Le gel réciproque est le véritable résultat du Sommet Trump-Kim

par Moon of Alabama
Source : Arrêt sur info 

15 juin 2018

Traduit de l’anglais par Dominique Muselet

Source originaire :

The Real Results Of The Trump-Kim Summit – Freeze For Freeze (And Some Amusement)

14 juin 2018

http://www.moonofalabama.org/2018/06/the-real-results-of-the-trump-kim-summit-freeze-for-freeze-and-some-amusement.html#more

 

Les suites du sommet Trump-Kim à Singapour  confirment ma première impression sur les pourparlers. Ce à quoi les deux parties se sont engagées, c’est au « gel réciproque » que la Corée du Nord proposait depuis au moins 2015. Les États-Unis mettent fin à leurs manœuvres menaçantes tandis que la Corée du Nord met fin aux essais de missiles et d’armes nucléaires. Les deux parties se sont en outre engagées à poursuivre les pourparlers sur un traité de paix en échange d’un certain degré de désarmement nucléaire.

Sous la pression des faucons, l’administration Trump essaie de faire croire qu’elle a obtenu d’autres concessions coréennes. Elle affirme que la Corée du Nord s’est engagée à prendre des mesures « vérifiables et irréversibles ». Elle a tort car c’est faux et seuls les écrits comptent. « La RPDC s’engage à œuvrer à la dénucléarisation complète de la péninsule coréenne », tels sont les mots exacts de l’accord [*].

En 1970, les États-Unis se sont engagés à procéder à leur propre désarmement nucléaire complet dans le Traité sur la non-prolifération des armes nucléaires (TNP) :

Article VI – Chacune des signataires du Traité s’engage à poursuivre de bonne foi des négociations sur des mesures concrètes concernant la cessation de la course aux armements nucléaires, à une date rapprochée, et le désarmement nucléaire, ainsi que sur un traité de désarmement général et complet sous un contrôle international strict et efficace.

Les deux déclarations expriment des objectifs. « Œuvrer pour » et « s’engager à poursuivre les négociations » sont à la fois des expressions intentionnellement vagues et empreintes du même degré de détermination.

La véritable avancée du sommet de Singapour est le « gel réciproque », les États-Unis et la Corée du Nord s’y sont tous deux engagés.

Depuis que la Corée du Nord a testé avec succès un dispositif thermonucléaire et un missile intercontinental, les États-Unis ne peuvent plus lui faire la guerre sans risquer la destruction d’une grande ville américaine. Ils étaient obligés de négocier une nouvelle trêve avec la Corée du Nord qui réduirait le risque d’un conflit nucléaire. Le gel réciproque est la première étape de cette démarche.

La Corée du Nord avait des raisons économiques de se doter d’armes nucléaires. La nécessité d’être toujours prêt à  parer à une éventuelle attaque américaine lui coûtait trop cher et était en train de tuer son économie :

Chaque fois que les Etats-Unis et la Corée du Sud lancent leurs très grandes manœuvres, l’armée de conscription nord-coréenne (1,2 million de soldats) doit se mettre en état d’alerte. De grandes manœuvres sont souvent les prémices d’une attaque militaire. Les manœuvres américano-coréennes sont (intentionnellement) organisées pendant la saison de plantation (avril/mai) ou de récolte (août) du riz lorsque la Corée du Nord a besoin de tous ses bras dans ses quelques terres cultivables.  […]

Sa dissuasion nucléaire permet à la Corée du Nord de réduire son état de préparation militaire conventionnelle, en particulier pendant toutes les saisons agricoles importantes. Les travailleurs qui étaient soustraits au travail agricole et autre pour des besoins militaires peuvent retourner au travail. C’est maintenant la politique officielle de la Corée du Nord connue sous le nom de ‘byungjin’.

La garantie de la fin des manœuvres annuelles des États-Unis permettrait à la Corée du Nord d’abaisser son niveau de défenses conventionnelles sans dépendre des armes nucléaires. Le lien entre les manœuvres américaines et la dissuasion nucléaire que la Corée du Nord fait dans son offre réitérée est direct et logique.

En vertu de cette logique économique, la Corée du Nord a proposé de geler son développement nucléaire si les Etats-Unis et la Corée du Sud gelaient leurs manœuvres à grande échelle. L’administration Obama a rejeté la première offre en février 2015 et une seconde en avril 2016. Le gouvernement chinois s’est alors mis à soutenir activement la notion de « gel réciproque ». Au début de 2017, le ministre chinois des Affaires étrangères Wang Yi a expliqué :

Pour désamorcer la crise imminente dans la péninsule, la Chine propose que, dans un premier temps, la RPDC suspende ses activités dans le domaine des missiles et du nucléaire en échange de l’arrêt des exercices à grande échelle entre les États-Unis et la République populaire démocratique de Corée (du sud). Cette suspension réciproque peut nous aider à sortir du dilemme sécuritaire et à ramener les parties à la table de négociation. Nous pourrons alors avancer parallèlement dans la dénucléarisation de la péninsule, d’une part, et la mise en place d’un mécanisme de paix, d’autre part. Ce n’est qu’en répondant aux préoccupations des parties de manière synchronisée et réciproque que nous pourrons trouver une solution viable pour une paix et une stabilité durables dans la péninsule.

Lorsque le président chinois a rendu visite à Trump en avril 2017, il lui a expliqué le concept. Trump a compris et a parlé « d’énorme progrès ». Il avait trouvé un moyen de désamorcer le problème stratégique des bombes et des missiles nord-coréens.

Des négociations secrètes ont eu lieu avec la Chine et la Corée du Nord. En avril, Kim Jong-un a gelé tous les tests en préparation. Après quelques atermoiements, le sommet a eu lieu et la déclaration commune a été signée. Dans sa longue conférence de presse, Trump a expliqué les paramètres du «  gel réciproque »:

Les manœuvres coûtent très chers, c’est nous qui payons la plupart d’entre elles, nous faisons venir des bombardiers de Guam, … 

Je sais beaucoup de choses sur les avions, ils coûtent très cher. Et ça ne me plaisait pas. Et ce que j’ai – ce que j’ai dit – et je pense que ces manœuvres sont vraiment une provocation, oui je dois vous dire, Jennifer, que c’est une attitude très provocatrice. Quand je vois la situation, et avec un pays juste à côté, alors si nous pouvons négocier un accord vraiment complet, je pense que c’est mieux que de jouer à la  guerre. […]

Nous avons réussi à arrêter les essais de missiles et d’armes nucléaires. Cela fait combien de temps ? Sept mois ? qu’il n’y a pas eu de missile. Pendant sept mois, il n’y a pas eu d’essai nucléaire, il n’y a pas eu d’explosion nucléaire. […]

… il n’y aura plus de tests de missiles et d’armes nucléaires, ils ont fermé leur unique site d’essai… 

C’est cela l’accord de « gel réciproque »  que la Corée du Nord avait proposé et que la Chine a soutenu. Les Etats-Unis arrêtent les grandes manœuvres « stratégiques » impliquant des bombardiers nucléaires en provenance de Guam, des porte-avions et autres, tandis que la Corée du Nord arrête les essais nucléaires et les missiles. La Corée du Nord a atteint son premier objectif. Elle peut maintenant baisser sa défense miliaire et développer son économie.

La situation est encore quelque peu instable, car les étapes du gel sont réversibles pour les deux parties.

Le « gel réciproque » est, dans l’idée du ministre chinois des affaires étrangères, le point de départ d’une longue série de pourparlers qui pourraient finalement aboutir à un accord de paix et à un certain degré de désarmement nucléaire. Vient ensuite la « la double approche » d’un accord de paix en échange d’un désarmement « de manière synchronisée et réciproque ». Il s’agira d’un processus « pas à pas » qui prendra des années, voire des décennies.

La Corée du Nord restera sous sanctions américaines pour l’instant, mais les dents de la « pression maximale » sont cassées. D’autres pays seront libres de traiter avec la Corée du Nord. Dans sa conférence de presse, Trump en a également parlé :

Dans l’intervalle, les sanctions resteront en vigueur.  […]

Les sanctions seront levées lorsque nous serons certains que les armes nucléaires ne sont plus un problème. […]

Le président Xi de la Chine, qui a vraiment fermé cette frontière, peut-être un peu moins au cours des derniers mois, mais c’est OK. […]

… Et je pense que depuis deux mois, la frontière est plus ouverte qu’elle ne l’était lorsque nous avons commencé, mais c’est comme ça, ….

Trump maintiendra les sanctions américaines, mais il est d’accord pour que la Chine ignore au moins certaines d’entre elles. Trump n’insiste plus sur une « pression maximale ». La Russie assouplira également les sanctions, tout comme la Corée du Sud.

Le sommet a été un succès en ce sens qu’il a jeté les bases de la poursuite des discussions. Trump a été plus intelligent qu’Obama. Le rejet par Obama de l’offre de gel a permis à la Corée du Nord d’achever son programme nucléaire. Obama aurait pu empêcher cela. Trump a accepté le concept nord-coréen de « gel réciproque ». Il n’y avait pas d’autre solution viable de sortir du dilemme sécuritaire. De nombreux autres pourparlers suivront et, si tout se passe bien, la paix finira par arriver en Corée et les armes nucléaires « ne seront plus un problème ».

Le sommet est un bon début. Mais L’administration Trump a tort de le présenter comme un accord global.

Le président sud-coréen Moon est également très satisfait des résultats. Cela lui a permis d’écraser l’opposition extrémiste aux élections locales et partielles d’hier.

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Maintenant, rions un peu

Ne manquez pas cet incroyable morceau de propagande qui a été diffusé à la télévision nord-coréenne. Le voyage triomphal du Guide suprême Kim à Singapour où il se promène avant que l’homme d’État ovationné ne discute avec Donald Trump sur un pied d’égalité. La vidéo est présentée par l’incomparable présentateur de télévision Ri Chun Hee. Un chœur de triomphe et de louanges d’une quarantaine de minutes.

Cette vidéo triomphante va mettre en rage ceux qui s’opposaient à ce sommet. A 23h35, on voit Trump saluer un général de la RPDC. Un geste excellent qui a créé une excellente ambiance. Kim Jong-un fait un grand sourire après ça. Mais pour les anti-Trump, ce sera une raison supplémentaire de critiquer le sommet.

La vidéo montre Kim dans un Boeing 747-400 de China Air avec un grand drapeau chinois sur le côté. La Corée du Nord a ses propres avions long courrier et aurait pu faire le voyage dans l’un d’entre eux. Il est hautement symbolique que Kim ait utilisé un avion chinois. Cela montre que c’est la Chine qui l’a amené et ramené. La vidéo insiste bien là-dessus. (L’avion est également plus grand que le Boeing 747-200 de Trump, ce qui permet peut-être de marquer un point supplémentaire).

Autres prises de vues amusantes en rapport avec le sommet : La scène du sommet coupée à la télévision et le sommet style Gangnam.

La photo ci-dessous est aussi amusante. En 2003, la Corée du Nord traitait John Bolton de « racaille » et de « vampire ». Avant de devenir le conseiller à la sécurité nationale de Trump, Bolton soutenait la tenue d’un sommet uniquement parce que cela « réduirait le temps que nous allons perdre dans les négociations ».

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John Bolton et Kim Jong, Singapour

Bolton avait tort. Les négociations ont été couronnées de succès. Kim Jong-un l’a battu à plat de couture. Il suffit de voir son sourire.

 

 

Histoire d’une campagne médiatique: l’affaire des Casques blancs syriens à Genève

par Guy Mettan,* directeur exécutif du Club de la presse de Genève et président de l’Association internationale des Press Clubs

Source : Horizons et débats, Zurich, 11 juin 2018

https://www.zeit-fragen.ch/fr/editions/2018/n-13-11-juin-2018/histoire-dune-campagne-mediatique-laffaire-des-casques-blancs-syriens-a-geneve.html

Les récents conflits qui ensanglantent la planète, du Donbass à la Syrie, de l’Afghanistan à la Libye, ont popularisé la notion de guerre hybride. Désormais les guerres ne se limitent plus à un «banal» combat militaire mais se livrent sur tous les plans, militaire, civil, médiatique, économique, social et religieux. La guerre classique, avec hélicoptères, drones téléguidés et kalachnikovs, se double toujours d’une guerre de l’information auprès des opinions publiques par les pays qui télécommandent ces conflits à distance, très loin du front, soit, avant tout, nos démocraties occidentales.

Le conflit syrien, qui dure depuis sept ans et qui recourt à toutes les formes de guerre hybride moderne, est un modèle du genre. En décembre dernier, il a brusquement fait irruption sur la scène suisse, à travers un événement d’apparence banal, à savoir une conférence de presse sur l’organisation syrienne des «Casques blancs», une ONG [Organisation non gouvernementale] fondée en 2013 par un ancien officier britannique et censée secourir les blessés et les victimes civiles des bombardements dans les zones rebelles, candidate au Prix Nobel de la paix, couronnée par un Oscar à Hollywood et habituellement présentée par les médias occidentaux comme un modèle de vertu humanitaire.
Largement financée, à hauteur de plusieurs douzaines de millions de dollars par an par les gouvernements américain, britannique et par les membres de l’OTAN, cette organisation, basée à Londres, jouit d’une forte présence médiatique en Occident et sur la chaîne qatarie Al-Jazeera grâce aux professionnels de la communication qui la conseillent.
Il est certain que les rebelles, islamistes ou non, ont le droit et même le devoir de secourir les blessés et les victimes civiles des combats et que dans ce cadre une organisation telle que les «Casques blancs» est légitime. Toutefois, leur impartialité est fortement contestée par nombre d’observateurs sur le terrain, divers analystes du conflit syrien aux Etats-Unis et, naturellement, par les médias officiels syriens et russes, leur reprochant de venir en aide exclusivement aux organisations rebelles et de servir d’instrument de relations publiques et de promotion de la cause rebelle en Occident. Puis, ils serviraient également de paravent aux combattants armés qui n’hésiteraient pas
à troquer leurs kalachnikov et leurs grenades contre leurs casques blancs dès que le besoin s’en fait sentir et que les caméras tournent.
D’autres arguments, comme l’absence totale de femmes dans leurs rang, et l’impossibilité pratique pour les organisations reconnues de secours aux blessés, telles que Médecins sans frontières et le CICR, d’intervenir dans leurs zones d’activité, jettent également un doute sur leur impartialité, leur indépendance et leur neutralité, qualités qui sont pourtant exigées de la part des ONG humanitaires en Occident.

Conférence de presse avec des intervenants critiques sur le rôle des Casques blancs 

C’est sur cette toile de fond que fin novembre dernier a surgi la polémique qui a plongé le Club suisse de la presse (CSP) que je dirige à Genève dans la tourmente et qu’il me paraît intéressante d’évoquer dans le cadre de cet article. Car, malgré son caractère anecdotique et ses enjeux limités, cette affaire est emblématique du fonctionnement des médias, en particulier lorsqu’ils se placent sur la ligne de démarcation de puissants intérêts internationaux divergents.
Mi-novembre, la Mission permanente de Russie prend contact avec le Club suisse de la presse afin d’organiser une conférence de presse avec trois intervenants critiques sur le rôle effectif des «Casques blancs» dans le conflit syrien. Après discussion, il est prévu d’organiser cette rencontre de presse l’après-midi du mardi 28 novembre, jour de la reprise des négociations sur la Syrie à l’ONU, et de donner la parole à trois personnes: Richard Labévière, ancien journaliste à la SSR, ancien rédacteur en chef à RFI [Radio France internationale], arabisant et spécialiste reconnu du Proche-Orient; Vanessa Beeley, journaliste d’investigation britannique, fille d’un ancien ambassadeur anglais au Moyen-Orient et reporter en Syrie pour le compte de la chaîne russe Russia Today (RT); et le président d’une petite ONG suédoise de médecins pour l’éthique humanitaire.

«Il faut en effet savoir que les médias, comme lors d’une chasse à courre, chassent en meute, chacun cherchant à être le premier à porter le coup fatal. Cet effet de panurgisme est caractéristique du fonctionnement médiatique, chaque média copiant l’autre de peur d’être accusé de complaisance avec la cible ou qu’un concurrent s’empare du trophée.»

Campagne d’intimidation de l’organisation faîtière des Casques blancs

Dès le 21 novembre, alors même que l’invitation publique à la conférence n’avait pas encore été envoyée aux médias, un tweet de la Syria Civil Defence (SCD ou Syrian Campaign), l’organisation faîtière des Casques blancs basée à Londres, me somme de m’expliquer sur cet événement, d’indiquer qui l’organise et pourquoi. Après plusieurs échanges et une fin de non-recevoir (nous n’avons pas à justifier nos choix puisque notre plate-forme est ouverte à tous, y compris aux Casques blancs s’ils le souhaitent) et une proposition de venir s’exprimer à Genève, le SCD étend sa campagne d’intimidation à l’ensemble des membres du comité du Club suisse de la presse. Pendant plusieurs jours, des dizaines de tweets exigeant l’annulation de cette conférence sont envoyés sur les comptes twitter du comité en provenance des membres du SCD et de leur cercle proche. Comment la Syrian Campaign a-t-elle été informée de la tenue de cette conférence alors qu’aucune information publique n’a été publié? Mystère!

Pressions de la part des «Reporters sans frontières»

Finalement, la pression augmentant, le Club de la presse diffuse l’invitation aux médias jeudi 23 novembre dans l’après-midi. Deux heures après, Reporters sans frontières Suisse (RSF) publie un communiqué indiquant qu’elle ne veut pas être associée à cette manifestation (RSF est membre du CSP) qu’elle juge inappropriée et demande son annulation pure et simple, avec copie à l’ensemble des membres du comité du CSP et à la presse locale.
En début de soirée, l’information est publiée sur le site de la «Tribune de Genève» et reprise par quelques médias. Dans le courant de la soirée, j’envoie une réponse pour m’étonner de cette initiative de la part d’une association de journalistes qui revendique «le droit d’informer et d’être informé librement partout dans le monde» et pour indiquer qu’une telle demande émane en principe de gouvernements dictatoriaux et non de défenseurs de la liberté d’opinion et qu’accepter d’annuler l’événement équivaudrait à une censure incompatible avec notre mission de plate-forme neutre et ouverte à l’ensemble des acteurs internationaux.

Campagne internationale de soutien pour la liberté d’expression

La «Tribune de Genève» publie cette réponse. La controverse devient publique et gagne en intensité. Des contrefeux s’allument et une campagne internationale de soutien à la conférence se met en place. Des dizaines et des dizaines de mails et de tweets sont envoyés au Club suisse de la presse pour l’enjoindre à ne pas céder aux pressions et à maintenir l’événement, en provenance d’universitaires, de chercheurs et de défenseurs de la liberté d’expression aux Etats-Unis, en Suède, en Grande-Bretagne, au Canada et même d’Australie et de Nouvelle-Zélande, et de Suisse bien sûr. Même un éminent membre du comité de parrainage de RSF Suisse m’envoie un message de soutien pour dénoncer les pressions de sa propre association!

La conférence de presse se tient comme prévu

Le mardi 28 novembre, la conférence de presse se tient comme prévu, en présence d’une soixantaine de personnes. Après lecture d’une mise au point sur les tentatives de censure et la campagne de soutien, les trois intervenants présentent leurs arguments, suivies de questions des journalistes présents, portant essentiellement sur la crédibilité et la légitimité des intervenants.

Certains médias lancent de nouvelles attaques contre le Club de la presse et son directeur

Le lendemain matin, la Radio romande rapporte l’affaire en titrant «Guy Mettan à nouveau accusé de servir de relais à la propagande russe» tandis que «Le Temps» titre sur 5 colonnes «Le Club suisse de la presse dans la tourmente syrienne. Son directeur est de plus en plus critiqué pour son manque de transparence». Les Casques blancs ne sont à peine ou pas du tout mentionnés. Les autorités genevoises sont interpelées et sommées de s’expliquer sur leur soutien au Club de la presse et les «doubles casquettes» de son directeur qui donne la parole à des intervenants «plus que douteux» sans indiquer les commanditaires de ses conférences de presse. A noter cependant que les médias genevois – «Tribune de Genève», «Le Courier» et Léman Bleu – restent factuels et s’abstiennent de prendre position.

Tentative de suppression de la subvention cantonale pour le Club de la presse

En fin d’après-midi, rebondissant sur la polémique, un député de la Commission des finances du Grand Conseil, appelée à voter le projet de budget cantonal 2018, propose un amendement pour supprimer la subvention cantonale au Club suisse de la presse (100 000 francs). Sa proposition est acceptée à une courte majorité.
Le lendemain, la polémique rebondit sur la RSR et dans «Le Temps», qui reprennent l’annonce de la suppression de la subvention en réitérant les critiques contre le directeur du Club et sa décision d’organiser la conférence sur les Casques blancs.
Les pressions sur le comité et contre ma personne enflent mais la majorité tient bon. La campagne internationale de soutien et de dénigrement repart également de plus belle car ces nouvelles péripéties sont immédiatement reprises sur les réseaux sociaux et traduites en anglais.
La situation devenant délicate suite à la suppression de la subvention, un ami spécialiste de la gestion de crise et des campagnes de dénigrement médiatique me conseille d’adopter la stratégie américaine du «stay behind» en évitant de monter en première ligne au risque de m’isoler et de servir de cible. Le président et la vice-présidente du comité répondent donc aux questions des journalistes. «Le Temps» refuse de publier ma mise au point sous prétexte que tout a déjà été dit …
La semaine suivante, le comité écrit au président du Conseil d’Etat François Longchamp pour lui demander la restitution de la subvention en séance plénière du Grand Conseil. Constatant que le Club a rempli sa mission conformément au contrat de prestation signé avec le canton, sans l’outrepasser, le président du Conseil d’Etat confirme qu’il déposera un amendement au budget dans ce sens.

Rencontres avec les représentants des médias et le Club de la presse

Deux jours après, une rencontre a lieu avec les représentants du «Temps» et des Editions Ringier afin que chacun puisse s’expliquer calmement, et non par médias interposés. Elle permet de faire baisser la tension, de mieux comprendre les intentions et les convictions réciproques. Et surtout elle permet de rétablir le contact, «Le Temps» décidant, quelques jours plus tard au terme d’un débat intense avec les autres membres du comité, de rester membre du Club de presse et de participer aux réflexions stratégiques sur son avenir devant prendre place en 2018. Une décision importante car, malgré les divergences et la vivacité de la controverse, il est essentiel de maintenir un pluralisme actif et un débat ouvert entre les divers membres du Club suisse de la presse.

Restitution de la subvention cantonale

Enfin, le vendredi 15 décembre, après d’intenses tractations et l’inévitable cortège d’attaques non étayées sur le prétendu manque de transparence, le népotisme (?), le «poutinisme» supposé de son directeur, etc., le Grand Conseil finit par voter la restitution de la subvention par 49 voix contre 17 et une trentaine d’abstentions. Une majorité très claire qui permet de ramener un peu de sérénité. Les médias rapportent la nouvelle, «Le Temps» saisissant à nouveau l’occasion d’énumérer la liste des reproches adressés au Club et à son directeur.

Démission de «Reporters sans frontières»

Dernier rebondissement le mercredi 20 décembre: à l’occasion d’une rencontre initiée par le président de Reporters sans frontières, Gérard Tschopp, ancien directeur de la Radio romande, vient remettre au Club de la presse une lettre annonçant la démission de RSF du CSP avec effet immédiat, avec copie aux membres du comité et aux médias. En soirée, l’émission Forum de la Radio suisse romande consacre un débat RSF-CSP sur le sujet et le lendemain matin «Le Temps» titre «Première défection au Club suisse de la presse», laissant entendre qu’elle pourrait être suivie de nombreuses autres… Le même journal refuse toujours de publier ma mise au point.
Les autres médias ignorent la nouvelle qui n’est reprise que sur le site du journal des journalistes, Edito, sur un mode plutôt équitable. De son côté, le site des Casques blancs publie un rapport de 46 pages pour dénoncer les journalistes qui les dénoncent, dont moi-même évidemment.
Voilà pour le déroulement de l’histoire, qu’on pourra examiner plus en détail en se référant aux articles et émissions consacrées à ce sujet.

«Un des problèmes majeurs des journalistes qui couvrent la politique internationale est le manque de diversité, le manque de moyens, l’absence de présence sur le terrain et, par-dessus tout, le fait qu’ils adoptent des postures morales plutôt que de chercher à vérifier l’information et confronter les faits et les opinions. La culture du doute a laissé la place à la culture de la certitude, fondée sur une division du monde entre le camp du Bien et celui du Mal.»

Trois leçons à retenir

A ce stade, deux questions se posent: pourquoi cette controverse a-t-elle éclaté alors que d’innombrables autres sujets controversés avec des intervenants beaucoup plus contestables ont été abordés au CSP sans susciter la moindre réaction de RSF ou des médias? Et qu’en est-il des reproches adressés au CSP? Sont-ils fondés? Fallait-il maintenir la conférence de presse? Quels enseignements tirer de cette expérience? Trois leçons me semblent pouvoir être retenues.

  1. A aucun moment, les médias ne se sont intéressés au sujet même de la conférence de presse, à savoir le rôle des Casques blancs et la vidéo, les faits et les arguments avancés par les conférenciers à leur encontre. La radio romande par exemple n’a pas dit un mot sur les Casques blancs: le sujet, pour ce média, a porté exclusivement sur ma personne et ma légitimité en tant que directeur présumé «pro-russe» du Club de la presse ainsi que sur la légitimité/crédibilité des conférenciers à s’exprimer sur ce sujet.
    Au lieu de s’interroger sur les éventuels dysfonctionnements des Casques blancs dénoncés exemples à l’appui par les intervenants, l’attention des médias s’est concentrée exclusivement sur les supposés «dysfonctionnements» du Club de la presse. Seule la «Tribune de Genève» a résumé ce qui s’était dit lors de la conférence de presse (tout en gardant une certaine réserve, ce qui n’est pas gênant). Faute de pouvoir s’attaquer aux faits et aux arguments, les attaques ont donc porté sur les personnes, afin de saper leur crédibilité auprès du public et par là réduire à néant leur possible impact.
  2. Le tir groupé de l’empire médiatique s’avère d’une efficacité destructrice redoutable lorsqu’il est coordonné. En l’occurrence, la campagne d’intimidation a mobilisé la société civile (Syrian Campaign et Reporters sans frontières); les réseaux sociaux, saturés par les tweets et mails; la presse écrite à travers le journal «Le Temps», prescripteur d’opinion en Suisse romande; et la Radio romande, organisme public de forte audience
    en matinale. Cet assaut concerté représentait un risque majeur de déstabilisation pour le Club de la presse, modeste plate-forme sans accès direct au public, et pour ma position de directeur de cette institution.
    Il faut en effet savoir que les médias, comme lors d’une chasse à courre, chassent en meute, chacun cherchant à être le premier à porter le coup fatal. Cet effet de panurgisme est caractéristique du fonctionnement médiatique, chaque média copiant l’autre de peur d’être accusé de complaisance avec la cible ou qu’un concurrent s’empare du trophée. Dans le cas présent, le risque d’emballement était considérable, comme on a pu le constater au même moment à l’occasion de la tourmente qui a fini par emporter le conseiller national Yannick Buttet, soupçonné de harcèlement envers ses collègues femmes. Une fois l’emballement créé, il est pratiquement impossible de l’arrêter.
  3. Dans notre cas, certains médias ont essayé plusieurs fois d’allumer la mèche et de propager le feu. Mais l’incendie n’a pas pris pour trois raisons:
    •    la cause était juste car le Club de la presse était dans son rôle en luttant contre la censure et en défendant la liberté d’expression contre ceux-là mêmes qui étaient censés en être les garants. En principe, constatant que les Casques blancs jouissaient d’un soutien gouvernemental et médiatique très large, RSF aurait dû prendre le parti des voix critiques et défendre le droit des minoritaires à s’exprimer, comme elle le fait quand elle défend les journalistes menacés par des régimes autoritaires. En demandant l’annulation d’une conférence de presse réservée aux journalistes, censés faire le travail d’information, elle s’est de fait mise en porte à faux avec ses propres valeurs, réduisant l’impact de ses arguments.
    •    l’ampleur des soutiens externes (campagne de soutien internationale) et internes (majorité du comité, médias locaux genevois, soutien du Conseil d’Etat et neutralité du DFAE [Département fédéral des Affaires étrangères] du fait que le Club de la presse avait respecté son mandat d’être au service des acteurs de la Genève internationale) ainsi que celui, très important psychologiquement, de mes amis et de ma famille. Etre isolé face à une campagne de harcèlement médiatique, c’est la garantie de finir lynché.
    •    en tenant cette conférence de presse, le Club suisse de la presse respectait son mandat, qui consiste notamment à être à disposition des acteurs de la Genève internationale – ambassades, ONG, organisations internationales – qui souhaitent s’exprimer devant les médias, sans distinction de races, de religion, de position sociale, de pays ou de parti politique. Il était donc inattaquable de ce point de vue, quelle que soit l’opinion qu’on puisse avoir sur le sujet évoqué ou les intervenants pressentis.

En conclusion, il est pratiquement impossible de faire bouger un média ou des journalistes quand ils privilégient la posture morale sur le devoir d’informer. Un des problèmes majeurs des journalistes qui couvrent la politique internationale est le manque de diversité, le manque de moyens, l’absence de présence sur le terrain et, par-dessus tout, le fait qu’ils adoptent des postures morales plutôt que de chercher à vérifier l’information et confronter les faits et les opinions. La culture du doute a laissé la place à la culture de la certitude, fondée sur une division du monde entre le camp du Bien et celui du Mal. En l’occurrence, la grande majorité des médias a très tôt adopté une lecture manichéenne du conflit syrien de type «Bachar-le-Boucher-de-son-peuple et criminel de guerre» contre «héroïques rebelles défenseurs de la liberté». Dès lors, tout fait, tout argument, tout récit qui viendraient contredire cette thèse sont écartés et toute voix critique se trouve immédiatement discréditée comme «agent de Poutine», «suppôt du régime», «ennemi des droits de l’Homme et du peuple syrien».
Comment fonctionne la désinformation?
Le canevas du mensonge d’Etat ou de la désinformation suit des règles précises et fonctionne toujours de la même manière. En se fondant sur les principes élémentaires de la propagande définis par la chercheuse de gauche belge Anne Morelli, on peut les synthétiser en sept points comme suit:

  1. nous n’avons pas voulu la guerre et ce n’est pas nous qui avons commencé: seul notre adversaire/ennemi est responsable du conflit. C’est ce que j’appelle la phase de mise en accusation.
  2. les dirigeants ou partisans de l’ennemi sont inhumains et ont le visage du diable, soit la phase de diffamation/diabolisation. Cf. Serbie 1999, Saddam Hussein 2003, Syrie et Libye 2011, Venezuela dès 2013.
  3. nous défendons une noble cause, tandis que l’adversaire ne défend que ses intérêts particuliers ou pire, ses intérêts nationaux. La cause de l’adversaire est vile, indigne, égoïste tandis que nous défendons un idéal, les Droits humains, la démocratie, la liberté, la libre entreprise. Nous incarnons le Bien, ils incarnent le Mal. C’est la phase de moralisation.
  4. l’ennemi nous a sciemment provoqué. Si nous commettons des bavures ou des erreurs, c’est involontairement et parce que l’ennemi nous trompe ou nous provoque. Dans son combat, l’ennemi est prêt à tout y compris à utiliser des armes non autorisées (attaques au gaz ou attaque contre un avion civil dans le cas du MH 17 en Ukraine). Il est aussi le seul à user et abuser des «fake news», des attaques de trolls et du hacking électoral tandis que nous, nous respectons le droit de la guerre, les Conventions de Genève, la déontologie des journalistes et le souci d’impartialité. Jamais nous ne serions capables de participer à une guerre de l’information ou à de la propagande: c’est la phase du bourrage de crâne ou du conditionnement de l’opinion publique.
  5. nous ne subissons pas ou très peu de pertes, en revanche celles de l’ennemi sont très lourdes (phase de minimisation).
  6. les artistes, les scientifiques, les universitaires, les experts, les intellectuels et les philosophes, les ONG et la société civile nous soutiennent alors que l’ennemi est isolé dans sa tour d’ivoire et coupé de la société (phase d’extension du domaine de la guerre douce).
  7. otre cause revêt un caractère sacré et celles et ceux qui la remettent en question sont des vendus à l’ennemi (phase de sacralisation).

C’est ainsi qu’on finit par aboutir à une représentation totalitaire du monde, qui proscrit toute vision dissidente comme traître à la mission noble et sacrée que l’on s’est donnée: l’asile psychiatrique, l’ostracisme social et l’interdiction de travail ne sont plus très loin… Quand elle a cessé d’être pluraliste, la démocratie n’est pas moins liberticide que l’autocratie: après tout, ce sont des «démocrates» athéniens qui ont condamné à mort Socrate pour avoir corrompu la jeunesse avec sa «propagande» philosophique …    •

 

Casques blancs

jpv. Début 2013, cette prétendue organisation de protection civile privée a été créée par un ancien officier britannique et expert de sécurité et de renseignement. Il est frappant qu’elle ne soit présente que dans les parties de la Syrie occupées par les djihadistes. Selon diverses sources, les Casques blancs sont une création de gouvernements occidentaux. Une agence de communication s’est occupée à en faire des «héros». Ils s’engagent pour une intervention militaire des Etats-Unis et un changement de régime en Syrie. Les plus gros donateurs sont USAID, le gouvernement britannique, le Japon et divers Etats européens, ayant déboursé depuis 2014 au total au moins 50–80 millions de dollars.

 

Club suisse de la presse

jpv. Le Club suisse de la presse dirigé par Guy Mettan a une excellente réputation: depuis 1997, il a organisé plus de 2000 rencontres avec des intervenants allant de Fidel Castro à Henry Kissinger et de Jean Ziegler à Klaus Schwab. Pour novembre 2017 était prévue une conférence de presse avec des intervenants critiques face aux Casques blancs actifs en Syrie et très populaires parmi les médias occidentaux. C’est alors que débuta une chasse aux sorcières politiques.
L’organisation britannique The Syria Campaign exigea l’annulation immédiate de cette rencontre. Ont suivi les interventions de la directrice du Syria Institute washingtonien, d’un Senior Fellow bien connu de l’Atlantic Council, de la responsable pour la Syrie de la fondation allemande Heinrich-Böll-Stiftung, d’un diplomate britannique spécialiste du Proche-Orient ainsi que d’autres acteurs provenant des deux côtés de l’Atlantique.
Finalement, la section suisse de Reporters sans frontières fut activée. En tant que membre du Club de la presse, elle s’est distanciée de cette réunion planifiée en demandant son annulation, notamment parce que certains intervenants du Club de la presse se seraient déjà exprimés dans les médias étatiques russes, ce qui en aurait fait des «outils de la propagande russe».
Guy Mettan, en tant que directeur du Club suisse de la presse a maintenu la réunion prévue – à plus forte raison parce que le Club de la presse avait auparavant déjà invité des éminentes personnalités critiques face au Kremlin.
Le fait que ce soit précisément l’ONG «Reporters sans frontières» qui ait exigé l’annulation d’une rencontre journalistique a suscité un grand étonnement auprès de nombreuses personnes. Cependant, il faut prendre en compte que Reporters sans frontières est cofinancé par le National Endowment for Democracy (NED), lui-même financé par des agences gouvernementales des Etats-Unis, et a déjà à plusieurs reprises utilisé son influence présumée dans le passé pour attaquer des opposants géopolitiques et des dissidents à des moments cruciaux.
Mais surtout, cet incident montre une fois de plus les limites très étroites auxquelles les journalistes des pays de l’OTAN et même de la Suisse neutre sont confrontés quand il s’agit de questions géopolitiques. Dans les rapports annuels de Reporters sans frontières, on n’en apprend pratiquement rien.
La fermeté de Guy Mettan et son engagement en faveur des droits protégés par la Constitution, tels que la liberté de réunion et la liberté de la presse dans le contexte actuel de l’histoire contemporaine, sont des raisons suffisantes pour remercier ce courageux compatriote romand.


Ce texte est la version révisée d’une conférence donnée par Guy Mettan sur invitation de la Coopérative Zeit-Fragen.

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* Guy Mettan, né en 1956, vit à Genève et est double-national helvético-russe. Après des études de sciences politiques, il est journaliste auprès des publications suisses romandes Temps stratégique, Bilan et «Nouveau Quotidien». De 1993 à 1998, il est directeur et rédacteur en chef de la «Tribune de Genève». En 2001, il est élu au Grand Conseil genevois sous les couleurs du PDC et préside le Conseil en 2009/2010. Plus tard, il est nommé président de la Chambre de commerce Suisse romande-Russie et vice-président de la Chambre de commerce Suisse-Afrique de l’Ouest. Depuis 2006, il préside la Croix-Rouge genevoise. Il est directeur exécutif du «Club suisse de la Presse» depuis 1998. Guy Mettan a publié en 2015 le livre «Russie-Occident, une guerre de mille ans: de la russophobie de Charlemagne à la crise ukrainienne» (Editions des Syrtes).

 

Aux portes de la Russie, Washington entame l’exercice «Coup de sabre» dans le cadre de l’OTAN

Source : RT France du 3 juin 2018-06-05

https://francais.rt.com/international/51276-frontiere-russie-etats-unis-otan-entament-exercices-militaires-coup-de-sabre

Source: AFP

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Des troupes de l’OTAN s’entraînent dans le cadre des exercices militaires de l’opération «Coup de sabre» à Orzysz, en Pologne, le 16 juin 2017 (Illustration)

 

L’OTAN lance à la lisière de la frontière russe l’un des plus importants déploiements de soldats américains en Europe depuis la fin de la guerre froide. Pilotée par Washington, cette énième manœuvre militaire est censée parer à une «crise».

Se prémunir d’une «agression» venant de Moscou : cette antienne est à nouveau utilisée comme prétexte par l’OTAN pour justifier l’un des plus importants déploiement de soldats en Europe de l’Est depuis la fin de la guerre froide. Pas moins de 18 000 militaires originaires de 19 pays ont ainsi été mobilisés en Pologne et dans les pays baltes dans le cadre de la huitième édition de l’exercice militaire «Coup de sabre», qui se déroule du 3 au 15 juin.

Alors que les Etats-Unis dirigeront un bataillon en Pologne, l’Allemagne, la Grande-Bretagne et le Canada en commanderont trois autres en Estonie, en Lettonie et en Lituanie. Pour la première fois, Israël, qui n’est pas membre de l’Alliance atlantique, participera aux exercices.

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Selon l’armée américaine, l’exercice permettra de démontrer «la détermination de l’Alliance et sa capacité à agir d’une seule voix en réponse à toute agression».

Lors de la brève cérémonie d’ouverture de cet exercice, le général de brigade américain Richard Coffman, cité par l’AFP, s’est montré clair quant à la finalité concrète de «Coup de sabre» : «[L’exercice doit permettre de démontrer] la flexibilité accrue des forces terrestres et aériennes [de l’OTAN] pour répondre rapidement à une crise. Ceci permet d’avoir la bonne présence là où nous en avons besoin.» En l’occurrence, donc, à la frontière russe.

La présence, au premier rang de ce déploiement militaire, de la Pologne ne constitue pas une surprise, puisque le pays a récemment fait savoir qu’il envisageait de participer au financement d’une présence accrue de forces étasuniennes sur son sol. Pawel Soloch, chef du Bureau de sécurité nationale à la présidence polonaise, a ainsi annoncé qu’un «document d’information» rédigé au ministère de la Défense mentionnait la bagatelle de 1,2 à 1,7 milliard d’euros que son pays pourrait dépenser afin de contribuer aux frais de stationnement d’une unité blindée américaine.

Alors que les exercices militaires de l’OTAN se sont multipliés à sa frontière ces derniers mois, Moscou estime que ce déploiement «ne bénéficie en aucune façon à la sécurité et à la stabilité sur le continent».

«La menace russe», un prétexte pour légitimer l’implantation américaine en Europe de l’Est ?

Tandis que Moscou et ses alliés frontaliers, comme la Biélorusse, cantonnent leurs exercices militaires à leur propre territoire, l’armée américaine a récemment multiplié les manœuvres militaires aux portes de la Russie, à des milliers de kilomètres de son territoire, dans le cadre de l’OTAN.

En juin 2017, l’organisation militaire avait ainsi procédé à des exercices d’une ampleur sans précédent en Pologne, mobilisant des avions britanniques et des hélicoptères américains.

En mai, c’est en Estonie, où l’OTAN brandissait aussi la menace d’une agression russe, que plus de 300 soldats français avaient participé à des manœuvres dans le cadre de l’organisation. La Défense russe avait par ailleurs intercepté quelques jours plus tard 14 avions de reconnaissance occidentaux volant au-dessus de ses frontières.

Deux mois plus tard, l’armée suédoise avait procédé, avec l’Alliance, à ses plus importants exercices militaires depuis 23 ans.

Si le secrétaire général de l’OTAN Jens Stoltenberg assurait encore le 4 avril qu’il ne souhaitait pas se livrer à une course aux armements avec la Russie, ses actes ne paraissent pas tendre vers cet objectif.

Grâce à la protection américaine, Israël viole délibérément le droit international

par Michel Raimbaud

Source : RT France 3 juin 2018

https://francais.rt.com/international/51278-gaza-ex-ambassadeur-francais-michel-raimbaud-tolerance-israel-infinie

Michel Raimbaud, ancien ambassadeur de France au Soudan et en Mauritanie, estime qu’Israël viole délibérément le droit international car il bénéficie de la protection américaine. Selon lui, tant que cette permissivité subsistera, rien ne changera. 

 

Invité sur le plateau de RT France le 3 juin pour commenter le récent veto des Etats-Unis à une résolution de l’ONU visant à protéger les Palestiniens dans la bande de Gaza et en Cisjordanie occupée, l’ancien ambassadeur de France au Soudan et en Mauritanie, Michel Raimbaud, a estimé que l’Etat hébreu était exempté de toute condamnation grâce à l’appui de Washington.

«Je pense qu’on supporte des comportements de la part d’Israël qu’on ne supporterait probablement pas de la part d’autres Etats. Il y a une tolérance presqu’infinie […] envers toutes les violations multiples du droit international, y compris du droit humanitaire, de la part d’Israël […] Il n y a pas beaucoup d’Etats dans le monde qui pourraient se permettre un tel comportement à part [les Etats-Unis d’]Amérique», a-t-il déploré.

Interrogé sur la proposition de résolution américaine à l’ONU, visant à condamner les agissements du Hamas comme étant responsable de la récente vague de violences, Michel Raimbaud a estimé que l’attitude des Etats-Unis dans le conflit israélo-palestinien défiait tout «sens commun et toute intelligence diplomatique».

«On dit que la pensée néoconservatrice qui est à l’œuvre en Amérique, en Israël et ailleurs dans le monde […] est le degré zéro de la pensée politique […] La vision qu’a Benjamin Netanyahou de l’avenir de la région et de ses dangers, c’est vraiment un degré zéro de la vision», a-t-il par ailleurs ajouté.

Pour l’ancien ambassadeur, il n’est pas nécessaire de chercher une logique dans le comportement d’Israël, qui selon lui, a décidé que «le droit [international] était fait pour les autres mais qu’il n’était pas fait pour [lui]».

Enfin, il s’est étonné que les appels à la retenue d’une partie de la communauté internationale soient également adressés aux Palestiniens : «C’est comme si l’on demandait, lorsqu’il y a une situation de crime, la même retenue à celui qui tue et à celui qui se fait tuer.»

 

Les sanctions au regard du droit international

par Hans Köchler*

Source : Horizon et débats, Zurich, 28 mai 2018-06-01

https://www.zeit-fragen.ch/fr/ausgaben/2018/nr-1112-22-mai-2018/sanktionen-aus-voelkerrechtlicher-sicht.html

 

Nous reproduisons ci-après l’encadré accompagnant la traduction d’une conférence qu’a donnée en allemand Hans Köchler, traduction dont le texte intégral est publié par le numéro d’Horizons et débats du 28 mai 2018. Nous considérons que, dans sa brièveté, cet encadré comporte l’essentiel des conclusions auxquelles parvient cet auteur dans cette conférence. IR.

 

«Les sanctions sont un instrument de politique internationale allant à l’encontre de l’idée de la diplomatie et de la coexistence pacifique entre les peuples. Comme l’indiquent clairement les dispositions du Chapitre VII de la Charte des Nations Unies, les sanctions sont le précurseur du recours à la force armée. Ce genre d’action coercitive a donc moralement le caractère de la guerre. […] Unilatéralement, les sanctions appartiennent en fin de compte à l’arsenal du droit du plus fort et sont donc probablement mieux adaptées à l’“ancien” droit international, dans lequel le “droit à la guerre” était la prérogative de l’Etat souverain. Cependant, il est aujourd’hui communément affirmé que nous aurions dépassé cette compréhension juridique depuis la fin de la Première Guerre mondiale.»

 

* Hans Köchler a été de 1990 à 2008 directeur de l’Institut de philosophie de l’Université d’Innsbruck. Aujourd’hui, il est président du Groupe de travail autrichien pour la science et la politique, co-président de l’Académie internationale de philosophie et président de l’International Progress Organization qu’il a fondée en 1972.

 

Pourquoi la Russie ne réplique-t-elle pas ?

par Dmitry Orlov

Le 24 mai 2018

Source Club Orlov

http://lesakerfrancophone.fr/pourquoi-la-russie-ne-repond-pas

Beaucoup de commentateurs ont remarqué un fait curieux : lors du défilé du 9 mai sur la Place Rouge à Moscou, Poutine est apparu en présence du Premier ministre israélien Netanyahou. À cette même époque, l’armée de l’air israélienne tirait des missiles sur des cibles syriennes et iraniennes en Syrie (Une grande partie des défenses aériennes syriennes ont été détruites [avec quelques réserves, NdT]) et les Syriens ont tiré sur des positions israéliennes sur les hauteurs du Golan (territoire syrien occupé, aussi cela n’a donc pas compté comme une attaque contre Israël à proprement dit). Pourquoi la Russie n’a-t-elle pas pris la défense de son allié syrien ? De plus, on parlait de vendre le très puissant système de défense antiaérien S-300 de la Russie à la Syrie, mais cette offre a été retirée par la suite. Est-ce vraiment là le comportement d’un allié ?

 

Ou prenons un autre exemple : les relations entre la Russie et l’Ukraine sont dans une spirale descendante depuis le putsch de Kiev en 2014 qui a renversé le gouvernement constitutionnel. La région du Donbass, dans l’est de l’Ukraine, souffre d’un affrontement militaire, et elle est en proie à des provocations ukrainiennes contre la Russie et des sanctions économiques et politiques de la part des États-Unis et de l’UE en réponse à l’annexion de la Crimée et au conflit instable dans le Donbass qui a fait près de dix mille morts. Et pourtant, le principal partenaire commercial de l’Ukraine reste… la Russie. Non seulement la Russie continue-t-elle à commercer avec l’Ukraine, mais elle a également absorbé un exode de réfugiés économiques, exportés par une économie ukrainienne effondrée, un exode qui se compte en millions de personnes. La Russie a réinstallé ces réfugiés, leur a permis de trouver du travail et leur permet d’envoyer de l’argent à leurs proches en Ukraine. En outre, la Russie a refusé de reconnaître politiquement les deux républiques séparatistes de l’Est de l’Ukraine. La seule réponse réelle de la Russie vis-à-vis de l’Ukraine a été de revendiquer la Crimée. Mais cela coule plus ou moins de source : la Crimée faisait partie de la Russie depuis 1783, et le transfert de la Crimée à la République socialiste soviétique d’Ukraine, sous Nikita Khrouchtchev en 1954, violait la Constitution de l’URSS qui était en vigueur en ce temps.

Encore un autre exemple : les États-Unis, avec l’Union européenne agissant comme un serviteur obéissant, ont imposé diverses sortes de sanctions à la Russie depuis la loi Magnitski en 2012 qui a été poussée par l’oligarque incroyablement corrompu William Browder. Ces sanctions ont parfois été quelque peu dommageables, parfois utiles (stimulant le remplacement des importations en Russie) et parfois tout simplement sans intérêt. La Russie est trop grande, trop importante et trop puissante pour quiconque, même une entité aussi grande que les États-Unis et l’UE réunis, pour l’isoler ou la faire plier en imposant des sanctions. Dans certains cas, il y a eu un puissant effet boomerang qui a causé plus de souffrances aux sanctionneurs qu’aux sanctionnés. Mais la Russie n’a pas vraiment fait grand-chose pour y remédier, si ce n’est de travailler au remplacement des importations et d’établir des relations commerciales avec d’autres nations plus amicales. Elle aurait pu nuire aux États-Unis, par exemple, en bloquant la vente de pièces en titane sans lesquelles Boeing ne serait plus en mesure de construire ses avions. Ou elle pourrait interdire la vente de moteurs de fusée aux États-Unis, et les États-Unis seraient alors incapables de lancer des satellites. Mais la Russie n’a rien fait de tout cela. Au lieu de cela, elle n’a cessé de répéter que ces sanctions sont improductives et inutiles.

Un autre : en violation des accords conclus entre la Russie et les pays de l’OTAN, l’OTAN s’est étendue jusqu’à la frontière russe et a récemment transformé les petits États baltes d’Estonie, de Lettonie et de Lituanie en une sorte de parc militarisé juste à côté de la frontière russe. L’OTAN y stationne des milliers de soldats et les entraîne à… attaquer la Russie. La Russie s’est plainte de cela, mais a continué à commercer avec tous les pays concernés. En particulier, elle a continué à fournir de l’électricité aux pays baltes et à utiliser les ports de la Baltique pour expédier ses produits. Lorsque la Lettonie a récemment interdit l’utilisation du russe dans les écoles (un tiers de la population est russe) et a commencé à violer les droits des Russes lituaniens qui tentaient de lutter contre cet affront, les Russes eux-mêmes ont avalé cet acte flagrant de discrimination anti-russe sans broncher. En Lettonie, les lumières sont toujours allumées et les trains de marchandises russes chargés roulent encore de l’autre côté de la frontière.

« Pourquoi cela ? », pourriez-vous me demander. « Pourquoi une telle attitude passive contre ces nombreux délits, magouilles et blessures ? » On ne peut pas dire que la Russie est trop grande pour être touchée. Les sanctions en 2012 ont été un fléau, puis en 2014 l’économie russe a pris un sérieux coup (mais la plupart du temps à cause des prix plus bas de l’énergie, pas de sanctions). Le rouble a perdu la moitié de sa valeur et le taux de pauvreté de la Russie a grimpé. Que se passe-t-il alors ?

Pour comprendre cela, vous devez prendre du recul et regarder le contexte global.

  • La Russie est le plus grand pays du monde en taille, mais certainement pas en termes de population. Ses frontières sont très bien défendues, mais elles s’étendent sur 61 000 kilomètres.
  • La Fédération de Russie est russe de nom, mais elle comprend plus d’une centaine de nations différentes, les Russes ethniques représentant un peu plus de 80% et six autres nations ayant plus d’un million de membres.
  • Elle est bordée par 16 États souverains, plus que tout autre pays, y compris deux frontières maritimes (avec le Japon et les États-Unis) et deux autres États non reconnus à l’échelle internationale (Abkhazie et Ossétie du Sud).
  • Elle a la plus grande diaspora au monde, avec entre 20 et 40 millions de Russes (selon la façon dont vous les comptez) vivant en dehors de la Russie proprement dite. La plus grande communauté russe à l’étranger est aux États-Unis et compte environ 3 millions de personnes.
  • Les troupes de maintien de la paix russes ont servi dans de nombreux pays autour de la Russie et dans le monde entier − Abkhazie ; Ossétie du Sud ; Arménie ; Transnistrie ; Tadjikistan ; Bosnie ; Kosovo ; Angola ; Tchad ; Sierra Leone ; Soudan − et continuent d’empêcher les conflits latents de se transformer en guerre ouverte.
  • L’immensité de la Russie et sa richesse en ressources naturelles en font l’un des principaux fournisseurs de produits économiquement essentiels dans le monde, notamment le pétrole, le gaz, l’uranium et le charbon qui empêchent les lampes de geler dans des dizaines de pays. Peu importe ce qui ne va pas dans les relations internationales, elle doit rester un fournisseur stable et fiable.

Dans cet environnement, contrer les gestes hostiles (et surtout futiles) émanant de l’autre côté de l’océan avec d’autres gestes hostiles (et généralement futiles) serait contre-productif : certaines personnes seraient touchées, et il est probable qu’elles seraient Russes.

Ainsi, une partie de l’approche gagnante consiste à se débrouiller, en maintenant les meilleures relations possibles avec autant de pays que possible, les voisins en particulier, parlant à tous dans chaque conflit et essayant de désamorcer et d’équilibrer soigneusement les intérêts disparates de tous. La Russie entretient de bonnes relations avec l’Iran et l’Arabie saoudite, qui sont des ennemis jurés, et avec la Syrie et Israël, qui se tirent dessus.

L’autre partie de l’approche gagnante pour affronter un monde extérieur de plus en plus hostile est de s’organiser doucement pour une autarcie limitée ; ne pas se fermer au monde, mais prendre des mesures pondérées pour devenir relativement invulnérable à ses vicissitudes. La Russie est déjà autosuffisante en énergie, fait des progrès dans son autosuffisance alimentaire, et le prochain défi est d’atteindre l’autosuffisance en matière de technologie et de finance.

Vu dans ce contexte, les échecs apparents de la Russie à agir avec force se révèlent être des étapes d’un équilibre prudent :

  • Les Israéliens bombardent la Syrie tandis que Netanyahou est à une place d’honneur lors du défilé à Moscou. La Syrie riposte en bombardant son propre territoire sur les hauteurs du Golan. Puis la Russie décide de ne pas vendre le système S-300 à la Syrie. Qu’est-ce qui vient de se passer ? Eh bien, Israël vient de reconnaître le Jour de la Victoire, le 9 mai, comme sa propre fête nationale. Un tiers des Israéliens sont en fait russes, et beaucoup d’entre eux se sont sentis très fiers d’être Russes ce jour-là, et ont participé à de grandes parades qui ont été diffusées à la télévision russe. Face à la montée de l’antisémitisme en Europe et aux néo-nazis incontrôlables en Ukraine, la Russie et Israël sont unis. Ensuite, il y a le fait qu’Israël n’aime pas qu’il y ait des Iraniens en Syrie. Ils ont certainement le droit de le faire, étant donné que les Iraniens continuent de parler de la façon dont Israël devrait être détruit[C’est l’avis de l’auteur, NdT]. Mais la présence iranienne en Syrie est sur invitation, ce n’est donc pas la préoccupation de la Russie. Voir Israël bombarder la Syrie n’aide pas la Russie, mais ce n’était pas la première fois et ce ne sera pas la dernière. La Syrie a réussi à abattre des missiles israéliens et à tirer sur des Israéliens sur les hauteurs du Golan. C’était une nouvelle évolution, une escalade et les escalades sont toujours mauvaises. Vendre le système S-300 aux Syriens aurait permis à la Syrie d’abattre n’importe quoi en l’air venant d’Israël, et comme la situation vient juste de s’envenimer, leur donner la possibilité d’augmenter le niveau d’escalade pouvait sembler une mauvaise idée.
  • L’Ukraine provoque continuellement la Russie et viole les droits des huit millions de Russes qui y vivent, et pourtant la Russie reste le plus grand partenaire commercial de l’Ukraine. Qu’est-ce que cela donne ? Eh bien, il y a le fait désagréable que l’Ukraine est actuellement gouvernée par des gens qui, pour employer un terme russe très spécifique, sont« inadéquats ». C’est un régime illégal, immensément corrompu, soutenu par un autre régime qui par delà l’océan est, en passant, aussi plutôt « inadéquat », dirigé par un bouffon ridicule qui est à son tour contrarié à tout instant par un « État profond » immensément corrompu. Mais ce sont des faits temporaires, et en aucun cas, ils ne l’emportent sur le fait intemporel que les Russes et les Ukrainiens sont essentiellement les mêmes personnes (à l’exception de quelques tribus qui habitent principalement à l’ouest du pays qui fut pendant des siècles un no man’s land au cœur de l’Europe centrale, juste à côté de la Transylvanie, d’où viennent les vampires). Les Russes et les Ukrainiens sont génétiquement indissociables, et il y a de nombreuses nations en Russie qui sont beaucoup plus différentes culturellement des Russes que les Ukrainiens. La stratégie gagnante dans ce cas est d’éviter de faire du mal à l’Ukraine, car elle se blesse déjà assez elle-même et parce que cela ne ferait que blesser d’autres Russes. Au lieu de cela, il est plus logique d’être patient et d’attendre. En fin de compte, les Ukrainiens en auront assez et prendront les choses en main, se débarrasseront de ces bons-à-rien et de leurs donneurs d’ordre outre-mer et la relation deviendra finalement plus normale
  • En ce qui concerne les sanctions occidentales, la Russie a imposé des contre-sanctions et elles étaient intelligentes. La Russie a interdit diverses catégories d’importations alimentaires en provenance de l’UE. Cela a permis d’augmenter la production alimentaire en Russie et d’amener la Russie vers l’autosuffisance. Étant donné que les agriculteurs dans l’UE sont politiquement assez puissants, cela a rendu les sanctions américaines impopulaires en Europe. Ajoutez à cela le fait que les États-Unis veulent maintenant sanctionner les importations d’énergie russe en Europe, forçant les Européens à acheter cette énergie aux États-Unis, dont les approvisionnements sont beaucoup plus chers et moins fiables, et vous pouvez voir pourquoi les Européens en ont déjà assez de l’ingérence de Washington. Bien sûr, après avoir abandonné une grande partie de leur souveraineté, il y a longtemps, les Européens font face à de grandes difficultés pour essayer de la récupérer, mais au moins ils commencent à y penser. C’est déjà une victoire pour la Russie : elle a besoin de pays indépendants et souverains comme voisins, et non pas d’une bande de vassaux irresponsables aux ordres de Washington. En ce qui concerne l’imposition de contre-mesures envers les États-Unis eux-mêmes, cela causerait plus de dommages économiques sans obtenir d’avantages politiques.
  • Sur l’empiètement de l’OTAN sur les frontières russes, les slogans anti-russes des milices baltes et les troupes de l’OTAN s’entraînant à« attaquer la Russie », pour être franc, les Russes se sentent un peu insultés, mais ils n’ont pas vraiment peur. Tout le monde sait que l’OTAN fait partie du racket des institutions de défense américaines. Son but est de voler des cargaisons d’argent, pas de faire des armes qui fonctionnent ou de former des armées qui peuvent se battre. Il y a maintenant un peu de blindage et de main-d’œuvre de l’OTAN prépositionnés dans les pays baltes, mais pas assez pour envahir réellement la Russie d’une manière significative. Et s’ils le font, ils se sentiront très vite très seuls. Vous voyez, les blindés de l’OTAN ne passent pas sous la plupart des ponts et ne peuvent pas parcourir de grandes distances sur des terrains accidentés comme les blindés russes. Ils doivent être transportés sur le champ de bataille en train ou sur des camions à plate-forme sur les routes fédérales. Ou ils doivent être expédiés via des ports en eau profonde. Donc, tout ce que la Russie a à faire, c’est de frapper des ponts et des installations portuaires en lançant des missiles d’à peu près n’importe où, puis de détruire le relativement petit contingent d’envahisseurs, et ce sera fini. L’OTAN le sait, et donc toute cette activité dans les pays baltes n’est qu’un moyen d’acheminer de l’argent vers les États baltes économiquement anémiques et en cours rapide de dépeuplement. Ils souffrent déjà; pourquoi les blesser plus. En ce qui concerne les droits des Russes en Lettonie, on pourrait penser qu’ils ne voient pas d’inconvénient à ce qu’ils soient violés, sinon ils déménageraient en Russie où il y a beaucoup de place pour eux. Ils méritent un fort soutien moral, bien sûr, mais c’est vraiment leur combat, pas celui de la Russie.

Cela ne fait pas de cet article la lecture la plus excitante au monde, mais qu’il en soit ainsi. Les gens recherchent sur Internet des histoires sur des tournants dramatiques, surtout parce qu’ils s’ennuient. Il arrive souvent que les développements les plus importants manquent de sensations, mais cela ne les rend pas moins importants. Par exemple, la Russie réduit ses dépenses de défense, car elle sera bientôt complètement réarmée. Les États-Unis et l’OTAN peuvent-ils faire de même ? Non ! Si jamais ils essayaient, l’establishment américain de la Défense corromprait une nouvelle série de membres du Congrès et de sénateurs, et les dépenses prodigues reprendraient immédiatement. Les Russes peuvent donc rester tranquillement assis, les bras croisés, et regarder la faillite des États-Unis. Ce sera certainement un tournant dramatique des événements ; vous devrez juste attendre.

Dmitry Orlov

Le livre de Dmitry Orlov est l’un des ouvrages fondateur de cette nouvelle « discipline » que l’on nomme aujourd’hui : « collapsologie » c’est à-dire l’étude de l’effondrement des sociétés ou des civilisations.

Lien

Retrouvez Dmitry Orlov sur Arte TV pour quelques jours (à partir de 14′), une interview assez honnête, juste un peu caricaturale avec un peu de pub pour le Salon de la Collapsologie.

Traduit par Hervé, relu par Catherine pour le Saker Francophone

Les frappes militaires contre la Syrie doivent être jugées par la Cour pénale internationale

par Eva Maria Barki*

Horizons et débats (Zeit Fragen)

Zurich, 23 mai 2108

 

«Seul le ministre des Affaires étrangères de la Suisse Ignazio Cassis a critiqué les Etats-Unis dans une interview accordée à la ‹Neue Zürcher Zeitung›. Il a souligné que l’on a déjà déclenché des guerres sous faux prétexte, comme par exemple contre l’Irak.»

 

Les frappes militaires des Etats-Unis, perpétrées de commun accord avec la France et la Grande-Bretagne, illustrent avec une clarté effarante l’obstination des Etats-Unis – depuis la chute de l’Union soviétique la seule superpuissance restante – à imposer leurs intérêts par la politique de force de manière conséquente et sans entraves aucunes. Cela est en complète contradiction avec l’article 2 de la Charte des Nations Unies exigeant l’obligation de respecter la souveraineté d’un Etat et l’interdiction de la menace et de l’application de la force.
Basée sur la nouvelle doctrine de l’OTAN de 1999 – l’usurpation du droit de conduire des opérations militaires en guise de «prévention» aux conflits et aux dangers même en dehors du territoire de l’OTAN et sans mandat des Nations Unies –, on déclare des interventions militaires contre des Etats souverains comme politiquement légitimes (R2P – Responsibility to Protect). La Yougoslavie en fut le précédent, puis suivirent l’Afghanistan, l’Irak, la Libye, et actuellement la Syrie.
L’ancien commandant en chef de l’OTAN Wesley Clark informa en 2003 que la Syrie était déjà prévue comme cible d’une action militaire américaine, depuis la guerre contre l’Irak. Le président George W. Bush déclara en 2003: «En Irak, il ne s’agit pas que de l’Irak. Ce n’est qu’une partie du modèle». James Steinberg, expert des Affaires extérieures à Washington, le précisa: La Syrie cause des soucis aux USA, parce qu’elle est capable de déranger l’ordre d’après-guerre.
Alors voilà la vraie raison des frappes militaires: faire revivre l’accord de Sykes-Picot (répartition du Proche-Orient pendant la Première Guerre mondiale, par analogie de l’Allemagne et de la monarchie austro-hongroise, ndlr.), cette fois-ci sous la houlette des Etats-Unis. L’influence dans la région, mise en cause par la Russie, doit être rétablie. Les Américains semblent avoir oublié que l’objectif de guerre formulé par leur président de l’époque Wilson d’accorder aux peuples leur droit à l’autodétermination fut manqué, et demeure bafoué par la plupart des gouvernements – bien qu’entretemps, a eu lieu son inscription dans les deux pactes de l’ONU sur les droits de l’homme.
Ce bombardement par des missiles était visiblement un test – Gorbatchev appelait cela un «entrainement préparatoire». Les Etats-Unis se sont explicitement réservé le droit d’effectuer d’autres opérations militaires. Ils ont déjà menacé le président Assad de nouvelles frappes, car selon les dires du gouvernement français, l’arsenal d’armes chimiques «n’a pas entièrement été détruit». Il semble qu’on voulait tester la réaction de la communauté internationale des Etats. Seul le ministre des Affaires étrangères de la Suisse Ignazio Cassis a critiqué les Etats-Unis dans une interview accordée à la «Neue Zürcher Zeitung». Il a souligné que l’on a déjà déclenché des guerres sous faux prétexte, comme par exemple contre l’Irak. Auparavant, Cassis s’était déjà prononcé à l’ONU contre le droit du plus fort dans les relations internationales. L’Autriche, également neutre, rechigna devant la critique. Le droit international est l’arme des petits pays. En Autriche, Felix Ermacora avait encore utilisé cette arme avec succès et avait ainsi procuré à son pays un grand prestige. Maintenant, l’Autriche a déposé cette arme de manière inconsidérée.
Cependant, le vrai scandale est que l’Union européenne s’est déclarée «solidaire avec ses alliés» et a salué l’action militaire comme «plein succès». La chancelière allemande a caractérisé les frappes comme «nécessaires et équilibrées». Et ceci alors qu’on reproche à la Hongrie un manque démocratique sur la base de faits erronés et de fausses informations, qu’on réprimande le pays parce qu’il respecte les normes européennes, que l’UE ignore le droit à l’autodétermination du peuple des Catalans et que les agissements brutaux de l’Espagne en Catalogne sont tolérés, que le droit à l’autodétermination du peuple de la Crimée n’est pas respecté et que la Fédération de Russie est soumise à des sanctions illégales sur la base de la fausse accusation d’annexion. En même temps donc, le fait que les Etats-Unis soient coupables – à plusieurs reprises – d’agressions contraires au droit international n’est pas condamné, mais plus encore avalisé et loué!
Tant l’aide fournie aux milices terroristes en Syrie avec le but de renverser le gouvernement légitime ainsi que les frappes militaires répétées contre la Syrie représentent un crime d’agression qui devrait être soumis à la compétence de la Cour pénale internationale. Dans le droit international, il n’y a que deux normes correspondant au droit coercitif (ius cogens): l’interdiction de la violence et le droit des peuples à l’autodétermination. L’Union européenne a ignoré et donc violé les deux normes. Cela correspond à l’abrogation complète du droit international, à la fin de la sécurité juridique internationale et donc à un sérieux danger pour la paix mondiale!

 

*    Eva Maria Barki, docteur en droit et avocate, est née à Nikitsch (Autriche) en 1943. Elle a des origines hongroises, italiennes et croates. Après ses études de droit à Vienne, Mme Barki a acquis son diplôme d’avocat et dirige depuis son propre cabinet juridique à Vienne. Elle est spécialiste internationale pour les droits des nationalités et des communautés ethniques.

 

Source: Wegwarte. Folge 2, Mai 2018, Mitteilungen der Initiative Heimat & Umwelt, ihu(at)a1.net

 

Article 2 al. 4 de la Charte de l’ONU

[…]
4. Les Membres de l’Organisation s’abstiennent, dans leurs relations internationales, de recourir à la menace ou à l’emploi de la force, soit contre l’intégrité territoriale ou l’indépendance politique de tout État, soit de toute autre manière incompatible avec les buts des Nations Unies.