Ukraine : de la neutralité brisée à la paix introuvable

Portrait de Jean-Guy Rens

Jean-Guy Rens

Jean-Guy Rens a dirigé la production de multiples études sur les technologies de l’information, y compris la cybersécurité, au Canada et au Maroc. Il est l’auteur, entre autre, d’une histoire des télécommunications au Canada (“L’empire invisible”, Presses de l’Université du Québec, 1993).

La guerre actuelle en Ukraine s’inscrit dans la rupture d’un cadre juridique et politique établi dès l’indépendance. Dans la Déclaration de souveraineté de juillet 1990, qui sert de base aux débats constitutionnels, l’Ukraine affirme déjà un statut de neutralité : elle se définit comme État non nucléaire et neutre, n’appartenant à aucun bloc militaire. Cette orientation est reprise dans la Constitution de juin 1996, puis dans la Loi sur les principes de la politique intérieure et extérieure adoptée en juillet 2010, qui consacre explicitement son non‑alignement ou « non‑bloc status ». Autrement dit, la neutralité de l’Ukraine n’est pas seulement un fait géopolitique, mais un engagement inscrit dans ses textes fondamentaux.

C’est dans ce cadre que se nouent les engagements des années 1990 : l’Ukraine renonce aux armes nucléaires et accepte de transférer son arsenal à la Russie, qui devient l’unique puissance nucléaire successeur sur son territoire ; en contrepartie, la Russie, les États‑Unis et le Royaume‑Uni, rejoints plus tard par d’autres signataires, garantissent sa souveraineté et son intégrité territoriale dans le mémorandum de Budapest. Cet équilibre repose sur une donnée implicite mais centrale : l’Ukraine est neutre, non hostile, et ne cherche pas à rejoindre une alliance militaire dirigée contre la Russie. C’est parce que ces conditions sont réunies que Moscou peut, à ce moment‑là, considérer l’Ukraine comme un partenaire légitime, voire amical, et non comme une plateforme avancée de l’OTAN.

La crise s’ouvre lorsque cette neutralité formelle est remise en cause. À partir de 2004, puis surtout de 2014, des forces politiques pro‑occidentales prennent le dessus et font de l’intégration euro‑atlantique le cœur de leur projet : l’adhésion à l’Union européenne devient un objectif stratégique, ce que la Russie peut admettre, mais la perspective d’un rattachement à l’OTAN est progressivement assumée comme horizon de sécurité. Le renversement du président en quête d’équilibre Viktor Ianoukovytch sous la pression des mobilisations de Maïdan et du soutien occidental marque, aux yeux de Moscou, une rupture du « contrat » initial : un État qui s’était engagé à la neutralité et au non‑alignement se met désormais en marche vers une alliance militaire perçue comme hostile.

Le pari perdu du président Viktor Ianoukovytch
Qualifié de pro-russe, le président Ianoukovytch tentait, en fait, de trouver un difficile équilibre entre le maintien des liens traditionnels avec la Russie dans le cadre de l’Union économique eurasiatique alors en voie de création et la nécessité de s’ouvrir à l’Union européenne dans le cadre d’un Accord d’association. Les deux organisations comprenaient une union douanière et l’UE exigeait un accord exclusif, d’où la crise de Maïdan. À l’époque, la solution de la sagesse aurait consisté à organiser une négociation à trois – UE, Ukraine et Russie.

Dans ce contexte, les élargissements successifs de l’OTAN vers l’Est et les débats publics en Ukraine sur la fin de la neutralité alimentent la conviction russe que les conditions des engagements des années 1990‑2010 ne sont plus respectées. La Russie répond d’abord en 2014 par l’annexion de la Crimée et son soutien à la guerre du Donbass ; en 2022, elle franchit le seuil de l’invasion à grande échelle en présentant son intervention comme une réaction à la « dérive occidentale » de l’Ukraine et au risque de voir l’OTAN s’installer durablement sur un territoire qu’elle considérait jusque‑là comme neutre. 

C’est dans ce cadre de rupture du statut de neutralité, de contestation des garanties anciennes et de polarisation entre projets euro‑atlantiques et russes que s’inscrivent les initiatives de paix examinées dans les pages qui suivent. Avant d’examiner les initiatives de paix portées par des États ou des coalitions après 2022, il est utile de revenir sur quelques expériences sociétales ou académiques de la période 2014‑2022, qui ont cherché à travailler la paix dans un contexte de guerre limitée et de neutralité encore concevable.

Les élargissements de l’OTAN post-Guerre froide

Les élargissements de l'OTAN post-Guerre froide
Légende et carte conçues par Pierre Verluise, carte réalisée par Matthieu Seynaeve. © Février 2016 – Diploweb (https://www.diploweb.com)

Initiatives de type sociétal ou académique

Le nombre de ces initiatives sociétales ou académiques est considérable, mais la plupart d’entre elles ne peuvent être qualifiées de véritablement neutres dans la mesure où elles condamnent explicitement l’agression russe de février 2022, soutiennent une « paix juste » au sens occidental, ou s’inscrivent dans des réseaux très proches de la diplomatie européenne. 

Pour trouver des initiatives plus « transversales », il faut remonter avant l’éclatement de la guerre à grande échelle en février 2022. Ainsi, au tournant des années 2018‑2019, la Commission Vérité, Justice et Réconciliation entre l’Union européenne, la Russie et l’Ukraine (VJR) a constitué l’une des rares tentatives structurées de la société civile pour penser une sortie durable de la guerre du Donbass. 

La Commission VJR

Portée par le Collège des Bernardins, l’Académie Mohyla, l’Université catholique d’Ukraine et l’ONG Memorial, la Commission VJR a tenu quatre sessions et publié en décembre 2019 un rapport articulé autour de dix propositions majeures : relance d’un dialogue politique inclusif, garanties de sécurité, travail de vérité et de mémoire, justice pour les victimes, rôle des Églises dans la réconciliation, protection des minorités et reconstruction progressive d’un cadre de coexistence entre Russes et Ukrainiens.

Depuis l’éclatement de la guerre à grande échelle en février 2022, cette commission n’apparaît plus comme un acteur opérationnel : ses travaux ont été suspendus de fait, et son apport se situe désormais sur le plan rétrospectif, comme un corpus de réflexions élaboré dans un contexte où la recherche d’une paix négociée restait concevable.[i]

Le projet Swisspeace

Dans le même esprit, le projet suisse « Promouvoir le dialogue entre les sociétés civiles ukrainienne et russe », mis en œuvre par Swisspeace et financé à 90% par la Division Sécurité humaine (DSH) du Département fédéral des affaires étrangères, mérite une attention particulière pour son approche équilibrée.

Conçu pour la phase ouverte en 2014, ce programme visait explicitement à contrecarrer l’ethnicisation croissante des relations entre ukrainophones et russophones et à atténuer les effets des propagandes sécessionistes. Son but consistait à créer un climat de confiance et à instaurer un dialogue transnational au sein de la population, en Russie comme en Ukraine.

L’action de Swisspeace reposait sur l’organisation de plateformes de discussion séparées, d’abord en Ukraine et en Russie, puis sur la mise en relation de ces groupes pour analyser les résultats, dégager des recommandations et soutenir les acteurs civils qui œuvraient en faveur d’une entente et d’une résolution pacifique. 

Ni fondé sur une rhétorique punitive, ni sur l’exigence de poursuites pénales préalables, ce projet illustre une approche de facilitation et de dépolarisation qui, tout en étant aujourd’hui en veilleuse – sa durée initiale courait du 1er novembre 2014 au 31 octobre 2015 –, offre un précédent intéressant pour penser ce que pourrait être une médiation neutre entre sociétés civiles russes et ukrainiennes. Depuis lors, les autorités fédérales suisses ont progressivement renoncé à toute velléité de jouer un rôle de médiation, en alignant leur politique de sanctions sur celle de leurs partenaires occidentaux, au profit du camp ukrainien.

Intervention de la Fondation Brazzaville

À l’époque actuelle, ce sont davantage des initiatives de diplomatie parallèle comme celles de la Fondation Brazzaville qui s’efforcent de reprendre le flambeau d’une médiation non alignée. Impliquée depuis 2023 dans une « initiative africaine pour la paix » associant plusieurs chefs d’État africains, la Fondation Brazzaville se donne pour objectif de faciliter le dialogue entre la Russie et l’Ukraine en partant des préoccupations concrètes des pays du Sud, au premier rang desquelles la sécurité alimentaire et l’accès aux engrais. 

Elle travaille à constituer un consortium de dirigeants africains (Macky Sall, Abdel Fattah al‑Sissi, Denis Sassou Nguesso, Hakainde Hichilema, Yoweri Museveni, puis Cyril Ramaphosa) et revendique des contacts suivis avec Kiev, Moscou, Washington, Londres, Pékin et l’Union européenne, non pour porter un plan de paix à proprement parler, mais pour obtenir des gestes de désescalade et des garanties sur la circulation des céréales. 

À ce titre, elle se situe dans la continuité des expériences antérieures de dialogue de société civile et de médiation neutre : moins académique que la Commission VJR, moins structurée que les programmes suisses initiaux, mais inscrite dans une logique pragmatique qui privilégie l’ouverture de canaux, la réduction des dommages pour les populations, et la possibilité d’une paix graduelle plutôt que la proclamation d’objectifs maximalistes incompatibles avec une négociation.[ii]

Ce type de démarche propose des pistes de paix durable (justice, travail de mémoire, réconciliation religieuse) mais reste au niveau de recommandations de société civile, sans constituer un projet politique de règlement du conflit accepté par les parties.

Avec l’extension du conflit à partir de février 2022 et la polarisation croissante des grandes puissances, ce type d’initiatives de société civile s’est trouvé relégué à l’arrière‑plan. La scène des projets de paix s’est déplacée vers des acteurs étatiques ou des coalitions revendiquant le non‑alignement, dont il faut maintenant examiner les propositions.

Une exception : les pourparlers d’Istanbul (mars 2022)

Les pourparlers d’Istanbul de mars 2022 occupent une place à part dans l’histoire diplomatique de la guerre, car ils constituent les seules véritables négociations directes de portée politique entre délégations russe et ukrainienne depuis l’invasion à grande échelle. Ils ne relevaient ni d’une médiation sociétale, ni d’un simple échange humanitaire, mais d’une tentative explicite de définir les paramètres d’un accord de sécurité entre les deux parties.

Pour cette raison, il est utile de distinguer ces discussions des initiatives ultérieures dites « de paix » : celles-ci ont presque toutes été indirectes, multilatérales ou formulées par des acteurs tiers, alors qu’Istanbul correspondait à une négociation bilatérale effective entre les belligérants eux-mêmes.

Le projet discuté à Istanbul reposait sur un élément central : l’Ukraine devait devenir un « État neutre de façon permanente, ne participant à aucun bloc militaire », mais pouvait adhérer à l’UE. Le règlement des questions territoriales, notamment celui de la Crimée, était reporté à des négociations ultérieures. Un petit groupe de pays était chargé de garantir l’accord et devait s’engager, en cas d’agression ou d’opération militaire contre l’Ukraine, à lui fournir l’assistance nécessaire, y compris l’emploi de la force armée. Ces pays étaient le Royaume-Uni, la Chine, la France, la Russie et les États-Unis (leur accord n’avait été pas été sollicité).[iii]

Deux phrases essentielles du communiqué d’Istanbul
– « …par cette déclaration, l’Ukraine solennellement proclame son intention de devenir à l’avenir un État neutre de façon permanente, ne participant à aucun bloc militaire et adhérant à trois principes non nucléaires : ne pas accepter, produire ni acheter d’armes nucléaires… »

– « Le paragraphe 1 de l’article 2 et les articles 4, 5 et 11 du présent traité ne s’appliquent pas à la Crimée et à Sébastopol. »

Le texte du projet, intitulé en substance « Treaty on Permanent Neutrality and Security Guarantees for Ukraine – Istanbul Communiqué » et daté du 15 avril 2022, est accessible via le site du New York Times (documenttools).

La négociation fut interrompue peu après le retrait de la région de Kiev par les troupes russes. Plusieurs raisons sont avancées pour expliquer cet échec. La version officielle ukrainienne veut que la découverte des massacres de Boutcha au début du mois d’avril aurait convaincu le président Volodymyr Zelensky qu’il ne pouvait plus négocier avec des « génocidaires ». Dans les faits, les négociations se poursuivirent sans discontinuer jusqu’au 15 avril. La vérité est ailleurs. Les capitales occidentales n’avaient jamais manifesté beaucoup d’enthousiasme à l’idée de voir les deux pays négocier directement.

En fait, le retrait russe de leurs forces stationnées devant Kiev avait suscité un grand optimisme parmi les Occidentaux, à commencer par les États-Unis et le Royaume-Uni. Dès le départ, ils avaient manifesté une grande tiédeur vis-à-vis d’un projet de paix qui faisait la part trop belle à la partie russe et, il faut bien le reconnaître, les engageait à intervenir directement en cas de reprise des hostilités. Sur ces entrefaites, le Premier ministre Boris Johnson se rendit à Kiev le 9 avril –premier dirigeant du G7 à poser ce geste depuis le début de la guerre – attestant la ligne dure adoptée par les Occidentaux.

Sur le rôle de Boris Johnson
La version officielle des pays occidentaux est que Boris Johnson n’est pour rien dans la décision des Ukrainiens de mettre fin aux pourparlers de paix et que le président Zelensky n’allait de toute façon jamais accepter les termes même préalable de l’accord, jugeant qu’aucun dirigeant ukrainien n’aurait survécu politiquement à un tel compromis. Toujours est-il que les négociations ont pris fin dans la foulée de sa visite éclair à Kiev.[iv]

Initiatives revendiquant une position non-alignée

– La proposition mexicaine (septembre 2022)

Le président mexicain Andrés Manuel López Obrador a proposé 16 septembre 2022 à l’Assemblée générale des Nations unies la création d’un « Caucus de haut niveau pour le dialogue et la paix », composé du Secrétaire général de l’ONU António Guterres, du Premier ministre indien Modi et du Pape François, en vue d’une trêve de cinq ans. Le président colombien Gustavo Petro s’y était associé. Cette initiative avait lieu dans un climat d’urgence en raison de la situation précaire qui prévalait de la centrale nucléaire de Zaporijia, que l’Agence internationale de l’énergie atomique a qualifiée d’« intenable ». Kiev la rejeta comme un « plan russe » parce qu’elle gelait de facto la ligne de front.[v]

– La proposition indonésienne (juin 2023)

Le 3 juin 2023, le ministre de la Défense indonésien Prabowo Subianto présente au Dialogue de Shangri‑La à Singapour, un plan en plusieurs volets pour l’Ukraine. Il prévoit : cessez‑le‑feu immédiat « sur les positions actuelles », création d’une zone démilitarisée en retirant environ 15 km de forces de chaque côté de la ligne de front, déploiement de forces de maintien de la paix de l’ONU, puis organisation par l’ONU de référendums dans les régions « contestées » afin de déterminer « objectivement » la volonté des populations. L’Indonésie se réclame d’une diplomatie non alignée et met en avant l’impact économique du conflit sur l’Asie (approvisionnement alimentaire, inflation, sécurité maritime). Rejetée sans appel par Kiev comme « un plan russe, pas un plan indonésien ». Le référendum sur les territoires occupés est selon les autorités ukrainiennes une revendication qui légitimerait les annexions russes de 2022.[vi]

Qu’est-ce que le Dialogue de Shangri-La?
Largement reconnu comme le principal sommet de défense d’Asie, le Dialogue de Shangri-La de l’Institut international d’études stratégiques (IISS) est une rencontre unique où les ministres débattent des défis sécuritaires les plus pressants de la région, mènent des discussions bilatérales importantes et élaborent ensemble de nouvelles approches. Organisé chaque année à Singapour, ce Dialogue est le principal sommet de défense d’Asie.

– L’initiative africaine (juin 2023)

Portée par sept chefs d’État — Afrique du Sud, Égypte, Sénégal, Congo-Brazzaville, Comores, Zambie, Ouganda — sous la direction de Cyril Ramaphosa. Le plan en 10 points appelle à la désescalade, au respect de la souveraineté selon la Charte de l’ONU, à des garanties de sécurité pour toutes les parties, à la libération des prisonniers et au retour des enfants déportés, à la réouverture des exportations céréalières et à la reconstruction. Ramaphosa a explicitement revendiqué une « position non-alignée ». L’Institut Peace Research de Francfort la décrit comme « un plaidoyer diplomatique modeste en faveur de la paix » plutôt qu’une véritable médiation. Poutine l’a qualifiée « d’équilibrée » — ce qui a immédiatement suscité la méfiance de Kiev.

Une délégation de sept chefs d’État africains (Afrique du Sud, Comores, Congo, Ouganda, Sénégal, Zambie, Égypte), préparée et facilitée notamment par la Fondation Brazzaville, s’est rendue à Kiev puis à Saint‑Pétersbourg mi‑juin 2023.[vii]

Elle portait un plan en dix points incluant désescalade des deux côtés, reconnaissance de la souveraineté des États telle que reconnue par l’ONU, garanties de sécurité, levée des entraves aux exportations de céréales, et libération des prisonniers de guerre, le tout dans une logique très marquée par les préoccupations africaines (sécurité alimentaire, coût économique du conflit).[viii]

Volodymyr Zelensky lui a opposé une fin de non‑recevoir, estimant que l’initiative ne prenait pas suffisamment en compte le caractère agressif de la guerre russe, tandis que Vladimir Poutine s’est déclaré « ouvert » à un dialogue constructif sans s’engager concrètement.[ix]

Critique de l’initiative de paix africaine par le quotidien Le Monde
Les dix points qu’il défendait avec ses pairs pour mettre un terme aux combats traduisaient le souci de ménager le Kremlin. L’appel à la ‘désescalade’ sans mention de la présence de troupes étrangères sur le sol ukrainien ne pouvait être perçu à Kiev que comme l’acceptation des conquêtes russes. Il était bien question de garantir la souveraineté des États et des peuples, conformément à la Charte des Nations unies, mais sans rappeler le respect de l’intégrité territoriale inscrite dans son article 2.

Gilles Paris, « Guerre en Ukraine : A quoi servent et à qui profitent les plans de paix du Sud global ? », Le Monde, 21 juin 2023.

Sur le plan géopolitique, cette initiative illustre la volonté de certains États africains de se positionner comme médiateurs du « Sud global », mais elle est critiquée par le régime de Kiev et ses alliés occidentaux pour son absence de condamnation de l’agression russe et pour certaines suggestions (comme la suspension du mandat d’arrêt de la Cour pénale internationale contre Poutine) perçues comme favorables à Moscou.

– La mission vaticane (2023 – présent)

En mai 2023, le pape François confie au cardinal Matteo Zuppi, archevêque de Bologne et président de la Conférence épiscopale italienne, une « mission » visant à contribuer à l’apaisement des tensions et à ouvrir des « chemins de paix » entre l’Ukraine et la Russie. Le cardinal Parolin a précisé dès le départ qu’il ne s’agissait pas d’une « médiation » mais « d’une aide à créer un climat favorable ».

C’est dans ce cadre précis que le cardinal Zuppi se rend à Kiev début juin 2023 pour rencontrer autorités civiles et religieuses, « écouter en profondeur » les responsables ukrainiens sur les conditions d’une paix juste et soutenir des gestes humanitaires. Dans les mois suivants, il visite Moscou, Washington, puis Pékin, avec un accent croissant sur des dossiers concrets comme le sort des enfants ukrainiens déportés en Russie, la réunification des familles et des initiatives humanitaires ciblées 

L’initiative vaticane est considérée comme authentiquement neutre par toutes les parties au conflit car son objectif humanitaire éclipse toute dimension politique.[xi]

– L’initiative Chine-Brésil et le groupe « Amis de la paix » (mai-septembre 2024)

En mai 2024, la Chine et le Brésil publient une déclaration conjointe, dite parfois « consensus en six points », sur la crise ukrainienne, qui insiste sur le dialogue direct entre Moscou et Kiev comme seule voie de règlement, la prise en compte des « préoccupations légitimes de toutes les parties » et l’idée d’une conférence internationale de paix « à un moment opportun » avec participation égale de tous.[xii]

Au nombre des six points fondamentaux, notons le refus d’une escalade, la protection des centrales nucléaires et le rejet des armes de destruction massive. Ce texte n’aborde pas la restauration explicite de l’intégrité territoriale de l’Ukraine, ni la responsabilité juridique de la Russie pour violation des accords internationaux, ce qui suscite des critiques à Kiev et dans plusieurs capitales occidentales.[1][xiii]

Zelensky l’a rejetée comme favorisant Moscou ; le conseiller brésilien Celso Amorim a répondu qu’il ne parlait « ni pour Zelensky ni pour Poutine, seulement pour une résolution pacifique ». La présence de la Chine, alliée stratégique de Moscou, entache à ses yeux la neutralité de l’initiative.

En septembre 2024, la Chine et le Brésil étendent la portée de leur initiative et lancent au sein de l’ONU un « Groupe des Amis de la paix ». La coalition regroupe 17 pays du Sud global au tour du « consensus en six points » — dont l’Afrique du Sud, l’Indonésie, le Mexique, la Turquie, l’Égypte, la Zambie — en se présentant comme une alternative aux projets occidentaux et aux plans russes explicitement unilatéraux.

Par cette initiative, Pékin et Brasilia élaborent une théorie de la « paix négociée » qui est centrée sur la stabilité du système international et les intérêts des pays du Sud (énergie, alimentation, sécurité des routes commerciales), plutôt que sur une lecture strictement juridique du conflit.

Au cœur de l’engagement : l’initiative américaine

Toutes ces initiatives avaient pour caractéristique première d’émaner d’acteur neutres et, en tout cas, libres de toute attache avec les forces en présence. Or, voici qu’en août 2025 les États-Unis, en la personne du président Donald Trump, organisent en Alaska un rendez‑vous « pour la paix » avec le président russe Vladimir Poutine. Le schéma discuté en Alaska reposait sur quelques principes de base : gel du front sur les lignes existantes, concessions territoriales à la Russie (Crimée et Donbass, statu quo dans les régions de Kherson et Zaporijjia) et allègement progressif des sanctions frappant la Russie.

En outre, la principale exigence russe, celle qui avait déclenché la guerre, à savoir l’élargissement de l’OTAN à l’Ukraine, était satisfaite : l’Ukraine serait neutre et ses forces armées plafonnées. En échange de quoi, la sécurité de l’Ukraine serait garantie par les États-Unis et certains de ses alliés, mais « hors OTAN ». Fidèle à une logique de « deal », le président américain était prêt à sacrifier une partie des revendications ukrainiennes pour obtenir une stabilisation rapide.

Malgré ces éléments clairement avantageux pour Moscou sur le plan territorial, le sommet d’Anchorage n’a débouché sur aucun accord formel. Plusieurs facteurs semblent avoir joué. Moscou estimait sans doute que la prolongation de la guerre lui offrirait des avantages additionnels, d’autre part, l’Ukraine a rejeté très nettement l’idée d’un compromis qui consacrerait la perte de la Crimée et du Donbass. Le résultat est un sommet qui a mis à nu les paramètres d’un compromis possible, mais a montré dans le même temps que, tant que Moscou espère améliorer encore sa position militaire et tant que Kiev refuse toute cession territoriale durable, aucun plan n’est envisageable.

Conclusion provisoire

Deux constats se dégagent.

  1. D’abord, presque toutes les propositions réellement non‑alignées, qu’elles viennent d’États du Sud global ou de projets de diplomatie parallèle, convergent sur une même formule minimale : cessez‑le‑feu sur les positions actuelles, garanties de sécurité mutuelles, médiation sous l’égide de l’ONU ou d’un groupe élargi, traitement prioritaire des questions humanitaires et économiques (civils, prisonniers, enfants déplacés, céréales, engrais). 

    Cette convergence n’est pas le fruit d’un alignement sur Moscou, mais de la logique propre à des acteurs qui cherchent avant tout à arrêter les combats et à stabiliser le système international. C’est précisément cette logique qui conduit Kiev et ses soutiens à les qualifier de « pro‑russes » : en gelant de facto les gains territoriaux obtenus par la force, ces plans enferment l’Ukraine dans un statu quo militaire et juridique que le pouvoir ukrainien juge politiquement inacceptable.
  • Ensuite le sommet de Bürgenstock (juin 2024) bien qu’organisé par une Suisse traditionnellement neutre consacre l’alignement intégral de la Suisse sur la position des Occidentaux. La Russie n’y pas même été invitée, mais l’Ukraine oui ; le communiqué final est centré sur l’intégrité territoriale ukrainienne et reprend les grandes lignes de la « formule de paix » de Kiev ; si bien que plusieurs États non‑alignés – Inde, Mexique, Arabie saoudite, Afrique du Sud, Thaïlande, Émirats arabes unis – refusent de le signer ou de s’y associer sous quelque forme que ce soit.

    Le résultat est paradoxal : en voulant offrir une plateforme à la paix ukrainienne sans la Russie, la Suisse s’est, de facto, alignée sur camp occidental et a fortement ébréché l’image de neutralité qu’elle revendique encore.

En somme, la neutralité procédurale existe encore – Vatican, Turquie comme pays hôte, démarche africaine dans sa méthode, fondations comme Brazzaville dans leur pratique de facilitation – mais la neutralité substantielle, c’est‑à‑dire un plan qui ne favorise objectivement aucun camp, se présente comme structurellement impossible dans un conflit de ce type. Tout plan qui accepte un cessez‑le‑feu sur la ligne de front actuelle favorise la Russie en entérinant ses avancées sur le terrain ; tout plan qui insiste sur un retour aux frontières de 1991 favorise l’Ukraine et est, par définition, inacceptable pour Moscou.

Entre ces deux pôles, il ne reste en pratique presque aucun espace pour des initiatives réellement neutres. Les démarches qui peuvent prétendre à des résultats sont celles qui se concentrent sur la réduction des dommages humains, l’ouverture de canaux et la préparation d’une paix plus juste. Toute initiative qui ambitionne de « régler » le conflit dans son ensemble est immédiatement perçue comme gagnée à l’un ou l’autre camp.

Key Takeaways

  • L’Ukraine a commencé par se défini comme un État neutre, mais a progressivement remis en cause cette neutralité depuis 2004.
  • Les initiatives de paix, telles que celles portées par des États africains, le Mexique, l’Indonésie, le binôme Brésil-Chine ou le Vatican, reflètent des tentatives de médiation neutre malgré la polarisation croissante.
  • Les pourparlers d’Istanbul en mars 2022 représentent une rare négociation bilatérale directe entre la Russie et l’Ukraine, bien qu’interrompue sous pression occidentale.
  • La fenêtre d’opportunités dans laquelle ont lieu ces propositions de paix est étroite, prise en tenailles entre deux visions exclusives du conflit, et rendant aléatoire toute position fondée sur une neutralité réelle.


Notes

[i] « Quel plan de paix entre la Russie et l’Ukraine ? », Normandie pour la paix, janvier 2020. | Plas Pascal et Chereau Laurine, « Commission vérité justice réconciliation entre la Russie, l’Ukraine et l’UE », Institut international de recherche sur la conflictualité (IiRCO), 24 juin 2019. | « Actualité : Le Collège des Bernardins à l’unisson avec l’Ukraine », L’Église catholique à Paris, 17 mars 2022.

[ii] « Dialogue Russie-Ukraine : une initiative africaine pour la paix », Fondation Brazzaville, 16 mai 2023. | « Facilitation africaine du dialogue Ukraine-Russie », Fondation Brazzaville, non daté. | « Jean-Yves Ollivier et la Fondation Brazzaville au cœur de la médiation africaine dans le conflit Ukraine-Russie », Afriquinfos, 14 février 2023. | « La Fondation Brazzaville invitée à Kiev pour une consultation sur le conflit Russie-Ukraine », Fondation Brazzaville, 14 février 2023. | « Ressources documentaires », Fondation Brazzaville, non daté. Accessible en ligne: https://www.brazzavillefoundation.org/ressources-documentaires/page/17/

[iii] Samuel Charap and Sergey Radchenko, “The Talks That Could Have Ended the War in Ukraine: A Hidden History of Diplomacy That Came Up Short—but Holds Lessons for Future Negotiations”, Foreign Affairs, April 16, 2024. | Pierre Dubuc, « Ukraine : Boris Johnson a fait dérailler les négos de paix », L’Aut’Journal, 23 mai 2024. | “NYT publishes documents under discussion of Ukraine, Russia in spring of 2022”, LB.ua, June 15, 2024.

[iv] Benoît Bréville, « La piste d’Istanbul », Le Monde diplomatique, juin 2024.

[v] H.E. Juan Ramón de la Fuente and Pablo Arrocha Olabuenaga, « Mexico’s Initiative for Dialogue and Peace in Ukraine », Just Security, September 23, 2022.

[vi] « L’Indonésie propose un plan de paix pour l’Ukraine et la Russie », Ouest-France, 03 juin 2023.

[vii] « Une médiation africaine pour la paix en Ukraine », Vatican News, 15 juin 2023.

[viii] Cyril Bensimon et Benoît Vitkine, « Guerre en Ukraine : la difficile tentative de médiation des chefs d’État africains », Le Monde, 19 juin 2023. | Sandrine Blanchard, « L’Afrique tente une médiation entre la Russie et l’Ukraine », Deutsche Welle (DW), 15 juin 2023. 

[ix] « Ukraine : la médiation africaine prône la fin de ‘la guerre’, Poutine ‘ouvert’ à un dialogue », Euronews, 17 juin 2023. 

[x] Gilles Paris, « Guerre en Ukraine : A quoi servent et à qui profitent les plans de paix du Sud global ? », Le Monde, 21 juin 2023.

[xi] Loup Besmond de Senneville , « Guerre en Ukraine : le pape François confie au cardinal Zuppi une mission pour l’apaisement des tensions », La Croix, 21 mai 2023. | « Pope entrusts Cardinal Zuppi with Ukraine peace mission », Vatican News, May 20, 2023. | Devin Watkins, « Cardinal Zuppi visits Washington DC as part of peace mission for Ukraine », Vatican News, July 17, 2023. | « Avancée de la mission de paix du pape en Ukraine », Zenit, 22 septembre 2023.| Francesca Sabatinelli, « Cardinal Zuppi: Peace in Ukraine cannot be imposed », Vatican News, September 12, 2023.

[xii] « La Chine et le Brésil publient une déclaration conjointe sur la crise ukrainienne », China.org.cn, 13 mai 2025. | « La Chine et le Brésil prévoient d’impliquer davantage les ‘Amis de la paix’ dans la résolution de la ‘crise ukrainienne’ », Ukrinform, 30 avril 2025.

[xiii] « La Chine estime que l’époque où une puissance ou deux dictaient la loi est à jamais révolue », ONU Info, 28 septembre 2024.


«Avec la Russie, Monsieur le Chancelier, l’heure est à la diplomatie !»

Jeffrey Sachs

Jeffrey Sachs est un universitaire et économiste américain, né le 5 novembre 1954 à Oak Park dans le Michigan. Il dirige et enseigne à l’Institut de la Terre de l’université Columbia. Il est consultant spécial auprès du secrétaire général des Nations unies António Guterres.

Lettre ouverte de Jeffrey Sachs au Chancelier Friedrich Merz

26 mai 2026 Monsieur le Chancelier fédéral, 

Il y a six mois, dans une lettre ouverte que je vous avais adressée, j’avais appelé l’Allemagne à privilégier la voie diplomatique avec la Russie plutôt que de banaliser la guerre. Six mois plus tard, la situation s’est considérablement détériorée en Europe, qui glisse vers une guerre ouverte avec la Russie. Votre responsabilité, Monsieur le Chancelier, est donc particulièrement importante. Aucun autre chef d’Etat ou de gouvernement européen – ni à Paris, ni à Varsovie, ni à Rome – n’a autant de poids que l’Allemagne, sans compter le pouvoir dont vous disposez personnellement pour empêcher cette catastrophe. Allez-vous enfin vous mobiliser en faveur de la paix?

    En janvier 2026, vous avez vous-même appelé, aux côtés de votre homologue italienne Giorgia Meloni et d’Emmanuel Macron, le Président français, à la reprise de relations entre l’Europe et la Russie, qualifiant cette dernière de «pays européen», sans donner cependant de suite à cette initiative diplomatique. Alors que l’avenir de l’Europe est en jeu, il s’agit là d’un abandon sans précédent de votre rôle de leader.

    Avez-vous, pendant votre mandat de chancelier fédéral, tenté d’avoir ne serait-ce qu’un seul dialogue de fond avec le Président Poutine? Votre ministre des Affaires étrangères a-t-il jamais tenté un véritable échange avec Lavrov, Ministre des Affaires étrangères russe? De véritables pourparlers, comme ceux qui ont mis fin à la Guerre froide? D’après les archives publiques, la réponse est non. Pas une seule fois. Et ce n’est pas faute d’avoir méconnu l’urgence de la situation.

    Ces derniers jours ont été témoins d’une dangereuse escalade qui devrait alarmer tous les Européens. Les deux capitales sont désormais la cible de tirs incessants: des drones ukrainiens à longue portée ont frappé en plein cœur de Moscou, touchant notamment des cibles civiles. En retour, les frappes de missiles et de drones russes contre Kiev ont redoublé d’intensité. Des drones ukrainiens ont pénétré dans l’espace aérien des Etats baltes, faisant planer la menace immédiate d’un incident susceptible d’entraîner l’Europe directement dans la guerre. Une violente frappe ukrainienne visant une école professionnelle à Louhansk a porté un coup de grâce aux derniers vestiges de retenue. Le 25 mai, sur instruction du Président Poutine, Sergueï Lavrov, Ministre des Affaires étrangères, a officiellement informé son homologue américain que les forces armées russes mèneraient désormais des frappes systématiques et soutenues contre des installations et des centres de décision à Kiev. Le ministère russe des Affaires étrangères a conseillé aux Etats-Unis et aux autres pays «d’assurer l’évacuation de leur personnel diplomatique et de leurs ressortissants de la capitale ukrainienne». Ce dernier message pourrait être le prélude à une escalade majeure. Il est donc plus urgent que jamais de recourir à la diplomatie.

    Pour défendre l’Ukraine, il faudrait mettre un terme au carnage et instaurer la paix à des conditions acceptables pour toutes les parties. Sinon, c’est l’aggravation du conflit qui nous menace, avec encore plus de morts, encore plus de destructions et le risque réel d’une guerre qui s’étendrait au-delà des frontières de l’Ukraine. En exigeant toujours plus d’armes, un potentiel militaire toujours plus important, en faisant bruyamment état de votre «détermination», et en laissant entendre qu’au lieu d’œuvrer à y mettre fin, l’Allemagne se préparait à la guerre, vous avez fait de Berlin un accélérateur plutôt qu’un frein à une guerre à l’échelle européenne.

La responsabilité de l’Allemagne en six manquements

L’Allemagne porte une responsabilité considérable dans la situation actuelle. Avant de pouvoir réorienter sa politique vers la paix, il faut entreprendre un véritable travail de mémoire sur le passé de l’Allemagne. Je présente ci-dessous six manquements graves de la politique étrangère allemande à l’égard de la Russie depuis la réunification allemande en 1990.

Premier point: le Traité 2+4 et l’élargissement de l’OTAN vers l’Est 

Le 12 septembre 1990, l’Allemagne a signé à Moscou le Traité sur le règlement définitif des questions en suspens concernant l’Allemagne – le «Traité 2+4» – qui a scellé la réunification allemande. Ce traité a vu le jour parce que Mikhaïl Gorbatchev avait reçu de Hans-Diet-rich Genscher, Helmut Kohl, James Baker et d’autres chefs d’Etat et de gouvernement occidentaux l’assurance solennelle qu’il n’y aurait pas d’extension de l’OTAN vers l’Est. Les documents entre-temps déclassifiés – et notamment les mémorandums désormais accessibles au public des National Security Archives de l’université George Washington – sont sans équivoque: ces garanties ont été données et devaient, comme cela avait été clairement formulé à l’époque, s’étendre au-delà du territoire de l’ancienne RDA pour couvrir l’ex-Europe de l’Est. Elles ont été réaffirmées en 1990 et 1991. Le «Traité 2+4» limitait le déploiement de troupes de l’OTAN dans l’ancienne RDA et rappelait les principes de l’Acte final d’Helsinki, qui souligne que la sécurité d’une nation ne peut se faire au détriment de celle d’une autre. Qui pourrait sérieusement croire que l’Union soviétique s’opposait à la présence de troupes occidentales sur le territoire de l’ex-RDA, mais qu’elle accepterait sans sourciller celle des armées de l’OTAN à Varsovie, Vilnius ou Kiev? Bien sûr que non. L’élargissement de l’OTAN a fait l’objet de discussions approfondies, l’Allemagne ayant donné aux dirigeants soviétiques des garanties expresses d’un non-élargissement vers l’Est – garanties qu’elle a ensuite enfreintes. L’Allemagne a cependant été la principale bénéficiaire de ces garanties qui constituaient la contrepartie majeure de sa réunification. Dès 1993, pourtant, les responsables politiques allemands ont commencé à rompre ces engagements.

Deuxième point: les propres déclarations de la Chancelière Merkel 

Dans ses mémoiresAngela Merkel écrit avec une franchise remarquable qu’en 2008, au Sommet de Bucarest, elle avait tout de suite compris qu’inviter l’Ukraine et la Géorgie à rejoindre l’OTAN équivaudrait à une déclaration de guerre à la Russie. Elle connaissait l’existence de la ligne rouge tracée par la Russie. Elle a pourtant cédé à la pression américaine et accepté les termes du compromis selon lesquels l’Ukraine et la Géorgie «pourraient devenir, à terme» membres de l’OTAN. Cette seule phrase a déclenché les catastrophes de 2014 et 2022. La franchise dont Merkel a fait preuve par la suite est une aubaine pour ses successeurs: elle leur a clairement indiqué ce qui était évident à l’époque. Aujourd’hui, l’Allemagne ne devrait donc pas faire comme si de rien n’était.

Troisième point: la trahison de l’accord du 21 février 2014

 Le 21 février 2014, à Kiev, le Ministre allemand des Affaires étrangères de l’époque, Frank-Walter Steinmeier, avait négocié, en collaboration avec ses homologues polonais et français, un accord entre le Président Ianoukovitch et l’opposition. Cet accord prévoyait un retour à la Constitution de 2004, la formation d’un gouvernement d’union nationale et la tenue d’élections présidentielles anticipées. Le Président Poutine avait été consulté, et l’accord avait été signé. Ce fut un véritable succès diplomatique, conclu dans un contexte de violentes tensions et de confrontations ouvertes. Toutefois, moins de 24 heures plus tard, Ianoukovitch fut renversé par un véritable coup d’Etat. L’Allemagne ne fit pas valoir l’accord qu’elle venait tout juste de ratifier, mais, suivant l’exemple des Etats-Unis, elle soutint le nouveau gouvernement comme s’il n’y avait jamais eu d’accord auparavant. A Moscou, ce revirement conforta l’idée qu’il ne fallait pas se fier aux promesses de l’Occident.

Quatrième point: Minsk II.

En février 2015, les Accords de Minsk II furent, dans le cadre du «Format Normandie», ratifiés par la Chancelière Merkel elle-même, qui avait en outre promis le soutien politique de l’Allemagne dans la déclaration de soutien, adoptée le 12 février 2015 à Minsk.

    Sept ans plus tard, Kiev n’avait toujours pas mis en œuvre le dispositif politique central, à savoir l’autonomie des régions du Donbass au sein d’une Ukraine souveraine. L’Allemagne n’exerça aucune pression sur Kiev pour que celle-ci applique la clause d’autonomie qu’elle avait elle-même exigée.

    Mme Merkel a par la suite admis que l’accord avait servi de moyen de pression pour permettre à l’Ukraine de se réarmer. Le Président Hollande s’est exprimé dans le même sens. La garantie n’était donc en réalité pas une garantie, mais une manœuvre – là encore, à la demande de Washington. Une fois de plus, le message adressé à Moscou était le suivant: impossible de se fier aux signatures occidentales.

Cinquième point: Nord Stream

Le 7 février 2022, le Président Biden déclarait, dans la Salle Est de la Maison Blanche et en présence de l’ancien Chancelier fédéral Olaf Scholz: «Si la Russie envahit l’Ukraine, il n’y aura plus de Nord Stream 2. Nous y mettrons un terme.» Quand on lui demanda de quelle façon il s’y prendrait, il répondit: «Je vous assure que nous y parviendrons.» Sept mois plus tard, les gazoducs étaient détruits suite à un acte de sabotage en mer Baltique. Les preuves disponibles – des enquêtes menées aux Etats-Unis et en Allemagne, les investigations du parquet fédéral allemand et les déclarations publiques d’anciens fonctionnaires – pointent très clairement vers une opération conjointe ukraino-américaine. Le gouvernement fédéral allemand le savait depuis longtemps, mais l’Allemagne a néanmoins laissé faire en rejetant la responsabilité des faits sur la Russie, en dépit des preuves irréfutables, tandis que cet acte de sabotage industriel contre l’économie allemande restait impuni et sans conséquences.

Sixième point: désistement de l’armistice qui était à portée de main

 Quelques semaines seulement après l’invasion russe de février 2022, des négociateurs russes et ukrainiens se seraient réunis à Istanbul pour négocier les termes d’un accord de paix: neutralité de l’Ukraine en dehors de l’OTAN, garanties de sécurité multilatérales, limitations négociées des effectifs militaires et résolution politique progressive des différends concernant le Donbass et la Crimée. L’accord était sur le point d’être signé. L’ancien Premier ministre israélien Naftali Bennett, l’un des médiateurs, a publiquement confirmé que l’accord était imminent et que l’Occident, en particulier les Etats-Unis et la Grande-Bretagne, étaient intervenus pour le bloquer. La mission du Premier ministre Boris Johnsonà Kiev en avril 2022, pour faire pression sur l’Ukraine afin d’empêcher la signature de l’accord, est un fait établi. Des centaines de milliers de vies ukrainiennes et russes, ainsi que l’ordre européen tout entier, ont payé le prix de cette intervention américano-britannique. L’Allemagne a gardé le silence à ce sujet – alors que c’est elle, plus que tout autre pays européen, qui a dû en supporter les conséquences économiques.

L’autodestruction économique de l’Allemagne

Pour l’Allemagne, la paix doit être la priorité absolue. Les dernières nouvelles en provenance de Moscou soulignent l’urgence de la situation. Mais parallèlement à cette première catastrophe, une seconde se profile: la destruction délibérée de l’économie allemande, dont Berlin est à la fois l’instigateur et la victime.

    L’économie industrielle allemande reposait sur le commerce avec la Russie. La destruction du gazoduc Nord Stream, puis la rupture des relations commerciales germano-russes qui s’en est suivie ont conduit l’Allemagne à acheter du gaz naturel aux Etats-Unis à des prix plusieurs fois supérieurs à ceux du gaz russe acheminé par gazoduc, qu’il est censé remplacer. C’est un suicide industriel. L’industrie chimique, l’industrie sidérurgique, l’industrie du verre et les entreprises à forte consommation énergétique – qui constituent le socle des PME – perdent chaque jour un peu plus de leur compétitivité internationale. Des emplois qualifiés disparaissent de l’économie allemande. Et le contribuable et le consommateur allemands transfèrent la richesse nationale de l’Allemagne vers les producteurs de gaz américains à une échelle sans précédent dans l’Europe d’après-guerre.

    Qui plus est, le gouvernement fédéral prévoit désormais un renforcement considérable de ses dépenses d’armement – des centaines de milliards d’euros au cours de la prochaine décennie – afin de se préparer à une guerre qui aurait pu être facilement évitée avec un peu de diplomatie. Il s’agit là d’une flagrante erreur d’affectation des ressources nationales. Le principal défi pour l’Allemagne au cours de cette décennie est d’assurer sa compétitivité à l’ère numérique. Chaque euro dépensé en chars, missiles et obus d’artillerie fait défaut aux capacités allemandes en matière d’IA, au développement et à la fabrication de puces électroniques, à l’infrastructure énergétique et aux réseaux numériques à haut débit dont le pays a besoin pour rester une puissance économique de premier plan.

    La dure réalité, Monsieur le Chancelier, est la suivante: ces armes sont incapables d’acheter la sécurité que la diplomatie permettrait d’obtenir à moindre coût. Et sans les investissements dans le numérique et l’énergie, désormais supplantés par ce réarmement, impossible d’atteindre la prospérité.

    J’en appelle à vous, Monsieur le Chancelier, à qui, plus que tout autre chef d’Etat ou de gouvernement européen, il revient de décider si l’Europe va sombrer dans un conflit généralisé ou revenir à la table des négociations et à une forme de raison économique. Il est grand temps d’agir. Le message officiel que Moscou vient d’adresser à Washington le démontre clairement.

    Je vous en prie, engagez le dialogue avec le Président Poutine. Envoyez votre Ministre des Affaires étrangères à Moscou ou invitez le Ministre russe des Affaires étrangères à Berlin. Rouvrez les canaux de l’OSCE que l’Allemagne a laissés se détériorer. Demandez à Kiev de cesser toute frappe sur des cibles civiles.

    Mais surtout, dites la vérité à l’opinion publique allemande. Une paix négociée fondée sur la neutralité de l’Ukraine est la seule voie réaliste pour sortir de cette catastrophe, et le rétablissement de relations économiques normales avec la Russie, la seule voie réaliste pour sortir l’Allemagne du déclin industriel.

    Les conditions d’un accord viable et susceptible d’être proposé par l’Allemagne sont claires: cessez-le-feu le long d’une ligne de démarcation. Toutes les parties renonceront à tout recours futur à la force dans les questions frontalières. L’Ukraine rétablira sa neutralité, l’OTAN renoncera définitivement à toute nouvelle expansion vers l’Est. L’Europe et la Russie renoueront leurs relations économiques et mettront fin aux provocations bellicistes. L’OSCE redeviendra le forum central pour la sécurité européenne, avec pour principe que la sécurité européenne est indivisible et ne repose pas sur une division de l’Europe en blocs militaires. Dans un tel scénario de paix, l’Allemagne pourra concentrer ses ressources nationales sur les investissements dans le numérique, l’IA, les semi-conducteurs et les investissements énergétiques dont dépend l’avenir économique de l’Allemagne.

    L’histoire retiendra ce que vous ferez ou non au cours des semaines à venir. Il en ira de même pour l’opinion publique allemande, les peuples de Russie, d’Ukraine et de toute l’Europe. L’heure est à la diplomatie, Monsieur le Chancelier. Vous avez le choix.

    Je vous prie d’agréer, Monsieur le Chancelier, mes sentiments distingués

Jeffrey D. Sachs, professeur à Columbia University, 27 mai 2026

Première publication en allemand par Berliner Zeitung, le 27/05/2026. Sous: https://www.berliner-zeitung.de/  article/jeffrey-sachs-an-bundeskanzler-merz-verhindern-sie-offenen-krieg-mit-russland-10038620le 27/05/2026;

(Traduction de l’allemand par Horizons et débats)

Jeffrey D. Sachs
Jeffrey David Sachs (né le 5 novembre 1954 à Détroit) est un économiste, professeur à l’Université Columbia, où il a dirigé le Center for Sustainable Development auprès du Earth Institute qu’il présida de 2002 à 2016.
    Dans les années 1980 et 1990, il a été consultant auprès de plusieurs pays confrontés à des difficultés économiques: la Bolivie à partir de 1985, la Pologne à partir de 1989 et la Russie à partir de 1991. De 2002 à 2006, Jeffrey Sachs a été Conseiller spécial pour les Objectifs du Millénaire pour le développement (OMD). Il dirige le Réseau des solutions pour le développement durable des Nations Unies à l’Université Columbia. De 2001 à 2018, il a accompli la mission de Conseiller spécial auprès des Secrétaires généraux des Nations Unies, Kofi Annan, Ban Ki-moon et António Guterres. De 2002 à 2006, il a dirigé le projet des Objectifs du Millénaire pour le développement des Nations Unies. Jeffrey Sachs est co-rédacteur du Rapport mondial sur le bonheur.
    Sachs a publié plusieurs ouvrages, dont trois best-sellers du New York Times: «La Fin de la pauvreté» (2005), «Common Wealth: Economics for a Crowded Planet» (2008) et «The Price of Civilization» (2011). En juillet 2015, lors de la crise de la dette grecque, il a publié, ensemble avec les universitaires Heiner Flassbeck, Thomas Piketty, Dani Rodrik et Simon Wren-Lewis, une lettre ouverte à Angela Merkel, l’exhortant à réduire la dette de la Grèce et à accorder au gouvernement grec un délai suffisant pour rembourser l’empreinte.
    En 2015, Sachs a cofondé l’initiative Ethics in action avec Marcelo Sánchez Sorondo. Le Pape François l’a nommé membre de l’Académie pontificale des sciences sociales. Sachs a dirigé plusieurs conférences lors des six colloques au Vatican, entre 2019 et 2020. Il a prodigué des conseils sur les questions de développement durable dans le contexte de l’Encyclique Laudato si’. Dans une interview du 7 novembre 2018, il a déclaré que le Pape représentait «en matière de leadership la voix la plus convaincante au monde».
   Sachs qualifie la doctrine sociale de l’Eglise catholique étant essentielle et convaincante. Selon lui, la doctrine sociale offre une perspective éthique sur le monde, fournissant un cadre éthique pour l’économie.
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Déclaration de Lisbonne pour la paix en Ukraine, en Russie et en Europe

 La Conférence européenne et citoyenne pour la paix en Ukraine, en Russie et en Europe s’est tenue le 22 novembre 2025 à Lisbonne.
 Stopper cette « guerre civile » qui déchire l’Ukraine et l’Europe. Tel est le but de la « Déclaration de la Conférence européenne et citoyenne pour la paix en Ukraine, en Russie et en Europe » rendue publique la semaine dernière. Son texte fait suite à la conférence éponyme qui s’est tenue à Lisbonne le 22 novembre 2025. Ses auteurs qui sont aussi les organisateurs de la conférence sont quatre hommes de « bonne volonté » :
– le professeur émérite Luís Alfaro Cardoso, spécialiste en agronomie tropicale et sciences vétérinaires, 
– le général Raul Luís Cunha, historien militaire qui a servi au Kosovo, 
– le colonel José Aranda da Silva, ancien de la Révolution des Œillets (25 avril 1974), 
– et José Catarino Soares, professeur émérite de l’Escola Superior de Educação do Instituto Politécnico de Setúbal (ESE‑IPS).
 
Contrairement aux approches purement militaires, la déclaration de Lisbonne met l’accent sur le dialogue et la négociation plutôt que sur l’envoi de munitions. À l’opposé des sommets diplomatiques officiels (comme celui de Bürgenstock en juin 2024), cette initiative citoyenne suit trois axes matriciels : création d’un système de sécurité européen, neutralité de l’Ukraine et désarmement progressif des grandes puissances. À ce titre, elle propose :
– L’établissement d’un système de sécurité pour l’Ukraine aussi bien que la Russie, accompagné de la levée des sanctions de toutes sortes contre la Russie.
– La neutralisation permanente de l’Ukraine avec engagement en faveur de la protection des minorités (y compris la communauté d’origine russe).
– Le désarmement en deux temps des grandes puissances : tout d’abord retrait de tous les dispositifs nucléaires situés hors du territoire national, ensuite élimination définitive de tous les engins nucléaires. 

Dans son discours de clôture, prononcé par le général de division Raul Luís Cunha, le comité d’organisation de la conférence, connu officieusement sous le nom des « Quatre Mousquetaires pour la Paix », a pris la responsabilité de rédiger une déclaration officielle intitulée Déclaration de la Conférence européenne et citoyenne pour la paix en Ukraine, en Russie et en Europe.

Cette déclaration a un double objectif. D’une part, elle décrit de manière exhaustive les mesures initialement spécifiées dans le document fondateur de la conférence, en mettant l’accent sur les actions qui ont été identifiées comme étant les plus prioritaires et les plus urgentes dans ce document fondateur. D’autre part, elle est enrichie par les diverses contributions apportées par les participants avant, pendant et après la conférence, garantissant ainsi que les perspectives et suggestions partagées sont dûment prises en compte.

C’est cette déclaration, qui a eu le temps de mûrir (22 décembre 2025-27 janvier 2026), qui est désormais publiée.

Lisbonne, 31 janvier 2026


Le plan belliciste des États-Unis, de l’Union Européenne et du Royaume-Uni

« Il faut étouffer la Russie économiquement, l’isoler diplomatiquement et l’affaiblir militairement par l’intermédiaire de l’Ukraine, afin d’alimenter en son sein des forces qui conduiront à son démembrement en une myriade de petits États impuissants ou défaillants ».

Tel est le résumé du plan belliciste qui a justifié, au cours des quatre dernières années, une guerre prolongée en Ukraine et en Russie (cf. les rapports de la Rand Corporation, « Extending Russia » et « Overextending and Unbalancing Russia », tous deux publiés en 2019) — une guerre qui semble toucher désormais à sa fin.

Nous parlons d’une guerre qui aurait pu être évitée

  • si les États-Unis n’avaient pas instigué et soutenu le coup d’État sanglant qui, le 22 février 2014, a renversé, sans aucun fondement constitutionnel, le président librement élu de l’Ukraine, Viktor Ianukovytch ;
  • si l’Allemagne, la France et la Pologne n’avaient pas immédiatement reconnu (tout comme la chef de la diplomatie de l’Union Européenne, la baronne Catherine Ashton de Upholland) le gouvernement illégal issu de ce coup d’État, reniant même les compromis fallacieux (mais déjà très favorables aux putschistes) que leurs ministres des Affaires Étrangères avaient négociés et attestés les jours précédents pour éviter de nouvelles effusions de sang ;
  • si l’Ukraine, la France et l’Allemagne avaient respecté les accords de Minsk (2014, 2015) conclus entre l’Ukraine et les Républiques Populaires de Donetsk (RPD) et de Lougansk (RPL), qui avaient été négociés et garantis par la France et l’Allemagne (pour l’Ukraine) et par la Russie (pour la RPD et la RPL), au lieu de les saboter sciemment et systématiquement, alimentant ainsi une guerre fratricide dans le Donbass qui a fait plus de 14 000 morts en 8 ans (2014-2022) ;
  • si l’OTAN et les États-Unis avaient accepté de discuter des propositions d’accord et de traité que la Russie leur a présentées, respectivement, le 17 décembre 2021, en vue (i) d’arrêter l’élargissement perfide de l’OTAN vers les frontières russes, (ii) empêcher l’entrée de l’Ukraine dans l’OTAN (ce que Zelensky, dont le pays est désormais exsangue et semi-détruit, se dit désormais prêt à accepter) et (iii) garantir la sécurité mutuelle de la Russie et des États membres de l’OTAN.

Nous parlons d’une guerre qui aurait pu être arrêtée et qui aurait pu déboucher sur une solution pacifique et très favorable à l’Ukraine à trois reprises au moins :

  • le 28 février 2022, lors des négociations qui ont eu lieu à Gomel, en Biélorussie, entre les délégations des deux pays belligérants ;
  • du 5 au 20 mars 2022, lors des négociations entre les deux pays, sous la médiation de Naftali Bennett, Premier ministre d’Israël ;
  • du 29 mars au 5 avril 2022, à Istanbul, lors des négociations entre les délégations des deux pays, mais qui s’est toujours poursuivie, à toutes ces occasions, sous la pression et avec l’encouragement des États-Unis, du Royaume-Uni et de l’UE, causant plusieurs centaines de milliers de morts, de blessés et d’invalides parmi les militaires impliqués et maintenant la population de toute l’Europe en suspens, otage de ses résultats macabres — y compris le risque élevé, qui a toujours été présent, d’une escalade vers un niveau de létalité maximale qui nous entraînerait tous vers un holocauste nucléaire.

Une bonne nouvelle

La bonne nouvelle, c’est que ce plan belliciste et les discours apologétiques qu’il a alimentés s’effondrent aujourd’hui, incapables de résister à la réalité de leur défaite stratégique sur tous les fronts : militaire, économique et politique.

Le coup de grâce lui a été porté en public, aux yeux du monde entier, le 4 décembre 2025, lorsque la nouvelle « Stratégie de Sécurité Nationale des États-Unis » (SSN, en abrégé) a été rendue publique.

Les États-Unis battent en retraite

Dans ce document de 29 pages, les États-Unis, principal moteur de la guerre en Ukraine pendant le mandat de Joe Biden, placent désormais la restauration de relations normales avec la Russie et la fin rapide du conflit ukrainien au centre de leur nouvelle stratégie.

« Il est dans l’intérêt fondamental des États-Unis de négocier une fin immédiate des hostilités en Ukraine », indique le document, « afin de stabiliser les économies européennes, d’empêcher une escalade ou une extension involontaire du conflit et de rétablir la stabilité stratégique avec la Russie ».

Il indique que les États-Unis sont prêts à un « engagement diplomatique significatif » pour « aider l’Europe à corriger sa trajectoire actuelle », « rétablir la stabilité sur le continent européen et réduire le risque de conflit entre la Russie et les États européens ».

Le document annonce également la fin de l’expansion de l’OTAN, une revendication que la Russie a formulée à maintes reprises au cours des 26 dernières années, la qualifiant de cause fondamentale (‘root cause’) du conflit ukrainien, que la Russie considère, de manière réaliste, comme une guerre par procuration contre la Russie menée par l’‘Occident élargi’ sous la tutelle et la direction des États-Unis.

Le document critique les dirigeants et les gouvernements européens pour leurs « attentes irréalistes » quant à l’issue de la guerre (qu’ils continuent d’affirmer, contre toute évidence, que l’Ukraine pourrait gagner), arguant qu’ « une grande majorité des Européens veulent la paix, mais que ce souhait ne se traduit pas dans les politiques publiques, en grande partie à cause à la subversion des processus démocratiques par ces gouvernements ».

Les États-Unis reconnaissent leur déclin en tant que superpuissance

Globalement, cette nouvelle stratégie américaine marque un tournant. Elle renonce au type d’interventionnisme mondial ⎼ ou, du moins, le limite ⎼ qui a caractérisé la politique étrangère des États-Unis depuis la fin de la Seconde Guerre mondiale, jusqu’à la fin du mandat du président Joe Biden, optant pour une politique étrangère américaine plus transactionnelle et plus sélective sur le plan géopolitique afin d’assurer son hégémonie dans l’hémisphère occidental (qui comprend l’Amérique du Nord, l’Amérique Centrale et l’Amérique du Sud, de vastes parties de l’océan Pacifique, et de l’océan Atlantique, ainsi que certaines parties de l’Europe et de l’Afrique) et d’empêcher que les États-Unis ne soient dépassés par la Chine à l’échelle mondiale.

Trump affirme que l’hémisphère occidental appartient aux États-Unis.

En dehors de ce vaste périmètre, les États-Unis, selon le document SSN, ne doivent intervenir à l’étranger que lorsque leurs « intérêts nationaux, fondamentaux et vitaux », sont directement en jeu.

Mais le point essentiel est le suivant. En rechapant la doctrine Monroe dans un sens explicitement et ouvertement impérialiste de domination sur l’hémisphère occidental, qu’ils ont érigée en priorité absolue (et dont l’intention déclarée d’annexer le Groenland a été la première annonce et le blocus économique du Venezuela, suivi de l’attaque armée et de l’enlèvement de son président, en sont la première confirmation), les États-Unis reconnaissent tacitement, pour la première fois, qu’ils ne sont plus la puissance hégémonique à l’échelle mondiale et que l’époque où ils agissaient en tant que gendarmes suprêmes de la planète et s’arrogeaient le droit de commettre, en toute impunité, toutes sortes d’abus et d’irrégularités au nom de (leur) “liberté” et de (leur) “sécurité”, appartient définitivement au passé.

En même temps, les États-Unis continuent de nourrir, pour leur consommation interne et celle de leurs alliés/vassaux en Europe, en Asie et en Océanie, la douce illusion qu’ils resteront « le pays le plus fort, le plus riche, le plus puissant et le plus prospère du monde au cours des prochaines décennies ». Mais la réalité va dans une autre direction. « Le temps où les États-Unis soutenaient tout l’ordre mondial, comme Atlas soutenait le monde, est révolu », peut-on lire dans le document.

Nous savons tous ce que cela signifie : l’ascension de la Chine au rang de première puissance économique mondiale (19,4 % du PIB mondial en parité de pouvoir d’achat (PPA), contre 14,52 % pour les États-Unis) et la renaissance économique de la Russie (quatrième économie mondiale en PPA, après la Chine, les États-Unis et l’Inde), ainsi que l’influence croissante de ces deux pays sur la scène internationale (BRICS+). La SSN reconnaît d’ailleurs que « la région indo-pacifique représente déjà près de la moitié du PIB mondial en PPA /…/ Cette part augmentera certainement tout au long du XXIe siècle ».

La pensée géopolitique de Donald Trump

Sous la présidence de Trump, les États-Unis ne peuvent plus dissimuler, et ces derniers temps (Iran, Venezuela), ne se sont même plus donné la peine de camoufler, leur mépris du droit international.

L’exemple le plus récent concerne le détournement d’une résolution du Conseil de sécurité de l’ONU (la résolution 2803, adoptée par le Conseil de sécurité le 17 novembre 2025) dont l’objectif déclaré était de structurer une forme d’armistice durable à Gaza après le génocide. Trump s’en est servi pour créer sa propre organisation internationale extraterritoriale, le soi-disant ‘Conseil de la paix’, une parodie de l’ONU dont il s’est autoproclamé président à vie, avec tous les pouvoirs de décision, et avec laquelle il compte bien mener ses affaires à travers le monde, en les présentant comme des initiatives de consolidation et de maintien de la paix.

Un autre exemple récent est le discours prononcé à Davos (Suisse), au cours duquel Trump a informé un auditoire stupéfait que les États-Unis allaient s’emparer d’un « grand et magnifique morceau de glace » [le Groenland] qui ne leur appartient pas, en échange des services rendus au Danemark et à d’autres pays de l’UE par le biais de l’OTAN, dont ils étaient et sont encore les principaux bailleurs de fonds.

« Tout ce que nous voulons du Danemark, pour des raisons de sécurité nationale et internationale, et pour tenir à distance nos ennemis potentiels, très énergiques et dangereux, c’est ce territoire où nous construirons le plus grand dôme doré [bouclier antimissile] de tous les temps ». « Et tout ce que nous demandons, c’est le Groenland, y compris le droit, le titre de propriété et la pleine propriété, car nous avons besoin de cette propriété pour le défendre ; on ne peut pas le défendre sur la base d’un contrat de location ».

« Nous avons besoin du Groenland pour des raisons de sécurité stratégique nationale et de sécurité internationale », a ajouté Trump, car cette immense île « fait partie intégrante de l’Amérique du Nord, à la frontière nord de l’hémisphère occidental. C’est notre territoire. Il constitue donc un intérêt fondamental de sécurité nationale pour les États-Unis d’Amérique, et notre politique, depuis des siècles, est d’empêcher les menaces extérieures de pénétrer dans notre hémisphère, ce que nous avons fait avec succès. Nous n’avons jamais été aussi forts qu’aujourd’hui. /…/ Seuls les États-Unis peuvent protéger cette immense masse terrestre, ce gigantesque morceau de glace, la développer et la valoriser, pour qu’elle soit bénéfique à l’Europe, sûre pour l’Europe et bénéfique pour nous. »

Même dans le cas de la Russie, qu’ils respectent comme une puissance nucléaire supérieure et avec laquelle ils tentent désormais d’établir un modus vivendi, les États-Unis ne manquent aucune occasion de lancer des attaques visant à l’affaiblir économiquement et politiquement. L’abus de force et l’impudence ont été, et resteront, une constante de la politique étrangère américaine, et les exemples ne manquent pas, y compris dans le conflit russo-ukrainien.

Le 6 juin 2025, l’Ukraine a mené des attaques contre des infrastructures liées à la triade nucléaire russe, notamment dans le cadre de l’Opération Toile d’Araignée, ciblant des bases aériennes et des systèmes d’alerte précoce. Ces attaques n’auraient jamais pu être menées sans le soutien américain.

Le 22 octobre 2025, le président Trump a imposé de lourdes sanctions directes aux deux plus grandes compagnies pétrolières russes, Rosneft et Lukoil, ainsi qu’à 34 de leurs filiales.

C’est également à partir d’octobre 2025 que l’administration Trump a autorisé l’intensification de la fourniture de renseignements militaires destinés à aider l’Ukraine à attaquer la Russie. Cette assistance comprend : (A) des données spécifiques (telles que les coordonnées et les calculs de trajectoire pour les armes de précision) sur les cibles d’attaques en Russie, visant en particulier les infrastructures énergétiques critiques comme les raffineries de pétrole, les oléoducs et les centrales électriques ; (B)des images radar satellitaires à haute résolution, provenant de satellites militaires et commerciaux, essentielles pour surveiller les mouvements par mauvais temps ou de nuit ; (C) l’interception des communications militaires russes et des signatures électroniques, permettant à l’Ukraine de suivre les mouvements de forces, de perturber les opérations clandestines et de contrer les tirs de missiles ; (D) des systèmes de connaissance de la situation en temps réel et des alertes précoces concernant les lancements russes de missiles balistiques, de missiles de croisière et de drones ; (E) données techniques sur la cyberguerre russe pour aider l’Ukraine à défendre ses réseaux et infrastructures critiques.

Le 18 décembre 2025, le président Trump a signé la loi d’autorisation de la défense nationale (NDAA) pour 2026, qui alloue 400 millions de dollars par an d’aide militaire à l’Ukraine pour 2026 et 2027 par le biais de l’Initiative d’assistance à la sécurité de l’Ukraine (USAI).

Les 28 et 29 décembre 2025, une attaque menée par 91 drones a visé des cibles situées dans la région de Novgorod (Russie).

Le 1er janvier 2026, l’amiral Igor Kostyukov, chef du Renseignement Militaire Russe (GRU) [à gauche dans la photo], a remis des preuves matérielles et numériques de l’attaque de Novgorod à l’attaché militaire de l’ambassade des États-Unis à Moscou [à droite dans la photo].

L’amiral Igor Kostyukov, chef du Renseignement Militaire Russe (GRU) [à gauche dans la photo], a remis des preuves matérielles et numériques de l’attaque de Novgorod à l’attaché militaire de l’ambassade des États-Unis à Moscou.

Parmi ces preuves figuraient le contrôleur de vol (unité de navigation) d’un drone abattu et des données de vol décodées d’un ‘fichier de mission’ censément retrouvé dans sa mémoire. Kostyukov a déclaré que les données décodées confirmaient « » sans équivoque » que la cible finale de l’attaque du 29 décembre 2025 était la résidence présidentielle de Vladimir Poutine à Valdaï (!), dans la région de Novgorod. La CIA a immédiatement nié toute attaque contre la résidence officielle de Poutine, et Trump, après un moment d’hésitation durant lequel il s’est dit « très en colère » face à la situation, a fait volte-face et a fini par approuver et couvrir la CIA.

Le dernier exploit militaire de l’administration Trump contre la Russie remonte au 8 janvier 2026. Il s’agit de la capture illicite d’un pétrolier battant pavillon russe entre l’Islande et le Royaume-Uni. Deux détails révélateurs : 1) ledit pétrolier transportait des réservoirs vides vers le Venezuela où, vraisemblablement, il devait les remplir ; 2) Le pétrolier a été arraisonné par la Garde Côtière des États-Unis (!) qui, à ce moment-là, opéraient à environ 5 500 km des côtes américaines (!!) et qu’ils étaient censés ‘protéger’…

Et tout cela se déroule, notez-le, pendant que Trump rencontre Poutine en Alaska avec tout le faste et les cérémonies qui vont avec, entretient des négociations permanentes avec la Russie par le biais d’‘envoyés spéciaux’ pour mettre fin à la guerre en Ukraine et en Russie, accuse tantôt Poutine, tantôt Zelensky d’être un obstacle à la paix, et ne cesse de répéter qu’il regrette le carnage causé par cette guerre dans les rangs ukrainiens et russes !

Les explications psychologiques et psychiatriques avancées par de nombreux analystes pour expliquer le comportement de Trump (narcissisme malin, absence totale d’empathie, mythomanie, égomanie, etc.) sont inadéquates pour expliquer les faits décrits ci-dessus. Tout s’éclaire cependant si l’on élargit nos horizons de recherche et que l’on accepte un autre point de vue sur ce comportement.

En réalité, les événements récents survenus dans diverses régions du globe – Israël/Palestine, Israël/Iran, Azerbaïdjan/Arménie, Malaisie/ Thaïlande, Chine/Philippines, Chine/Taïwan, Syrie, Nigéria, Venezuela, etc., et même les menaces d’intervention au Groenland – indiquent objectivement que les États-Unis, sous la présidence de Trump, ne renoncent pas à leur position de puissance hégémonique et s’efforcent, et continueront de s’efforcer, de la conserver, malgré leur déclin industriel, technologique, scientifique, culturel et même militaire sur la scène internationale.

Bien que Trump soit président d’un pays où deux grands partis s’affrontent, porteurs de visions distinctes de la politique intérieure américaine, nous constatons que les intérêts et les visions du complexe politico-militaire-industriel-médiatique américain ne divergent pas quant à la place qu’il attribue aux États-Unis dans le monde.

Ainsi, pour maintenir leur hégémonie, les États-Unis ont décidé d’assumer, sans complexes et sans ménagement, le rôle de maîtres et de marshals de l’ensemble de l’hémisphère occidental – leur priorité stratégique absolue. C’est en fortifiant leur position dans l’hémisphère occidental, dont ils entendent traiter le territoire comme s’il s’agissait de leur chasse gardée, que les États-Unis estiment être en mesure de continuer à définir leur position extérieure et d’intervenir, le cas échéant, dans d’autres régions du globe, afin d’éviter la perte de leur influence et des fruits de leur exploitation et, par conséquent, d’atténuer leur déclin relatif sur la scène internationale.

Telle est la pensée géopolitique actuelle de Donald Trump, incarnée dans le document de la « Stratégie de Sécurité Nationale » (SSN) que nous avons déjà cité.

L’Union européenne et le Royaume-Uni entrent en frénésie

Ce repositionnement stratégique des États-Unis se heurte, de ce côté-ci de l’Atlantique, à des sentiments de dépit et de ressentiment. Le chancelier Merz a déclaré lors du congrès de l’Union chrétienne-sociale de Bavière (14-12-2025) :

« Les décennies de Pax Americana pour l’Europe et l’Allemagne sont pratiquement révolues pour nous. Elle n’existe plus telle que nous la connaissions. La nostalgie ne nous aidera pas, et je serais le dernier à céder à cette nostalgie. C’est la réalité ! Les Américains défendent désormais farouchement leurs intérêts. C’est pourquoi nous devons désormais défendre les nôtres ».

La Pax Americana (expression latine signifiant « paix américaine ») mentionnée par Merz fait référence à une période et à un ordre établi après la Seconde Guerre mondiale, et sans détour après la fin de la ‘Guerre froide’, caractérisés par la domination militaire, économique et diplomatique mondiale des États-Unis, qui ont, en outre, assumé la majeure partie des dépenses et des responsabilités de l’OTAN.

Méprisés par leur protecteur, aujourd’hui représenté par Donald Trump (que le secrétaire général de l’OTAN, Mark Rutte, appelle affectueusement ‘papa’), l’Union Européenne et le Royaume-Uni sont entrés en frénésie. Le vide laissé par le retrait et le repositionnement stratégique des États-Unis a été comblé par une multitude pathétique de déclarations extravagantes et provocantes et d’actions insensées de la part des dirigeants et des eurocrates européens et de leurs coryphées militaires.

Le 1er novembre 2025, le général Fabien Mandon, chef d’état-major des armées françaises, a déclaré devant le congrès de l’Association des maires français :

« Malheureusement, la Russie aujourd’hui, je le sais par les éléments auxquels j’ai accès, se prépare à une confrontation à l’horizon 2030 avec nos pays. Elle s’organise pour ça, elle se prépare à ça et elle est convaincue que son ennemi existentiel, c’est l’OTAN, c’est [sic] nos pays ». /…/

« Et la Russie aujourd’hui est convaincue que les Européens sont faibles. Elle en est convaincue. Et pourtant, et c’est là que j’aimerais quand même vous dire tout l’optimisme qu’il faut avoir, pourtant, nous sommes forts. Nous sommes fondamentalement forts. Nous sommes fondamentalement plus forts que la Russie. /…/ On a tout le savoir, toute la force économique, démographique, pour dissuader le régime de Moscou, d’essayer de tenter sa chance plus loin. Ce qu’il nous manque, et c’est là que vous avez un rôle majeur, c’est la force d’âme pour accepter de nous faire mal pour protéger ce que l’on est. /…/ Si notre pays flanche, parce qu’il n’est pas prêt à accepter de perdre ses enfants (parce qu’il faut dire les choses), de souffrir économiquement (parce que les priorités iront à de la production de défense, par exemple), si on n’est pas prêt à ça, alors on est en risque. Mais je pense qu’on a la force d’âme ».

Le 25 novembre 2025, le ministre allemand des Affaires étrangères, Johann Wadephul, a déclaré sur la plateforme X que la Russie se préparait à attaquer l’OTAN. C’était la troisième fois ce mois-là que des responsables allemands s’exprimaient sur un éventuel conflit avec la Russie dans les quatre prochaines années.

« Poutine a les yeux rivés sur l’UE et l’OTAN. Nos services secrets émettent des alertes urgentes : au minimum, la Russie se donne les moyens d’entrer en guerre contre l’OTAN d’ici 2029. Nous devons dissuader toute nouvelle agression russe, en collaboration avec nos partenaires et alliés » /…/. « La menace que représente la Russie pour notre pays n’est plus une préoccupation lointaine, c’est désormais une réalité », a déclaré M. Wadephul.

Le 1er décembre 2025, l’amiral Giuseppe Cavo Dragone, président du Comité militaire de l’OTAN, a déclaré au Financial Times : « Être plus agressif ou proactif plutôt que réactif est une option que nous envisageons ». L’amiral a ajouté qu’une « frappe préemptive » contre la Russie pouvait être considérée comme une « action défensive ».

Le président de la Russie, Vladimir Poutine, lui a répondu mot pour mot dans une interview le lendemain :

« Nous n’avons pas l’intention d’entrer en guerre contre l’Europe. Je l’ai déjà dit des centaines de fois. Mais si l’Europe veut entrer en guerre contre nous et déclencher soudainement une guerre contre nous, nous sommes prêts. Il ne doit y avoir aucun doute à ce sujet ».

Il a ajouté une vérité évidente pour ceux qui utilisent leur tête pour réfléchir et apprendre — et pour ceux qui savent, en outre (comme on suppose que tous les chefs militaires des États membres de l’OTAN le savent), que la Russie est la première puissance nucléaire de la planète et qu’elle possède une panoplie de missiles hypersoniques et à moyenne et longue portée (Avangard, Zircon, Kinzhal, Oreshnik), ainsi que d’autres super-armes (le missile balistique intercontinental Sarmat, le missile de croisière intercontinental Burevestnik, à propulsion nucléaire, et le drone sous-marin intercontinental Poseidon, à propulsion nucléaire) qu’ aucune autre puissance nucléaire ne possède :

« La seule question est que si l’Europe déclenche soudainement une guerre contre nous, je pense qu’elle [se terminera] très rapidement… L’Europe n’est pas l’Ukraine. En Ukraine, nous agissons avec une précision chirurgicale. Vous comprenez mon point de vue, n’est-ce pas ? Ce n’est pas une guerre au sens direct et moderne du terme. Si l’Europe décidait soudainement de nous déclarer la guerre et le faisait réellement, nous pourrions très vite nous retrouver dans une situation où nous n’aurions plus personne avec qui négocier ».

Le 11 décembre 2025, Mark Rutte, secrétaire général de l’OTAN, a décidé d’interpréter cet avertissement sans équivoque de Poutine à l’OTAN de ne pas jouer avec le feu (atomique) comme un préavis d’une attaque russe en préparation.

« Nous sommes la prochaine cible de la Russie. Et nous sommes déjà en danger. La Russie a ramené la guerre en Europe, et nous devons nous préparer à une guerre de la même ampleur que celle qu’ont connue nos grands-parents et arrière-grands-parents. Imaginez : un conflit qui touche tous les foyers, tous les lieux de travail, la destruction, la mobilisation de masse, des millions de personnes déplacées, des souffrances généralisées et des pertes extrêmes ».

Le 15 décembre 2025, le maréchal en chef de l’armée de l’air britannique et chef d’état-major de la défense, Richard Nayton, a emboîté le pas à Rutte en déclarant que toute la population du Royaume-Uni devait se préparer à entrer en guerre contre la Russie.

« Fils et filles. Collègues. Anciens combattants /…/, vous aurez tous un rôle à jouer. Pour construire. Pour servir. Et, si nécessaire, pour combattre. Et davantage de familles sauront ce que signifie se sacrifier pour notre nation ».

Les objectifs de l’UE et du Royaume-Uni et leurs effets secondaires

Ces déclarations des hauts dignitaires civils et militaires de l’Union européenne (UE) et du Royaume-Uni (RU) ne sont pas aussi absurdes ou délirantes qu’elles peuvent paraître à première vue. « Il y a une méthode dans leur folie », comme le disait Polonius dans Hamlet de Shakespeare.

Leur premier objectif immédiat est d’intimider la population des pays européens membres de l’UE et de l’OTAN, en agitant le spectre d’une menace fantaisiste d’invasion russe.

Leur deuxième objectif immédiat est de justifier les dépenses colossales destinées à satisfaire les intérêts du complexe militaro-industriel américain (CMIA) et du complexe militaro-industriel européen (CMIE) — l’augmentation annuelle de 5 % du PIB jusqu’en 2035 des dépenses militaires des États membres de l’OTAN et la dépense de 800 milliards d’euros jusqu’en 2030 en dépenses militaires des États membres de l’UE.

À titre subsidiaire, ses promoteurs espèrent que la course aux armements dans l’UE et au Royaume-Uni aura l’avantage de sortir les plus grandes économies de l’UE (Allemagne, France, Italie) et le Royaume-Uni du marasme économique dans lequel ils se trouvent en raison des effets boomerang des sanctions économiques qu’ils ont décrétées contre la Russie et des droits de douane drastiques qui leur ont été imposés par Donald Trump et que l’UE a docilement acceptés.

L’exaspération impuissante de Merz, Macron, Starmer et des super-bureaucrates qui dirigent l’UE (Ursula von der Leyen, António Costa, Kaja Kallas) face (i) au retrait des États-Unis de la guerre en Ukraine, (ii) à la fin concomitante en vue de cette guerre, (iii) l’implosion attendue ou, au moins, (iv) la discréditation complète de l’OTAN (si l’annexion annoncée du Groenland par les États-Unis – créateur, protecteur, mentor, commandant suprême et principal financier de l’OTAN – est réalisée) est telle qu’ils sont prêts à se tirer une balle dans le pied pour tenter de retarder l’heure de vérité.

Ainsi, dans un geste apparemment audacieux, l’Union Européenne a décidé, le 11 décembre 2025, d’invoquer l’article 122 (« urgence économique ») du Traité sur le Fonctionnement de l’Union Européenne afin de geler indéfiniment les actifs de la Banque Centrale de Russie, d’une valeur de 210 milliards d’euros, sur tout le territoire de l’UE. « C’est un message fort adressé à l’Ukraine : nous voulons nous assurer que notre courageux voisin devienne encore plus fort sur le champ de bataille et à la table des négociations », a déclaré Ursula von der Leyen.

Il existe une autre façon, diamétralement opposée, de qualifier cette décision. La Russie n’a déclaré la guerre à aucun État membre de l’UE et n’est en guerre contre aucun d’entre eux. Par conséquent, le gel sine die (qui est, en pratique, une confiscation) des actifs souverains de la Banque Centrale de Russie constitue une violation très grave et sans précédent du droit international public, en particulier du principe de l’immunité souveraine (article 5 de la Convention des Nations unies sur les immunités juridictionnelles, 2004).

Le Premier ministre belge, Bart De Wever (qui ne peut être accusé de sympathies pour la Russie, mais qui ne voulait pas voir son pays payer seul les conséquences d’une décision insensée prise par la majorité de ses collègues) a contesté la légalité et la rationalité de cette décision, ainsi que l’existence d’une urgence économique qui la légitime. Il a déclaré sans détour :

« Il s’agit de l’argent d’un pays avec lequel nous ne sommes pas en guerre. Ce serait comme entrer dans l’ambassade [de Russie], prendre tous les meubles et les vendre ».

Que veut donc l’UE en bafouant ostensiblement un principe aussi fondamental du droit international public ? Deux choses : l’une évidente, l’autre trompeuse.

La visée évidente : utiliser les actifs souverains de la Banque centrale de Russie comme garantie, dans un premier temps, d’un prêt de 90 milliards d’euros que l’UE contracterait auprès des institutions financières où ces actifs sont déposés. Ce prêt serait ensuite accordé sans intérêts à l’État ukrainien, afin de « le rendre encore plus fort sur le champ de bataille » — c’est-à-dire pour qu’il puisse poursuivre son effort de guerre en 2026 et 2027, jusqu’à l’épuisement total.

Le prêt à l’Ukraine ⎼ qui est en réalité un don, car l’Ukraine n’est pas tenue de le rembourser si la Russie ne le reconnaît pas comme ‘réparations’ (ce qui n’arrivera jamais) ⎼ a été approuvé lors de la réunion du Conseil européen du 18 décembre 2025, mais la garantie basée sur les actifs de la Banque centrale de Russie a été abandonnée, au moins temporairement, en raison, entre autres, de l’opposition ouverte de la Belgique, de la Hongrie, de la Slovaquie et de la République tchèque. Ce sont les autres États membres de l’UE (y compris la Belgique) qui paieront, avec l’argent des contribuables, le prêt à contracter auprès des marchés financiers, par le biais d’une nouvelle émission de dette commune, en recourant au budget de l’UE.

La visée trompeuse : garantir que le litige que la Russie a engagé simultanément dans 14 juridictions et qu’elle maintiendra longtemps contre les principaux organes de l’UE afin de récupérer ses fonds, constitue une assurance contre la normalisation à court ou moyen terme des relations entre la Russie et l’UE.

L’effet secondaire de ces deux objectifs est, toutefois, contraire à ceux-ci. L’UE, qui aime se présenter comme une puissance normative, un phare du capitalisme mondialisé et de « l’ordre international fondé sur des règles », envoie un message clair au reste du monde :

« Votre argent est le bienvenu dans les banques des pays de l’Union européenne, à condition que le déposant pense et agisse comme nous… »

La neutralité financière, autrefois pilier du système, devient désormais conditionnelle. Il s’agit d’un changement essentiel que les banques centrales des pays BRICS et d’autres pays non alignés apprécieront certainement, en se tenant à distance de sécurité ou en la créant sans délai.

La haine viscérale de la liberté de pensée, d’expression et de circulation

Mais la frénésie et l’exaspération de l’UE et du Royaume-Uni face à la perspective d’un échec complet de leur ligne de conduite concernant la guerre en Ukraine – d’autant plus que leur mentor (les États-Unis) s’en lave désormais les mains comme Pilate – se sont manifestées de manière encore plus claire et scandaleuse dans leur attaque perverse contre les libertés fondamentales. En 2022, le Conseil européen a interdit (sans en avoir le pouvoir légal) tous les médias russes et a sévèrement restreint la liberté d’action des journalistes russes au sein de l’UE, une caractéristique des régimes répressifs et tyranniques.

L’exemple le plus récent de cette attaque a été les décisions prises par le Conseil (des affaires étrangères) de l’Union Européenne, réuni le 15 décembre 2025 à Bruxelles sous la présidence de Kaja Kallas, en présence des ministres des affaires étrangères de tous les États membres de l’UE. Dans le plus pur style de la campagne de « chasse aux sorcières » menée par le sénateur américain Joseph McCarthy au plus fort de la ‘Guerre Froide’ (fin des années 1940 à milieu des années 1950), ce Conseil de l’Union Européenne a décidé de lancer, sans aucune base judiciaire, une campagne d’intimidation, de persécution et de répression des voix critiques à l’égard de la russophobie endémique et de la politique belliciste de l’UE et de la « coalition des volontaires », élaborant à cet effet une ‘liste noire’ d’ennemis à punir par des ‘sanctions’ de diverses natures — gel des comptes bancaires, annulation des cartes de crédit et de débit, interdiction d’entrer dans l’UE ou d’en sortir, ou de se déplacer d’un pays à l’autre à l’intérieur de celle-ci, ou de survoler son espace aérien pour se rendre dans un autre pays.

La plupart des personnes et des organisations figurant sur cette ‘liste noire’ sont russes, résident en Russie et sont accusées de faire la propagande des thèses et des points de vue russes sur la guerre en Ukraine.

Pour évaluer la portée de ce fait, imaginez que le Conseil de la Fédération de Russie dresse une ‘liste noire’ de citoyens des États membres de l’UE, les accusant d’être des propagandistes des thèses et des points de vue de l’Union Européenne. Un choeur indigné s’élèverait immédiatement pour dénoncer le « totalitarisme russe » et l’ » autocratie russe », qui « veulent tout étouffer et tout contrôler ». Mais si c’est le Conseil de l’Union Européenne qui fait la même chose à l’égard de la Russie, comme il vient de le faire, alors tout est parfaitement normal et conforme aux « valeurs européennes ».

L’UE a toutefois franchi une nouvelle étape dans son cheminement sur un terrain glissant. À partir de maintenant, leur ‘liste noire’ – qui comprenait déjà les journalistes allemands Hüseyin Doğrum [depuis le 20 mai 2024], Alina Lipp et Thomas Röper [depuis le 20 mai 2025], et la consultante en communication suisse Nathalie Yamb [depuis le 25 juin 2025] – comprendra également d’autres citoyens de diverses nationalités (ukrainienne, suisse, américaine et française) accusés d’avoir commis le crime de lèse-majesté en exprimant des opinions contraires à celles des organes directeurs de l’UE sur Gaza (Doğrum), sur l’Afrique (Yamb), sur l’Ukraine (Lipp, Röper), etc.

Parmi eux figure, par exemple, le citoyen suisse Jacques Baud, auteur de quatre livres indispensables pour comprendre les guerres en Ukraine — livres que, manifestement, les dirigeants de l’UE aimeraient brûler dans un autodafé ou faire disparaître dans un « trou de mémoire » du « Ministère de la Vérité » imaginé par George Orwell dans son roman prémonitoire Mil Neuf Cent Quatre Vingt-quatre. Hüseyin Doğrum, Alina Lipp, Thomas Röpe, Jacques Baud, Nathalie Yamb, Xavier Moreau (francês) et d’autres ont été punis, de manière extrajudiciaire, par le Conseil de l’Union Européenne, avec des ‘sanctions’ qui équivalent à une « peine de mort socio-économique et à un effacement civil », comme les a qualifiées, à juste titre, Nathalie Yamb

Cependant, le revers de la médaille de cet épisode orwellien est de bon augure. En effet, on peut en déduire que Mme Kaja Kallas et les ministres des Affaires Étrangères de l’UE n’ont jamais entendu parler de l’effet Streisand, qui pourrait finir par les submerger.

Une dernière remarque : l’instabilité causée par les dérives de l’UE et du Royaume-Uni, ainsi que l’aventurisme de certains secteurs du complexe politico-militaire-industriel-médiatique américain, y compris celui de Trump, créent des conditions propices à des actions provocatrices incontrôlées aux conséquences imprévisibles et indésirables.

La voie vers la paix

Dans ce contexte, la pertinence des mesures visant à garantir la paix, telles que préconisées dans le document fondateur de la Conférence Européenne et Citoyenne pour la paix en Ukraine, en Russie et en Europe, qui s’est réunie à Lisbonne le 22 novembre 2025, se trouve renforcée.

Mesures prioritaires et les plus urgentes

Les mesures prioritaires et les plus urgentes qui s’imposent sont les suivantes :

  • Neutralité militaire permanente de l’Ukraine inscrite dans sa Constitution. Renonciation de l’Ukraine à son objectif d’adhésion à l’OTAN (/NATO), avec abrogation des articles de la Constitution ukrainienne qui expriment cet objectif (articles 85[5], 102, 116 [1]).
  • Reconnaissance du droit à l’autodétermination (consacré à l’article 1, paragraphe 2, aux articles 55 et 73 de la Charte des Nations Unies et à l’article 1 du Pacte international relatif aux droits Civils et Politiques), sous ses différentes formes (autonomie ethnique transterritoriale, autonomie ethnique régionale, fédéralisme, sécession, intégration volontaire dans un autre pays), de la population de Crimée et des populations des oblasti de l’est et du sud de l’Ukraine qui se sentent plus russes qu’ukrainiennes et qui ont exprimé (ou expriment) librement leur volonté par le biais de référendums.
  • Garanties juridiques protégeant le russe en tant que langue co-officielle de l’Ukraine et les droits culturels (y compris la liberté religieuse) des Ukrainiens russophones (52 % de la population ukrainienne), ainsi que les droits culturels des Ukrainiens parlant des langues minoritaires (par exemple, le hongrois et le roumain).
  • Garanties juridiques de sécurité mutuelle pour l’Ukraine et la Russie, comprenant
  • l’obligation pour l’Ukraine de ne pas autoriser la fabrication, la réception, le transit et le stationnement d’armes nucléaires et d’autres armes de destruction massive sur son territoire.
  • l’obligation pour l’Ukraine et la Russie de ne pas autoriser l’installation de bases militaires et la présence de contingents militaires étrangers sur leurs territoires respectifs.
  • Fin de toutes les ‘sanctions’ décrétées contre la Russie, y compris :
  • l’interdiction de diffusion des médias (RT, Sputnik, etc.) dans l’espace de l’UE ;
  • l’interdiction des visas et des voyages dans l’UE, l’espace Schengen, le Royaume-Uni (RU) et l’Irlande ;
  • l’interdiction de participation des citoyens russes à des événements sportifs et culturels ;
  • les restrictions aux importations et exportations économiques ;
  • le gel sine die des actifs souverains de la Banque centrale de Russie ;

pour un total de plus de 26 665 ‘sanctions’ (!) ‒ 2 695 ‘sanctions’ entre le 17 mars 2014 et le 22 février 2022, plus 23 960 entre le 22 février 2022 et le 15 août 2025 ‒ qui ont été imposées à la Russie par la Suisse (4 029), l’UE (2 782), la France (2 711), le Royaume-Uni (2 333), en Europe ; et par les États-Unis (7 392), le Canada (4 176), l’Australie (1 791) et le Japon (1 441) hors d’Europe.

  • Création d’une commission vérité et réconciliation sur le modèle de celles qui ont donné des résultats si satisfaisants en Afrique du Sud après l’apartheid et au Timor oriental après l’indépendance.

Cette commission indépendante pourrait commencer son travail immédiatement après la signature de l’accord de paix, en entendant les plaintes (de toutes les parties) pour violation des droits humains depuis 2014, indépendamment des procédures d’enquête médico-légale menant aux procès pour crimes de guerre, qui seront nécessairement très longues.

  • Les procès pour crimes de guerre devraient être organisés par les États concernés, comme l’a suggéré l’éminent juriste Alfred de Zayas.

Cela signifie que les procès pour crimes de guerre présumés commis par des Russes devraient être organisés par des tribunaux russes et que les procès pour crimes de guerre présumés commis par des Ukrainiens devraient être organisés par des tribunaux ukrainiens.

Voici les sept mesures prioritaires et les plus urgentes nécessaires pour parvenir à un accord de paix durable en Ukraine et en Russie.

Mesures à moyen terme

Pour instaurer une paix durable en Europe, il est nécessaire de définir, de débattre et d’approuver une nouvelle architecture de coopération et de sécurité européenne qui englobe tous les pays d’Europe (y compris la Russie) et qui respecte scrupuleusement le principe de l’indivisibilité de la sécurité internationale : la notion selon laquelle la sécurité internationale est interdépendante, c’est-à-dire qu’il ne peut y avoir de sécurité pour certains pays sans la sécurité des autres, ou au détriment de leur sécurité.

Cette architecture doit inclure les mesures suivantes visant à instaurer et à développer la confiance :

  • Élimination de toutes les armes nucléaires des États-Unis et de la Russie (et de toutes les infrastructures existantes pour leur utilisation) en dehors de leurs territoires nationaux respectifs — comme c’est le cas des bases aériennes de l’OTAN (/NATO) en Europe qui abritent des ogives nucléaires américaines : Incirlik (Turquie) ; Aviano et Ghedi-Torre (Italie) ; Kleine Brogel (Belgique) ; Büchel (Allemagne), Volkel (Pays-Bas), ainsi que les bases aériennes qui abritent les ogives nucléaires que la Russie a déployées en Biélorussie dans le cadre de l’Organisation du Traité de Sécurité Collective (OTSC).
  • Éradication de l’Organisation du Traité de l’Atlantique Nord (OTAN) en Europe ‒ par dénonciation/retrait de son traité (prévu à son article 13) par ses pays membres européens – soit (i) par dénonciation simultanée de tous, soit (ii) par dénonciation/retrait individuel successif de ses pays membres européens, ou (iii) par la dénonciation/le retrait concerté de groupes successifs de ses pays membres européens ou (iv) par une combinaison de (ii) et (iii) et Éradication(concomitante à l’éradication de l’OTAN du continent européen) de l’Organisation du Traité de Sécurité Collective (OTSC) en Europe par la dénonciation/le retrait de son traité (prévu à son article 11) par ses pays membres européens — Russie, Biélorussie, Arménie (+ Serbie en tant que membre observateur).

Mesures à long terme

Ces mesures à moyen terme sont, à leur tour, celles qui ouvrent la voie à la fin des armes nucléaires, condition nécessaire pour prévenir une apocalypse nucléaire, ce qui exige :

  • l’interdiction de concevoir, tester, produire, fabriquer, acquérir, posséder ou stocker des armes nucléaires ou autres dispositifs explosifs nucléaires, comme le prévoit l’article 1er du Traité sur l’Interdiction des Armes Nucléaires (TIAN), approuvé par l’Assemblée générale des Nations Unies le 4 décembre 2017.
Estimation du nombre d’ogives nucléaires détenues par les 9 puissances nucléaires en 2025.Source: SIPRI, 2025, via Federation of American Scientists, 2025.
Inventaire estimatif de l’état functionel des armes nucléaires existantes. Source :
Hans M. Kristensen, Matt Korda, Eliana Johns et Mackenzie Knight-Boyle, 
American Federation of Scientists, 2025.[n.a. = non disponible (nombre non disponible)].

Il convient de rappeler que le TIAN a été signé à ce jour par 93 pays, dont 70 l’ont déjà ratifié. Les pays qui l’ont ratifié sont, pour la plupart, situés en Asie, en Afrique et en Amérique latine, et ne sont pas des puissances nucléaires. Sur les 32 pays membres de l’OTAN ‒ y compris donc les États-Unis, la France et le Royaume-Uni, qui possèdent des armes nucléaires, et les 22 pays de l’UE qui sont également membres de l’OTAN ‒ aucun n’a signé et ratifié le traité. Cela montre bien que cette organisation est une alliance nucléaire très soucieuse de son pouvoir de destruction.

  • Le démantèlement simultané et mutuellement contrôlé (par des inspecteurs de toutes les parties concernées) de l’arsenal nucléaire de la Russie, des États-Unis, de la France, du Royaume-Uni et des autres puissances nucléaires : Chine, Inde, Pakistan, Israël, Corée du Nord.
Fondé en 1945 par Albert Einstein, J. Robert Oppenheimer et des scientifiques de l’Université de Chicago ayant participé au développement des premières armes atomiques dans le cadre du projet Manhattan, le Bulletin of the Atomic Scientists a créé l’Horloge de l’Apocalypse deux ans plus tard. Utilisant l’image biblique de l’Apocalypse (minuit) et le langage contemporain de l’explosion nucléaire (compte à rebours jusqu’à zéro), l’Horloge de l’Apocalypse symbolise les menaces qui pèsent sur l’humanité. L’Horloge de l’Apocalypse est réglée chaque année par le Conseil scientifique et de sécurité du Bulletin, en consultation avec son Conseil des mécènes, qui compte huit lauréats du prix Nobel. Le 27 janvier 2026, elle affichait 85 secondes avant minuit, soit 4 secondes de moins qu’en 2025, le pire résultat depuis sa création. Source: Bulletin of the Atomic Scientists.

Le principe à appliquer dans cette tâche est très simple et a déjà fait ses preuves : « Faire confiance, mais vérifier ». La tâche est colossale, mais réalisable, comme l’a démontré le Traité sur les Forces nucléaires à Portée Intermédiaire, conclu entre l’Union soviétique (puis la Russie, l’État successeur) et les États-Unis en 1987, également connu sous le nom de Traité FNI (Forces Nucléaires Intermédiaires) ou Traité INF (Intermediate-Range Nuclear Forces), qui a duré jusqu’en 2019, date à laquelle il a été dénoncé par les États-Unis.

Puissance destructrice comparée des armes nucléaires russes et américaines actuelles avec celle de la bombe atomique larguée sur Hiroshima. Source : Professeur Ivana Hughes (Columbia University, EUA) & Professeur Steven Starr (University of Missouri, EUA) par l’intermédiaire de Neutrality Studies, 17 de Janeiro 2026.

Le traité FNI prévoyait la destruction des missiles nucléaires d’une portée comprise entre 500 et 5 500 kilomètres en trois ans. Et cela a été fait avec succès. Au total, 2 692 missiles ont été détruits avant 1991, soit la quasi-totalité des missiles nucléaires à portée intermédiaire et un peu plus de 4 % de l’arsenal nucléaire total des deux pays en 1987. L’une des innovations du traité FNI a été l’adoption de procédures de vérification mutuelle de la destruction des armes nucléaires par des inspecteurs de chaque pays.

Première image : effets destructeurs de la boule de feu provoquée par l’explosion d’une bombe nucléaire de 800 kilotonnes. 
Deuxième image : les aides de camp qui accompagnent en permanence les présidents russe et américain dans leurs déplacements, portant les mallettes noires qui leur permettent de communiquer et d’autoriser une attaque nucléaire. Source : Professeur Ivana Hughes (Columbia University, EUA) & Professeur Steven Starr (University  of Missouri, EUA), par l’intermédiaire de Neutrality Studies, 17 de Janeiro 2026

Un véritable système de sécurité et de paix ne sera pas établi sur Terre tant que, au minimum, les traités de désarmement nucléaire n’auront pas été signés et ratifiés par tous les États dotés d’armes nucléaires et que les armes nucléaires n’auront pas été définitivement éradiquées.




Signataires de cette déclaration :

(par ordre alphabétique de nom de famille)

  • Jorge Aires (Portugal) : Général de division de l’armée de l’air (er)
  • José Manuel Baptista Alves (Portugal) : Colonel de l’Armée de l’Air (er), ingénieur, militaire d’avril[1]
  • João Sousa Andrade (Portugal) : Économiste, professeur d’université, chercheur
  • Ana Laura M. V. Araújo (Portugal) : Germaniste, professeur de l’enseignement supérieur polytechnique
  • António Miguel Avelãs (Portugal) : Professeur du sécondaire, ancien président du Syndicat des enseignants du Grand Lisbonne (SPGL)
  • Patrik Baab (Allemagne) : Journaliste, professeur d’université
  • Francisco Balsinha (Portugal) : Journaliste, militant pour les droits de l’homme et le peuple palestinien.
  • Carlos Branco (Portugal) : Général de division de l’armée, expert en résolution de conflits
  • Manuel Begonha (Portugal) : Capitaine de vaisseau (er), militaire d’avril[2]
  • Jean Bricmont (Belgique) : Physicien théoricien, philosophe, professeur d’université
  • Isabelle Casel (Allemagne) : Artiste indépendante, militante pour la paix, conseillère
  • Luís Alfaro Cardoso (Portugal) : Vétérinaire, chercheur, professeur d’université
  • José Roberto Tinoco Cavalheiro (Portugal) : Ingénieur de matériaux, professeur d’université, chercheur
  • Pedro Júlio de Pezarat Correia (Portugal) : Général de division de l’armée (er), professeur d’université (retr.), militaire d’avril[3] (service actif).
  • Alain Corvez (France) : Colonel de l’armée (er), conseiller en stratégie internationale
  • Raul Luís Cunha (Portugal) : Général de division de l’armée (er), historien
  • Hugo Dionísio (Portugal) : Avocat, chercheur indépendant
  • Jean-Christophe Emmeneger (Suisse) : Ancien journaliste, chercheur spécialisé en histoire des services de renseignement, écrivain-voyageur
  • Paulo Aníbal de Oliveira Fidalgo (Portugal): Médecin, gastro-entérologue
  • Júlio Manuel Dias Gomes (Portugal): Économiste, professeur d’université
  • Ulrike Guérot (Allemagne) : Philosophe politique, militante pour la paix, professeur d’université
  • Manuel Martins Guerreiro (Portugal): Contre-amiral (er) de la Marine, militaire d’avril[4]
  • Jacques Hogard (France) : Colonel de l’armée (er), historien, consultant en géopolitique
  • Cipriano Justo (Portugal): Médecin, professeur d’université
  • Augusto Küttner (Portugal) : Directeur des ressources humaines
  • Manuel Soares Leitão (Portugal): Producteur culturel
  • Luís M. Loureiro (Portugal): Journaliste, professeur d’université
  • Albino Matos (Portugal): juriste
  • Guy Mettan (Suisse) : Journaliste, chroniqueur, député, historien
  • José Manuel Costa Neves (Portugal) : Général de division de l’armée de l’air (er), militaire d’avril[5]
  • Fernando Oliveira (Portugal): Ingénieur chimiste, traducteur-interprète de conférence
  • Rui Pereira (Portugal): Ex-journaliste, professeur d’université
  • Rui Manuel Vaz Pinto (Portugal): Économiste, libraire, éditeur
  • João Luís B. Pena dos Reis (Portugal) : Procureur général adjoint (retr.) du ministère public
  • Fabrice Saint-Pol (France): Capitaine de corvette de réserve (Commandant), Marine Nationale, ingénieur civil
  • Richard Sakwa (Royaume-Uni) : Politologue, historien, professeur d’université
  • José Aranda da Silva (Portugal) : Colonel de l’armée (er), pharmacien, professeur d’université, militaire d’avril[6]
  • José Catarino Soares (Portugal) : Linguiste, professeur de l’enseignement supérieur polytechnique.
  • Luís Souta (Portugal) : Anthropologue, professeur de l’enseignement supérieur polytechnique, écrivain
  • Harald Walach (Allemagne) : psychologue, philosophe, professeur d’université.
  • Alfred-Maurice de Zayas (Suisse) : Juriste, professeur d’université[7]

[1] L’appellation « militaire d’Avril » fait référence, de manière sobre et objective, aux officiers militaires responsables du renversement du régime fasciste de Salazar-Caetano le 25 avril 1974. C’est interchangeable avec l’appellation « capitaine d’Avril », car la grande majorité de ces militaires était, à l’époque, composée de capitaines.

[2] L’appellation « militaire d’Avril », idem.

[3] L’appellation « militaire d’Avril », idem.

[4] L’appellation « militaire d’Avril », idem.

[5] L’appellation « militaire d’Avril », idem.

[6] L’appellation « militaire d’Avril », idem.

[7] Alfred-Maurice de Zayas s’est présenté comme suit lors de la signature de la Déclaration : « Je suis un ancien expert indépendant des Nations Unies pour l’Ordre International (2012-2018), ancien juriste principal au Haut-Commissariat des Nations Unies aux droits de l’homme, professeur invité dans de nombreuses universités aux États-Unis, au Canada, en Irlande, en Allemagne, en Espagne et en Suisse, et actuellement professeur de droit international à l’École de Diplomatie de Genève. La devise de la paix de Westphalie était « Pax optima rerum » [La paix est le plus grand des biens] : les États-Unis, l’OTAN et les États membres de l’UE doivent reconnaître leur responsabilité dans le déclenchement de cette guerre. Un modus vivendi doit être trouvé qui garantisse la sécurité nationale de tous les pays et l’autodétermination de tous les peuples ».

Projets de paix en Ukraine

par les éditeurs (IR et JGR)

Alors que la guerre fait rage en Ukraine depuis plus de trois ans, il semble qu’aucun plan de paix ne soit en préparation. Entendons-nous bien, il existe des multitudes de « plans » sur la table, la plupart émanent du côté occidental qui épousent en fait la cause de la partie ukrainienne et mettent comme préalable le retrait des forces russes d’Ukraine. Cette position est un simple prolongement des thèses ukrainiennes et nous ne pouvons la considérer comme un plan de paix.

Le prototype de ces pseudo plans est la Conférence de haut niveau sur la paix en Ukraine qui s’est tenue en juin 2024 au Bürgenstock en Suisse. La particularité de cette initiative est d’avoir été organisée en étroite relation avec l’Ukraine et les puissances occidentales et en l’absence de la Russie ce qui déroge manifestement à la traditionnelle neutralité de la Confédération suisse. 

Le communiqué final, appelé « Joint Communiqué on a Peace Framework », réaffirmait les principes d’intégrité territoriale et de souveraineté de l’Ukraine selon le droit international. C’est la reprise mot pour mot de la position ukrainienne. L’ensemble du processus visait surtout à réaffirmer le soutien des pays de l’OTAN à l’Ukraine.

De son côté, la Russie réclame la reconnaissance internationale de sa souveraineté sur la Crimée et les régions du Donbass, Zaporijia, et Kherson, ainsi que la neutralité officielle de l’Ukraine (interdiction d’adhérer à l’OTAN), l’arrêt des aides militaires étrangères à l’Ukraine, etc. L’Ukraine refuse catégoriquement les exigences russes, insistant sur son intégrité territoriale absolue, y compris sur la Crimée. En outre, l’Ukraine veut des garanties fermes et actives contre toute résurgence telle que la présence de soldats occidentaux sur son territoire.

En résumé, il existe une multitude de propositions de processus de paix, mais aucune modalité n’est apparue acceptable à la fois à Kiev et à Moscou sans concessions majeures de part et d’autre sur la souveraineté territoriale, la sécurité après la fin des hostilités et la neutralité. Aucune de ces propositions de paix ne mérite d’être qualifiée de plan de paix car elles sont des simples reformulations de la position ukrainienne (Conférence du Bürgenstock).

Voilà pourquoi, il nous a paru utile de revenir aux fondamentaux et de rappeler les deux seuls processus qui méritent véritablement d’être qualifiés de plans de paix, à savoir les négociations entre la Russie et l’Ukraine à Istanbul du printemps 2022 et la proposition commune en six points, présentée par la Chine et le Brésil en mai 2024. Dans les deux cas, il existe un texte visant à définir une solution acceptable par les deux parties.

Projet d’accord d’Istanbul

La Russie et l’Ukraine avaient entamé des discussions dès février 2022 dans différents formats, mais après des cycles infructueux en Biélorussie, la Turquie a proposé d’accueillir une nouvelle série de pourparlers à Istanbul. Cette initiative a été rendue possible car Ankara, membre de l’OTAN, entretenait de bonnes relations à la fois avec Moscou et Kiev. Le président turc Recep Tayyip Erdoğan a personnellement plaidé pour que les deux parties « laissent la porte du dialogue ouverte » et a appelé mis de l’avant un devoir humanitaire régional.

À Istanbul, chaque camp a présenté ses revendications écrites à l’autre, et la Turquie s’est entremise entres les deux parties, assumant de facto les bons offices. En fin de session, un « communiqué d’Istanbul » contenant des points de convergence et les éléments d’un éventuel traité a été rédigé, sans qu’aucun texte définitif ne soit signé.

Le président Erdoğan inaugure à Istanbul les négociations entre la Russie et l’Ukraine en mars 2022

Ce processus a été interrompu brusquement début avril 2022, alors que des progrès sur une feuille de route de sortie de crise étaient en discussion. L’arrêt du processus est attribué à la visite inopinée du Premier ministre britannique Boris Johnson à Kiev le 9 avril 2022. Selon les témoignages de négociateurs, Boris Johnson a expressément conseillé au président ukrainien Volodymyr Zelensky de ne pas signer d’accord avec la Russie à ce stade. Il aurait tenu deux arguments principaux :

  • La Russie ne serait pas un partenaire fiable et ne mérite pas de garanties de sécurité.
  • Les alliés occidentaux (et notamment le Royaume-Uni) ne souhaitent pas voir la guerre s’achever prématurément sur un compromis défavorable à l’Ukraine : l’aide militaire occidentale serait maintenue, permettant à Kiev d’obtenir des conditions sur le champ de bataille meilleures qu’à la table des négociations.

Plusieurs sources concordantes rapportent que cette intervention a pesé dans la décision ukrainienne de suspendre le dialogue, alors que les négociations sur le projet de traité abordaient le thème de la neutralité de l’Ukraine et des garanties multilatérales. L’intervention de Boris Johnson n’a pas été prise en toute autonomie : les États-Unis, alors dirigés par Joe Biden, étaient régulièrement consultés et informés des démarches britanniques. Toutefois, les sources indiquent que Johnson fut le principal messager auprès de Zelensky, agissant avec l’accord de Washington, mais ajoutant son équation personnelle : insistance, fougue et surtout inclination aux stratégies de rupture.

Le texte du projet d’accord a été publié par le New York Times en trois documents distincts : deux versions du projet de traité (datés des 17 mars et 15 avril 2022) et le « Communiqué d’Istanbul » du 29 mars 2022, tous disponibles sur la plateforme SlideShare et dans l’article interactif du NYT.

Voici les dix clauses clés qui résument le projet d’accord d’avril 2022 négocié entre la Russie et l’Ukraine à Istanbul :

  1. L’Ukraine s’engageait à une neutralité permanente : pas d’adhésion à l’OTAN ni à aucune alliance militaire ; interdiction d’accueil de forces ou bases étrangères sur son territoire. 
  2. Des garanties de sécurité collectives devaient être apportées par plusieurs puissances (États-Unis, Chine, France, Royaume-Uni, Russie, Turquie, Allemagne, Canada, Italie, Pologne, Israël).
  3. Le texte évoquait la limitation du nombre et du type de forces armées ukrainiennes, y compris l’aviation, la flotte et les systèmes de missiles. 
  4. L’Ukraine acceptait de ne pas développer d’armes nucléaires ni d’autres armes de destruction massive. 
  5. Le statut de la Crimée devait être discuté ultérieurement, la Russie exigeant la reconnaissance de son annexion, alors que l’Ukraine voulait en différer la résolution.
  6. Pour le Donbass, la question du statut restait à déterminer ultérieurement dans une négociation bilatérale Russie-Ukraine. 
  7. L’Ukraine conservait le droit de rejoindre l’Union européenne, la seule limitation étant une interdiction d’adhésion à l’OTAN et à toute alliance militaire. 
  8. Un mécanisme similaire à l’article 5 de l’OTAN était prévu : en cas d’agression contre l’Ukraine, les garants se consultaient rapidement et s’engageaient à fournir assistance. 
  9. L’accord devait être ratifié par référendum national ukrainien et entraîner une réforme constitutionnelle pour ancrer la neutralité. 
  10. En cas de désaccord sur l’interprétation de l’accord, un organe trilatéral (Ukraine, Russie, garants) devait s’entremettre pour régler les différends. 

Ce projet d’accord portait donc sur la neutralité, les garanties internationales, les limitations militaires, le statut des territoires, la sécurité collective et la ratification démocratique. Après l’interruption des réunions en avril 2022, le processus de négociation est resté “en pause”, sans communication conjointe finale. Le retrait de l’Ukraine des négociations d’Istanbul n’a pas fait l’objet d’une déclaration officielle annonçant l’arrêt du processus de paix, mais a été entériné de façon progressive. Par la suite, la partie ukrainienne a évoqué l’absence de progrès tangible sur les points fondamentaux, notamment le retrait des troupes russes et les garanties de sécurité.

L’élément le plus marquant est survenu en septembre 2022, après l’annonce par Moscou de l’annexion de quatre régions ukrainiennes. Sur proposition du président Zelensky, le Conseil national de sécurité et de défense de l’Ukraine a adopté un décret interdisant toute négociation avec la partie russe et plus particulièrement son président, officialisant ainsi la suspension durable des discussions (« décider de l’impossibilité de tenir des pourparlers avec le dirigeant russe Vladimir Poutine »). Zelensky a par la suite expliqué publiquement que ce décret visait à éviter le séparatisme et à mettre fin aux canaux de négociation parallèles. L’Ukraine avait ainsi verrouillé de manière juridique toute possibilité de négociations directes avec la Russie.

Proposition en six points sino-brésilienne

Il faut attendre 2024 pour assister à la naissance d’un second plan de paix, bien que beaucoup plus timide, porté par la Chine et le Brésil. Cette initiative avait été mise au point lors de consultations bilatérales de haut niveau, notamment à l’occasion d’une rencontre à Pékin entre le ministre chinois des affaires étrangères Wang Yi et le conseiller spécial du président brésilien Lula, Celso Amorim. Ces pourparlers avaient pour objectif explicite d’offrir une alternative issue du « Sud global » à la formule défendue par l’Ukraine et ses alliés occidentaux à la Conférence du Bürgenstock alors en voie de préparation.1

Rencontre à Pékin entre le ministre chinois des affaires étrangères et le conseiller spécial du président brésilien

La Chine et le Brésil jouissaient d’excellentes relations avec l’Ukraine avant le déclenchement de l’invasion russe. La Chine était le premier partenaire commercial de l’Ukraine avant 2022, importatrice majeure de blé et de maïs. La Chine était aussi en pourparlers pour faire de l’Ukraine un « hub logistique européen » pour ses nouvelles routes de la soie (Belt and Road Initiative, BRI). La géographie ukrainienne, ses infrastructures ferroviaires et portuaires, et son accord de libre-échange avec l’UE en faisaient un « gateway to Europe » idéal aux yeux des planificateurs chinois. Ils pouvaient ainsi contourner certains goulets d’étranglement logistiques en Pologne et dans les Balkans. En outre, Beijing n’avais jamais reconnu l’annexion de la Crimée.

Le Brésil, quant à lui, entretenait avec l’Ukraine une coopération particulièrement active, avec de nombreux échanges institutionnels, commerciaux, une coopération dans le spatial (notamment le projet de fusée Cyclone-4), ainsi que dans les secteurs de la défense, de l’agriculture, de l’éducation et de la santé. Ces liens multiples tiennent peut-être au fait que le Brésil accueille la troisième plus grande communauté ukrainienne au monde (environ 500 000 personnes). Sur le plan géopolitique, le Brésil soutenait depuis 2014 l’intégrité territoriale ukrainienne à l’ONU, tout en refusant de sanctionner Moscou, préférant l’appel au dialogue et à la paix, en continuité avec la doctrine brésilienne de non-intervention, d’autodétermination et de recherche de solutions pacifiques.2

Les deux pays étaient donc bien placés pour faire entendre leur voix à Kiev. De plus, comme membres des BRICS, ils entendaient affirmer un rôle diplomatique d’équilibre, promouvoir une résolution multilatérale et contrer la mise à l’écart de la Russie. Ils publièrent leur initiative juste avant la conférence du Bürgenstock pour marquer la volonté du « Sud global » de peser dans la médiation internationale, notamment face à l’exclusion de la Russie de la conférence suisse. Le document en six points prône la désescalade, la non-extension du conflit, l’opposition aux armes de destruction massive, la sécurité des installations nucléaires, l’aide humanitaire, la stabilisation des chaînes d’approvisionnement mondiales et la nécessité d’une conférence internationale réellement inclusive (c’est-à-dire avec la Russie et l’Ukraine à la table).

Le plan sino-brésilien met l’accent sur le dialogue direct entre la Russie et l’Ukraine, tout en s’opposant à la division du monde en « groupes politiques ou économiques isolés ». On peut résumer comme suit les six points de la proposition sino-brésilienne :

  1. Les deux parties appellent toutes les parties concernées à respecter trois principes pour désamorcer la situation, à savoir : pas d’extension du champ de bataille, pas d’escalade des combats et pas de provocation de la part d’aucune des parties.
  2. Les deux parties estiment que le dialogue et la négociation sont la seule solution viable à la crise ukrainienne. Toutes les parties doivent créer les conditions nécessaires à la reprise du dialogue direct et œuvrer à la désescalade de la situation jusqu’à la mise en place d’un cessez-le-feu global. La Chine et le Brésil soutiennent la tenue, à un moment opportun reconnu par la Russie et l’Ukraine, d’une conférence internationale de paix à laquelle toutes les parties participeront sur un pied d’égalité et où tous les plans de paix seront discutés de manière équitable.
  3. Des efforts sont nécessaires pour accroître l’aide humanitaire aux régions concernées et prévenir une crise humanitaire à plus grande échelle. Les attaques contre les civils ou les installations civiles doivent être évitées, et les civils, y compris les femmes et les enfants, ainsi que les prisonniers de guerre (PG) doivent être protégés. Les deux parties soutiennent l’échange de PG entre les parties au conflit.
  4. L’utilisation d’armes de destruction massive, en particulier les armes nucléaires et les armes chimiques et biologiques, doit être combattue. Tous les efforts possibles doivent être déployés pour empêcher la prolifération nucléaire et éviter une crise nucléaire.
  5. Les attaques contre les centrales nucléaires et autres installations nucléaires pacifiques doivent être combattues. Toutes les parties doivent se conformer au droit international, y compris la Convention sur la sûreté nucléaire, et prévenir résolument les accidents nucléaires d’origine humaine.
  6. Il convient de s’opposer à la division du monde en groupes politiques ou économiques isolés. Les deux parties appellent à des efforts visant à renforcer la coopération internationale dans les domaines de l’énergie, des devises, des finances, du commerce, de la sécurité alimentaire et de la sécurité des infrastructures critiques, notamment les oléoducs et les gazoducs, les câbles optiques sous-marins, les installations électriques et énergétiques et les réseaux de fibre optique, afin de protéger la stabilité des chaînes industrielles et d’approvisionnement mondiales.

Les deux parties invitent les membres de la communauté internationale à soutenir et à approuver les ententes communes susmentionnées, et à jouer conjointement un rôle constructif dans la désescalade de la situation et la promotion des pourparlers de paix. Toutefois, ce plan a été immédiatement rejeté par l’Ukraine car il ne mentionnait pas explicitement la restauration de l’intégrité territoriale du pays attaqué. Le président Zelensky a qualifié l’initiative sino-brésilienne de « destructive », accusant cette proposition de chercher à « geler le conflit » au bénéfice de la Russie. L’Ukraine considère que ce plan crée « l’illusion du dialogue » sans aborder le cœur du problème – c’est-à-dire l’agression russe, la responsabilité pour les crimes de guerre, l’occupation du territoire et le respect des frontières internationalement reconnues.3

Où en sommes-nous aujourd’hui?

Les initiatives récentes du président américain Donald Trump ne comportaient pas de plan de paix à proprement parler. Son intervention s’est limitée à encourager un dialogue direct entre Moscou et Kiev, ainsi qu’à soutenir verbalement certaines propositions russes lors de contacts diplomatiques avec Poutine et Zelensky. Lors de sommets récents et d’entretiens téléphoniques, il a évoqué son soutien à l’idée russe d’un gel du front sur plusieurs régions et d’une cession de territoires du Donbass à la Russie, tout en poussant pour des garanties de sécurité « hors du cadre de l’OTAN » pour l’Ukraine.

Aujourd’hui que l’intervention américaine semble avoir fait long feu, que l’initiative sino-brésilienne a été rejetée sans autre forme de procès et que le projet d’accord d’Istanbul a été détruit en plein vol, on se retrouve face à deux positions irréconciliables. L’Ukraine a présenté en novembre 2022 une formule de paix en 10 points (rien à voir avec le résumé aussi en 10 points du projet d’accord d’Istanbul) régulièrement réaffirmée depuis. Cette formule inclut la restauration complète de l’intégrité territoriale ukrainienne, le retrait total des forces russes, la poursuite judiciaire des responsables de crimes de guerre, des garanties de sécurité internationales, la sauvegarde de la sécurité alimentaire et nucléaire, ainsi que le retour des personnes déplacées et des enfants déportés.4

Comme on peut s’en douter, la partie russe juge la formule de Zelensky « irréaliste et inacceptable », mais elle n’a pas présenté de plan de paix officiel, écrit ou détaillé, susceptible de servir de base commune. Toutefois, le Kremlin a formalisé à plusieurs reprises ses exigences minimales pour un accord : il communique principalement via ses diplomates ou le porte-parole du Kremlin (Dmitri Peskov) sur la nécessité de partir « des réalités sur le terrain », c’est-à-dire de sa position de force sur le plan militaire. On peut regrouper en cinq points, les exigences avancées par la Russie (ces points peuvent varier quelque peu, mais l’essentiel demeure : 

  1. Renonciation de l’Ukraine à toute forme d’adhésion à l’OTAN.
  2. Plafonnement des effectifs militaires ukrainiens.
  3. Reconnaissance de la souveraineté russe sur la Crimée (2014) et les quatre régions annexées en 2022 (Kherson, Zaporijia, Donetsk, Lougansk), même si Moscou ne contrôle pas tout le territoire de chacune d’elle.
  4. Interdiction de toute base ou présence militaire étrangère en Ukraine.
  5. Garanties pour les russophones et la langue russe.
  6. Interdiction de glorifier certaines figures historiques (comme Stepan Bandera).5

En septembre 2025, la situation du conflit Russie-Ukraine apparaître complètement bloquée, sans perspective immédiate de paix négociée : les négociations sont officiellement en « pause », et les positions en présence apparaissent à la fois rigides et irréconciliables. En revanche, le front militaire est actif et seule la poursuite des opérations semble susceptible décider de l’issue du conflit. En effet, nonobstant la fourniture massive d’armes et de munitions par les pays occidentaux, l’Ukraine perd tous les jours du terrain, mais son armée ne s’effondre pas. La Russie domine le champ de bataille, mais ne parvient pas à opérer une percée décisive. Chacune des deux parties imagine qu’elle peut l’emporter sur le terrain. Toutefois, face à la puissance russe, tout indique que l’Ukraine seule ne peut l’emporter. Voilà pourquoi l’Ukraine joue aujourd’hui plus que jamais la carte de l’internationalisation du conflit avec tous les risques que cela comporte (tout porte à croire que le déroutage des drones russes aux frontières polonaise et roumaine pourrait avoir été conçu dans ce but). À ce stade, très peu d’espace politique existe pour une médiation extérieure : la méfiance est mutuelle, chaque camp pariant sur l’usure ou un tournant militaire pour modifier le rapport de forces

Sources

SlideShare : https://www.slideshare.net/slideshow/a-draft-ukraine-russia-treaty-from-april-2022/269699158

New York Times : https://www.nytimes.com/interactive/2024/06/15/world/europe/ukraine-russia-ceasefire-deal.html

Presidência da República Federativa do Brasil: https://www.gov.br/planalto/en/latest-news/2024/05/brazil-and-china-present-joint-proposal-for-peace-negotiations-with-the-participation-of-russia-and-ukraine


Notes


  1. Zhang Han, « La Chine et le Brésil proposent une feuille de route pour résoudre la crise ukrainienne », Histoire et société, 25 mai 2024. ↩︎
  2. Christophe Ventura, « Le Brésil et la guerre en Ukraine, une illustration de la position des pays du Sud face aux évolutions de l’ordre international », IRIS, 10 mai 1022. ↩︎
  3. « Selon l’Ukraine, l’initiative de paix sino-brésilienne ne fait que créer l’illusion du dialogue », Ukrinform, 29 septembre 2024. ↩︎
  4. “Explainer: What is Zelenskiy’s 10-point peace plan?”, Reuters, December 28, 2022. ↩︎
  5. Igor Delanoë, « Quelles perspectives face aux négociations russo-ukrainiennes restées infructueuses ? », IRIS, 11 juin 2025. ↩︎

Les graines de la guerre en Ukraine

EuroMaïdan : Comment le couple EU-US a semé les graines de la guerre en Ukraine 

par Jean-François Le Drian

Jean-François Le Drian

Juriste et scientifique de formation, Jean-François Le Drian mène depuis plus de trente ans des recherches qui l’ont conduit à s’intéresser à des domaines variés comme les neurosciences, la psychologie, la logique formelle, la philosophie des sciences, l’épistémologie, la linguistique ainsi que la théologie. Il confronte sa réflexion avec nombre de grands spécialistes dans leur domaine. Il est président-fondateur du cercle de pensée et d’action Libre – Puissante – Souveraine.

Les manifestations d’EuroMaïdan de 2013-2014 en Ukraine ont marqué un tournant décisif dans l’histoire du pays, entraînant un changement radical de son orientation géopolitique et contribuant à l’éclatement d’un conflit armé.

Cet article analyse comment les stratégies de l’Union européenne (UE) et des États-Unis (USA), notamment à travers l’expansion de l’OTAN, de l’UE, et les pressions économiques, ont semé les graines de la guerre en Ukraine.

En examinant les événements clés, les déclarations officielles et les politiques mises en œuvre, nous cherchons à mettre en lumière les intérêts complexes qui ont alimenté cette crise.

Une question centrale se pose : le bouleversement de 2014 doit-il être qualifié de révolution ou de coup d’État ? Ce texte invite le lecteur à réfléchir sur les responsabilités des acteurs internationaux et leurs conséquences dramatiques.

Selon Zbigniew Brzezinski, un stratège néoconservateur influent dont les idées ont marqué la politique étrangère américaine, l’espace post-soviétique, en particulier les anciennes républiques de l’URSS, constitue un « vaste trou noir » à la fois dangereux et riche en ressources, notamment en hydrocarbures.

(…)

Dans son édition de juillet 2004, Le Monde diplomatique résumait ainsi cette vision :

Le Monde diplomatique en juillet 2004 résumait ainsi la pensée de ce néoconservateur américain :

Mal désoviétisée, la Russie devrait être définitivement séparée de l’Ukraine, refoulée du Caucase et de l’Asie centrale, dont les hydrocarbures seraient exportés hors de son contrôle. Moscou affaibli, l’équilibre géopolitique serait plus favorable. On pourrait affranchir les républiques nord-caucasiennes, cette « constellation de petites enclaves ethniques encore sous domination russe ». Les deux Azerbaïdjan (ex-URSS et Iran) se réunifieraient.

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Cette analyse reflète une stratégie occidentale visant à réduire l’influence russe dans son ancien espace soviétique, en favorisant une intégration des pays voisins à l’UE et à l’OTAN.

Dès 1992, c’est à dire au lendemain de l’effondrement de l’URSS, la stratégie américaine pour l’Europe était la suivante :

  • Élargissement de l’Otan et de la Communauté économique européenne (CEE) vers l’Est.
  • Œuvrer contre une trop forte intégration des douze ayant pour effet de compromettre l’intégration des pays de l’Est.
  • Empêcher les douze de mettre en place un système autonome de défense européen.
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La question de l’élargissement de l’OTAN vers l’Est appartient donc à un agenda ancien.

Un document déclassifié datant du 9 février 1990 rapporte une promesse faite par le secrétaire d’État américain James Baker au dirigeant soviétique Mikhaïl Gorbatchev lors des négociations sur la réunification allemande :

Si nous maintenons une présence dans une Allemagne membre de l’OTAN, il n’y aura pas d’extension de la juridiction de l’OTAN d’un seul pouce vers l’Est.

Bien que cette assurance n’ait pas été formalisée dans un traité, elle a été perçue comme un engagement moral par la Russie, alimentant les accusations de « promesses trahies » face à l’élargissement ultérieur de l’OTAN vers les pays de l’ancien bloc soviétique.

D’ailleurs, le 4 avril 2008, lors de la session du Conseil OTAN-Russie à Bucarest, le président russe Vladimir Poutine s’opposa fermement à l’élargissement de l’OTAN, perçu comme une provocation visant à préparer le terrain pour une intégration à l’UE.

La guerre russo-géorgienne d’août 2008, qui éclata dans les régions séparatistes d’Ossétie du Sud et d’Abkhazie, fut une conséquence logique de ces tensions, bien que le conflit ait des racines historiques plus profondes, notamment les relations tendues entre la Russie et ces régions, exacerbées par l’orientation pro-occidentale du président géorgien Mikheil Saakachvili.

En définitive, le sommet de Bucarest, où l’OTAN promit un futur élargissement à l’Ukraine et à la Géorgie, joua un rôle de catalyseur.

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Cinq ans plus tard, en 2013, la Communauté des États indépendants (CEI), regroupant 12 anciennes républiques soviétiques actives, ambitionnait de se transformer en une union douanière, à l’image de la Communauté économique européenne.

Alors que l’Ukraine s’apprêtait à renforcer ses liens économiques avec la Russie, des oligarques ukrainiens, menés par Petro Porochenko, l’une des plus grandes fortunes du pays, plaidèrent pour un accord d’association avec l’UE.

C’est ainsi que lorsqu’il fut nommé ministre du commerce, Porochenko négocia ce projet d’association qualifié de « plus ambitieux accord bilatéral » jamais signé par l’UE, lequel se traduisait par une baisse de 99% des droits de douane.

L’UE exigeait qu’elle choisisse entre son accord de libre-échange approfondi et complet (DCFTA) et l’union douanière avec la Russie, présentant cette décision comme un choix exclusif entre deux blocs géopolitiques.

Sur le plan économique, l’Ukraine traversait une année difficile. C’est pourquoi le président Viktor Ianoukovytch demanda une aide annuelle de 20 milliards d’euros à l’UE, qui ne proposa que 610 millions d’euros, conditionnés à des réformes, le président français François Hollande ayant répondu : « Nous n’allons pas payer l’Ukraine pour qu’elle signe l’accord d’association » (The Telegraph, 29/11/2013)

Ainsi en 2013, l’Ukraine se retrouvait donc face à un dilemme aux conséquences dramatiques.

Vladimir Poutine considérait qu’« un accord de libre-échange Ukraine-UE représenterait une grande menace pour la Russie et déboucherait sur une hausse du chômage » et posa la question suivante : « Devons-nous étrangler des pans entiers de notre économie pour que l’Europe nous apprécie ? (BBC 26.11.13)

Aussi, Ianoukovytch proposa un accord trilatéral incluant la Russie pour éviter d’exclure l’un des deux partenaires, mais l’UE, représentée par Barroso, rejeta cette proposition, déclarant : « Lorsque nous signons un accord bilatéral, nous n’avons pas besoin d’un traité trilatéral. »

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Finalement, la Russie offrit à l’Ukraine une aide de 15 milliards de dollars et une réduction du prix du gaz, formalisées dans un accord signé par Ianoukovytch le 17 décembre 2013. Cependant, Petro Porochenko et d’autres oligarques pro-UE poursuivirent une autre voie, plaidant pour l’intégration européenne.

Malheureusement l’histoire ne s’est pas arrêtée là. Porochenko en décida autrement.

À ce stade, il convient d’examiner la thèse selon laquelle, les EU et surtout les USA manipulèrent le pouvoir contestataire des Pro-UE et créèrent le mouvement EuroMaïdan financé en partie par le ministre oligarque, Petro Porochenko.

Le 7 février 2014, le Kyiv Post, un journal Ukrainien pro-occidental faisait état d’un sondage basé sur un échantillon représentatif de 2600 personnes, selon lequel 48 % ne souhaitaient pas de rapprochement entre l’Ukraine et l’Europe et ne soutenaient pas le mouvement « EuroMaïdan » contre 45 % des sondés qui supportaient les manifestations.

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Coup d’État ou révolution ?

Lorsqu’un gouvernement, supporté par la moitié de la population, et contesté par l’autre moitié, est renversé par l’usage de la violence, doit-on parler de « Révolution » ou de « Coup d’État » ?

Si les Gilets jaunes en France avaient renversé le gouvernement, la communauté internationale aurait-elle salué une révolution ?

La manipulation des mouvements contestataires, théorisée lors de la guerre du Kosovo dans les années 1990, semble s’être répétée en Ukraine.

EuroMaïdan, alimenté à la fois par un mécontentement populaire sincère et par des influences extérieures, a conduit à un changement de pouvoir violent, soulevant des interrogations sur le rôle des acteurs étrangers dans la destinée de l’Ukraine.

Avioutskii, Viatcheslav dans son article “La Révolution orange en tant que phénomène géopolitique“, Hérodote, vol. 129, no. 2, 2008, pp. 69-99, écrit ceci en parlant de la révolution dite “orange” de 2004 :

L’opposition a pu compter sur l’aide des ONG et fondations occidentales « spécialisées » en révolutions de velours telles Freedom House et la fondation Open Society Institute de George Soros, mais aussi des think tanks américains comme le National Democratic Institute (NDI), dépendant du Parti démocrate, ou encore l’International Republican Institute (IRI), lié au Parti républicain.

Ces organisations avaient de nombreux relais sur place parmi lesquels figure l’acteur le plus important – le mouvement étudiant Pora. Au-delà de cette influence indirecte, les États-Unis et l’Union européenne ont utilisé des canaux officiels pour exercer une forte pression afin que les élections se déroulent honnêtement. Le président polonais Aleksander Kwas´niewski et son homologue lituanien Valdas Adamkus, accompagnés de Javier Solana, ont été appelés à offrir leur médiation durant la crise de novembre 2004. »

Il conclut :

Il est indéniable que les campagnes organisées par les mouvements de jeunesse, comme Pora, se sont révélées efficaces dans la transformation politique de l’espace postcommuniste.

Elles s’appuient sur des militants formés et financés par des ONG et des fondations essentiellement américaines qui mettent à leur disposition un canevas intellectuel, des formations pratiques et d’importants moyens financiers et matériels.

Ces organisations de jeunesse qui agissent par-delà les frontières et constituent de ce fait des mouvements transnationaux remettent en cause le principe de souveraineté nationale qui dominait auparavant l’analyse géopolitique classique. Les États-Unis s’avèrent être les pionniers en la matière, même s’ils n’ont pas le monopole de ce principe.

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La transcription ci-dessous d’une interview de Georges Soros par CNN démontre qu’effectivement les US n’ont jamais cessé d’agir sur l’opinion publique ukrainienne.

ZAKARIA : D’abord sur l’Ukraine. L’une des choses que beaucoup de gens ont reconnues à votre sujet, c’est que vous, pendant les révolutions de 1989, avez financé de nombreuses activités dissidentes, des groupes de la société civile en Europe de l’Est et en Pologne, en République tchèque. Faites-vous des choses similaires en Ukraine ?

SOROS : Eh bien, j’ai créé une fondation en Ukraine avant que l’Ukraine ne devienne indépendante de la Russie. Et la fondation fonctionne depuis. Et cela a joué un – un rôle important dans les événements maintenant. » (Il parle des évènements de Maïdan).

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Victoria Nuland, la célèbre sous-secrétaire d’État américaine qui prononça le fameux « Fuck the EU », révélait le 13 décembre 2013 devant la fondation US-UKRAINE que les États Unis avaient dépensé 5 milliards de dollars pour aider les ukrainiens à « satisfaire » leurs « aspirations », à savoir se détourner de la Russie pour rejoindre l’Occident.

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Le 7 février 2014, BBC NEWS reproduisait la transcription d’une conversation entre Victoria Nuland et l’Ambassadeur US en Ukraine et titrait :

La fuite de la conversation téléphonique de Victoria Nuland (avec l’ambassadeur américain en Ukraine) montre la mainmise des US sur l’Ukraine.

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On y entend Victoria Nuland échanger avec l’Ambassadeur américain en Ukraine et proférer son célèbre « Fuck the UE ».

La transcription de cette conversation met en scène une V. Nuland qui bloque un candidat pour le poste de premier ministre et choisit seule son candidat qui sera effectivement désigné 1er ministre par la suite.

Ci-dessous, un extrait de la fameuse transcription de la conversation de V. Nuland avec l’ambassadeur des US en Ukraine (Pyatt) :

NULAND: Je ne pense pas que Klitsch (l’actuel Maire de Kiev et ancien boxeur, Wladimir Klitschko) devrait entrer dans le gouvernement, ce n’est pas nécessaire, je ne pense pas que ce soit une bonne idée.

PYATT: Oui. Je suppose… en cette matière qu’il n’entre effectivement pas dans le gouvernement, laissez-le simplement rester dehors et faire ses devoirs politiques et tout.

Je pense juste en termes de sorte de processus qui va de l’avant, nous voulons garder les démocrates modérés ensemble.

Le problème va être Tyahnybok [Oleh Tyahnybok, l’autre chef de l’opposition] et ses gars et je suis sûr que cela fait partie de ce que [le président Viktor] Ianoukovitch calcule sur tout cela.

NULAND: Je pense que Lats (Latseniouk) est le gars qui a l’expérience économique, l’expérience de gouvernance. Il est le… ce dont il a besoin, c’est de Klitsch et de Tyahnybok à l’extérieur.

Il doit leur parler quatre fois par semaine, tu sais. Je pense juste que Klitsch entre… il va être à ce niveau en travaillant pour Yatseniuk, ça ne marchera tout simplement pas.

PYATT: Ouais, non, je pense que c’est vrai. D’ACCORD. Bien. Voulez-vous que nous organisions un appel avec lui comme prochaine étape ? 

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John McCain, Victoria Nuland, Pyatt à Kiev lors du coup d’État de Maïdan

Justement, le 27 février 2014, cinq jours après la destitution du président Ianoukovytch, dont l’élection avait été certifiée par l’OSCE, Latseniouk est nommé premier ministre.

Victoria Nuland, nomme donc le Premier ministre ukrainien, au moins 3 semaines avant que la chute supposée non programmée du président régulièrement élu se produise.

Par la suite, des personnes nées à l’étranger se verront attribuer la nationalité Ukrainienne juste quelques heures avant leurs prises de fonction de sorte à intégrer le nouveau gouvernement.

Le journal Le Monde rapportera le 2 décembre 2014 ce qui suit :

Cette équipe comporte une surprise de taille et une nouveauté : trois étrangers y prennent des responsabilités de premier ordre.

Le ministère des finances est attribué à Natalia Iaresko, ressortissante américaine d’origine ukrainienne, qui a fait une partie de sa carrière au département d’Etat, le ministère des affaires étrangères américain, avant de travailler dans le privé » où elle supervisera un fonds de capital-investissement créé par le gouvernement américain pour investir dans le pays, et sera PDG d’Horizon Capital, une société d’investissement qui administre divers investissements occidentaux dans le pays

Un Lituanien, Aïvaras Arbomavitchous, ancien champion de basket mais surtout dirigeant de la filiale kiévienne du fonds d’investissement East Capital, est nommé à l’économie.

Enfin Sandro Kvitachvili, ancien ministre géorgien de la santé et du travail, prend le ministère de la santé, un poste important tant le système de santé ukrainien est miné par la corruption.

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Le Monde poursuit :

Ces trois entrées détonantes sont une initiative du président Porochenko, qui a réservé aux « étrangers », comme les désigne déjà la presse ukrainienne, une partie des postes qui revenaient à son parti. Les décrets de naturalisation ont été pris en urgence, mardi.

Sur la conversation entre Nuland et l’Ambassadeur, l’article de la BBC précisera :

le gros de la conversation montre que les US manipulent l’Ukraine autant que le fait la Russie, et c’est là le vrai désastre diplomatique.

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Ce que révèle cet enregistrement, c’est que Victoria Nuland semble considérer que la chute du Président en exercice est acquise.

Une telle certitude pourrait s’expliquer soit par une intelligence de l’histoire et des évènements, soit plus simplement parce qu’un plan a été élaboré à cet effet.

Ceux qui pourrait douter qu’un tel plan ait pu être envisagé et seraient tentés de considérer cette hypothèse comme complotiste, ne sont certainement pas familiers avec le concept de « regime change » qui est devenu une spécialité des US au soutien de laquelle la division des « opérations psychologiques » est mobilisée.

À titre d’exemples, sur la mise en application pratique des techniques de « regime change » des US, l’article ci-dessous recense 7 gouvernements étrangers qui furent renversés au moyen d’opérations menées par la CIA.

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Rétrospectivement, le Think Tank CATO INSTITUTE déclarait en 2017 concernant les évènement de Maïdan de 2014 : « L’ampleur de l’ingérence de l’administration Obama dans la politique ukrainienne était à couper le souffle. »

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Un deuxième élément vient étayer la thèse de l’orchestration du coup d’État, il s’agit de la mise en œuvre d’une opération de type « false flag », « fausse bannière » en français.

Concrètement, des snipers tirèrent sur la foule avec des balles réelles provoquant la mort de nombreux manifestants.

L’opinion publique considéra que les forces gouvernementales étaient responsables de ce massacre de civils et que le Président Ianoukovytch avait lui-même ordonné de tirer sur la foule.

Non seulement la communauté internationale fut outrée par ces tirs sur la foule mais surtout, des Ukrainiens de l’Ouest qui à l’origine n’étaient pas pro-EU basculèrent dans le mouvement pro-Euromaïdan.

Finalement le président ukrainien sera démis par le parlement, bien que la loi constitutionnelle ne le permettait pas, et ce, en l’absence de vote des députés élus de son propre parti.

Depuis, des chercheurs ont travaillé sur les images et en particulier un chercheur ukro-canadien qui décrit son étude comme il suit :

Cette étude analyse les révélations du procès et de l’enquête en Ukraine concernant le massacre qui a eu lieu à Kiev le 20 février 2014.

Ce massacre de manifestants et de policiers sur le Maïdan est un cas emblématique de violence politique en Ukraine et dans le monde parce qu’il a conduit au renversement du gouvernement de Ianoukovitch et finalement à l’annexion russe de la Crimée, la guerre civile et les interventions militaires russes dans le Donbass, ainsi que les conflits entre la Russie et l’Ukraine ainsi que l’Ouest, que la Russie a aggravés en envahissant illégalement l’Ukraine en 2022.

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La majorité absolue des manifestants blessés de Maïdan, près de 100 témoins à charge et à décharge, des vidéos synchronisées et des informations médicales et médicales, les examens balistiques effectués par des experts gouvernementaux ont montré sans équivoque que les manifestants de Maïdan ont été massacrés par des tireurs d’élite situés dans des bâtiments contrôlés par Maïdan.

Cependant, à ce jour, en raison du caractère politiquement sensible de ces découvertes et de cette dissimulation, personne n’a été condamné pour ce massacre.

L’article discute des implications de ces révélations pour la guerre entre l’Ukraine et la Russie et pour l’avenir des relations russo-ukrainiennes.

La conclusion de ce chercheur qui a peiné à s’imposer mais qui fait désormais l’objet d’un consensus, c’est que les tirs adressés à la foule provenait de bâtiments contrôlés par les pro-maïdan.

Ainsi, la réalité de l’opération « false flag », « fausse bannière » est raisonnablement établie.

On peut par conséquent parler d’un véritable coup d’État, d’une opération de “regime change“.

Les US ont-ils validé l’opération « fausse bannière » et participé à l’organisation du coup ?

En 2014, une fuite téléphonique entre la cheffe des Affaires étrangères de l’UE Catherine Ashton et le ministre estonien des Affaires étrangères Urmas Paet a révélé que ceux-ci avaient discuté d’une possible opération fausse bannière.

La conversation de 11 minutes fut publiée sur YouTube.

Lors de cet appel, Paet déclare qu’on lui avait dit que les tireurs d’élite responsables des meurtres de policiers et de civils à Kiev le mois dernier étaient des provocateurs du mouvement de protestation plutôt que des partisans du président de l’époque, Viktor Ianoukovitch.

Ashton répond : « Je ne savais pas… Mon Dieu. » « Il y a donc une compréhension de plus en plus forte que derrière les tireurs d’élite, ce n’était pas Ianoukovitch, mais quelqu’un de la nouvelle coalition », dit Paet.

Texte publié pour la première fois dans: Jean-François Le Drian, « EuroMaïdan : Comment le couple EU-US a semé les graines de la guerre en Ukraine »,  Journal d’idées, 17 novembre 2024

La diplomatie de la destruction

par Djoomart Ortobaev,
05 septembre 2015

Djoomart Otorbaev (18 août 1955) a été Premier ministre du Kirghizistan. Physicien de formation (doctorat à l’Institut de physique générale de l’Académie des sciences de l’URSS), il mène une carrière de professeur et de chercheur à l’université d’État du Kirghizistan, puis à l’université technologique d’Eindhoven aux Pays-Bas. Il devient ensuite PDG de Philips Electronics en République kirghize. En 2001, il a été nommé conseiller économique du président du Kirghizistan. Entre 2006 et 2011, il a travaillé comme conseiller principal de la Banque européenne pour la reconstruction et le développement (BERD). En 2012, il devient premier vice-Premier ministre du Kirghizistan et, en 2014, Premier ministre. Il démissionnera un an plus tard pour des raisons politiques. Aujourd’hui, Otorbaev est membre du conseil d’administration de l’Université nationale kirghize et collabore régulièrement à divers médias tels que Project SyndicateChina DailyValdai Discussion Club, etc. Son livre, « Central Asia’s Economic Rebirth in the Shadow of the New Great Game », a été publié en 2023 par Routledge au Royaume-Uni.
Les Occidentaux passent leur temps à insulter le président russe Vladimir Poutine, allant même jusqu'à la traiter de "cannibale". Quel est le but de ces insultes ? Elles n'affaiblissent pas la Russie. Elles ne favorisent pas la victoire de l'Ukraine. Elles ne font pas avancer la paix. Leur seul effet est d'affaiblir la position de l'Europe, en limitant ses options diplomatiques. Djoomart Ortobaev conclut en écrivant: "L'Europe n'insulte pas seulement son adversaire. Elle insulte son propre avenir."
Djoomart Otorbaev prend la parole

Dans nos vies, il existe une règle tacite que tout le monde comprend : les insultes détruisent la confiance. Elles ne guérissent pas les blessures, elles les enveniment. Elles n’ouvrent pas les portes, elles les verrouillent.

Si vous voulez vraiment mettre fin à une relation pour toujours, vous ne vous contentez pas de partir, vous insultez l’autre personne. C’est pourquoi les insultes personnelles sont l’arme la plus dangereuse qui soit en politique, où le coût d’une confiance brisée peut se mesurer en guerres.

Et pourtant, les dirigeants occidentaux semblent avoir fait de l’insulte à Vladimir Poutine non seulement une habitude, mais aussi une stratégie.

Le Kremlin a été clair. En 2017, Dmitri Peskov a déclaré que Poutine pouvait accepter les critiques, mais qu’il n’acceptait pas les insultes personnelles. 

Mais les dirigeants occidentaux continuent de franchir cette ligne. Joe Biden a été le plus virulent. En mars 2022, il a qualifié Poutine de « dictateur sanguinaire », de « pur voyou » et de « boucher ». Il est allé plus loin en le qualifiant de « criminel de guerre ». Et en mars 2024, dans un discours de campagne dans un État pivot, Biden a réutilisé cette expression : « ce boucher de Poutine ».

Emmanuel Macron, qui avait autrefois déclaré qu’il « n’utiliserait jamais de tels mots », a finalement qualifié Poutine de « cannibale à notre porte » et de « prédateur qui ne veut pas la paix ».

Mais cette semaine, le chancelier allemand Friedrich Merz les a tous surpassés en déclarant que Poutine était « peut-être le criminel de guerre le plus brutal de notre époque » et en appelant ouvertement à l’épuisement économique de la Russie.

Les insultes du chancelier allemand Friedrich Merz 

La question se pose donc : quel est exactement le but de ces insultes ?

La diplomatie existe pour garder la porte ouverte, même aux adversaires. Les négociations exigent un dialogue, pas des insultes. Les insultes personnelles ne font pas avancer la diplomatie, elles l’étouffent.

Si la paix ne peut être obtenue que par la négociation, alors ce langage est non seulement antidiplomatique, mais aussi autodestructeur. Il ferme la voie à la négociation tout en entretenant l’illusion que la Russie peut seulement être vaincue, humiliée et contrainte à la capitulation.

Mais nous entrons là dans le domaine de l’aberration : la Russie ne sera pas vaincue et contrainte à la capitulation. À lui seul, son arsenal nucléaire rend la chose impossible. Croire le contraire n’est pas une stratégie, c’est un fantasme. Et les fantasmes, lorsqu’ils sont élevés au rang de politique, conduisent à des catastrophes historiques de grande ampleur.

Alors, que permettent réellement d’accomplir ces insultes ? Elles n’affaiblissent pas Poutine. Au contraire, elles renforcent son image au niveau national, le présentant comme la cible de l’hostilité occidentale.

Elles ne font pas avancer la paix. Elles ne favorisent pas la victoire de l’Ukraine. Elles affaiblissent l’Europe, en limitant ses options diplomatiques, en érodant sa sécurité et en la poussant vers le précipice géopolitique.

Dans la vie personnelle, les insultes mettent fin aux relations. En géopolitique, elles amenuisent le champ du possible.

Si les dirigeants occidentaux pensent que traiter Poutine de tous les noms leur apportera la victoire, ils se trompent lourdement. 

La seule issue à cette démarche est la défaite de l’Europe, vaincue non pas par les chars russes, mais par ses propres déclarations irresponsables.

L’Europe n’insulte pas seulement son adversaire. Elle insulte son propre avenir.

Et le plus tragique, c’est qu’elle risque de ne pas s’en rendre compte avant qu’il ne soit trop tard.

Interview de la présidente du CICR Mirjana Spoljaric

par Richard Werly

« On critique le CICR pour se débarrasser de la responsabilité humanitaire qui incombe aux belligérants »

La présidente du CICR Mirjana Spoljaric lance un cri d'alarme: "nous faisons face aux pires crises humanitaires".
La présidente du Comité international de la Croix Rouge (CICR) parle sur les grands enjeux de l’heure: guerre en Ukraine, massacres de Gaza.
Mirjana SpoljaricRichard Werly
Présidente du Comité international de la Croix Rouge (CICR) depuis octobre 2022 le Comité International de la Croix Rouge (CICR). Née en Croatie, cette diplomate suisse passée par les Nations unies a la très lourde tâche, avec le directeur général de l’organisation Pierre Krähenbühl, de défendre sur tous les théâtres de guerre le droit international humanitaire et les Conventions de Genève, dont la Confédération helvétique est dépositaire. Est-ce devenu une mission impossible dans le monde de Donald Trump ? Le Droit international humanitaire (DIH) peut-il se relever des violations dénoncées, à Gaza ou en Ukraine, par le CICR ?Éditorialiste France-Europe pour le quotidien suisse Blick, Auteur de La France contre elle-même (Éditions Grasset, 2022). Ancien journaliste correspondant à Bangkok du Journal de Genève et de La Croix-L’Événement.
Source: Richard Werly, « Entretien – ‘On critique le CICR pour se débarrasser de la responsabilité humanitaire qui incombe aux belligérants’ », Revue Défense Nationale (RDN), 31 août 2025.

Commençons par l’Ukraine, ce conflit dans lequel la réputation, la responsabilité et la neutralité du Comité international de la Croix rouge ont été plusieurs fois mises en cause par les autorités de Kiev, qui l’accusent d’être du côté de l’agresseur russe. Aujourd’hui, le CICR peut- il y mener à bien sa mission ?

Il est faux d’affirmer que le CICR entretient un quelconque lien avec la Russie. La vérité est que nous entretenons des liens avec tous les États dans le monde, car cela est indispensable pour mener à bien notre mission. Et partout nous fonctionnons de la même manière : en restant à équidistance de toutes les parties belligérantes afin de remplir le mandat que nous confèrent les Conventions de Genève. Il est important de répéter cette évidence dans une revue comme la RDN, lue par les militaires, les états-majors et les experts en géopolitique : tous les États, sans exception, ont les mêmes obligations de respecter ces conventions, de manière non transactionnelle et, indépendamment de ce que font les autres, y compris leurs ennemis. Or, comment y parvenir si l’on ne dialogue pas avec les parties en présence pour insister sur le respect du Droit international humanitaire (DIH) ?

Soyons plus précis : le CICR opère en Ukraine et en Russie. De la même manière ? Avec le même degré d’accès ?

Pour opérer en Ukraine, nous avons besoin de savoir ce qui se passe en Russie. Nous devons avoir, des deux côtés du front, accès aux prisonniers de guerre. Et c’est ce que nous nous efforçons de faire. Je le répète : il est faux de dire, comme je l’ai entendu à Kiev, que le CICR devrait se distancier d’un pays ou l’autre car il ne respecte pas le DIH – au contraire, c’est là où nous devons être plus présents et redoubler nos efforts. Notre mandat est strictement fondé sur le principe de neutralité qui, il est vrai, peut être difficile à comprendre et à accepter lorsque vous subissez une agression caractérisée. Nos modalités de confidentialité sont aussi compliquées à justifier face aux victimes ; mais cela fonctionne. L’histoire du CICR prouve que l’accès aux populations, y compris dans les situations les plus difficiles, est toujours meilleur si on reste neutre. N’oublions pas que les guerres sont aussi des batailles politiques et médiatiques. Chacun se positionne. Or il est devenu très populaire, pour certains politiques, de critiquer le CICR pour se débarrasser de la responsabilité qui leur incombe de respecter le droit international humanitaire.

Concrètement, le CICR obtient des résultats ?

Oui. Si nous n’étions pas là, la situation humanitaire et celle des prisonniers de guerre des deux camps seraient sans doute pires. Avons-nous accès à tous les endroits où nous réclamons systématiquement de nous rendre ? Non. Disposons-nous, comme nous le demandons, d’un accès répété aux sites d’internement des prisonniers, pour pouvoir vérifier leurs conditions de détention ? Non. Restent les faits : grâce à l’intervention et aux messages qui transitent via le CICR, 14 200 familles ont pu être, depuis le début de la guerre, informées de la situation de leurs proches disparus. Nous avons convoyé plus de 18 000 messages entre les détenus et leurs familles. Nous avons visité depuis l’escalade du conflit 6 700 prisonniers de guerre, principalement en Ukraine. Est-ce suffisant ? Non. Nos statistiques ne correspondent malheureusement pas au nombre de personnes disparues. Au moment où nous parlons, des dizaines de milliers d’Ukrainiens sont à la recherche de leurs fils ou de leurs parents. Le travail du CICR consiste aussi, grâce à nos banques de données, à mettre des noms sur des disparitions, à vérifier les identités. C’est un travail très minutieux, essentiel, qui va durer très longtemps, même en cas d’accord de paix et de cessez-le-feu.

Le Comité international de la Croix Rouge va donc rester en Ukraine au-delà d’un possible règlement du conflit ?

Bien sûr. C’est ce qui se passe dans les Balkans. Nous serons toujours là bien après l’arrêt des combats que nous espérons tous. Je pense que le CICR sera présent en Ukraine, et dans les territoires contestés par les deux pays, pendant des décennies. C’est la réalité de la guerre. Elle se prolonge au-delà du retour de la paix.

Prenez le cas de la Syrie, où j’ai effectué une mission en janvier. Actuellement, nous gérons un total de 31 000 cas de disparus. L’angoisse des familles à la recherche de leurs proches disparus met en évidence les souffrances qui pourraient être évitées si le CICR était en mesure de rendre visite aux détenus afin de contrôler leurs conditions de détention et de leur permettre de rester en contact avec leurs familles.

Notre mission est de maintenir cette dynamique et de déployer tous les efforts nécessaires pour y parvenir. Le CICR réaffirme son engagement envers les populations touchées par les conflits. C’est l’essence même de notre mandat.

L’une des conséquences du conflit en Ukraine est le réarmement de l’Europe. Les dépenses de défense augmentent de façon importante sur le Vieux Continent, en particulier au sein de l’OTAN. La Suisse, malgré sa neutralité, est aussi concernée. Bref, presque tous nos pays, d’une façon ou d’une autre, consolident leur défense. On parle de la menace russe. On parle de guerre hybride. Le CICR est concerné ?

C’est une évidence. Tous les responsables militaires et politiques européens – puisque vous me parlez de l’Europe – doivent en avoir conscience : dès que vous prenez la décision de vous armer davantage et de vous préparer à une guerre éventuelle, la question du droit international humanitaire est centrale, incontournable. Vos armées, vos soldats ont intérêt à ce que les éventuels belligérants respectent le DIH. Il est impossible d’investir massivement dans la défense et d’ignorer les conséquences humanitaires. Se préparer à la guerre et à affronter des menaces, c’est aussi entraîner vos armées au respect du DIH. Vous devez disposer des moyens et des outils pour cela. La protection des populations civiles, des installations médicales et des infrastructures civiles, le respect des équipes du CICR et des convois humanitaires, tout cela fait partie intégrante de la guerre. Mon message aux gouvernements européens est : c’est votre responsabilité, comme État. Le CICR peut offrir un soutien technique. Mais ce sont les belligérants qui ont le dernier mot et doivent se mettre d’accord. C’est pour cette raison que nous demandons à nos interlocuteurs de l’Union européenne et de l’Otan de faire du DIH une priorité de leur politique de sécurité et de défense.

À ce stade, il nous faut parler de Gaza. Ce conflit n’est-il pas le cimetière du droit international que vous défendez ?

Ce qui se passe à Gaza est une négation de toutes les normes morales et juridiques. Je me suis moi-même rendu à nouveau dans les territoires palestiniens en janvier 2025. J’ai pu constater de mes propres yeux les conditions épouvantables dans lesquelles vit la population civile palestinienne. Il ne reste plus aucune dignité pour les habitants de Gaza. Gaza est détruite dans sa totalité. Cette enclave n’est plus vivable. Ce que j’ai vu en janvier n’était déjà pas tenable et la situation humanitaire s’est massivement détériorée jusqu’à aujourd’hui. Nous ne sommes pas en mesure de faire rentrer le matériel nécessaire pour équiper adéquatement notre hôpital de campagne à Rafah. Médicaments, eau, nourriture… Tout manque. C’est une horreur humanitaire.

Comment en finir ?

Il est très clair que nous demandons l’arrêt des combats, la distribution rapide et sans entrave d’aide humanitaire impartiale dans l’ensemble de Gaza, et la libération inconditionnelle des otages. Nous l’avons demandée dès le début de ce conflit, tout de suite après le 7 octobre 2023. Le CICR a joué un rôle clé dans la libération de plus de 149 otages et 1 709 détenus. Mais on ne peut rien faire sans un cessez-le-feu et sans volonté politique. Il est crucial que les droits les plus élémentaires de la population civile de Gaza soient respectés. C’est une obligation pour la communauté internationale tout entière. Si on n’arrive pas à revenir à un meilleur respect du DIH, ce qui se passe à Gaza restera comme une faillite morale majeure pour tous les États.

Plus les combats se poursuivent, plus cette faillite morale pèse sur nos épaules, notamment pour les pays occidentaux alliés d’Israël ?

Avant tout, Israël a une responsabilité principale et immédiate pour ce qui se passe à Gaza, y compris en tant que puissance occupante. Ce pays ne peut pas échapper aux responsabilités qui incombent à tous les États signataires des conventions de Genève de respecter et faire respecter le DIH. Je demande à tous les chefs des États de prendre leurs téléphones et d’appeler leurs alliés à respecter le droit international humanitaire.

On entend souvent, en particulier dans les pays du sud, des dirigeants dénoncer le « deux poids deux mesures » des Occidentaux qui dénoncent les frappes russes sur l’Ukraine, mais se montrent beaucoup plus prudents sur Gaza. Ce déséquilibre problématique, le CICR le ressent-il aussi, vu que votre organisation est présente dans le monde entier ?

Il est évident que plus la tragédie à Gaza se prolonge, plus les dirigeants, les gouvernements, les factions, les mouvements et les milices du monde entier sont encouragés à considérer le droit international humanitaire comme facultatif et à le bafouer. Nous n’avons pas les moyens de nous le permettre. Ce qui se passe à Gaza informe de manière extrêmement dangereuse ce qui se passe dans tous les conflits, que ce soit au Soudan, en Ukraine, en République Démocratique du Congo ou au Myanmar, où j’étais il y a quelques mois. Les interprétations permissives et la tolérance vis-à-vis des violations du droit de la guerre sont des signaux qui influencent la conduite des hostilités ailleurs. On ne peut pas laisser cela durer. Nous devons impérativement renverser cette tendance. C’est pour cette raison que le CICR a lancé une initiative globale, avec le soutien de la France, du Brésil, de la Jordanie, de l’Afrique du Sud, de la Chine et du Kazakhstan, en faveur d’une conférence internationale fin 2026 appelant à faire du respect du droit international humanitaire une priorité politique, dans le domaine diplomatique comme du point de vue militaire. Plus de 85 pays soutiennent déjà cet appel. Nous voulons avoir à bord, lors de cette conférence, tous les États signataires des conventions de Genève.

La guerre en Ukraine, devenue largement une guerre des drones et des missiles, démontre combien la nature des conflits a changé. Les armes du futur vont encore accentuer ces bouleversements. Le CICR s’y prépare ?

Les nouvelles technologies ont toujours modifié la conduite des hostilités et le comportement des combattants. Le plus frappant est l’utilisation de l’intelligence artificielle dans le pilotage des drones, lesquels peuvent voyager à des milliers de kilomètres. Vous pouvez très bien déclencher une attaque depuis un autre pays. Vous pouvez procéder à une frappe létale, dévastatrice, depuis votre appartement. Or le droit international humanitaire demeure la règle, quelle que soit l’arme utilisée.

Est-ce que cette mutation technologique rend plus difficile le travail et la mission du Comité International de la Croix Rouge ?

Oui, c’est évident. Il est faux, en tout cas, de penser que la technologie élimine les lois et les règles : le DIH demeure pertinent et s’applique aux opérations militaires menées avec l’aide des nouvelles technologies.

Sauf qu’avec l’intelligence artificielle, l’homme disparaît derrière l’arme…

L’homme en tant que pilote oui, mais pas l’État, pas le commanditaire de l’action, pas le responsable de la décision de frapper. Il est faux de penser que le Droit international humanitaire ne s’applique pas. Il y a deux ans, le CICR a participé à l’élaboration d’un cadre normatif pour les armes autonomes, et le danger nous est apparu clairement avec la création d’armes à 100 % indépendantes d’un contrôle humain. Il faut mettre des barrières internationales pour clarifier ce qui peut être permis et ce qui ne peut pas l’être et empêcher la construction d’armes qui auraient un impact dévastateur comparable aux armes nucléaires.

Vous parlez de communauté internationale, mais existe-t-elle encore ?

Le multilatéralisme et le besoin d’organisations internationales n’est pas mort. Je refuse de considérer leur disparition comme une fatalité. La gouvernance globale est sous pression, c’est juste. Mais les États continuent de se parler, de négocier et même de faire des « deals ». Parler de fin du multilatéralisme est bien trop simple, bien trop réducteur. Ce qu’on observe et que le CICR déplore, c’est la dégradation des règles de la guerre et leur interprétation permissive. C’est la disparition de notre acquis humanitaire bâti au fil de plusieurs décennies de conflit. C’est la mise à mal du besoin de préserver l’humanité à tout prix. Nous allons tous payer cela très cher.

Présider le Comité International de la Croix Rouge, ce n’est pas courir le risque d’être découragée face à la montée des périls que vous évoquez ?

Le CICR a été créé, après la bataille de Solferino en juin 1859, dans les conditions d’une guerre atroce. Depuis la naissance du Mouvement international de la Croix-Rouge et du Croissant-Rouge, nous faisons face aux pires crises humanitaires. Nous n’allons sûrement pas lâcher prise au moment où le monde a le plus besoin de nous. Au contraire. Nous allons renforcer notre action et notre plaidoyer pour demander un accès humanitaire. Il n’est pas acceptable d’être systématiquement empêché de livrer des vivres et des cargaisons humanitaires, dans le seul but de venir en aide aux populations civiles. Nous allons aussi renforcer notre engagement en faveur du droit international humanitaire. Nous sommes résolus à mener ce combat politique. Les solutions ne sont pas militaires. Elles sont politiques. Nous devons mobiliser les États pour un meilleur État de droit, pour un meilleur respect des règles multilatérales. Et croyez-moi, je vais me battre pour cela. Je ne suis pas du tout découragée.

Le CICR est une très grosse machine. L’organisation a traversé ces dernières années une crise financière sérieuse. En êtes-vous sorti ?

La situation financière du CICR est toujours un sujet d’importance dans la mesure où les besoins humanitaires dépassent largement nos moyens. Nous devons souvent agir sans avoir les garanties financières adéquates. C’est dans ce contexte que nous avons fait face à une crise aiguë en 2023. Nous avons, en conséquence, réformé nos structures internes, réduit nos coûts opérationnels et supprimer plus de 4 000 postes. Est-ce suffisant pour l’avenir ? Rien n’est sûr, car nous sommes aujourd’hui soumis, comme tous les acteurs humanitaires, à de nouvelles pressions financières d’une dimension différente. Il faut regarder la réalité en face : toute l’architecture humanitaire est mise sous pression à cause de la volonté de retrait de nombreux donateurs, dont les États-Unis et d’autres soutiens traditionnels de l’action humanitaire, y compris la Suisse ou la France. De nombreux États, en particulier européens, sont aussi en train de baisser leurs budgets de coopération internationale pour investir davantage dans la défense. Mon message à ces pays est : ne renoncez pas au DIH et continuez de nous soutenir. Le CICR est souvent l’ultime preuve d’humanité, l’ultime secours, l’ultime rempart contre la barbarie absolue. Vous pouvez investir dans la défense. C’est votre décision souveraine. Mais ne le faites pas au détriment de votre devoir d’humanité.

Europe, Ukraine : Obstination sans issue

Éric Denécé, mars 2025

Éric Denécé est le fondateur du Centre français de recherche sur le renseignement (CF2R), un « think tank » indépendant spécialisé dans les domaines de la défense, du renseignement, de l’intelligence économique et de la géopolitique. Docteur en science politique (Université Panthéon‑Assas), il avait débuté sa carrière comme officier-analyste au Secrétariat Général de la Défense Nationale (SGDN), avant d’exercer différentes fonctions dans le secteur de la défense et de l’intelligence économique : ingénieur commercial chez Matra Défense, consultant pour le ministère de la Défense sur les forces spéciales, ou encore opérateur à l’étranger dans des zones sensibles comme le Cambodge et la Birmanie. Il a ensuite travaillé dans le secteur privé comme conseiller en intelligence économique et enseignait dans plusieurs institutions (ENA, Collège interarmées de Défense). Auteur ou éditeur de 29 ouvrages, consacrés notamment à l’histoire du renseignement (Première et Seconde Guerres mondiales, Révolutions arabes, terrorisme…), il est lauréat du Prix de la Fondation pour les Études de Défense (FED) et du Prix Akropolis (Institut des Hautes Études de Sécurité Intérieure). Le 12 juin 2025, il est retrouvé sans vie dans son domicile parisien. Il était alors âgé de 62 ans. L’hypothèse du suicide avancée par les enquêteurs a été réfutée par l’ensemble de son entourage. Au moment de son décès, Éric Denécé travaillait sur un dossier important consacré à l’Histoire du Renseignement et de l’espionnage au profit d’Histoire Magazine.

* * *

Alors que la nouvelle administration américaine et les dirigeants européens s’opposent quant à savoir s’il faut mettre rapidement fin à la guerre d’Ukraine ou poursuivre le soutien à Kiev, il convient de rappeler que les trois acteurs à l’origine de ce conflit qui déchire l’Europe depuis février 2022 sont :

  • Les États-Unis, par leur volonté d’affaiblir – voire de démembrer – la Russie et d’accaparer ses ressources humaines et matérielles dans la perspective d’une possible confrontation avec la Chine. Depuis la chute de l’URSS, Washington n’a cessé de renier ses engagements vis-à-vis de Moscou, en procédant à une expansion continue de l’OTAN – allant jusqu’à installer ses missiles aux frontières de la Russie (Pologne et Roumanie) –, en sortant des traités de limitation des armements qui avaient permis de réguler la Guerre froide, en armant Kiev et en rejetant avec force tous les propositions d’une nouvelle architecture de sécurité enEurope proposées par Moscou.
  • L’Ukraine, dont le régime, rappelons-le, est issu d’un coup d’État antidémocratique organisé et soutenu par l’Occident (2014) et qui a lancé, le 17 février 2022, une opération de vive force pour la reconquête du Donbass, dont les populations russophones s’étaient révoltées face à l’interdiction de leur langue par Kiev et réclamaient une autonomie accrue dans le cadre de l’Ukraine – et non l’indépendance. Ce à quoi le régime de Zelensky et ses milices néonazies ont répondu par le recours à la violence (15 000 morts entre 2014 et 2021). De plus Kiev réclamait son adhésion à l’OTAN en dépit des mises en garde sérieuses et légitimes de Moscou.
  • La Russie, enfin, qui face à cette situation a d’abord décidé de s’emparer de la Crimée en 2014 (notamment parce que Kiev avait proposé de louer la base de Sébastopol à l’US Navy) ; puis n’ayant d’autres moyens de faire respecter ses intérêt de sécurité, Moscou a déclenché son opération militaire spéciale (et non une invasion) pour conduire l’Ukraine à changer de politique, renverser le régime de Zelenski et afin de protéger les population russophones du Donbass, persécutées par Kiev.

Ainsi, en dépit du narratif conçu par les Spin Doctors américains et ukrainiens et matraqué par des médias occidentaux aux ordres, les torts sont donc très largement partagés. Et dans ce tableau, l’Europe n’y est pas pour grand-chose. Certes, la France et l’Allemagne sont coupables d’avoir violé les accords de Minsk, avec l’assentiment de Washington. Mais les États de l’Union européenne n’ont fait qu’exécuter la politique américaine en acceptant de soutenir le régime corrompu de Kiev et en se pliant aux directives de l’OTAN.

Pourtant, c’est elle aujourd’hui qui s’obstine à la poursuite de la guerre et à soutenir le régime criminel de Kiev. Criminel car Zelenski et sa clique ont décidé de poursuivre l’envoi au front et à la mort de leurs concitoyens, alors même que l’issue du conflit et d’ores et déjà jouée. Criminel car les membres de ce régime, dont les turpitudes sont bien connues quoi que tues par nos médias (détournement, blanchiment, trafics d’armes, interdiction des partis et médias d’opposition, rafles et arrestations, suspension des élections, mensonges…), profitent très directement du soutien financier de l’Occident pour s’enrichir personnellement. Trump et son équipe l’ont très bien perçu et souhaitent mettre à terme à ce conflit autant qu’à cette comédie pseudo-démocratique et pseudo-héroïque.

Mettre un terme à la guerre

Force est de constater qu’après trois ans de conflit, la situation est dramatique pour les belligérants et leurs soutiens : morts, blessés, émigration massive, destructions des infrastructures, rupture politique et économique Russie/Occident, sanctions, crise énergétique et économique…

Ceux qui ont payé le prix fort sont bien sûr les Ukrainiens des deux camps. Puis suivent les Européens, pour lesquels le coût de cette guerre a été prohibitif, bien qu’ils n’en soient pas à l’origine – mais ils en sont devenus co-responsables par leur soutien inconsidéré à Kiev –, provoquant l’affaiblissement de leur économie et la destruction de leur industrie.

La Russie a également perdu beaucoup d’hommes et ses relations avec ses voisins européens sont devenues antagonistes. Mais sa situation économique n’a pas été altérée par les sanctions, en dépit des faux espoirs de l’Occident, et elle fait preuve d’une résilience remarquable. Le Sud Global ne l’a pas abandonné en dépit des pressions, conscient de la politique inique des Américains et de leurs auxiliaires européens. Au contraire, un ras-le-bol du diktat occidental, caractérisé par son « deux poids, deux mesures », se manifeste de plus en plus explicitement dans le monde. Surtout, les force russes en train de l’emporter militairement sur le terrain et d’atteindre des objectifs que Moscou n’avait jamais envisagé avant cette crise, car la Russie n’a jamais revendiqué le Donbass.

Pour les États-Unis, enfin, c’est un bilan en demi-teinte. Certes, ils ont réussi à provoquer la rupture durable des relations UE/Russie, à reprendre en mains l’OTAN et à vassaliser l’Europe, à affaiblir son statut de concurrent économique et à s’enrichir en lui vendant massivement du GNL en remplacement du gaz russe et des armements. Mais en réalité, c’est un échec majeur pour la stratégie initiée par les néoconservateurs qui n’a pas atteint son but principal : l’affaiblissement de la Russie. Au contraire, celle-ci apparait aujourd’hui plus forte qu’au début du conflit et le multilatéralisme prôné par les BRICS semble en voie de remettre en cause l’unilatéralisme américain.

Tout cela est clairement perçu de ceux qui sont capables d’analyser objectivement ce conflit. C’est d’ailleurs ce qu’ont fait Trump et son équipe qui ont compris que la politique de leurs prédécesseurs ne menait nulle part. D’où leur volonté de mettre un terme rapidement à cette boucherie qui ne sert plus leurs intérêts.

Rappelons qu’une première issue à ce conflit a failli avoir lieu fin avril 2022, six semaines seulement après le déclenchement de l’opération militaire spéciale russe. Kiev et Moscou étaient parvenus à un accord grâce à l’intercession d’Israël et de la Turquie. Mais les néoconservateurs de l’administration Biden s’y sont alors opposés et ont dépêché Boris Johnson à Kiev porter l’ordre de poursuivre la guerre. Cette décision insensée, à laquelle Zelensky s’est rangé sans attendre, les rend sans conteste co-responsables des centaines de milliers de victimes des trois années suivantes.

Illusions européennes et mirages ukrainiens

Il est aujourd’hui urgent de mettre un terme à cet affrontement dont le sort est militairement joué.

Pourtant, l’Europe et ses dirigeants affichent leur détermination à poursuivre leur soutien à Kiev, continuant à affirmer que l’Ukraine n’est qu’une victime et qu’elle doit recouvrer une intégrité territoriale sans véritables fondements historiques, et invoquant la forte probabilité d’une prochaine invasion russe de l’Europe, argument infondé et mensonger construit par l’OTAN.

Tous ces dirigeants qui s’opposent avec bravade à la politique de la nouvelle administration Trump, arguant de l’imprescriptible indépendance de l’Europe, et qui clament aujourd’hui en chœur que le Vieux continent ne saurait être le vassal des États-Unis, omettent ou veulent faire oublier le fait qu’ils ont été les exécutants obséquieux de la stratégie des néoconservateurs de l’équipe Biden depuis 2021. Mais ils n’en sont pas à une contradiction près.

Pourquoi s’obstinent-ils ? Plusieurs hypothèses existent : soit par idéologie, étant acquis aux idées néoconservatrices d’outre-Atlantique ; soit parce qu’ils veulent profiter de cette crise pour faire de l’UE un État fédéral dirigé par Bruxelles, en plaçant les peuples devant le fait accompli ; soit encore par intérêt personnel ; ou simplement par bêtise, ainsi qu’Edgar Quinet en soupçonnait certains politiques dès 1865 :

Nous rejetons trop souvent sur le compte de la trahison et de la perfidie ce qui appartient à la sottise. Les historiens ne font pas jouer à celle-ci le grand rôle qui lui appartient dans les choses humaines. Est-ce faute de l’entrevoir ? Est-ce sot orgueil qui consent à se reconnaître criminel plutôt que dupe ? On aime mieux la trahison et le crime, parce qu’ils font de l’homme un sujet plus tragique, et qu’ils le haussent au moins sur l’échafaud.

Pour moi, je lui ai vu moins de grandeur de mon temps. J’ai vu dans les grandes affaires tant de déraison, une obstination si invétérée à s’aveugler, une volonté si absolue de se perdre, un amour si passionné, si instinctif du faux, une horreur si enracinée de l’évidence, et, pour tout dire, une si grande, si miraculeuse sottise, que je suis, au contraire, disposé à croire qu’elle explique la plupart des cas litigieux, et que la perfidie, la trahison, le crime, ne font que l’exception[1] .”

Éric Denécé (1963-2025)

L’obstination des dirigeants européens est d’autant plus funeste que les trois années écoulées ont montré que ce conflit était dévastateur pour l’économie européenne et que ses États membres étaient incapables d’assurer eux-mêmes leur sécurité comme de soutenir efficacement l’Ukraine en matière d’armements.

* * *

Ce conflit prendra fin prochainement, avec ou sans la participation de l’Europe. L’administration Trump a déjà entamé des discussions avec la Russie, signe qu’il s’agissait bien d’une guerre américano-russe par Ukrainiens, OTAN et Européens interposés. Le nouvel hôte de la Maison-Blanche a déjà annoncé que l’Ukraine ne rentrerait pas dans l’OTAN et, à la suite de sa rencontre houleuse avec Zelensky à la Maison Blanche, il envisage sérieusement de suspendre le soutien financier et militaire à Kiev. Les États-Unis ont fait volte-face, ce à quoi leur politique pragmatique de défense de leurs intérêts nous a habitués depuis longtemps. Seuls les naïfs ou ceux qui méconnaissent l’histoire sont surpris. Après avoir entrainé Ukrainiens et européens dans le conflit, ils les abandonnent et valident une forme de victoire russe.

Soyons lucides : l’Ukraine ne récupérera pas la Crimée ni le Donbass. Souhaitons qu’elle n’intègre pas l’Union européenne, ce qui reviendrait à déstabiliser et à criminaliser davantage nos économies, déjà considérablement affaiblies par ce conflit. Seule la paix, le reconstruction du pays et sa neutralité sont des solutions réalistes. C’est la fin de la partie pour Zelensky. Mais ce dernier et ses complices européens ne l’ont pas encore compris.


[1] Edgar Quinet, La Révolution (tome 2, 1865), Belin, Paris, réédition de 1987, Livre XXIV, pp. 1030 à 1033.

The Malevolent Encirclement of Russia

By F. William Engdahl
Global Research, October 14, 2020

Url of this article:
https://www.globalresearch.ca/rand-encirclement-russia/5726528

Over recent weeks a series of events in the states surrounding the Russian Federation has erupted that certainly are not being greeted with joy in the Kremlin. Each crisis center of itself is not a definitive game-changer for future Russian security. Taken together they suggest something far more ominous is unfolding against Moscow. A recent RAND study prepared for the US Army suggests with remarkable accuracy who might be behind what will undoubtedly become a major threat to Russian security in coming months.
The Turkish-backed attacks by Azerbaijan against Nagorno-Karabakh, igniting a territory after almost three decades of relative stalemate and ceasefire, the ongoing destabilization of Lukashenko in Belarus, the bizarre EU and UK behavior surrounding the alleged poisoning of Russian dissident Navalny and most recently, the mass protests in Kyrgyzstan, a former part of the Soviet Union in Central Asia, bear the fingerprints of the MI6 of Britain, the CIA and an array of regime-change private NGOs.


Nagorno-Karabakh
On September 27 military forces from Azerbaijan broke the 1994 ceasefire with Armenia over the conflict in predominantly ethnic- Armenian Nagorno-Karabakh. The heaviest fighting in years ensued on both sides as confrontation escalated. Turkey’s Erdogan came out openly in support of Baku against Armenia and Armenian-populated Nagorno-Karabakh, leading Nikol Pashinyan, the Prime Minister of Armenia, to accuse Turkey of “continuing a genocidal policy as a pragmatic task.” It was a clear reference to the 1915-23 Armenian charge of genocide of more than a million Armenian Christians by the Ottoman Empire. Turkey to this day refuses to acknowledge responsibility.
While Armenia blames Erdogan for backing Azerbaijan in the present conflict in the Caucasus, Russian oligarch Yevgeny Prigozhin, sometimes called “Putin’s chef” for his catering empire as well as his close ties to the Russian President, has said in an interview with a Turkish paper that the Armenia-Azeri conflict was provoked by “the Americans,” and that the Pashinyan regime is essentially in the service of the USA. Here it gets interesting.
In 2018 Pashinyan came to power via mass protests called the “Velvet Revolution.” He was openly and heavily supported by the Soros Open Society Foundation-Armenia which since 1997 has been active funding numerous “democracy” NGOs in the country. As Prime Minister, Pashinyan has named recipients of Soros money to most key cabinet positions including state security and defense.
At the same time it is unthinkable that Erdogan’s Turkey, still in NATO, would so openly support Azerbaijan in a conflict that potentially could lead to a Turkish confrontation with Russia, without prior backing in some form Washington. Armenia is a member of the economic and defense association Eurasian Economic Union together with Russia. This makes the comments of Prigozhin especially interesting.
It is also worth noting that the head of the CIA, Gina Haspel, and the recently-named head of Britain’s MI-6, Richard Moore, are both seasoned Turkey hands. Moore was UK Ambassador to Ankara until 2017. Haspel was CIA Station Chief in Azerbaijan at the end of the 1990’s. Before that, in 1990 Haspel was a CIA officer in Turkey, fluent in Turkish. Notably, although it has been scrubbed from her official CIA bio, she was also CIA Station Chief in London just prior to being named Trump Administration CIA head. She was also specialized in operations against Russia when she was in Langley at the CIA Directorate of Operations.
This raises the question whether the dark hands of an Anglo-American intelligence operation are behind the current Azeri-Armenia conflict over Nagorno-Karabakh. Adding further gunpowder to the Caucasus unrest, on October 5 NATO Secretary-General Jens Stoltenberg said that NATO’s security interests are synonymous with those of Turkey, despite Turkish purchase of Russian advanced air defense systems. Washington until now has been conspicuously silent on the Caucasus conflict or Turkey’s alleged role.


And Belarus…
The eruption of the simmering Nagorno-Karabakh conflict near Russia’s southern border is not the only state where Washington is actively promoting destabilization of vital Russian neighbors these days. Since August elections, Belarus has been filled with orchestrated protests accusing President Lukashenko of election fraud. The opposition has been active in exile from neighboring NATO Baltic countries.

In 2019, the US government-funded National Endowment for Democracy (NED) listed on its website some 34 NED project grants in Belarus. All of them were directed to nurture and train an anti-Lukashenko series of opposition groups and build domestic NGOs. The grants went for such projects as, “NGO Strengthening: To increase local and regional civic engagement… to identify local problems and develop advocacy strategies.” Another was to “expand an online depository of publications not readily accessible in the country, including works on politics, civil society, history, human rights, and independent culture.” Then another NED grant went, “To defend and support independent journalists and media.” And another, “NGO Strengthening: To foster youth civic engagement.” Another large NED grant went to, “training democratic parties and movements in effective advocacy campaigns.” Behind the innocent-sounding NED projects is a pattern of creating a specially-trained opposition on the lines of the CIA’s NED model “Color Revolutions” template.
As if the unrest in the Caucasus and Belarus were not enough to give Moscow migraine headaches, on September 29 in Brussels, Georgian Prime Minister Giorgi Gakharia met with NATO Secretary-General Jens Stoltenberg. Stoltenberg told him that, “NATO supports Georgia’s territorial integrity and sovereignty within its internationally recognized borders. We call on Russia to end its recognition of [Georgia’s breakaway] regions of Abkhazia and South Ossetia and to withdraw its forces.” Stoltenberg then told Gakharia, “And I encourage you to continue making full use of all the opportunities for coming closer to NATO. And to prepare for membership.” Of course NATO membership for Russian neighbor Georgia would amount to a strategic challenge for Russia as would that of Ukraine. The NATO comments add to the tensions facing the Kremlin recently.


Kyrgystan’s Third Color Revolution?
Then former Soviet Union Central Asian republic, Kyrgyzstan, has also just erupted in mass protests that have brought down the government for the third time since 2005, over opposition allegations of election fraud. USAID, a known cover often for CIA operations, is active in the country as is the Soros Foundation which has created a university in Biskek and funds the usual array of projects, “to promote justice, democratic governance, and human rights.” It should be noted that Kyrgyzstan is also a member of the Russia-led Eurasian Economic Union along with Armenia and Belarus.
Then to increase the heat on Russia we have the bizarre charges by the German Bundeswehr intelligence and now the OPCW that Russian dissident Alexei Navalny was poisoned in Russia using “a Soviet-era nerve agent,” said by the Germans to be Novichok. While Navalny since has evidently emerged quite alive and out of hospital, the German officials as well as British, do not bother to explain such a miraculous recovery from what is reputed to be the most deadly nerve agent ever. Following the OPCW statement that the substance was Novichok, the German Foreign Minister is threatening severe sanctions against Russia. Many are calling for Germany to cancel the Russian NordStream-2 gas pipeline as response, a blow that would hit Russia at a time of severe economic weakness from low oil prices and corona lockdown effects.
Nor does Germany bother to investigate the mysterious Russian companion of Navalny, Maria Pevchikh, who claims to have rescued the “Novichok-poisoned” empty water bottle from Navalny’s hotel room in Tomsk Russia before he was flown to Berlin on the personal invitation of Angela Merkel. After delivering the poisoned bottle to Berlin in person, she apparently swiftly flew to London where she lives, and no German or other authorities apparently tried to interview her as a potential material witness.
Pevchikh has a long association with London where she works with the Navalny foundation and is in reported close contact with Jacob Rothschild’s friend, Mikhail Khodorkovsky, the convicted fraudster and Putin foe. Khodorkovsky is also a major funder of the Navalny Anti-Corruption Foundation (FBK in Russian). There are credible reports that the mysterious Pevchikh is an asset of MI-6, the same MI-6 that ran another ludicrous Novichok drama in 2018 claiming that Russian defector Sergei Skripal and his daughter Yulia Skripal were poisoned in England by Russian intelligence using the deadly Novichok. Again there, both Skripals miraculously recovered from the deadliest nerve agent and officially were discharged from hospital whereupon they “disappeared.”


A RAND Blueprint?
While more research will undoubtedly turn up more evidence, the pattern of NATO or Anglo-American active measures against key Russian periphery countries or against strategic Russian economic interests all within the same timespan suggests some kind of coordinated attack.
And it so happens that the targets of the attacks fit precisely to the outline of a major US military think tank report. In a 2019 research report to the US Army, the RAND corporation published a set of policy recommendations under the title, “Extending Russia: Competing from Advantageous Ground.” They note that by extending Russia they mean “nonviolent measures that could stress Russia’s military or economy or the regime’s political standing at home and abroad.” All of the above stress points certainly fill that description. More striking is the specific elaboration of possible stress points to “extend Russia,” that is to over-extend her.
The report specifically discusses what they call “Geopolitical Measures” to over-extend Russia. These include providing lethal aid to Ukraine; promoting regime change in Belarus; exploiting tensions in the South Caucasus; reduce Russian influence in Central Asia. It also includes proposals to weaken the Russian economy by challenging its gas and oil sectors.
Notably, these are the same areas of geopolitical turbulence within Russia’s strategic sphere of influence today. Specifically, on the Caucasus, RAND states, “Georgia, Azerbaijan, and Armenia were part of the Soviet Union, and Russia still maintains significant sway over the region today…” They note that, “Today, Russia recognizes both South Ossetia and Abkhazia as separate countries (one of the few governments to do so) and is committed to their defense…. The United States might also renew efforts to bring Georgia into NATO. Georgia has long sought NATO membership;…” ix Recall the cited remarks of NATO’s Stoltenberg to encourage Georgia joining NATO and demanding Russia give up recognition of South Ossetia and Abkhazia.
The RAND report also highlights the tensions between Armenia and Azerbaijan:
”Russia also plays a key role with Azerbaijan and Armenia, particularly over the disputed territory of Nagorno-Karabakh… the United States could push for a closer NATO relationship with Georgia and Azerbaijan, likely leading Russia to strengthen its military presence in South Ossetia, Abkhazia, Armenia, and southern Russia. Alternatively, the United States could try to induce Armenia to break with Russia.”
In relation to current massive protests in Kyrgyzstan in Central Asia, RAND notes, “Russia is part of two economic ventures related to Central Asia: the EEU and the Belt and Road Initiative.” A pro-NATO regime change could throw a big barrier between Russia and China as well as within its EEU. As to economic pressures, the RAND report cites the possibility of pressuring the EU to abandon the NordStream-2 gas pipeline from Russia direct to Germany. The recent Navalny incident is creating growing pressure within the EU and even Germany to stop NordStream-2 as sanction for the Navalny affair. RAND notes,
“In terms of extending Russia economically, the main benefit of creating supply alternatives to Russian gas is that it would lower Russian export revenues. The federal Russian budget is already stressed, leading to planned cuts in defense spending, and lowering gas revenues would stress the budget further.”
If we examine the growing pressures on Russia from the examples cited here and compare with the language of the 2019 RAND report it is clear that many of Russia’s current strategic problems are being deliberately engineered and orchestrated from the West, specifically from Washington and London. How Russia deals with this as well as certain future escalation of NATO pressures clearly presents a major geopolitical challenge.

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F. William Engdahl is strategic risk consultant and lecturer, he holds a degree in politics from Princeton University and is a best-selling author on oil and geopolitics, exclusively for the online magazine “New Eastern Outlook” where this article was originally published. He is a Research Associate of the Centre for Research on Globalization. 

Quid de «l’empoisonnement» de Navalny ?

par Moon of Alabama

Source : Le Saker francophone

https://lesakerfrancophone.fr/quen-est-il-de-lempoisonnement-de-navalny

25 août 2020

Traduit par Wayan, relu par Jj pour le Saker Francophone

Note liminaire sur cet article

L’opposant russe Navalny dans le coma,

empoisonnement ou enfumage ?

Nous n’avons pas de lumière particulière sur cette affaire qui défraie la chronique dans nos médias depuis plusieurs jours. Mais, dans leur quasi-unanimité, ces médias pointent un doigt accusateur vers le Kremlin soupçonné d’avoir commandité l’empoisonnement de Navalny. Malgré la disparition de l’Union soviétique, voici presque trois décennies, dans nos médias, le Kremlin est toujours présumé coupable de quantité de turpitudes.

C’est pour se démarquer de ce tropisme que nous publions ci-après un article bien documenté qui fait du coma de Navalny une lecture bien différente.

                                                                                IR

L’affaire du prétendu « empoisonnement » d’Alexey Navalny, un histrion russe, devient de plus en plus curieuse.

Navalny est tombé malade, le 20 août dernier, lors d’un vol entre Tomsk, en Sibérie, et Moscou. L’avion a fait un atterrissage d’urgence à Omsk et Navalny a été transféré dans un hôpital. Il est tombé dans le coma. Les médecins ont diagnostiqué une forte baisse de sa glycémie. Navalny est diabétique et ses symptômes, tels que décrits, correspondaient à un choc diabétique. Nous avions donc conclu – un peu prématurément – que Navalny n’avait pas été empoisonné.

Après un jour et demi à l’hôpital d’Omsk, le patient s’est stabilisé. À la demande de sa famille, il a été transporté par avion à Berlin et admis à l’hôpital de la Charité. La Charité est une très grande clinique universitaire, avec 14 000 employés, gérée par l’État, qui est leader dans de nombreux domaines médicaux. Ses laboratoires ont constaté des effets compatibles avec l’ingestion ou le contact d’un inhibiteur de la cholinestérase :

Après son admission, M. Navalny a été soumis à un examen approfondi par une équipe de médecins de la Charité. Les résultats cliniques indiquent un empoisonnement par une substance du groupe des inhibiteurs de la cholinestérase. La substance spécifique impliquée reste inconnue, et une nouvelle série de tests complets a été lancée. L’effet du poison – à savoir l’inhibition de la cholinestérase dans l’organisme – a été confirmé par de multiples tests effectués dans des laboratoires indépendants.

À la suite de ce diagnostic, le patient est maintenant traité avec l’antidote atropine.

La cholinestérase est nécessaire dans le système nerveux humain pour décomposer l’acétylcholine, qui est une substance pour la communication entre les synapses. Les inhibiteurs de la cholinestérase sont utilisés dans le traitement de la maladie d’Alzheimer, de la maladie de Parkinson, des troubles anxieux et d’autres maladies. Les inhibiteurs de la cholinestérase peuvent être trouvés dans certains extraits de plantes ou synthétisés. Il existe deux types d’inhibiteurs de la cholinestérase, les carbamates et les organophosphates. Les deux types sont également largement utilisés comme pesticides. Pendant la Seconde Guerre mondiale, les organophosphates ont été développés comme armes chimiques  – tabun, sarin, soman – mais n’ont pas été largement utilisés.

Le contenu de la déclaration de la Charité semble impliquer que les résultats de laboratoire indiquent les effets potentiels d’un inhibiteur de la cholinestérase, et non une substance spécifique elle-même. Ceci est conforme à une déclaration de la clinique d’Omsk qui insiste sur le fait qu’aucun inhibiteur de la cholinestérase, c’est-à-dire un « poison », n’a été trouvé :

“Lorsque Alexey Navalny a été admis à la clinique, il a été examiné pour un large éventail de narcotiques, de substances synthétiques, de drogues psychédéliques et de substances médicales, y compris les inhibiteurs de la cholinestérase. Le résultat a été négatif”, a déclaré Sabayev, chef de l’unité d’empoisonnement aigu à l’hôpital de soins d’urgence d’Omsk où Navalny a été traité avant d’être transporté par avion en Allemagne.

“En outre, il n’avait pas de tableau clinique, spécifique à l’empoisonnement par des substances du groupe des inhibiteurs de la cholinestérase”, a ajouté M. Sabayev, qui est également le meilleur toxicologue de la région d’Omsk et du district fédéral de Sibérie.

Nous pouvons être sûrs qu’un toxicologue qualifié reconnaîtrait une crise cholinergique. Il existe cependant un cas documenté en Inde dans lequel un empoisonnement aux organophosphates a été faussement interprété comme une acidocétose diabétique – merci à Bernd Neuner :

Nous présentons une jeune fille de 15 ans qui a été traitée initialement pour une “acidocétose diabétique” entraînant une aggravation de son état général. Ce problème, associé à des investigations ciblées, nous a finalement conduits à un diagnostic et à la gestion appropriée d’une surdose intentionnelle de pesticide organophosphoré (OP), prenant la forme d’une acidocétose diabétique.

Mais selon le porte-parole du Kremlin, Dimitry Peskov, les médecins russes ont fait le bon diagnostic et appliqué la thérapie appropriée – traduction automatique :

La déclaration des médecins allemands sur le diagnostic du fondateur du FBK, Alexei Navalny, n’est pas nouvelle pour les spécialistes russes, a déclaré aux journalistes Dmitri Peskov, secrétaire de presse du président russe.

“Nous n’avons encore rien appris de nouveau de cette déclaration. Nous avons donc contacté nos médecins et leur avons demandé comment, d’un point de vue professionnel, pouvions nous comprendre ce qui a été écrit. Le fait est que cette baisse de cholinestérase a été établie dès les premières heures par nos médecins de l’hôpital d’Omsk. Et l’atropine, dont les Allemands parlent et qui est maintenant donnée au patient, a commencé à être administrée pendant la première heure du séjour du patient en soins intensifs”, a déclaré M. Peskov.

Le porte-parole présidentiel a souligné que le niveau de cholinestérase peut diminuer pour diverses raisons, notamment à cause de la prise de plusieurs médicaments. En même temps, les médecins allemands n’ont pas identifié de substance toxique dans les analyses de Navalny.

“Il est donc très important ici de trouver ce qui a causé la baisse des niveaux de cholinestérase. Et ni nos médecins, ni les Allemands n’ont encore pu en établir la cause. Du moins, c’est ce qui découle de la déclaration de nos collègues médecins allemands. Il n’y a pas de substance, malheureusement, elle ne peut pas être établie, les analyses ne le montrent pas”, a expliqué M. Peskov.

Il a souligné que les données analytiques des médecins russes et allemands sont les mêmes, mais que les conclusions sont différentes.

“Nous ne comprenons pas pourquoi nos collègues allemands sont si pressés d’utiliser le mot empoisonnement. Vous savez, cette version était parmi les premières que nos médecins ont examinées, mais je le répète encore une fois : la substance n’a pas encore été établie. Peut-être que les Allemands ont des données”, a déclaré M. Peskov, notant que les médecins russes sont prêts à fournir des échantillons des premiers tests.

Si Navalny a été empoisonné – ce qui n’est pas établi – la question suivante est de savoir comment Navalny est entré en contact avec un inhibiteur de la cholinestérase. Le contact a-t-il été causé par lui-même ou par quelqu’un d’autre ? Était-ce intentionnel ou non ?

Les porte-parole de Navalny ont insisté sur le fait que la seule substance que Navalny a ingérée ce matin-là était un thé provenant d’un bar de l’aéroport. Une vidéo de la télévision en circuit fermé de l’aéroport montre que le thé a été apporté du bar par une personne qui s’est ensuite assise avec Navalny. Ils ont vraisemblablement voyagé ensemble. Comment le barman de l’aéroport, s’il a soi-disant empoisonné Navalny, aurait-il pu savoir pour qui était le thé ?

Alors que les médias « occidentaux » poursuivent leur absurde « Poutine a empoisonné Navalny », il est important d’insister sur le fait que d’autres personnes ont plus de raisons de nuire à Navalny que le Kremlin :

Au cours des dernières années, Navalny s’est fait des ennemis en révélant des affaires de corruption. Sa dernière affaire concernait le gouverneur local de Tomsk. C’est aussi la raison pour laquelle il s’y était rendu en avion. Si Navalny est victime d’un crime, les suspects devraient être recherchés là-bas.