Ce que Poutine veut vraiment en Ukraine

La Russie cherche à stopper l’expansion de l’OTAN et non pas à annexer des territoires

par Dmitri Trenin, directeur du Carnegie Moscow Center*

Source : Horizons et débats

Zurich, 18 janvier 2022

Alors que l’année 2021 touchait à sa fin, la Russie a présenté aux Etats-Unis une liste d’exigences qu’elle jugeait nécessaires pour écarter l’éventualité d’un conflit militaire de grande ampleur en Ukraine. Dans un projet de traité remis à un diplomate américain à Moscou, le gouvernement russe a demandé un arrêt officiel de l’élargissement de l’OTAN à l’Est, une fin de toute nouvelle expansion de l’infrastructure militaire de l’alliance (comme les bases et les systèmes d’armes) sur l’ancien territoire soviétique, la fin de l’assistance militaire occidentale à l’Ukraine et une interdiction des missiles de portée intermédiaire en Europe. Le message était sans équivoque: si ces menaces ne peuvent être traitées par la voie diplomatique, le Kremlin devra recourir à l’action militaire.

Ces sujets étaient familiers aux yeux des décideurs occidentaux qui, pendant des années ont répondu en argumentant que Moscou n’avait pas de droit de veto sur les décisions de l’OTAN et ne pouvait en aucun cas exiger de l’Occident un arrêt de fourniture d’armes à Ukraine. Jusqu’à récemment, Moscou acceptait ces conditions à contrecœur. Aujourd’hui, cependant, elle semble déterminée à prendre des contre-mesures si elle n’obtient pas ce qu’elle veut. Cette détermination s’est reflétée dans la manière dont elle a présenté le traité proposé avec les Etats-Unis et un accord séparé avec l’OTAN. Le ton des deux missives était incisif. L’Occident n’a eu qu’un mois pour répondre, ce qui a permis d’éviter des discussions prolongées et peu concluantes. En outre, les deux projets ont été publiés presque immédiatement après leur remise, afin d’en empêcher la divulgation et le détournement par Washington, de la proposition.
    Si le Président russe Vladimir Poutine agit comme s’il avait le dessus dans cette impasse, c’est parce qu’il l’a. Selon les services de renseignement américains, la Russie a près de 100 000 soldats et une grande quantité d’armes lourdes stationnées à la frontière ukrainienne. Les Etats-Unis et d’autres pays de l’OTAN ont condamné les actions de la Russie mais ont simultanément laissé entendre qu’ils ne défendront pas l’Ukraine, qui n’est pas membre de l’OTAN, et ont limité leurs menaces de représailles à des sanctions.
    Mais les exigences de Moscou sont probablement une première offre, et non un ultimatum. Malgré son insistance à vouloir un traité officiel avec les Etats-Unis, le gouvernement russe comprend sans doute qu’en raison de la polarisation et de l’impasse, la ratification de tout traité par le Sénat américain sera pratiquement impossible. Un accord exécutif – essentiellement un accord entre deux gouvernements qui ne doit pas être ratifié et n’a donc pas le statut d’une loi – pourrait donc être une solution plus réaliste. Il est également probable qu’en vertu d’un tel accord, la Russie assumerait des engagements réciproques répondant à certaines préoccupations des Etats-Unis, de manière à créer ce qu’elle appelle un «équilibre des intérêts».
    Plus précisément, le Kremlin pourrait être satisfait si le gouvernement américain acceptait un moratoire officiel à long terme sur l’élargissement de l’OTAN et s’engageait à ne pas stationner de missiles à portée intermédiaire en Europe. Il pourrait également être apaisé par un accord séparé entre la Russie et l’OTAN qui limiterait les forces et les activités militaires là où leurs territoires se rencontrent, de la Baltique à la mer Noire.
    Bien entendu, la question de savoir si l’administration Biden est prête à s’engager sérieusement avec la Russie reste ouverte. L’opposition à tout accord sera forte aux Etats-Unis en raison de la polarisation de la politique intérieure et du fait que la conclusion d’un accord avec M. Poutine expose l’administration Biden aux critiques selon lesquelles elle cède à un autocrate. L’opposition sera également forte en Europe, où les dirigeants auront le sentiment qu’un accord négocié entre Washington et Moscou les laisse sur la touche.
    Toutes ces questions sont graves. Mais il est crucial de noter que M. Poutine a présidé à quatre vagues d’élargissement de l’OTAN et a dû accepter le retrait de Washington des traités régissant les missiles antibalistiques, les forces nucléaires à portée intermédiaire et les avions d’observation non armés. Pour lui, l’Ukraine est le dernier rempart. Le commandant en chef russe est soutenu par ses institutions sécuritaires et militaires et, malgré la crainte de la population russe d’une guerre, il ne rencontre aucune opposition intérieure à sa politique étrangère. Plus important encore, il ne peut se permettre d’être perçu comme un bluffeur. M. Biden a eu raison de ne pas rejeter d’emblée les demandes de la Russie et de privilégier l’engagement.

Les lignes rouges de Poutine

Il existe une asymétrie importante dans l’importance que l’Occident et la Russie accordent à l’Ukraine. L’Occident a certes ouvert la perspective d’une adhésion à l’OTAN au pays en 2008, mais sans calendrier officiel d’admission. Après 2014, lorsque la Russie a repris la Crimée à l’Ukraine et a commencé à soutenir les militants pro-russes dans la région de Donbass, il est devenu difficile d’imaginer comment le gouvernement américain pourrait permettre à l’Ukraine de rejoindre l’OTAN. Après tout, l’opinion publique américaine ne soutiendrait guère le déploiement de troupes pour combattre pour l’Ukraine. Washington a fait à Kiev une promesse que les deux parties savent impossible à tenir. La Russie, en revanche, considère l’Ukraine comme un intérêt vital pour sa sécurité nationale et s’est déclarée prête à recourir à la force militaire si cet intérêt est menacé. Cette ouverture à engager des troupes et la proximité géographique de l’Ukraine donnent à Moscou un avantage sur les Etats-Unis et ses alliés.
    Cela ne signifie pas qu’une invasion russe de l’Ukraine est imminente. Malgré la prédilection des médias occidentaux à dépeindre Poutine comme un homme sans scrupules, il est en fait prudent et calculateur, en particulier lorsqu’il s’agit de recourir à la force. Poutine n’a pas peur du risque – les opérations en Tchétchénie, en Crimée et en Syrie en sont la preuve – mais dans son esprit, le bénéfice doit être supérieur au coût. Il n’envahira pas l’Ukraine simplement en raison des orientations occidentales de ses dirigeants.
    Cela dit, certains scénarios pourraient inciter le Kremlin à envoyer des troupes en Ukraine. En 2018, M. Poutine a déclaré publiquement qu’une tentative ukrainienne de reconquête du territoire dans la région de Donbass par la force déclencherait une réponse militaire. Il y a un précédent historique à cela: en 2008, la Russie a répondu militairement à une attaque géorgienne contre l’Entité provisoire d’Ossétie du Sud. Une autre ligne rouge russe est l’adhésion de l’Ukraine à l’OTAN ou l’installation de bases militaires occidentales et de systèmes d’armes à longue portée sur son territoire. M. Poutine ne cédera jamais sur ce point. Pour l’instant, cependant, les Etats-Unis et les autres membres de l’OTAN ne soutiennent pratiquement pas l’idée de laisser l’Ukraine rejoindre l’Alliance atlantique. Début décembre 2021, des responsables du département d’Etat américain ont déclaré à l’Ukraine qu’il était peu probable que l’adhésion de ce pays à l’OTAN soit approuvée au cours de la prochaine décennie.
    Si l’OTAN devait renforcer ses forces dans les Etats membres de l’Est, cela pourrait militariser davantage la nouvelle ligne de démarcation en Europe, qui longe les frontières occidentales de la Russie et du Belarus. La Russie pourrait être incitée à placer davantage de missiles à courte portée à Kaliningrad, la partie non contiguë de la Russie située le plus à l’ouest, coincée entre la Pologne et la Lituanie. Une alliance militaire plus étroite avec le Belarus pourrait accroître la pression sur l’Ukraine. Moscou pourrait également reconnaître les «Républiques populaires» autoproclamées de Donetsk et de Louhansk et les intégrer dans une nouvelle entité géopolitique avec la Russie et le Belarus.
   Les implications géopolitiques de ces développements pourraient se répercuter au-delà de l’Europe. Pour contrer des sanctions économiques et financières occidentales plus drastiques, que ce soit en prévision d’une incursion russe en Ukraine ou en conséquence de celle-ci, Moscou pourrait devoir s’appuyer sur Pékin, qui se trouve également sous la pression croissante des Etats-Unis. Les présidents Vladimir Poutine etXi Jinping discutent déjà de mécanismes financiers pour protéger leurs pays des sanctions américaines. Dans ce cas, la visite prévue de M. Poutine en Chine pour les Jeux olympiques d’hiver de février 2022 pourrait s’avérer être plus qu’une simple visite de courtoisie. Les Etats-Unis pourraient alors voir l’actuelle entente sino-russe se transformer en une alliance plus étroite. La coopération économique, technologique, financière et militaire entre les deux puissances atteindrait de nouveaux sommets.

Le «jeu du blâme» 

La menace de M. Poutine de recourir à la force vient de sa déception face à un processus diplomatique au point mort. Les efforts du Kremlin pour inciter le Président ukrainien Volodymyr Zelensky à conclure un accord sur le Donbass – qui semblaient prometteurs pas plus tard que fin 2019 – n’ont pas abouti. M. Zelensky, qui a remporté la présidence lors d’un raz-de-marée en se présentant comme un candidat de la paix, est un dirigeant exceptionnellement erratique. Sa décision d’utiliser des drones armés dans le Donbass en 2021 a fait monter les tensions avec Moscou à un moment où l’Ukraine ne pouvait pas se permettre de provoquer son voisin.
    Ce ne sont pas seulement les dirigeants ukrainiens que Moscou considère comme problématiques. La France et l’Allemagne ont fait échouer les efforts visant à trouver une solution diplomatique à l’impasse Russie-Ukraine. Les Européens, qui étaient les garants des accords de Minsk de 2014 et 2015 censés apporter la paix dans la région, n’ont guère réussi à pousser les Ukrainiens à conclure un accord. Le Président allemand Frank-Walter Steinmeier, alors ministre des affaires étrangères, n’a même pas pu faire accepter à Kiev un compromis qui aurait permis la tenue d’élections dans la région de Donbass. En novembre dernier, les Russes sont allés jusqu’à publier une correspondance diplomatique privée entre leur Ministre des affaires étrangères,Sergueï Lavrov, et ses homologues français et allemand, afin de démontrer que les puissances occidentales se rangeaient entièrement du côté de la position du gouvernement ukrainien.
    Et bien que l’Occident se soit concentré sur le renforcement des troupes russes près de la frontière ukrainienne, cela s’est produit alors que les pays de l’OTAN étendaient leurs activités militaires dans la région de la mer Noire et en Ukraine. En juin, un destroyer britannique a navigué dans les eaux territoriales de la Crimée, que Londres ne reconnaît pas comme appartenant à la Russie, provoquant les Russes à tirer dans sa direction. En novembre, un bombardier stratégique américain a volé à moins de 13 miles [21 km] de la frontière russe dans la région de la mer Noire, ce qui a rendu M. Poutine furieux. A mesure que les tensions augmentaient, les conseillers militaires, les instructeurs, les armes et les munitions occidentaux ont afflué en Ukraine. Les Russes soupçonnent également qu’un centre d’entraînement construit par le Royaume-Uni en Ukraine soit en fait une base militaire étrangère. M. Poutine est particulièrement inflexible sur le fait que le déploiement en Ukraine de missiles américains pouvant atteindre Moscou en cinq à sept minutes ne peut être et ne sera pas toléré. 
    Pour la Russie, l’escalade des menaces militaires est sans équivoque. Dans ses articles et ses discours, M. Poutine peut souligner l’unité des peuples russe et ukrainien, mais ce qui lui importe le plus est d’empêcher l’expansion de l’OTAN en Ukraine. Considérez ce qu’il a dit en mars 2014 après avoir envoyé des forces en Crimée en réponse au renversement du Président ukrainien, Viktor Ianoukovytch.«Je ne peux tout simplement imaginer que nous nous rendions à Sébastopol pour rendre visite aux marins de l’OTAN», avait-t-il déclaré à propos de la célèbre base navale russe en Crimée. «Bien sûr, la plupart d’entre eux sont des gars merveilleux, mais il serait préférable qu’ils viennent nous rendre visite, qu’ils soient nos invités, plutôt que l’inverse.»
    Les actions de M. Poutine suggèrent que son véritable objectif n’est pas de conquérir l’Ukraine et de l’absorber dans la Russie, mais de changer la configuration de l’après-guerre froide dans l’est de l’Europe. Cette configuration a fait de la Russie une puissance dominante qui n’a pas vraiment son mot à dire sur la sécurité européenne, qui était centrée sur l’OTAN. S’il parvient à maintenir l’OTAN hors de l’Ukraine, de la Géorgie et de la Moldavie, et les missiles américains à portée intermédiaire hors de l’Europe, il pense pouvoir réparer une partie des dommages subis par la sécurité de la Russie après la fin de la guerre froide. Ce n’est pas une coïncidence, mais cela pourrait constituer un bilan utile pour se présenter en 2024, lorsque Poutine sera candidat à sa propre réélection.•

Source: https://www.foreignaffairs.com/articles/russia-fsu/2021-12-28/what-putin-really-wants-ukraine 

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(Traduction Horizons et débats)


*Dmitri Trenin, directeur du Carnegie Moscow Center, y travaille depuis la création du centre. Il est également président du conseil de recherche et du programme de politique étrangère et de sécurité. De 1972 à 1993, il a servi dans les forces armées soviétiques et russes, où il a notamment été officier de liaison au sein du département des relations extérieures du groupe des forces armées soviétiques (stationné à Potsdam) et, de 1985 à 1991, collaborateur de la délégation lors des pourparlers américano-soviétiques sur les armes nucléaires à Genève. Il a également enseigné au département d’études de guerre de l’Institut militaire de 1986 à 1993. De 1993 à 1997, M. Trenin a travaillé comme Senior Research Fellow à l’Institute of Europe à Moscou. En 1993, il a été Senior Research Fellow au Nato Defense College à Rome.

Silence : on tue !

par Ivo Rens

Professeur honoraire

Faculté de droit

Université de Genève

6 janvier 2022

Quiconque, en Occident, se préoccupe des conflits politiques qui opposent de nos jours encore certains peuples trouve facilement des informations sur les points de vue des protagonistes en présence dans les différends par exemple entre les EEUU (*) et la Chine, les EEUU et la Russie, la Chine et Taïwan, Israël et la Palestine. C’est là, me semble-t-il, une constatation plutôt rassurante car sans la connaissance des positions des uns et des autres la recherche de solutions pacifiques est tout simplement impossible.

Mais il n’en va pas de même pour les conflits qui ont débouché sur des opérations militaires, même et surtout sur des opérations qui ont fait, ou font encore, des morts par milliers, voire des réfugiés par millions. Je pense en particulier à la guerre qui sévit au Yémen où l’Arabie saoudite et les Emirats Arabes Unis, puissamment aidés par les EEUU et plusieurs pays membres de l’OTAN, combattent, avec des armes modernes sophistiquées, les prétendus rebelles houthis pour des raisons qui sont tout sauf évidentes. Sur cette guerre et ses enjeux, immense est notre ignorance. L’une des rares informations indiscutables disponibles sur ce conflit armé est qu’il oppose depuis 2015 quelques-uns des Etats les plus opulents aux “rebelles” d’un des pays les plus pauvres au monde. Quant aux médias, ils font étrangement silence sur le sujet.

Cette situation me paraît fort préoccupante pour les citoyens des démocraties occidentales dont plusieurs, parmi les plus puissantes, sont impliquées dans le massacre yéménite. Mais pareille observation peut être faite aussi, quoiqu’avec un moindre degré d’ignorance ambiante, mais un degré supérieur de manipulations multiples, au sujet de la guerre civile en Syrie qui sévit depuis 2011. Sur cette guerre les médias occidentaux propagent, à l’unisson, l’image simpliste d’un dictateur sanguinaire épaulé par la Russie de Poutine, ce qui est une autre manière de faire silence.

Il est frappant de constater que dans ces deux conflits et plusieurs autres, les puissances occidentales et Israël violent allègrement les normes fondamentales du droit international public visant au maintien de la paix tout en proclamant hautement leur attachement indéfectible aux droits de l’homme.

Il y a là, à tout le moins, matière à réflexion pour les citoyens des démocraties occidentales car ces dernières paraissent s’accommoder tacitement de la complicité de leurs dirigeants avec certains responsables des massacres en cours. Pourtant, à l’ère informatique, la première exigence civique en politique étrangère devrait consister pour tout citoyen à voter pour des représentants cherchant des informations contradictoires sur les positions des parties engagées dans des conflits armés et contrôlant ce que leur gouvernement en fait. Toute fourniture d’armes aux belligérants devrait être sévèrement sanctionnée. Encore faudrait-il que les parlements concernés ne se bornent pas à être des chambres d’enregistrement.(**) Car, est-il besoin de le rappeler : à l’instar des incendies, les guerres n’ont que trop tendance à se propager…

(*) Etats-Unis d’Amérique.

(**) Chambre parlementaire sans influence notable sur la vie politique. 

Syrie : une guerre globale, sans frontières

27 juin 2021
par Michel Raimbaud

Source : RT France : https://francais.rt.com/opinions/88246-syrie-guerre-globale-sans-frontieres-michel-raimbaud

Alors que la guerre en Syrie est entrée dans sa onzième année, Michel Raimbaud analyse son traitement médiatique. Pour l’ancien diplomate français et essayiste, celui-ci doit prendre en compte la multiplication des acteurs qui pèsent dans ce conflit.

Depuis plus de dix ans, la guerre impitoyable qui ravage la Syrie et inflige un martyre à son peuple a inspiré des torrents d’écrits et des flots de discours. Lettres et mots ont enflammé les esprits sans pour autant illuminer les cerveaux, pourtant si prompts à l’allumage pour les causes les plus improbables, de nos élites pensantes. Durant cette longue période, les sujets de nos «grandes démocraties» ont donc eu droit à un lavage de cerveau en (double) bonne et due forme, à savoir un matraquage et une omerta. Nous avons pu entendre rabâcher un nombre incalculable de fois le récit officiel bien connu des guerres de Syrie, un récit ayant toujours pignon sur rue dans l’ensemble des médias officiels écrits et audiovisuels du mainstream, au sein de l’immense majorité des intellectuels et dans les hautes sphères politiques et diplomatiques de France, de Navarre, d’Europe et d’Occident. Détail qui tue ou devrait tuer, les hérauts, promoteurs et crieurs publics de cette doxa (c’est ainsi qu’on appelle ledit récit pour faire chic) se sont trompés sur toute la ligne, mais ils persistent et signent… Ce qui ne les gêne aucunement, puisque, et c’est même le secret de leur réussite, ils n’ont jamais de preuves à fournir afin de justifier leurs messages, et c’est tant mieux pour leur quiétude intellectuelle.

Déjà gavés de la version officielle, les sujets en question ont eu droit à des cures d’omerta, la loi du silence neutralisant radicalement ceux qui remettent en question le récit officiel. Dans ces conditions, les contestataires qui ont entrepris de déconstruire point par point cette doxa ont dû se rabattre sur les médias alternatifs. Lorsqu’il est arrivé à certains, très rarement et par erreur, de se retrouver invités dans les médias officiels, c’était en qualité de faire-valoir lors d’interventions homéopathiques. L’expérience prouve que ce travail de déconstruction inlassable de la vérité officielle est épuisant et fait même tomber dans le panneau décrit naguère par Carl Rove, conseiller néoconservateur de Georges Bush junior, à l’intention d’un journaliste américain, Ron Suskind, qui évoque l’anecdote en 2004 dans le New York Times. Interrogé sur l’utilité des «analyses de la réalité observable», notre ami Carl avait rétorqué d’un air dédaigneux : «Ce n’est plus de cette manière que le monde marche réellement. Nous sommes un empire maintenant, et lorsque nous agissons, nous créons notre propre réalité. Et pendant que vous étudiez cette réalité, judicieusement, comme vous le souhaitez, nous agissons à nouveau et nous créons d’autres réalités nouvelles, que vous pouvez étudier également, et c’est ainsi que les choses se passent. Nous sommes les acteurs de l’histoire. […] Et vous, vous tous, il ne vous reste qu’à étudier ce que nous faisons.» Et il est vrai que l’exercice de déconstruction est voué à l’échec. Le temps de réfuter tel ou tel «récit», une cinquantaine d’autres ont été produits et mis en ligne sur le mainstream.

Certes, on peut continuer, et il est difficile de ne pas le faire, à dénoncer les crimes de guerre, les crimes contre l’humanité, les mesures génocidaires, la tentative de politicide (destruction de l’Etat) et d’ethnocide (destruction du peuple dans sa société, sa mémoire, sa culture, sa personnalité, sa dignité, ses aspirations), bref tout ce qui s’inscrit dans le cadre d’une agression collective contre la Syrie légale, crime international par excellence. Mais à quoi bon ? Il est de même tentant de rappeler encore et encore les destructions, crimes, exactions, méfaits, pillages, vols, etc… dont les envahisseurs et leurs complices sont responsables, ou le bilan des sanctions, des blocus ou embargos. Depuis 2011, des mesures coercitives innombrables et sadiques de toutes sortes n’ont-elles pas été décrétées sur un rythme forcené, par trains entiers, par des bureaucrates maniaques et fanatiques, littéralement enragés de ne pouvoir imposer par la force des armes le changement de régime, la capitulation sans conditions et la mise au pas de la Syrie ?

En réalité, cette réflexion répétitive lassante a du bon, dans la mesure où elle amène à réaliser que la Syrie résiliente mérite beaucoup mieux que des lamentations sans fin. Elle a droit à notre respect, à notre soutien politique et moral, et à notre solidarité. Ce qui est infiniment plus constructif. Avec l’aide de ses alliés, elle a résisté, militairement et moralement, elle a imposé le respect de son calendrier constitutionnel (ce qui constitue en soi un succès politique), elle impose le respect tout court, et dans leur for intérieur beaucoup de chefs d’Etat envient sûrement leur collègue syrien. D’ailleurs, à Damas – cet état d’esprit est assez nouveau – on laisse transparaître un certain optimisme, conformé sûrement sur la fierté de tenir tête à l’adversité et aux adversaires. D’autant plus qu’ici et là dans le vaste monde, de nombreux indices tendent à démontrer que l’on prend conscience du bien-fondé de la posture confiante et plus volontariste que jamais qu’adoptent les dirigeants syriens, malgré la lourdeur du fardeau et des entraves qu’impose le satané Axe du Bien. Ces constats de renouveau ne valent-ils pas toutes les palabres du monde et tous les ergotages intellectuels des pisse-vinaigre ? Malheureusement, dans la France officielle, marginalisée, invisible et inaudible, le temps s’est arrêté : c’est le couvre-feu pour nos Lumières, la mise au pas de tout ce qui bouge et marche. Tout se passe comme si la déraison du Covid avait eu raison de tout… rationalisme. La couverture et le traitement de la question syrienne font largement les frais de ce gel des intelligences et des consciences. En conséquence, on s’en tient en Occident, en France tout spécialement, à l’approche habituelle que l’on a des conflits et des crises : sous nos latitudes, on adore traiter au cas par cas et l’on répugne à adopter une approche globale : prière de «ne pas tout mélanger», injonction qui constitue l’une des armes absolues des chevaliers de la doxa et des chiens de garde de l’omerta, face aux contestataires. Il en va ainsi dans le conflit syrien, qui est tout sauf une tragédie isolée, un exemple de complexité non soluble dans la simplicité d’esprit.

Lorsque d’aventure on se trouve confronté à ces preux défenseurs de l’orthodoxie faussement naïve, le «débat» prend vite un tour surréaliste. Le substrat géopolitique ? Connais pas. Les visées hégémonistes ? Zappées. Les arrière-pensées, les ingérences systématiques ? Oubliées. Les plans de déstabilisation, de partition, de casse ? Des inventions de «complotistes», l’accusation tenue pour une autre arme absolue, qui est censée anéantir l’adversaire impudent. Il faut donc à tout prix ignorer le contexte régional et mondial qui dérange, éviter soigneusement toute vision d’ensemble. Toute question doit faire l’objet d’un traitement séparé (c’est le cas pour le Liban) à moins que l’on ne préfère l’ignorer complètement (comme on le fait souvent pour l’atroce guerre de Syrie, depuis que celle-ci a été plus ou moins gagnée militairement parlant par Damas et ses alliés). L’Occident est encore et toujours seul au monde. Il est le monde à lui seul. Comment pourrait-il imaginer, même dans le pire des cauchemars, que de plus en plus nombreux sont ceux qui à travers la planète (90% de l’humanité) disent tout bas (ou tout haut) qu’il n’est pas seulement seul, mais qu’il est nu. Bien évidemment, dans le maelstrom des événements actuels, on ne saurait comprendre et analyser (en creux et en relief) les multiples conflits sans les resituer dans leur cadre géopolitique global.

La guerre de Syrie, qui en est à sa onzième année, n’est pas une guerre «civile» entre deux Syries, ni même une simple guerre contre le terrorisme, celui-ci n’étant que l’un des aspects ou instruments du conflit. C’est «une guerre sans frontières», donc une guerre globale et mondiale, dans laquelle se sont impliqués environ 120 Etats membres des Nations Unies (les fameux «amis du peuple syrien»), et où ont été engagés près de 400 000 combattants djihadistes étrangers issus d’une centaine de pays et des cinq continents. Cette guerre multiforme met aux prises deux camps qui défendent deux conceptions opposées de l’ordre mondial : Le camp occidental, soutenu par Israël et les forces islamistes, lutte pour la sauvegarde de son hégémonie unipolaire tandis que le bloc eurasien à direction russo-chinoise, auquel s’est rallié l’Iran, soutient fermement la Syrie, et combat pour un monde bipolaire ou multipolaire respectueux des souverainetés et des indépendances. En conséquence, la guerre de Syrie (l’auteur de ces lignes préfère dire «les guerres de Syrie») doit être considérée, non seulement dans son cadre proche-oriental, mais aussi dans son contexte arabe et musulman, et bien sûr en fonction des réalités et choix géopolitiques. Il est évident que la politique des pays de la région, avec leurs objectifs, leurs diplomaties, leurs manigances, leurs craintes devant la tournure des événements, pèse lourdement sur l’évolution de la Syrie. Mais il est non moins évident que l’avenir de la Syrie devra s’articuler de facto avec le devenir de ces multiples belligérants et acteurs, en fonction notamment de leurs alliances, de leurs choix stratégiques, de leurs ambitions et perspectives. Tout traitement de la question syrienne doit donc prendre en compte les faits et gestes de la Turquie, du Liban, du Yémen, de l’Irak, de l’Arabie saoudite, d’Israël, mais aussi du «camp atlantique» et du «bloc eurasien» dans le décor global de la mutation géopolitique en cours : que cela plaise ou non aux partisans des idées simples dans l’Orient compliqué, dans la conjoncture la plus complexe et la plus décisive qui soit. Il en va du réalisme de l’approche requise pour tenter de percer les mystères de l’avenir. Quant au choix entre pessimisme ou optimisme, il dépend avant tout de l’idée que l’on se fait du destin de la domination occidentale : assurée à jamais ou déjà en agonie…

Belarus-Pologne

Migration et géopolitique : la crise frontalière entre le Belarus et la Pologne

par Alfred de Zayas et Adriel Kasonta

Source : Horizons et débats (Zeit-Fragen)

7 décembre 2021

Il est essentiel d’aller au-delà du battage médiatique et des prises de position pour éviter que cette crise ne dégénère en un conflit dangereux.

Les fausses nouvelles et les lois erronées rendent difficile la compréhension de la crise des migrants hautement politisée en Méditerranée, dans les Balkans et à la frontière entre la Pologne et le Belarus.
    Après avoir séparé les faits de la propagande et supprimé le prisme de l’agitation anti-Lukachenko des médias traditionnels – qui a plus à voir avec le fait de la remise en question par l’Union européenne de la légitimité de l’élection présidentielle de 2020 qui s’est déroulée en Biélorussie qu’avec la crise des migrants sur le terrain – il est vital de rester factuel, de se concentrer sur le problème réel se déroulant aux frontières et sur les conséquences possibles de sa mauvaise gestion.

Quels sont les faits ?

Depuis le début de l’année 2021, plus de 30 000 migrants originaires d’Irak, d’Afghanistan et de Syrie auraient tenté de franchir la frontière entre la Pologne et le Belarus. Selon les autorités polonaises, cette vague a atteint son apogée en août, avec plus de 15 000 tentatives à elle seule.
    Bien que Minsk soit accusée d’attirer les migrants en leur offrant des visas biélorusses et en organisant leur transport jusqu’à la frontière de l’UE, et que Varsovie emploie un langage ferme, aucune preuve tangible pour confirmer ces accusations n’a été fournie jusqu’à présent, alors que la gravité des allégations exigerait que de telles preuves soient présentées avant que d’autres actions soient entreprises.
    «Il s’agit d’une crise politique, créée pour déstabiliser l’UE», a déclaré le Premier ministre polonais Mateusz Morawiecki aux journalistes à Varsovie après des entretiens avec le président du Conseil européen Charles Michel le 10 novembre. «C’est une manifestation de terrorisme national, une vengeance de Loukachenko pour notre soutien aux élections démocratiques au Belarus.»
    Peu importe nos opinions sur Président Alexandre Loukachenko et de l’état de la démocratie en Biélorussie sous son règne, les auteurs de cet article trouvent étonnant que la Pologne, rétrogradée, selon l’indice de Freedom House publié l’année dernière, de «démocratie consolidée» à «démocratie semi-consolidée» et qualifiée cette année par un rapport de Varieties of Democracy (V-Dem) de «pays le plus autocratisant» du monde, puisse préférer aggraver encore la situation à sa frontière plutôt que de trouver une solution pacifique.

Les sanctions ne sont pas 
la meilleure solution

Malgré la pression constante de l’Occident concernant le résultat des élections de 2020 et la série de nouvelles sanctions imposées au Belarus par l’UE pour avoir prétendument monté une «attaque hybride» en encourageant les migrants du Moyen-Orient, d’Afghanistan et d’Afrique à traverser la frontière polonaise, il ne semble pas que cela fasse bouger qui que ce soit à Minsk.
    En effet, depuis sa réélection l’année dernière, M. Loukachenko a réussi à sortir l’économie de la récession et à augmenter considérablement le volume des échanges commerciaux du pays, notamment grâce aux exportations vers l’UE.
    Minsk est notamment le premier exportateur de bois et de métaux vers l’Union européenne, et il n’y a pas de consensus entre les membres de l’UE en ce qui concerne les restrictions sur les importations de potasse et de pétrole en provenance du Belarus.
    Les perturbations de la chaîne d’approvisionnement et la pandémie de Covid-19 jouent également en faveur du Belarus. Si les premières ont fait augmenter la demande de produits belarussiens tels que les meubles et les machines, les secondes, suivies par l’approche souple du pays en matière de confinement, ont contribué à la croissance du pays, comme le suggère un rapport de la Banque mondiale. En outre, le versement de près d’un milliard de dollars du Fonds monétaire international en août a permis d’augmenter ses réserves en devises.
    Avec une croissance de 36,1 % des exportations mondiales entre janvier et septembre et une croissance de 5,8 % du PIB au deuxième trimestre en comparaison de l’année précédente, et l’approfondissement de l’intégration économique et politique avec la Russie, M. Loukachenko n’a pas grand-chose à se reprocher, concernant l’économie.

L’escalade militaire

Alors que la crise migratoire à la frontière entre la Biélorussie et la Pologne se poursuit, et que la tension monte en raison des importants déploiements militaires sur le terrain, la possibilité de mal calculer la situation a considérablement augmenté.
    Le 10 novembre, à la demande de M. Loukachenko, la Russie a envoyé deux bombardiers stratégiques Tupolev Tu-22M3 pour aider le Belarus à gérer la situation à la frontière. En outre, deux bombardiers russes Tu-160 porteurs de missiles stratégiques accompagnés de chasseurs biélorusses Su-30SM ont effectué une patrouille aérienne conjointe «afin d’assurer la sécurité militaire de l’Etat de l’Union» [Russie-Biélorussie], a indiqué jeudi dernier le Ministère russe de la Défense.
    En outre, Minsk a exprimé le besoin d’obtenir de Moscou des systèmes Iskander à capacité nucléaire pour les déployer dans le sud et l’ouest du pays, a déclaré M. Loukachenko dans une interview accordée au magazine russe National Defense.
    La Lituanie, l’Estonie et la Lettonie ont exprimé leur inquiétude quant à la crise à la frontière avec le Belarus et ont déclaré dans une déclaration commune publiée par les ministères de la défense des pays que la situation actuelle «augmente la possibilité de provocations et d’incidents graves qui pourraient également déborder sur le domaine militaire».
    Alors que la Pologne, la Lituanie et la Lettonie envisagent de déclencher l’article 4 de l’OTAN, que la Lettonie a déjà déployé 3 000 soldats sur le terrain et que l’Ukraine prévoit de déployer 8 500 soldats et policiers supplémentaires en raison de la crise à la frontière avec le Belarus, il convient de noter que le général Nick Carter, chef d’état-major de la défense britannique, rappelle le risque accru d’une guerre accidentelle entre l’Occident et la Russie.
    «Je pense que nous devons faire attention à ce que les gens ne finissent pas par permettre à la nature belliqueuse de certains de nos politiques de se retrouver dans une position où l’escalade mène à une erreur de stratégie», a déclaré M. Carter dans une interview accordée au Times Radio dimanche.

Ne pas confondre migrants et réfugiés

Pour prendre la bonne décision, nous devons avoir une bonne épistémologie – ce que les médias traditionnels sabotent délibérément. Par exemple, il est essentiel de se rappeler que les migrants ne sont pas nécessairement des réfugiés, et que le régime juridique des réfugiés ne peut pas être transposé aux migrants. 
    D’une part, la Convention de Genève sur les réfugiés accorde le statut de réfugié aux personnes qui craignent avec raison d’être persécutées. Cependant, cette convention n’a pas été rédigée pour faciliter les migrations de masse et ne doit pas être instrumentalisée à cette fin, ce qui impliquerait une interprétation de mauvaise foi du texte et de l’intention des rédacteurs.
    D’autre part, force est de constater qu’il n’existe aucun traité international déclarant  la migration comme un droit de l’homme ou qui impose aux Etats l’obligation d’accepter les migrants. Le Pacte international relatif aux droits civils et politiques est muet sur la question de la migration. 
    Le seul traité concernant les migrants est la Convention sur la protection des droits de tous les travailleurs migrants et des membres de leur famille, qui ne réglemente pas la migration elle-même, mais seulement les conditions des migrants une fois qu’ils ont obtenu une résidence légale dans les pays d’accueil. Seuls 56 Etats ont ratifié cette convention – pas le Belarus ou la Pologne, ni la Belgique, le Danemark, la France, l’Allemagne, l’Italie, les Pays-Bas, la Norvège, l’Espagne, etc.
    Les médias traditionnels ne nous le disent pas, mais le droit international est absolument clair sur le concept de souveraineté des Etats en matière de migration. L’entrée d’étrangers dans un pays relève exclusivement de la compétence nationale de chaque Etat. En effet, elle fait partie de l’essence même de la souveraineté. 
    Un Etat peut, bien sûr, ouvrir ses frontières à la migration, mais rien dans le droit international ne l’oblige à le faire.
    En gardant à l’esprit les impacts sanitaires, sociaux et économiques potentiels de la migration, aucun pays démocratique ne devrait simplement ouvrir ses frontières sans consulter au préalable la population résidente.
    N’oublions pas que l’ontologie d’un Etat implique l’obligation de défendre le bien-être de ses citoyens, ce qui peut, dans certaines circonstances, nécessiter la fermeture des frontières, par exemple pour des raisons sanitaires, sociales ou économiques. Le bien-être et la cohésion sociale de la population de chaque Etat sont primordiaux.

La voie à suivre

Etant donné que, selon Fabrice Leggeri, directeur de l’agence européenne de gestion des frontières Frontex, l’afflux de migrants en provenance du Moyen-Orient et transitant par le Belarus va augmenter et que «nous devons être prêts à … faire face à cette situation pendant longtemps», les auteurs de cet article estiment qu’un effort important doit être consenti par toutes les parties pour mettre rapidement un terme à cette crise et éviter un conflit militaire, qui serait désastreux non seulement pour l’Europe mais aussi pour l’ensemble de la communauté internationale.
    Dans l’espoir que le sang-froid prévaudra, nous trouvons judicieuse la recommandation formulée en octobre par l’Assemblée parlementaire de l’OSCE (Organisation pour la sécurité et la coopération en Europe), selon laquelle les gouvernements du Belarus, de la Lettonie, de la Lituanie et de la Pologne doivent unir leurs efforts pour garantir l’accès à la nourriture, à l’eau, aux services médicaux et à un abri temporaire aux personnes piégées dans la zone frontalière entre leurs pays.
    Sachant que les «valeurs européennes» englobent la philosophie judéo-chrétienne de la fraternité humaine et l’engagement d’aider les personnes en détresse, il faut trouver une solution à court terme dépassant les considérations géopolitiques des grands et des petits pays.

En outre, les auteurs soutiennent l’idée présentée par le président de la commission ad hoc sur les migrations de l’AP-OSCE, Kristian Vigenin, selon laquelle «face aux défis posés par la migration irrégulière, il est important de développer une réponse politique coordonnée avec tous les pays situés sur le chemin de la migration afin d’empêcher de nouvelles arrivées irrégulières» – ce qui doit inclure un dialogue direct avec M. Lukashenko, quelle que soit notre opinion sur le cours actuel du pays, car cela n’a rien à voir avec le problème que nous voulons résoudre.
    Nous nous félicitons vivement de la décision de la chancelière allemande Angela Merkel de mettre de côté ses divergences politiques avec le dirigeant du Belarus et de choisir le dialogue plutôt que le conflit.
    Plus important encore, nous devons nous pencher sur les causes profondes de la migration et essayer de concevoir des solutions durables devant inclure des stratégies préventives, telles que l’aide à la reconstruction des infrastructures de l’Afghanistan, de l’Irak, de la Syrie et de la Libye, qui ont été détruites dans des guerres par procuration menées par des étrangers.
    Suivant la logique d’Andrew Bacevich, les auteurs estiment que toutes les parties impliquées dans la destruction du Moyen-Orient devraient «accepter la responsabilité des conséquences découlant de [cet] acte malencontreux» et admettre que des violations flagrantes des droits de l’homme et des crimes de guerre ont été commis, entraînant un «facteur d’incitation» générant des migrations incontrôlées.
   La prévention passe par la reconstruction afin que les populations des pays victimes aient un avenir et puissent rester dans leur pays d’origine, où elles préfèrent sans doute vivre dans un environnement familier, plutôt que d’émigrer vers l’Occident où elles risquent leur vie et celle de leurs enfants pour un avenir incertain. •

Source: https://asiatimes.com /2021/11/migration-and-geopolitics-the-belarus-poland-border-crisis/ du 17/11/2021

(Traduction Horizons et débats)

Recent developments in Swiss EU policy

The EU shows teeth – Federal Councillor Cassis stands firm
Current Concerns
(Zeit-Fragen)
Zurich

by Dr iur. Marianne Wüthrich

December 2021

A few days after the Foreign Affairs Committee of the National Council (FAC-N) travelled to EU headquarters, Federal Councillor Ignazio Cassis met with EU Commissioner Maroš Šefčovic, Switzerland’s new contact person, on 15 November. In their subsequent statements to the media, both maintained their position, Federal Councillor Cassis with dignified composure, the EU Commissioner in his usual commanding tone, lacking any understanding of the Swiss state model. Meanwhile, Swiss EU turbos are making a new attempt to get the supposedly urgently needed electricity agreement out of the drawer, and the head of the Department of Defence, Federal Councillor Viola Amherd, is eyeing military cooperation with the EU within the framework of the “Permanent Structured Cooperation” (PESCO).

The FAC members of the National Council were not exactly received accommodatingly in Brussels. They were snubbed because Brussels did not even want to recognise the release of the cohesion billion by the parliament as a contribution to détente.

Remarkable words of the NEBS President

Particularly noteworthy is the clarity with which SP National Councillor Eric Nussbaumer complained about the EU Commission’s “power play”. Nussbaumer is President of the “New European Movement Switzerland NEBS”, which campaigns for Switzerland’s accession to the EU. Nevertheless, he said in Brussels that “it has ‘ideological overtones’ when Brussels […] regards Switzerland’s desire to associate with Horizon Europe as cherry-picking”. After all, Switzerland is also contributing money to the programme, and research cooperation is of mutual interest. With such an attitude, says Nussbaumer, Brussels is not doing itself any favours, because it is also scaring off the pro-European forces in Switzerland.”1 A wise realisation – better late than never.

Like fire and water

The statements by Federal Councillor Ignazio Cassis and EU Commissioner Maroš Šefčovic in two separate interviews after the 15 November meeting were like fire and water.
  The EU Commissioner “gave Switzerland the tariff at the meeting”, noted the “Tages-Anzeiger”.2 This is what Šefčovic really tried to do: Until the WEF in January, he called for a “quick start”, a “roadmap” for the solution of the four “key questions”, namely “a dynamic adoption of law, state aid, dispute settlement and a mechanism for regular cohesion fund contributions”. In response to the interviewer’s comment: “So the old disputes that caused the Framework Agreement to fail …”, Šefčovic replied: “They have not disappeared into thin air. If we want a perspective, we have to solve these important disputes.” The EU had been patient with Switzerland for a long time, but now it finally needed “legal clarity and predictability”.3
  Federal Councillor Cassis, meanwhile, was unimpressed by his opponent’s brisk course: “Negotiations are not an issue at the moment. We are dealing with highly political issues, not technical ones. When the Federal Council broke off the negotiations on the Framework Agreement in May, it did not do so with the intention of starting negotiations again straight away.” First and foremost, he said, it was about getting to know each other and initiating a political dialogue. “We had a good and open exchange”, said Federal Councillor Cassis, “Maroš Šefčovic gave me the impression of an attentive contact person with a pragmatic attitude.” (Tages-Anzeiger of 19 November 2021)

“There is no command issuing and no command receiving between the EU and Switzerland”

Asked whether Switzerland would meet the “deadline” by January, Ignazio Cassis replied: “A deadline was not an issue during our talks.” And he added: “There is no command issuing and no command receiving between the EU and Switzerland. Each side represents its interests and each side communicates its wishes. The Federal Council knows the EU’s wishes. They are not new.” In response to the comment that listening to him and Mr Šefčovic gave the impression that they had not participated in the same conversation, Federal Councillor Cassis replied: “What he communicated afterwards had relatively little to do with our meeting.” (Tages-Anzeiger of 19 November 2021)
  This statement makes one prick up one’s ears: Is the same EU Commissioner, who apparently showed himself willing to talk in private, acting outwardly as a tough mouthpiece for the hardliners in the Commission and the EU Council? Fortunately, we Swiss have a hard “skull”. We will not be so unwise as to let Brussels impose a “framework” on us that does not suit us.

Electricity agreement with the EU does not bring security of electricity supply

The long-term supply of electricity is a problem that we will not be able to avoid solving, and this does not only apply to Switzerland. A few very smart people are taking advantage of this situation to convince the Swiss population that we absolutely need an electricity agreement with Brussels in order to maintain our security of electricity supply. With this in mind, an interpellation4 is on the agenda of the Council of States for the winter session, to be discussed on 2 December.5 Council of States member Benedikt Würth(CVP/Die Mitte SG) justifies his interpellation as follows: “The electricity situation is urgent and cannot be delayed”. His first question to the Federal Council was accordingly: “Does the Federal Council share the view that a de-blocking of the stalled electricity negotiations is in Switzerland’s interest?”
  To this end, it must be made clear: The fact that an electricity agreement with the EU is supposed to bring more security of electricity supply does not become any truer through frequent repetition. Despite this, however, EU turbos continue to use this link undeterred. In turn, even Federal Councillor Simonetta Sommaruga, head of the Federal Department of the Environment, Transport, Energy and Communications (DETEC) and one of the two Federal Councillors who wanted to stick to the negotiations on the Framework Agreement in May this year, admits: “However, an electricity agreement would not mean that we would automatically have enough electricity. All countries need more electricity.”6 In other words: If, for example, Germany shuts down its nuclear power plants and stops producing coal, it will need its own electricity and will be able to supply Switzerland with less or no electricity in the event of an electricity shortage in winter – with or without an electricity agreement. Council of States member Würth also knows this. So, what is his interpellation really about?

Electricity agreement is out of the question for democratic and legal reasons

From Switzerland’s point of view, integration into the EU electricity market is out of the question; it would almost certainly be rejected in the inevitable referendum.
  Council of States member Benedikt Würth reveals with his third question that his real aim is to crack popular resistance to EU law: “Can the Federal Council imagine offering a dispute settlement mechanism as well as the regulation on state aid along the lines of the failed Framework Agreement for a specific electricity agreement with the EU?”
  In plain language: via an electricity agreement, the hammers are to be forced on the electorate, which is precisely what they do not want:

  • dispute settlement mechanism = obligation to accept the case law of the European Court of Justice (ECJ), including the adoption of EU law (because the case law of the ECJ concerns the application of EU law)
  • regulation on state aid = ban on cantonal and communal subsidies and shares in power plants, i.e., compulsion to privatise Swiss power plants, almost all of which are currently in the hands of the cantons and communes. For according to Article 107/108 of the Treaty on European Union, state aid is “incompatible with the internal market”. Above all, this would hand over the precious treasure of our hydropower to the EU internal market, i.e., it would be sold off to the highest-bidding foreign corporations. And in the event of a dispute, the ECJ would probably not rule in favour of the village in Valais or Graubünden that wants to keep its power plant.

The clou of the Würth interpellation: “The balancing of interests between a reduction in sovereignty and added value in terms of security of supply and the marketing of Swiss electricity can be well and practically communicated and discussed in terms of domestic policy.” Here the strategy is being delivered to pull the wool over the people’s eyes: If we don’t want to freeze in winter, we’ll just have to bite the bullet and give up our sovereignty (including ownership of the power plants). In return, we are allowed to sell and buy our electricity via the EU grid.
  In reality, the Swiss electricity grid has long been interconnected with the grid of the EU states. For example, Axpo7 has been investing in wind power in northern Germany for years, and our neighbouring states will be so happy to have Swiss pumped-storage plants in the future when the sun doesn’t shine and the wind doesn’t blow. In other words: the EU is not only highly interested in North-South transit on the roads (overland transport agreement), but also with regard to the electricity grid – but hardly anyone talks about this.

What is Switzerland doing in the EU military project PESCO?

As every year, the ETH study “Security 2021” finds that “Support for Swiss neutrality remains unchanged and is almost unanimously supported by the respondents.”.8 In view of this clear popular will, the eager efforts of the Federal Council and part of parliament to integrate Switzerland into military alliances are a constant source of annoyance. In addition to the NATO Partnership for Peace (PfP), in which Switzerland has been marching along for a long time without the consent of the people, the Federal Council is also recently considering participation in the EU military project PESCO (Permanent Structured Cooperation), which was established in 2017.
  On the homepage of the German Federal Ministry of Defence you will find more details about PESCO, for example that “the European armed forces [!] […] will be made more compatible in terms of organisation and equipment so that they can jointly assume responsibility for security and defence policy”. Or that the signatories have undertaken to “regularly increase their defence budget and gradually increase investment spending for defense equipment to 20 per cent in the medium term”. The relationship between PESCO and NATO is not entirely clear: “The military cooperation between EU members complements that of the North Atlantic Treaty Organization.”9 As if NATO had not already caused enough damage! Incidentally, the targeted upgrade is not exactly climate-friendly either …
  And in this monumental EU military programme with 46 projects, neutral Switzerland should absolutely be part of it according to the wishes of the head of the Federal Department of Defence, Civil Protection and Sport(DDPS), Viola Amherd? To this end, she was recently invited to a meeting of EU defence ministers in Brussels – what an “honour”! “For Germany, which initiated the concept, it is about creating an ‘army of Europeans’”, says the “Neue Zürcher Zeitung”, and it continues: “Switzerland would hardly go that far ». Amherd, however, praised the Framework Nations Concept in Brussels as a platform that promotes multinationalism in the field of security and defence.”10
  In which areas DDPS head Amherd envisions military cooperation with the EU, she did not want to reveal to the “Neue Zürcher Zeitung”. On the other hand, she announced very candidly that “any legal adjustments were not necessary. The military partnership with the EU in no way calls into question Switzerland’s requirement of neutrality, since there can be no question of deploying troops”. This astonishing point of view not only ignores the direct democratic rights of the citizens, but also shows a peculiar view of Swiss neutrality: It cannot be that the Federal Councillor believes that all activities except a war effort by the Swiss army meet the requirement of neutrality.  •



1 Steinvorth, Daniel. “Schweizer Parlamentarier sind enttäuscht von der EU” (Swiss parliamentarians are disappointed with the EU). In: Neue Zürcher Zeitung of 11 November 2021
2 Walser, Charlotte. “Was er kommuniziert hat, hatte relativ wenig mit unserem Treffen zu tun” (What he communicated had relatively little to do with our meeting). Interview with Ignazio Cassis. In: Tages-Anzeiger of 19 November 2021
3 Israel, Stephan. “Ich möchte schnelle Ergebnisse. In einem Jahr können wir viel erreichen”. (I want quick results. We can achieve a lot in one year). Interview with EU Commission Vice-President Maroš Šefčovic. In: Tages-Anzeiger of 17 November 2021
4 With an interpellation, a member of the Parliament requests information from the Federal Council on a federal domestic or foreign policy matter. The Federal Council answers the interpellation in writing, the author can request a discussion on it (in this case in the Council of States).
5 “Deblockierung der Stromverhandlungen mit der EU” (Deblocking the electricity negotiations with the EU). 21.4042 Interpellation
6 Walser, Charlotte; Häne, Stefan. “Frau Bundesrätin, gehen in der Schweiz demnächst die Lichter aus?” Interview mit Simonetta Sommaruga. (Madam Federal Councillor, will the lights go out in Switzerland soon? – Interview with Simonetta Sommaruga. In: Tages-Anzeiger of 27 October 2021
7 The energy group Axpo Holding is 100% owned by the cantons of north-eastern Switzerland and their cantonal utilities. It supplies around 3 million people and several thousand businesses.
8 ETH Zürich. Center for Security Studies. Security 2021. Foreign, Security and Defence Policy Opinion Shaping Trends 22 June 2021
9 https://www.bmvg.de/de/themen/gsvp-sicherheits-verteidigungspolitik-eu/pesco
10 Steinvorth, Daniel. “Die Schweiz will sich am EU-Militärprojekt PESCO beteiligen” (Switzerland wants to participate in the EU military project PESCO). In: Neue Zürcher Zeitung of 21 October 2021

En marge du Prix Nobel de la Paix 2021

La remise du Prix Nobel de la Paix rejoint le camp de la nouvelle guerre froide

par Karl-Jürgen Müller

Source : Horizons et débats, Zurich, 26 octobre 2021

Il y a 10 ans exactement, l’ex-juge à la Cour administrative fédérale allemande, Dieter Deiseroth, décédé en 2019, conseiller scientifique honoraire de l’Association internationale des juristes contre les armes nucléaires (IALANA) et de l’Association internationale des médecins pour la prévention de la guerre nucléaire (IPPNW) – Médecins chargés de responsabilités sociales, résumait les critiques formulées par l’avocat norvégien Fredrik S. Heffermehl à l’encontre de l’attribution de certains prix Nobel de la Paix dans un article pour la revue allemande Blätter für deutsche und internationale Politik (10/2011).1 

Heffermehl, qui s’est exprimé lui-même dans les colonnes d’Horizons et débats2 (éd. 27, 31 et 32/2012), avait publié en 2008 la première édition de son livre intitulé « Le prix Nobel de la Paix. Les véritables intentions de Nobel », un livre qui a depuis été traduit en plusieurs langues. Heffermehl y expliquait notamment que le comité Nobel norvégien, composé de personnalités politiques, ne prend le plus souvent pas en compte les critères d’attribution du prix Nobel de la paix tels qu’ils ont été définis en 1895 dans le testament d’Alfred Nobel. 

Nobel avait stipulé qu’il fallait chaque année décerner le prix « à la personne qui a le plus ou le mieux œuvré à la fraternisation entre les peuples ainsi qu’à l’abolition ou à la limitation des forces armées en place, ainsi qu’à la tenue ou à la promotion de congrès en faveur de la paix ». En 2008, Fredrik S. Heffermehl a donc conclu que si l’on appliquait cette norme à l’ensemble des 121 prix Nobel de la paix déjà attribués, 51 d’entre eux au moins s’avéreraient injustifiés.

Comité Nobel norvégien : 
« Une loyauté aveugle envers l’OTAN » ?

Quant aux raisons qui auraient motivé ce constat, Dieter Deiseroth résume ainsi la réponse de Heffermehl : « L’auteur voit les raisons de la dérive de ces dernières décennies principalement dans l’échec du parlement norvégien. Celui-ci répartissait depuis 1948 les cinq sièges du comité Nobel en fonction de la représentation proportionnelle des partis. Les qualifications particulières, la compétence et l’expérience dans les domaines relatifs à l’évaluation des critères d’attribution n’ont pratiquement plus joué de rôle dans l’élection des membres du comité. Tout reposait sur le seul consensus de base norvégien sur la politique sécuritaire (qui s’est développé vers la fin des années 40, soit au début de la guerre froide). Pour les membres du comité, l’adhésion à la politique extérieure norvégienne – et par conséquent aux concepts de forces armées et à une loyauté quasi aveugle envers l’OTAN – était plus importante que le respect des dernières volontés d’Alfred Nobel. » (Expression soulignée par K-J. M)

Et pourtant, une vraie politique de paix est actuellement de la plus haute importance

Chaque année, le prix Nobel de la paix est considéré comme la plus haute récompense pour honorer l’action politique en faveur de la paix. En fait, au vu de l’actuelle conjoncture mondiale, ce type d’action relève de l’urgence. 
Ce ne sont plus seulement les conflits et les guerres circonscrits à une région qui requièrent une intervention en matière de politique de paix; le monde se trouve au cœur d’une intensification des conflits et des affrontements à l’échelle planétaire et certains parlent d’une nouvelle guerre froide à dimension mondiale.
    Dans nos médias occidentaux, nous pouvons constater tous les jours à quel point la représentation de l’ennemi que sont devenues la Russie et la Chine est élaborée comme une véritable stratégie de campagne, en écho à des décisions concrètes de politique étrangère et militaire.

    A bien des égards, le monde est en train de s’armer, ne serait-ce que par le biais de la propagande, et s’éloigne de plus en plus de l’objectif de la paix. Les Etats-Unis et leurs alliés, en particulier, ont beaucoup de mal à accepter de devoir renoncer à leur position d’hégémonie, instaurée après 1990 et basée sur les maîtres-mots : « nouvel ordre mondial », « globalisation néolibérale », « gouvernance mondiale » ou « ordre fondé sur des règles ») – au bénéfice de l’égalité de droits commune à tous les Etats et du droit des peuples à l’auto-détermination, ainsi que l’établit la Charte des Nations unies. 
Dans le cadre du jeu de va-et-vient entre les grandes puissances que sont les Etats-Unis, la Russie et la Chine, il n’est pas toujours facile de discerner ce qui se passe avec précision. Il est donc d’autant plus important d’en examiner les causes et les effets.

Controverses sur l’attribution du prix 2021

De toute évidence, l’attribution du prix Nobel de la paix, le 8 octobre dernier, au journaliste russe Dmitry Muratov et à la journaliste philippine Maria Ressa ne contribuera pas à la consolidation de la paix et ne se conformera pas non plus, une fois encore, aux exigences formulées par Alfred Nobel dans son testament. L’attribution du prix au journaliste russe est assurément un nouvel élément inséré dans la mosaïque de la nouvelle guerre froide. 

Il ne s’agit pas de porter un jugement de valeur sur la qualité du travail journalistique des deux lauréats. Cette question ne peut ni ne doit être considérée ici. 

Comme le souligne le communiqué de presse du comité Nobel, le travail journalistique des deux lauréats est axé sur une critique virulente des conditions de vie dans leur pays. Muratov aurait « défendu la liberté d’expression en Russie pendant des décennies et dans des conditions de plus en plus difficiles ». Son journal serait le « plus indépendant actuellement en Russie, avec une approche fondamentalement critique envers le pouvoir en place ». Le journal proposerait en outre « un journalisme basé sur les faits et une véritable intégrité professionnelle ». Rien de tout cela n’est évidemment vérifiable sur place, et on est en droit de se demander pourquoi et dans quel but le comité Nobel, qui est dans l’impossibilité de mener une recherche spécifique sur le sujet en Russie, est si sûr de son jugement et de l’honnêteté de ses « témoins ».

Le gouvernement russe, quant à lui, a fait part de ses commentaires par l’intermédiaire du porte-parole de presse du président, Dmitry Peskov. Il a déclaré que Muratov avait fait preuve de courage et de talent : « Nous pouvons féliciter Muratov, c’est un homme qui travaille en accord avec ses idéaux et qui les défend. » 
    Quelle que soit la façon dont on peut qualifier ces déclarations, elles ont suscité de vives critiques en Occident. Le 8 octobre, la Frankfurter Rundschau a écrit qu’il s’agissait là d’un comportement qui pouvait « difficilement être surpassé en termes de cynisme ». Ce genre d’appréciations formulées à la va-vite a lui aussi sa place dans le cadre de la nouvelle guerre froide.

Réactions occidentales euphoriques 

Les réactions des médias occidentaux, des associations de journalistes et des hommes politiques à la cérémonie de remise des prix de cette année ont été, en général, carrément euphoriques. Au passage, on comprend aussi tout de suite de quoi il retourne en réalité. Par exemple, dans la Zeit-Online du 8 octobre, on trouve en gros titre: « Ecrire contre Poutine et Duterte ». Et dans un autre article : « L’attribution du prix Nobel de la paix à deux journalistes est peut-être l’acte le plus politique accompli par le comité Nobel depuis longtemps. Ce prix intervient dans la bataille ouverte qui se déroule entre dirigeants autoritaires et sociétés civiles, entre la répression systématique et la diffusion provocatrice de ce qui se passe réellement dans le monde. »

Ou encore, dans la Frankfurter Rundschau du même jour : « Pour les deux autocrates que sont Poutine et Duterte, l’attribution du prix Nobel de la paix 2021 est une humiliation publique. » Les prix auraient donc été décernés à « deux journalistes qui se battent haut et fort pour la liberté de la presse, dénoncent l’oppression dans leur pays et risquent leur vie pour le faire ». Le comité Nobel aurait ainsi envoyé un « signal fort ».

Comme on pouvait s’y attendre, le président américain Joe Biden a joint sa voix à ce concert : « Ressa, Muratov et tous les journalistes qui leur ressemblent dans le monde entier sont à l’avant-garde du combat universel en faveur de l’idée même de vérité. »3 
    On peut néanmoins se demander comment ce bel engagement en faveur de la vérité parvient à s’accorder avec le traitement que les Etats-Unis réservent aux vrais lanceurs d’alerte et aux journalistes comme Edward Snowden, Chelsea Manning, Daniel Hale ou Julian Assange.

Et de nouveau, on ignore Alfred Nobel 

L’objectif que poursuivait réellement Alfred Nobel avec son prix n’est presque jamais mentionné, que ce soit par les hommes politiques ou par les médias. Le comité Nobel a donc péniblement tenté de faire le lien en affirmant que la liberté d’expression était « le préalable à la démocratie et à une paix durable ». Et dans le dernier paragraphe de son communiqué de presse, le comité a même explicitement tenté de démontrer en deux phrases que l’attribution du prix de cette année était pleinement dans la ligne de pensée d’Alfred Nobel. 

Or on ne peut qu’en douter si l’on s’en tient aux faits, notamment à la façon dont les politiciens et les médias occidentaux ont géré cette cérémonie de remise de prix. Si on y rajoute l’état dans lequel se trouve la liberté d’expression dans bon nombre de pays occidentaux, c’est de nouveau l’expression « deux poids, deux mesures » qui vient à l’esprit, voire celle d’hypocrisie.

Où sont donc ceux et celles qui défendent la paix ? 

En conclusion de cet article, j insère une citation du site allemand Nachdenkseiten qui fait honneur à son nom (Pages pour réfléchir). Elle est tirée d’un article d’Albrecht Müller, rédacteur en chef des Nachdenkseiten et qui a lui-même été conseiller politique du prix Nobel de la paix Willy Brandt.

    Ce 9 octobre, Albrecht Müller écrit : « La décision du comité Nobel d’attribuer le prix Nobel de la paix au journaliste russe Muratov montre toute la misère de notre époque. Elle contribue à renforcer l’image de la Russie présentée comme l’ennemi tout en lui opposant l’Occident vu sous son meilleur jour. Fabriquer une image de l’ennemi engendre une course à l’affrontement et peut amener en fin de compte au danger d’une terrible confrontation militaire. »


   Mais où sont-elles donc qui, aujourd’hui, défendent de toute leur énergie et de toute leur détermination ce qui était – à juste titre – si extraordinairement important à Alfred Nobel il y a plus de 125 ans ?

1 Voir également Horizons et débats, n° 31 du 30/07/2012, contenant la reproduction (en français) du dernier chapitre de son livre Le prix Nobel de la paix. Ce que Nobel voulait vraiment : « L’objectif est toujours le même : transformer les épées en socs de charrue ».

2 Également publié dans Horizons et débats, n° 27 du 02/07/2012.

3 Cité sur www.nachdenkseiten.de du 11/10/2021. Heyden, Ulrich. La nomination au prix Nobel, un instrument au service de la lutte « pour l’idée de vérité ».










En marge du Prix Nobel de la Paix 2021

Une curieuse protection de la liberté de la presse ?

par Fredrik S. Heffermehl, avocat et écrivain, Norvège

Source : Horizons et débats, Zurich, 26 octobre 2021

En 2021, le prix de la paix a été transformé en un prix pour la liberté de la presse. Dans son éditorial, le grand quotidien norvégien «Aften-posten» se réjouit que le comité Nobel «ait décerné le prix à deux personnes qui sont en première ligne de la lutte pour le droit à la liberté d’expression et qui n’abandonnent pas malgré les pressions et les menaces».
Dans tout cet enthousiasme, il ne faut pas oublier qu’Alfred Nobel a créé un prix pour le désarmement, et non un prix pour la liberté de la presse. Le comité aurait pu facilement souscrire à la vision de la paix de M. Nobel. L’un des candidats pour 2021 était de la plus haute importance pour débarrasser le monde de l’ordre militaire mondial politiquement très puissant combattu par M. Nobel. La menace la plus aiguë et la plus mortelle pour la liberté de la presse dans le monde aujourd’hui est la campagne américaine contre Julian Assange.

L’Australien Assange, fondateur de WikiLeaks, mérite les remerciements de l’opinion publique mondiale pour avoir révélé les crimes de guerre des Etats-Unis en Irak et en Afghanistan. Après tout, la liberté de la presse russe est un problème local, mais l’attaque américaine contre M. Assange empêchera les médias du monde entier de rendre compte de manière critique des abus de pouvoir et des crimes commis par les Etats-Unis. Jusqu’à présent, M. Assange a été privé de sa santé et de sa liberté pendant dix ans. Il est détenu en isolement en tant que prisonnier politique dans la prison de haute sécurité de Belmarsh à Londres, sans inculpation ni condamnation, son traitement est une torture. Ses révélations courageuses pourraient bientôt lui coûter la vie. Un comité fidèle à la vision de la paix d’Alfred Nobel aurait pu protéger M. Assange d’une violation flagrante de ses droits par l’extradition et l’emprisonnement à vie aux Etats-Unis.

    Et maintenant, voici le grand paradoxe : heureusement pour le comité Nobel, la liberté de la presse qu’il vante tant ne fonctionne pas. Si cela avait fonctionné en matière de militarisme (incontrôlé), le monde aurait su depuis longtemps que le prix administré par la Norvège avait trahi l’idée Nobel de coopération mondiale en matière de désarmement. La trahison du sens de ce prix n’avait pas échappé au comité Nobel. Les 14 années que j’ai passées à essayer d’expliquer et de défendre l’idée du Nobel ont échoué parce que les médias mondiaux soutiennent le puissant secteur militaro-industriel et sont incapables de voir le désarmement mondial comme le seul moyen réaliste dans un monde où tant de problèmes menacent la vie.

(Traduction Horizons et débats)






Entretien avec Prof. Alfred de Zayas

 Du Vietnam à l’Afghanistan, le Etats-Unis laissent derrière eux des déserts et nomment cela la paix

Entretien avec Prof. Alfred de Zayas

Horizons et Débats, Zurich

N° 19/20, 31 août 2021

Première publication de la partie Sputnik: https://sputniknewscomanalysis/202108171083636590-from-vietnam-to-afghanistanusleaves-deserts-behind-and-calls-it-peace-ex-un-expertsays/?fbclid=IwAR3p0oNfJFy68eKh2WiR1fKA3Sd2ppBk77pMhlQ9T2mFDfZgD9r6pB4-2uo

Alfred-Maurice de Zayas, ancien expert indépendant des Nations Unies pour la promotion d’un ordre international démocratique et équitable, a rencontré l’agence de presse «Sputnik» pour discuter de l’évacuation précipitée de Kaboul, des conséquences de l’occupation de l’Afghanistan depuis près de 20 ans et de la manière dont la communauté internationale peut aider le peuple afghan à faire face à une crise humanitaire. «Horizons et débats» a complété l’interview par d’autres questions.

Sputnik: Pensez-vous que le retrait américain et la victoire des talibans mettront réellement fin à 20 ans de guerre? Quelles sont les chances que l’Afghanistan soit maintenant entraîné dans une nouvelle guerre civile violente?
Alfred de Zayas: Une boîte de pandore a été ouverte lorsque le président George W. Bush a faussement rendu l’Afghanistan responsable du 11 septembre, alors que les auteurs présumés (s’ils l’étaient vraiment) n’étaient pas des Afghans mais des Saoudiens sous la direction d’Oussama Ben Laden. Vingt ans de bombardements dévastateurs de l’Afghanistan, de destruction des infrastructures, de meurtre de dizaines de milliers de civils, de pollution par les armes à l’uranium appauvri, de destruction des écosystèmes et des infrastructures laissent un héritage de traumatismes et de haine.
    Les Etats-Unis n’auraient jamais dû s’engager en Afghanistan, tout comme ils n’auraient pas dû s’engager au Vietnam, au Laos, au Cambodge, à la Grenade, au Nicaragua, en Libye ou en Syrie. Les Etats-Unis ont profondément déstabilisé l’Afghanistan et il n’est pas impossible que le conflit dégénère maintenant en une guerre civile – une tragédie permanente pour le peuple afghan qui souffre depuis longtemps.
    Peut-il y avoir la paix? Tacitea décrit une situation similaire en décrivant comment les légions romaines ont semé le désert partout – et l’appellent ensuite la paix, solitudinem faciunt, pacem appellant (Agricola). Nous pensons nous laver les mains du désordre que nous avons causé et partir, mais les crimes peuvent revenir nous hanter.

Quelles sont les principales conséquences de l’occupation de l’Afghanistan par les Etats-Unis depuis 20 ans?
La résultante directe de l’agression américaine en Afghanistan a été un pic du terrorisme mondial. En tant qu’Américain vivant à l’étranger, je considère que ma sécurité personnelle a été affectée. J’examine les causes et les effets. Je me demande pourquoi les gens détestent les Etats-Unis. La réponse réside dans la supposée «mission» de l’Amérique, qui consiste à exporter la «démocratie» à l’américaine aux quatre coins du monde. Sauf que lorsque nous disons «démocratie», nous voulons dire capitalisme. Nous, Américains, prétendons vouloir apporter le bonheur et les droits de l’homme à tous les peuples du globe. Mais nous a-t-on demandé d’être aussi altruistes?
    Les Etats-Unis et les conglomérats médiatiques ont concocté le narratif selon lequel Al-Qaïda et les talibans sont les «méchants» et doivent être chassés comme des chiens enragés. Nous sommes le shérif du monde qui doit éradiquer l’anarchie.
    Dans ce processus, nous commettons nous-mêmes des violations flagrantes des droits de l’homme, des crimes de guerre et des crimes contre l’humanité. Peut-être que la Cour pénale internationale mènera une enquête honnête sur les crimes des Etats-Unis et de l’OTAN, mais ce n’est qu’une justice a posteriori. Tout observateur modérément intelligent recherche les causes profondes des problèmes. La racine de la misère de l’Afghanistan se trouve dans l’impérialisme britannique des XIXe et XXe siècles et dans le néocolonialisme américain du XXIe siècle.
    Les Etats-Unis n’ont jamais été vraiment intéressés par l’«édification d’une nation», mais seulement par la géopolitique, sachant que l’Afghanistan a des frontières communes avec l’Iran et le Pakistan. Les Etats-Unis veulent contrôler la région et ne veulent que des gouvernements clients, pas des nations indépendantes.

Horizons et débats: Certains pourraient penser que vous avez des sympathies pour les talibans et les islamistes?
J’ai dénoncé à de nombreuses reprises les crimes des talibans et exigé qu’ils ne restent pas impunis. J’espère que la Cour pénale internationalede La Haye poursuivra son enquête sur les crimes des talibans – mais aussi ceux des Etats-Unis et de l’OTAN.
    Je rejette toutes les actions terroristes des talibans, tout comme je condamne le terrorisme d’état du Pentagone. Cependant, il ne faut pas généraliser et tout balayer sous le tapis. Tous les talibans ne sont certainement pas des terroristes. En tant qu’Américain, je m’interroge sur les causes des conflits. Il est certain que nous, les Américains, y avons contribué: nous ne provoquons pas seulement les islamistes – nous provoquons les gens ordinaires de confession musulmane lorsque nous nous ingérons dans les affaires intérieures. Nous provoquons les Palestiniens lorsque nous leur refusons le droit à l’autodétermination, lorsque nous défendons les crimes d’Israël contre les Palestiniens. Nous provoquons l’humanité entière lorsque nous prétendons avoir la «mission» d’exporter la «démocratie». Comprendrons-nous un jour, nous les Américains, que les personnes de cultures différentes ont leurs propres idées, comme le reconnaissent la Charte des Nations unies et la Constitution de l’Unesco?

Quelles sont les principales raisons qui expliquent le «moment Saigon» de Washington en Afghanistan, ainsi que l’incapacité des services de renseignement américains à prévoir la prise rapide de Kaboul par les talibans et l’effondrement immédiat du gouvernement Ghani?
Les services de renseignement américains ont échoué à maintes reprises, mais les médias traditionnels nous donnent un récit différent et anesthésient le public américain pour qu’il accepte les fausses nouvelles et les excuses manifestement inadéquates du Pentagone.
    Je ne suis pas du tout surpris par l’amateurisme du retrait américain. Aux Etats-Unis, nous avons tendance à croire nos «experts» de la CIA, de la Heritage Foundation et d’autres «groupes de réflexion» d’élite. Comme Jules César le savait bien – nous croyons notre propre propagande – nous avons tendance à croire ce que nous voulons croire. Quae volumnus, ea credmus libenter [«Nous croyons volontiers ce que nous voulons croire.»] (de bello civile).
    Ce qui m’étonne, ce n’est pas que nous soyons témoins de cette débâcle – mais que nous ne tirions pas les leçons des débâcles précédentes. Bien sûr, la dévastation de l’Afghanistan a été une catastrophe pour le peuple afghan – mais une aubaine pour le complexe militaro-industriel-financier américain.
    L’Amérique a besoin d’une guerre perpétuelle pour alimenter l’insatiable machine militaire, qui exige des budgets de plusieurs billions de dollars. Il serait préférable de consacrer l’argent de nos impôts à la prévention des conflits, à la préparation sanitaire, à l’éducation, etc.

Quel est votre point de vue sur la situation humanitaire actuelle en Afghanistan? Quelles mesures la communauté internationale devrait-elle prendre pour prévenir de nouvelles crises dans le pays et assurer la libre autodétermination du peuple afghan, la construction d’un Etat démocratique et la protection des droits de l’homme?
J’ai une énorme empathie pour la souffrance de la population afghane. Aujourd’hui plus que jamais, elle a besoin de la solidarité internationale, de l’aide des agences des Nations Unies telles que l’Organisation pour l’alimentation et l’agriculture, l’Organisation mondiale de la Santé, le Haut-Commissariat aux droits de l’homme, le Haut-Commissariat pour les réfugiés, le Programme des Nations Unies pour le développement, le Programme des Nations Unies pour l’environnement.
    Le peuple afghan souffre déjà d’une «crise humanitaire», mais jusqu’à présent, peu de gens semblaient s’en soucier, car les «gentils» – c’est-à-dire les Etats-Unis et l’OTAN – étaient là pour défendre la démocratie et les droits de l’homme. Maintenant que les «gentils» ont été chassés, nous nous rendons compte que les islamistes radicaux ont pris le pouvoir. Les médias traditionnels vont maintenant diffuser un flot de rapports d’organisations non gouvernementales complaisantes qui vont dûment dénoncer les autorités afghanes pour toutes sortes de violations des droits civils et politiques.
    Cependant, ce dont le peuple afghan a besoin aujourd’hui, ce sont des éléments fondamentaux – le droit à la nourriture, à l’eau, à un abri, à la santé, à l’emploi. Cela coûtera des milliards de dollars. Les pays qui ont participé au bombardement impitoyable de l’Afghanistan ont le devoir légal et moral d’accorder des réparations au peuple afghan. Le feront-ils? Probablement pas.

Pensez-vous que les Etats-Unis, le Royaume-Uni et leurs alliés de l’OTAN ont quitté l’Afghanistan pour de bon ou pouvons-nous nous attendre à ce qu’ils reviennent dans le futur?
Géopolitiquement, les Etats-Unis et l’OTAN veulent contrôler non seulement le Moyen-Orient, mais aussi la majeure partie de l’Asie, y compris l’Afghanistan. En l’état actuel des choses, les Etats-Unis, le Royaume-Uni et l’OTAN ne sont plus aussi riches et puissants qu’ils l’étaient autrefois, et leurs populations ont des priorités différentes de celles de leurs «élites». Même si la défaite du colonialisme et du néocolonialisme en Asie du Sud-Est est totale, les vieilles habitudes ont la vie dure. Et pourtant, la France, qui a été vaincue à Diên Biên Phu en 1954, et les Etats-Unis en 1975 – ne sont jamais revenus au Vietnam.
    Il serait bon pour le monde et pour le peuple afghan que les Etats-Unis, le Royaume-Uni et l’OTAN «grandissent» et acceptent les réalités. Comme l’écrivait déjà le dominicain espagnol Francisco de Vitoria en 1530 à l’université de Salamanque, chaque nation a le droit de choisir sa propre forme de gouvernement, même si ce n’est pas la meilleure. Ce que la communauté internationale doit au peuple afghan, c’est un véritable engagement en faveur de la paix et du droit au développement de toutes les nations et de tous les peuples. Le secrétaire général des Nations unies a une lourde tâche entre les mains – et António Guterres peut la mener à bien – si les Etats-Unis, le Royaume-Uni et l’OTAN le laissent faire.

Horizons et débats: Votre attitude à l’égard de la politique étrangère américaine ne vous semble-t-elle pas antipatriotique?
Au contraire. Un patriote est précisément celui qui veut s’assurer que son pays est guidé par l’Etat de droit et la justice. Un patriote promeut l’Etat de droit en exigeant des actions propres de son gouvernement et la responsabilité de ses politiciens.
    Charles de Gaulle a défini le patriotisme comme suit: «Le patriotisme, c’est lorsque l’amour du peuple auquel vous appartenez passe en premier. Le nationalisme, c’est lorsque la haine des autres peuples l’emporte sur tout le reste.» Je suis entièrement d’accord avec cette définition.
    Le patriote aime son pays et ses citoyens. Le nationaliste déteste les autres. Je me considère comme un patriote. Voici mes propres réflexions à ce sujet:
    Le patriotisme signifie différentes choses pour différentes personnes. Pour moi, cela signifie la solidarité citoyenne dans la promotion de la justice dans son pays et la résistance aux mensonges officiels, aux excuses, aux euphémismes, au crime et à la tyrannie. Le patriotisme exige un engagement envers la vérité et une volonté d’affronter les fausses nouvelles et les «récits» politiques déformés. Au niveau international, le patriotisme consiste à éviter de nuire à son propre pays en recherchant activement le dialogue et la compréhension pour contribuer à la paix et à la justice – pax et justitia. Certains jeunes et jeunes soldats adhèrent souvent à la formulation réduite et suivante du patriotisme: «mon pays ou pas de pays», prenant ainsi involontairement le risque de devenir de la chair à canon, victime des bellicistes et des profiteurs de guerre qui ne risquent pas leur propre peau et laissent les autres mourir pour leur profit. 
    Le patriotisme ne peut et ne doit pas nécessairement signifier «mon pays a raison ou tort», une formule qui ne saurait être assimilée à une excuse irresponsable, invitant les gouvernements à abuser de notre confiance, à gaspiller des fonds publics sur des interventions à l’étranger, à violer notre vie privée par une surveillance illégale et à commettre une multitude de crimes géopolitiques. Un vrai patriote dit «pas en mon nom» et demande des comptes au gouvernement afin que nos pays soient réellement sur la voie de la paix et de la justice.
    Le dicton d’Horace évoquant la noblesse dulce decorum est pro patria mori («Il est doux et honorable de mourir pour sa patrie») doit être réinterprété en termes constructifs: Il est doux de vivre et agir pour son pays! C’est ce que Cicéron entendait par caritas patriae. Qui peut être un patriote? Pour moi, c’est chaque citoyen qui prend la démocratie au sérieux et qui exige des autorités la transparence et la responsabilité. Parmi les patriotes du XXIe siècle, je compte les dénonciateurs exposant les activités criminelles du gouvernement et du secteur privé. Ils sont les gardiens de l’ordre social. Edward Snowden est certainement un patriote, qui a risqué sa vie et sa carrière en raison de sa conscience. Nous en apprenons davantage à ce sujet dans son livre fascinant : «Mémoires vives». Nous lui devons tous une dette de gratitude. Qui, par contre, n’est pas un patriote? Tout opportuniste faisant avancer sa carrière au détriment du bien commun, tout individu manipulant l’opinion publique par le biais du sensationnalisme, d’affirmations sans preuves et de coups de sabre et finissant par embrigader le pays et ses jeunes soldats dans des guerres criminelles. La sécurité de chaque Américain a été sérieusement compromise par ces mêmes faucons, parfois salués comme des «patriotes» par les médias.•

(Traduction: Horizons et débats)

Moyen-Orient :

Les bombardements de Biden

ne profitent qu’à l’industrie de l’armement

par Glenn Greenwald

Source : Les crises, 23.07.2021

https://www.les-crises.fr/les-bombardements-de-biden-au-moyen-orient-profitent-uniquement-a-l-industrie-de-l-armement-par-glenn-greenwald/

(Traduit par les lecteurs du site Les crises)

Source originaire : 28.06.2021

https://greenwald.substack.com/p/bidens-lawless-bombing-of-iraq-and

Pour la deuxième fois en cinq mois depuis son investiture, le président Joe Biden a ordonné dimanche un bombardement américain sur la Syrie, et pour la première fois, il a également bombardé l’Irak. La justification offerte était la même que celle de la première attaque aérienne de Biden en février : les États-Unis, selon les termes du porte-parole du Pentagone John Kirby, « ont mené des frappes aériennes défensives de précision contre des installations utilisées par des milices soutenues par l’Iran dans la région frontalière entre l’Irak et la Syrie. » Il a ajouté que « les États-Unis ont agi conformément à leur droit de légitime défense. »

Cette déclaration formelle du Pentagone contient tant de propagande et d’euphémismes qu’elle révèle à elle seule la nature frauduleuse de ce qui a été fait. Pour commencer, comment les frappes aériennes américaines menées en Irak et en Syrie peuvent-elles être de nature « défensive » ? Comment peuvent-elles être un « acte d’autodéfense ?» Personne ne suggère que les cibles de la campagne de bombardement ont l’intention ou la capacité de frapper la « patrie » américaine elle-même. Ni la Syrie ni l’Irak ne sont des colonies américaines ou des propriétés américaines, et les États-Unis n’ont aucun droit légal de faire la guerre dans ces pays, ce qui rend l’affirmation selon laquelle les frappes aériennes sont « défensives » et constituent un « acte d’autodéfense » intrinsèquement trompeuse.

La description que fait le Pentagone des personnes bombardées par les États-Unis – « des milices soutenues par l’Iran » – vise à masquer la réalité. Biden n’a pas bombardé l’Iran ni ordonné que des Iraniens soient bombardés ou tués. Les cibles de l’agression américaine étaient les Irakiens dans leur propre pays, et les Syriens dans leur propre pays. Seule la machine de guerre américaine et ses médias serviles peuvent prendre au sérieux l’affirmation de l’administration Biden selon laquelle les bombes larguées sur des personnes dans leur propre pays étaient de nature « défensive ». L’invocation de l’Iran n’a d’autre but que de stimuler l’opposition émotionnelle au gouvernement de ce pays chez de nombreux Américains, dans l’espoir que l’aversion viscérale pour les dirigeants iraniens l’emporte sur les facultés rationnelles qui reconnaîtraient immédiatement la tromperie et l’illégalité inhérentes aux arguments du Pentagone.

Au-delà de la justification propagandiste se pose la question de la légalité, bien que le fait même de l’appeler une question la rende plus digne qu’elle ne le mérite. Il n’y a aucune autorisation concevable du Congrès – aucune, zéro – pour le largage de bombes en Syrie par Biden. Le déploiement par Obama d’agents de la CIA en Syrie et les années de recours à la force pour renverser le dirigeant syrien Bachar el-Assad n’ont jamais reçu la moindre approbation du Congrès, pas plus que le bombardement par Trump des forces d’Assad (encouragé par Hillary Clinton, qui en voulait plus), pas plus que la campagne de bombardement de Biden en Syrie aujourd’hui. C’était et c’est purement anarchique, illégal. Et il en va de même pour le bombardement de l’Irak. L’autorisation de 2002 de recourir à la force militaire (AUMF) en Irak, dont l’abrogation a été votée par la Chambre des représentants la semaine dernière, ne fournit plus depuis longtemps de justification légale à la présence des troupes américaines et aux campagnes de bombardement dans ce pays.

Dans sa déclaration justifiant les raids de bombardement, le Pentagone de Biden s’est à peine donné la peine de prétendre que tout cela est légal. Il n’a cité ni l’AUMF de 2002 pour l’Irak ni l’AUMF de 2001 autorisant le recours à la force contre les responsables du 11 Septembre (une catégorie qui, manifestement, n’incluait pas l’Iran, l’Irak ou la Syrie). Au lieu de cela, comme à l’époque de John Yoo et de Dick Cheney, le ministère de la Défense de Biden a prétendu « qu’en vertu du droit international, les États-Unis ont agi conformément à leur droit de légitime défense » et a affirmé avec désinvolture « qu’en vertu du droit national, le président a pris cette mesure conformément à l’article II de son autorité pour protéger le personnel américain en Irak. »

Ces affirmations ne sont rien de moins qu’une blague. Personne ne croit sérieusement que Joe Biden a l’autorité du Congrès pour bombarder la Syrie et l’Irak, ni pour bombarder les forces « soutenues par l’Iran » de quelque nature que ce soit. Comme l’a dit Spencer Ackerman, journaliste de longue date du Daily Beast sur la guerre contre la terreur, dimanche soir, les discussions sur la légalité à ce stade sont « parodiques » parce qu’en ce qui concerne les guerres sans fin des États-Unis au nom de la guerre contre la terreur, « nous avons dépassé la légalité il y a de nombreuses années. Les citations d’autorisation ne sont que des prétextes écrits par des avocats qui ont besoin de pantomimer la légalité. La présence américaine en Syrie est manifestement illégale. De telles choses n’arrêtent jamais les États-Unis. »

C’est exactement cela. Le gouvernement américain est une entité sans loi. Il viole la loi, y compris sa propre Constitution, quand il le veut. L’exigence selon laquelle aucune guerre ne peut être menée sans l’autorisation du Congrès n’est pas un ennui bureaucratique accessoire, mais était complètement centrale dans la conception du pays. L’article I, section 8 ne pourrait être plus clair : « Le Congrès aura le pouvoir […] de déclarer la guerre. » Deux mois après avoir commencé à écrire sur la politique – en décembre 2005 – j’ai écrit un long article compilant les arguments des Federalist Papers qui insistaient sur le fait que permettre au président de disposer de pouvoirs incontrôlés pour faire la guerre sans l’approbation du public – par l’intermédiaire de ses représentants au Congrès – était un danger unique pour l’avènement du type de tyrannie dont ils venaient de se libérer, et un autre article en 2007 qui faisait de même :

La Constitution – tout en faisant du président le général le plus haut placé pour diriger la manière dont les guerres approuvées par les citoyens sont menées – lie l’utilisation de la force militaire à l’approbation des citoyens américains de multiples façons, non seulement en interdisant les guerres en l’absence d’une déclaration du Congrès (bien qu’elle impose cette exigence très ignorée), mais aussi en exigeant l’approbation du Congrès tous les deux ans simplement pour avoir une armée. Dans le Fédéraliste 26, voici ce que dit Alexander Hamilton pour expliquer le raisonnement qui sous-tend cette dernière exigence (l’accent est mis dans l’original) :

La législature des États-Unis sera obligée par cette disposition, une fois au moins tous les deux ans, de délibérer sur l’opportunité de maintenir une force militaire sur pied ; d’arriver à une nouvelle résolution sur le point ; et de déclarer leur sens de la question par un vote formel devant leurs électeurs. Ils n’ont pas la liberté de confier au département exécutif des fonds permanents pour le soutien d’une armée, s’ils étaient même assez imprudents pour être disposés à lui accorder une confiance aussi inappropriée.

L’opposition publique est le principal frein à l’utilisation malavisée de la force militaire. Dans le Fédéraliste 24, Hamilton explique que l’exigence d’une délibération démocratique constante sur l’armée américaine est « une grande et réelle sécurité contre les établissements militaires sans nécessité évidente » […]

Trouver un moyen d’imposer des contrôles sur les capacités du président à faire la guerre était un objectif clé des fondateurs. Dans le Fédéraliste 4, John Jay a identifié comme une menace principale pour la République le fait que des dirigeants insuffisamment contrôlés « feront souvent la guerre alors que leurs nations n’ont rien à y gagner, mais pour des buts et des objets purement personnels, tels que la soif de gloire militaire, la vengeance pour des affronts personnels, l’ambition, ou des accords privés pour agrandir ou soutenir leurs familles ou partisans particuliers. Ces motifs et une variété d’autres, qui n’affectent que l’esprit du souverain, le conduisent souvent à s’engager dans des guerres non sanctifiées par la justice ou la voix et les intérêts de son peuple. »

Mais comme le dit Ackerman, discuter de la légalité à ce stade n’a aucun sens, c’est un geste vide, une blague. Cela donne beaucoup trop de crédit à la classe dirigeante américaine, car cela implique qu’elle se soucie de savoir si sa posture de guerre sans fin est légale. Ils savent qu’elle est illégale et ne s’en soucient pas du tout. Beaucoup ont oublié que le président Obama a non seulement impliqué les États-Unis dans une guerre dévastatrice de changement de régime en Libye sans l’approbation du Congrès, mais, pire encore, qu’il a continué à le faire même après que la Chambre des représentants ait voté contre l’autorisation de recourir à la force en Libye. Obama a ignoré le vote de la Chambre et a tout de même maintenu des troupes en Libye dans le cadre d’une mission de l’OTAN, prétendant que l’autorisation de l’OTAN et de l’ONU l’autorisait d’une certaine manière à agir de la sorte malgré le vote négatif du Congrès de son propre pays, reflétant une opposition écrasante de la part des citoyens. (L’autorisation de l’ONU – même si elle pouvait d’une manière ou d’une autre supplanter la Constitution américaine – ne permettait l’usage de la force que pour protéger les civils, et non pour renverser le gouvernement libyen, ce qui est devenu rapidement et de manière prévisible la mission de l’OTAN, la rendant clairement illégale).

C’est l’une des raisons pour lesquelles j’ai trouvé le discours de l’ère Trump si suffocant de malhonnêteté et de fraude. J’ai commencé à écrire sur la politique en 2005 afin de documenter l’anarchie systémique qui était devenue la guerre Bush/Cheney contre le terrorisme, entièrement bipartisane. Les théories du pouvoir exécutif qui ont été adoptées – selon lesquelles le président a le droit de faire tout ce qu’il veut en vertu de l’article II, indépendamment des lois du Congrès ou de toute autre action des tribunaux ou des citoyens, y compris l’espionnage des citoyens américains sans mandat – étaient l’expression pure de l’autoritarisme et de l’anarchie. Cette anarchie a non seulement continué, mais s’est gravement aggravée sous l’administration Obama, avec la guerre en Libye, le droit revendiqué d’assassiner n’importe qui dans le monde sans procédure régulière, y compris des citoyens américains, et la guerre secrète de la CIA pour le changement de régime en Syrie.

Avoir à regarder les agents de Bush/Cheney et d’Obama/Biden qui ont inauguré cet état permanent d’illégalité et de guerres sans loi se pavaner pendant les années Trump comme de nobles défenseurs de l’État de droit sacré – tout en étant célébrés et en profitant largement – était nauséabond dans le meilleur des cas. Les élites américaines ne se soucient pas de l’état de droit ou de la Constitution. C’est en l’ignorant qu’elles se donnent du pouvoir aux dépens des citoyens. C’est pourquoi très peu de gens se soucieront du fait que Biden (en admettant pour un instant que ce soit lui) a ordonné le bombardement de deux pays sans le moindre soupçon d’autorité légale pour le faire.

S’il semble frivole de soulever des questions de légalité – puisque si peu de gens à Washington se soucient de ces questions – la vraie question primordiale est la plus simple. Pourquoi les États-Unis maintiennent-ils une présence militaire en Irak et en Syrie ? Quels avantages concevables les citoyens américains retirent-ils des dépenses massives nécessaires pour maintenir les troupes américaines stationnées dans ces deux pays, des risques encourus par ces troupes, de l’acquisition sans fin de bombes et d’autres armes pour combattre là-bas, et des dangers évidents mais graves que représente le déclenchement d’une escalade avec des armées puissantes qui – contrairement aux États-Unis – ont en fait un intérêt vital dans ce qui se passe dans leurs pays limitrophes ?

Si l’Américain ordinaire ne fait que souffrir de tout cela, certains secteurs de la société américaine en profitent incontestablement. La société que le secrétaire à la Défense de Biden, Lloyd Austin, a quitté pour diriger le Pentagone – Raytheon – a besoin d’un déploiement continu de troupes et d’une guerre permanente pour être rentable. Selon le New York Times, c’est « le secrétaire à la défense Lloyd J. Austin III et le général Mark A. Milley, le président des chefs d’état-major interarmées, qui ont informé Biden des options d’attaque au début de la semaine dernière «, après quoi « Biden a approuvé l’attaque des trois cibles ». Les collègues du général Austin au conseil d’administration de Raytheon, ainsi que ses camarades aux conseils d’administration de General Dynamics et de Boeing, sont donc certainement ravis de cette attaque.

En effet, quiconque investit dans une guerre sans fin au Moyen-Orient – y compris l’ensemble de la communauté du renseignement américaine et l’industrie de l’armement qui s’en nourrissent – doit être ravi par tout cela. Chaque fois que les États-Unis « ripostent » contre l’Iran, les milices irakiennes ou les combattants syriens, ils les poussent à « riposter » à leur tour, ce qui est cité comme la raison pour laquelle les États-Unis ne peuvent jamais partir mais doivent au contraire continuer à riposter, assurant ainsi que ce cycle ne se termine jamais. Cela crée également une réserve sans fin de personnes en colère dans cette région qui détestent les États-Unis pour avoir apporté la mort et la destruction dans leurs pays avec des bombes qui ne cessent de tomber et qui veulent donc riposter : ce que nous sommes tous censés appeler le « terrorisme ». Voilà ce que signifie une guerre sans fin : une guerre conçue pour ne jamais se terminer, une guerre aussi éloignée que possible des questions réelles d’autodéfense et qui fabrique sa propre justification interne pour la poursuivre.

Mais ce qui ne fait aucun doute, c’est que cette guerre illégale et sans fin au Moyen-Orient ne fait que nuire aux citoyens américains. Alors qu’on leur dit qu’ils ne peuvent pas jouir d’un niveau de vie durable, sans parler de qualité, sans cumuler deux ou trois salaires misérables et sans avantages sociaux dans des entreprises géantes, et alors que plus d’Américains que jamais continuent à vivre chez leurs parents et restent financièrement incapables de fonder une famille, les États-Unis continuent à dépenser plus pour leur armée que les treize pays suivants réunis. Cela se poursuit depuis près de deux décennies maintenant parce que les ailes de l’establishment des deux partis le soutiennent. Ni l’un ni l’autre ne croit en la Constitution ou en l’État de droit, et ils ne se soucient pas le moins du monde des intérêts de qui que ce soit d’autre que les grandes entreprises qui financent les ailes de l’establishment des deux partis. Les bombes qui sont tombées sur la Syrie et l’Irak la nuit dernière étaient pour eux et eux seuls.