Entretien avec Prof. Alfred de Zayas

 Du Vietnam à l’Afghanistan, le Etats-Unis laissent derrière eux des déserts et nomment cela la paix

Entretien avec Prof. Alfred de Zayas

Horizons et Débats, Zurich

N° 19/20, 31 août 2021

Première publication de la partie Sputnik: https://sputniknewscomanalysis/202108171083636590-from-vietnam-to-afghanistanusleaves-deserts-behind-and-calls-it-peace-ex-un-expertsays/?fbclid=IwAR3p0oNfJFy68eKh2WiR1fKA3Sd2ppBk77pMhlQ9T2mFDfZgD9r6pB4-2uo

Alfred-Maurice de Zayas, ancien expert indépendant des Nations Unies pour la promotion d’un ordre international démocratique et équitable, a rencontré l’agence de presse «Sputnik» pour discuter de l’évacuation précipitée de Kaboul, des conséquences de l’occupation de l’Afghanistan depuis près de 20 ans et de la manière dont la communauté internationale peut aider le peuple afghan à faire face à une crise humanitaire. «Horizons et débats» a complété l’interview par d’autres questions.

Sputnik: Pensez-vous que le retrait américain et la victoire des talibans mettront réellement fin à 20 ans de guerre? Quelles sont les chances que l’Afghanistan soit maintenant entraîné dans une nouvelle guerre civile violente?
Alfred de Zayas: Une boîte de pandore a été ouverte lorsque le président George W. Bush a faussement rendu l’Afghanistan responsable du 11 septembre, alors que les auteurs présumés (s’ils l’étaient vraiment) n’étaient pas des Afghans mais des Saoudiens sous la direction d’Oussama Ben Laden. Vingt ans de bombardements dévastateurs de l’Afghanistan, de destruction des infrastructures, de meurtre de dizaines de milliers de civils, de pollution par les armes à l’uranium appauvri, de destruction des écosystèmes et des infrastructures laissent un héritage de traumatismes et de haine.
    Les Etats-Unis n’auraient jamais dû s’engager en Afghanistan, tout comme ils n’auraient pas dû s’engager au Vietnam, au Laos, au Cambodge, à la Grenade, au Nicaragua, en Libye ou en Syrie. Les Etats-Unis ont profondément déstabilisé l’Afghanistan et il n’est pas impossible que le conflit dégénère maintenant en une guerre civile – une tragédie permanente pour le peuple afghan qui souffre depuis longtemps.
    Peut-il y avoir la paix? Tacitea décrit une situation similaire en décrivant comment les légions romaines ont semé le désert partout – et l’appellent ensuite la paix, solitudinem faciunt, pacem appellant (Agricola). Nous pensons nous laver les mains du désordre que nous avons causé et partir, mais les crimes peuvent revenir nous hanter.

Quelles sont les principales conséquences de l’occupation de l’Afghanistan par les Etats-Unis depuis 20 ans?
La résultante directe de l’agression américaine en Afghanistan a été un pic du terrorisme mondial. En tant qu’Américain vivant à l’étranger, je considère que ma sécurité personnelle a été affectée. J’examine les causes et les effets. Je me demande pourquoi les gens détestent les Etats-Unis. La réponse réside dans la supposée «mission» de l’Amérique, qui consiste à exporter la «démocratie» à l’américaine aux quatre coins du monde. Sauf que lorsque nous disons «démocratie», nous voulons dire capitalisme. Nous, Américains, prétendons vouloir apporter le bonheur et les droits de l’homme à tous les peuples du globe. Mais nous a-t-on demandé d’être aussi altruistes?
    Les Etats-Unis et les conglomérats médiatiques ont concocté le narratif selon lequel Al-Qaïda et les talibans sont les «méchants» et doivent être chassés comme des chiens enragés. Nous sommes le shérif du monde qui doit éradiquer l’anarchie.
    Dans ce processus, nous commettons nous-mêmes des violations flagrantes des droits de l’homme, des crimes de guerre et des crimes contre l’humanité. Peut-être que la Cour pénale internationale mènera une enquête honnête sur les crimes des Etats-Unis et de l’OTAN, mais ce n’est qu’une justice a posteriori. Tout observateur modérément intelligent recherche les causes profondes des problèmes. La racine de la misère de l’Afghanistan se trouve dans l’impérialisme britannique des XIXe et XXe siècles et dans le néocolonialisme américain du XXIe siècle.
    Les Etats-Unis n’ont jamais été vraiment intéressés par l’«édification d’une nation», mais seulement par la géopolitique, sachant que l’Afghanistan a des frontières communes avec l’Iran et le Pakistan. Les Etats-Unis veulent contrôler la région et ne veulent que des gouvernements clients, pas des nations indépendantes.

Horizons et débats: Certains pourraient penser que vous avez des sympathies pour les talibans et les islamistes?
J’ai dénoncé à de nombreuses reprises les crimes des talibans et exigé qu’ils ne restent pas impunis. J’espère que la Cour pénale internationalede La Haye poursuivra son enquête sur les crimes des talibans – mais aussi ceux des Etats-Unis et de l’OTAN.
    Je rejette toutes les actions terroristes des talibans, tout comme je condamne le terrorisme d’état du Pentagone. Cependant, il ne faut pas généraliser et tout balayer sous le tapis. Tous les talibans ne sont certainement pas des terroristes. En tant qu’Américain, je m’interroge sur les causes des conflits. Il est certain que nous, les Américains, y avons contribué: nous ne provoquons pas seulement les islamistes – nous provoquons les gens ordinaires de confession musulmane lorsque nous nous ingérons dans les affaires intérieures. Nous provoquons les Palestiniens lorsque nous leur refusons le droit à l’autodétermination, lorsque nous défendons les crimes d’Israël contre les Palestiniens. Nous provoquons l’humanité entière lorsque nous prétendons avoir la «mission» d’exporter la «démocratie». Comprendrons-nous un jour, nous les Américains, que les personnes de cultures différentes ont leurs propres idées, comme le reconnaissent la Charte des Nations unies et la Constitution de l’Unesco?

Quelles sont les principales raisons qui expliquent le «moment Saigon» de Washington en Afghanistan, ainsi que l’incapacité des services de renseignement américains à prévoir la prise rapide de Kaboul par les talibans et l’effondrement immédiat du gouvernement Ghani?
Les services de renseignement américains ont échoué à maintes reprises, mais les médias traditionnels nous donnent un récit différent et anesthésient le public américain pour qu’il accepte les fausses nouvelles et les excuses manifestement inadéquates du Pentagone.
    Je ne suis pas du tout surpris par l’amateurisme du retrait américain. Aux Etats-Unis, nous avons tendance à croire nos «experts» de la CIA, de la Heritage Foundation et d’autres «groupes de réflexion» d’élite. Comme Jules César le savait bien – nous croyons notre propre propagande – nous avons tendance à croire ce que nous voulons croire. Quae volumnus, ea credmus libenter [«Nous croyons volontiers ce que nous voulons croire.»] (de bello civile).
    Ce qui m’étonne, ce n’est pas que nous soyons témoins de cette débâcle – mais que nous ne tirions pas les leçons des débâcles précédentes. Bien sûr, la dévastation de l’Afghanistan a été une catastrophe pour le peuple afghan – mais une aubaine pour le complexe militaro-industriel-financier américain.
    L’Amérique a besoin d’une guerre perpétuelle pour alimenter l’insatiable machine militaire, qui exige des budgets de plusieurs billions de dollars. Il serait préférable de consacrer l’argent de nos impôts à la prévention des conflits, à la préparation sanitaire, à l’éducation, etc.

Quel est votre point de vue sur la situation humanitaire actuelle en Afghanistan? Quelles mesures la communauté internationale devrait-elle prendre pour prévenir de nouvelles crises dans le pays et assurer la libre autodétermination du peuple afghan, la construction d’un Etat démocratique et la protection des droits de l’homme?
J’ai une énorme empathie pour la souffrance de la population afghane. Aujourd’hui plus que jamais, elle a besoin de la solidarité internationale, de l’aide des agences des Nations Unies telles que l’Organisation pour l’alimentation et l’agriculture, l’Organisation mondiale de la Santé, le Haut-Commissariat aux droits de l’homme, le Haut-Commissariat pour les réfugiés, le Programme des Nations Unies pour le développement, le Programme des Nations Unies pour l’environnement.
    Le peuple afghan souffre déjà d’une «crise humanitaire», mais jusqu’à présent, peu de gens semblaient s’en soucier, car les «gentils» – c’est-à-dire les Etats-Unis et l’OTAN – étaient là pour défendre la démocratie et les droits de l’homme. Maintenant que les «gentils» ont été chassés, nous nous rendons compte que les islamistes radicaux ont pris le pouvoir. Les médias traditionnels vont maintenant diffuser un flot de rapports d’organisations non gouvernementales complaisantes qui vont dûment dénoncer les autorités afghanes pour toutes sortes de violations des droits civils et politiques.
    Cependant, ce dont le peuple afghan a besoin aujourd’hui, ce sont des éléments fondamentaux – le droit à la nourriture, à l’eau, à un abri, à la santé, à l’emploi. Cela coûtera des milliards de dollars. Les pays qui ont participé au bombardement impitoyable de l’Afghanistan ont le devoir légal et moral d’accorder des réparations au peuple afghan. Le feront-ils? Probablement pas.

Pensez-vous que les Etats-Unis, le Royaume-Uni et leurs alliés de l’OTAN ont quitté l’Afghanistan pour de bon ou pouvons-nous nous attendre à ce qu’ils reviennent dans le futur?
Géopolitiquement, les Etats-Unis et l’OTAN veulent contrôler non seulement le Moyen-Orient, mais aussi la majeure partie de l’Asie, y compris l’Afghanistan. En l’état actuel des choses, les Etats-Unis, le Royaume-Uni et l’OTAN ne sont plus aussi riches et puissants qu’ils l’étaient autrefois, et leurs populations ont des priorités différentes de celles de leurs «élites». Même si la défaite du colonialisme et du néocolonialisme en Asie du Sud-Est est totale, les vieilles habitudes ont la vie dure. Et pourtant, la France, qui a été vaincue à Diên Biên Phu en 1954, et les Etats-Unis en 1975 – ne sont jamais revenus au Vietnam.
    Il serait bon pour le monde et pour le peuple afghan que les Etats-Unis, le Royaume-Uni et l’OTAN «grandissent» et acceptent les réalités. Comme l’écrivait déjà le dominicain espagnol Francisco de Vitoria en 1530 à l’université de Salamanque, chaque nation a le droit de choisir sa propre forme de gouvernement, même si ce n’est pas la meilleure. Ce que la communauté internationale doit au peuple afghan, c’est un véritable engagement en faveur de la paix et du droit au développement de toutes les nations et de tous les peuples. Le secrétaire général des Nations unies a une lourde tâche entre les mains – et António Guterres peut la mener à bien – si les Etats-Unis, le Royaume-Uni et l’OTAN le laissent faire.

Horizons et débats: Votre attitude à l’égard de la politique étrangère américaine ne vous semble-t-elle pas antipatriotique?
Au contraire. Un patriote est précisément celui qui veut s’assurer que son pays est guidé par l’Etat de droit et la justice. Un patriote promeut l’Etat de droit en exigeant des actions propres de son gouvernement et la responsabilité de ses politiciens.
    Charles de Gaulle a défini le patriotisme comme suit: «Le patriotisme, c’est lorsque l’amour du peuple auquel vous appartenez passe en premier. Le nationalisme, c’est lorsque la haine des autres peuples l’emporte sur tout le reste.» Je suis entièrement d’accord avec cette définition.
    Le patriote aime son pays et ses citoyens. Le nationaliste déteste les autres. Je me considère comme un patriote. Voici mes propres réflexions à ce sujet:
    Le patriotisme signifie différentes choses pour différentes personnes. Pour moi, cela signifie la solidarité citoyenne dans la promotion de la justice dans son pays et la résistance aux mensonges officiels, aux excuses, aux euphémismes, au crime et à la tyrannie. Le patriotisme exige un engagement envers la vérité et une volonté d’affronter les fausses nouvelles et les «récits» politiques déformés. Au niveau international, le patriotisme consiste à éviter de nuire à son propre pays en recherchant activement le dialogue et la compréhension pour contribuer à la paix et à la justice – pax et justitia. Certains jeunes et jeunes soldats adhèrent souvent à la formulation réduite et suivante du patriotisme: «mon pays ou pas de pays», prenant ainsi involontairement le risque de devenir de la chair à canon, victime des bellicistes et des profiteurs de guerre qui ne risquent pas leur propre peau et laissent les autres mourir pour leur profit. 
    Le patriotisme ne peut et ne doit pas nécessairement signifier «mon pays a raison ou tort», une formule qui ne saurait être assimilée à une excuse irresponsable, invitant les gouvernements à abuser de notre confiance, à gaspiller des fonds publics sur des interventions à l’étranger, à violer notre vie privée par une surveillance illégale et à commettre une multitude de crimes géopolitiques. Un vrai patriote dit «pas en mon nom» et demande des comptes au gouvernement afin que nos pays soient réellement sur la voie de la paix et de la justice.
    Le dicton d’Horace évoquant la noblesse dulce decorum est pro patria mori («Il est doux et honorable de mourir pour sa patrie») doit être réinterprété en termes constructifs: Il est doux de vivre et agir pour son pays! C’est ce que Cicéron entendait par caritas patriae. Qui peut être un patriote? Pour moi, c’est chaque citoyen qui prend la démocratie au sérieux et qui exige des autorités la transparence et la responsabilité. Parmi les patriotes du XXIe siècle, je compte les dénonciateurs exposant les activités criminelles du gouvernement et du secteur privé. Ils sont les gardiens de l’ordre social. Edward Snowden est certainement un patriote, qui a risqué sa vie et sa carrière en raison de sa conscience. Nous en apprenons davantage à ce sujet dans son livre fascinant : «Mémoires vives». Nous lui devons tous une dette de gratitude. Qui, par contre, n’est pas un patriote? Tout opportuniste faisant avancer sa carrière au détriment du bien commun, tout individu manipulant l’opinion publique par le biais du sensationnalisme, d’affirmations sans preuves et de coups de sabre et finissant par embrigader le pays et ses jeunes soldats dans des guerres criminelles. La sécurité de chaque Américain a été sérieusement compromise par ces mêmes faucons, parfois salués comme des «patriotes» par les médias.•

(Traduction: Horizons et débats)

Moyen-Orient :

Les bombardements de Biden

ne profitent qu’à l’industrie de l’armement

par Glenn Greenwald

Source : Les crises, 23.07.2021

https://www.les-crises.fr/les-bombardements-de-biden-au-moyen-orient-profitent-uniquement-a-l-industrie-de-l-armement-par-glenn-greenwald/

(Traduit par les lecteurs du site Les crises)

Source originaire : 28.06.2021

https://greenwald.substack.com/p/bidens-lawless-bombing-of-iraq-and

Pour la deuxième fois en cinq mois depuis son investiture, le président Joe Biden a ordonné dimanche un bombardement américain sur la Syrie, et pour la première fois, il a également bombardé l’Irak. La justification offerte était la même que celle de la première attaque aérienne de Biden en février : les États-Unis, selon les termes du porte-parole du Pentagone John Kirby, « ont mené des frappes aériennes défensives de précision contre des installations utilisées par des milices soutenues par l’Iran dans la région frontalière entre l’Irak et la Syrie. » Il a ajouté que « les États-Unis ont agi conformément à leur droit de légitime défense. »

Cette déclaration formelle du Pentagone contient tant de propagande et d’euphémismes qu’elle révèle à elle seule la nature frauduleuse de ce qui a été fait. Pour commencer, comment les frappes aériennes américaines menées en Irak et en Syrie peuvent-elles être de nature « défensive » ? Comment peuvent-elles être un « acte d’autodéfense ?» Personne ne suggère que les cibles de la campagne de bombardement ont l’intention ou la capacité de frapper la « patrie » américaine elle-même. Ni la Syrie ni l’Irak ne sont des colonies américaines ou des propriétés américaines, et les États-Unis n’ont aucun droit légal de faire la guerre dans ces pays, ce qui rend l’affirmation selon laquelle les frappes aériennes sont « défensives » et constituent un « acte d’autodéfense » intrinsèquement trompeuse.

La description que fait le Pentagone des personnes bombardées par les États-Unis – « des milices soutenues par l’Iran » – vise à masquer la réalité. Biden n’a pas bombardé l’Iran ni ordonné que des Iraniens soient bombardés ou tués. Les cibles de l’agression américaine étaient les Irakiens dans leur propre pays, et les Syriens dans leur propre pays. Seule la machine de guerre américaine et ses médias serviles peuvent prendre au sérieux l’affirmation de l’administration Biden selon laquelle les bombes larguées sur des personnes dans leur propre pays étaient de nature « défensive ». L’invocation de l’Iran n’a d’autre but que de stimuler l’opposition émotionnelle au gouvernement de ce pays chez de nombreux Américains, dans l’espoir que l’aversion viscérale pour les dirigeants iraniens l’emporte sur les facultés rationnelles qui reconnaîtraient immédiatement la tromperie et l’illégalité inhérentes aux arguments du Pentagone.

Au-delà de la justification propagandiste se pose la question de la légalité, bien que le fait même de l’appeler une question la rende plus digne qu’elle ne le mérite. Il n’y a aucune autorisation concevable du Congrès – aucune, zéro – pour le largage de bombes en Syrie par Biden. Le déploiement par Obama d’agents de la CIA en Syrie et les années de recours à la force pour renverser le dirigeant syrien Bachar el-Assad n’ont jamais reçu la moindre approbation du Congrès, pas plus que le bombardement par Trump des forces d’Assad (encouragé par Hillary Clinton, qui en voulait plus), pas plus que la campagne de bombardement de Biden en Syrie aujourd’hui. C’était et c’est purement anarchique, illégal. Et il en va de même pour le bombardement de l’Irak. L’autorisation de 2002 de recourir à la force militaire (AUMF) en Irak, dont l’abrogation a été votée par la Chambre des représentants la semaine dernière, ne fournit plus depuis longtemps de justification légale à la présence des troupes américaines et aux campagnes de bombardement dans ce pays.

Dans sa déclaration justifiant les raids de bombardement, le Pentagone de Biden s’est à peine donné la peine de prétendre que tout cela est légal. Il n’a cité ni l’AUMF de 2002 pour l’Irak ni l’AUMF de 2001 autorisant le recours à la force contre les responsables du 11 Septembre (une catégorie qui, manifestement, n’incluait pas l’Iran, l’Irak ou la Syrie). Au lieu de cela, comme à l’époque de John Yoo et de Dick Cheney, le ministère de la Défense de Biden a prétendu « qu’en vertu du droit international, les États-Unis ont agi conformément à leur droit de légitime défense » et a affirmé avec désinvolture « qu’en vertu du droit national, le président a pris cette mesure conformément à l’article II de son autorité pour protéger le personnel américain en Irak. »

Ces affirmations ne sont rien de moins qu’une blague. Personne ne croit sérieusement que Joe Biden a l’autorité du Congrès pour bombarder la Syrie et l’Irak, ni pour bombarder les forces « soutenues par l’Iran » de quelque nature que ce soit. Comme l’a dit Spencer Ackerman, journaliste de longue date du Daily Beast sur la guerre contre la terreur, dimanche soir, les discussions sur la légalité à ce stade sont « parodiques » parce qu’en ce qui concerne les guerres sans fin des États-Unis au nom de la guerre contre la terreur, « nous avons dépassé la légalité il y a de nombreuses années. Les citations d’autorisation ne sont que des prétextes écrits par des avocats qui ont besoin de pantomimer la légalité. La présence américaine en Syrie est manifestement illégale. De telles choses n’arrêtent jamais les États-Unis. »

C’est exactement cela. Le gouvernement américain est une entité sans loi. Il viole la loi, y compris sa propre Constitution, quand il le veut. L’exigence selon laquelle aucune guerre ne peut être menée sans l’autorisation du Congrès n’est pas un ennui bureaucratique accessoire, mais était complètement centrale dans la conception du pays. L’article I, section 8 ne pourrait être plus clair : « Le Congrès aura le pouvoir […] de déclarer la guerre. » Deux mois après avoir commencé à écrire sur la politique – en décembre 2005 – j’ai écrit un long article compilant les arguments des Federalist Papers qui insistaient sur le fait que permettre au président de disposer de pouvoirs incontrôlés pour faire la guerre sans l’approbation du public – par l’intermédiaire de ses représentants au Congrès – était un danger unique pour l’avènement du type de tyrannie dont ils venaient de se libérer, et un autre article en 2007 qui faisait de même :

La Constitution – tout en faisant du président le général le plus haut placé pour diriger la manière dont les guerres approuvées par les citoyens sont menées – lie l’utilisation de la force militaire à l’approbation des citoyens américains de multiples façons, non seulement en interdisant les guerres en l’absence d’une déclaration du Congrès (bien qu’elle impose cette exigence très ignorée), mais aussi en exigeant l’approbation du Congrès tous les deux ans simplement pour avoir une armée. Dans le Fédéraliste 26, voici ce que dit Alexander Hamilton pour expliquer le raisonnement qui sous-tend cette dernière exigence (l’accent est mis dans l’original) :

La législature des États-Unis sera obligée par cette disposition, une fois au moins tous les deux ans, de délibérer sur l’opportunité de maintenir une force militaire sur pied ; d’arriver à une nouvelle résolution sur le point ; et de déclarer leur sens de la question par un vote formel devant leurs électeurs. Ils n’ont pas la liberté de confier au département exécutif des fonds permanents pour le soutien d’une armée, s’ils étaient même assez imprudents pour être disposés à lui accorder une confiance aussi inappropriée.

L’opposition publique est le principal frein à l’utilisation malavisée de la force militaire. Dans le Fédéraliste 24, Hamilton explique que l’exigence d’une délibération démocratique constante sur l’armée américaine est « une grande et réelle sécurité contre les établissements militaires sans nécessité évidente » […]

Trouver un moyen d’imposer des contrôles sur les capacités du président à faire la guerre était un objectif clé des fondateurs. Dans le Fédéraliste 4, John Jay a identifié comme une menace principale pour la République le fait que des dirigeants insuffisamment contrôlés « feront souvent la guerre alors que leurs nations n’ont rien à y gagner, mais pour des buts et des objets purement personnels, tels que la soif de gloire militaire, la vengeance pour des affronts personnels, l’ambition, ou des accords privés pour agrandir ou soutenir leurs familles ou partisans particuliers. Ces motifs et une variété d’autres, qui n’affectent que l’esprit du souverain, le conduisent souvent à s’engager dans des guerres non sanctifiées par la justice ou la voix et les intérêts de son peuple. »

Mais comme le dit Ackerman, discuter de la légalité à ce stade n’a aucun sens, c’est un geste vide, une blague. Cela donne beaucoup trop de crédit à la classe dirigeante américaine, car cela implique qu’elle se soucie de savoir si sa posture de guerre sans fin est légale. Ils savent qu’elle est illégale et ne s’en soucient pas du tout. Beaucoup ont oublié que le président Obama a non seulement impliqué les États-Unis dans une guerre dévastatrice de changement de régime en Libye sans l’approbation du Congrès, mais, pire encore, qu’il a continué à le faire même après que la Chambre des représentants ait voté contre l’autorisation de recourir à la force en Libye. Obama a ignoré le vote de la Chambre et a tout de même maintenu des troupes en Libye dans le cadre d’une mission de l’OTAN, prétendant que l’autorisation de l’OTAN et de l’ONU l’autorisait d’une certaine manière à agir de la sorte malgré le vote négatif du Congrès de son propre pays, reflétant une opposition écrasante de la part des citoyens. (L’autorisation de l’ONU – même si elle pouvait d’une manière ou d’une autre supplanter la Constitution américaine – ne permettait l’usage de la force que pour protéger les civils, et non pour renverser le gouvernement libyen, ce qui est devenu rapidement et de manière prévisible la mission de l’OTAN, la rendant clairement illégale).

C’est l’une des raisons pour lesquelles j’ai trouvé le discours de l’ère Trump si suffocant de malhonnêteté et de fraude. J’ai commencé à écrire sur la politique en 2005 afin de documenter l’anarchie systémique qui était devenue la guerre Bush/Cheney contre le terrorisme, entièrement bipartisane. Les théories du pouvoir exécutif qui ont été adoptées – selon lesquelles le président a le droit de faire tout ce qu’il veut en vertu de l’article II, indépendamment des lois du Congrès ou de toute autre action des tribunaux ou des citoyens, y compris l’espionnage des citoyens américains sans mandat – étaient l’expression pure de l’autoritarisme et de l’anarchie. Cette anarchie a non seulement continué, mais s’est gravement aggravée sous l’administration Obama, avec la guerre en Libye, le droit revendiqué d’assassiner n’importe qui dans le monde sans procédure régulière, y compris des citoyens américains, et la guerre secrète de la CIA pour le changement de régime en Syrie.

Avoir à regarder les agents de Bush/Cheney et d’Obama/Biden qui ont inauguré cet état permanent d’illégalité et de guerres sans loi se pavaner pendant les années Trump comme de nobles défenseurs de l’État de droit sacré – tout en étant célébrés et en profitant largement – était nauséabond dans le meilleur des cas. Les élites américaines ne se soucient pas de l’état de droit ou de la Constitution. C’est en l’ignorant qu’elles se donnent du pouvoir aux dépens des citoyens. C’est pourquoi très peu de gens se soucieront du fait que Biden (en admettant pour un instant que ce soit lui) a ordonné le bombardement de deux pays sans le moindre soupçon d’autorité légale pour le faire.

S’il semble frivole de soulever des questions de légalité – puisque si peu de gens à Washington se soucient de ces questions – la vraie question primordiale est la plus simple. Pourquoi les États-Unis maintiennent-ils une présence militaire en Irak et en Syrie ? Quels avantages concevables les citoyens américains retirent-ils des dépenses massives nécessaires pour maintenir les troupes américaines stationnées dans ces deux pays, des risques encourus par ces troupes, de l’acquisition sans fin de bombes et d’autres armes pour combattre là-bas, et des dangers évidents mais graves que représente le déclenchement d’une escalade avec des armées puissantes qui – contrairement aux États-Unis – ont en fait un intérêt vital dans ce qui se passe dans leurs pays limitrophes ?

Si l’Américain ordinaire ne fait que souffrir de tout cela, certains secteurs de la société américaine en profitent incontestablement. La société que le secrétaire à la Défense de Biden, Lloyd Austin, a quitté pour diriger le Pentagone – Raytheon – a besoin d’un déploiement continu de troupes et d’une guerre permanente pour être rentable. Selon le New York Times, c’est « le secrétaire à la défense Lloyd J. Austin III et le général Mark A. Milley, le président des chefs d’état-major interarmées, qui ont informé Biden des options d’attaque au début de la semaine dernière «, après quoi « Biden a approuvé l’attaque des trois cibles ». Les collègues du général Austin au conseil d’administration de Raytheon, ainsi que ses camarades aux conseils d’administration de General Dynamics et de Boeing, sont donc certainement ravis de cette attaque.

En effet, quiconque investit dans une guerre sans fin au Moyen-Orient – y compris l’ensemble de la communauté du renseignement américaine et l’industrie de l’armement qui s’en nourrissent – doit être ravi par tout cela. Chaque fois que les États-Unis « ripostent » contre l’Iran, les milices irakiennes ou les combattants syriens, ils les poussent à « riposter » à leur tour, ce qui est cité comme la raison pour laquelle les États-Unis ne peuvent jamais partir mais doivent au contraire continuer à riposter, assurant ainsi que ce cycle ne se termine jamais. Cela crée également une réserve sans fin de personnes en colère dans cette région qui détestent les États-Unis pour avoir apporté la mort et la destruction dans leurs pays avec des bombes qui ne cessent de tomber et qui veulent donc riposter : ce que nous sommes tous censés appeler le « terrorisme ». Voilà ce que signifie une guerre sans fin : une guerre conçue pour ne jamais se terminer, une guerre aussi éloignée que possible des questions réelles d’autodéfense et qui fabrique sa propre justification interne pour la poursuivre.

Mais ce qui ne fait aucun doute, c’est que cette guerre illégale et sans fin au Moyen-Orient ne fait que nuire aux citoyens américains. Alors qu’on leur dit qu’ils ne peuvent pas jouir d’un niveau de vie durable, sans parler de qualité, sans cumuler deux ou trois salaires misérables et sans avantages sociaux dans des entreprises géantes, et alors que plus d’Américains que jamais continuent à vivre chez leurs parents et restent financièrement incapables de fonder une famille, les États-Unis continuent à dépenser plus pour leur armée que les treize pays suivants réunis. Cela se poursuit depuis près de deux décennies maintenant parce que les ailes de l’establishment des deux partis le soutiennent. Ni l’un ni l’autre ne croit en la Constitution ou en l’État de droit, et ils ne se soucient pas le moins du monde des intérêts de qui que ce soit d’autre que les grandes entreprises qui financent les ailes de l’establishment des deux partis. Les bombes qui sont tombées sur la Syrie et l’Irak la nuit dernière étaient pour eux et eux seuls.

Lettre à un ami haut-fonctionnaire de l’Union européenne

 Ivo Rens

Professeur honoraire

Faculté de droit, Université de Genève

Horizons et débats, Zurich, 22 juin 2021

Cher ami,

J’ai bien reçu ta lettre du 3 juin dans laquelle tu exprimes la surprise que t’a causée l’abandon par la Suisse du projet d’Accord-cadre qui avait été négocié des années durant entre elle et l’Union européenne. En tant que lecteur fidèle du journal suisse Le Temps, tu inclines à penser, avec lui, que le Conseil fédéral a fait une énorme gaffe en désavouant de facto ses négociateurs depuis 2013 et en se désavouant lui-même pour cette même période.

Sans doute, y a-t-il eu des erreurs commises par les négociateurs suisses au cours de ces négociations et, il faudra bien que, un jour, la lumière soit faite sur les vrais responsables de ces erreurs, probablement parmi les conseillers fédéraux qui se sont succédés à Berne aux Affaires étrangères. Mais il y a aussi, me semble-t-il, des erreurs commises par les négociateurs de l’UE qui, par une escobarderie juridique, ont obtenu que la Cour de justice de l’Union européenne devienne l’arbitre ultime des différends susceptibles de survenir entre les parties. Ce faisant, le projet d’Accord-cadre faisait disparaître dans une trappe la souveraineté suisse.

Les négociateurs de l’Union européenne semblent n’avoir pas mesuré toutes les conséquences de cette disparition. Je ne pense pas seulement à la marginalisation programmée des institutions de la démocratie semi-directe pratiquées en Suisse mais surtout aux conséquences internationales de la disparition d’une pratique de la neutralité, unique en droit international, qui fait que la Suisse a été choisie par Joe Biden et Vladimir Poutine pour se rencontrer sur son sol le 16 juin, comme tant d’autres représentants d’Etats en conflits ou en délicatesses l’ont fait depuis la IIe Guerre mondiale. Or, le statut international de cette neutralité est solidaire de la souveraineté de la Confédération suisse.

Il est une conséquence de ce projet qui n’a pratiquement jamais été portée devant l’opinion publique, à savoir le progressif démembrement de la Genève internationale qu’implique à terme la disparition programmée de la neutralité suisse tributaire de la souveraineté suisse. Bien sûr, toutes les institutions internationales ne disparaîtraient pas de Genève du jour au lendemain et peut-être quelques-unes, comme le CICR, y sont-elles à demeure. Mais, d’autres villes de par le monde ne tarderaient pas à faire valoir leurs prétentions internationales, voire leurs avantages, par exemple Singapour.

Singapour présente l’avantage d’être située dans une région du monde en plein essor économique et politique, en osmose culturelle avec le géant chinois auquel elle n’est pas inféodée. Fût-ce dans l’ordre culturel et géopolitique, est-il indifférent à l’Union européenne que Singapour, par exemple, remplace la Genève internationale ? Il me semble que la question mérite à tout le moins d’être posée et débattue par les organes dirigeants de l’Union européenne, ce qui, n’a pas été le cas, autant que je sache.

Voilà, cher ami, quelques réflexions que m’inspire la sage décision prise par Berne d’abandonner le projet d’Accord-cadre avec l’Union européenne. Bien entendu, il importe à la Suisse et à l’Union européenne de sauvegarder leurs innombrables relations économiques et sociales en trouvant un nouveau modus vivendi, mutuellement acceptable, et donc dénué d’escobarderie !

Amitiés,

Ivo.

Israël-Palestine

Résolution sur les victimes palestiniennes adoptée les 23 mars 2021 par le Conseil ces droits de l’Homme des Nations Unies à Genève

Source : https://undocs.org/fr/A/HRC/46/L.31

Résolution adoptée avec 32 votes pour, 6 contre et 8 abstentions

Résumé officiel de cette résolution.

Durant les derniers jours de sa session annuelle à Genève, le Conseil des Droits de l’Homme des Nations unies a adopté la résolution (A/HRC/46/L.31) intitulée « Situation des droits de l’homme dans le territoire palestinien occupé, y compris Jérusalem-Est, et obligation de garantir les principes de responsabilité et de justice » (voir le texte intégral).

Il s’agit, comme chaque année, d’un rappel concernant les diverses obligations en matière de droits de l’homme et de droit international humanitaire qu’Israël viole en toute impunité, et ce depuis de nombreuses années.

Le contenu de la résolution de 2021 en bref

Dans cette résolution adoptée le 23 mars 2021, on y lit que le Conseil des Droits de l’Homme des Nations Unies:

« 4. Déplore qu’Israël persiste dans son refus de coopérer avec les titulaires de mandat au titre des procédures spéciales et les autres mécanismes des Nations Unies cherchant à enquêter sur les violations présumées du droit international dans le Territoire palestinien occupé, y compris Jérusalem-Est, et lui demande de coopérer pleinement avec lui et à toutes ses procédures spéciales, mécanismes pertinents et enquêtes, ainsi qu’avec le Haut-Commissariat des Nations Unies aux droits de l’homme ; 

5. Exige qu’Israël, Puissance occupante, mette fin à toutes les actions menées illégalement dans le Territoire palestinien occupé, y compris Jérusalem-Est, notamment la construction de colonies, la démolition d’habitations, y compris les démolitions à titre punitif, l’expulsion d’habitants palestiniens et le retrait, en vertu de plusieurs lois discriminatoires, des permis de résidence de Palestiniens vivant à Jérusalem-Est, les travaux d’excavation réalisés sur des sites religieux et historiques et à proximité, et toutes les autres mesures unilatérales tendant à modifier le caractère, le statut et la composition démographique du territoire dans son ensemble, qui toutes ont, notamment, des conséquences graves pour les droits de l’homme du peuple palestinien et pour les perspectives d’un règlement juste et pacifique ; »

Parmi les paragraphes ajoutés à ceux habituellement réunis dans cette résolution annuelle, on peut lire que le Conseil des Droits de l’Homme pour cette session de 2021 :

« 18. Engage Israël, Puissance occupante, à respecter immédiatement les obligations qui lui incombent au regard du droit international à l’égard de population occupée protégée, et à garantir l’accès, sans discrimination aucune, aux vaccins contre la maladie à coronavirus (COVID-19) dans le Territoire palestinien occupé, y compris Jérusalem-Est, notamment en coordination avec le Gouvernement de l’État de Palestine ».

Nous reproduisons ci-après la version française de cette résolution, après avoir rectifié une part importante des anomalies éditoriales telles que l’absence de séparation entre les mots, mais non point toutes. Nous avons renoncé, en effet, à corriger l’apparition inopinée d’espaces insolites entre les lettres de plusieurs mots sur plusieurs lignes, mais nous sommes efforcés de rendre le texte compréhensible en introduisant alors un espace supplémentaire entre les mots ! Ces anomalies concernant un texte important émanant d’un organe des Nations Unies dans une des langues officielles des Nations Unies nous paraissent difficilement justifiables. IR

Source : https://documents-dds-ny.un.org/doc/UNDOC/GEN/G21/077/96/PDF/G2107796.pdf?OpenElement

Conseil des droits de l’homme Quarante-sixième session
22 février-23 mars 2021

Colonies de peuplement israéliennes dans le Territoire palestinien occupé, y compris Jérusalem-Est, et le Golan syrien occupé

Le Conseil des droits de l’homme,
Guidé par les principes énoncés dans la Charte des Nations Unies, et affirmant que

l’acquisition de territoires par la force est inadmissible,

RéaffirmantquetouslesÉtatsontl’obligationdepromouvoiretdeprotégerlesdroits de l’homme et les libertés fondamentales consacrés par la Charte et énoncés dans la Déclaration universelle des droits de l’homme, les Pactes internationaux relatifs aux droits de l’homme et les autres instruments applicables,

Rappelant toutes les résolutions pertinentes de la Commission des droits del’homme, du Conseil de sécurité et de l’Assemblée générale, ainsi que ses propres résolutions réaffirmant, notamment, le aractère illégal des colonies de peuplement israéliennes dans les territoires occupés, y compris Jérusalem-Est,

Rappelant également tous les rapports pertinents de l’Orga nisation des Nations Unies, y compris ceux de ses mécanismes, et demandant à tous les débiteurs d’obligations et organismesdesNationsUniesd’appliquerlesrecommandationsquiysontformulées,

Sachant que l’État de Palestine a adhéré à plusieurs instruments relatifs aux droits de l’homme et aux principales conventions relatives au droit humanitaire, et a également adhéré, le 2 janvier 2015, au Statut de Rome de la Cour pénale internationale,

Réaffirmant que la Convention de Genève relative à la protection des personnes civilesentempsdeguerredu12août1949 (quatrième Convention de Genève) est applicable au Territoire palestinien occupé, y compris Jérusalem-Est, et au Golan syrien occupé,

RappelantlesdéclarationsadoptéesauxconférencesdesHautesPartiescontractantes à la quatrième Convention de Genève, tenues à Genève le 5 décembre 2001 et le 17 décembre 2014, et réaffirmant que les États ne devraient pas reconnaître comme licite une situation découlant de violations de normes impératives du droit international,

Affirmant que le transfert par la Puissance occupante d’une partie de sa propre population civile dans le territoire qu’elle occupe constitue une infraction à la quatrième Convention de Genève et aux dispositions pertinentes du droit coutumier, y compris à celles qui sont codifiées dans le Protocole additionnel I aux quatre Conventions de Genève,

Rappelant l’a vis consultatif de la Cour internationale de Justice du 9 juillet 2004 sur les conséquencesjuridiquesdel’édificationd’unmurdansleTerritoirepalestinienoccupé, et rappelant également les résolutions ES-10/15 et ES-10/17 de l’Assemblée générale, endate respectivement du 20 juillet 2004 et du 15 décembre 2006,

Se déclarant gravement préoccupé par la poursuite de la construction du mur par Israël dans le Territoire palestinien occupé, y compris à l’intérieur et sur le pourtour de Jérusa lem-Est, en violation du droit international, et s’inquiétant en particulier du tracé de ce mur, qui s’écarte de la ligne d’armistice de 1949 et a été conçu de manière à englober la grande majorité des colonies de peuplement israéliennes dans le Territoire palestinien occupé, ce qui entraîne de graves difficultés humanitaires et une forte détérioration des conditions socioéconomiques pour les Palestiniens, fragmente la continuité géographique du Territoire palestinien et en compromet la viabilité, crée sur le terrain un fait accompli qui pourrait s’apparenter à une annexion de facto, le tracé du mur s’écartant de la ligne d’armisticede1949,et rend la solution des deux États matériellement  impossible à appliquer,

Sachant que la Cour internationale de Justice a conclu, notamment, que les colonies de peuplement israéliennes dans le Territoire palestinien occupé, y compris Jérusalem-Est, a vaient été établies en violation du droit international,

Exprimant sa vive inquiétude devant toute mesure prise par une entité gouvernementale ou non gouvernementale, quelle qu’elle soit, en violation des résolutions du Conseil de sécurité et de l’Assemblée générale relatives à Jérusalem,

Exprimantégalementsaviveinquiétudedevantlesappelslancéspardesresponsables israéliens en faveur de l’annexion de terres palestiniennes,

Sachant que, depuis 1967, Israël a planifié, mis en œuvre, soutenu et encouragé la création et l’extension de colonies dans le Territoire palestinien occupé, y compris Jérusalem-Est, notamment en prévoyant des avantages et des mesures d’incitation en faveur des colonies et des colons,

Affirmant que les politiques et pratiques israéliennes d’implantation dans le Territoire palestinien occupé, y compris Jérusalem-Est, mettent sérieusement en dangerla viabilitéde la solution des deux États en compromettant la possibilité matérielle de sa réalisation et en consolidant la réalité d’un État unique, fondé sur l’inégalité des droits,

Sachantà cet égard que les colonies israéliennes morcellentla Cisjordanie, ycompris Jérusalem-Est, en enclaves isolées, compromettant gravement l’exercice par le peuple palestinien de son droit à l’autodétermination, etprofondément préoccupé par l’ampleur, la persistance et la nature du processus de colonisation, qui donnent à penser que l’intention est de pérenniser cette occupation, en violation de l’interdiction de toute acquisition de territoire résultantde l’emploide la force,

Sachant également que l’entreprise de colonisationet l’impunité liée à sa persistance, à son expansion et à la violence qui y est associée continuent d’être la cause profonde d’un grand nombre de violations des droits humains des Palestiniens et constituent les principaux facteurs de perpétuation de l’occupation militaire israélienne du Territoire palestinien, y compris Jérusalem-Est, depuis 1967,

Déplorant en particulier la construction et l’extension par Israël de colonies dans Jérusalem-Est occupée et alentour, y compris le pla n isra élien dit « E-1 », qui vise à relier les colonies illégales implantées autour de Jérusalem-Est occupée et à isolercelle-cidavantage, la poursuite de la démolition d’habitations palestiniennes et de l’expulsion de familles palestiniennes de la ville, le retrait du droit de résidence dans la ville aux Palestiniens et les activités de colonisation en cours en Cisjordanie, y compris Jérusalem-Est, qui ont pour effet demorceler encore plus le Territoire palestinien occupé et de compromettre sa continuité,

Gravement préoccupé par tous les actes de terrorisme, de violence, de destruction, de harcèlement, de provocation et d’incitation commis par des colons israéliens extrémistes et des groupes de colons armés dans le Territoire palestinien occupé, y compris Jérusalem-Est, contre des civils palestiniens, dont des enfants, et leurs biens, sachant qu’il s’agit là d’un phénomène de longue date, qui vise notamment à déplacer la population occupée et à faciliter l’extension des colonies de peuplement, et insistant sur la nécessité pour Israël d’enquêter sur tous ces actes et de faire en sorte que leurs auteurs rendent des comptes,

Conscient des effets préjudiciables que les colonies de peuplement israéliennes ont sur les ressources naturelles du Territoire palestinien et des autres territoires arabes, particulièrement du fait de la confiscation de terres, de l’interdiction faite aux agriculteurs palestiniens d’accéder aux terres agricoles, de la dépossession de leurs terres et de leurs cultures, du détournement forcé de ressources en eau, de la destruction de vergers et de cultures, et de la saisie de puits par des colons israéliens, ainsi que des conséquences socioéconomiques dramatiques de cette colonisation, dontla perte demoyens de subsistance dans le secteur agricole, qui empêche les Palestiniens d’exercer une souveraineté permanente sur leurs ressources naturelles,

Conscient également que nombre de politiques et pratiques israéliennes liées aux activités de colonisation dans le Territoire palestinien occupé, y compris Jérusalem-Est, c o n s t i t u e n t  u n e  d i s c r i m i n a t i o n  f l a g r a n t e, n o t a m m e n t  p a r  l a  c r é a t i o n  d ’ u n s y s t è m e  p r i v i l é gia n t  les colonies de peuplement et les colons israéliens au détriment des Palestiniens et en violation de leurs droits humains,

Rappelant les Principes directeurs relatifs aux entreprises et aux droits de l’homme, qui énoncent les responsabilités incombant à toutes les entreprises en matière de respect des droits de l’homme, notamment celle de s’abstenir de contribuer à des atteintes aux droits de l’homme liées à un conflit, et demandent aux États d’aider comme il convient les entreprises à  é v a l u e r  e t  à  p a l l i e r  l e s  r i s q u e s  a c c r u s  d e  v i o l a t i o n s  d a n s  l e s  z o n e s  t o u c h é e s  p a r  u n c o n f lit , notamment en veillant à ce que leurs politiques, lois, règlements et mesures d’application permettent de parer efficacement au risque d’implication d’entreprises dans des violations flagrantes des droits de l’homme,

Sachant que les entreprises doivent respecter les normes du droit international humanitaire dans les situations de conflit armé, et préoccupé par le fait que des entreprises ont permis et facilité, directement et indirectement, la création et l’extension de colonies israéliennes dans le Territoire palestinien occupé, et en ont tiré profit,

Soulignant l’importance pour les États d’agir conformément à leur législation na tionale sur la promotion du respect du droit international humanitaire lorsque les a ctivités d’entreprises entraînent des violations des droits de l’homme,

Préoccupéparlesactivitéséconomiquesquifacilitentl’extensionetla consolidation des colonies, conscient que les conditions de culture et de production des produits provenant des colonies supposent notamment l’exploitation des ressources naturelles du Territoire pa lestinien occupé, y compris Jérusalem-Est, et demandant à tous les États de respecter leurs obligations juridiques à cet égard, y compris celle d’assurer le respect de la quatrième Convention de Genève,

Conscient que des produits entièrement ou partiellement produits dans des colonies de peuplement ont été étiquetés comme provenant d’Israël, et préoccupé par le fait que la p r o d u c t i o n  e t  l e  c o m m e r c e  d e ces p r o d u i t s  c o n t r i b u e n t  g r a n d e m e n t  à  p é r e n n i s e rm l e s c o l o n ie s de peuplement,

Conscientégalementquedesparticuliers,desassociationsetdesorganismescaritatifs d’États tiers financent des colonies de peuplement israéliennes et des entités qui y sont insta llées, contribuant au maintien et à l’extension de ces colonies,

Sachantqu’uncertainnombred’entreprisesontdécidédesedésengagerderelations ou d’activités associées aux colonies de peuplement israéliennes en raison des risques encourus,

Exprimant son inquiétude face au refus d’Israël, Puissance occupante, de collaborer pleinement avec les mécanismes compétents de l’Organisation des Nations Unies, en particulier avec le Rapporteur spécial sur la situation des droits de l’homme dans les territoires palestiniens occupés depuis 1967,

1. Réaffirmequelescoloniesdepeuplementisraéliennesimplantéesdepuis1967 dansleTerritoirepalestinienoccupé,ycomprisJérusalem-Est,etdansleGolansyrienoccupé sont illéga les en droit interna tional et constituent un obstacle majeur à la réalisa tion de la solution des deux États, à l’établissement d’une paix globale, juste et durable, ainsi qu’au développement économique et social ;

2. Demande à Israël de reconnaître l’applicabilité de jure de la Convention de Genève relative à la protection des personnes civiles en temps de guerre, adoptée le 12 août 1949, a u Territoire pa lestinien occupé, y compris Jérusa lem-Est, et a u Gola n syrien occupé, d’en respecter scrupuleusement les dispositions, en pa rticulier l’a rticle 49, de s’a cquitter de la totalité des obligations lui incombant en application du droit international et de mettre immédiatement fin à toute intervention entraînant la modification du caractère, du statut ou dela compositiondémographiqueduTerritoirepalestinienoccupé,ycomprisJérusalem-Est, et du Gola n syrien occupé ;

3. Exige qu’Israël, Puissance occupante, mette fin immédiatement à toutes ses activités de colonisation dans l’ensemble du Territoire palestinien occupé, y compris Jérusa lem-Est, et dans le Gola n syrien occupé, et demande à cet égard l’a pplica tion intégrale de toutes les résolutions pertinentes du Conseil de sécurité, notamment des résolutions 446 (1979) du 22 mars 1979, 452 (1979) du 20 juillet 1979, 465 (1980) du 1er mars 1980, 476 (1980) du 30 juin 1980, 497 (1981) du 17 décembre 1981, 1515 (2003) du 19 novembre 2003 et 2334 (2016) du 23 décembre 2016 ;

4. Exigeégalementqu’Israël,Puissanceoccupante,s’acquittepleinementdeses o b l i g a t i o n s j u r i d i q u e s , t e l l e s q u ’ é n o n c é e s d a n s l ’ a v i s c o n s u l t a t i f r e n d u l e 9 j u i l l e t 2 0 0 4 p a r la Cour internationale de Justice, notamment en cessant immédiatement les travaux d’édificationdumurencoursdeconstructiondansleTerritoirepalestinienoccupé,ycompris à l’intérieur et sur le pourtour de Jérusalem-Est, en démantelant immédiatement l’ouvrage situé dans ce territoire, en abrogeant ou en privant d’effet immédiatement l’ensemble des texteslégislatifsetréglementairesyrelatifs,etenaccordantréparationdesdommagescausés à touteslespersonnesphysiquesetmoralestouchéesparla constructiondumur;

5. Condamne la poursuite des a ctivités de colonisation et des a ctivités connexes parIsraël,notammentletransfertdesesressortissantsdansleTerritoirepalestinienoccupé, la constructionetl’extensiondecolonies,l’expropriationetl’annexiondefactodeterres,la démolition d’habitations et d’équipements collectifs, la perturbation des activités de subsistancedepersonnesprotégées,la confiscationetla destructiondebiens,ycomprisdes envoisdesecourshumanitaires,ledéplacementforcéoula menacedudéplacementforcéde civils Palestiniens, y compris de communautés entières, et la construction de routes de contournement, qui modifient le caractère physique et la composition démographique des territoiresoccupés,ycomprisJérusalem-EstetleGolansyrien,constituentuneviolationdu droit international humanitaire, en particulier de l’a rticle 49 de la quatrième Convention de Genève, a insi que du droit international des droits de l’homme, et compromettent la viabilité de la solution des deux États ;

6. Se déclare profondément préoccupé par les faits suivants, dont il demande la cessation:

a) La conduite d’activités économiques dans le Territoire palestinien occupé, ycomprisJérusalem-Est,auprofitdel’entreprisedecolonisationetdesactivitésconnexes;

b) L’expropriation de terres palestiniennes, la démolition d’habitations palestiniennes, les ordres de démolition, les expulsions forcées et les projets de «réinstallation»,l’obstructionà l’aidehumanitaire,notammentà desprojetsfinancésparla communauté internationale, et la destruction de cette aide, ainsi que l’instauration d’un environnement coercitif et de conditions de vie insupportables par Israël dans des zones destinées à l’extension et à la construction de colonies, et d’autres pratiques ayant pour objectif le déplacement forcé de la population civile palestinienne, y compris de communautésbédouinesetd’éleveurs,etlesnouvellesactivitésdecolonisation,notamment le refus d’Israël d’autoriser l’accès des Palestiniens à l’eau et à d’autres services essentiels dansleTerritoirepalestinienoccupé,ycomprisJérusalem-Est,enparticulierdansleszones retenues pour l’extension de colonies, et notamment l’appropriation de biens palestiniens, entre autres en déclarant ceux-ci «biens fonciers publics », « zones militaires » fermées, «parcsnationaux»et sites «archéologiques»,et ce afindefaciliteret de faireavancer l’extension ou la construction de colonies et des infrastructures correspondantes, en violation d e s ob l i g a t i o n s  d ’ I s r a ë l  a u  r e g a r d  d u  d r o i t  i n t e r n a t i o n a l  h u m a n i t a i r e  e t  d u

d r o i t  i n t e rn a t io n a l  des droits de l’homme ;

c) Les mesures qu’Israël a prises, sous la forme de politiques, de lois ou de pratiques, pour empêcher les Palestiniens de prendre pleinement part à la vie politique, sociale, économique et culturelle du Territoire palestinien occupé, ycompris Jérusalem-Est, et faire obstacle à leur plein développement en Cisjordanie et dans la bande de Gaza ;

7. Demand eà Israël, Puissance occupante :

a) De mettre fin sans délai à son occupation des territoires occupés depuis 1967, qui peut être contraire au droit international, de renoncer à sa politiq ue de colonisation dans l e s  t e r r i t o i r e s  o c c u p é s , y c o m p r i s Jé r u s a l e m – E s t  e t  l e  G o l a n  s y r i e n , e t , à  t i t r e  d e p r e m ie r  p a s  sur la voie du démantèlement de l’entreprise de colonisation, de mettre immédiatement un terme à l’extension des colonies existantes, notamment à leur croissance dite «naturelle» ,et auxactivités connexes,d’empêcher toute nouvelle installation de colons dans les territoires occupés, y compris Jérusalem-Est, et d’abandonner son plan « E-1 » ;

b) De mettre un terme à toutes les violations des droits de l’homme qu’entraîne la présence de colonies de peuplement, en particulier aux violations du droit à l’autodétermination, et de s’acquitter de son obligation internationale d’assurer un recours effectif aux victimes;

c) De prendre immédiatement des mesures pour interdire et abolir toutes les politiques et pratiques qui sont discriminatoires à l’égard de la population palestinienne du Territoire palestinien occupé, y compris Jérusalem-Est, et touchent de façon disproportionnée cette population, notamment en mettant un terme au système de routes séparées à l’usage exclusif des colons israéliens, qui résident illéga lement dans ledit territoire, à la combinaison complexe de restrictions à la liberté de circulation, à savoir le mur, les barrages routiers et le régime de permis qui ne s’applique qu’à la population palestinienne, à l’application de deux systèmes juridiques distincts, qui a facilité la création et la consolidation des colonies, et à d’autres violations et formes de discrimination institutionnalisée;

d) De cesser la réquisition et toutes les autres formes d’appropriation illicite des terres palestiniennes, y compris les « biens fonciers publics », et leur affectation à l’implantation ou à l’extension de colonies de peuplement, et de ne plus prévoir d’avantages et de mesures d’incitation en faveur des colonies et des colons;

e) De mettre fin à toutes les pratiques et politiques qui ont pour effet de fragmenter la continuité géographique du Territoire palestinien occupé, y compris Jérusalem-Est, d’isoler les communautés palestiniennes dans des enclaves et de modifier délibérément la composition démographique du Territoire palestinien occupé ;

f) De prendre et d’appliquer des mesures strictes pour prévenir et réprimer pleinement la commission d’actes de violence par des colons israéliens, notamment la confiscation des armes et l’imposition de sanctions pénales, ainsi que d’autres mesures propres à garantir la sécurité et la protection des civils palestiniens et des biens palestiniens dans le Territoire palestinien occupé, y compris Jérusalem-Est ;

g) De faire cesser, dans le Territoire palestinien occupé, y compris Jérusalem-Est, et dans le Golan syrien occupé, toutes les activités nuisibles à l’environnement, notamment celles que mènent les colons israéliens et en particulier le déversement de déchets de toutes sortes, qui fait peser une grave menace sur les ressources naturelles de ces territoires, à savoir les ressources en eau et les terres, et est susceptible de nuire à l’environnement, à l’a ssa inissement et à la santé des populations civiles ;

h) De cesser d’exploiter, d’altérer,de détruire,d’épuiser et de mettre en péril les ressources naturelles du Territoire palestinien occupé,y compris Jérusalem-Est, et du Golan syrien occupé;

8. Salue l’adoption par l’Union européenne des Lignes directrices relatives à l’éligibilité desentitésisraéliennesétabliesdanslesterritoiresoccupésparIsraëldepuisjuin 1967 et des activités qu’elles y déploient aux subventions, prix et instruments financiers financésparl’Unioneuropéenneàpartirde2014;

9. Prie instamment tous les États et toutes les organisations internationales de veiller à ne prendre aucune disposition de nature à reconnaître, à aider ou à favoriser l’extension des colonies de peuplement ou la construction du mur dans le Territoire palestinien occupé, y compris Jérusalem-Est, et de continuer d’appliquer activement des politiques garantissant le respect de leurs obligations au regard du droit international en ce quiconcernelespratiquessusmentionnéesettouteslesautrespratiquesetmesuresillégales auxquelles Israël a recours dans le Territoire palestinien occupé, ycompris Jérusalem-Est;

10. Rappelle à tous les États leursobligations juridiques, telles qu’énoncées dans l’avis consultatif de la Cour internationale de Justice du 9 juillet 2004 sur les conséquences juridiques de l’édification d’un mur dans le Territoire palestinien occupé, notamment celles de ne pas reconnaître la situation illicite résultant de la construction du mur, de ne pas prêter aide ou assistance au maintien de cette situation, et de veiller au respect par Israël du droit international humanitaire tel que consacré par la quatrième Convention de Genève ;

11. Demande à tous les États :

a) De faire une distinction, dans leurs échanges en la matière, entre le territoire de l’État d’Israël et les territoires occupés depuis 1967, en particulier de ne fournir à Israël aucuneassistancequiseraitutiliséespécifiquementpourlescoloniesdepeuplementdansces territoires en ce qui concerne, notamment, la question du commerce avec les colonies de peuplement, conformément à leurs obliga tions a u rega rd du droit international ;

b) D’appliquer les Principes directeurs relatifs aux entreprises et aux droits de l’hommeencequiconcerneleTerritoirepalestinienoccupé,ycomprisJérusalem-Est,etde prendredesmesurespropresàfaireensortequelesentreprisesdomiciliéessurleurterritoire et/ou relevant de leur juridiction, y compris celles qu’ils détiennent ou contrôlent, s’abstiennent de commettre des atteintes graves aux droits humains des Palestiniens ou d’y contribuer, de les permettre ou d’en tirer profit, conformément à la norme de conduite préconisée dans les Principes directeurs et aux dispositions juridiques et normes internationales pertinentes, en prenant les mesures appropriées compte tenu du caractère irréductible des répercussions néfastes que les activités de ces entreprises ont sur les droits del’homme;

c ) D e  f o u r n i r   a u x   p a r t i c u l i e r s  e t  a u x  e n t r e p r i s e s  d e s  i n f o rm a t i o n s  s u r  l e s   risques financiers, réputationnels et juridiques qu’implique la participation à des activités de colonisation, y compris la possibilité que soit engagée la responsabilité des personnes morales impliquées dans des violations flagrantes des droits de l’hommeet dans des atteintes aux droits de la personne, que cette participation prenne la forme de transactions financières, d’investissements, d’achats, d’importations de produits venant des colonies, d’activités de passation de marchés publics, de prêts, de la prestation de services ou d’autres activités économiques et financières menées dans les colonies de peuplement israéliennes ou au bénéfice de celles-ci, d’informer les entreprises de ces risques dans l’élaboration de leurs plans d’action nationaux aux fins de l’application des Principes directeurs relatifs aux entreprises et a ux droits de l’homme, et de veiller à ce que leurs politiques, lois, règlements et mesures d’application tiennent effectivement compte des risques accrus que suppose la gestion d’une entreprise dans le Territoire pa lestinien occupé, y compris Jérusalem-Est ;

d ) D e  r e n f o r c e r  l a  s u r v e i l l a n c e  d e s  a c t e s  d e  v i o l e n c e  c o m m i s  p a r  d e s  c o lo n s p o u r favoriser l’établissement de la responsabilité des auteurs de ces actes;

12. Demande aux entreprises de prendre toutes les mesures nécessaires pour s’acquitter des responsabilités que leur imposent les Principes directeurs relatifs aux entreprises et aux droits de l’homme et les autres dispositions juridiques et normes internationalespertinentesencequiconcerneleursactivitésdanslescoloniesisraéliennesou

en rapport avec celles-ci et avec le mur dans le Territoire palestinien occupé, y compris Jérusa lem-Est, d’éviter que leurs activités aient des conséquences néfastes pour les droits de l’homme et de ne pas contribuer à l’implantation, au maintien, au développement ou à la consolidation de colonies israéliennes ou à l’exploitation des ressources naturelles du Territoire palestinien occupé ;

13. Demande auxorganismes des Nations Unies compétents de prendre toutes les mesures et initiatives nécessaires, dans le cadre de leurs mandats respectifs, pour garantir le plein respect et l’application de sa résolution 17/4, du 16 juin 2011, sur les Principes directeurs relatifs aux entreprises et aux droits de l’homme,  ainsi que des autres dispositions juridiques et normes internationales pertinentes, et de veiller à la mise en œuvre du cadre de  r é f é r e n c e  « p r o t é g e r , r e s p e c t e r  e t  r é p a r e r »  d e s N a t i o n s U n i e s , q u i  constitue une norme de conduite générale pour le respect des droits de l’homme dans le contexte des activités économiques en rapport avec les colonies de peuplement israéliennes dans le Territoire palestinien occupé, y compris Jérusalem-Est ;

14. Prie la Haute-Commissaire des Nations Unies aux droits de l’homme de lui rendre compte, à sa quarante-neuvième session, de l’application des dispositions de la présente résolution ;

15. Décide de rester saisi de la question.

Détail du vote de la Résolution A/HRC/46/L.31 intitulée Situation des droits de l’homme dans le territoire palestinien occupé, y compris Jérusalem-Est, et obligation de garantir les principes de responsabilité et de justice, vote intervenu le 23 mars 2021. (en anglais)

Source : Nicolas Boeglin https://www.pressenza.com/fr/2021/04/palestine-conseil-des-droits-de-lhomme-de-lonu-a-propos-dun-vote-recent-exigeant-la-justice-pour-les-victimes-palestiniennes/

Yes    Argentina

Yes    Armenia

N       Austria

A        Bahamas

           Bahrain

Yes    Bangladesh

Yes    Bolivia

N       Brazil

N       Bulgaria

Yes    Burkina Faso

N       Cameroon

Yes    China

Yes    Côte d’ivoire

Yes    Cuba

A        Czech Republic

Yes    Denmark

Yes    Eritrea

Yes    Fiji

Yes    France

Yes    Gabon

Yes    Germany

A        India

Yes    Indonesia

Yes    Italy

Yes    Japan

Yes    Libya

N       Malawi

A        Marshall Islands

Yes    Mauritania

Yes    Mexico

Yes    Namibia

A        Nepal

Yes    Netherlands

Yes    Pakistan

A        Philippines

Yes    Poland

Yes    Republic of Korea

Yes    Russian Federation

Yes    Senegal

Yes    Somalia

Yes    Sudan

N       Togo

A        Ukraine

A        UK Great Britain & NI

Yes    Uruguay

Yes    Uzbekistan

Yes    Venezuela

Le dévoiement de l’OTAN

Lettre ouverte à Monsieur Stoltenberg, Secrétaire général de l’OTAN

par le Cercle de Réflexion Interarmées (1)

Source : https://geopragma.fr/lettre-ouverte-a-monsieur-stoltenberg-secretaire-general-de-lotan/

12 mars 2021

Geopragma. Pôle français de géopolitique réaliste

Le plan « OTAN 2030 », présenté en février au secrétaire général de l’OTAN, Jens Stoltenberg, s’il devait être approuvé par les membres de l’Alliance, marquerait un seuil quasi irrattrapable dans la subordination stratégique de l’Europe et de la France à l’hégémonisme américain. L’argumentaire proposé dans ce document a pour leitmotiv la lutte nécessaire contre deux « ennemis » naturels, la Russie et la Chine, qui justifierait une totale solidarité otanienne et une prise de décision plus concentrée encore dans les mains américaines.

En réponse à ce plan, le Cercle de Réflexion Interarmées (1) a publié cette lettre ouverte au secrétaire général de l’Otan, à laquelle Geopragma s’associe pleinement. Il est grand temps d’ouvrir les yeux et de faire pièce à des manoeuvres qui ne correspondent nullement à nos intérêts nationaux et donneront le coup de grâce à toute ambition d’autonomie stratégique européenne.

Lettre ouverte à Monsieur Stoltenberg, Secrétaire général de l’OTAN :

« Le jeudi 18 février 2021 l’étude « OTAN 2030 », produite à votre demande, vous a été présentée. Elle indique ce que doivent être les missions de l’OTAN pour les dix prochaines années. D’entrée, il apparaît que toute l’orientation de l’OTAN repose sur le paradigme d’une double menace, l’une russe, présentée comme à l’œuvre aujourd’hui, l’autre chinoise, potentielle et à venir.

Deux lignes de force majeures se dégagent de cette étude.

La première, c’est l’embrigadement des Européens contre une entreprise de domination planétaire de la Chine, en échange de la protection américaine de l’Europe contre la menace russe qui pèserait sur elle.

La deuxième, c’est le contournement de la règle du consensus, de plusieurs manières : opérations en coalitions de volontaires ; mise en oeuvre des décisions ne requérant plus de consensus ; et surtout la délégation d’autorité au SACEUR (Commandant Suprême des Forces Alliées en Europe, officier général américain) au motif de l’efficacité et de l’accélération de la prise de décision.

Mais la lecture de ce projet « OTAN 2030 » fait clairement ressortir un monument de paisible mauvaise foi, de tranquille désinformation et d’instrumentalisation de cette « menace Russe », « menace » patiemment créée puis entretenue, de façon à « mettre au pas » les alliés européens derrière les États-Unis, en vue de la lutte qui s’annonce avec la Chine pour l’hégémonie mondiale.

C’est pourquoi, Monsieur le Secrétaire général, avant toute autre considération sur l’avenir tel qu’il est proposé dans le projet OTAN 2030, il est important de faire le point sur les causes et la réalité de cette menace russe, par les quelques rappels historiques ci-dessous.

En effet, l’histoire ne commence pas en 2014, et c’est faire preuve d’une inébranlable mauvaise foi historique concernant les relations euro et américano-russes, que de passer en une seule phrase (au tout début du paragraphe « Russie ») directement du « partenariat constructif » lancé par l’OTAN au début des années 90 à l’annexion de la Crimée par la Russie en 2014, comme s’il ne s’était rien passé entre 1991 et 2014, entre « la gentille Russie » de l’époque, et le méchant « ours russe » d’aujourd’hui.

C’est bien l’OTAN qui, dès les années 1990, s’est lancée à marche forcée dans son élargissement vers l’Est, certes à la demande des pays concernés, mais malgré les assurances données à la Russie en 1991 lors de la signature du traité de Moscou[2], et qui d’année en année a rapproché ses armées des frontières de la Russie, profitant de la décomposition de l’ex-URSS.

C’est bien l’OTAN qui , sans aucun mandat de l’ONU, a bombardé la Serbie[3] pendant 78 jours, avec plus de 58 000 sorties aériennes, et ceci sur la base d’une vaste opération de manipulation et d’intoxication de certains services secrets de membres importants de l’Alliance, (le prétendu plan serbe « Potkova » et l’affaire de Racak ), initiant ainsi, contre toute légitimité internationale, la création d’un Kosovo indépendant en arrachant une partie de son territoire à un État souverain, au nom du droit des peuples à disposer d’eux-mêmes, humiliant ainsi la Russie à travers son allié serbe.

Ce principe serait-il à géométrie variable, lorsqu’il s’agit de la Crimée composée à plus de 90% de Russes, et rejoignant la Russie sans un coup de feu ?

C’est bien l’OTAN qui en 2008, forte de sa dynamique « conquête de l’Est », refusa la main tendue par la Russie pour un nouveau « Pacte de sécurité européen » qui visait à régler les conflits non résolus à l’Est de l’Europe (Transnistrie, Abkhazie, Ossétie du Sud), en échange d’une certaine neutralité de la Géorgie, de l’Ukraine, de la Moldavie – c’est-à-dire de l’immédiat « hinterland » russe – vis-à-vis de l’OTAN.

Et c’est toujours avec ce même esprit conquérant, perçu comme un réel étranglement par la Russie, qu’il a été choisi, en 2010, d’encourager les graves troubles de l’« Euromaïdan », véritable coup d’État qui a abouti à l’élimination du président ukrainien légalement élu, jugé trop pro-russe, en vue de continuer la politique de rapprochement de l’Ukraine avec l’OTAN.

On connaît la suite, avec les sécessions de la Crimée et du Donbass.

C’est bien l’OTAN qui au début des années 2000, après avoir associé la Russie à une défense anti-missiles de théâtre censée « protéger les États-Unis et ses alliés, dont la Russie » , d’une attaque de missiles tirés par des « États voyous », notamment l’Iran et la Corée du Nord (sic), transforma de facto en 2010 lors du sommet de Lisbonne, ce système en une architecture globale de défense antimissile balistique en Europe (BMDE), non plus de théâtre, mais en un véritable bouclier tourné cette fois-ci contre la Russie et non pas la protégeant.

C’est encore l’OTAN qui donna l’assurance à la Russie que les sites de lancement des missiles antimissiles balistiques (ABM) ainsi déployés devant sa porte ne pourraient jamais être retournés en sites offensifs contre son territoire tout proche, « oubliant de préciser » qu’en réalité ces lanceurs (MK-41) de missiles ABM pouvaient tout aussi bien servir à tirer des missiles offensifs Tomahawk contre son territoire (nucléaires ou conventionnels de portées supérieures à 2000 km selon les versions) en contradiction flagrante avec le traité INF toujours en vigueur à l’époque de leur déploiement ; on dépassait là, et de loin la question de savoir si le 9M729 russe portait à 480 km ou à 520 !

La menace potentielle ainsi exercée sur la capacité de frappe en second de la Russie, base de sa dissuasion nucléaire, a sérieusement remis en cause l’équilibre stratégique américano-russe, poussant alors la Russie à suspendre toute coopération au sein du COR (Conseil OTAN-Russie) fin 2013, donc dès avant l’affaire de la Crimée de 2014,  laquelle sera ensuite utilisée par l’OTAN pour justifier – a posteriori – la protection BMDE de l’Europe face à la nouvelle « menace russe » !

Alors oui, Monsieur le Secrétaire général, au terme de ces vingt années d’efforts soutenus de la part de l’OTAN pour recréer « l’ennemi russe », indispensable à la survie d’une organisation théoriquement purement défensive, oui, la Russie a fini par se raidir, et par chercher à l’Est la coopération que l’Ouest lui refusait.

L’entreprise de séparation de la Russie d’avec l’Europe, patiemment menée au fil des années, par vos prédécesseurs et par vous-même sous l’autorité constante des États-Unis, est aujourd’hui en bonne voie, puisque la Russie, enfin redevenue « la menace russe », justifie les exercices les plus provocateurs comme Defender 2020, reporté à 2021, de plus en plus proches de ses frontières, de même que les nouveaux concepts d’emploi mini-nucléaires les plus fous sur le théâtre européen sous l’autorité de… l’allié américain qui seul en possède la clef.

Mais non, Monsieur le Secrétaire général, aujourd’hui, et malgré tous vos efforts, la Russie avec son budget militaire de 70 milliards d’euros (à peine le double de celui de la France), ne constitue pas une menace pour l’OTAN avec ses 1000 milliards d’euros, dont 250 pour l’ensemble des pays européens de l’Alliance ! Mais là n’est pas votre souci car ce qui est visé désormais à travers ce nouveau concept OTAN 2030, est un projet beaucoup plus vaste : à savoir impliquer l’Alliance atlantique dans la lutte pour l’hégémonie mondiale qui s’annonce entre la Chine et les États-Unis.

La vraie menace, elle réelle, est celle du terrorisme. L’étude y consacre bien un développement, mais sans jamais se départir du mot « terrorisme », ni en caractériser les sources, les ressorts, les fondements idéologiques et politiques.

Autrement dit, on n’aurait comme menace, en l’occurrence, qu’un mode d’action, puisque telle est la nature du « terrorisme ». On élude donc une réalité dérangeante, celle de l’islamisme radical et de son messianisme qui n’a rien à envier à celui du communisme d’antan. Le problème est que ce même messianisme est alimenté par l’immense chaos généré par les initiatives américaines post Guerre froide , et qu’il est même porté au plan idéologique tant par la Turquie d’Erdogan, membre de l’Otan, que par l’Arabie Saoudite, allié indéfectible des États-Unis.

Comme on pouvait s’y attendre, il apparaît dès les premières lignes que ce document n’augure rien de bon pour l’indépendance stratégique de l’Europe, son but étant clairement de reprendre en mains les alliés européens qui auraient seulement pu imaginer avoir une once d’un début d’éveil à une autonomie européenne.

Ce n’est pas tout, car non seulement vous projetez de transformer l’OTAN, initialement alliance défensive bâtie pour protéger l’Europe face à un ennemi qui n’existe plus, en une alliance offensive contre un ennemi qui n’existe pas pour l’Europe, (même si nous ne sommes pas dupes des ambitions territoriales de la Chine, de l’impact de sa puissance économique et du caractère totalitaire de son régime), mais ce rapport va plus loin, carrément vers une organisation à vocation politique mondiale, ayant barre sur toute autre organisation internationale.

Ainsi, selon ce rapport :

–  L’OTAN devrait instaurer une pratique de concertation entre Alliés avant les réunions d’autres organisations internationales (ONU, G20, etc..), ce qui signifie en clair « venir prendre les instructions la veille » pour les imposer le lendemain massivement en plénière !

– L’OTAN doit avoir une forte dimension politique, qui soit à la mesure de son adaptation militaire. L’Organisation devrait envisager de renforcer les pouvoirs délégués au secrétaire général, pour que celui-ci puisse prendre des décisions concrètes concernant le personnel et certaines questions budgétaires.

– L’OTAN devrait créer, au sein des structures existantes de l’Alliance, un mécanisme plus structuré pour la formation de coalitions. L’objectif serait que les Alliés puissent placer de nouvelles opérations sous la bannière OTAN même si tous ne souhaitaient pas participer à une éventuelle mission.

– L’OTAN devrait réfléchir à l’opportunité de faire en sorte que le blocage d’un dossier par un unique pays ne soit possible qu’au niveau ministériel.

– L’OTAN devrait approfondir les consultations et la coopération avec les partenaires de l’Indo-Pacifique : l’Australie, le Japon, la Nouvelle-Zélande et la République de Corée.

– L’OTAN devrait commencer à réfléchir en interne, à la possibilité d’établir un partenariat avec l’Inde.

Monsieur le Secrétaire général,

C’est parce que cette organisation lorsqu’elle a perdu son ennemi, n’a eu de cesse que de se lancer à corps perdu dans la justification politique de la préservation de son outil militaire, en se reforgeant son nouvel ennemi russe, qu’elle tend aujourd’hui à devenir un danger pour l’Europe.

Car, non contente d’avoir fait manquer à l’Europe l’occasion d’une véritable paix durable souhaitée par tous, y compris par la Russie, l’OTAN animée du seul souci de sa survie, et de sa justification par son extension, n’a fait que provoquer un vaste réarmement de part et d’autre des frontières de la Russie, de la Baltique à la Mer Noire, mettant en danger la paix dans cette Europe, qu’elle ne considère plus désormais que comme son futur champ de bataille.

Et maintenant, à travers ce document OTAN 2030, et contre la logique la plus élémentaire qui veut que ce soit la mission qui justifie l’outil et non l’inverse – les Romains ne disaient-ils pas déjà « Cedant arma togae » ? – vous voudriez, pour l’avenir, justifier l’outil militaire de cette alliance en le transformant en un instrument politique, incontournable, de gestion de vastes coalitions internationales, au profit d’une véritable gouvernance planétaire, allant même jusqu’à passer outre les décisions de l’ONU et écrasant les souverainetés nationales !

Alors non, Monsieur le Secrétaire général ! Il faut stopper ce train fou, avant qu’il ne soit trop tard ! La France, quant à elle, dans le droit fil des principes énoncés voici plus d’un demi-siècle par le général de Gaulle, ne saurait, sans faillir gravement, se prêter à cette entreprise d’une acceptation aventureuse de la tutelle américaine sur l’Europe. »

Pour le Cercle de Réflexion Interarmées, le général de brigade aérienne (2S) Grégoire Diamantidis.


[1] Le Cercle de Réflexion Interarmées (CRI), est un organisme indépendant des instances gouvernementales et de la hiérarchie militaire. Il regroupe des officiers généraux et supérieurs des trois armées ayant quitté le service et quelques civils et a pour objectif de mobiliser les énergies, afin de mieux se faire entendre des décideurs politiques, de l’opinion publique et contribuer ainsi à replacer l’Armée au cœur de la Nation dont elle est l’émanation.

[2] Traité de Moscou : ou « traité deux plus quatre », signé le 12 septembre 1990 à Moscou, entre les représentants des deux Allemagne et ceux des quatre puissances alliées de la Seconde guerre mondiale, est le « traité portant règlement définitif concernant l’Allemagne » qui a ouvert la voie à la réunification allemande et fixé le statut international de l’Allemagne unie.

[3] Opération « Force Alliée ». Cette opération, décidée par l’OTAN, après l’échec des négociations entre les indépendantistes kosovars et la Serbie sous l’égide de l’OSCE (Conférence de Rambouillet 6 février-19 mars 1999), fut déclenchée sans mandat de l’ONU, le 24 mars sur la base d’une vaste campagne dans les médias occidentaux, concernant un plan d’épuration ethnique (plan Potkova) mené à grande échelle au Kosovo par la Serbie. Plan qui se révéla par la suite, avoir été fabriqué de toutes pièces par les services secrets bulgares et allemands.

Les 10 premières erreurs de Joe Biden en politique étrangère

par Medea BenjaminNicolas J.S. Davies

Source : https://www.les-crises.fr/les-10-premieres-erreurs-de-joe-biden-en-politique-etrangere/

Source originaire :

https://www.commondreams.org/views/2021/03/12/10-problems-bidens-foreign-policy-and-one-solution

 Traduit par les lecteurs du site Les Crises

Biden marche dans les pas d’Obama et de Trump, qui avaient tous deux promis des approches nouvelles en matière de politique étrangère, mais ont pour l’essentiel livré davantage de guerres sans fin.

La présidence Biden n’en est qu’à ses débuts, mais il n’est pas trop tôt pour pointer du doigt les domaines de la politique étrangère dans lesquels nous, progressistes, avons été déçus, voire exaspérés.

On trouve une ou deux évolutions positives, comme le renouvellement du traité New START d’Obama avec la Russie et l’initiative du secrétaire d’État Blinken pour un processus de paix mené par l’ONU en Afghanistan, où les États-Unis optent enfin pour la paix en dernier recours, après 20 ans perdus dans le cimetière des empires.

Dans l’ensemble, cependant, la politique étrangère de Biden semble déjà engluée dans le bourbier militariste des vingt dernières années, bien loin de sa promesse électorale de revitaliser la diplomatie comme principal outil de la politique étrangère américaine.

À cet égard, Biden suit les traces d’Obama et de Trump, qui ont tous deux promis de nouvelles approches en matière de politique étrangère, mais qui, pour l’essentiel, ont livré davantage de guerres sans fin.

À la fin de son second mandat, Obama avait obtenu deux résultats diplomatiques significatifs avec la signature de l’accord sur le programme nucléaire iranien et la normalisation des relations avec Cuba. Les Américains progressistes, qui ont voté pour Biden, avaient donc quelques raisons d’espérer que son expérience en tant que vice-président d’Obama l’amènerait à rétablir et à développer rapidement les acquis d’Obama avec l’Iran et Cuba comme base de la diplomatie plus ambitieuse qu’il avait promise.

Au lieu de cela, l’administration Biden semble fermement retranchée derrière les remparts hostiles que Trump a construits entre l’Amérique et nos voisins, allant de sa nouvelle Guerre froide contre la Chine et la Russie jusqu’aux sanctions brutales contre Cuba, l’Iran, le Venezuela, la Syrie et des dizaines de pays dans le monde, et il n’y a toujours pas de message quant à des réductions d’un budget militaire qui a augmenté de 15% depuis l’exercice fiscal 2015 (ajusté à l’inflation).

Malgré les condamnations sans fin de Trump par les démocrates, la politique étrangère de Biden ne montre jusqu’à présent aucun changement notable par rapport aux politiques des quatre dernières années. Voici dix de ses points faibles :

1. Se révéler incapable de rejoindre rapidement l’accord sur le nucléaire iranien. L’échec de l’administration Biden à rejoindre immédiatement le PAGC, comme Bernie Sanders avait promis de le faire dès son premier jour en tant que président, a transformé une victoire facile qui aurait satisfait à l’engagement de Biden en faveur de la diplomatie en une crise diplomatique totalement évitable.

Le retrait de Trump du PAGC et sa décision d’imposer des sanctions brutales de « pression maximale » à l’Iran ont été largement condamnés par les démocrates et les alliés des États-Unis. Mais aujourd’hui, Biden impose de nouvelles exigences à l’Iran pour apaiser les faucons qui se sont toujours opposés à l’accord, risquant ainsi de ne pas réussir à rétablir le PAGC et de voir la politique de Trump devenir sa propre politique. L’administration Biden devrait réintégrer l’accord immédiatement, sans conditions préalables.

2. Poursuivre la guerre des bombardements américains – même si désormais en secret. En se mettant également dans les pas de Trump, Biden a aggravé les tensions avec l’Iran et l’Irak en attaquant et en tuant les forces irakiennes soutenues par l’Iran qui jouent un rôle essentiel dans la guerre contre l’Etat Islamique en Irak et en Syrie. La frappe aérienne américaine du 25 février de Biden n’a, comme on pouvait s’y attendre, pas réussi à mettre fin aux tirs de roquette contre les bases américaines extrêmement impopulaires en Irak, alors qu’une résolution visant à les fermer a été adoptée il y a plus d’un an par l’Assemblée nationale irakienne.

L’attaque américaine en Syrie a été condamnée comme illégale par de propres membres du parti de Biden, ce qui a relancé les efforts visant à abroger les autorisations de 2001 et 2002 pour l’utilisation de la force militaire que les présidents utilisent à mauvais escient depuis 20 ans. D’autres frappes aériennes menées par l’administration Biden en Afghanistan, en Irak et en Syrie sont entourées de secret, car celle-ci n’a pas repris la publication des synthèses mensuelles sur les opérations aériennes que toutes les autres administrations ont publiées depuis 2004, mais que Trump a abandonnées il y a un an.

3. Refuser de tenir MBS pour responsable du meurtre du journaliste saoudien Jamal Khashoggi. Les militants des Droits humains ont été reconnaissants envers le président Biden pour avoir publié le rapport des services de renseignement sur le meurtre macabre du chroniqueur du Washington Post, Jamal Khashoggi, rapport qui a confirmé ce que nous savions déjà : le prince héritier saoudien Mohammad Bin Salman (MBS) a approuvé le meurtre. Pourtant, lorsqu’il s’est agi de tenir MBS pour responsable, Biden s’est dégonflé.

À tout le moins, l’administration aurait dû imposer à l’encontre de MBS les mêmes sanctions, y compris le gel des avoirs et l’interdiction de voyager, que celles imposées par les États-Unis aux personnalités de rang inférieur impliquées dans le meurtre. Au lieu de cela, tout comme Trump, Biden apparait asservi à la dictature saoudienne et à son diabolique prince héritier.

4. S’accrocher à la politique absurde de Trump consistant à reconnaître Juan Guaidó comme président du Venezuela. L’administration Biden a raté l’occasion d’établir une nouvelle approche à l’égard du Vénézuéla lorsqu’elle a décidé de continuer de reconnaître Juan Guaidó comme « président par intérim », d’exclure tout dialogue avec le gouvernement Maduro et de sembler vouloir bloquer l’opposition modérée qui participe aux élections.

L’administration a également déclaré qu’elle n’était « pas pressée » de lever les sanctions de Trump malgré une étude récente du Government Accountability Office détaillant leur impact négatif sur l’économie, et un rapport préliminaire cinglant d’un rapporteur spécial de l’ONU, qui a noté leur « effet dévastateur sur la population entière du Vénézuéla. » L’absence de dialogue avec tous les acteurs politiques du Vénézuéla risque de conforter une politique de changement de régime et de guerre économique pour les années à venir, à l’instar de la politique américaine défaillante envers Cuba qui dure depuis 60 ans.

5. Suivre Trump plutôt qu’Obama au sujet de Cuba. L’administration Trump a mis un terme à tous les progrès obtenus par le président Obama en faveur de relations normales, en sanctionnant les industries du tourisme et de l’énergie de Cuba, en bloquant les envois d’aide liée au coronavirus, en restreignant les envois de fonds aux membres des familles, en plaçant Cuba sur une liste des « États soutenant le terrorisme » et en sabotant les missions médicales internationales de Cuba, qui étaient une source importante de revenus pour son système de santé.

Nous nous attendions à ce que Biden commence immédiatement à démanteler les politiques de confrontation de Trump, mais la complaisance envers les exilés cubains en Floride à des fins électorales intérieures prend de toute évidence, pour Biden comme pour Trump, le pas sur une politique humaine et rationnelle vis à vis de Cuba.

Biden devrait plutôt commencer à travailler avec le gouvernement cubain pour permettre le retour des diplomates dans leurs ambassades respectives, lever toutes les restrictions sur les envois de fonds, faciliter les voyages et travailler avec le système de santé cubain dans la lutte contre la COVID-19, entre autres mesures.

6. Relancer la Guerre froide avec la Chine. Biden semble, comme Trump, s’engager avec la Chine dans une Guerre froide vouée à l’échec et la course aux armements, en tenant un discours musclé et en augmentant les tensions qui ont conduit à des crimes de haine racistes contre les personnes originaires d’Asie de l’Est aux États-Unis. Mais ce sont les États-Unis qui encerclent et menacent militairement la Chine, et non l’inverse. Comme l’ancien président Jimmy Carter l’a patiemment expliqué à Trump, alors que les États-Unis sont en guerre depuis 20 ans, la Chine a plutôt investi dans les infrastructures du XXIe siècle et dans sa propre population, sortant 800 millions d’entre eux de la pauvreté.

Le plus grand danger de ce moment de l’histoire, à moins d’une guerre nucléaire totale, est que cette posture militaire agressive des États-Unis justifie non seulement des budgets militaires américains illimités, mais qu’elle forcera progressivement la Chine à convertir son succès économique en puissance militaire et à suivre les États-Unis sur la voie tragique de l’impérialisme militaire.

7. Ne pas lever des sanctions douloureuses et illégales pendant une pandémie. L’un des héritages de l’administration Trump est la pratique dévastatrice de sanctions américaines à l’encontre de pays du monde entier, notamment l’Iran, le Venezuela, Cuba, le Nicaragua, la Corée du Nord et la Syrie. Les rapporteurs spéciaux de l’ONU les ont condamnées, les qualifiant de crimes contre l’humanité et les ont comparées à des sièges médiévaux. La plupart de ces sanctions ayant été imposées par décret, le président Biden pourrait facilement les lever. Avant même de parvenir au pouvoir, son équipe en avait annoncé un examen approfondi, mais, trois mois plus tard, elle n’a toujours pas bougé.

Les sanctions unilatérales qui affectent des populations entières sont une forme illégale de coercition, au même titre que les interventions militaires, les coups d’État et les opérations secrètes, qui n’ont pas leur place dans une politique étrangère légitime fondée sur la diplomatie, l’État de droit et la résolution non violente des conflits. Elles sont particulièrement cruelles et criminelles en temps de pandémie et l’administration Biden devrait prendre des mesures immédiates en levant les sanctions sectorielles générales afin de garantir que chaque pays puisse répondre de manière adéquate à la pandémie.

8. Ne pas en faire assez pour soutenir la paix et l’aide humanitaire au Yémen. Biden a semblé remplir partiellement sa promesse de mettre fin au soutien américain à la guerre au Yémen lorsqu’il a annoncé que les États-Unis cesseraient de vendre des armes « offensives » aux Saoudiens. Mais il n’a pas encore expliqué ce que cela signifie. Quelles ventes d’armes a-t-il annulées ?

Nous pensons qu’il devrait arrêter TOUTES les ventes d’armes à l’Arabie saoudite et aux Émirats arabes unis, en appliquant la loi Leahy qui interdit toute assistance militaire à des forces qui commettent des violations flagrantes des Droits humains, et la loi sur le contrôle des exportations d’armes (Arms Export Control Act), selon laquelle les armes américaines importées ne peuvent être utilisées que pour la légitime défense. Il ne devrait y avoir aucune exception à ces lois américaines pour l’Arabie saoudite, les EAU, Israël, l’Égypte ou d’autres alliés des États-Unis dans le monde.

Les États-Unis devraient également accepter leur part de responsabilité dans ce que beaucoup ont appelé la plus grande crise humanitaire du monde aujourd’hui, et fournir au Yémen les fonds nécessaires pour nourrir son peuple, restaurer son système de santé et reconstruire son pays dévasté. Une récente conférence des donateurs n’a permis de recueillir que 1,7 milliards de dollars de promesses, soit moins de la moitié des 3,85 milliards de dollars nécessaires.

Biden devrait rétablir et étendre le financement de l’USAID [L’Agence des États-Unis pour le développement international est l’agence du gouvernement des États-Unis chargée du développement économique et de l’assistance humanitaire dans le monde. L’agence travaille sous la supervision du Président, du Département d’État et du Conseil de sécurité nationale, NdT] et le soutien financier des États-Unis aux opérations de secours de l’ONU, de l’OMS et du Programme alimentaire mondial au Yémen. Il devrait également faire pression sur les Saoudiens afin qu’ils ré-ouvrent les lignes aériennes et les ports maritimes et renforcer le poids diplomatique des États-Unis pour soutenir les efforts de l’envoyé spécial de l’ONU, Martin Griffiths, pour négocier un cessez-le-feu.

9. Ne pas soutenir la diplomatie du président Moon Jae-in avec la Corée du Nord. L’échec de Trump à assurer un allègement des sanctions et des garanties de sécurité explicites à la Corée du Nord a condamné sa diplomatie et est devenu un obstacle au processus diplomatique en cours entre les présidents des deux Corées Kim Jong-un et Moon Jae-in, qui est lui-même un enfant de réfugiés nord-coréens. Jusqu’à présent, Biden poursuit cette politique de sanctions et de menaces draconiennes.

L’administration Biden devrait relancer le processus diplomatique avec des mesures pouvant restaurer la confiance telles que l’ouverture de bureaux de liaison, l’assouplissement des sanctions, la simplification pour réunir les familles coréo-américaines et nord-coréennes, l’autorisation pour les organisations humanitaires américaines de reprendre leur travail lorsque les conditions de la COVID le permettront, et l’arrêt des exercices militaires entre les États-Unis et la Corée du Sud ainsi que des vols de B-2 porteurs de la bombe nucléaire.

Les négociations doivent amener à des engagements concrets de non-agression du côté des États-Unis et à un engagement à négocier un accord de paix pour mettre officiellement fin à la guerre de Corée. Cela ouvrirait la voie à une péninsule coréenne dénucléarisée et à la réconciliation que tant de Coréens souhaitent – et méritent.

10. Ne prendre aucune initiative pour réduire les dépenses militaires américaines. À la fin de la Guerre froide, d’anciens hauts responsables du Pentagone ont déclaré à la Commission du budget du Sénat que les dépenses militaires américaines pouvaient, sans aucun risque, être diminuées de moitié au cours des dix années suivantes. Cet objectif n’a jamais été atteint et, au lieu des « dividendes de la paix » de l’après-Guerre froide, le complexe militaro-industriel a exploité les crimes du 11 Septembre 2001 pour justifier une extraordinaire course unilatérale aux armements. Entre 2003 et 2011, les États-Unis ont engagé 45 % des dépenses militaires mondiales, dépassant de loin leur propre pic de dépenses militaires du temps de la Guerre froide.

Aujourd’hui, le complexe militaro-industriel compte sur Biden pour relancer une nouvelle Guerre froide avec la Russie et la Chine, seul prétexte plausible pour justifier de nouveaux budgets militaires record qui préparent le terrain pour une troisième guerre mondiale.

Biden doit mettre un terme aux conflits des États-Unis avec la Chine et la Russie, et s’atteler à la tâche essentielle de transférer l’argent du Pentagone vers les besoins nationaux urgents. Il devrait commencer au moins par la réduction du budget de 10 % que 93 représentants et 23 sénateurs ont déjà votée. À plus long terme, Biden devrait travailler à des réductions plus importantes des dépenses du Pentagone, comme dans le projet de loi de la députée Barbara Lee visant à réduire de 350 milliards de dollars par an le budget militaire américain, afin de libérer des ressources dont nous avons cruellement besoin pour investir dans les soins de santé, l’éducation, les énergies propres et des infrastructures modernes.

Une approche progressiste pour aller de l’avant

Ces politiques, communes aux administrations démocrates et républicaines, non seulement infligent douleur et souffrance à des millions de nos voisins dans d’autres pays, mais provoquent aussi délibérément une instabilité qui peut à tout moment dégénérer en guerre, plonger dans le chaos un État qui était fonctionnel ou engendrer une crise secondaire dont les conséquences humaines seront encore pires que la crise initiale.

Toutes ces politiques entraînent des efforts délibérés pour imposer unilatéralement la volonté politique des dirigeants américains à d’autres personnes et pays, par des méthodes qui ne font que causer plus de dommages et de souffrances aux personnes qu’ils proclament – ou prétendent – vouloir aider.

Biden devrait se débarrasser des pires politiques d’Obama et de Trump, et tout au contraire choisir les meilleures d’entre elles. Trump, reconnaissant la nature impopulaire des interventions militaires américaines, a entamé le processus de rapatriement des troupes américaines d’Afghanistan et d’Irak, ce à quoi Biden devrait donner suite.

Les succès diplomatiques d’Obama concernant Cuba, l’Iran et la Russie ont démontré que négocier avec les ennemis des États-Unis pour faire la paix, améliorer les relations et rendre le monde plus sûr, est une alternative parfaitement viable plutôt que d’essayer de les forcer à obéir à la volonté des États-Unis en bombardant, affamant et assiégeant leurs populations. C’est en fait le principe fondamental de la Charte des Nations Unies, et ce devrait être le principe fondamental de la politique étrangère de Biden.

Medea Benjamin, cofondatrice de Global Exchange et de CODEPINK : Women for Peace, est l’auteure du livre « Inside Iran: The Real History and Politics of the Islamic Republic of Iran » ( L’Iran de l’intérieur : véritable histoire et politique de la République islamique d’Iran). Ses précédents ouvrages comptent : « Kingdom of the Unjust: Behind the U.S.-Saudi Connection » (Le Royaume de l’injustice : derrière la connexion USA-Arabie saoudite) (2016) ; « Drone Warfare: Killing by Remote Control » (La guerre par drones : tuer à distance) (2013) ; « Don’t Be Afraid Gringo: A Honduran Woman Speaks from the Heart »(N’aie pas peur gringo : une femme hondurienne parle avec son coeur) (1989), et (avec Jodie Evans) « Stop the Next War Now (Inner Ocean Action Guide) » ( Arrêtons la prochaine guerre dès maintenant ) (2005). On peut la suivre sur Twitter : @medeabenjamin

Nicolas J. S. Davies est l’auteur de « Blood On Our Hands: the American Invasion and Destruction of Iraq » (Du sang sur nos mains : l’invasion américaine et la destruction de l’Irak) (2010). Il a également écrit les chapitres concernant « Obama at War » (Obama en guerre) dans « Grading the 44th President: a Report Card on Barack Obama’s First Term as a Progressive Leader » ( Evaluation du 44e président : un bilan du premier mandat de Barack Obama en tant que leader progressiste ) (2012).

Les leçons de la Syrie

La vérité sur la crise syrienne – Richard H. Black

Extrait de la troisième table ronde de la visio-conférence de l’Institut Schiller à Washington des 20-21 mars 2021

Source : https://www.mondialisation.ca/les-lecons-de-la-syrie-la-verite-sur-la-crise-syrienne-richard-h-black/5655012

Par le colonel Richard H. Black (cr), ancien sénateur de l’État de Virginie
Ancien chef de la Division du droit pénal de l’armée au Pentagone

***

J’aime mon pays. Je suis un colonel à la retraite qui a servi en uniforme pendant 32 ans. J’ai effectué 269 missions de combat au Vietnam en tant que pilote d’hélicoptère chez les Marines. J’ai atterri en catastrophe après la destruction de mes commandes de vol par des tirs de mitrailleuses. J’ai effectué 70 patrouilles de combat en tant que contrôleur aérien au sol pour la 1ère division des Marines. J’ai été blessé et mes opérateurs radio sont morts au combat à mes côtés.

Cependant, je suis consterné par l’indécence de l’agression américaine envers la Syrie.

Le 17 mars, le secrétaire d’État (américain) Tony Blinken a réprimandé nos invités chinois à Anchorage, en Alaska, en déclarant qu’ils n’avaient pas respecté « l’ordre [international] fondé sur des règles », sans lequel le monde serait « beaucoup plus violent ».

Mais quel est donc cet « ordre fondé sur des règles » que nous vantons sans cesse ? Il semble que ces règles soient celles que les États-Unis décident de suivre à tel ou tel moment.

De quel droit saisissons-nous les navires d’autres nations en haute mer ? Selon les règles, c’est un acte de guerre. Mais nous ne sommes pas en guerre, alors les règles disent que ce sont des actes de piraterie.

Quelles règles nous permettent d’imposer des blocus navals à la Syrie, à l’Iran, au Venezuela ? Ne s’agit-il pas d’actes de guerre ?

Quel « ordre fondé sur des règles » nous permet de dire à l’Allemagne que nous la punirons si elle construit un gazoduc pour s’approvisionner en Russie ? Quelles « règles » nous permettent de dicter le commerce de toute nation souveraine ?

La marche de conquête américaine s’étend sur toute la planète. Nous avons envahi des pays souverains comme la Serbie, l’Irak, la Libye, le Yémen et la Syrie, les laissant tous dans des ruines fumantes.

L’« ordre fondé sur des règles » n’interdit-il pas les guerres d’agression ? N’avons-nous pas poursuivi les nazis à Nuremberg pour de tels actes ? Quelles « règles » font des guerres d’agression des crimes pour les nazis, mais pas pour nous ?

On nous dit que nous menons une « guerre contre le terrorisme », mais ce n’est pas le cas. Nous sommes alliés à des terroristes, comme Al-Qaïda, dans une quête sans remords pour détruire les civilisations arabes dans tout le Moyen-Orient.

Peu d’Américains peuvent seulement donner un nom à nos guerres : Serbie, Irak, Libye, Syrie, Yémen, Somalie, Ukraine. Aucun de ces pays ne nous a attaqués, c’est nous qui les avons tous attaqués.

Prenons simplement le cas de la Syrie. Rappelez-vous ce qu’était la Syrie autrefois. Elle avait une économie bien équilibrée ; elle produisait la plupart de ses biens industriels, son carburant et ses produits agricoles. Il y avait peu de pauvreté et le commerce était florissant. Elle était financièrement fiable.

Elle était en paix avec Israël depuis 40 ans. La Constitution rédigée sous le président Assad garantit aux femmes l’égalité des droits. Elle garantit la liberté de religion en trois passages différents de son texte. La Syrie est un modèle pour d’autres États arabes, notamment pour l’Arabie saoudite, qui n’a pas de Constitution du tout.

Nous qualifions le président syrien de dictateur, mais en 2014, il a été élu à une écrasante majorité lors d’une élection juste et libre. L’Amérique prétend que les élections n’ont jamais eu lieu, mais de nombreux Syriens ont été tués par des rebelles soutenus par les États-Unis alors qu’ils tentaient de voter.

Après dix ans de guerre, aucun chef rebelle ne s’est imposé comme une figure populaire auprès du peuple syrien. L’Occident aime les terroristes que le peuple syrien méprise. On nous apprend à détester le président Assad parce qu’il a réprimé les émeutiers en 2011 et parce qu’il a « gazé son peuple ». Mais ce n’est pas vrai, car nous avions déjà pris la décision d’attaquer la Syrie dix ans auparavant.

En 2001, le secrétaire à la Défense Donald Rumsfeld a ordonné au Pentagone de rédiger des plans pour renverser les gouvernements de sept pays du Moyen-Orient, en commençant par l’Irak, puis la Syrie, le Liban, la Libye, la Somalie, le Soudan et pour finir, l’Iran [1] .

Aucun d’entre eux n’avait fait de mal aux États-Unis.

En 2006, l’ambassade des États-Unis à Damas a exposé des plans détaillés pour déstabiliser et renverser la Syrie.

C’était bien avant les manifestations en Syrie de 2011, dont nous avons toujours prétendu qu’elles étaient la raison de notre opposition au président Assad.

En mars 2011, les États-Unis, le Royaume-Uni et la France ont attaqué et renversé le gouvernement libyen, et ont exécuté brutalement le colonel Kadhafi [2].

Note 2 : []

Les États-Unis ont doté la Turquie d’un aérodrome pour transporter les armes libyennes capturées à l’aide d’avions qataris. Ces armes ont été livrées aux terroristes en Syrie.

En 2011, pendant le « printemps arabe », le très secret « Centre d’activités spéciales » de la CIA a envoyé des équipes paramilitaires en Syrie pour identifier, former, équiper et diriger des terroristes contre le gouvernement syrien.

Note 3 : https://en.wikipedia.org/wiki/Special_Activities_Center#Syria

En 2013, Barak Obama a officialisé notre soutien de longue date aux terroristes anti-syriens, en autorisant secrètement le programme « Timber Sycamore » de la CIA [3].

Dans le cadre de ce programme, la division des opérations spéciales de la CIA a entraîné, armé et payé des milliers de terroristes pour combattre la Syrie.

L’OTAN et les États-Unis ont entretenu une intense campagne de propagande contre la Syrie. Les attaques au gaz sarin qui ont tué des civils ont été imputées au président Assad. Mais pas un seul journaliste n’a demandé pourquoi Assad utilisait du gaz contre des enfants et pas contre des brigades blindées de terroristes qui fonçaient sur Damas.

Le secrétaire à la Défense James Mattis a admis, en 2018, que les États-Unis n’avaient aucune preuve qu’Assad avait utilisé du gaz sarin [4].

Deux députés turcs ont été accusés de trahison pour avoir révélé comment une cellule d’Al-Qaïda avait fait entrer dans le pays 2,2 kilos de gaz sarin pour l’utiliser contre la Syrie.

Pourquoi attaquons-nous la Syrie ? Les États-Unis cherchent à s’emparer des routes du pétrole et du gaz qui desservent l’Arabie saoudite et le Qatar. En plus de l’accès aux pipelines, l’Arabie saoudite veut imposer un islam wahhabite à des Syriens qui vivent dans l’harmonie religieuse.

De nombreux groupes terroristes ont juré de décapiter tous les chrétiens et les alaouites et de faire de leurs femmes et de leurs filles des esclaves sexuelles. Un djihadiste a conduit au combat son véhicule blindé de fabrication américaine, avec une esclave nue attachée à son pare-brise, sachant que les soldats syriens ne lui tireraient pas dessus pendant qu’il attaquait.

Les marchands d’armes américains profitent immensément de contrats lucratifs tels que les 600 missiles antichars BMP-71 que la CIA a envoyés en urgence à Al-Qaïda en 2014, juste à temps pour qu’ils attaquent à travers la frontière turque, franchissant les lignes syriennes pour décapiter les chrétiens arméniens dans l’ancienne ville de Kessab.

En 2015, les troupes américaines ont envahi illégalement le nord de la Syrie et se sont emparées illégalement du pétrole syrien. Nous avons autorisé une compagnie pétrolière américaine à construire une raffinerie et à forer pour trouver davantage de pétrole sur des terres syriennes souveraines.

Avant la guerre, la Syrie n’a jamais eu besoin d’importer du carburant, car elle était autosuffisante en pétrole et en gaz naturel. Mais maintenant, l’héritage de la nation a été volé, laissant les Syriens mourir de froid en hiver, alors que nous volons leur carburant.

Cette région est aussi le grenier à blé de la Syrie. Elle en produisait suffisamment pour nourrir la nation. Ce blé a également été volé, et les Kurdes l’expédient aux marchands turcs, tandis que les paysans syriens meurent de faim.

Pour resserrer l’étau sur la Syrie, le secrétaire d’État Mike Pompeo s’est vanté de couper la Syrie de ses sources de devises et de bloquer les pétroliers en provenance d’Iran. Nous avons ainsi causé un grand nombre de morts, de maladies et de souffrances aux pauvres Syriens.

On rappelle régulièrement aux citoyens Américains qu’en Syrie, « nous ne visons pas le peuple, seulement les dirigeants ». Balivernes !

Nous volons la nourriture, le carburant et les médicaments aux pauvres. Nous bloquons les fournitures pour la reconstruction, de sorte que les jeunes Syriens doivent se battre pour vivre, ou mourir de faim.

Notes

[1« Seven countries in five years »

[2French secret service killed Gaddafi on Sarkozy’s orders, says report

[3Timber Sycamore

[4US has no evidence of Syrian use of sarin gas, Mattis says

Dix ans après…

Ne me parlez plus de jasmin ! (*)

par Michel Raimbaud

29 janvier 2021

Source : Institut Tunisien des Relations Internationales (ITRI)

https://tunisitri.wordpress.com/2021/01/30/dix-ans-apres-ne-me-parlez-plus-de-jasmin-29-janv-2021-par-michel-raimbaud/

(publié par Candide le 30 janvier 2021 dans Chroniques)

  Ancien diplomate et essayiste, Michel Raimbaud a publié plusieurs ouvrages, notamment Tempête sur le Grand Moyen-Orient (2e édition 2017) et Les guerres de Syrie (2019). 

 
Une décennie après les événements du dit «printemps arabe» qui ont bouleversé plusieurs pays du Maghreb, du Moyen-Orient et du péninsule arabique, l’ancien diplomate français et essayiste Michel Raimbaud nous livre son opinion sur ses conséquences.


 Lorsqu’au cœur de l’hiver 2010-2011 apparaissent à Tunis puis au Caire les premières «révolutions arabes» qu’à la hâte on baptise «printemps», elles jouissent d’un préjugé favorable, fleurant la liberté et le renouveau. Expéditives, elles dégagent illico presto des «tyrans» indéracinables et font forte impression : leur victoire est inéluctable et l’épidémie semble vouée à gagner tous les pays arabes. 


Tous ? Pas tout à fait. Les Etats touchés − Tunisie, Egypte, Libye, Yémen, Syrie, et à partir de janvier 2011 l’Algérie et la Mauritanie − ont en commun d’être républicains, modernistes, sensibles au nationalisme arabe, à une laïcité tolérante, et une question viendra à l’esprit : «Pourquoi nous et pas eux ?». L’avenir le dira, le «eux» désignant les rois, roitelets ou émirs qui échappent miraculeusement au printemps et semblent promis à un éternel été bien climatisé : l’Arabie de Salman et Ben Salman, les Emirats de Zayed et Ben Zayed, le Qatar de la famille Al Thani, etc. Invitons Maroc et Jordanie et voilà toutes les monarchies, de l’Atlantique au Golfe, à l’abri pour prêcher la «révolution»…Dans la bouche d’un cheikh wahhabite ou d’un émir, le mot semble cocasse mais il suffit de lui donner son sens étymologique (mouvement astronomique qui ramène au point de départ) pour trouver qu’il sied bien à un mouvement conduit par les fondamentalistes avec l’appui de l’Occident afin de briser la rhétorique du mouvement national arabe : ce que les experts de «nos grandes démocraties» auto-claironnantes refuseront d’admettre.


 En revanche, dans les pays arabes et ailleurs, beaucoup auront compris très vite ce que ces printemps en hiver n’étaient pas, c’est-à-dire des révolutions «spontanées, pacifiques et populaires». Bien que fleurissent les promesses de lendemains qui chantent, il ne faudra pas longtemps pour déchanter : dans le vide créé par le dégagement des «tyrans», c’est le désordre qui va s’installer plutôt que la démocratie attendue. La sidération fera place à la désillusion, le «chaos créateur» des néoconservateurs et la barbarie des extrémistes faisant mauvais ménage avec la douce musique des promesses.


 Le hasard fait parfois bien les choses, l’actualité de décembre 2020 – janvier 2021 ayant inscrit à sa une un retour de flamme spectaculaire de la «révolution» tunisienne, première de la saga, lancée le 10 décembre 2010 lorsque le jeune Bouazizi s’immole par le feu, protestant contre la corruption et la violence policière. Après le désordre initial lié au «dégagement» de Ben Ali, la patrie de Bourguiba, foyer du nationalisme arabe, avait connu élections et phases de stabilisation, voire des percées de la démocratisation avec le parti Nahda de Ghannouchi ou malgré lui, avant de dégénérer en une guérilla civile entre Frères Musulmans et réformistes laïcs. Dix ans après, le chaos reprend le dessus. Les acquis seraient-ils enterrés ?


 En Egypte, le «printemps du papyrus» n’a pas tenu les promesses que faisaient miroiter ses prophètes. A part le «dégagement» du vieux Moubarak, son jugement et sa mort en prison, le succès (temporaire) des Frères Musulmans et la présidence rustique de Mohammad Morsi, il a débouché sur une démocratie problématique et un pouvoir autoritaire soumis à forte pression. Le général al-Sissi ne semble pas maître de ses choix. Dans un pays divisé, au prestige écorné, il est tiraillé entre les vestiges du nassérisme et la quête éperdue de financement auprès de l’Arabie et des riches émirats : l’Egypte a passé le cap des 100 millions d’habitants et croule sous les dettes, les problèmes, les menaces (Ethiopie, Soudan et eaux du Nil). Le slogan «pas de guerre au Moyen-Orient sans l’Egypte» est d’actualité, mais on ne craint plus les Pharaons du Caire…


 Au bout de dix ans de guerre contre des agresseurs aux multiples visages (pays atlantiques, Israël, les forces islamistes, Turquie, Qatar et Arabie en tête, les terroristes de Daesh à Al Qaida), la Syrie est dans une situation tragique, payant pour sa fermeté sur les principes, sa fidélité aux alliances, et la charge symbolique dont elle est porteuse : n’aura-t-elle pas eu la primeur d’un appel au Djihad ? L’Amérique et ses alliés refusent «l’impensable victoire de Bachar el-Assad» et leur «impensable défaite». En raison des sanctions, des mesures punitives de l’Occident, de l’occupation américaine ou des menées turques, des vols et pillages, la Syrie ne peut se reconstruire. La «stratégie du chaos» a fait son œuvre. Le temps est venu des guerres invisibles et sans fin que préconisait Obama. Pourtant, l’avenir du monde arabe tient quelque part, et en bonne part, à la solidité de son «cœur battant». N’en déplaise à ceux qui feignent de l’avoir enterrée, évitant même de prononcer son nom, la Syrie est indispensable jusqu’à cristalliser les obsessions : pas de paix sans elle au Moyen-Orient.


 Passé à travers la révolution du Cèdre en 2005, ayant essuyé le printemps automnal de 2019, les tragédies de 2020 et le chaos de 2021, le Liban aura eu sa révolution. Sanctionné, affamé, asphyxié, menacé par ses «amis», il partage bon gré mal gré le sort du pays frère qu’est la Syrie. Le tiers de sa population est composé de réfugiés syriens et palestiniens. Son sort serait-il en train de basculer, après cent ans de «solitude» dans le Grand Liban des Français ? 
En Palestine, c’est le «printemps» perpétuel. «Transaction du siècle», trahisons entre amis et Covid obligent, la question palestinienne semble désertée, sauf par la Syrie qui paie cher son attachement à la «cause sacrée». Martyrisés, enfermés à vie, humiliés et victimes d’un ethnocide, les Palestiniens sauront-ils choisir leurs alliés sans trahir ceux qui ne les ont pas trahis ? Entre l’anglais et le français, il faut se méfier des faux amis, mais ceux-ci parlent parfois turc ou arabe. Le roi du Maroc, Commandeur des Croyants et descendant du Prophète, Président du comité al-Qods, vient de normaliser avec Israël, remettant l’Ordre de Mohammad à Donald Trump. Il est le quatrième à rejoindre le camp des liquidateurs, après les ineffables Emirats Arabes Unis, le Bahrein rescapé d’un printemps hors normes et le ci-devant Soudan. Celui-ci a mis au frais Omar al-Béchir, mais il a également renié ses principes, y compris celui des « trois non à Israël ». Il fait ami-ami avec l’oncle Sam et meurt d’amour pour Israël, mais les deux n’ont pas d’amis, surtout pas parmi les Arabes. 


L’Irak n’a pas eu besoin de «printemps arabe» pour savoir ce que «démocratisation» à l’américaine et pax americana signifient. Le pays de Saddam, martyrisé depuis trente ans, et semi-partitionné en trois entités, peine à se dégager de l’étreinte des Etats-Unis dont ses dirigeants sont pourtant l’émanation. Il a servi de test aux néoconservateurs de Washington et Tel-Aviv en matière de «stratégie du chaos», et il le paie.


 Envahie illégalement par l’OTAN en mars 2011 au nom de la «Responsabilité de Protéger», la Libye a versé un lourd tribut aux ambitions occidentales. Kadhafi y a laissé la vie dans un épisode dont Hillary Clinton, la harpie du Potomac, s’était réjouie indécemment. En fait de démocratisation, la Jamahiriya, dont les indices de développement étaient exemplaires, avait hérité dès l’été 2011 d’un chaos qui suscitait l’admiration de M. Juppé. Derrière les ruines libyennes et les débris du Grand Fleuve, souvenirs des bombardements humanitaires de la coalition arabo-occidentale, gisaient les coffres délestés par l’Axe du Bien de centaines de milliards de dollars de la Jamahiriya, pas perdus pour tout le monde. Le rêve de Kadhafi − une Afrique monétaire indépendante de l’euro et du dollar − a été volé. Ceux qui aimaient trop la Libye peuvent se réjouir : il y en a désormais plusieurs, de deux à cinq selon les épisodes. 

On pourrait alourdir le bilan en parlant de la tenace Algérie, du Yémen martyrisé par la Saoudie et l’Occident), de l’Iran, etc.. : les «printemps» auront été la pire des catastrophes que pouvaient connaître les Arabes. Pourtant, même pris en tenaille entre l’empire américain et le bloc eurasien russo-chinois, la mutation du contexte géopolitique joue en leur faveur. 
S’ils n’ont rien à attendre des Etats-Unis qui, d’Obama à Biden via Trump, ne voient le monde arabe qu’à travers les yeux d’Israël et dans une vapeur de pétrole, ils seraient sages de miser sur le retour de la Russie comme référence politique et sur l’arrivée de la Chine par les Routes de la Soie. A charge pour eux de choisir entre les guerres sans fin que leur offre la «puissance indispensable» ou le chemin de la renaissance que l’alternative stratégique leur ouvrirait. Rien n’est joué. 


Michel Raimbaud

https://tunisitri.wordpress.com/2019/01/29/livre-michel-raimbaud-ces-annees-syriennes-ou-se-dessine-un-nouvel-ordre-mondial/

(*) Il nous paraît judicieux de faire suivre cet article de deux autres articles publiés par Michel Raimbaud voici quelques années qui explicitent sa pensée sur les relations internationales. IR)

Pompiers et incendiaires

Michel Raimbaud

26 mai, 2019

Tribune libre
Institut de Veille et d’Etudes des Relations Internationales et Stratégiques (IVERIS)

https://www.iveris.eu/list/tribunes_libres/429-pompiers-et-incendiaires-

C’était hier, en décembre 1991. En deux ans, le monde a changé de base. L’ordre bipolaire Est-Ouest vient de s’écrouler suite à la disparition de l’URSS. L’Occident sort vainqueur d’une compétition qui à vrai dire n’a pas duré plus de 45 ans, un temps plutôt court à l’échelle de l’Histoire. Enivrée par un triomphe inattendu qui est avant tout le sien, l’Amérique pavoise sans trop savoir que faire. En 1992, l’un de ses politologues, Francis Fukuyama, décrète que l’Histoire est finie faute de protagoniste à la mesure de la seule superpuissance survivante.

Et le chœur occidental abasourdi gobe avec délices cette ânerie : selon ce prophète trop pressé, le monde se serait figé sans autre choix que le ralliement au nouveau maître. Pour les refuzniks en puissance, il s’agit de se soumettre ou de se démettre : prenant la succession du « monde civilisé » de l’ère coloniale et du « monde libre » de la guerre froide, la « communauté internationale » is born, comme on dit dans le volapuk globish. Les Etats qui osent refuser la nouvelle règle du jeu américain sont relégués dans la géhenne des Etats hors-la-loi, faillis, voyous, parias, « préoccupants », comme on dira bientôt. Et les pays « libérés » du communisme doivent entreprendre une reconversion expresse sans concessions, sans fioritures… Se débarrasser des faucilles, des marteaux, de l’Internationale prolétarienne et, pour beaucoup de leurs élites, de tout un passé devenu encombrant.

On ne l’appelle pas encore ainsi, mais le « moment unipolaire américain » est en marche et n’aime pas ceux qui traînent les pieds. Pourtant, l’éternité que prévoit implicitement l’ouvrage de Fukuyama (La fin de l’Histoire et le dernier homme) finira trop vite pour paraître longue. Elle ne dépassera pas la vingtième année. C’est en 2011, après vingt ans de méfaits, que le moment unipolaire battra de l’aile. L’Histoire reprendra sa marche vers un ordre mondial plus équilibré : en mars 2011, Russie et Chine se font forcer la main et rejoignent une dernière fois la « communauté internationale » pour laisser implicitement le champ libre à l’intervention de l’OTAN en Libye, mais en octobre de la même année, un double véto de Moscou et Pékin met un terme à l’omnipotence de Washington et de ses supplétifs en interdisant toute intervention de regime change à Damas.

En 2019, l’ordre imposé par l’Amérique, injuste, tyrannique et chaotique, est agonisant. L’Occident, qui répugne à l’admettre, croît toujours dur comme fer à sa primauté naturelle, au nom d’une universalité clamée et revendiquée. Il préfère ne pas voir que sa prétention est remise en cause par l’immense cohorte des peuples. Plus question au troisième millénaire d’admettre ce droit de cuissage tenu comme allant de soi par les maîtres de la planète. Durant ces quelques années, la géographie politique et la carte du tendre ont beaucoup changé, dans le monde arabo-musulman certes, mais également partout ailleurs.

Deux « camps » polarisent ce monde nouveau qui accouche dans la douleur. Le premier mise sur la légalité et le droit international pour parvenir coûte que coûte à un monde multipolaire équilibré, capable de vivre en paix. Le second, successeur du « monde libre » de jadis, n’a rien trouvé de mieux que l’instauration du chaos (« constructeur » ou « innovateur ») pour assurer la pérennité d’une hégémonie contestée. De part et d’autre, les hommes au pouvoir affichent un style en harmonie avec ces options de fond.

Sans négliger la compétition de jour en jour plus serrée entre l’Amérique et la Chine, et l’inéluctable choc des ambitions entre Trump, promoteur spontané du « chaos créateur », et Xi-Jinping, l’adepte méthodique de la « détente constructive », le duo russo-étatsunien reste pour l’instant au cœur de l’affrontement. Chefs de file des deux camps – Eurasie, Occident – qui ont pris la relève des protagonistes de feu le conflit Est/Ouest, Poutine et Trump sont des acteurs majeurs de la vie internationale et doivent coexister, qu’ils le veuillent ou non…

Il n’est pas nécessaire d’être un observateur très pointu pour deviner que les deux hommes n’ont guère d’atomes crochus. Loin d’être une simple affaire de style, c’est une question d’univers mental et intellectuel. Le hasard, par nature souvent fantasque, aurait décidé de rendre le monde invivable qu’il n’aurait pas agi autrement en permettant qu’à ce moment précis et décisif de l’Histoire deux personnalités aussi dissemblables soient chargées d’incarner et de « gérer » les retrouvailles au Sommet, sous forme de la confrontation directe que nous savons, entre les Etats-Unis et la Russie.

Si Vladimir Poutine est un chef d’Etat à la fois populaire chez lui et respecté à l’étranger, c’est qu’il est l’artisan incontesté de la renaissance de la Russie. Ce prestige enviable ne doit rien à un quelconque populisme de mauvais aloi ou à une posture démagogique, il est lié à l’ensemble de son œuvre. Le locataire du Kremlin communique volontiers. A son discours sans emphase on devine un homme confiant en son pouvoir, mais assurément peu porté aux familiarités. Pourtant, derrière ce visage placide se cache un pince-sans-rire qui de temps à autre surprendra avec une boutade inattendue, ravissant ses partisans et permettant aux néo-kremlinologues d’étoffer leur attirail de préjugés « occidentalistes ».

C’est pourquoi la petite phrase lâchée à Sotchi le 15 mai par le président russe, à l’issue de la rencontre avec son homologue autrichien Alexander Van der Bellen, ne sera pas tombée dans l’oreille de sourds. Interrogé lors d’une conférence de presse sur ce que son pays pouvait faire pour « sauver » l’accord sur le nucléaire iranien, Poutine a expliqué mi-figue mi-raisin : « La Russie n’est pas une équipe de pompiers, nous ne pouvons pas tout sauver ». On ne saurait mieux dire que de nombreux incendiaires se glissent parmi les « partenaires » auxquels Moscou aime à se référer avec un inlassable optimisme. Sans doute en son for intérieur considère-t-il Trump comme le plus dangereux d’entre eux.

Au feu les pompiers, v’là maison qui brule ! La comptine est à l’ordre du jour. « Pompiers et incendiaires » ? On dirait un jeu de société comme on les aimait hier, un peu ennuyeux et poussiéreux, mais efficaces pour distraire les enfants par temps de pluie, entre nain jaune et petits chevaux. Toutefois, on l’aura deviné, les pyromanes auxquels pense Poutine se situent dans un autre registre. Il ne s’agit pas des casseurs qui enflamment poubelles, voitures ou magasins dans les « rues » occidentales au nom d’une « militance » dévoyée… Le président russe songe sûrement à une catégorie de malfaiteurs qui échappe totalement aux accusations, poursuites et châtiments, celle des pyromanes d’Etat en costume cravate, perchés au sommet du pouvoir dans les « grandes démocraties » autoproclamées, relevant de l’Axe du bien ou de sa mouvance. Dans les « Etats de droit », on trouve légitime d’enflammer la planète afin d’écraser toute résistance à l’hégémonie de l’Empire Atlantique.

Dans ces mêmes pays, les professionnels de la pensée, de l’écriture, de l’analyse, de la diplomatie ou de la politique pérorent à loisir sur « le grand dessein », « la stratégie planétaire », les « ambitions géopolitiques », ou autres fariboles. Ils ne voient manifestement pas l’ombre d’une injustice, le soupçon d’une illégalité dans les équipées visant à dévaster des pays, des peuples, souvent des régions entières, restant de marbre à l’évocation du bilan effrayant des guerres meurtrières allumées par leurs dirigeants malfrats.

Nos modernes pyromanes sont insatiables : non contents de n’éprouver ni honte ni remords pour les crimes de guerre, les crimes contre l’humanité, les génocides ou politicides déjà commis, ils menacent et sanctionnent à tour de bras, annonçant au grand jour leurs intentions agressives : Syrie, Libye, Ukraine, Iran, Venezuela, Russie, Chine, bref, tous les pays qui oseraient passer outre leurs oukazes.

Adieu le droit international, au revoir les accords internationaux, au diable la Charte des Nations-Unies, foin de la diplomatie et de sa langue désuète, de ses mièvres pratiques. En fait, avec près de 700 bases répertoriées par le Pentagone un peu partout, notamment en Europe, en Asie-Pacifique, au Moyen-Orient et en Afrique et plus de 200 000 militaires stationnés à l’étranger (dont 50 000 en Allemagne, des dizaines de milliers sur le reste du continent, 40 000 au Japon et 28 000 en Corée du Sud), les Etats-Unis d’Amérique et leurs sbires sont seuls face au monde.

Sous couvert de décisions erratiques, d’ordres et de contre-ordres, de dissensions au sein de son administration, Trump et sa fine équipe – le sinistre John Bolton, le doucereux Mike Pompeo, l’élégant Mike Pence, sans compter le gendre mirliflore Jared Kushner – sèment le chaos et allument l’incendie sur tous les continents, ce qui est précisément au coeur du grand dessein permettant à l’Amérique d’imposer sa loi au monde.

Washington avait réussi dans les années Reagan à entraîner l’URSS dans une course aux armements puis à l’enliser dans une guerre sans issue en Afghanistan, ce qui avait provoqué sa chute. L’équipe Trump cherche sans doute à répéter l’expérience en multipliant les foyers d’incendie un peu partout, en espérant que la Russie de Poutine se laissera entraîner à jouer au pompier universel. Au Venezuela l’engagement de Moscou rappelle celui de l’URSS à Cuba, l’effort pour enflammer les Etats Baltes et l’ex-glacis d’Europe de l’Est, la Géorgie, puis l’Ukraine, sont autant de provocations dans l’antichambre de la Russie.

Reste le Grand Moyen-Orient de Debeliou, qui reste au coeur du nouveau conflit Orient/Occident, de son épicentre (Syrie, Liban, Palestine, Jordanie, Irak) à ses extensions (Iran et Turquie, Yémen et péninsule arabe) y compris vers l’Afrique (du Nord, du Sahel, de la Corne, du Golfe de Guinée…). Il y a enfin la « transaction du siècle » inventée par Trump afin de « dissoudre » le peuple palestinien pour les beaux yeux d’Israël : les milliards payés et les sourires béats des autocrates pourraient bien embraser la poudrière…

Cette multiplication des foyers dans un monde où les fondements du droit et de la vie internationale sont violés sans scrupule, où les mots sont systématiquement utilisés à contre-sens vise à décourager les pompiers éventuels. Qu’ils se laissent prendre au piège et ils ne sauront plus où donner de la tête, s’épuisant à démentir de fausses nouvelles (infox) ou des accusations mensongères, à dénoncer des opérations sous faux pavillon, à maintenir un semblant de raison dans un monde de plus en plus chaotique, à respecter unilatéralement des principes dont les incendiaires se moquent.

Deux exemples illustreront l’hypocrisie de la situation :

Alors que tant d’experts et d’observateurs la déclarent finie et gagnée par Damas, la guerre se poursuit en Syrie dans un contexte confus et un brouillage des cartes impressionnant décourageant toute analyse crédible.

Le Dr Wafik Ibrahim, spécialiste en affaires régionales, note que, pour la seule libération d’Idlib, symbolique et spécifique dans cette neuvième année de guerre, « l’armée syrienne fait face à dix adversaires » qui conjuguent leurs efforts pour entraver le retour à la paix. Les masques sont tombés.

Erdogan est perdu dans un louvoiement acrobatique entre les Etats-Unis et la Russie, et dans une stratégie inextricable entre Moscou, Téhéran, les groupes terroristes qu’il parraine, les milices kurdes qu’il combat, tout en cherchant un hypothétique « chemin de Damas ». La Turquie est engagée militairement et sans réserve, par l’envoi direct de renforts et d’armement lourd aux organisations terroristes, en premier lieu le Jabhat al-Nosra (enseigne syrienne d’Al Qaida), rebaptisé Hay’et li Tahrir al Cham.

Pour l’Amérique, il s’agit de retarder, sinon d’empêcher le retour de l’Etat syrien dans le Nord du pays, dans le gouvernorat d’Idlib et/ou vers la rive est de l’Euphrate, en maintenant quelques éléments terrestres à titre dissuasif, au prétexte de combattre Da’esh, une création de facto de notre oncle Sam. On ajoutera les « soutiens automatiques » de l’Amérique :

Les Nations Unies et la Ligue Arabe, dans un rôle de paravents légaux et d’auxiliaires utiles de Washington; la Grande-Bretagne et la France, les supplétifs; l’Arabie Saoudite, qui continue de financer le terrorisme à l’est de l’Euphrate contre les Turcs, mais se joint à eux dans le gouvernorat d’Idlib; les Émirats, atout maître de l’Amérique, en Syrie notamment; tous ces protagonistes soutiennent les forces résilientes du terrorisme (encore 30.000 djihadistes de toutes nationalités).

Dans le même temps, l’étau des sanctions – armes de destruction massive dont l’usage est un véritable crime de guerre – vise à empêcher la reconstruction du pays et à provoquer le cas échéant un soulèvement contre « le régime ». Dans cette conjoncture, le lancement fin mai d’une énième affaire d’attaque chimique « attribuée comme il se doit au « régime de Bachar Al Assad » (du côté de Lattaquié) serait presque une bonne nouvelle, signifiant que la libération d’Idlib, gelée depuis septembre 2018 ( suite à la création d’une zone de désescalade sous l’égide des Russes et de la Turquie ), est enfin entamée par l’armée syrienne appuyée par l’aviation russe, malgré les manœuvres du nouveau Grand Turc. Le scénario est bien connu, et l’on y retrouve le « Hay’et li Tahrir al Cham » (ex-Jabhat al Nosra). Les intimidations pleuvent, sans doute en vain, les histoires sous « faux pavillon » faisant de moins en moins recette.

L’offensive lancée contre l’Iran par l’Amérique suite au retrait de cette même Amérique du « Traité nucléaire » de 2015 a fait monter la tension au Moyen-Orient de plusieurs crans. Les échanges de menaces tiennent surtout de la gesticulation, mais la sagesse est une qualité rare dans l’entourage du Picsou de la Maison-Blanche. Les pompiers s’affairent pour éteindre l’incendie toujours prêt à éclater dans les champs de gaz et pétrole de la région : entre Suisse, Oman et Russie, c’est à qui jettera son seau d’eau sur les flammèches. Le Kremlin veille à ne pas se laisser déborder : il a soutenu l’accord nucléaire et a encouragé Téhéran à y rester fidèle. Mais « les Américains sont les premiers responsables », « l’Iran étant aujourd’hui le pays le plus contrôlé et le plus transparent au monde sur le plan nucléaire ». « La Russie est prête à continuer de jouer un rôle positif », mais l’avenir du traité « dépend de tous les partenaires, les Etats-Unis, les Européens et …l’Iran ».

Aide-toi, la Russie t’aidera…Le discours est si raisonnable que l’on se demande parfois si la diplomatie russe, « insupportablement patiente » ne se trompe pas d’époque, face au phénomène Trump, à son Schtroumpf grognon, aux Européens résignés et aux cinglés, leurs alliés… Le temps est-il encore aux discours ?

Michel Raimbaud

Etats de droit

Michel Raimbaud

15 mars 2019

Source : https://tunisitri.wordpress.com

Institut tunisien des relations internationales (ITRI)

Ce vendredi 15 mars 2019 marque le huitième anniversaire d’un conflit universel. Déjà plus long que les deux guerres mondiales, il a passé « l’âge de raison » qui signifiait pour les parents et grands-parents de jadis la fin de l’innocence de leur progéniture. Les intellectuels de toutes les rives auraient intérêt à lire l’article publié à cette occasion par Kamal Khalaf, écrivain, journaliste et analyste politique palestinien bien connu, qui rappelle une réalité escamotée :  » s’il y a une guerre qui n’est pas innocente, c’est bien celle de Syrie « . Près de 400 000 morts, des millions de réfugiés, déplacés, exilés, sinistrés, et une multitude de blessés, d’estropiés, de handicapés à vie. Des orphelins, des veuves, des familles brisées ou dispersées. Sans parler d’un pays en partie détruit, à dessein. Ayant déjà beaucoup dit et écrit à ce propos, je n’allongerai pas l’inventaire des supplices infligés à tout un peuple, victime par surcroît d’un flagrant déni de vérité et de justice sans précédent.

Les dévots, prédicateurs ou imprécateurs qui croient représenter le « monde civilisé » le savent sûrement, si cette tragédie aux innombrables victimes n’a pas la puissance d’évocation d’un 11 septembre, c’est qu’on l’a ensevelie sous une forêt de « faux pavillons », que son récit a été étouffé sous une chape d’omerta ou de mensonge. La manipulation a permis aux faussaires de justifier la poursuite de ce crime collectif au nom de la légalité internationale, pourtant violée par eux sans vergogne et sans pudeur. Que l’on invoque pour prétexte la démocratisation, la défense des droits de l’homme, la responsabilité de protéger, ou bien qu’on la drape dans les oripeaux de la morale humanitaire ou de l’Etat de Droit, l’entreprise alliant dans son lit les « croisés » euro-atlantiques sous leurs enseignes variées et les « djihadistes » sous leurs franchises diverses aura été une entreprise perverse, illégale et criminelle. Et c’est par le biais d’une escroquerie médiatique et intellectuelle sans précédent qu’ils ont pu la faire passer pour une guerre noble, voire une guerre sainte.

Si l’Etat syrien a pu compter sur des alliés fidèles, son peuple a hérité d’un « groupe d’amis » que l’on ne peut souhaiter qu’à des ennemis héréditaires : à Marrakech en décembre 2012, on dénombre (excusez du peu) 114 Etats, les protagonistes de l’agression. Dans ces pays, incluant la France, les politiques, les intellectuels et les médias n’ont jamais dit « Nous sommes tous des Syriens », ou « tous des Arabes », alors que le « peuple si bon » avait bénéficié de nos effusions à nous, qui étions « tous des Américains » à l’insu de notre plein gré.

Ce deux-poids, deux-mesures est lié à la conviction que l’Occident est la seule humanité qui vaille, que seules ses valeurs, ses langues, ses modèles, ses conceptions, ses combats ont une portée universelle. Cette certitude est si incrustée que les hommes et femmes de la rue comme les « élites » ne voient pas malice à ce que leurs gouvernants s’arrogent « le droit de dire le droit » et puissent intervenir militairement pour changer le « régime » de tout pays résistant que le maître américain aura daigné qualifier de « voyou ». Que les abonnés des plateaux de la télévision remplacent l’invocation à « nos grandes démocraties » vaguement surfaite par des incantations sur « nos Etats de droit » ne change pas les fondamentaux : l’Occident se considère comme l’incarnation du Droit. Une fois de plus, il constitue le modèle, évidemment inimitable, en la matière. Le résultat est croquignolesque, ainsi qu’en témoignent les réunions du Conseil de Sécurité, où chaque prestation occidentale est un morceau de bravoure, un chef-d’œuvre d’hypocrisie, un grand moment de n’importe quoi. On dira : et la France alors, et Descartes et le cartésianisme, Voltaire et les philosophes, et les Lumières, la raison et la logique, dont on se pique dans nos « Etats de droit » en général, et chez nous en particulier ?

Parlons franc, le satané et infernal Etat de droit impose au ci-devant « homme blanc » un fardeau tel qu’il serait injuste de ne pas trouver de circonstances atténuantes à ces personnages si élégants et bien coiffés qu’ils ne peuvent être malhonnêtes. A défaut d’entendre leur sanglot, il suffit de voir leur visage accablé par la misère du monde, leur indignation devant l’iniquité des Etats faillis que le monde civilisé est obligé de bombarder et de punir, devant l’insolence des émergents para-communistes, ou face aux provocations de tous ces « axes de la résistance ». Que de stoïcisme il faut pour mettre de côté son attachement aux principes des Nations-Unies afin d’imposer justice et démocratie chez les Barbares. Le vrai Etat de Droit n’est-il pas l’Etat de tous les droits : de définir des règles, des normes, de nommer, de juger, de menacer, de condamner, de sanctionner, de punir, d’intervenir, de changer les régimes inadaptés, d’occuper, de changer la géographie, etc. C’est une grande souffrance morale et une tache prenante, qui implique des devoirs et des droits, pile et face de la même médaille.

Dans ces conditions, les Etats de Droit ne sauraient déchoir en s’embarrassant de scrupules indignes de leur rang, en respectant dans des pays barbares, des Etats « qui n’existent pas » aux dires de nos intelligences complexes, les principes et les règles d’un Droit qu’ils malmènent chez eux, à contre-coeur, n’en doutons pas. Le Droit est affaire de gens ou de pays civilisés. Les « Etats voyous » sont faits pour être sanctionnés, bombardés, punis, mis sous embargo ou sous blocus.

A ce stade, un souci aura peut-être désespéré les adeptes du droit, ceux qui croient en la diplomatie et vénèrent la légalité onusienne… Pour qui juge naturelle l’hégémonie exercée depuis si longtemps sur le monde, il est logique de chercher à imposer des noms et des normes. C’est ainsi que l’Etat « hors-la-loi » a été défini par les idéologues inspirés par le messianisme néoconservateur. Selon Avraham Shlaïm, juriste israélien et professeur à Oxford, un « Etat voyou » détient des armes de destruction massive (ADM), soutient ou pratique le terrorisme et viole régulièrement le Droit international. Or, ces critères peuvent inspirer de mauvaises pensées : le cambrioleur crie au vol, l’agresseur hurle au viol.

C’est ainsi qu’en Syrie, les trois Occidentaux et leurs alliés, puissances nucléaires détentrices d’ADM, ont enseveli un peuple sous des tonnes de sanctions sadiques, armes de destruction massive par excellence ; ils ont soutenu, armé, financé et protégé les centaines de groupes terroristes (y compris Da’esh et Al Qaida) qui ont martyrisé le peuple syrien. Ils bombardent, lancent des frappes punitives contre les « méchants ». Ils violent le droit international par leur seule présence militaire sans aval du gouvernement légal, enfreignant la charte des Nations-Unies par leur occupation illégale. Certains comme Erdogan ont même des revendications territoriales ou des velléités de recolonisation, sans s’attirer les foudres des « Gardiens du Droit », membres permanents du Conseil de Sécurité, alliés d’Ankara par la grâce de l’OTAN.

Les réalités s’accommodent mal d’affirmations sommaires : il en va ainsi de celle, largement admise, qui réduirait le conflit de Syrie à une guerre contre le terrorisme, assimilée à la lutte contre Da’esh. Or, vue de Damas, cette guerre ne serait pas finie avec la seule disparition de l’Etat Islamique. A Idlib, sur la rive est de l’Euphrate ou du côté de la base US d’Al Tanaf, on trouve encore des milliers de terroristes présentés comme des opposants « modérés » ou des « rebelles armés » alors qu’ils n’ont que changé de badge afin d’échapper aux résolutions de l’ONU. Quand bien même ces « terroristes modérés » seraient-ils éradiqués ou évaporés, la guerre ne serait pas achevée. Resterait à obtenir le départ des « forces spéciales » occidentales et le retrait des janissaires du néo-calife traînant illégalement sur le territoire. Tant que le gouvernement n’a pas atteint ses objectifs légitimes, la Syrie sera en état de guerre.

Il semble d’ailleurs que les partenaires atlantiques (l’Amérique, l’Europe et Israël) n’aient pas l’intention de déguerpir facilement. La Syrie, qui devait être « lentement saignée à mort », a été endommagée, mais elle résiste vaillamment, aidée par de puissants alliés. A défaut d’avoir gagné la guerre, pourquoi ne pas empêcher son retour à la vie en l’étouffant avec les armes que le maître fouettard aime tant : les sanctions, blocus et embargos. L’Amérique, chef spirituel de tous les criminels dévots, en battle-dress ou en trois pièces cravate, fait preuve d’une imagination débordante qui illustre son leadership moral et culturel, tandis que l’Union Européenne lui emboîte le pas avec une servilité inépuisable et un manque de fantaisie à faire dormir debout. Néanmoins, le dispositif est efficace, tant est puissante l’étreinte de l’Amérique et tellement est pervers son dispositif de normes unilatérales et extraterritoriales. Au point qu’un vague attaché commercial de l’ambassade US à Amman peut terroriser le gouvernement jordanien en interdisait tout commerce avec la Syrie, sa voisine. Les entreprises françaises, guère plus hardies, filent doux devant les menaces de sanctions financières ou commerciales. Le gouvernement de la « grande nation », comme on disait fièrement naguère, n’a plus que deux options : se soumettre bon gré mal gré ou se soumettre mal gré bon gré.

Dans tous les domaines, la Syrie est déjà gavée de sanctions, y compris les plus farfelues. Depuis huit ans, les « trains » de mesures punitives se succèdent à un rythme effréné. La dernière fournée : la loi César, votée par le Congrès, qui généralise les sanctions, les étendant à tous les secteurs, et touchant non seulement les sociétés ou les banques, mais désormais les Etats et les individus. Il s’agit d’assécher les circuits financiers syriens pour interdire toute reconstruction, autrement dit d’étrangler le peuple syrien. Par ailleurs, les pays voisins ayant accueilli des réfugiés sont soumis à des pressions violentes visant à empêcher le retour de ces exilés vers la Syrie, « la situation n’étant pas mûre » (disent les occidentaux). L’Union Européenne s’est empressée d’imiter son grand timonier. Ses Etats, qui ne sont plus leurs propres législateurs, ne peuvent que se rallier à la majorité, laquelle ne jure que par la voix de son maître.

Les discussions sur la question syrienne sont étouffées par une omerta et une censure impitoyables. Le lavage de cerveau est parvenu à pervertir le débat. Celui-ci ne porte jamais sur la légalité ou l’illégalité de l’envoi de troupes contre la volonté du gouvernement syrien. Aucun doute n’est émis sur la légitimité de leur présence et de leur maintien, prétendument pour combattre Da’esh, soutenir les « démocrates kurdes », vérifier le niveau de l’eau dans l’Euphrate, ou bombarder pour tuer le temps. Par contre, on distrait la galerie lorsque la tactique est critiquée sur le plan technique par tel ou tel officier. Comme si l’aventure militaire lancée par un « Etat de Droit » ne pouvait qu’être légale et légitime. De même, le débat national s’enflamme lorsqu’il concerne le retour et le jugement des terroristes français partis faire le djihad. Mais la discussion envisage le problème du seul point de vue de la sécurité de la France : quel danger représenteront ces individus à leur retour. Aucune condamnation de l’action passée en Syrie. A qui les remettre, aux Turcs, aux Kurdes… ? Pas un mot sur leur éventuelle remise aux seules autorités légitimes, celles de Damas. A en croire nos chefs de guerre, il n’y aurait plus d’Etat, pas de justice en Syrie. Dans ces conditions, comment la France peut-elle espérer remettre un pied dans ce pays qu’elle a contribué à détruire et dont elle nie l’existence, un Etat pourtant considéré comme le vainqueur potentiel ?

Aux dires des experts la guerre est terminée, mais tant de mensonges ont été répandus qu’il sera difficile de normaliser. Loin de faire machine arrière, l’Occident, qui porte une responsabilité écrasante dans la tragédie, semble parti pour une fuite en avant où tous les coups seront permis, dans un mépris total de la légalité. L’approche tordue de « nos Etats de Droit » ne présage rien de bon. En ce huitième anniversaire, les dirigeants français sont enferrés dans un désir de vengeance irrationnel, prétendant plus que jamais décider de l’avenir de la Syrie, sur lequel ils n’ont guère de prise. On accordait jadis à la France une vocation de médiatrice ou de conciliatrice. Il est navrant que les dirigeants d’aujourd’hui se contentent d’une capacité de nuisance. Reviendront-t-ils à la raison ?