe de maturité stratégique. Elle reconnaissait que la stabilité de l’Europe dépendait de l’engagement, du contrôle des armements, des liens économiques et du respect des intérêts légitimes de la Russie en matière de sécurité.

Aujourd’hui, l’Allemagne a de nouveau besoin de cette maturité. Il faut cesser de parler comme si la guerre était inévitable ou vertueuse. Il faut cesser de déléguer la réflexion stratégique aux discours convenus des alliances. Il faut s’engager sérieusement dans la diplomatie, non pas comme une opération de relations publiques, mais comme un véritable effort pour reconstruire une architecture de sécurité européenne qui inclue la Russie, au lieu de l’exclure.

Une architecture de sécurité européenne renouvelée doit commencer par la clarté et la retenue. Tout d’abord, elle nécessite un arrêt sans équivoque de l’élargissement de l’OTAN vers l’Est, vers l’Ukraine, la Géorgie et tout autre État situé le long des frontières de la Russie.

L’expansion de l’OTAN n’était pas une caractéristique inévitable de l’ordre post-guerre froide ; il s’agissait d’un choix politique, pris en violation des assurances solennelles données en 1990 et poursuivi malgré les avertissements répétés selon lesquels cela déstabiliserait l’Europe.

La sécurité en Ukraine ne viendra pas du déploiement avancé de troupes allemandes, françaises ou autres troupes européennes, qui ne ferait que renforcer les divisions et prolonger la guerre. Elle viendra de la neutralité, soutenue par des garanties internationales crédibles. L’histoire est sans ambiguïté : ni l’Union soviétique ni la Fédération de Russie n’ont violé la souveraineté des États neutres dans l’ordre d’après-guerre, qu’il s’agisse de la Finlande, de l’Autriche, de la Suède, de la Suisse ou d’autres pays. La neutralité a fonctionné parce qu’elle répondait aux préoccupations légitimes de toutes les parties en matière de sécurité. Il n’y a aucune raison sérieuse de prétendre qu’elle ne peut plus fonctionner.

Deuxièmement, la stabilité nécessite la démilitarisation et la réciprocité. Les forces russes doivent être maintenues à bonne distance des frontières de l’OTAN, et les forces de l’OTAN, y compris les systèmes de missiles, doivent être maintenues à bonne distance des frontières de la Russie. La sécurité est indivisible, elle n’est pas unilatérale. Les régions frontalières doivent être démilitarisées grâce à des accords vérifiables, et non saturées d’armes toujours plus nombreuses.

Les sanctions devraient être levées dans le cadre d’un règlement négocié ; elles n’ont pas réussi à ramener la paix et ont causé de graves dommages à l’économie européenne.

L’Allemagne, en particulier, devrait rejeter la confiscation imprudente des actifs de l’État russe, qui constitue une violation flagrante du droit international et sape la confiance dans le système financier mondial. Relancer l’industrie allemande grâce à des échanges commerciaux légaux et négociés avec la Russie n’est pas une capitulation. C’est du réalisme économique. L’Europe ne devrait pas détruire sa propre base productive au nom d’une posture morale.

Enfin, l’Europe doit revenir aux fondements institutionnels de sa propre sécurité. L’OSCE — et non l’OTAN — devrait à nouveau servir de forum central pour la sécurité européenne, le renforcement de la confiance et le contrôle des armements. L’autonomie stratégique de l’Europe signifie précisément cela : un ordre de sécurité européen façonné par les intérêts européens, et non une subordination permanente à l’expansionnisme de l’OTAN.

La France pourrait à juste titre étendre sa dissuasion nucléaire en tant que parapluie de sécurité européen, mais uniquement dans une posture strictement défensive, sans systèmes déployés à l’avant qui menacent la Russie.

L’Europe devrait faire pression de toute urgence pour un retour au cadre des traités FNI et pour des négociations globales sur le contrôle des armes nucléaires stratégiques impliquant les États-Unis et la Russie — et, à terme, la Chine.

Plus important encore, chancelier Merz, tirez les leçons de l’histoire — et soyez honnête à ce sujet. Sans honnêteté, il ne peut y avoir de confiance. Sans confiance, il ne peut y avoir de sécurité. Et sans diplomatie, l’Europe risque de répéter les catastrophes dont elle prétend avoir tiré les leçons.

L’histoire jugera ce que l’Allemagne choisit de retenir et ce qu’elle choisit d’oublier. Cette fois-ci, que l’Allemagne choisisse la diplomatie et la paix, et qu’elle tienne parole.

Respectueusement,

Jeffrey D. Sachs

Professeur à l’Université Columbia

La proposition perdante-perdante de l’Allemagne

par Cyrus Janssen, le 7 décembre 2025

Cyrus Janssen est un consultant américain en marketing et affaires internationales devenu commentateur très en vue de la Chine et des relations sino‑occidentales sur YouTube, où sa chaîne réunit près d’un million d’abonnés et des centaines de millions de vues. Diplômé en business de Florida State University, il a vécu plus de 10 ans à Shanghai et Hong Kong et met à profit sa maîtrise du mandarin pour se positionner comme passeur entre la Chine et l’Occident. Dans cet article très critique sur l’absence de stratégie européenne vis-à-vis de la Chine, il prend pour exemple l’Allemagne, frappée par le double choc de la sortie du nucléaire et de la fin des approvisionnements en gaz russe.

L’Allemagne se trouve dans une situation désespérée. À première vue, le pays semble être déchiré de toutes parts. Sur le plan intérieur, le pays est dirigé par un chancelier profondément impopulaire, Friedrich Merz, qui a succédé à Olaf Scholz, encore plus impopulaire. Tous deux sont issus des partis traditionnels au pouvoir en Allemagne, la CDU (centre-droit) et le SPD (centre-gauche). Cependant, ces piliers de l’establishment politique sont en déclin, cédant progressivement leur soutien à des partis plus extrêmes après les échecs répétés du gouvernement à résoudre les crises nationales.

Sur le plan économique, l’économie industrielle perd 10 000 emplois par mois, selon l’agence allemande pour l’emploi. Pour la première fois depuis que cette donnée est mesurée, l’industrie manufacturière allemande a contribué à moins de 20 % à l’économie nationale l’année dernière. Les dirigeants du secteur affirment que la culture du travail, les coûts énergétiques et la bureaucratie du pays nuisent à sa compétitivité.

Pendant des décennies, le pays a pu compter sur son ingénierie et ses produits de classe mondiale, qui lui ont permis d’atteindre un équilibre entre vie professionnelle et vie privée en Europe. Les statistiques de l’Organisation internationale du travail (OIT) montrent que l’Allemand moyen travaille 29,6 heures par semaine, contre 36,1 heures aux États-Unis et 44,8 heures en Chine. Aujourd’hui, cette éthique du travail n’est plus qu’un des nombreux clous dans le cercueil de la compétitivité industrielle du pays.

Non seulement les travailleurs chinois travaillent beaucoup plus longtemps, mais la Chine a rattrapé ou dépassé l’Allemagne dans presque tous les domaines industriels grâce à des décennies d’investissement dans le capital humain et les infrastructures. Contrairement à la croyance populaire, la Chine est la destination préférée pour la fabrication non pas en raison de ses bas salaires, mais en raison de sa population importante d’ingénieurs hautement qualifiés et de fabricants compétents. Le PDG d’Apple, Tim Cook, a déclaré que lorsqu’il recherchait les travailleurs hautement qualifiés nécessaires à la fabrication des produits Apple, il pouvait remplir plusieurs stades de football avec des talents qualifiés en Chine, alors qu’aux États-Unis, il doutait de pouvoir remplir ne serait-ce qu’une seule pièce avec des personnes possédant la même expertise.

Enfin, le facteur qui pénalise peut-être le plus l’Allemagne est le prix de l’électricité, qui est environ trois fois plus élevé qu’aux États-Unis et en Chine. C’est le résultat direct du double choc provoqué par la sortie du nucléaire à l’échelle nationale et l’effondrement des approvisionnements en gaz russe. (*)

Ces facteurs se sont combinés pour provoquer un renversement complet des relations commerciales entre les deux pays en seulement une décennie. En octobre 2015, l’Allemagne affichait un excédent commercial de 630 millions de dollars avec la Chine. Dix ans plus tard, en octobre 2025, elle affichait un déficit de 1,78 milliard de dollars, soit une variation de 338 % au cours de la dernière décennie. Au cours des dix premiers mois de cette année seulement, l’excédent commercial de la Chine avec l’Allemagne a bondi de 121 % par rapport à l’année précédente, selon les calculs basés sur les données douanières chinoises. L’effondrement des exportations allemandes vers la Chine depuis leur pic représente déjà un choc d’environ 1 % du PIB.

Si l’essor de la Chine a constitué un choc externe, bon nombre de ces échecs ont été causés et aggravés par des politiques contre-productives. Les dirigeants allemands se sont montrés totalement incapables d’élaborer une stratégie à long terme pour lutter contre le déclin de la puissance industrielle du pays. Aucun autre pays au monde n’est peut-être aussi rigoureusement attaché à l’idéologie et à l’ancien ordre mondial axé sur l’Occident que l’Allemagne. Les cinq dernières années ont été marquées par de profonds changements. L’essor des BRICS et les guerres en Ukraine et au Moyen-Orient ont révélé de profondes fissures dans le monde unipolaire. Alors que cette nouvelle réalité géopolitique est évidente pour tout observateur neutre, l’Allemagne a choisi de faire l’autruche et de miser encore plus sur un Occident en déclin. Un Occident dont le leader, les États-Unis, a signalé à plusieurs reprises qu’il abandonnait lui-même cette notion et prenait ses distances avec ses alliés européens.

La guerre en Ukraine a été dévastatrice pour le continent. Au lieu de reconnaître la Russie comme un acteur légitime ayant des préoccupations légitimes, l’Allemagne a choisi de renoncer à la diplomatie, refusant de dialoguer avec l’autre partie, et s’est engagée à réorienter son pays vers la capacité militaire à un moment où elle n’en a pas les moyens.

Ayant déjà rejeté la bouée de sauvetage que constituait le gaz russe bon marché qui alimentait autrefois son économie, l’Allemagne aurait pu se tourner vers des liens plus étroits avec la Chine pour contrebalancer l’influence déclinante des États-Unis. Mais elle a également écarté cette option.

La plupart des grandes marques allemandes dépendent fortement de la Chine, tant pour la fabrication que pour le marché de consommation chinois. Sans accord alternatif entre les deux pays, les plus grandes entreprises allemandes, et par extension l’ensemble de l’économie du pays, sont confrontées à un dilemme perdant-perdant. Relocaliser la production pour aider l’industrie allemande en déclin, ou rester en Chine pour sauver leurs marques. Revenir chez elles leur ferait perdre leur marché asiatique et signifierait capituler face à des concurrents chinois plus efficaces. Rester en Chine préserve leurs marques en tirant parti des talents locaux, des chaînes d’approvisionnement et des consommateurs, mais affaiblit encore davantage l’industrie manufacturière allemande. Confrontées à ce dilemme, les entreprises allemandes ont massivement choisi la seconde

option.

Un rapport récent de Bloomberg intitulé « L’Allemagne gagne trop d’argent en Chine pour se retirer maintenant » souligne le décalage considérable entre le souhait du gouvernement de rapatrier les entreprises et la réalité économique qui impose aux entreprises de rester en Chine pour survivre. Volkswagen a annoncé à la fin du mois dernier qu’elle fabriquerait un véhicule électrique entièrement en Chine pour la moitié du prix qu’il lui en coûterait ailleurs. De l’automobile à la chimie, les plus grands exportateurs du pays ignorent les appels du gouvernement et investissent des milliards dans de nouveaux projets qui lient encore plus étroitement leur destin à la deuxième économie mondiale. Selon l’Institut Mercator pour les études chinoises, les investissements des entreprises allemandes en Chine ont bondi de 1,3 milliard d’euros (1,5 milliard de dollars) entre 2023 et 2024, pour atteindre 5,7 milliards d’euros.

Si le « choc chinois » et la fin de la domination industrielle allemande, qui durait depuis des décennies, étaient pratiquement inévitables, la stratégie actuelle présente un paradoxe flagrant. Pour sauver leurs marques historiques, les industries allemandes sont contraintes d’intensifier leurs investissements en Chine, le pays même qui leur ravit leur couronne.

(*) Notice de la rédaction du blog. Ce double choc eût été à tout le moins atténué si l’Allemagne avait alors troqué son programme nucléaire contre un programme énergétique solaire ambitieux axé sur le photovoltaïque et l’éolien.

Dénonciation de crimes contre l’humanité commis par Israël à Gaza

« C’est mon devoir de citoyen israélien »

dixit Lee Mordechai

Charlotte Gauthier, Jérusalem

Le Temps, Genève,

26 mai 2025

Lee Mordechai enseigne l’histoire à l’Université hébraïque de Jérusalem. Depuis le 7 octobre 2023 et le début de la guerre d’Israël contre Gaza, il répertorie les crimes perpétrés par son pays contre les Palestiniens.

Lui qui n’était pas un militant anti-occupation se félicite d’une légère inflexion dans le milieu universitaire: « Il y a plus de place pour s’exprimer publiquement contre la guerre depuis fin 2024 »

Après dix-neuf mois de conflit, le document de Lee Mordechai fait 176 pages, et contient plus de 1600 références et liens. Depuis début 2025, une trentaine d’autres Israéliens travaillent avec lui.

C’est l’histoire d’un citoyen israélien qui voulait briser le silence. En t-shirt et short, lunettes sur le nez, Lee Mordechai n’a pas grand-chose du professeur d’histoire spécialiste de l’Empire byzantin tel qu’on l’imagine. Ce quadragénaire, né à Rishon Lezion, près de Tel-Aviv, vit et enseigne aujourd’hui à Jérusalem, à l’Université hébraïque. Le 7 octobre 2023, lors de l’attaque perpétrée par le Hamas en Israël, Lee Mordechai est en pleine année sabbatique à l’Université de Princeton, aux États-Unis. « C’était une période pleine d’incertitude, pour nous Israéliens. Mais très vite, j’ai tenu à regarder les informations qui provenaient des deux côtés. Les horreurs du 7-Octobre, mais aussi les choses terribles qui sortaient chaque jour de plus en plus nombreuses de Gaza », se souvient le professeur.

La « disproportion » de la riposte israélienne le choque immédiatement. Il est abasourdi par les « 8000 Gazaouis tués en trois semaines », puis par le premier raid mené par l’armée israélienne à la mi-novembre 2023 contre l’hôpital Al-Shifa, à Gaza City, qu’Israël présente alors sans preuves comme le QG du Hamas. « Une attaque totalement injustifiée, rappelle Lee Mordechai. Or, ce que je constate à ce moment-là, c’est le silence assourdissant du monde universitaire israélien. Je m’attendais à ce que mes pairs prennent la parole contre cette guerre, mais pas du tout. Il n’y avait même pas une pétition antiguerre qui circulait, et que j’aurais pu signer! Au contraire, le camp libéral faisait des tribunes pour dire que le reste du monde ne comprenait pas Israël. Alors je me suis demandé: quel est mon rôle dans tout ça? »

Un travail de fourmi

Lui qui « n’a jamais été un militant anti-occupation » raconte que le déclic se produit en décembre 2023. L’Afrique du Sud engage alors une procédure devant la Cour internationale de justice, accusant Israël de génocide dans l’enclave palestinienne. « C’est un document de 80 pages, répertoriant les différents crimes commis à Gaza. Et je me dis: j’ai moi-même vu et lu des milliers de photos et articles, je pourrais faire pareil. Avec une approche académique. J’ai senti cette urgence, c’était mon obligation en tant que citoyen israélien. »

Alors, Lee Mordechai se lance dans son entreprise « pour enregistrer et répertorier » autant d’informations que possible sur les crimes commis par Israël à Gaza. Parmi ses outils, il s’inscrit à des groupes WhatsApp israéliens couvrant tout le spectre politique, « de la gauche radicale jusqu’aux colons d’ultra-droite ». Il épluche également des rapports de différentes agences de l’ONU, d’ONG comme Amnesty International ou Human Rights Watch, des articles de presse, ou encore les réseaux sociaux qui « regorgent de vidéos ».

Un travail de fourmi grâce auquel il sort un premier document de neuf pages, dès janvier 2024, intitulé « Bearing Witness to the Israel-Gaza War » (« témoigner de la guerre d’Israël contre Gaza »). Cette version initiale s’organise déjà en quatre principaux chapitres, que Lee Mordechai étayera au fil du temps. « Le massacre des Palestiniens », « Causer la mort des populations civiles », « Le discours israélien de déshumanisation des Palestiniens » et « Nettoyage ethnique ».

Cinq millions de vues sur X

Dans un « langage factuel », l’historien liste les événements et déclarations qui illustrent ces exactions et crimes de guerre, et met en bas de page autant de liens que possible vers ses sources. On découvre des soldats israéliens pillant des maisons de Gazaouis, jouant avec des sous-vêtements féminins, brûlant des bâtiments résidentiels et des écoles, ou roulant avec leurs chars sur des cadavres de Palestiniens.

Lee Mordechai souligne que les pays européens n’ont pris aucune sanction ayant un « impact concret » sur l’État hébreu pour stopper cette guerre génocidaire.

Trois mois après le 7-Octobre, dans son introduction, Lee Mordechai pose un constat sans appel « sur la base des éléments collectés »: « Ce qu’Israël fait actuellement à la population palestinienne de Gaza constitue un crime contre l’humanité, qui pourrait vraisemblablement être qualifié de génocide, incluant à la fois l’acte et l’intention. »

Ce premier document, Lee Mordechai le publie en anglais et en hébreu, pour « que le public israélien ait accès dans sa langue à ces informations, ainsi que le reste du monde ». Sa publication ne fait que quelques centaines de vues sur le réseau social X, où il a environ 200 abonnés à l’époque. Mais en mars 2024, la quatrième version du document devient virale. « La seule chose qui a changé, c’est que j’ai ajouté: « Moi, Lee Mordechai, citoyen et universitaire israélien, écris ce document parce que ma communauté universitaire est silencieuse, et que je veux témoigner des horreurs commises à Gaza. » A ce moment-là, je suis l’un des seuls Israéliens à m’exprimer ainsi, et a fortiori en anglais. En une nuit, il y a eu 5 millions de vues! » s’étonne encore le professeur d’histoire.

Des médias sourds et aveugles

Lee Mordechai en est plus convaincu que jamais, il doit poursuivre la rédaction de ce document tant que la guerre continue. L’échelle des crimes et des destructions à Gaza apparaît sans précédent, et confirme pour l’historien le caractère génocidaire de cette guerre. Il liste: « Siège et famine volontaire » imposés sur l’enclave par Israël, « destruction massive du système de santé et des infrastructures civiles (écoles, universités, cimetières, marchés, mosquées, etc.), et du bâti résidentiel (plus de 60% des bâtiments détruits) ». Quant à la « déshumanisation des Palestiniens », elle apparaît sans limite: sur les réseaux sociaux, Lee Mordechai rappelle que 18 000 appels à « aplatir, détruire ou raser Gaza » ont été publiés en hébreu, durant le seul mois d’octobre 2023.

Un phénomène amplifié selon lui par le traitement de la guerre fait par les médias israéliens, mais aussi américains. « Ces médias font un travail horrible, et ne parlent tout simplement pas des crimes commis à Gaza! Si on prend l’exécution des 15 secouristes et humanitaires palestiniens à Rafah en mars dernier, la quasi-totalité des médias n’en ont pas parlé. Si la Russie avait fait ça à des secouristes ukrainiens, ça n’aurait jamais été couvert de cette façon », s’indigne l’historien.

Il se félicite cependant d’une légère inflexion dans le milieu universitaire israélien, « où il y a plus de place pour s’exprimer publiquement contre la guerre depuis fin 2024 ». Il souligne qu’à l’Université hébraïque de Jérusalem, où il enseigne, six conférences antiguerres ont eu lieu ces six derniers mois. Mais il l’admet: ces initiatives sont seulement « tolérées » par le milieu académique.

A travers Bearing Witness, Lee Mordechai dénonce également « l’échec politique total des Occidentaux » face à cette guerre à Gaza. Les États-Unis, qui fournissent massivement de l’armement à Israël, et soutiennent indéfectiblement l’État hébreu, sont pour lui complices des horreurs commises dans l’enclave. Et dans une certaine mesure les pays d’Europe de l’Ouest également, « à travers leur silence », alors qu’ils se sont toujours « présentés comme les garants de la moralité et des valeurs humanistes ». Lee Mordechai souligne qu’ils n’ont pris aucune sanction, ni diplomatique ni économique, ayant « un impact concret » sur l’État hébreu pour stopper cette guerre génocidaire.

Un sondage glaçant

Il déplore également que la Hongrie ait reçu Benyamin Netanyahou sans l’inquiéter, ou que la France, l’Allemagne et l’Italie aient laissé entendre qu’elles ne l’arrêteraient pas, alors qu’il fait l’objet d’un mandat d’arrêt international pour crimes de guerre et crimes contre l’humanité émis par la Cour pénale internationale. « Pour Israël, le message perçu est le suivant: il n’y a aucune conséquence face à ce que nous faisons à Gaza, alors continuons! » constate l’historien.

Après dix-neuf mois de guerre, le document de Lee Mordechai fait 176 pages, et contient plus de 1600 références et liens. Depuis début 2025, une trentaine d’autres Israéliens y travaillent désormais avec lui. Tous sont bénévoles, et ne reçoivent « aucun financement ». Actuellement, l’équipe oeuvre sur de nouveaux supports, comme des cartes qui montreraient les destructions à Gaza à travers le temps, ou un recueil centralisant l’ensemble des témoignages de médecins internationaux qui sont intervenus dans l’enclave.

« Nous continuerons de témoigner, tant que nous sommes si peu à le faire. » Le lendemain de sa rencontre avec Le Temps, Lee Mordechai renvoie un message pour signaler une étude commandée par l’Université Penn State aux États-Unis. « S’il vous plaît, ajoutez-le dans votre article, pour montrer ce que pense la rue israélienne. » Selon le sondage « 82% des juifs israéliens sont favorables à l’expulsion forcée des Gazaouis de leur terre », autrement dit au nettoyage ethnique au regard du droit international. ■

Texte intégral du document Bearing Witness : https://witnessing-the-gaza-war.com/

Gaza : pourquoi l’Occident refuse d’employer le mot génocide ?

par le professeur Michael Lynk,

ancien Rapporteur spécial des Nations Unies sur la situation des droits de l’homme 

interviewé par Anne Guion

Source : https://www.lavie.fr/actualite/geopolitique/gaza-pourquoi-loccident-refuse-demployer-le-mot-genocide-99584.php

Michael Lynk a occupé pendant six ans (2016-2022) le poste de rapporteur spécial des Nations unies sur la situation des droits de l’homme dans les territoires palestiniens occupés. Professeur associé de droit à l’université Western Ontario au Canada, spécialiste des droits humains, il livre une analyse sans concessions sur l’incapacité des grandes puissances à faire respecter le droit international en Palestine. De la réticence à employer le terme de « génocide » au rôle décisif que pourrait jouer la société civile, Michael Lynk explore les différents leviers qui permettraient de sortir de l’impasse.

Quels sont les principaux facteurs qui expliquent le silence de l’Occident sur Gaza, selon vous ?

Il y a plusieurs facteurs déterminants. Premièrement, l’influence du lobby israélien. Elle est importante en Europe, mais extraordinairement puissante aux États-Unis, où elle inclut notamment le rôle des évangéliques chrétiens. Il ne faut pas sous-estimer à quel point Israël est un enjeu de politique intérieure aux États-Unis. Deuxièmement, l’alliance politique et militaire extraordinaire entre les États-Unis et Israël. De nombreux pays du Nord global, particulièrement en Europe, ne veulent pas s’opposer à Israël car cela signifierait s’opposer aux États-Unis. Troisièmement, il persiste dans les pays occidentaux une vision romantique d’Israël et de sa fondation comme réponse à l’Holocauste européen. Cette perception historique continue d’influencer fortement les positions politiques occidentales.

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Enfin, on ne peut ignorer la dimension raciale dans le traitement médiatique et politique différencié des crises internationales. La réaction rapide et unanime face à l’invasion de l’Ukraine contraste fortement avec la relative indifférence face aux souffrances palestiniennes. Cela révèle des biais profondément ancrés dans nos sociétés.

Il y a aussi le narratif lié à la lutte contre le terrorisme…

Certainement. Et aussi la question de l’antisémitisme. Prenons l’exemple des États-Unis, où celle-ci a pris une dimension particulièrement problématique dans le débat public. Son instrumentalisation actuelle rappelle, par son intensité et sa fonction politique, l’obsession anticommuniste de l’ère McCarthy dans les années 1950. Cette utilisation extensive du terme « antisémitisme » inquiète d’ailleurs de nombreuses organisations juives traditionnelles états-uniennes. Elles considèrent que cette instrumentalisation dessert les intérêts de leur communauté et vise principalement à servir d’autres objectifs politiques.

L’antisémitisme est, bien sûr, une réalité qu’il faut combattre partout où il se manifeste. Mais il est tout à fait possible de s’y opposer fermement tout en soutenant les droits des Palestiniens. Dans les universités états-uniennes, plusieurs présidents d’établissement, eux-mêmes juifs, dénoncent la façon dont Trump utilise l’accusation d’antisémitisme pour réprimer la liberté d’expression et la dissidence. Qualifier systématiquement d’antisémite l’usage de termes comme « génocide » ou de slogans comme « Palestine libre » finit par vider le concept de son sens. Cette inflation sémantique rend plus difficile l’identification et la lutte contre le véritable antisémitisme. Si tout est antisémite, alors plus rien ne l’est.

Face à ces tensions croissantes, comment les instances internationales ont-elles fait évoluer leurs positions ces derniers mois ?

Nous avons assisté à une série d’événements diplomatiques majeurs. En novembre 2024, la Cour pénale internationale a émis des mandats d’arrêt contre Netanyahou et Galant. Il y a eu aussi les décisions historiques de la Cour internationale de justice : en janvier 2024, la Cour internationale de justice a jugé que l’accusation de génocide portée par l’Afrique du Sud contre Israël était plausible et a ordonné des mesures d’urgence pour prévenir tout acte génocidaire à Gaza. En juillet 2024, une autre décision a déclaré l’occupation israélienne illégale.

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Le point culminant a été la résolution extraordinaire adoptée à une écrasante majorité par l’Assemblée générale des Nations unies, en septembre 2024, donnant 12 mois à Israël pour mettre fin complètement à l’occupation des territoires palestiniens. Cette échéance approche – nous ne sommes plus qu’à quatre mois du délai – et il est déjà évident qu’Israël ne s’y conformera pas. Cette situation risque de provoquer un affrontement majeur entre le Nord et le Sud global après septembre 2025, quand il deviendra clair qu’Israël a ignoré les instances internationales. Certains États pourraient alors aller jusqu’à remettre en question le maintien d’Israël comme membre des Nations unies.

Pensez-vous qu’Israël pourrait être exclu des Nations unies ?

Je pense qu’un mouvement en ce sens va émerger. Il n’y aura pas de vote immédiat, mais la question sera soulevée quand on considèrera le nombre de fois où Israël a défié non seulement les résolutions du Conseil des droits de l’homme ou de l’Assemblée générale, mais aussi les résolutions du Conseil de sécurité et les décisions de la Cour internationale de justice.

Il faut garder à l’esprit qu’Israël est un pays relativement petit de 14 millions d’habitants. Il est fortement dépendant de la diplomatie internationale et de l’aide militaire états-unienne. Il n’a pas la liberté ou l’indépendance d’un pays plus grand comme la France ou la Grande-Bretagne. Israël a donc davantage besoin de l’Occident que l’Occident n’a besoin d’Israël.

On évoque aussi la dépendance technologique et militaire de l’Occident vis-à-vis d’Israël, notamment dans les domaines de la cybersécurité et du renseignement. Cela pourrait-il expliquer la retenue des gouvernements français ou britannique ?

Israël est une puissance militaire avancée avec un important complexe militaro-industriel. Il est particulièrement à la pointe en matière de technologies de surveillance. D’ailleurs, les Palestiniens sont parmi les peuples les plus surveillés au monde. Israël a développé une recherche avancée en IA, notamment pour la surveillance et le contrôle militaire. Ces technologies sont importantes pour l’Occident. Cependant, d’autres pays pourraient fournir ces technologies. Israël reste bien plus dépendant de l’Occident que l’inverse. Les raisons évoquées précédemment restent plus déterminantes.

Si l’Occident arrêtait de vendre des armes à Israël, cela mettrait-il fin à la guerre ?

Un simple coup de téléphone de Joe Biden, ou maintenant de Donald Trump, aurait suffi à arrêter la guerre. C’est ce qui s’est passé en 1982 quand Ronald Reagan a appelé Menahem Begin pour mettre fin à la guerre au Liban. Begin a protesté mais la guerre s’est arrêtée le lendemain ! Il faut comprendre la dynamique politique intérieure états-unienne pour expliquer pourquoi cela ne se produit pas. Donald Trump a accordé énormément de cadeaux à Israël, même durant ses quatre premiers mois de retour au pouvoir. Mais sa pensée n’est pas toujours cohérente.

Il pourrait théoriquement demander à Israël d’arrêter la guerre après son séjour en Arabie saoudite, au Qatar et aux Émirats. Mais je ne pense pas que cela arrivera car les dirigeants politiques arabes n’ont jamais été aussi peu décisifs sur la scène mondiale. Ils auraient la capacité d’exercer une pression significative sur Trump pour obtenir un arrêt des hostilités, mais cette option n’a pas été exploitée. Le cas des Émirats arabes unis est particulièrement révélateur : malgré 19 mois d’une guerre dévastatrice à Gaza, ces derniers maintiennent leurs relations diplomatiques avec Israël. Si cela n’a pas suffi à provoquer une rupture diplomatique, on peut légitimement se demander ce qui pourrait les y conduire !

Comment expliquez-vous cette attitude étonnante des pays arabes et notamment des États du Golfe, malgré leur soutien historique à la cause palestinienne ?

Il y a deux facteurs principaux qui expliquent cette attitude. D’abord, ces pays, particulièrement les Émirats arabes unis, ont développé des relations commerciales très lucratives avec Israël depuis les accords d’Abraham (signés en 2020, ndlr). Ces partenariats économiques représentent des investissements considérables qu’ils ne souhaitent pas compromettre.

Mais plus fondamentalement, ces États veulent maintenir de bonnes relations avec les États-Unis, qui sont déterminés à préserver les accords d’Abraham et la normalisation des relations avec Israël. Cette alliance avec Washington est fondamentale pour leur sécurité régionale, notamment face à l’Iran, et pour leur développement économique.

Le système international semble montrer ses limites face à cette crise. Quelle est la véritable efficacité des institutions internationales dans ce contexte ?

Il y a effectivement des limitations extraordinaires. Prenons l’exemple de la Cour internationale de justice qui a émis contre Israël trois ordonnances de mesures provisoires en janvier, mars et mai 2024 concernant les allégations de génocide. Aucune n’a été respectée. Cependant, contrairement à ce que certains pensent, le droit international fonctionne bien dans son rôle d’identification des violations commises par Israël. Le problème n’est pas le droit international en soi, mais plutôt la politique internationale et le manque de volonté politique. La CIJ et la CPI dépendent du Conseil de sécurité de l’Onu pour être efficaces. En tant que juriste, je dirais que le droit international n’est pas censé être un parapluie qui se replie au premier signe de pluie. Il doit être efficace et s’appliquer à toutes les situations.

Le système des Nations unies, tel qu’il a été conçu par les vainqueurs de la Seconde Guerre mondiale, il y a 80 ans, ne reflète plus les réalités géopolitiques actuelles. Le droit de veto au Conseil de sécurité, accordé aux cinq membres permanents, paralyse aujourd’hui toute action significative sur des crises majeures comme celle de Gaza. Un fait révélateur : depuis les années 1970, les États-Unis ont utilisé leur veto 49 fois pour protéger Israël – soit plus de la moitié de tous leurs vetos. Aucun autre membre permanent du Conseil de sécurité, y compris la France, n’a jamais utilisé son veto pour protéger Israël. Cela montre la relation extraordinaire entre ces deux pays.

Plusieurs dirigeants occidentaux, comme Emmanuel Macron récemment, évoquent la reconnaissance d’un État palestinien. Comment évaluez-vous l’efficacité de ces déclarations face à la réalité de la crise actuelle ?

L’échelle de ce qui se passe à Gaza montre l’écart dramatique entre les déclarations et la réalité. Lors des dernières crises majeures, en 2008-2009 et en 2014, environ 2 200 Palestiniens avaient été tués à Gaza par Israël. Aujourd’hui, nous avons plus de 50 000 morts, un nombre inimaginable qui pourrait encore augmenter. La crise est d’une intensité exceptionnelle, et Israël franchit les lignes rouges les unes après les autres sans conséquences réelles. Les dirigeants du Nord global parlent sotto voce (« à voix basse »), en disant simplement : « s’il vous plaît, arrêtez ». La reconnaissance d’un État palestinien par la France et le Royaume-Uni serait formidable, mais nous sommes face à un décalage profond avec la réalité : 740 000 colons israéliens vivent en Cisjordanie et à Jérusalem-Est (12 % de la population juive israélienne) répartis dans 360 colonies. Comment créer un État palestinien viable dans ces conditions ?

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Les dirigeants israéliens, y compris les centristes comme Benny Gantz ou Yaïr Lapid, s’opposent ouvertement à une solution à deux États. Israël s’accommode très bien que l’Europe et l’Amérique du Nord continuent d’en parler, car cela lui permet de poursuivre la colonisation. Ce dont nous avons vraiment besoin, ce n’est pas de nouvelles déclarations sur la reconnaissance mutuelle d’États, mais de sanctions économiques décisives imposées à Israël. Ce n’est que lorsqu’un citoyen israélien, à Haïfa ou Tel Aviv, se réveillera en se disant : « Bon sang, j’ai besoin d’un visa pour aller en vacances en Europe » ou que les liens étroits entre des universités européennes et israéliennes seront rompus, que nous aurons un espoir de changement de direction. Si nous n’imposons pas de coûts réels à Israël, toutes ces déclarations diplomatiques resteront lettre morte.

Vous pensez donc que la campagne Boycott désinvestissement sanction (BDS) est une bonne méthode ?

Je pense que le BDS est effectivement une approche nécessaire car ses trois revendications fondamentales sont parfaitement alignées avec le droit international. La première demande est la fin de l’occupation israélienne, une exigence qui a été clairement formulée par la Cour internationale de justice et l’Assemblée générale des Nations unies. La deuxième concerne la reconnaissance du droit au retour des réfugiés palestiniens. Ce droit n’est pas une invention récente : il est inscrit dans la résolution 194 de l’Assemblée générale adoptée en 1948. Il est important de noter que cette résolution est celle qui a été le plus fréquemment réaffirmée dans toute l’histoire des Nations unies, ce qui témoigne de son importance fondamentale.

La troisième demande porte sur la reconnaissance de l’égalité totale des citoyens arabes palestiniens d’Israël. C’est un principe démocratique fondamental : un État doit garantir l’égalité de tous ses citoyens, indépendamment de leur appartenance ethnique. Il ne peut pas être un État privilégiant uniquement un groupe ethnique particulier. Ces trois revendications ne sont donc pas des demandes radicales ou extrêmes, mais simplement l’application des principes fondamentaux du droit international et de la démocratie.

Face à cette paralysie diplomatique, quels leviers pourraient, selon vous, débloquer la situation ?

Je suis convaincu que le changement devra venir de la société civile dans les pays du Nord global. C’est elle qui devra exercer une pression suffisante sur les gouvernements européens et nord-américains pour les contraindre à respecter leurs engagements en matière de droit international. Cette dynamique est particulièrement visible dans la réticence de ces pays à utiliser le terme « génocide ». Ce n’est pas un simple débat sémantique : l’utilisation de ce mot a des implications juridiques précises.

Selon la Convention sur le génocide de 1948 et le Statut de Rome de 1998 qui a créé la Cour pénale internationale, reconnaître un génocide oblige la communauté internationale à agir rapidement et collectivement pour y mettre fin. C’est précisément pour éviter ces obligations que les gouvernements occidentaux évitent soigneusement ce terme ou nient sa pertinence dans ce contexte. En refusant de qualifier la situation de génocide, ils se donnent la possibilité de limiter leur action à des déclarations de principe sans conséquences concrètes. Laissés à eux-mêmes, ces gouvernements continueront d’éviter toute action significative qui pourrait froisser les États-Unis, et a fortiori Israël. Seule une mobilisation forte et continue de la société civile pourra les pousser à sortir de cette inertie diplomatique.

On observe une évolution du discours diplomatique international ces derniers jours, avec des prises de position plus marquées de certains pays européens. Pensez-vous que nous sommes à un tournant diplomatique ?

Nous sommes effectivement à un moment critique. Les pays européens cherchent désespérément à obtenir un cessez-le-feu durable, largement poussés par une pression interne croissante. Cette pression vient d’une coalition remarquable d’acteurs : des journalistes qui couvrent courageusement la situation, une société civile mobilisée, des défenseurs des droits humains, des organisations religieuses et des syndicats. Seuls, ces gouvernements hésiteront à prendre des mesures susceptibles d’offenser les États-Unis, sans parler d’Israël.

Les négociations actuelles laissent-elles entrevoir la possibilité d’un cessez-le-feu prochain ?

La période qui vient sera décisive. Tout dépendra largement de la position de Trump après sa visite dans les pays du Golfe cette semaine. S’il décide d’exercer une pression réelle sur Netanyahou pour arrêter l’offensive, cela pourrait être déterminant. Mais pour l’instant, Netanyahou semble utiliser ces négociations comme un outil tactique plus que comme une réelle volonté de paix. Il continue de mobiliser des troupes supplémentaires et annonce une offensive militaire majeure à Gaza, sous prétexte d’éradiquer complètement le Hamas.

Or, une telle « éradication » du Hamas serait impossible sans des conséquences catastrophiques pour la population civile de Gaza. Netanyahou en est parfaitement conscient. Ses déclarations récentes dans le Jerusalem Post sont révélatrices : « Nous avons détruit de plus en plus de maisons et les Gazaouis n’ont nulle part où retourner. Le seul résultat inévitable sera le souhait des Gazaouis de migrer hors de la bande de Gaza. »

Cette déclaration montre que la destruction massive de 500 000 à 600 000 maisons à Gaza n’est pas un dommage collatéral mais s’inscrit dans une stratégie délibérée pour rendre le territoire inhabitable. Ce qui est particulièrement préoccupant, c’est que malgré l’ordre explicite de la CIJ à Israël de sanctionner l’incitation au génocide, des dirigeants politiques israéliens, des journalistes et des personnalités publiques, continuent d’appeler à « se débarrasser de tous les Palestiniens » ou à « tuer tous les Palestiniens », sans qu’aucune mesure ne soit prise pour les sanctionner.