«Avec la Russie, Monsieur le Chancelier, l’heure est à la diplomatie !»

Jeffrey Sachs
Horizons et débats, 26 mai 2026

Lettre ouverte de Jeffrey Sachs au Chancelier Friedrich Merz, 26 mai 2026

Monsieur le Chancelier fédéral,

Il y a six mois, dans une lettre ouverte que je vous avais adressée, j’avais appelé l’Allemagne à privilégier la voie diplomatique avec la Russie plutôt que de banaliser la guerre. Six mois plus tard, la situation s’est considérablement détériorée en Europe, qui glisse vers une guerre ouverte avec la Russie. Votre responsabilité, Monsieur le Chancelier, est donc particulièrement importante. Aucun autre chef d’État ou de gouvernement européen – ni à Paris, ni à Varsovie, ni à Rome – n’a autant de poids que l’Allemagne, sans compter le pouvoir dont vous disposez personnellement pour empêcher cette catastrophe. Allez-vous enfin vous mobiliser en faveur de la paix?

    En janvier 2026, vous avez vous-même appelé, aux côtés de votre homologue italienne GiorgiaMeloni et d’Emmanuel Macron, le Président français, à la reprise de relations entre l’Europe et la Russie, qualifiant cette dernière de «pays européen», sans donner cependant de suite à cette initiative diplomatique. Alors que l’avenir de l’Europe est en jeu, il s’agit là d’un abandon sans précédent de votre rôle de leader.

    Avez-vous, pendant votre mandat de chancelier fédéral, tenté d’avoir ne serait-ce qu’un seul dialogue de fond avec le Président Poutine? Votre ministre des Affaires étrangères a-t-il jamais tenté un véritable échange avec Lavrov, Ministre des Affaires étrangères russe? De véritables pourparlers, comme ceux qui ont mis fin à la Guerre froide? D’après les archives publiques, la réponse est non. Pas une seule fois. Et ce n’est pas faute d’avoir méconnu l’urgence de la situation.

    Ces derniers jours ont été témoins d’une dangereuse escalade qui devrait alarmer tous les Européens. Les deux capitales sont désormais la cible de tirs incessants: des drones ukrainiens à longue portée ont frappé en plein cœur de Moscou, touchant notamment des cibles civiles. En retour, les frappes de missiles et de drones russes contre Kiev ont redoublé d’intensité. Des drones ukrainiens ont pénétré dans l’espace aérien des États baltes, faisant planer la menace immédiate d’un incident susceptible d’entraîner l’Europe directement dans la guerre. Une violente frappe ukrainienne visant une école professionnelle à Louhansk a porté un coup de grâce aux derniers vestiges de retenue. Le 25 mai, sur instruction du Président Poutine, Sergueï Lavrov, Ministre des Affaires étrangères, a officiellement informé son homologue américain que les forces armées russes mèneraient désormais des frappes systématiques et soutenues contre des installations et des centres de décision à Kiev. Le ministère russe des Affaires étrangères a conseillé aux États-Unis et aux autres pays «d’assurer l’évacuation de leur personnel diplomatique et de leurs ressortissants de la capitale ukrainienne». Ce dernier message pourrait être le prélude à une escalade majeure. Il est donc plus urgent que jamais de recourir à la diplomatie.

    Pour défendre l’Ukraine, il faudrait mettre un terme au carnage et instaurer la paix à des conditions acceptables pour toutes les parties. Sinon, c’est l’aggravation du conflit qui nous menace, avec encore plus de morts, encore plus de destructions et le risque réel d’une guerre qui s’étendrait au-delà des frontières de l’Ukraine. En exigeant toujours plus d’armes, un potentiel militaire toujours plus important, en faisant bruyamment état de votre «détermination», et en laissant entendre qu’au lieu d’œuvrer à y mettre fin, l’Allemagne se préparait à la guerre, vous avez fait de Berlin un accélérateur plutôt qu’un frein à une guerre à l’échelle européenne.

La responsabilité de l’Allemagne en six manquements

L’Allemagne porte une responsabilité considérable dans la situation actuelle. Avant de pouvoir réorienter sa politique vers la paix, il faut entreprendre un véritable travail de mémoire sur le passé de l’Allemagne. Je présente ci-dessous six manquements graves de la politique étrangère allemande à l’égard de la Russie depuis la réunification allemande en 1990.

Premier point: le Traité 2+4 et l’élargissement de l’OTAN vers l’Est 

Le 12 septembre 1990, l’Allemagne a signé à Moscou le Traité sur le règlement définitif des questions en suspens concernant l’Allemagne – le «Traité 2+4» – qui a scellé la réunification allemande. Ce traité a vu le jour parce que Mikhaïl Gorbatchev avait reçu de Hans-Dietrich Genscher, Helmut Kohl, James Baker et d’autres chefs d’État et de gouvernement occidentaux l’assurance solennelle qu’il n’y aurait pas d’extension de l’OTAN vers l’Est. Les documents entre-temps déclassifiés – et notamment les mémorandums désormais accessibles au public des National Security Archives de l’université George Washington – sont sans équivoque: ces garanties ont été données et devaient, comme cela avait été clairement formulé à l’époque, s’étendre au-delà du territoire de l’ancienne RDA pour couvrir l’ex-Europe de l’Est. Elles ont été réaffirmées en 1990 et 1991. Le «Traité 2+4» limitait le déploiement de troupes de l’OTAN dans l’ancienne RDA et rappelait les principes de l’Acte final d’Helsinki, qui souligne que la sécurité d’une nation ne peut se faire au détriment de celle d’une autre. Qui pourrait sérieusement croire que l’Union soviétique s’opposait à la présence de troupes occidentales sur le territoire de l’ex-RDA, mais qu’elle accepterait sans sourciller celle des armées de l’OTAN à Varsovie, Vilnius ou Kiev? Bien sûr que non. L’élargissement de l’OTAN a fait l’objet de discussions approfondies, l’Allemagne ayant donné aux dirigeants soviétiques des garanties expresses d’un non-élargissement vers l’Est – garanties qu’elle a ensuite enfreintes. L’Allemagne a cependant été la principale bénéficiaire de ces garanties qui constituaient la contrepartie majeure de sa réunification. Dès 1993, pourtant, les responsables politiques allemands ont commencé à rompre ces engagements.

Deuxième point: les propres déclarations de la Chancelière Merkel 

Dans ses mémoires, Angela Merkel écrit avec une franchise remarquable qu’en 2008, au Sommet de Bucarest, elle avait tout de suite compris qu’inviter l’Ukraine et la Géorgie à rejoindre l’OTAN équivaudrait à une déclaration de guerre à la Russie. Elle connaissait l’existence de la ligne rouge tracée par la Russie. Elle a pourtant cédé à la pression américaine et accepté les termes du compromis selon lesquels l’Ukraine et la Géorgie «pourraient devenir, à terme» membres de l’OTAN. Cette seule phrase a déclenché les catastrophes de 2014 et 2022. La franchise dont Merkel a fait preuve par la suite est une aubaine pour ses successeurs: elle leur a clairement indiqué ce qui était évident à l’époque. Aujourd’hui, l’Allemagne ne devrait donc pas faire comme si de rien n’était.

Troisième point:
la trahison de l’accord du 21 février 2014 

Le 21 février 2014, à Kiev, le Ministre allemand des Affaires étrangères de l’époque, Frank-Walter Steinmeier, avait négocié, en collaboration avec ses homologues polonais et français, un accord entre le Président Ianoukovitch et l’opposition. Cet accord prévoyait un retour à la Constitution de 2004, la formation d’un gouvernement d’union nationale et la tenue d’élections présidentielles anticipées. Le Président Poutine avait été consulté, et l’accord avait été signé. Ce fut un véritable succès diplomatique, conclu dans un contexte de violentes tensions et de confrontations ouvertes. Toutefois, moins de 24 heures plus tard, Ianoukovitch fut renversé par un véritable coup d’État. L’Allemagne ne fit pas valoir l’accord qu’elle venait tout juste de ratifier, mais, suivant l’exemple des États-Unis, elle soutint le nouveau gouvernement comme s’il n’y avait jamais eu d’accord auparavant. A Moscou, ce revirement conforta l’idée qu’il ne fallait pas se fier aux promesses de l’Occident.

Quatrième point: Minsk II.

En février 2015, les Accords de Minsk II furent, dans le cadre du «Format Normandie», ratifiés par la Chancelière Merkel elle-même, qui avait en outre promis le soutien politique de l’Allemagne dans la déclaration de soutien, adoptée le 12 février 2015 à Minsk.

    Sept ans plus tard, Kiev n’avait toujours pas mis en œuvre le dispositif politique central, à savoir l’autonomie des régions du Donbass au sein d’une Ukraine souveraine. L’Allemagne n’exerça aucune pression sur Kiev pour que celle-ci applique la clause d’autonomie qu’elle avait elle-même exigée.

    Mme Merkel a par la suite admis que l’accord avait servi de moyen de pression pour permettre à l’Ukraine de se réarmer. Le Président Hollande s’est exprimé dans le même sens. La garantie n’était donc en réalité pas une garantie, mais une manœuvre – là encore, à la demande de Washington. Une fois de plus, le message adressé à Moscou était le suivant: impossible de se fier aux signatures occidentales.

Cinquième point: Nord Stream

Le 7 février 2022, le Président Biden déclarait, dans la Salle Est de la Maison Blanche et en présence de l’ancien Chancelier fédéral Olaf Scholz: «Si la Russie envahit l’Ukraine, il n’y aura plus de Nord Stream 2. Nous y mettrons un terme.» Quand on lui demanda de quelle façon il s’y prendrait, il répondit: «Je vous assure que nous y parviendrons.» Sept mois plus tard, les gazoducs étaient détruits suite à un acte de sabotage en mer Baltique. Les preuves disponibles – des enquêtes menées aux États-Unis et en Allemagne, les investigations du parquet fédéral allemand et les déclarations publiques d’anciens fonctionnaires – pointent très clairement vers une opération conjointe ukraino-américaine. Le gouvernement fédéral allemand le savait depuis longtemps, mais l’Allemagne a néanmoins laissé faire en rejetant la responsabilité des faits sur la Russie, en dépit des preuves irréfutables, tandis que cet acte de sabotage industriel contre l’économie allemande restait impuni et sans conséquences.

Sixième point: désistement
de l’armistice qui était à portée de main 

Quelques semaines seulement après l’invasion russe de février 2022, des négociateurs russes et ukrainiens se seraient réunis à Istanbul pour négocier les termes d’un accord de paix: neutralité de l’Ukraine en dehors de l’OTAN, garanties de sécurité multilatérales, limitations négociées des effectifs militaires et résolution politique progressive des différends concernant le Donbass et la Crimée. L’accord était sur le point d’être signé. L’ancien Premier ministre israélien Naftali Bennett, l’un des médiateurs, a publiquement confirmé que l’accord était imminent et que l’Occident, en particulier les États-Unis et la Grande-Bretagne, étaient intervenus pour le bloquer. La mission du Premier ministre Boris Johnsonà Kiev en avril 2022, pour faire pression sur l’Ukraine afin d’empêcher la signature de l’accord, est un fait établi. Des centaines de milliers de vies ukrainiennes et russes, ainsi que l’ordre européen tout entier, ont payé le prix de cette intervention américano-britannique. L’Allemagne a gardé le silence à ce sujet – alors que c’est elle, plus que tout autre pays européen, qui a dû en supporter les conséquences économiques.

L’autodestruction économique de l’Allemagne

Pour l’Allemagne, la paix doit être la priorité absolue. Les dernières nouvelles en provenance de Moscou soulignent l’urgence de la situation. Mais parallèlement à cette première catastrophe, une seconde se profile: la destruction délibérée de l’économie allemande, dont Berlin est à la fois l’instigateur et la victime.

    L’économie industrielle allemande reposait sur le commerce avec la Russie. La destruction du gazoduc Nord Stream, puis la rupture des relations commerciales germano-russes qui s’en est suivie ont conduit l’Allemagne à acheter du gaz naturel aux États-Unis à des prix plusieurs fois supérieurs à ceux du gaz russe acheminé par gazoduc, qu’il est censé remplacer. C’est un suicide industriel. L’industrie chimique, l’industrie sidérurgique, l’industrie du verre et les entreprises à forte consommation énergétique – qui constituent le socle des PME – perdent chaque jour un peu plus de leur compétitivité internationale. Des emplois qualifiés disparaissent de l’économie allemande. Et le contribuable et le consommateur allemands transfèrent la richesse nationale de l’Allemagne vers les producteurs de gaz américains à une échelle sans précédent dans l’Europe d’après-guerre.

    Qui plus est, le gouvernement fédéral prévoit désormais un renforcement considérable de ses dépenses d’armement – des centaines de milliards d’euros au cours de la prochaine décennie – afin de se préparer à une guerre qui aurait pu être facilement évitée avec un peu de diplomatie. Il s’agit là d’une flagrante erreur d’affectation des ressources nationales. Le principal défi pour l’Allemagne au cours de cette décennie est d’assurer sa compétitivité à l’ère numérique. Chaque euro dépensé en chars, missiles et obus d’artillerie fait défaut aux capacités allemandes en matière d’IA, au développement et à la fabrication de puces électroniques, à l’infrastructure énergétique et aux réseaux numériques à haut débit dont le pays a besoin pour rester une puissance économique de premier plan.

    La dure réalité, Monsieur le Chancelier, est la suivante: ces armes sont incapables d’acheter la sécurité que la diplomatie permettrait d’obtenir à moindre coût. Et sans les investissements dans le numérique et l’énergie, désormais supplantés par ce réarmement, impossible d’atteindre la prospérité.

    J’en appelle à vous, Monsieur le Chancelier, à qui, plus que tout autre chef d’État ou de gouvernement européen, il revient de décider si l’Europe va sombrer dans un conflit généralisé ou revenir à la table des négociations et à une forme de raison économique. Il est grand temps d’agir. Le message officiel que Moscou vient d’adresser à Washington le démontre clairement.
    Je vous en prie, engagez le dialogue avec le Président Poutine. Envoyez votre Ministre des Affaires étrangères à Moscou ou invitez le Ministre russe des Affaires étrangères à Berlin. Rouvrez les canaux de l’OSCE que l’Allemagne a laissés se détériorer. Demandez à Kiev de cesser toute frappe sur des cibles civiles.

    Mais surtout, dites la vérité à l’opinion publique allemande. Une paix négociée fondée sur la neutralité de l’Ukraine est la seule voie réaliste pour sortir de cette catastrophe, et le rétablissement de relations économiques normales avec la Russie, la seule voie réaliste pour sortir l’Allemagne du déclin industriel.

    Les conditions d’un accord viable et susceptible d’être proposé par l’Allemagne sont claires: cessez-le-feu le long d’une ligne de démarcation. Toutes les parties renonceront à tout recours futur à la force dans les questions frontalières. L’Ukraine rétablira sa neutralité, l’OTAN renoncera définitivement à toute nouvelle expansion vers l’Est. L’Europe et la Russie renoueront leurs relations économiques et mettront fin aux provocations bellicistes. L’OSCE redeviendra le forum central pour la sécurité européenne, avec pour principe que la sécurité européenne est indivisible et ne repose pas sur une division de l’Europe en blocs militaires. Dans un tel scénario de paix, l’Allemagne pourra concentrer ses ressources nationales sur les investissements dans le numérique, l’IA, les semi-conducteurs et les investissements énergétiques dont dépend l’avenir économique de l’Allemagne.

    L’histoire retiendra ce que vous ferez ou non au cours des semaines à venir. Il en ira de même pour l’opinion publique allemande, les peuples de Russie, d’Ukraine et de toute l’Europe. L’heure est à la diplomatie, Monsieur le Chancelier. Vous avez le choix.

    Je vous prie d’agréer, Monsieur le Chancelier, mes sentiments distingués.

Jeffrey David Sachs (né le 5 novembre 1954 à Détroit) est un économiste, professeur à l’Université Columbia, où il a dirigé le Center for Sustainable Development auprès du Earth Institute qu’il présida de 2002 à 2016.

    Dans les années 1980 et 1990, il a été consultant auprès de plusieurs pays confrontés à des difficultés économiques: la Bolivie à partir de 1985, la Pologne à partir de 1989 et la Russie à partir de 1991. De 2002 à 2006, Jeffrey Sachs a été Conseiller spécial pour les Objectifs du Millénaire pour le développement (OMD). Il dirige le Réseau des solutions pour le développement durable des Nations Unies à l’Université Columbia. De 2001 à 2018, il a accompli la mission de Conseiller spécial auprès des Secrétaires généraux des Nations Unies, Kofi Annan, Ban Ki-moon et António Guterres. De 2002 à 2006, il a dirigé le projet des Objectifs du Millénaire pour le développement des Nations Unies. Jeffrey Sachs est co-rédacteur du Rapport mondial sur le bonheur.

    Sachs a publié plusieurs ouvrages, dont trois best-sellers du New York Times: «La Fin de la pauvreté» (2005), «Common Wealth: Economics for a Crowded Planet» (2008) et «The Price of Civilization» (2011). En juillet 2015, lors de la crise de la dette grecque, il a publié, ensemble avec les universitaires Heiner Flassbeck, Thomas Piketty, Dani Rodrik et Simon Wren-Lewis, une lettre ouverte à Angela Merkel, l’exhortant à réduire la dette de la Grèce et à accorder au gouvernement grec un délai suffisant pour rembourser l’empreinte.

    En 2015, Sachs a cofondé l’initiative Ethiques in action avec Marcelo Sánchez Sorondo. Le Pape François l’a nommé membre de l’Académie pontificale des sciences sociales. Sachs a dirigé plusieurs conférences lors des six colloques au Vatican, entre 2019 et 2020. Il a prodigué des conseils sur les questions de développement durable dans le contexte de l’Encyclique Laudato si’. Dans une interview du 7 novembre 2018, il a déclaré que le Pape représentait «en matière de leadership la voix la plus convaincante au monde».

   Sachs qualifie la doctrine sociale de l’Eglise catholique étant essentielle et convaincante. Selon lui, la doctrine sociale offre une perspective éthique sur le monde, fournissant un cadre éthique pour l’économie.

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Première publication en allemand par Berliner Zeitung, le 27/05/2026. Sous: https://www.berliner-zeitung.de/  article/jeffrey-sachs-an-bundeskanzler-merz-verhindern-sie-offenen-krieg-mit-russland-10038620

 

Sur la neutralité suisse

Réflexions sur quelques particularités 

de la neutralité suisse

 Ivo Rens

Professeur honoraire

Faculté de droit

Université de Genève

Zeit Fragen, 23 février 2021/Horizons et débats, 2 mars 2021

La neutralité de la Suisse ne se résout nullement à sa non-participation aux deux conflits mondiaux du XXe siècle. Elle est bien antérieure à cette période puisqu’elle s’affirme au XVIIe siècle et qu’elle a été reconnue par les Traités de Westphalie.

Cette neutralité a certes été violée par la France révolutionnaire puis napoléonienne, ce qui signale sa fragilité, mais elle a été réaffirmée et imposée par le Traité de Vienne en 1815. Peut-être est-il bon de préciser que la neutralité suisse a toujours été une neutralité armée, même si cette précision n’a plus l’importance qui fut la sienne jusqu’à la Deuxième Guerre mondiale.

Dans une première période qui va de 1815 à 1918, cette neutralité a été essentiellement passive. La Suisse s’abstenait de prendre part aux affaires internationales mais, bien sûr, s’efforçait de maintenir des relations de bon voisinage avec ses voisins immédiats, voire avec les autres Etats.

“Dans [cette phase] qui va de 1872 (date du célèbre arbitrage de l’Alabama prononcé à Genève entre les Etats-Unis et le Royaume-Uni) au début de la Première Guerre mondiale, l’arbitrage international connut un âge d’or qu’illustrent également les conférences de la paix tenues à La Haye en 1899 et 1907 (conventions de La Haye). Grâce à l’expérience qu’elle avait acquise sous l’ancienne Confédération, la Suisse fut alors chargée presque sans interruption de mandats d’arbitrage.” (1)

Parallèlement à cette évolution, deux premières organisations intergouvernementales à vocation universelle sont créées en Suisse au XIXe siècle, l’Union internationale du télégraphe s’installe à Genève en 1865 et l’Union générale des postes, actuellement Union postale universelle, à Berne en 1874. Mais, plus significative sans doute, le Comité international de la Croix-Rouge (inversion délibérée du drapeau suisse) est créé à Genève en 1863, à l’initiative du Genevois Henri Dunant, auteur du livre Un souvenir de Solferino, paru en 1862, consacré au désastre humanitaire de la bataille éponyme qui eut lieu en 1959. Lorsque la Confédération suisse accepta, le 26 janvier 1871 d’accorder le refuge aux 87’ooo hommes épuisés et démunis de l’armée du général Bourbaki, après la défaite française dans le conflit avec la Prusse, elle paraît avoir donné de sa neutralité une interprétation humanitaire conforme à celle qui avait présidé à la naissance à la Croix rouge et qui allait s’affirmer dans des périodes plus récentes de la neutralité suisse.

Dans une seconde période qui va de 1914 à 1945, la neutralité de la Suisse est profondément marquée par les aspirations qui donnèrent lieu au Traité de Versailles en 1919 et à la Société des Nations (SdN) à laquelle la Suisse adhéra d’emblée. D’ailleurs l’article 435 du Traité de Versailles, en 1919, reconnaissait la neutralité de la Suisse “pour le maintien de la paix”. Ce n’est pas par hasard que Genève fut choisie comme siège de la SdN, de l’OIT, de l’OMS et de plusieurs autres organisations internationales, telle la doyenne des organisations politiques internationales, l’Union interparlementaire, créée en 1889, qui s’y établit en 1921 (2). A la demande des parties en cause, la Suisse, des Suisses ou la Croix rouge internationale intervinrent dans de nombreux différends internationaux. Au surplus, c’est dans deux villes suisses, Lausanne en 1923 et Montreux en 1936 que furent réglés entre Grecs et Turcs les différends relatifs notamment à la navigation dans les Dardanelles et le Bosphore.

Dans une troisième période qui s’ouvre au lendemain de la Deuxième guerre mondiale, bien que la Suisse n’adhérât à l’ONU qu’en 2002, le siège européen de l’ONU fut fixé à Genève, dans le palais qui avait été construit pour la SDN et donc dans la ville où se trouvait le siège de plusieurs organisations du système des nations Unies et de plusieurs autres.

Le Conseil fédéral, donc le Gouvernement suisse, s’efforça de donner un cours nettement plus proactif à la neutralité suisse, non point en suscitant des médiations ou des arbitrages dans les différends internationaux, mais en offrant ses bons offices, en facilitant la prise de contact entre parties en conflits, voire en s’improvisant “facilitateur” de pareils contacts. C’est ce qui explique qu’une ville suisse, Genève, fut choisi comme siège de plusieurs conférences internationales importantes.

Citons-en deux : C’est à Genève qu’eut lieu en 1954, en pleine guerre froide, la Conférence dite asiatique avec, pour la première fois, la participation de la République populaire de Chine avec laquelle la Suisse avait noué des relations diplomatiques depuis 1950. Cette Conférence donna lieu aux Accords de Genève où fut scellé le sort de la Corée et celui du Viêtnam, mettant fin à des années de guerre dans ces deux contrées. C’est à Genève aussi que se tint en 1955 la Conférence dite de l’atome pour la paix qui offrit un exutoire pacifique à une activité jusqu’alors purement militaire, mais hélas sans mesurer les risques catastrophiques et les conséquences écologiques délétères de l’industrie électronucléaire. C’est également sur territoire suisse qu’eurent lieu en 1961 et 1962 les rencontres entre les insurgés algériens et les dirigeants français qui scellèrent leur Accord de l’autre côté du Léman à Evian en 1962. (3)

“ Autre domaine taillé sur mesure : la représentation d’intérêts étrangers. La Suisse cherche ici à maintenir dans toute la mesure du possible des contacts entre deux Etats ayant rompu leurs relations diplomatiques. Ses premières expériences en la matière datent de la guerre franco-allemande de 1870-1871; elles devaient s’étoffer au cours de la Première Guerre mondiale et atteindre une ampleur insurpassée durant la Deuxième avec une représentation réciproque de 35 Etats entraînant 200 mandats. Si le nombre de ces derniers fondit rapidement dès la cessation des hostilités, il devait connaître une recrudescence avec la montée de nouvelles tensions internationales (46 mandats de 1946 à 1964). Etaient encore en vigueur en 1998 la représentation des intérêts américains à Cuba (depuis 1961) et sa réciproque (depuis 1991). Le mandat exercé de 1982 (guerre des Malouines) à 1990 pour la Grande-Bretagne (délégation de ses intérêts en Argentine) fut particulièrement important, tout comme celui exercé pour les Etats-Unis en Iran depuis 1980, après la prise en otages des membres de l’ambassade américaine à Téhéran.”(4)

Dans les relations internationales, de par sa neutralité permanente et son engagement permanent au service de la paix, la Suisse occupe dans le monde un rôle à nul autre semblable. Cette singularité tient à l’intransigeance qu’elle a fait montre dans son histoire quant à sa souveraineté. Dans la mesure où la Suisse accepterait de soumettre ses litiges éventuels avec son imposant voisin du moment dans laquelle est enclavée, à la Cour de justice de l’Union européenne, comme cette dernière l’y invite avec insistance, (5) c’en serait fait de sa neutralité comme de sa souveraineté. Car en pareil cas son autonomie vis-à-vis de Bruxelles serait comparable à celle de Hong-Kong vis-à-vis de Pékin. 

  1. Dictionnaire historique de la Suisse, entrée “Bons offices”, version 01.07.2014.
  2. L’Union interparlementaire a œuvré à la création de la Cour permanente d’arbitrage de La Haye en 1899. Cette Cour coexiste donc, à La Haye, avec la Cour internationale de justice, établie par la Charte des Nations Unies en 1945 pour remplacer la Cour permanente de justice internationale de la SdN qui ségeait aussi à La Haye.
  3. Guy Mettan, Genève, Ville de paix. De la conférence de 1954 sur l’Indochne à la coopération internationale, Editions Slatkine, Genève 2004.
  4. Dictionnaire historique de la Suisse, op. cit. 
  5. Cf en particulier l’article 10 du Projet d’accord-cadre UE-Confédération suisse ainsi que l’article 9 du Protocole III sur le Tribunal arbitral qui font de la Cour de justice de l’Union européenne l’arbitre ultime de tout différend. https://suisse-en-europe.ch/wp-content/uploads/2019/02/Acccord-inst-Projet-de-texte_fr.pdf

Quelques réflexions sur la fracture actuelle de la société américaine

par Thomas Andres

Genève, novembre 2022

Les obsèques de la Reine Elisabeth II d’Angleterre avaient quelque chose de fascinant. Cette mise en scène grandiose dégageait un air du passé lointain, d’un pays qui a une longue, très longue histoire à raconter. En Europe, la Grande Bretagne n’a de loin pas le monopole d’un passé riche et glorieux. Ces passés qui nous ont forgés et qui ont créé nos identités sont plus vivants que nous voulons bien l’admettre. 

Deux nations européennes ont durablement marqué les Amériques, les Espagnols et les Anglais. En Amérique du nord, les premiers colons anglais se recrutèrent surtout parmi les dissidents de l’anglicanisme qui aspiraient à vivre leur foi sans concession. Cependant, aux XVIIe et XVIIIe siècles, les treize colonies britanniques qui créèrent les Etats-Unis en 1776 se heurtèrent aux colonies constitutives de la Nouvelle France qui allait de la Louisiane à l’actuelle province du Québec ainsi qu’à une partie occidentale de l’actuelle province d’Ontario. La Nouvelle France catholique, qui rassemblait les colonies françaises d’Amérique du nord, était bien moins peuplée que la Nouvelle Angleterre mais elle avait, semble-t-il, noué avec les nations amérindiennes des liens plus profonds que ceux que les colonies britanniques entretenaient avec les indigènes. Des conflits surgirent entre les colonies anglaises et françaises qui culminèrent pendant la Guerre de sept ans (1756-1763) et aboutirent au triomphe britannique en Amérique comme en Inde et en Europe. 

Pendant les siècles suivants, arrivèrent d’abord des Irlandais, des Ecossais puis une multitude d’individus venus de toute l’Europe et même d’Asie. Les uns et les autres débarquèrent avec leurs traditions et leurs cultures respectives. Pas plus que les autorités anglaises n’avaient réussi le faire par le passé, les nouveaux Etats-Unis d’Amérique n’eurent pas les moyens d’imposer leurs lois, et moins encore leurs us et coutumes, à cette foule bigarrée. Certes les descendants des premiers colons de l’Empire britannique gardaient-ils la persuasion d’être supérieurs comme s’ils avaient été prédestinés à diriger les autres. Toujours est-il que dans ces immensités les immigrés se sont naturellement regroupés selon leurs diverses provenances sans vraiment chercher à créer une société homogène. Chaque groupe a cultivé sa culture, souvent avec beaucoup de ferveur, alimentée par la nostalgie de la contrée que leurs ancêtres ou eux-mêmes avaient quittée. 

Un autre trait caractéristique des immigrants réside dans la lecture très particulière de l’Ancien et du Nouveau Testament. Pour eux, les autochtones, des animistes, n’étaient que des sauvages, donc pas pleinement des humains, cette qualité étant réservée aux chrétiens. Lorsqu’ils empêchaient les nouveaux venus de se déployer à leur guise, ils furent éliminés sans autre forme de procès et sans préoccupation morale. Cette négation de la pleine reconnaissance de la qualité humane chez autrui caractérise aussi le sort réservé par la suite aux dizaines de milliers d’esclaves importés d’Afrique.    

            Très tôt, des animosités entre les diverses communautés sont apparues et peu à peu une scission s’est opérée entre le nord, protestant et très britannique et le sud, souvent catholique et avec des composantes germaniques et latines ; scission qui allait avoir des conséquences dramatiques lors de la guerre civile de 1861. C’est plus tard que des hommes d’affaires fortunés et bien formés, venus de Grande Bretagne, se sont installés sur la Côte est et ont imposé leurs critères.

Ces mêmes colons britanniques se sont rebellés en 1773 contre l’Empire à cause des impôts exorbitants que Londres exigeait d’eux. C’est une taxe prélevée sur le thé venant de Chine et importé par la Compagnie des Indes Orientales via la Grande Bretagne qui déclencha les hostilités. En guise de protestation, les habitants de Boston ont jeté par-dessus bord une cargaison de thé. Ce mouvement se nommait, et se nomme toujours, le Tea Party. C’est un jeu de mots : TEA comme Taxed Enough Already déjà suffisamment imposé. Ce conflit marqua le début de la Guerre et aboutit à la Déclaration d’Indépendance du 4 juillet 1776 et la création des Etats-Unis.

Les fondateurs de la nouvelle nation étaient bien entendu des Anglais installés dans le Nord du pays. C’étaient des entrepreneurs aisés, instruits, protestants et bien souvent membres des francs-maçons.  Ils avaient une vision et une conception de la société très éloignée des cultivateurs du Sud, pour lesquels ils n’avaient que mépris. Ces derniers voulaient bien faire partie du nouvel État, mais ils ne voulaient en aucun cas se soumettre aux diktats venus du nord. Puisqu’aucune des parties n’était disposée à faire une quelconque concession, l’affrontement était programmé et la fameuse Guerre de Sécession commença en avril 1861. Quatre années plus tard, en avril 1865, après des batailles meurtrières, ceux du nord se sont déclarés vainqueurs et ils imposèrent sans ménagement leurs lois aux sudistes. 

 La société américaine n’était pour autant pas apaisée et les rancœurs persistèrent, comme le démontre l’assassinat du Président des Etats-Unis, Abraham Lincoln, quelques jours après la fin des hostilités en avril 1865.  Il faut le répéter, du début du XVIIème siècle jusqu’en 1776 la majeure partie de l’Amérique du Nord était en fait une zone de non-droit. Y régnait la loi du plus fort, une sorte d’état de nature à la Hobbes et même après la création des Etats-Unis, la mise en place d’un Etat de droit fut difficile et compliquée. Le fameux Far West, tant chanté, narré, filmé et enjolivé, est là pour nous le rappeler.

            Il est intéressant de noter que la Constitution de 1791 contient 10 amendements. Le premier assure la totale liberté religieuse, la liberté d’expression, celle de la presse et la liberté de se rassembler pacifiquement. Le deuxième est le droit pour la population de constituer des milices bien organisées pour contribuer à la sécurité de l’État et le droit pour chacun de porter une arme. Ces deux premiers amendements attestent la valorisation de la religion et de la liberté individuelle qui s’étend jusqu’au droit de se faire soi-même justice. Aujourd’hui, tant le premier que le deuxième amendement sont plus vivants que jamais. 

            Une très vieille recette pour fédérer une société complexe aux composantes disparates et à bien des égards antagonistes, est de devoir faire face à un ennemi commun ; peu importe qu’’il soit réel ou imaginaire, qu’il soit interne ou venu de l’étranger, pourvu que la menace soit ressentie comme telle. L’Empire Espagnol était tout désigné pour tenir ce rôle. En s’en prenant à lui, les dirigeants pouvaient poursuivre plusieurs buts. Ils désignaient un ennemi à combattre et ils s’autorisaient à consolider les structures de leur armée et à accroître leurs territoires. Ce fut d’abord le tour du Mexique en 1848 ; les États-Unis l’emportèrent et annexèrent ce qui est aujourd’hui le Texas, la Californie et en tout un territoire de 1’300’000 kilomètres carrés. Vint la prise de Cuba en 1898 puis celle des Philippines en 1899.  Incorporer ces conquêtes prenait du temps et occupait les habitants.  

Au début de XXème siècle, avec l’avènement des deux guerres mondiales, l’ennemi était bien réel et l’union sacrée se fit spontanément. A partir de 1945, il prit la forme d’une idéologie. Ce fut le début de l’hystérie anti-communiste qui culmina dans les années 1950 avec le maccartisme. Le nouvel ennemi létal était d’autant plus redoutable qu’il sévissait non seulement à l’intérieur du pays, mais menaçait toutes les nations. Au même moment, les États-Unis, par la bouche de leur Président Harry Truman, se sont autoproclamés les défenseurs et les garants du monde libre.   

La Corée est devenue la première croisade anti-communiste, suivie de bien d’autres par la suite. Pour mémoire, la Corée était aux mains des Japonais de 1910 à 1945.  Après la reddition des Japonais, le pays fut scindé en deux, à la hauteur du 38ème parallèle. Le Nord avait comme force d’occupation l’Union Soviétique et le Sud l’Armée américaine. Au mois de juin 1950 des troupes du Nord envahirent le sud, ce qui provoqua l’intervention des États Unis. Les affrontements ont pris fin en 1953 et la partition du pays est celle que nous connaissons aujourd’hui encore.

            A la même époque, la France s’engagea en Indochine dans une lutte sanglante mais vouée à l’échec contre les mouvements indépendantistes d’obédiences communiste. Lors des accords de Genève du mois de juillet 1954, le Vietnam fut coupé en deux : au Nord communiste s’opposait le Sud pro-occidental. Ces mêmes accords reconnurent par ailleurs leur indépendance au Laos et au Cambodge. De suite, les Américains se sont immiscés et ont mis en place, à Saïgon, un gouvernement fantoche. Son incompétence, son incurie et la corruption massive suscitèrent des heurts de plus en plus nombreux.  Pour soutenir le régime, les États-Unis expédièrent successivement des moyens, tant financiers que matériels, mais surtout des experts militaires en grand nombre. Nonobstant ces aides, la situation devint de plus en critique et Washington prit la décision d’une intervention directe. Encore leur fallait-il invoquer dans l’arène internationale un motif tant soit peu crédible. C’est ainsi que les Etats-Unis affirmèrent que l’un de leur destroyer, l’USS Maddox, avait été attaqué par trois torpilleurs du Nord Vietnam le 2 mai 1964 et que ce même bâtiment avait à nouveau subi une attaque alors qu’il avait été rejoint par l’USS Turner Joy, deux jours plus tard, le 4 mai. Ces incidents permirent au Président Johnson d’obtenir du Congrès le feu vert pour aller bombarder le Vietnam du Nord. C’était le début de l’effroyable guerre du Vietnam. 

Toutefois, en 2005, après que les documents de cet épisode furent déclassifiés, il s’est avéré que tout cela n’avait été qu’une mise en scène, montée de toute pièce par le NSA (National Security Agency) et que l’intervention du Président des Etats-Unis devant le Congrès avait été rédigée des mois avant les motifs allégués. Peu importe, l’important était que le pays avait eu un ennemi à combattre. Puis, il y eut l’Iran en 1979 avec l’éviction du Shah par l’Ayatollah Khomeiny et la prise d’otages des membres de l’Ambassade Américaine à Téhéran. La tentative de libérer les otages par les forces spéciales de l’Armée américaine se solda par un retentissant fiasco. Le 2 août 1990 débuta la première guerre du Golfe, en Irak. Là également, le monde a pu voir les services américains à l’œuvre. Les fameux témoignages de cette jeune fille en pleur et de ce gynécologue atterré, à la suite des vols de couveuses dans les hôpitaux de Koweït City par les troupes irakiennes et les assassinats des nouveaux nés, ont fait le tour du monde et ému au plus profond les membres du Conseil de Sécurité de l’ONU. Par la suite il s’est avéré que ce sont les personnels des hôpitaux qui ont eux-mêmes mis les couveuses en sécurité et qu’il n’y avait pas eu d’assassinats de nouveaux nés. Au surplus, le fameux gynécologue s’est révélé être un dentiste qui n’avait strictement rien vu et la jeune fille n’était autre que la fille de l’Ambassadeur du Koweït à Washington, par ailleurs issue de la famille royale. 

Quelques semaines après l’attentat du 11 septembre 2001 à New York, les États-Unis commencèrent à bombarder massivement l’Afghanistan car ce pays montagneux était considéré comme le sanctuaire des auteurs de l’attaque. Les Américains ont su convaincre leurs partenaires de l’OTAN de créer une coalition et de prendre part à cette intervention. Vingt ans après, les opérations se sont soldées par un échec cuisant et au mois de septembre 2021 les États Unis se sont retirés d’un jour à l’autre, laissant derrière eux misère, désespoir et destructions. 

Quant à la deuxième Guerre du Golfe, en Irak, du mois de mars 2003, elle a aussi eu comme justification un mensonge. Qui ne se souvient pas de l’intervention du Secrétaire d’Etat Colin Powell devant le Conseil de Sécurité de l’ONU avec sa fiole contenant une arme biologique de destruction massive ? Très vite il apparut que tout cela n’était qu’une sinistre mise en scène, pour justifier une intervention militaire dont, à ce jour,  les plaies ne sont toujours pas refermées. Son originalité, si l’on peut dire, résidait dans le fait qu’il étrennait une nouvelle “doctrine stratégique”, terriblement dangereuse, la “ légitime défense préventive”. La liste pourrait être poursuivie avec la Somalie (1992), la Lybie (2011) ou encore la Syrie (2011). A chaque fois ce sont des mises en scènes fallacieuses qui ont servi de justificatifs aux interventions militaires.

            Après ce bref survol, où en sommes-nous aujourd’hui ? Les ennemis extérieurs existent toujours et ils ont pour noms la Russie et la Chine principalement, sans oublier le Vénézuéla et quelques autres pays. Celà dit, bien des citoyens américains ne croient plus aux discours qui pointent des ennemis partout – la recette est usée jusqu’à la corde et fonctionne de moins en moins bien – ils se rendent clairement compte que leurs Présidents successifs ont été obnubilés par la volonté de maintenir coûte que coûte l’hégémonie mondiale des États Unis, et ils sont fatigués de ces croisades horriblement coûteuses – des milliers de milliards de dollars – inutiles et mortifères avec des centaines de milliers de morts.

Sur le plan intérieur, une grande partie de la société américaine est tout autant fanatisée et fractionnée qu’il y a deux siècles ; le fossé entre démocrates et républicains semble s’être encore accru et on a l’impression que la situation échappe à l’actuel locataire de la Maison Blanche. D’ailleurs, aucun de ses prédécesseurs ne s’est engagé à fond pour tenter de colmater les brèches et les disparités intérieures entre le monde rural et les régions industrialisées qui sont abyssales, sans parler des problèmes intrinsèques aux centres urbains. Depuis les années 1980, les grandes entreprises industrielles ont délocalisé leurs centres de production sous des cieux économiquement plus prometteurs, créant ainsi des millions de chômeurs. Tout celà avec la bénédiction des autorités. Aujourd’hui, les discours sur les bienfaits de la mondialisation tombent dans le vide, dans la mesure où la population n’en perçoit souvent que le côté négatif. La fameuse “roast belt”, la “ceinture de la rouille” des villes désindusrialisées est une triste réalité.  S’ajoute à cela, que la grande bénéficiaire de cet exode industriel, la Chine, est aujourd’hui présentée moins comme une concurrence que comme une réelle menace pour l’économie américaine. 

Quant aux agriculteurs, ils n’arrivent plus guère à produire ni à exporter leurs produits. L’industrie agricole a lessivé les sols et les engrais ne parviennent plus leur restituer la productivité d’antan.  Au fils des ans, les nappes phréatiques ont été asséchées, dans bien des régions l’eau manque cruellement et la désertification menace. A cela s’ajoute que d’autres grands producteurs très compétitifs sont arrivés sur les marchés internationaux. La Russie et l’Ukraine sont devenus les leaders mondiaux dans le domaine céréalier. Pour ne rien arranger, les citoyens moyens qui triment pour survivre supportent de plus en plus mal l’insolence ostentatoire des milliardaires car ils savent très bien que ces fortunes se sont faites sur leurs dos. Ce qui les révoltes le plus, c’est que ces oligarques, car c’est de cela dont il s’agit, soient adulés par la classe politique.

            La masse des citoyens, se sent abandonnée, délaissée par ceux-là mêmes qui avaient promis de les soutenir. La société se paupérise, ce qui crée un climat délétère, qui s’est manifesté dans un sondage effectué au mois d’août de cette année, duquel il ressort que les 40% des Américains craignent que dans les années à venir ne débouche sur une guerre civile. Au demeurant, la société américaine paraît contradictoire, car une grande partie de la population est bigote, mais elle fait preuve d’un cynisme déconcertant car peu encline à la tolérance, elle pratique la violence sans retenue aucune. Peut-être la clé de de cette contradiction et de quelques autres réside-t-elle dans la sous-estimation dominante du rôle fédérateur que tient l’ennemi russe ou chinois non seulement dans la politique étrangère de Washington mais surtout dans la psychologie sociale des Américains : sans l’existence de l’Ennemi et la formidable mobilisation militaro-industrielle et diplomatique qu’il autorise et justifie quelles convergences subsisteraient-elles entre Démocrates et Républicains ?  

Faire sombrer la neutralité de la Suisse ? – pas avec notre accord !

par Marianne Wüthrich, docteur en droit

Horizons et débats, Zurich, 

25 octobre 2022

Le changement de nom de la neutralité suisse en «neutralité coopérative», prévu par le Département des affaires étrangères (DFAE) du conseiller fédéral Ignazio Cassis, n’a pas été bien accueilli par l’ensemble du Conseil fédéral. Pour des raisons purement tactiques, semble-t-il. Selon la télévision suisse alémanique, on ne veut pas «soulever de la poussière dans cette situation géopolitique délicate», et ceci pour éviter, à tout prix, toute action qui puisse ouvrir la voie à l’initiative sur la neutralité dont la récolte de signatures débutera prochainement: «Si le Conseil fédéral assouplissait maintenant très officiellement la politique de neutralité, ce serait du pain béni pour le camp adverse, c’est-à-dire pour les initiants.»1 Le fait que les citoyennes et citoyens faisant usage de leurs droits de démocratie directe soient considérés, par la classe politique, comme le «camp adverse» est l’un des phénomènes inacceptables des temps récents. M. Franz Grüter, conseiller national (UDC,) et Mme Priska Seiler Graf (PS), conseillère nationale, font contrepoids à de telles tentatives en insistant, sur les principes de la neutralité et de la démocratie directe.

Pour minimiser le fait que le Conseil fédéral a pratiquement supprimé la neutralité suisse depuis six mois, il enferme certes le rapport de Cassis sur la neutralité dans un tiroir, mais poursuit son objectif d’intégration de notre pays dans l’OTAN/UE par un autre biais: au travers du rapport sur la sécurité du Département de la défense, de la protection de la population et des sports (DDPS), dont la conseillère fédérale, Mme. Viola Amherd, a également présenté sa nouvelle version début septembre.2

«Nouvelle étape de la coopération avec l’OTAN» 
véritable boîte de Pandore

Le rapport complémentaire pose la question, déplacée, de savoir si la conception suisse de la neutralité est encore d’actualité «pour tenir compte de l’équilibre entre la neutralité et la solidarité avec la communauté des valeurs occidentales» (p. 12, souligné mw.).
    Cet exercice d’équilibre entrepris du DDPS, est détaillé de la sorte: «Au vu de la guerre en Ukraine, il est dans l’intérêt de la Suisse d’axer sa politique de sécurité et de défense sur la coopération avec ses partenaires de manière plus conséquente que jusqu’à présent». (p. 18) Comme si les turbos suisses de l’OTAN n’avaient pas œuvré infatigablement à l’association plus étroite de la Suisse avec l’OTAN bien avant février 2022, et même bien avant le putsch de Maidan en 2014! Voici en bref quelques-uns des projets les plus envahissants du programme du Conseil fédéral :

  • Participation de l’armée suisse aux «exercices militaires de l’OTAN sur tout le spectre», y compris aux «exercices de défense commune» (p. 21). 
  • Invitation de troupes de l’OTAN à des exercices en Suisse (p. 21).
  • «L’OTAN pourrait vérifier, si besoin, l’interopérabilité et les capacités militaires des formations de l’armée en Suisse aussi». (p. 22) 
  • Participation de l’armée suisse au sein des formations spéciales OTAN d’intervention rapide, : «Cette participation devrait toutefois être conçue de manière à être compatible avec la neutralité […].» (p. 22) 

Il saute aux yeux qu’aucune de ces propositions n’est «compatible avec la neutralité»! Avec un tel programme, la phrase suivante, en guise de profession de foi mais prononcée du bout des lèvres, ne convainc guère non plus: «Une adhésion à l’OTAN, qui signifierait la fin de la neutralité, n’est pas une option pour la Suisse». (p.18) Le conseiller national Franz Grüter, président de la Commission de politique extérieure du Conseil national, qualifie de tels projets du Conseil fédéral de «politique malhonnête» (voir interview).

Intégration militaire dans l’UE ?

Dans ce domaine, le rapport complémentaire du DDPS voit également des possibilités d’extension, par exemple la participation à des projets de coopération structurée permanente (Permanent Structured Cooperation, Pesco) (p. 23) ou la «formalisation» des consultations en matière de politique de sécurité avec l’UE (p. 24). Avons-nous là affaire à un nouvel accord bilatéral invitant Bruxelles à réitérer, comme cela est devenu habituel, ces pressions sur la Suisse ? 

La tâche est ailleurs : contribuer à la paix
et à la stabilité au-delà de nos frontières

Au moins un des auteurs du rapport complémentaire du DDPS s’est encore souvenu des véritables objectifs de la politique de sécurité suisse : «L’objectif supérieur de la politique de sécurité suisse reste inchangé : protéger la capacité d’action, l’autodétermination et l’intégrité de la Suisse et de sa population ainsi que leurs bases d’existence contre les menaces et les dangers et contribuer à la paix et à la stabilité au-delà de nos frontières». (p. 16) En nous intégrant dans les formations guerrières de l’OTAN et de l’UE, nous ne pouvons ni protéger la sécurité de la Suisse et de sa population ni apporter notre contribution à la paix mondiale. «Contribuer à la paix et à la stabilité au-delà des frontières» doit donc être replacé au centre de la politique étrangère suisse. Un tel but n’est accessible qu’en respectant le principe de neutralité.•



Brändlin, Roger. «Bundesrat will nichts ändern an Neutralitätspolitik.» (Le Conseil fédéral ne veut rien changer à la politique de neutralité). dans: SRF News. Echo der Zeit du 07/09/2022
Rapport complémentaire au Rapport sur la politique de sécurité 2021 sur les conséquences de la guerre en Ukraine. Rapport du Conseil fédéral de 2022 (provisoire)

La géopolitique du pétrole: Faire du Venezuela un «narco-Etat» – un mensonge monumental

par Pino Arlacchi*

ancien Vice-Secrétaire général ONU et Directeur executif de l’ONUDC

Source : Horizons et débats du 4 novembre 2025

Pendant mon mandat en tant que directeur de l’ONUDC, l’office des Nations Unies contre la drogue et le crime, je me suis rendu en Colombie, en Bolivie, au Pérou et au Brésil, mais je ne suis jamais allé au Venezuela. Je n’en avais tout simplement pas besoin. En matière de lutte contre le trafic de drogue, la coopération du gouvernement vénézuélien était l’une des meilleures d’Amérique du Sud; elle n’était comparable qu’aux résultats irréprochables obtenus par Cuba. A la lumière de ces faits, le discours délirant de Trump sur le «narco-Etat vénézuélien» semble être une calomnie aux motivations géopolitiques.
   La lecture des données publiées dans le Rapport mondial sur les drogues 2025, par l’organisation que j’ai eu l’honneur de diriger, révèle une information qui contredit directement celle que colporte l’administration Trump.
    Le rapport démonte, point par point, le discours géopolitique construit autour du «Cártel de los Soles» (Cartel des Soleils), une entité à peu près aussi réelle que que le monstre du Loch Ness, mais qui sert à justifier les sanctions, les embargos et les menaces d’intervention militaire contre un pays qui, comme par hasard, se trouve sur l’une des plus grandes réserves de pétrole de la planète.

Rapport de l’ONUDC:
Le Venezuela n’a rien à voir avec les réseaux mondiaux de trafic de drogue

Le rapport 2025 de l’ONUDC est on ne peut plus clair et devrait mettre dans l’embarras ceux qui ont élaboré une rhétorique visant à diaboliser le Venezuela. Le rapport ne fait qu’une brève allusion au Venezuela, indiquant que seule une infime partie de la production colombienne de drogue transite par ce pays pour rejoindre les Etats-Unis et l’Europe. Selon l’ONU, le Venezuela se positionne comme un territoire dépourvu de toute plantation de feuilles de coca, de marijuana et autres produits similaires, mais également libre de toute présence de cartels internationaux de la drogue. Ce document ne fait que confirmer les 30 rapports annuels précédents, qui ne font aucune mention du trafic de drogue au Venezuela, car celui-ci n’existe pas. Seuls 5% de la drogue colombienne transitent par le Venezuela, pas plus.
    Pour mettre ce chiffre en perspective: en 2018, alors que 210 tonnes de cocaïne transitaient par le Venezuela, la Colombie en produisait ou en commercialisait 2370 tonnes, soit 10 fois plus, et le Guatemala 1400 tonnes; oui, vous avez bien lu: le Guatemala est un véritable canal de trafic de drogue, sept fois plus important que le soi-disant redoutable «narco-Etat» vénézuélien. Mais personne n’en parle, car le Guatemala ne produit que 0,01% du total mondial de la seule drogue qui intéresse Trump: le pétrole.

Le Cartel des Soleils, un fantasme total
et une fiction, comme à Hollywood

Le «Cartel des Soleils»1 est un fantasme tout droit sorti de l’imagination de Trump. Bien qu’il soit censé être dirigé par le président du Venezuela, il n’est cependant mentionné ni dans le rapport de la principale agence mondiale de lutte contre la drogue, ni dans les documents d’aucune agence européenne ou de pratiquement aucune autre agence de lutte contre la criminalité dans le monde. Il n’apparaît même pas dans une note de bas de page.
    Un silence assourdissant, qui devrait faire réfléchir tous ceux qui ont encore un minimum d’esprit critique. Comment une organisation criminelle aussi puissante, dont la capture a été mise à prix à la hauteur de 50 millions de dollars2 peut-elle être totalement ignorée par ceux qui travaillent dans la lutte contre le trafic de drogue? En d’autres termes, ce qui est présenté comme un super cartel dans le pur style Netflix est en réalité ce genre d’organisation criminelle mineure que l’on retrouve dans tous les pays du monde, y compris aux Etats-Unis, où près de 100000 personnes meurent chaque année d’une overdose d’opioïdes, des décès qui n’ont rien à voir avec le Venezuela mais tout à voir avec les grandes sociétés pharmaceutiques américaines.

L’Equateur: un véritable carrefour
du trafic de drogue mais tout le monde feint de l’ignorer

Alors que Washington se focalise sur la question vénézuélienne, les véritables plaques tournantes du trafic de drogue prospèrent quasiment sans être inquiétées. Par exemple, en Equateur, 57% des conteneurs de bananes qui quittent Guayaquil arrivent en Belgique chargés de cocaïne.
    Les autorités européennes ont saisi 13 tonnes de cocaïne à bord d’un navire espagnol qui provenait des ports équatoriens, contrôlés par des groupes protégés par des fonctionnaires du gouvernement équatorien. L’Union européenne a rédigé un rapport détaillé sur les ports de Guayaquil, décrivant comment «les mafias colombiennes, mexicaines et albanaises opèrent largement en Equateur». Le taux d’homicides dans ce pays est passé de 7,8 pour 100000 habitants en 2020 à 45,7 en 2023. Mais personne n’en parle, ou si peu. Peut-être parce que l’Equateur ne détient que 0,5 % des réserves mondiales de pétrole et que son gouvernement n’a pas la mauvaise habitude de contester la domination américaine en Amérique latine.

Les vraies routes de la drogue: géographie contre propagande

Au cours de mes années passées à l’ONUDC, l’une des leçons les plus importantes que j’ai apprises est que la géographie ne ment pas. Les routes de la drogue suivent une logique précise: proximité des centres de production, facilité de transport, corruption des autorités locales et présence de réseaux criminels bien implantés.
    Le Venezuela ne répond à aucun de ces critères. La Colombie produit plus de 70% de la cocaïne mondiale. Le Pérou et la Bolivie se partagent la majeure partie des 30% restants. Les itinéraires logiques pour atteindre les marchés américains et européens passent par le Pacifique via l’Asie, par les Caraïbes orientales vers l’Europe, et par voie terrestre, en passant par l’Amérique centrale vers les Etats-Unis. Le Venezuela, qui est bordé par l’Atlantique Sud, est géographiquement désavantagé par rapport aux trois principaux itinéraires. La logistique criminelle fait du Venezuela un acteur insignifiant sur la scène internationale du trafic de drogue.

Cuba: l’exemple qui fait honte, même aux Etats-Unis

La géographie ne change pas, mais les politiques peuvent venir à bout du trafic de drogue malgré la géographie. Cuba représente aujourd’hui le modèle à suivre en matière de coopération antidrogue dans les Caraïbes. Une île située près des côtes de la Floride, une base théoriquement parfaite pour le transit vers les Etats-Unis, mais qui, dans la pratique, ne sert pas au trafic de drogue. J’ai maintes fois observé l’admiration des agents de la DEA et du FBI pour les rigoureuses politiques antidrogues des communistes cubains. Le Venezuela chaviste a toujours suivi le modèle cubain dans la lutte contre la drogue, inauguré par Fidel Castro lui-même: «Coopération internationale, contrôle territorial et répression des activités criminelles». Ce n’est ni au Venezuela ni à Cuba qu’on trouve de vastes zones cultivées de cocaïne et contrôlées par des criminels.
    L’Union européenne n’a pas d’intérêts pétroliers spécifiques au Venezuela, mais elle a en revanche tout intérêt à lutter contre le trafic de drogue qui affecte ses ressortissants. Elle a rédigé le Rapport européen sur les drogues 2025. Ce document, qui s’appuie sur des données réelles et non sur des illusions géopolitiques, ne mentionne à aucun moment le Venezuela comme voie de transit pour le trafic international de drogue. C’est là toute la différence entre une honnête analyse et un discours fallacieux et injurieux. L’Europe a besoin de données fiables pour protéger ses citoyens contre la drogue, c’est pourquoi elle produit des rapports précis. Les Etats-Unis ont besoin de justifier leurs politiques pétrolières, c’est pourquoi ils produisent de la propagande déguisée en rapports de renseignement.
    Selon le rapport européen, la cocaïne est la deuxième drogue la plus consommée dans les 27 pays de l’UE, mais les principales provenances sont clairement identifiées : la Colombie pour la production, l’Amérique centrale pour la distribution et l’Afrique de l’Ouest pour les différentes voies de distribution. Le Venezuela et Cuba n’apparaissent tout simplement à aucun moment dans ces circuits. Pourtant, le Venezuela est systématiquement diabolisé, au mépris de tout principe de vérité.
    Après qu’il ait démissionné, l’ex directeur du FBI, James Comey, a dévoilé les dessous de l’affaire dans ses mémoires, évoquant les inavouables intentions sous-jacentes de la politique américaine envers le Venezuela: Trump lui avait confié que le gouvernement Maduro était «un gouvernement assis sur une véritable montagne de pétrole que nous devons contrôler». Il ne s’agit donc pas de drogue, de criminalité ou de sécurité nationale. Il s’agit de pétrole que les Etats-Unis préféreraient se procurer gratuitement.
    En fait, c’est pour l’arrestation de Donald Trump qu’on devrait offrir une prime internationale, et ce pour un crime bien précis: diffamation systématique d’un Etat souverain dans le but de s’approprier ses ressources pétrolières. •

1 Les Etats-Unis accusent le gouvernement vénézuélien de diriger un cartel de la drogue baptisé Cártel de los Soles. Ce terme a été utilisé au Venezuela dans les années 1990, lorsque la justice enquêtait sur certains hauts gradés de l’armée soupçonnés de trafic de drogue. [Note de la rédaction]
2 Le 7 août 2025, le gouvernement américain a doublé la prime offerte pour toute information permettant l’arrestation du président vénézuélien Nicolás Maduro, la portant à 50 millions de dollars. Maduro serait le chef du cartel et le responsable du trafic de drogue à destination des Etats-Unis. [Note de la rédaction]

Première publication: l’AntiDiplomatico du 28 août 2025; www.lantidiplomatico.it

(Traduction de l’anglais Horizons et débats)


* Pino Arlacchi (né en 1951 à Gioia Tauro, en Calabre) est un sociologue et un homme politique. Il a été membre de la Chambre des députés italienne (1994 à 1996) et sénateur (1997), ainsi que membre du Parlement européen (2009–2014). Arlacchi a également été Sous-secrétaire général des Nations unies et Directeur exécutif de l’ONUDC, le Programme des Nations Unies pour le Contrôle international des Drogues et la prévention du Crime. Ses études et autres publications relatives à la Mafia ont contribué à sa notoriété.b

Pas de sécurité sans une vraie neutralité

Georges Martin, Ambassadeur

Revue militaire suisse (RMS 02.2025)

La guerre n’a pas attendu l’Ukraine pour faire son retour sur le continent européen. Il est vrai que les bombardements de Belgrade et de la Serbie par les avions de l’OTAN, sans mandat du Conseil de sécurité, entre mars et juin 1999, n’ont guère laissé de traces dans les mémoires occidentales. C’était pourtant la première « guerre juste » sur sol européen, au nom de « l’ordre basé sur les règles » (occidentales) ! La guerre en Ukraine, « guerre d’agression non-provoquée » selon le récit occidental, est la suite de l’histoire européenne qui a renoué avec ce que le continent sait faire de mieux : la guerre. Au niveau mondial, l’Europe mène en effet largement la compétition concernant le nombre de millions de morts causés par les guerres. À tel point que sous les pieds des Européens se trouve le plus grand cimetière de la planète. Après la deuxième guerre mondiale, on avait fait le pari du « plus jamais ça » ! Nous nous sommes trompés. La guerre n’a pas commencé en février 2022. Ce n’est pas être complotiste que de rappeler les co-responsabilités de l’Occident dans la crise ukrainienne. L’élargissement de l’OTAN jusqu’à la frontière russe, le coup d’État du Maïdan de 2014, la création et le renforcement d’une armée ukrainienne offensive et l’établissement de bases de la CIA sur la frontière orientale ukrainienne avaient clairement manifesté l’attitude inamicale de l’Occident à l’égard de la Russie. La guerre en Ukraine a-t-elle changé fondamentalement la situation géopolitique et la donne pour la Suisse en matière de sécurité ?

La neutralité permanente et armée de la Suisse a toujours été une donnée fondamentale de sa sécurité. Depuis 1815, elle lui a permis d’éviter toutes les guerres continentales et mondiales. En 1914, la neutralité a permis à la Suisse d’éviter de se déchirer entre les parties au conflit. En 1939, il aurait été envisageable, rétrospectivement, de nous solidariser avec les « puissances du bien » contre le « camp du mal » représenté par l’Allemagne nazie et d’entrer en guerre. La Suisse a malgré tout choisi la neutralité, sans que son choix ait paru scandaleux aux yeux des adversaires du Troisième Reich. Au cours des guerres récentes, non européennes, souvent déclarées en violations du Droit international, comme la guerre en Irak de 2003, la Suisse avait aussi rappelé sa neutralité. La Cheffe du DFAE (1) de l’époque, Micheline Calmy-Rey, s’était même attirée des quolibets, lorsqu’elle avait voulu tenir un décompte officiel des morts de cette guerre. La Suisse, pourtant bien ancrée dans le camp occidental, avait aussi fait valoir sa neutralité pendant les 40 ans de guerre froide. Cette position fut appréciée par les deux blocs. Elle a joué un rôle important dans le processus d’Helsinki et la Conférence sur la sécurité et la coopération en Europe depuis 1973. Neutre, la Suisse l’était aussi restée depuis l’implosion de l’empire soviétique en 1991, jusqu’en février 2022, début de la guerre en Ukraine. Que s’est-il donc passé depuis 2022 pour remettre en question la neutralité suisse vieille de plus de 200 ans ?

La neutralité est une construction à trois étages. Le rez-de-chaussée, les fondations, est constitué par le droit de neutralité, le premier étage étant la politique de neutralité et le deuxième la perception internationale. Dès le début de la guerre, le Conseil fédéral (2) a violé le droit de neutralité, qui nous impose de traiter de manière équitable les parties au conflit, en reprenant intégralement les sanctions occidentales, qui visaient « l’effondrement total de l’économie russe », comme l’avait annoncé Bruno Le Maire, le ministre français de l’économie et des finances de l’époque. Concernant le deuxième étage, Ignazio Cassis n’avait laissé planer aucun doute, en participant à une manifestation de soutien à l’Ukraine devant le Palais fédéral, organisée par l’Ambassade d’Ukraine. La conférence du Bürgenstock, qui a réuni les « amis de l’Ukraine » pour renouveler leurs promesses d’aide à son effort militaire, a constitué l’apogée dans le rôle de supplétive de l’OTAN et de l’UE que la Suisse avait choisi de jouer, s’éloignant encore un peu plus de ses obligations d’État neutre (3). C’est donc sans surprise que la Russie, les États-Unis, l’Europe et le reste de la planète ont progressivement conclu que la Suisse n’était plus neutre !

Ce n’est pas non plus surprenant que depuis le début de la guerre en Ukraine, notre neutralité soit remise en question comme jamais dans notre histoire. Ce n’est pas le peuple qui la remet en question, mais l’élite politique, intellectuelle et médiatique. Pour comprendre ce qui se passe, il faut lire ou relire l’ « essai-testament » de Christopher Lasch, « La révolte des élites » (1995). Il explique le fossé qui est allé croissant entre les élites, « progressistes », et les peuples, « conservateurs ». Si autrefois ce furent « les révoltes des peuples » contre leurs élites qui ont constitué le moteur des changements, aujourd’hui ce sont les élites qui veulent aller plus vite que la musique et bousculent leurs peuples. C’est ainsi que peut s’expliquer la victoire de D. Trump aux États-Unis, et, plus modestement, le rejet en Suisse de la neutralité par les élites. Ces dernières sont en effet arrivées à la conclusion qu’elle aurait fait son temps. Elles ont décidé que, même si le peuple y tient encore parce « qu’il ne comprend rien », la neutralité est devenue obsolète. De nos « grands médias » à nos politiques, en passant par les think tanks et les groupes d’experts les plus prestigieux, l’unanimité est faite : la Suisse doit abandonner sa neutralité, comme la Suède et la Finlande. Ce serait une question d’adaptation aux temps nouveaux. Plusieurs fois dans le passé il y eut des Suisses qui militaient en faveur d’une « adaptation aux « temps nouveaux », notamment dans les années trente ! Quoiqu’il en soit, la question centrale demeure : la neutralité assure-t-elle à la Suisse plus ou moins de sécurité ?

La coalition des partisans de l’abandon de notre neutralité est hétéroclite. On y trouve les inquiets qui font des cauchemars et craignent, comme nos parents au temps de la guerre froide, de découvrir un char russe en ouvrant leurs volets le matin. Il y a aussi et surtout les militaires et les diplomates qui rêvent de côtoyer les généraux étoilés et décorés et les diplomates des pays membres de l’OTAN. D’autres avancent masqués, car ils ont un plan. Ils souhaitent depuis longtemps amener la Suisse dans l’OTAN, suivant en cela l’exemple de la Suède et de la Finlande. Ils avancent masqués parce qu’ils savent que le peuple suisse tient à sa neutralité. Alors ils créent des plateformes, comme « Manifeste Neutralité 21 », qui donnent l’occasion à un aréopage de représentants de l’élite de nous expliquer en long et en large que nous devons changer d’époque. Il y a aussi des groupes d’experts, triés sur le volet pour être certain qu’ils proposent les conclusions escomptées, qui nous disent que seul un rapprochement avec l’OTAN nous procurerait la sécurité. N’oublions pas non plus les think tanks, notamment le « Center for Security Studies » de l’EPFZ (4), largement financé par le DDPS (5), dont l’atlantisme est probablement aussi prononcé qu’au QG de l’OTAN.

Le moment est arrivé de répondre à la question : oui la vraie neutralité est la plus à même de nous procurer une vraie sécurité. En poursuivant sur la voie des petits pas qui nous rapprochent toujours plus de l’OTAN, nous renoncerions à une recette qui nous a assuré plus de deux siècles de paix. Qu’est-ce qui nous dit que le no man’s land (rapprochement sans adhésion) que nos élites veulent nous vendre nous offrira de la sécurité ? Admettons que nous adhérions à l’alliance militaire qu’est l’OTAN, aboutissement logique du rapprochement, nous déléguerions à d’autres la décision d’entrer en guerre (article 5). Nous deviendrions dès le premier jour une cible dans un futur conflit. Dans cette situation « Win (OTAN) – Lose (Suisse) », la seule certitude que nous aurions, en cas de conflit généralisé, serait de disparaître avec les autres du « camp du bien » !

Ce que Christopher Lasch n’a pas intégré dans sa réflexion est la démocratie directe suisse. Il ne la connaissait sans doute pas. Aux États-Unis, le peuple a exprimé son « ras-le-bol » des excès de la dictature « lgbtiste » et wokiste et d’une immigration incontrôlée en portant D. Trump à la Maison Blanche pour un deuxième mandat. En Suisse, ce même peuple et les cantons auront l’occasion de se prononcer sur la neutralité. Aujourd’hui, la mention de la neutralité dans les tréfonds de notre Constitution (article 185) n’est plus suffisante, face aux attaques directes et indirectes de ses adversaires. Il est devenu impératif de l’inscrire dans un article constitutionnel. Pour terminer sur une note humoristique qui paraphrase une blague populaire: en vieillissant, la Suisse a les neutralités qui se déplacent, puisqu’elle éprouve des doutes sur sa neutralité au moment même où une personne suisse et neutre (de sexe, NDLR) remporte le Grand Prix Eurovision de la chanson et réussit à être reçu/e par un ministre pour parler de l’acceptation du genre X dans sa législation. La neutralité a encore de beaux jours devant elle !

Stop ou encore ! La décision d’abandonner ou de conserver notre neutralité reviendra au peuple et aux cantons suisses. En refusant l’initiative populaire, les Suisses ôteraient le dernier obstacle dans notre marche inexorable vers l’adhésion à l’organisation militaire, « pour nous adapter aux temps nouveaux », la fameuse « Zeitenwende ». Il faut espérer que la campagne qui s’annonce permette un vrai débat et mette sur la table les vraies questions. L’importance du sujet le mérite, car la décision qui sortira des urnes configurera la Suisse pour de longues années !

[1] DFAE : Département fédéral des affaires étrangères. (NDE)

[2] Le Conseil fédéral est l’organe exécutif de la Confédération suisse. (NDE)

[3] Du 15 au 16 juin 2024 se déroule la Conférence de haut niveau du Bürgenstock sur la paix en Ukraine avec des dirigeants de 92 pays, dont l’Ukraine mais en absence de la Russie. La Chine n’a pas participé à la conférence, tandis que plusieurs des pays présents n’ont pas signé la déclaration finale (Inde, Indonésie, Afrique du Sud, etc.). (NDE)

[4] EPFZ : École polytechnique fédérale de Zurich. (NDE) 

[5] DDPS : Département fédéral de la défense, de la protection de la population et des sports. (NDE)

« La France de 2025 n’est menacée que par l’escalade et la surenchère qu’elle nourrit »

Henri Guaino, Le Journal du Dimanche, 09 mars 2025.

DRAMATISATION – Près de deux ans après son texte remarqué « Nous marchons vers la guerre comme des somnambules », l’ancienne plume de Nicolas Sarkozy décrit pour le JDD l’engrenage infernal qui conduit nos gouvernements vers le chaos de la guerre.

En mai 2022, quelques semaines après le déclenchement de l’invasion de l’Ukraine par la Russie, je publiais dans Le Figaro une tribune qui me valut autant d’approbations de la part de ceux qui préfèreront toujours l’inconfort de la réflexion au confort des idées toutes faites, que de critiques et d’insultes de la part de ceux qui se sont sentis, à juste titre, visés par le titre que j’avais choisi : « Vers la guerre comme des somnambules. » J’avais emprunté cette image à l’historien australien Christopher Clark qui avait intitulé son livre sur les causes de la Première Guerre mondiale, Les Somnambules été 1914. Comment l’Europe a marché vers la guerre.

L’histoire ne se répète pas, mais nous nous répétons

Il ne s’agissait pas, dans mon esprit, d’une analogie entre ces deux moments de l’histoire distants de plus d’un siècle. Même si quelques mois plus tard, par une de ces ruses de l’histoire qui défient si souvent nos esprits cartésiens, la guerre de mouvement, arrivée, comme en 1914, dans une impasse, la guerre de position creusait aux portes de l’Europe du XXI siècle des tranchées qui n’avaient rien à envier à celles de Verdun, les drones en plus. Je ne cherchais pas à réactualiser la thèse, vaine, que l’histoire se répète. Le monde change et rien ne s’y reproduit jamais à l’identique. Je voulais rappeler qu’au milieu de ce qui change, il y a quelque chose qui ne change pas, c’est l’homme, sa nature, sa violence, ce qui, au plus profond de lui, sans qu’il en soit toujours conscient, le fait agir. Psychologie des profondeurs pour les uns, inconscient anthropologique pour les autres, qu’importe le nom qu’on lui donne, là sont des ressorts de l’histoire que font les hommes qui ne savent pas toujours l’histoire qu’ils font et dont, bien souvent, ils savent encore moins les causes. « Les raisons apparentes que nous prêtons aux événements dont nous sommes les acteurs sont, dit Lévi-Strauss, fort différentes des causes réelles qui nous y assignent un rôle. »

Puisque ce qui sera ne sera jamais exactement ce qui a été, l’histoire ne nous donne jamais de recette pour affronter le présent. Mais elle nous enseigne ce que nous sommes : l’histoire ne se répète pas, mais nous, nous nous répétons. Toute politique conduite en dehors de cette réalité n’a pas d’autre issue que la catastrophe. Dans Le Fil de l’épée, de Gaulle écrivait en 1932, à propos de l’illusion dangereuse selon laquelle le droit international allait pouvoir résoudre tous les conflits : « Où voit-on que les hommes cessent d’être des hommes? » Et si les hommes ne cessent pas d’être des hommes, si la nature humaine ne change pas, les engrenages de la guerre auxquels il devient difficile d’échapper lorsque nous y avons mis le doigt, la surenchère qui y mène, l’escalade qui en fait une montée aux extrêmes si on ne l’enraye pas à temps sont toujours d’actualité. Dans cet esprit, j’avais rappelé, il y a trois ans, qu’en 1914, aucun dirigeant européen n’était dément, aucun ne voulait une guerre mondiale qui ferait vingt millions de morts mais, tous ensemble, ils l’ont déclenchée. Et au moment du traité de Versailles, aucun ne voulait une autre guerre mondiale qui ferait soixante millions de morts mais, tous ensemble, ils ont quand même tendu le ressort de la tragédie, armé la machine infernale qui allait y conduire.

« On ne peut envoyer à la guerre des peuples qui ne veulent pas se battre »

Que voit-on depuis trois ans, sinon cet engrenage psychologique qui mène vers la guerre et la violence ultime par lequel chaque peuple se met à prêter à l’autre ses propres arrière-pensées, ses desseins inavoués, les sentiments que lui-même éprouve à son égard. L’Occident s’est convaincu que si la Russie gagnait en Ukraine, elle n’aurait plus de limite dans sa volonté de domination. À l’inverse, la Russie s’est convaincue que si l’Occident faisait basculer l’Ukraine dans son camp, ce serait lui qui ne contiendrait plus son ambition hégémonique. Mais aujourd’hui, la tragédie se joue sur fond d’arsenaux nucléaires.

Certes, la menace russe d’utiliser quelques-unes de ses ogives nucléaires n’est pas crédible dans la mesure où, d’un côté comme de l’autre, personne ne veut en arriver là. Mais dans la montée des tensions, un dérapage ou un accident peut toujours se produire : la menace n’est pas à prendre au sérieux mais le risque, lui, doit l’être. C’est cette prise de conscience au bord du gouffre de la crise les fusées de Cuba, en 1962, qui avait conduit Kennedy à déclarer : « Tout en défendant leurs intérêt vitaux, les puissances nucléaires doivent éviter les confrontations qui forcent l’adversaire à choisir entre une retraite humiliante et une guerre nucléaire. » Il faut dire que le monde était passé à deux doigts du pire qui n’avait été évité de justesse que parce que deux hommes d’État conscients de leur écrasante responsabilité ont renoncé à s’accuser l’un l’autre, ont résisté, chacun de leur côté, au parti de la guerre qui les poussait à l’irréparable et ont négocié secrètement pour trouver une issue sans que personne fût obligé de s’humilier. Kennedy, à l’issue de ce discours, se fit lyncher par la partie de l’opinion ralliée au parti de la guerre.

Hélas, les hommes ne changeant pas, depuis la dernière guerre mondiale, le parti de la guerre sévit des deux côtés de l’Atlantique, comme au fond il a toujours sévi, sommant chacun de choisir entre le belliciste adorateur de la guerre et le pacifiste qui préfère vivre couché que mourir debout en homme libre. Comme si choisir la guerre, c’était toujours choisir le courage et tout tenter pour éviter que les hommes ne s’entretuent, c’était toujours faire preuve de lâcheté. Et revoilà Munich 1938 qui revient en boucle. Comme à chaque conflit depuis la Corée jusqu’à l’Afghanistan en passant par l’Irak et le Vietnam. Mais combien de Munich d’un autre genre à la fin, quand les Occidentaux plient bagage et abandonnent les autochtones à leur terrible sort ? Tout peut arriver : l’engrenage tragique de la violence que personne n’aurait voulu mais auquel tout le monde aurait contribué et qui pourrait détruire l’Europe et peut-être l’humanité ou la capitulation munichoise des puissances occidentales qui ne voudront peut-être pas risquer le pire pour l’Ukraine, ni même peut-être pour les pays baltes ou la Pologne. Je l’ai dit un jour sur un plateau de télévision à une Ukrainienne pour laquelle il était impensable que les Etats-Unis et les Européens ne soutiennent pas l’Ukraine jusqu’à la défaite de la Russie : ne croyez pas cela, ils vous laisseront tomber quand le risque sera trop grand ou les peuples trop las de payer le prix de leur soutien.

Nos dirigeants n’ont pas reçu de mandat explicite pour continuer cette guerre

C’est que l’on ne peut pas envoyer à la guerre des peuples qui ne veulent pas se battre. En 1938, durement éprouvée par la grande dépression, traumatisée par la boucherie de 1914-1918, ayant sous les yeux la foule innombrable des gueules  cassées, la société française ne voulait pas envoyer ses enfants mourir pour les Sudètes, ni pour Dantzig. Lamentable, peut-être, mais c’était une réalité. Et quand on déclara la guerre à l’Allemagne pour la Pologne, tout le monde resta derrière la ligne Maginot en attendant l’ennemi, et la, le soldat français, mal commandé, se montra héroïque. Et quatre ans plus tard, pour éviter une troisième guerre mondiale, les Anglais et les Américains laissèrent la Tchécoslovaquie et la Pologne à Staline.

Retour aux réalités des relations entre les peuples, ce qui devait arriver arrive : les Américains se retirent. Crier à la trahison ne sert à rien. On avait déjà taxé Obama de lâcheté pour ne pas être intervenu pour la Crimée. On avait critiqué Biden pour avoir dit qu’il n’enverrait jamais de soldats américains en Ukraine et pour sa lenteur à franchir les lignes rouges de la fourniture d’équipements militaires de plus en plus meurtriers. Si ces deux présidents démocrates, aux antipodes de ce qu’incarne Poutine, se sont montrés si prudents, ce n’était pas pour ménager la Russie mais parce qu’ils savaient que si l’escalade venait tout à coup à échapper à leur contrôle, leur opinion publique se retournerait contre eux.

Les dernières élections américaines ont consacré la défaite du parti de la guerre. Au-delà du style brutal et insupportable de Donald Trump, sa force lui vient du mandat qu’il a reçu du peuple américain d’arrêter au plus vite cette guerre. La faiblesse des dirigeants européens vient de ce que la plupart d’entre eux veulent la continuer à tout prix sans avoir reçu de mandat explicite pour cela. La société américaine connaît un malaise trop profond, est trop fracturée et n’a pas encore digéré les traumatismes du passé pour avoir ce genre d’envie. Ce que ne semblent pas voir la plupart des dirigeants européens, c’est que leurs propres sociétés traversent elles aussi une crise matérielle, morale et démocratique qui les pousse à refuser une telle épreuve et à prendre un tel risque. Le discours de la dramatisation tenu par des dirigeants dont la légitimité démocratique est déjà très affaiblie ne peut qu’aggraver les choses et fragiliser davantage les nations européennes dans un monde de plus en plus en décalage avec les principes qui les gouvernent. Les peuples européens ne sont pas menacés de sortir de l’Histoire. Un peuple ne peut écrire sa propre histoire dans l’Histoire que, selon la formule gaullienne, dans le monde tel qu’il est parmi les autres tels qu’ils sont. C’est bien le problème : le somnambulisme d’une partie des élites européennes atteint maintenant un nouveau sommet. C’est ce que je me suis dit mercredi dernier en regardant l’allocution du président de la République, puis les plateaux de télévision qui ont suivi, ou en lisant les déclarations communes des dirigeants européens. On dit que le somnambule n’a pas conscience de ce qu’il est en train de vivre et que, de ce fait, il peut être dangereux pour lui-même ou pour les autres. J’ai vu ce soir-là des somnambules qui marchaient sans se rendre compte de ce qu’ils faisaient. Depuis trois ans, ils n’ont cessé de se comporter comme si la Russie pouvait être battue et rendre la Crimée et le Donbass. Ils n’ont cessé d’agir comme si aucune escalade n’était à redouter et comme si aucune escalade ne s’était produite. Ils n’ont cessé de prendre des sanctions contre la Russie sans voir qu’elles sanctionnent surtout les peuples européens. Ils ont agi sans se préoccuper ni assumer les conséquences planétaires et à long terme, sans prendre la mesure de leur isolement croissant sur la scène du monde, comme nous, Français, avons oublié que le premier allié de l’Algérie était la Russie. Ils n’ont toujours pas compris que le retournement américain était la traduction d’une réalité planétaire qu’ils refusaient de voir.

« Que feront les Européens au pied du mur de la guerre totale ? »

Les vrais hommes d’État ne sont pas inconséquents

Régis Debray a écrit à propos de De Gaulle : « L’homme d’État est celui qui veut les conséquences de ce qu’il veut. » Le moins que l’on puisse dire, c’est que depuis trois ans, on cherche en vain les hommes ou les femmes d’État qui veulent réellement les conséquences de ce qu’ils veulent et qui l’assument. Devant le lâchage américain, on parle de prise de conscience. Mais en réalité, ce n’est pas tant à une prise de conscience qu’à une fuite en avant qu’on assiste, mais à une fuite en avant dans la panique de tous les atlantistes soudain pris à revers et dont toute la vision du monde s’effondre sans pour autant ouvrir les yeux sur la réalité du monde et de leurs propres sociétés. Ils n’ont pas d’autres réponses que de bricoler des coalitions politiques bancales pour ne pas changer de politique, et une Europe fédérale pour ne pas changer d’Europe, en s’inscrivant dans la continuation d’une guerre par procuration meurtrière sans buts de guerre un tant soit peu réalistes. Ils ne voient plus d’autres sources de légitimé à leur pouvoir que d’être pour le plus longtemps possible les dirigeants du camp du bien. Mais qui croit encore à cette fable dangereuse qui empêche de chercher une issue au massacre?

Le pire est à venir. Il est dans le discours qui glisse vers le sang et les larmes, vers les sacrifices demandés à une société qui n’en peut plus des sacrifices. L’Angleterre de 1940 luttait pour sa survie. La France de 2025 n’est menacée que par l’escalade et la surenchère qu’elle nourrit. Quand j’écoute les commentaires après l’allocution du président de la République et que j’entends ironiser sur les discussions autour de l’âge de la retraite et sur la protection sociale alors que le pays serait au bord de la guerre, je ne peux m’empêcher de penser à tous les artisan de la défaite de 1940 qui essayaient de faire porter le chapeau aux 40 heures et aux congés payés, quand c’était Laval en 1935 qui disait qu’il ne pouvait pas augmenter le budget de la défense parce que la situation financière ne le permettait pas. Et de me remémorer l’anecdote que raconte Bernanos dans Les grands cimetières sous la lune : « J’apprenais ce matin l’entrée à Vienne des troupes hitlériennes. Et cinq minutes plus tard, un brave homme m’arrête dans la rue : “Voilà où nous mène le Front populaire!…” Nous regardions ensemble défiler, ainsi qu’une cour des miracles, des vieux et des vieilles réclamant la retraite tant de fois promise et tant de fois différée. “Salauds !”, s’écrie mon compagnon, en montrant le poing à ces épaves. – Oh ! mon pays !… »

Oh mon pays divisé ! Le pire risque d’être à venir.

La guerre en Ukraine. Regards critiques sur les causes d’une tragédie

Hugo Doc, Paris, février 2024, 195 pages,

par Jacques Hogard

ancien colonel parachutiste de la Légion étrangère

Recension (*)

Rien n’est plus difficile, mais aussi plus néessaire, que de retracer à chaud les causes d’un conflit armé dans un environnement médiatiquement très engagé. C’est ce qu’a tenté, et à notre avis très largement réussi, l’auteur de cet ouvrage en recourant à de très nombreuses sources et en pratiquant une approche multi-sectorielle intégrant l’histoire, la sociologie, l’économie, les relations internationales dans une perspective stratégique globale. L’auteur, Jean-Jacques Hogard, ancien colonel de l’armée française, a participé à l’Opération turquoise au Rwanda, en 1994, il a été chargé du commandement des opérations spéciales au Kosovo en 1999, puis il a pris sa retraite dès l’an 2000 à l’âge de 45 ans. Son livre est divisé en trois parties intitulées respectivement : Le retour de la guerre en Europe, Les causes de cette tragédie et La guerre perdue de l’OTAN contre la Russie et ses conséquences.

Première partie

Le retour de la guerre en Europe.

L’auteur rappelle que la Russie n’est plus l’Union soviétique et que, loin d’être hostile à l’Occident, en 1992 elle avait demandé, en vain, son adhésion au Conseil de l’Europe et que, en 2000, au début de sa présidence, Poutine avait même envisagé l’adhésion de la Russie à l’OTAN, mais que, au fil des années, cette dernière s’était progressivement attachée la plupart des pays qui avaient été membres du Traité de Varsovie avec l’URSS. La clé de compréhension de l’évolution internationale intervenue depuis la disparition de l’URSS doit être recherchée non point dans un improbable impérialisme russe, mais dans l’hégémonisme mondial américain tel que théorisé dans l’ouvrage fondamental du stratège étatsunien Zbigniew Brzezinski Le grand échiquier, dont l’original anglais est paru en 1997.(1) Jacques Hogard se réfère volontiers à son expérience professionnelle de témoin de l’intervention militaire de l’OTAN, la bras armé de Washington, contre la Bosnie-Herzégovine, en 1992-3 puis contre la Yougoslavie, plus précisément la Serbie en 1999, interventions décidées en violation flagrante de la Charte de l’ONU et du droit international.

Les événements survenus en Ukraine au début du XXIe siècle s’inscrivent dans cette perspective, à commencer par la tentative de Révolution orange, avortée en 2004, puis avec les événements de Maïdan en 2013 qui débouchèrent en 2014 sur ce que Hogard tient pour un coup d’Etat organisé des mouvements d’extrême droite bénéficiant de l’appui de Washington. En l’occurrence, c’est à visage découvert que la Sous-secrétaire d’Etat américaine, Victoria Nuland, intervint allant jusqu’à annoncer publiquement que les Etats-Unis avaient investi cinq milliards de dollars pour détourner l’Ukraine de la Russie.(2) Au président pro-russe Viktor Ianoukovitch succéda le président pro-occidental Volodymyr Zelensky et l’une des premières mesures du nouveau pouvoir fut de “désofficialiser” la langue russe qui figurait au côté de l’ukrainien comme langue officielle de l’Etat ukrainien. S’ensuivirent huit années de guerre de 2014 à 2022 entre Kiev et les autonomistes russophones du Donbas aux portes de la Russie, avec des milliers de morts.  La France et l’Allemagne tentèrent bien d’intervenir en suscitant les Accords de Minsk 1, puis 2, entre l’Ukraine et la Russie qui, notamment, attribuaient la Crimée à la Russie, mais comme devaient le reconnaître a posteriori Angela Merkell et François Hollande à leurs yeux “la signature de ces accords n’avait d’autre but que de gagner du temps pour faciliter la montée en puissance militaire de l’Ukraine.”(3)

Jacques Hogard ne s’étend guère sur le sort de la Crimée dont il ne signale pas qu’elle avait été rattachée à l’Empire russe dès le XVIIIe siècle et qu’elle avait été donnée par la Russie à l’Ukraine en 1954. Il signale en revanche que, dès le début de la dislocation de l’URSS, le 20 janvier 1991, eut lieu en Crimée le premier des référendums des composantes de l’URSS dans lequel les Crméens furent appelés à choisir leur rattachement à Kiev ou à Moscou, et qu’ils choisirent massivement la seconde option. Après la déclaration d’indépendance de l’Ukraine en décembre 1991, la Crimée proclama son indépendance le 5 mai 1992 et le 6 mars 2014 le Parlement de la Crimée organisa un nouveau référendum lors duquel les Criméens optèrent massivement pour leur rattachement à la Russie. Bien sûr, l’Ukraine ne reconnut pas la validité de ces décisions.(4)

Le déclenchement de l’“opération spéciale”, c’est-à-dire l’entrée en guerre de la Russie contre l’Ukraine est l’aboutissement de la dégradation des relations entre l’Occident et la Russie que pouvait laisser présager la continuelle extension de l’OTAN vers l’est, aux frontières de la Russie. Jacques Hogard écrit que cette guerre aurait pu être évitée si seulement la France et l’Allemagne, qui en étaient les initiateurs et les garants, avaient tenu leur rôle et qu’elle aurait pu être arrêtée dès le mois de mars 2022, lorsque Russes et Ukrainiens entreprirent de négocier sous l’égide de la Turquie, si les Américains et l’OTAN ne s’y étaient pas vigoureusement opposés.”(5) De ces diverses erreurs découlent des pertes colossales en vies humaines et en destructions matérielles causées par la guerre.

L’auteur aborde les problèmes, combien complexes, de la désinformation sur ce conflit en se référant à l’ancien officier de renseignement français Vladimir Volkoff et aux sociologues et futurologues américains Alvin et Heidi Toffler et il conclut la première partie de son livre par le passage suivant du géo-politologue français Pierre-Emmanuel Thomann, daté de mai 2023, attribuant à Washington la responsabilité du sabotage du gazoduc Nord Stream 2 en septembre 2022 :

“Les gouvernements concernés, Berlin et Paris en particulier, sont en état de sidération complice. Leur silence sur cette affaire, ou bien le brouillage des pistes, appuyés par les médias dominants et les pseudo-experts qui passent en boucle sur les plateaux télévisés pour relayer les narratifs atlantistes, s’explique simplement : ils ne peuvent révéler à leurs peuples que leurs soi-disant allié principal, Washington, a commis un acte de guerre contre ses propres intérêts puisque ce serait démontrer que le conflit en Ukraine est une guerre provoquée et entretenue par Washington, non pas seulement contre la Russie mais contre l’Europe tout entière. Tout le discours sur la soi-disant unité occidentale et transatlantique serait irrémédiablement fissuré.” (5) 

Deuxième partie

Les causes de cette tragédie. Les causes profondes

L’histoire de l’Ukraine à travers les siècles : un espace disputé entre Est et Ouest.

Jacques Hogard n’entreprend pas de relater l’histoire de l’Ukraine mais seulement d’en évoquer deux épisodes qui lui paraissent pertinents pour expliquer le drame en cours.

Le premier de ces épisodes se situe autour du neuvième siècle du premier millénaire de notre ère avec la naissance de la nation russe et du premier Etat russe…à Kiev ! Cette ville est restée la capitale de la première Russie pendant quelques siècles, y compris après l’invasion mongole du XIIIe siècle et ce n’est qu’au XVe siècle, en 1480, que Moscou devint la capitale de la Russie jusqu’à ce qu’elle soit supplantée par Saint-Petersbourg à l’initiative du tsar Pierre-le-grand en 1712. D’après l’auteur, dans l’imaginaire russe actuellement encore, l’Ukraine n’est pas vraiment un pays étranger, nombre d’anciens Russes célèbres et de dirigeants de l’URSS, à commencer par Khrouchtchev étaient ukrainiens. D’ailleurs dans la Russie actuelles, beaucoup de familles comportent des composantes ukrainiennes et il en va de même, mais inversement, pour nombre de familles ukrainiennes. Toutes ces circonstances démographiques, sans doute importantes en psychologie sociale, sont sans conséquences en matière de souveraineté au regard du droit international, ce que Jacques Hogard omet de mentionner.

Le second de ces épisodes est la vassalisation de l’Ukraine par les Anglo-saxons qui est une des causes profondes de la tragédie en cours. 

Il s’agit là d’un phénomène tout récent puisqu’il est postérieur à l’indépendance de l’Ukraine qui date de 1991. D’après l’auteur, elle découle de la stratégie américaine si bien énoncée par Zbignev Brzezinski et, dans sa mise en oeuvre, les Américains ont toujours pu compter sur la fidélité empressée du Royaume-Uni. En témoigne notamment un tweet du journaliste français Geoges Malbrunot du 9 avril 2022 que cite l’auteur : “La visite de Boris Johnson à Kiev confirme la place de Londres comme premier allié de l’Ukraine. Les unités d’élite des forces spéciales britanniques SAS sont présentes en Ukraine depuis le début de la guerre, de même que les Deltas américains, confirme un service français du renseignement.” (6)

L’initiative prise par la Turquie au printemps 2022 avait fait espérer un prompt arrêt des hostilités. Mais le Secrétaire d’Etat américain Blinken et le Premier ministre britannique Johnson se sont employés à les torpiller comme le relate l’a déclaration suivante d’un des principaux conseillers du président Zelensky,  Davyd Arakhamia : “La guerre aurait pu prendre fin au printemps 2022 si l’Ukraine avait accepté la neutralité, a déclaré à la télévision ukrainienne celui qui dirigeait à Istanbul la délégation ukrainienne. L’objectif de la Russie était de faire pression sur nous pour que nous soyons neutres. C’était l’essentiel pour eux : Ils étaient prêts à mettre fin à la guerre si nous acceptions la neutralité, comme l’a fait autrefois la Finlande. Et que nous nous engagions à ne pas adhérer à l’OTAN.”(7)

Cette vassalisation est notamment économique, comme en témoigne l’implication dans le monde des affaires ukrainiennes, connu pour son haut degré de corruption, de Hunter Biden, le fils du Président des Etats-Unis et plusieurs autres membres de sa famille. (8)

Il est possible que cette vassalisation porte également sur des laboratoires de recherches biologiques selon l’interprétation que l’on fait de la déclaration que fit l’incontournable sous-secrétaire d’Etat américaine Victoria Nuland qui annonça, le 7 mars 2023, que son pays “travaillait avec les Ukrainiens sur les manières d’éviter que des matériaux liés à la recherche puissent tomber aux mains des forces russes si elles devaient s’en approcher… l’Ukraine dispose d’installations de recherches biologiques, et nous sommes assez inquiets de la possibilité que les Russes tentent d’en prendre le contrôle.” (9) 

En rapport avec cette idée de vassalisation, mais relevant de l’impérialisme économique classique, l’auteur attache une grande importance à la question des terres arables d’Ukraine, l’une des plus fertiles du monde. Sur cette question, il se réfère principalement   au rapport d’un think tank américain manifestement non conformiste, dénommé Oakland Institute, daté de mai 2023, intitulé Guerre et spoliation : la prise de contrôle des terres agricoles ukrainiennes. Cette problématique est loin d’être marginale car l’Ukraine est non seulement le grenier de l’Europe, mais plus encore celui d’une partie plus vaste du monde en Afrique et en Asie. Après la réforme agraire très controversée intervenue en 2020, donc après Maïdan, la situation se présente comme suit : sur les quelques 33 millions d’hectares de terres arables parmi les plus fertiles du monde, 28 % sont entre les mains d’oligarques et d’intérêts étrangers, principalement américains et européens, mais aussi d’autres pays, tel le fonds souverain d’Arabie saoudite. Tandis que les petits propriétaires astreints à une économie de guerre, sinon au service armé, subsistent dans la difficulté, les oligarques et les intérêts étrangers ont poursuivi et intensifié l’industrialisation de leur secteur de l’agriculture ukrainienne fondé sur des prélèvements massifs d’énergie fossile, d’engrais synthétiques et d’emprunts contractés à l’étranger au point que l’Ukraine est devenu dernièrement le troisième  débiteur du Fonds monétaire international. (10)

Mais parmi les causes profondes du déclenchement de la guerre par la Russie le 24 février 2022, il y a aussi une forte composante socio-psychologique imputable aux déceptions successives que lui ont values ses relations avec l’Occident en général et les Etats-Unis en particulier depuis la fin du siècle dernier.

L’auteur signale l’article substantiel que publia, le 12 juillet 2021, Vladimir Poutine sur les racines communes de l’Ukraine et de la Russie et sur l’hostilité sans précédent que le Gouvernement de Kiev manifesta envers la Russie depuis les événemnts de Maïdan de 2014 et son option délibérément pro-occidentale. Le Président Poutine n’en concluait pas que l’Ukraine ne pouvait pas être un Etat indépendant, mais il estimait inacceptable qu’elle constituât une barrière entre l’Europe et la Russie, voire une tête de pont de l’OTAN contre la Russie.(11)  Jacques Hogard rappelle le précédent du retournement soudain de l’Occdent contre la Libye de Kadhafi en 2011, celui de la dénonciation par le Président François Hollande, en 2014, du contrat de construction en France de deux porte-hélicoptères, alors que 400 marins russes étaient arrivés en France pour prendre la livraison du premier des deux, dénonciation opérée ensuite des pressions insistantes des Etats-Unis et de la Grande-Bretagne.(12)

Y a-t-il, pour autant, opposition irréductible entre Occident et Orient : un choc de civilisation entre l’Europe occidentale et la Russie ? L’auteur diagnostique des orientations différentes sur certains thèmes importants, mais pas vraiment de choc de civilisation. Il y a bien opposition sur certains certains comportements entre la société russe de ce début du XXIe siècle et les sociétés occidentales. La première comporte un retour de la religion, mais principalement à une variante traditionnelle du christianisme et une condamnation de l’ultra-libéralisme en matière sexuelle qui prévaut en Occident. Pour ce qui est des relations internationales, depuis Thomas Paine au XVIIIe siècle, les Etats-Unis seuls s’y distinguent par un messianisme politique qui est à l’origine de leurs nombreuses interventions militaires : Amérique centrale, Vietnam, Congo, Afghanistan, Irak, Syrie, Liban, Yougoslavie, Palestine…(13)

Pour en revenir à l’entrée en guerre de la Russie contre l’Ukraine,  l’objectif de dénazification de l’Ukraine avancé par Moscou n’a pratiquement jamais été pris au sérieux en Occident. Jacques Hogard en est bien conscient. Selon lui, certes, l’idéologie nazie n’a jamais été majoritaire en Ukraine au XXI siècle, mais elle n’en a pas mois inspiré plusieurs partis ou mouvements nationalistes antirusses très virulents tels Svoboda, Pravi Sektor, Azov, Aïdar et ce pour deux raisons. L’idéologie néonazie se réclame des fondateurs du nationalisme ukrainiens qui se joignirent à la guerre du IIIe Reich contre l’URSS dans la seconde Guerre mondiale, comme l’attestent les 80’000 volontaires Ukrainiens qui constituèrent la division SS Das Reich. Mais par delà la seconde Guerre mondiale, elle reste marquée par la famine consécutive à la répression soviétique de la paysannerie, dans le début des années 1930, qui causa la mort de quelques 3,5 millions d’Ukrainiens. Un génocide que les Ukrainiens appellent Holodomor. L’auteur relève que les responsables n’en étaient pas tous russes, Staline lui-même étant georgien et Kaganovitch ukrainien, et que cette répression ne frappa pas les Ukrainiens en tant que tels, mais la paysannerie soviétique, puisqu’elle entraîna aussi la mort de 1,5 million de paysans russes et de 1,5 million de paysans kazaks.(14)

Quelle est la part de responsabilité de l’OTAN dans le déclenchement des hostilités entre la Russie et l’Ukraine ? Telle est la question fondamentale qu’aborde l’auteur dans la fin de la deuxième partie de son livre. C’est d’ailleurs la partie de son ouvrage que Jacques Hogard a manifestement le plus travaillée. Il nous fait découvrir un Boris Eltsine beaucoup plus avisé et ferme sur les principes que nous le pensions et un Bill Clinton obstiné dans la poursuite de l’hégémonisme américain du XXe siècle. L’auteur apprécie beaucoup le diplomate américain George F. Kennan (1904-2005), l’initiateur et théoricien de la politique d’endiguement du communisme soviétique en 1947, mais aussi l’opposant déterminé à l’extension à l’est de l’OTAN dès 1998, nonobstant l’option inverse des Etats-Unis. Il relate, avec force citations, l’évolution des relations entre Boris Eltsine et Bill Clinton, d’abord bonnes, ensuite tendues et finalement exécrables précisément à cause du problème de l’extension à l’est de l’OTAN. Le clash final eut lieu le 5 décembre 1994 à Budapest lors d’un sommet de la CSCE lors duquel Eltsine réaffirma catégoriquement : “Notre attitude vis-à-vis des plans d’élargissement de l’OTAN, notamment de la possibilité que les infrastructures progressent vers l’est demeure et demeurera invariablement négative.” (15) Clinton revint à la charge encore l’année suivante en dépêchant à Moscou le vice-président Al Gore auquel Eltsine répondit : “Je ne vois qu’une humiliation pour la Russie si vous continuez…Pourquoi voulez-vous faire çà ? Nous avons besoin d’une nouvelle structure pour la sécurité paneuropéenne, pas des anciennes… Mais si j’acceptais que les structures de l’OTAN s’étendent vers celles de la Russie, cela constituerait de ma part une trahison envers le peuple russe.”(16)

La fin de cette deuxième partie est consacrée à des événements dont Jacques Hogard a vécu les premières conséquences, à savoir la guerre de Yougoslavie et ses suites. “Le 24 mars 1999, Clinton téléphona à Eltsine pour lui dire que, face à la mauvaise volonté des Serbes, les pays de l’OTAN avaient décidé de bombarder la Serbie sans l’accord des Nations Unies, car « ils n’avaient plus le choix.»” S’ensuivirent trois mois de bombardements de la Serbie dans une Yougoslavie en voie d’éclatement, la création de l’Etat du Kosovo “reconnu par seulement la moitié de la planète, régulièrement accusé d’être un Etat mafieux et dont le président est le seul au monde accusé d’avoir trempé dans un trafic d’organes”. (17)

Telles sont, en résumé, les principales causes et quelques précédents qui ont débouché sur la guerre d’Ukraine. “Un des premiers effets de cette guerre voulue de longue date par les Etats-Unis et déclenchée sur le sol d’Ukraine est d’avoir provoqué le renforcement du “partenariat russo-chinois ” et d’avoir fait émerger les BRICS comme une puissance nouvelle avec laquelle les ex-gendarmes du monde vont devoir compter désormais.” (18)

Troisième partie

La guerre perdue de l’OTAN contre la Russie et ses conséquences

L’issue de cette guerre voulue par Washington, entérinée par l’OTAN et déclenchée par le Kremlin, est sinon certaine du moins très probable, pour Jacques Hogard ainsi que pour plusieurs autres auteurs, y compris quelques anciens militaires haut-gradés français qu’il cite : la débâcle ukrainienne est d’une telle ampleur que la défaite de Zelensky, des Etats-Unis et de l’OTAN ne fait guère de doute.

C’est, bien sûr, l’Ukraine qui est la grande perdante de cette guerre. Elle y a perdu plusieurs centaines de milliers d’hommes d’après Gérard-François Dumont, démographe que cite l’auteur, sans compter “les nombreux blessés souffrant de lourds handicaps limitant leurs capacités professionnelles, le fait qu’une partie des Ukrainiens qui sont allés se réfugier dans les pays occidentaux se soient installés dans une nouvelle vie et, en conséquence, ne retournent pas vivre en Ukraine.” (19) Jean-Pierre Vettovaglia, ancien ambassadeur de Suisse, va jusqu’à avancer que, compte tenu aussi des pertes territoriales qui l’attendent, “en trente ans exactement, l’Ukraine aura perdu près de la moitié de sa population.”(20) Selon l’ancien ambassadeur de France, Maurice Gourdaut-Montagne, il y aura nécessairement une partition de l’Ukraine car “les Russes vont rester sur le littoral de la mer d’Azov, incluant Marioupol ; ils vont rester jusqu’à Kherson et l’embouchure du Dniepr et conserver la Crimée.”(21)

Partisan d’une grande Europe englobant la Russie comme l’avait voulue le général de Gaulle, mais comme le propose aussi le président hongrois Viktor Orban, Jacques Hogard est très sévère sur la réintégration de la France dans le commandement intégré de l’OTAN imposée en 2009 par le président Sarkozy ainsi que sur l’aggravation de la dépendance de la France à l’égard des Etats-Unis imposée sous la présidence de François Hollande. Dans sa perspective stratégique, la disparition de l’OTAN et de l’Union européenne est très souhaitable et devrait permettre d’établir des relations pacifiques à l’échelle continentale qui ne présenteraient plus pour la Russie la menace implicite que nolens volens lui inspire l’OTAN.

Bien conscient des incertitudes considérables, inhérentes à l’issue dramatique pour l’Ukraine et problématique pour l’Occident que comporte la victoire de la Russie, l’auteur écrit dans sa conclusion : “Pour ma part, j’ai voulu dans cet ouvrage faire part de ma conviction, acquise depuis fort longtemps, sur le terrain d’abord, lors de deux moments très forts de ma vie militaire, au Rwanda en 1994, puis au Kosovo en 1999, que les Etats-Unis, bien que se coiffant de l’auréole de toutes les vertus, de gardien et promoteur des droits de l’Homme, de la démocratie universelle, ne luttaient en réalité avec détermination et cynisme que pour leurs intérêts propres, qu’ils soient économiques, politiques, géopolitiques ou stratégiques. L’idée d’une Europe unie et prospère leur est, en particulier, insupportable. D’où leurs efforts, constants, colossaux et non dénués de résultats, hélas, pour isoler la Russie de l’Europe de l’Ouest, y compris en sabotant sans aucun remord les intérêts économiques, en particulier au plan énergétique, de leurs fidèle vassal et allié, l’Allemagne.”(22)

(*) Recension par Ivo Rens. Janvier 2025.

(1) Zbigniew Brzezinski ,The Grand Chessboard: American Primacy and Its Geostrategic Imperatives.New York, Basic Books, 1997  (ISBN 0-465-02726-1)

(en français) Zbigniew Brzezinski, Le grand échiquier. L’Amérique et le reste du monde, Bayard, coll. Actualité , 1997.

(2) Jacques Hogard, La guerre en Ukraine, pp.26 et 27. Outre Victoria Nuland, les sénateurs John McCain et Chris Murphy ont également fait une apparition publique à Kiev en décembre 2013, aux côtés d’Oleh Tyahnybok, un leader de l’opposition d’extrême droite ukrainienne (parti Svoboda), pour exprimer leur soutien au mouvement EuroMaidan. Signalons enfin que le ministre canadien des Affaires étrangères, John Baird a suivi l’exemple américain et s’est rendu à Kiev pour se mêler aux manifestants.

Sources: “Top U.S. official visits protesters in Kiev as Obama admin. ups pressure on Ukraine president Yanukovich”, CBS News, December 11, 2013. Mike Madden, “Ukraine : Interviewer Victoria Nuland ou comment ne rien comprendre à la crise”, Les crises, 27 janvier 2022.

(3) Ibidem, p. 47 et seq.

 (4) Ibidem, p. 50.

(5) Ibidem, p.55.

(6 )Ibidem, p. 71

(7) Ibidem, p.84

8)   Ibidem, pp.86,7

(9) Ibidem, p. 89

(10)  Ibidem, p.96

(11)   Ibidem, p. 98

(12)  Ibidem, p. 99

(13) )  Ibidem, pp 105,6

(14)  Ibidem, pp.114,5

(15)    Ibidem, p.119. CSCE est le nom ancien de l’Organisation pour la sécurité et la coopération en Europe (OSCE).

(16) Ibidem, pp 121,2

(17) Ibidem, p. 128

(18) Ibidem, p. 132

(19) Ibidem, p. 138

(20) Ibidem, p. 140

(21) Ibidem, p. 152

(22) Ibidem, pp 185,6

Les États-Unis continuent leurs importations d’uranium russe

par Jean-Guy Rens

Novembre 2024

Les États-Unis importent de l’uranium enrichi depuis la Russie et continueront de le faire au moins jusqu’en janvier 2028. Telle est le sens de la loi H.R. 1042 adoptée en mai 2024 et curieusement intitulée Prohibiting Russian Uranium Imports Act. Cette mesure législative bipartisane interdit l’importation par les États-Unis de produits à base d’uranium russe à compter d’août 2024… tout en mettant en place un processus de dérogation valable jusqu’en janvier 2028.

Il faut savoir que si les États-Unis ont quelques mines d’uranium, ils ne disposent que d’une seule installation d’enrichissement fonctionnelle au Nouveau-Mexique appartenant à Urenco, une société européenne (Grande-Bretagne, Pays-Bas et Allemagne). Une deuxième installation, américaine celle-ci, est bien entrée en fonction en octobre dernier à Piketon, dans l’Ohio. Toutefois, cette installation produit du combustible destiné à la prochaine génération de réacteurs, donc inutilisable aujourd’hui.

Or, les États-Unis comptent un parc de 90 centrales nucléaires qu’il faut bien faire fonctionner en attendant. Voilà pourquoi ce pays achète 27 % de son uranium au Canada, 25 % au Kazakhstan et 12% en Russie. Si on tient compte du seul combustible enrichi destiné aux centrales nucléaires, la part de la Russie s’élève même aux environs de 20 % du combustible consommé aux États-Unis, pour un coût d’environ un milliard de dollars par an[1]. Difficile à admettre pour un pays qui a sanctionné plus de 35 filiales de l’agence nucléaire russe Rosatom depuis février 2022.

Ce n’est pas tout. Au cours des dernières années, les importations américaines d’uranium enrichi depuis la Chine se sont envolées. En décembre 2023, les importations en provenance de Chine ont atteint 242 990 kilogrammes, alors qu’il n’y avait eu aucune importation américaine depuis la Chine avant 2022. Ces importations qui se font dans le plus grand secret ont été dévoilées par l’agence de presse Reuters. En réponse à cette information, le ministère américain de l’énergie a confirmé en septembre 2024 qu’il enquêtait pour savoir si la Chine aidait la Russie à contourner les sanctions américaines.

Sources :

  • Matthew Miller, “Prohibiting Imports of Uranium Products from the Russian Federation”, Press Statement, U.S. Department of State, May 14, 2024
  • Jennifer T. Gordon, “The US is banning the import of Russian nuclear fuel. Here’s why that matters”, Atlantic Council, May 16, 2024
  • Anthony Ruggiero et Andrea Stricker, “U.S. Investigates Russian-Chinese Nuclear Cooperation”, Foundation for Défense of Democracies, October 3, 2024

[1] Chiffre officiel probablement sous-évalué, Reuters estime plutôt que 35% du combustible nucléaire américain provient de Russie.

Acte de guerre contre la Russie : ultime avertissement de Poutine alors que l’OTAN se prépare à attaquer la Russie

Glenn Diesen

Professeur à l’Université du sud-est de la Norvège (USN)

14 septembre 2024

Le président Poutine a déclaré que les missiles de précision à longue portée que l’on envisage d’utiliser contre le territoire russe équivalent à une entrée en guerre directe de l’OTAN. Ces missiles sont fournis par les États-Unis et le Royaume-Uni, ils ne peuvent être utilisés qu’avec la participation de soldats américains et britanniques, ils seront guidés par les satellites des pays de l’OTAN. La discussion hypocrite qui a cours dans les pays occidentaux au sujet de la décision de l’OTAN de procéder à une escalade aussi irréfléchie est d’autant plus préoccupante que ce qui est en jeu est une guerre nucléaire.

Glenn Diesen est professeur à l’Université du Sud-est de la Norvège (USN)

L’incrémentalisme : De la guerre par procuration à la guerre directe

Ces missiles à longue portée représentent la fin de la guerre par procuration et le début d’une guerre directe entre l’OTAN et la Russie. Depuis le coup d’État soutenu par l’Occident en 2014, l’OTAN et la Russie mènent une guerre par procuration en Ukraine. Dès le lendemain du coup d’État, le nouveau gouvernement de Kiev mis en place par Washington a créé un partenariat avec la CIA et le MI6 pour mener une guerre secrète contre la Russie.[i] Par définition, on parle de guerre par procuration lorsque deux ou plusieurs puissances ne s’affrontent pas directement mais se battent par l’intermédiaire d’un pays tiers. En 2014, la guerre par procuration a été définie comme le soutien de l’OTAN à Kiev et le soutien de la Russie aux rebelles du Donbas qui s’opposaient à la légitimité du post-gouvernement installé par Washington.[ii] Selon les termes du procureur général de l’Ukraine, Washington traitait l’Ukraine comme une colonie et exigeait le droit d’approuver toutes les nouvelles nominations au gouvernement – ledit procureur a finalement été renvoyé sur instruction de Joe Biden.[iii]

Lorsque la Russie est devenue un acteur direct du conflit en envahissant l’Ukraine en février 2022, la guerre par procuration est devenue encore plus périlleuse car l’OTAN s’est impliquée dans la planification de la guerre et a fourni les armes, les munitions, l’entraînement, les mercenaires, les renseignements et la sélection des cibles qui ont permis à l’Ukraine de faire face à la Russie. En vérité, l’OTAN combattait la Russie indirectement via un intermédiaire. Au cours des deux années et demie qui ont suivi, la frontière entre la guerre par procuration et la guerre directe est devenue de plus en plus floue. Cette frontière est désormais abolie, car la guerre de l’OTAN contre la Russie devient une guerre directe, les missiles à longue portée fournis par les États-Unis et le Royaume-Uni étant également opérés par ces derniers.

Comment en sommes-nous arrivés à ce que les États-Unis et le Royaume-Uni attaquent le territoire russe sans qu’aucun débat sérieux n’ait eu lieu en Occident ? L’incrémentalisme ou la tactique du salami consiste à couper des fines tranches l’une après l’autre. En procédant par petites étapes, aucune action isolée ne semble être assez choquante pour justifier une riposte majeure. Ainsi, au fil du temps, l’agresseur franchit toutes les lignes rouges avec un minimum d’opposition. Les États-Unis ont eu recours à ces tactiques pour minimiser l’opposition de la Russie et pour calmer les inquiétudes des alliés européens concernant l’expansion de l’OTAN, le système de défense antimissile et la guerre par procuration en Ukraine. L’OTAN envoie progressivement des armes plus puissantes et s’implique de plus en plus dans la guerre. Elle tente de minimiser les réactions négatives de son opinion publique ou de la Russie en imposant des restrictions à l’utilisation de ces armes, mais ces restrictions sont ensuite progressivement levées.

Au début de la guerre, les États-Unis redoutaient l’envoi de chars d’assaut et Biden avait prévenu que l’envoi de F16 pourrait déclencher la troisième guerre mondiale.[iv] Où ce gradualisme nous a-t-il menés aujourd’hui ? Des munitions à fragmentation illégales américaines sont utilisées pour bombarder des cibles civiles dans la ville russe de Belgorod et l’OTAN a fourni les renseignements et les armes nécessaires à l’invasion de la région russe de Koursk, où des civils sont enlevés et exécutés. Une fois de plus, des chars allemands pilotés par des soldats portant des insignes fascistes sur leurs uniformes combattent à Koursk. L’objectif principal était fort probablement de s’emparer de la centrale nucléaire de Koursk. Or, l’OTAN ne critique pas l’Ukraine lorsqu’elle attaque le système d’alerte nucléaire précoce ou les centrales nucléaires russes. Au contraire, elle se félicite de l’invasion de Koursk qui a humilié Poutine.

L’aveuglement de l’OTAN : l’Ukraine a « le droit de se défendre »

L’argument selon lequel l’Ukraine a le droit de se défendre est un contre-argument trompeur, car personne ne conteste ce droit. La question est de savoir jusqu’à quel point l’OTAN peut s’impliquer avant que la frontière entre guerre par procuration et guerre directe ne soit franchie. Les États-Unis occupent illégalement la Syrie et personne ne conteste que la Syrie a le droit de se défendre. Mais la Russie a-t-elle le droit de bombarder des villes américaines et britanniques sous prétexte d’aider la Syrie à se défendre ? Qu’auraient fait les États-Unis si la situation était inversée et que la Russie attaquait des villes américaines par l’intermédiaire du Mexique ?

Le Premier ministre britannique Keir Starmer a déclaré : « Nous ne cherchons pas à entrer en conflit avec la Russie. Ce n’est pas du tout notre intention. »[v] C’est probablement vrai, la Grande-Bretagne souhaitant simplement avoir le droit de frapper la Russie avec des missiles sans que celle-ci ne réagisse. Lorsque les États-Unis et le Royaume-Uni ont saboté l’accord de paix d’Istanbul en 2022, les médiateurs israéliens et turcs ont expliqué que les Américains et les Britanniques voyaient une occasion de combattre et de saigner la Russie en tant que rival stratégique en les laissant se battre avec les Ukrainiens. Comme les dirigeants politiques et militaires américains ne cessent de le rappeler, il s’agit d’une grande guerre car l’OTAN peut affaiblir la Russie sans utiliser ses propres troupes. La question de savoir jusqu’à quel point l’OTAN peut s’impliquer conduit à poser une autre question très inconfortable : la Russie a-t-elle aussi le droit de se défendre ?

L’argument de Poutine est raisonnable et mérite d’être discuté sérieusement, mais nous n’avons plus de discussions raisonnables en Occident, car toute empathie ou compréhension de la position russe est fustigée comme une trahison. Chaque discussion est simplifiée et réduite à un choix entre le soutien à « nous » ou à « eux », et le soutien à « nous » implique la répétition d’un scénario ridicule qui ignore la réalité et aboutit à l’automutilation. Si nous voulons éviter une guerre nucléaire, nous devrions commencer à prendre plus au sérieux les préoccupations de nos adversaires en matière de sécurité, au lieu de dénigrer tout effort en ce sens.

Comment la Russie va-t-elle riposter à l’attaque de l’OTAN ?

La Russie peut poursuivre une escalade horizontale ou verticale. L’escalade horizontale est plus limitée car elle privilégie des représailles dans d’autres domaines, par exemple le fourniture de systèmes de défense aérienne à l’Iran, la conclusion d’accords d’armement avec la Corée du Nord, l’envoi de navires de guerre russes dans les Caraïbes, la livraison d’armes de pointe aux adversaires de l’OTAN, ou même la transmission de renseignements à destination de frappes contre, par exemple, les troupes d’occupation américaines en Syrie et en Irak.

Cependant, une attaque directe de l’OTAN contre la Russie poussera probablement les Russes à répondre directement par une escalade verticale, indépendamment du risque d’un échange nucléaire. Les F16 et autres armements qui seront utilisés contre la Russie ont été placés en Pologne et en Roumanie, car ces pays sont considérés comme des « espaces sûrs » aussi longtemps que l’OTAN n’est pas directement engagée dans la guerre. Les drones de l’OTAN qui survolent la mer Noire et fournissent des données de ciblage à l’Ukraine semblent être une cible évidente. Les satellites de l’OTAN utilisés pour guider les attaques de missiles contre la Russie peuvent également être détruits. Des attaques avec des armes nucléaires tactiques dans l’ouest de l’Ukraine constitueraient également une riposte puissante qui enverrait un message fort sans attaquer directement l’OTAN.

Il semble que l’OTAN se berce d’illusions avec son approche graduelle, puisqu’elle prévoit maintenant d’attaquer la Russie sans envisager de représailles significatives. Ce qui était auparavant considéré comme un risque propre à déclencher la troisième guerre mondiale est désormais tenu comme de la simple propagande russe, l’OTAN ne faisant qu’aider l’Ukraine à se défendre. Les élites politico-médiatiques occidentales continuent d’affirmer que la Russie a déjà proféré des menaces de représailles dans le passé, sans y donner suite. La retenue de la Russie est donc interprétée comme une faiblesse et l’OTAN poursuit l’escalade jusqu’à ce que la Russie réagisse suffisamment.

Le problème est que la Russie s’est maîtrisée parce que toute riposte pourrait entraîner une escalade rapide et incontrôlée susceptible d’aboutir à un échange nucléaire. Alors que l’OTAN conduit le monde au bord de la guerre mondiale, ne devrions-nous pas au moins avoir une discussion sensée sur les gestes qui sont posés au lieu de nous cacher derrière des slogans vides de sens tels que « l’Ukraine a le droit de se défendre » ?

J’ai été interviewé par Al Jazeera et WION au sujet des préparatifs d’attaque de la Russie par l’OTAN :


[i] The Spy War: How the C.I.A. Secretly Helps Ukraine Fight Putin – The New York Times (nytimes.com)

[ii] Ukraine crisis: Transcript of leaked Nuland-Pyatt call – BBC News

[iii] Ukrainian Prosecutor General Viktor Shokin on how his country was taken over by Washington (youtube.com)

[iv] ‘That’s called World War III’: Biden defends decision not to send jets to Ukraine (nypost.com)

[v] Biden and UK’s Starmer meet amid storm over Ukraine weapons – The Washington Post


Note des responsables du blog

Quelque 900 soldats américains sont toujours présents en Syrie et 2 500 en Irak. Au départ, ils avaient été déployés pour combattre le groupe État islamique qui contrôlait des pans entiers des territoires syrien et irakien. La défaite de l’État islamique a été proclamée en Irak en 2017 et en Syrie en 2019, mais les forces armées américaines sont demeurées sur place.