L’année où la planète s’est retournée

par Dmitry Orlov

3 janvier 2019

Source : http://lesakerfrancophone.fr/lannee-ou-la-planete-sest-retournee

 Source originaire : Club Orlov

Traduit par Hervé, vérifié par Wayan, relu par Cat pour le Saker Francophone

Le début d’une nouvelle année est un bon moment pour tirer des conclusions sur ce qui a changé, ce qui a fonctionné et ce qui a échoué. L’année écoulée a été remarquable à bien des égards en raison d’un grand nombre d’événements irréversibles et transformateurs. D’une certaine façon, en 2019, nous aurons affaire à une planète très différente. Voyons ce qui a réussi et ce qui a échoué.


Voyons d’abord ce qui a échoué et qui a perdu. On peut d’ores et déjà affirmer sans risque que le plan de Trump pour redonner sa grandeur à l’Amérique (MAGA) est un échec. Sous les statistiques optimistes de la croissance économique américaine se cache le fait hideux qu’elle est le résultat d’une exonération fiscale accordée aux sociétés transnationales pour les inciter à rapatrier leurs bénéfices. Non seulement cela ne les a pas aidées (les cours de leur action s’effondrent actuellement), mais cela s’est avéré un désastre pour le gouvernement américain ainsi que pour le système économique dans son ensemble.

Les recettes fiscales ont diminué, ce qui a entraîné un déficit de plus de 779 milliards de dollars. Pendant ce temps, les guerres commerciales que Trump a lancées ont fait augmenter le déficit commercial de 17% par rapport à l’année précédente. Les plans de rapatriement de la production industrielle des pays à bas coûts restent vaseux parce que les trois éléments clés dont la Chine disposait en s’industrialisant (énergie bon marché, main-d’œuvre bon marché et faible coût des affaires) font totalement défaut [aux États Unis].

La dette publique est déjà au-delà du raisonnable et son expansion continue de s’accélérer, avec pour le seul paiement des intérêts de la dette, une trajectoire qui devraient dépasser 500 milliards de dollars par an d’ici une décennie. Cette trajectoire n’augure rien de bon pour l’existence même des États-Unis. Personne, que ce soit aux États-Unis ou ailleurs, n’a le pouvoir de modifier sensiblement cette trajectoire. Les embardées de Trump ont peut-être fait avancer les choses plus vite qu’elles ne l’auraient fait autrement, du moins dans le sens d’aider à convaincre le monde entier que les États-Unis sont égoïstes, inoffensifs, finalement autodestructeurs et généralement peu fiables comme partenaires. En fin de compte, quel que soit président des États-Unis, cela a toujours été le cas.

Parmi ceux que le président américain a réussi à blesser le plus on compte ses alliés européens. Ses attaques contre les exportations d’énergie russe vers l’Europe, contre les constructeurs automobiles européens et contre le commerce de l’Europe avec l’Iran ont causé de nombreux dommages, tant politiques qu’économiques, sans pour autant les compenser par des avantages réels ou perçus. Pendant ce temps, alors que l’ordre mondial globaliste, qu’une grande partie de la population européenne semble prête à déclarer comme un échec, commence à s’effriter, l’Union européenne devient rapidement ingouvernable, avec des partis politiques de gouvernement incapables de former des coalitions et un nombre toujours plus grand de populistes sortant du bois.

Il est trop tôt pour dire que l’UE a déjà complètement échoué, mais il semble déjà assez certain que, d’ici une décennie, elle ne sera plus un acteur international sérieux. Bien que la qualité désastreuse et les erreurs ruineuses de la propre direction de l’Union européenne aient une grande part de responsabilité, une partie de celle-ci devrait être attribuée au comportement erratique et destructif de leur Big Brother transocéanique. L’UE s’est déjà transformée en une affaire strictement régionale, incapable de projeter son pouvoir ou d’entretenir des ambitions géopolitiques mondiales.

Il en va de même pour Washington, qui va soit partir volontairement (faute d’argent), soit être chassé d’une grande partie du monde. Le départ de Syrie est inévitable, que Trump, sous la pression incessante de ses bellicistes bipartisans, revienne ou non sur cet engagement. Maintenant que la Syrie est armée de défense anti-aérienne moderne fournie par la Russie, les États-Unis n’y maintiennent plus leur supériorité aérienne, et sans supériorité aérienne l’armée américaine ne peut rien faire.

L’Afghanistan est le prochain pays ; là, il semble farfelu de penser que les Washingtoniens seront en mesure de parvenir à un accommodement raisonnable avec les Talibans. Leur départ signifiera la fin de Kaboul en tant que centre de corruption où les étrangers volent l’aide humanitaire et d’autres ressources. Quelque part en cours de route, les troupes américaines restantes seront également retirées d’Irak, où le parlement, irrité par la visite impromptue de Trump dans une base américaine, a récemment voté leur expulsion. Et cela va mettre à mal toute l’aventure américaine au Moyen-Orient depuis le 11 septembre : 4 704 milliards de dollars ont été gaspillés, pour être précis, soit 14 444 dollars pour chaque homme, femme et enfant aux États-Unis.

Les plus grands gagnants en sont évidemment les peuples de toute la région, car ils ne seront plus soumis au harcèlement et aux bombardements aveugles des États-Unis. Les autres gagnants sont la Russie, la Chine et l’Iran, la Russie consolidant sa position d’arbitre ultime des arrangements de sécurité internationale grâce à ses capacités militaires sans égal et son savoir-faire démontré en matière de coercition pour imposer la paix. Le sort de la Syrie sera décidé par la Russie, l’Iran et la Turquie, les États-Unis n’étant même pas invités aux négociations. L’Afghanistan relèvera de l’Organisation de coopération de Shanghai.

Et les plus grands perdants seront les anciens alliés régionaux des États-Unis, en premier lieu Israël, puis l’Arabie saoudite. Depuis des décennies, les États-Unis ont pu contrôler et déstabiliser sélectivement le Moyen-Orient en agissant grâce à leurs marionnettes locales, mais maintenant toutes ces marionnettes sont en plein désarroi. Elles doivent faire face à un croissant chiite consolidé et à une Russie résurgente et affirmée. Israël ne peut pas faire grand-chose contre la présence militaire iranienne dans le sud de la Syrie, de l’autre côté de sa frontière. Le succès politique du Hezbollah au Liban et la force renouvelée du Hamas dans les territoires palestiniens ajoutent à son stress.

Entre-temps, l’incapacité d’Israël à contrer les récentes attaques à la roquette sur son territoire a démontré l’inutilité de ses systèmes de défense anti-aérienne pour protéger sa population de plus en plus appauvrie. Israël est à peine capable de tenir le coup malgré l’aide militaire américaine de 3,1 milliards de dollars et les généreuses garanties de prêts ; que fera-t-il lorsque cette aide cessera ? Ma prédiction à long terme pour Israël est toujours valable : ce pays cessera d’exister, et quand il cessera d’exister, la plupart des juifs russes, qui représentent environ un tiers de sa population, essaieront de retourner en Russie.

Les récents paris de l’Arabie saoudite se sont tous soldés par des pertes, et le pays est maintenant bloqué sur la voie de la faillite. Sa tentative de poursuivre une guerre au Yémen a été un échec. Les Américains se retirent également de ce conflit, les négociateurs de l’ONU s’en vont, et l’Iran est une fois de plus le gagnant. L’assassinat de Jamal Khashoggi à l’ambassade saoudienne à Ankara a démontré au monde entier la dégradation de l’État saoudien. Son jeune prince est maintenant un paria et ses plans de développement ont été anéantis.

Alors que la Russie et l’Iran sont manifestement gagnants de ce grand jeu et que les États-Unis, l’UE et les alliés occidentaux du Golfe en sont les grands perdants, il est encore difficile de tirer des conclusions sur la Chine. Elle a diversifié ses échanges commerciaux et stimulé sa consommation intérieure, mais une trop grande partie de ses échanges se fait encore avec les États-Unis, ce qui la rend vulnérable aux perturbations économiques. Mais la Chine est politiquement stable et solide, tandis que les États-Unis deviennent rapidement ingouvernables politiquement, obsédés par les intrigues de palais plutôt que par la politique réelle. Cette situation rend très improbable que les États-Unis puissent l’emporter sur la Chine, que ce soit sur le plan économique ou militaire.

Voilà à quoi ressemble l’état de la planète d’où je suis assis. Pour ce qui est de l’avenir, il semble tout à fait certain que nous nous dirigeons vers trois crises majeures simultanées, l’une ayant trait aux finances et au commerce, l’autre à l’énergie, la troisième à un climat déstabilisé. À l’heure actuelle, une grande partie du commerce international mondial est encore liée à deux grandes monnaies de réserve, le dollar américain et l’euro, ce qui fait que les pays qui ont des excédents commerciaux, comme la Chine et la Russie, échangent leurs produits contre la dette occidentale, ce qui en fait globalement des colonies occidentales de facto. Mais la situation évolue rapidement à mesure que de plus en plus de pays font du commerce avec leur propre monnaie, ce qui compromet la capacité d’emprunt des pays occidentaux, rend impossible le financement de leurs déficits budgétaires et les oblige à rembourser leurs dettes publiques faramineuses. Ce sera remarquablement perturbant, car on ne sait pas comment ils pourront continuer à financer leurs importations essentielles, en particulier l’énergie.

L’énergie est au cœur de l’autre crise à laquelle le monde est confronté. Le pic de pétrole conventionnel a été atteint autour de 2007 alors que celui du charbon l’a été il y a quelques années. Le pétrole non conventionnel (pétrole de schiste) aux États-Unis devrait bientôt atteindre son apogée pour des raisons qui ne sont que partiellement liées à la diminution des ressources (l’ensemble de ce business est lourdement endetté et ne pourra jamais rembourser ses dettes et sera contraint de réduire ses forages dès que sa capacité à générer de la dette sera réduite). Le seul pays disposant d’une vaste base de ressources (pétrole, charbon, gaz naturel et énergie nucléaire) est la Russie, qui restera probablement le fournisseur mondial d’énergie de dernier recours pour les décennies à venir. Elle est désormais en mesure d’exploiter les réserves pratiquement illimitées d’uranium 238 en surface qu’elle peut convertir en combustible dans ses derniers réacteurs à neutrons rapides (BN), qui peuvent également brûler le plutonium des armes nucléaires et des déchets nucléaires de haute activité.

La déstabilisation du climat coûtera cher à tout le monde, mais là aussi, il y a des gagnants et des perdants, et la Russie sera à nouveau le grand gagnant. Le climat plus chaud lui permet déjà de devenir le grenier à céréales et le plus grand exportateur de céréales du monde. Pendant ce temps, de nombreux pays plus au sud connaissent des vagues de chaleur et des sécheresses de plus en plus sévères et fréquentes, des tempêtes plus violentes, des inondations d’eau salée et d’autres calamités liées au climat, ce qui compromet leur capacité de produire des aliments et génère des millions de réfugiés climatiques.

C’est le tableau d’ensemble que je vois alors que la planète navigue sur les eaux de cette année 2019. Les perdants ultimes sont les États-Unis, suivis de l’UE et de leurs alliés du Moyen-Orient. Les gagnants ultimes sont la Russie et l’Iran, suivis par la Chine. Et tous les autres sont coincés au milieu, obligés de réévaluer rapidement la situation et de réorganiser leurs alliances et leurs relations commerciales. Il semble probable qu’en regardant l’année écoulée, nous en viendrons à la considérer comme 1990, une année où le monde s’est soudainement retourné, surprenant à peu près tout le monde. Espérons que tout se passera aussi paisiblement maintenant qu’à l’époque. Bonne année à tous !D

Le livre de Dmitry Orlov est l’un des ouvrages fondateurs de cette nouvelle « discipline » que l’on nomme aujourd’hui : « collapsologie » c’est à-dire l’étude de l’effondrement des sociétés ou des civilisations.

Syrie : La très sage décision de Donald Trump…


Richard Labévière
24 décembre 2018

Source : Proche&Moyen-Orient.ch

Il l’avait promis, il l’a fait : Donald Trump ramène la troupe à la maison, soit les quelques deux mille soldats des forces spéciales engagées en Syrie et la moitié du contingent d’Afghanistan, environ 7000 hommes. Ce faisant, le président américain confirme ses deux obsessions récurrentes : se faire réélire pour un prochain mandat en respectant à la lettre la liste de ses promesses électorales et faire tout le contraire de ce qu’a essayé de réaliser son prédécesseur Barack Obama. 

Sur le dossier syrien, la précédente administration démocrate visait clairement deux objectifs : renverser et changer le régime de Damas en supprimant Bachar al-Assad comme ce fut fait de Saddam Hussein et de Mouammar Kadhafi, tout en démolissant l’Etat-nation syrien comme ce fut fait de ceux d’Irak et de Libye. Sur ces deux points le bilan s’avère proprement désastreux – d’autant qu’en matière militaire – l’administration Obama s’est particulièrement illustrée par une augmentation exponentielle des attaques de drones, des opérations clandestines, des enlèvements et des assassinats ciblés. 

En prenant ainsi la décision d’un retrait « sec » de Syrie, le nouveau président américain interrompt brusquement la séquence d’un échec pourtant annoncé et ne faisant que s’aggraver au fil des semaines. Certes comme à son habitude, il n’y met pas les formes et prend de vitesse l’ensemble de ses partenaires étrangers et américains, n’hésitant pas à provoquer la démission de son ministre de la défense. Comme à son habitude aussi, c’est d’abord l’homme d’affaires qui réagit : Donald Trump ne veut plus continuer à investir dans des opérations de plus en plus coûteuses ne rapportant rien, si ce n’est la mort des « boys » et le retour de leurs cercueils au pays. En Syrie, la Russie, l’Iran et la Turquie ont remporté la partie. En Afghanistan, les Talibans ont repris le contrôle de 70% du pays. 

Par conséquent, à quoi servirait-il de continuer à engouffrer des milliards de dollars dans des affaires qui tournent au désastre depuis plusieurs années. Dans cette perspective purement comptable, la décision de Donald Trump est logique et conforme à son programme, sinon à son idéologie politique : l’argent d’abord pour me faire réélire ! 

Dialectiquement, la décision de Donald Trump fait aussi tomber nombre de malentendus et de contresens qui depuis mars 2011 empêchent une bonne compréhension de la guerre civilo-globale de Syrie. En dernière instance, le retrait militaire américain de Syrie pourrait s’avérer très positif en permettant d’accélérer la sortie de crise afin de lancer la reconstruction économique et politique du pays. Enfin, pour mieux apprécier la décision de la Maison Blanche, il s’agit d’abord de rappeler l’historique d’une ingérence américaine en Syrie qui a commencé bien avant le lancement officiel de la Coalition anti-terroriste d’août 2014…

L’INGERENCE AMERICAIN DATE DE 2011

L’engagement militaire américain en Syrie n’a pas attendu la proclamation du Califat par l’organisation « Etat islamique »/Dae’ch le 29 juin 2014. En fait, Washington préparait depuis longtemps des alternatives aux dictatures militaires arabes de moins en moins fréquentables. Dans le contexte des mal nommées «  révolutions arabes » , en Tunisie, en Egypte, en Libye, comme en Syrie la solution était déjà sur la table de la Maison blanche : favoriser l’arrivée au pouvoir des Frères musulmans en les aidant à constituer des pouvoirs exécutifs alternatifs. Ainsi, avant les troubles de Deraa en mars 2011, les services spéciaux américains sont déjà à pied d’œuvre au Liban, en Jordanie et en Turquie pour appuyer des ONGs et les startupers d’une contestation qui va s’organiser à partir des « réseaux numériques » dits « sociaux ». 

Dès les premières manifestations populaires de Deraa, des officines américaines et britanniques vont introduire quantités de fusils M-16 dans le pays, avec l’aide des Frères musulmans jordaniens et des tribus sunnites dont les nombreux trafics se jouent des postes frontières de la région. Durant les premières protestations – qui dès le début n’ont pas été pacifiques comme continuent à le prétendre les médias occidentaux absents du terrain -, des snipers cagoulés ont systématiquement pris pour cible les forces de l’ordre depuis les toits en terrasse des quartiers jouxtant les bâtiments officiels du gouvernorat de Deraa. Selon un rapport confidentiel du BND allemand, dès les premiers jours du « printemps syrien », plusieurs dizaines de « contractors » américains et britanniques sont à l’œuvre non seulement à Deraa, mais aussi dans la banlieue de Damas, ainsi que dans plusieurs localités côtières entre Tartous et Lattaquié. 

A proximité des frontières syriennes, l’installation de deux M.O.C – Military Operation Center – a commencé dès janvier 2011 : le premier se situe dans une caserne de la banlieue nord de Amman, la capitale jordanienne. Le deuxième s’est installé dans la vieille Antioche, jouxtant la ville turque d’Antakya, le départ de la Route de la soie. Les activités de ces deux structures d’états-majors illustrent la première séquence de l’engagement militaire américain en Syrie du printemps 2011 à l’été 2014, avant l’apparition de Dae’ch

A partir de ces deux plateformes interarmées se déploient trois programmes. Sous la responsabilité du Pentagone, le premier consiste à fournir différents points d’approvisionnements en armes afin d’équiper et de former des combattants susceptibles de rejoindre l’Armée syrienne libre (ASL), dont les premières unités ont vu le jour fin juillet 2011. Aux mains de la CIA, le deuxième programme consiste à recruter le plus grand nombre possible d’activistes afin de démultiplier les groupes armés locaux chargés de rejoindre l’ASL. Enfin, directement supervisé par le Secrétariat d’Etat, le troisième programme cherche à créer – avec l’aide des services spéciaux britanniques – des ONGs présentables à l’opinion publique internationale. Les fameux « Casques blancs » qui défraieront la chronique durant la bataille d’Alep en décembre 2016, sont l’une des créations du Progamm-3 !

Du printemps 2011 à l’été 2014, ces trois programmes vont engloutir plusieurs milliards de dollars sans beaucoup de résultats. Dans le sillage de l’ASL, les groupes armés dits « modérés », « laïcs » ou même « démocratiques » ont le plus grand mal à s’imposer. Ces groupes, qui parfois ne survivent que quelques jours, sont vite supplantés et absorbés par les katiba (unités) de Jabhat al-Nosra, c’est-à-dire Al-Qaïda en Syrie. Entre l’hiver 2011/2012 et l’été 2014, les analystes d’un service européen de renseignement n’en dénombrent pas moins de 400 qui se forment, se décomposent et se reconfigurent au gré d’alliances familiales, claniques, tribales et d’enjeux financiers plus ou moins clivants.

Toujours est-il que plusieurs de ces groupes, hâtivement montés sur le modèle de la sinistre UCK du Kosovo vont, la plupart du temps, tourner au fiasco comme le mort-né Front de libération de la Syrie (FLS) qui sera absorbé par Nosra quelques jours seulement après sa création. La dissidence armée en Syrie ne réussira jamais à se fédérer. Aucun de ces groupes ne va parvenir à s’implanter durablement à l’Est de l’Euphrate jusqu’à ce que la CIA conseille au Pentagone de jouer la carte… kurde. 

L’ALIBI DE LA LUTTE ANTI-TERRORISTE

La prise de Mossoul – deuxième ville d’Irak – et la proclamation du Califat par Dae’ch fin juin 2014 ouvre la deuxième séquence de l’engagement militaire américain en Syrie. L’alibi de la lutte anti-terroriste va permettre à Washington de poursuivre son objectif initial : le renversement du gouvernement de Damas et le démantèlement de la Syrie.

Tétanisé par l’émergence d’un « arc chi’ite », le petit roi Abdallah de Jordanie va vendre aux Américains la formation d’une « Fédération des tribus arabes ». Cette nouvelle initiative qui aura coûté plusieurs centaines de millions de dollars va, elle-aussi, très vite se transformer en échec cuisant, les supplétifs de cette fédération fantôme rejoignant avec armes et bagages leurs tribus d’origine. 

Dès 2011, l’objectif était non seulement de renverser le « régime de Damas » et son « sanglant dictateur » Bachar al-Assad – pour reprendre la rhétorique de la presse occidentale – mais aussi d’endiguer le déploiement de l’Iran en Syrie et celui de son allié historique le Hezbollah libanais. Ce dernier, qui s’est officiellement engagé en Syrie à partir de juillet 2013, a empêché les jihadistes de Nosra de s’emparer du port de Tripoli (nord du Liban), de s’implanter durablement dans la Bekaa, notamment dans la localité d’Ersal, ainsi que dans le sud du pays.

Peu de temps après la proclamation du Califat, Dae’ch attaque une école militaire en Jordanie : plusieurs conseillers américains sont tués. Pour s’assurer le contrôle du triangle syro-jordano-irakien, les forces spéciales américaines installent une base interarmées à Tanaf. Il s’agit principalement de couper la route aux Iraniens dans le désert d’Al-Ambar qui surplombe la frontière syro-jordanienne. A partir des infrastructures de Tanaf est créée la « Nouvelle armée syrienne » sous les ordres de Mohammad Talaa. Nouveau fiasco, cette force est décimée par Dae’ch aux abords de l’aéroport d’Al Hamadan durant l’été 2015. 

A partir de Tanaf, la CIA et ses groupes supplétifs vont faire mouvement pour empêcher la libération de Boukmal par l’armée syrienne après celle de Palmyre. Les forces américaines permettent alors à Dae’ch de s’installer près de Tanaf et bombardent une colonne irakienne qui cherche à opérer sa jonction avec l’armée gouvernementale syrienne. Après plusieurs années d’âpres combats, les forces loyales de Damas font finalement la jonction tant attendue avec leurs homologues irakiennes et investissent Tanaf en décembre 2017, ouvrant ainsi la route Bagdad-Damas. 

Au sud de l’Euphrate, les Américains ont empêché les Russes de traverser le fleuve, permettant ainsi à Dae’ch de développer un sanctuaire dans la poche d’Hajin depuis décembre 2017. « L’ordre de protéger cette poche a été prise au plus haut niveau du Pentagone », explique un officier européen de renseignement en poste à Amman. Finalement, ce n’est qu’un an plus tard – le 17 décembre 2018 – que les combattant kurdes investissent Hajin mettant en fuite plusieurs milliers de jihadistes de Dae’ch.

La deuxième séquence de l’engagement américain en Syrie est dominée par un choix stratégique clair : appuyer les groupes kurdes engagés dans la lutte contre Daec’h et contre l’armée gouvernementale syrienne. Il s’agissait aussi d’occuper durablement les régions pétrolières et gazières du Nord-Est de la Syrie et d’empêcher la formation du fameux couloir chi’ite Bagdad-Damas-Téhéran tant redouté par le roi de Jordanie. 

La majorité des Arabes chassés par les Kurdes vont se réfugier en Turquie au nord de Raqqa. La ville de Tal-Abyad (la colline blanche) a été « purifiée » ethniquement – dékurdifiée – ouvrant ainsi un couloir destiné à séparer les deux grandes agglomérations kurdes de Kobané et Hassaké. Depuis un an et demi, les services spéciaux turcs organisent une force de 4000 hommes – Le Bouclier de Raqqa – chargée de la reconquête. C’est principalement pour contrer cette initiative que les forces spéciales américaines vont équiper plusieurs points d’appuis aériens afin d’épauler le dispositif kurde des Forces démocratiques syriennes (FDS), majoritairement composées de combattants kurdes.

TRUMP A TIRE LES LECONS DE LA LIBERATION D’ALEP

Depuis plusieurs années aussi, l’armée turque prépare la bataille d’Afrine1 et de Manbij (autre ville verrou) aux mains des milices pro-kurdes dont plus d’un tiers de combattants du PKK (Parti des travailleurs du Kurdistan). Ankara craint, plus que tout, la création d’une entité autonome kurde sur ses marches sud. Pour Recep Erdogan, il s’agit de briser coûte que coûte une possible jonction entre les milices YPG et celles de la maison mère du PKK susceptible de fournir la profondeur stratégique nécessaire aux Kurdes de Turquie. 

C’est principalement pour évoquer cette question que Donald Trump et son homologue turc Recep Erdogan ont eu une très longue conversation téléphonique le 17 décembre dernier. 

Plus précisément, Recep Erdogan menace depuis plusieurs semaines d’envahir et d’occuper une bande d’au moins 15 kilomètres de profondeur dans le nord-est de la Syrie. L’armée turque a placé des armes lourdes le long des zones frontalières adjacentes. Quelque 15 000 « rebelles » étrangers et syriens, payés par la Turquie, sont censés être à l’avant-garde de cette invasion. Au cours du mois dernier, ils ont été transférés d’Idlib et d’autres zones contrôlées par la Turquie au nord-ouest de la Syrie vers le côté turc de la frontière orientale. De plus, le président turc aurait aussi menacé de finaliser l’acquisition de systèmes anti-aériens russes S-400, ce qui serait une première pour l’un des principaux membres de l’OTAN. En définitive Ankara aurait finalement opté pour l’achat des systèmes avancés de défense antimissile Patriot!

Toujours est-il qu’après le départ américain, il y aura une course pour occuper le vide – même si la Turquie risque de s’en tenir à son plan d’invasion. Le gouvernement syrien doit maintenant se dépêcher de reprendre le barrage de Raqqa, les riches terres agricoles au nord de l’Euphrate et, surtout, le champ pétrolier et gazier près de la frontière irakienne, qui sont nécessaires pour financer la reconstruction à venir.

Dans ce contexte et compte-tenu de l’échec patent des deux séquences successives de l’ingérence militaire américaine en Syrie, « Donald Trump aurait surtout raccroché les gants pour ne pas être tenu responsable d’une possible sortie turque de l’OTAN, hypothèse parfaitement apocalyptique pour l’Alliance occidentale », explique un officier général européen en poste à Bruxelles-OTAN ; « en fait, la question du retrait américain se pose depuis la libération d’Alep en décembre 2016. Washington a compris que la partie était perdue et qu’il fallait limiter la casse en retenant la Turquie, par la peau du cou et de toutes les manières possibles ». Evidemment, les Israéliens sont furieux, craignant de voir les Iraniens et le Hezbollah libanais s’installer durablement sur leur frontière nord. D’ores et déjà, Donald Trump aurait promis à Tel-Aviv de nouvelles livraisons d’armes en expliquant que le véritable endiguement de l’Iran se jouait désormais en Irak. 

NOUVELLE CARABISTOUILLE FRANCAISE

Comme toujours dès qu’il est question de la Syrie, la réaction française est d’une confondante absurdité. Les deux principaux responsables politiques des zones sous contrôle kurde en Syrie – les deux co-présidents du Conseil démocratique Syrien Ilham Ahmed et Riad Darar – ont été immédiatement reçus à Paris. L’Elysée a confirmé cette visite, des sources militaires autorisées laissant entendre que Paris s’engagerait à de nouvelles livraisons d’armes et à maintenir plusieurs centaines de membres des forces spéciales aux côtés des factions kurdes.

Les communicants de l’Elysée et du Quai d’Orsay ont aussitôt lancé une campagne médiatique visant à expliquer que la France poursuivrait son engagement militaire au nom de la lutte contre le terrorisme et – bien-sûr – de la défense des droits de l’homme. La ministre de la Défense Florence Parly a eu bien du mal à légitimer une opération que des militaires français de haut rang considèrent comme vouée à l’échec, d’autant qu’Emmanuel Macron avait annoncé la défaite de Dae’ch dès le lendemain de son élection. 

« Soyons sérieux », avertissent plusieurs officiers supérieurs français, « quels sont les intérêts de la France dans cette affaire extrêmement budgétivore ? Avons-nous intérêt à nous maintenir dans un dispositif dont l’échec est d’ores et déjà inscrit dans la réalité des rapports de force sur le terrain ? Comme les Américains, nous ferions mieux de diminuer aussi le format de nos opérations extérieurs afin de nous concentrer sur nos besoins de défense les plus essentiels comme – par exemple – la mise en chantier de deux porte-avions nucléaires pour remplacer le Charles-de-Gaulle qui arrivera en fin de mission en 2038 ».

Plusieurs diplomates français expriment aussi leur incompréhension : « une fois de plus, nous allons travailler d’abord pour les intérêts d’Israël qui nous crachera dessus à la première occasion… » Et dès qu’il est question des priorités de Tel-Aviv, Bernard Kouchner ressurgit de son outre-tombe affairiste pour nous rejouer (notamment sur Europe-1 et dans le dernier JDD) la scène de « la honte » et de la trahison des Kurdes au nom des droits de l’homme et de sa fameuse ingérence humanoïde dont on connaît maintenant les vraies motivations néo-coloniales.

En définitive, que Washington trahisse de nouveau les Kurdes correspond à une vieille tradition récurrente depuis les traités de 1920 ayant présidé au démantèlement de l’empire ottoman. A l’issue de la Première guerre mondiale, l’ensemble des puissances occidentales avaient promis aux Kurdes la création à venir d’un Etat souverain… qui n’est jamais venu. Mais, de crainte que cette malédiction se répéte, les Kurdes auraient mieux fait de poursuivre les négociations qu’ils avaient ouvertes en 2013 avec Damas pour négocier un statut d’autonomie interne au sein de la République arabe syrienne.


1 Afrine et sa région, comprenant 360 villes et villages dans le nord-ouest du gouvernorat d’Alep, est contrôlée depuis le 11 juillet 2012 par le PYD et sa branche armée, les YPG. La population de la région est en très grande majorité kurde, mais elle comprend aussi des Arabes, des Assyriens, des Turkmènes et 20 000 réfugiés yézidis rescapés des massacres de Sinjar. Depuis janvier 2018, entre 500 000 et un million de personnes y vivent, dont des milliers de réfugiés. 

Pourquoi Rousseau était un Gilet Jaune

par Bruno Guigue

21 décembre 2018

Source : https://www.legrandsoir.info/pourquoi-rousseau-etait-un-gilet-jaune.html


A défaut de lire Rousseau, on aime le caricaturer. Ce doux rêveur aux illusions champêtres ne serait bon qu’à susciter des ferveurs prépubères. Au mieux, il serait un préromantique dont l’œuvre désuète moisit dans les rayons des bibliothèques. Au pire, un illuminé, un écorché vif, un psychopathe dont les principes funestes auraient engendré le totalitarisme. Vilipender ce manant, ce paria de la philosophie égaré dans un siècle de jouisseurs fortunés remonte à une longue tradition. Perspicace, Henri Guillemin soulignait la profonde solitude de Jean-Jacques à l’ombre des Lumières. « Rousseau, au XVIIIème siècle, c’est l’homme qui dit, ouvertement, sur la société telle qu’elle est, tout ce qu’on ne doit pas dire lorsqu’on est bien élevé et qu’on veut faire carrière. Il ne se contente pas d’exaspérer les Encyclopédistes avec ses propos sur l’âme, sur Dieu, sur la fin de l’homme, mais il les horrifie, en outre, et les épouvante, en parlant sans respect des grands et des riches. On n’est pas très porté, du côté philosophique, à des considérations de cette espèce. La secte, dira Robespierre, déclamait quelque fois contre le despotisme, mais ses membres s’employaient au mieux à se faire pensionner par les despotes. D’Holbach, Helvétius, appartiennent à la haute bourgeoisie financière ».

Les Encyclopédistes poursuivaient Rousseau de leur mépris. Mais Voltaire n’est pas en reste. « Il s’est glissé par ses spéculations, écrit Guillemin, dans la classe entretenue et n’entend pas qu’on touche au système. Pour lui, ouvriers et paysans constituent la populace, et le premier devoir des travailleurs est de rester muet dans cette servitude laborieuse qui nourrit les nantis ». Rousseau ? Pour Voltaire, c’est un gueux qui voudrait que les riches fussent volés par les pauvres. Ce que la bourgeoisie déteste, en lui, « c’est l’homme du Discours sur l’inégalité et du Contrat social, ce livre, écrit Mallet du Pan, qui fut le Coran des discoureurs de 1789. Il n’y a pas d’écrivain plus propre à rendre le pauvre superbe, note Joubert le 15 avril 1815. Et Brunetière d’insister, avec une grimace de dégoût, sur le pedigree nauséeux de Rousseau : les parents de Rousseau étaient peuple, au sens le plus fâcheux du mot ; la vulgarité de ses origines, c’est le premier trait de son caractère. Au point culminant de la réaction bourgeoise, après ces Journées de Juin 1848 qui l’ont jeté « dans des tremblements », Sainte-Beuve accable Rousseau de son mépris de classe. « Rousseau a été laquais, dit-il, et il ajoute finement : On s’en aperçoit. Taine, au lendemain de la Commune, ne voit dans toute la pensée de Rousseau qu’une rancune de plébéien, pauvre, aigri, et qui, entrant dans le monde, a trouvé la place prise et n’a pas su s’y faire la sienne ; il n’échappe à l’envie que par le dénigrement » (Henri Gullemin, Du contrat social, Présentation, UGE, 1973).

Et si cette haine pour Rousseau témoignait en faveur de sa philosophie, montrant qu’il n’avait pas seulement une longueur d’avance sur son temps, mais aussi sur le nôtre, et qu’il ne pouvait échapper à son destin solitaire en attaquant l’injustice sur tous les fronts ? Ce n’est pas seulement sa psychologie singulière qui dressait Rousseau contre une société vermoulue, mais sa pensée profonde, son système philosophique. Il détestait la bourgeoisie pour son égoïsme rapace, pour ses mœurs dépravées : elle le haïssait, elle, pour ses idées. Son époque, il la définissait dans une lettre au Mercure comme « un siècle de charlatanerie où les plus grands fripons ont toujours l’intérêt public à la bouche ». Et dans l’Emile, il lançait cet avertissement : « Vous vous fiez à l’ordre actuel de la société sans songer que cet ordre est sujet à des révolutions inévitables ». Sa philosophie, on le sait, préfigurait la Révolution française. Mais prenons garde à ne pas arrimer Rousseau au port de la bourgeoisie ascendante. La rigueur de sa pensée emportait le philosophe-paria fort loin de ces rivages rassurants. Et s’il a nourri de ses idées le processus révolutionnaire, il a surtout anticipé son usurpation par la bourgeoisie.

Une philosophie de la liberté

Quelle est sa philosophie ? Un principe en donne la ligne directrice : qu’il s’agisse d’éducation ou de gouvernement, il condamne comme contraire à la nature tout ce qui porte atteinte à la liberté humaine. La liberté est en effet la qualité native de l’homme, elle fait « la dignité de son être ». C’est encore ce qu’il veut dire lorsqu’il affirme dans le Contrat social que l’homme est « né libre » ou lorsqu’il écrit dans le Discours sur l’inégalité : « ce n’est pas tant l’entendement qui fait parmi les animaux la distinction spécifique de l’homme que sa qualité d’agent libre ». Mais commençons par le commencement. Découvrons l’homme de la nature enfoui sous l’homme de l’homme. Pour remonter au véritable état de nature, il faut faire abstraction de l’homme social, il faut se représenter l’homme dans son état natif, sorti des mains de la nature, nimbé de son innocence originelle. S’abandonnant à l’anthropologie-fiction, il faut imaginer les hommes dispersés, épars dans les forêts. Cet état d’isolement est une fiction, mais on ne peut s’en passer si l’on veut « bien juger de notre état présent ». Dans cet état d’isolement, l’homme jouit de l’indépendance la plus complète car il se suffit à lui-même. Rien ni personne ne saurait l’asservir. Aucun lien de dépendance ne lie l’homme à l’homme dans l’état de nature, et c’est dans ce sens que cet état est exemplaire.

Il faut bien comprendre que la fiction philosophique de l’état de nature ne décrit pas un état antérieur de l’humanité. Elle a pour fonction théorique de souligner la liberté naturelle : aucun homme n’est naturellement fait pour commander ou obéir. L’oppression qui caractérise les sociétés inégalitaires n’est pas une fatalité, mais un phénomène contingent. Que des hommes soumettent d’autres hommes est un fait historique, et non une nécessité propre à l’espèce. La description de l’état de nature souligne donc la servitude propre à l’état social. Mais l’homme civil n’est pas seulement soumis à la volonté d’autres hommes, le pauvre à la volonté du riche, l’esclave à celle du maître. Il y a en outre dans l’état civil une servitude morale, la soumission à l’opinion et au préjugé. Bien loin de juger par lui-même, l’homme civil n’a plus qu’une préoccupation, celle de se conformer à l’opinion des autres. Au sens strict du terme, l’état civil est synonyme d’aliénation : c’est du regard des autres, ce ferment de corruption, que l’individu tire le sentiment de sa propre existence.

C’est pourquoi le passage de l’état de nature à l’état civil se solde par la perte de la liberté. Ce passage de l’état naturel à l’état social n’était pas inéluctable, mais il est irréversible. Contrairement à ce qu’on dit parfois, il n’y a aucune nostalgie d’un âge d’or perdu chez Rousseau. Il sait bien que la culture a enveloppé la nature et que cette transformation a arraché l’humanité à l’animalité. En revanche, la perte de la liberté qui est la conséquence de l’état social n’est pas inéluctable. Si cette perte était définitive, ce serait une condamnation sans appel de la société civile. Mais société et liberté ne s’excluent pas irrémédiablement l’une l’autre. L’œuvre politique de Rousseau montre au contraire que l’homme, par des institutions appropriées, peut gagner l’équivalent de ce qu’il perd en quittant l’état de nature. Il peut s’unir à ses semblables sans faire le sacrifice de sa liberté, puisqu’il peut trouver dans la société l’équivalent civil de sa liberté native.

Le règne de la loi

Le problème posé par le Contrat social est précisément d’instituer l’autorité politique sans que cette institution se fasse au préjudice de la liberté humaine. L’homme devenu citoyen doit rester « aussi libre qu’auparavant », dit Rousseau. Est-ce possible ? Oui, « si chacun fait par le pacte social l’échange de sa liberté naturelle contre la liberté civile et la liberté morale » (Contrat social, I, 8). Or ces deux formes de liberté sont forgées par l’éducation et la culture, ce sont des libertés reconquises à travers une forme de soumission. Pour Rousseau, la liberté n’est pas le caprice : elle n’est pas une fonction du désir, mais un effet de la loi, elle est exigence et non pas jouissance. Si la philosophie de Rousseau déplaît aux bourgeois, c’est parce qu’elle n’est pas libérale : la seule liberté qui nous soit accessible est celle du citoyen, et non de l’individu. Elle passe par la soumission à la loi commune, et non à l’intérêt privé. La liberté est une conquête de l’homme sur lui-même : elle met en œuvre ses plus nobles facultés et l’élève à la vertu.

Mais comment peut-on rester libre en obéissant à la volonté générale ? Ce n’est pas seulement parce qu’il s’agit d’une soumission volontaire ou consentie. « Tout homme étant né libre est maître de lui-même, nul ne peut sous quelque prétexte que ce puisse être, l’assujettir sans son aveu ». C’est aussi – et surtout – parce que l’obéissance à la volonté générale garantit le citoyen de toute dépendance particulière. La loi libère le faible de la domination du puissant, elle interdit toute sujétion de l’homme par l’homme. « La liberté consiste moins à faire sa volonté qu’à n’être pas soumis à celle d’autrui ». Dans l’état civil légitime, le citoyen « n’obéit qu’aux lois, et c’est par la force des lois qu’il n’obéit pas aux hommes ». Obéir à un homme, c’est avoir un maître, tandis qu’en obéissant à la volonté générale on se soumet à une autorité impersonnelle qui ne saurait supprimer la liberté.

Mais ne confondons pas le fait et le droit. « Dans les faits, les lois sont toujours utiles à ceux qui possèdent et nuisibles à ceux qui n’ont rien », rappelle Rousseau. L’histoire enseigne que les lois sont faites par les riches. Malédiction de l’état social, cette inégalité est-elle définitive ? Non, puisque, dans le Contrat social, Rousseau indique les conditions sous lesquelles la loi est vraiment la loi, c’est-à-dire l’expression de la volonté générale. La loi ainsi entendue est un idéal, bien entendu, dont les lois existantes sont des parodies grotesques. Mais la philosophie politique de Rousseau n’aurait aucun sens si elle n’envisageait la possibilité d’une autre société. Dans l’état civil légitime – qui reste à construire – la loi n’est plus l’instrument du riche : elle émane du peuple, elle incarne l’intérêt commun. En obéissant à la volonté générale, le citoyen n’obéit qu’à lui-même. Car la volonté générale n’est pas pour lui une volonté étrangère, mais sa propre volonté, sinon comme homme du moins comme citoyen, c’est-à-dire comme partie d’un tout. « La volonté constante de tous les membres de l’Etat est la volonté générale, c’est par elle qu’ils sont citoyens et libres » (Contrat social, IV, 2).

La loi du peuple

Mais pour que la loi soit une vraie loi, c’est-à-dire l’expression de l’intérêt commun, que faut-il faire ? La réponse de Rousseau est simple : il faut que le peuple fasse la loi. « La souveraineté ne peut être représentée, par la même raison qu’elle ne peut être aliénée, elle consiste essentiellement dans la volonté générale, et la volonté ne se représente point (..) Les députés du peuple ne sont donc ni ne peuvent être ses représentants, ils ne sont que ses commissaires ; ils ne peuvent rien conclure définitivement. Toute loi que le peuple en personne n’a pas ratifiée est nulle ; ce n’est point une loi. Le peuple anglais pense être libre, il se trompe fort ; il ne l’est que durant l’élection des membres du parlement : sitôt qu’ils sont élus, il est esclave, il n’est rien. Dans les courts moments de sa liberté, l’usage qu’il en fait mérite bien qu’il la perde. » (Contrat social, III, 15). La volonté générale est l’exercice même de la souveraineté, et c’est ce qui en interdit la représentation. Car que signifierait en réalité « représenter » la volonté ? Ce serait admettre que quelqu’un pourrait vouloir pour un autre. Or c’est philosophiquement impossible : la volonté est ce qui en tout homme n’appartient qu’à lui, elle est la manifestation irréductible de sa liberté. « Le principe de toute action est dans la volonté d’un être libre, on ne saurait remonter au-delà » (Emile, IV).

Le raisonnement est imparable : la souveraineté étant une volonté, et la volonté étant par essence irreprésentable, la souveraineté ne saurait légitimement être représentée. Soit le peuple veut, soit il ne veut pas, mais il n’y a pas de demi-mesure. Si des représentants pouvaient s’exprimer en son nom, cette représentation déformerait la volonté populaire. Elle introduirait des nuances qui en altéreraient la pureté, conformément à tel ou tel intérêt particulier. En réalité, la volonté des représentants se substituerait à celle des représentés. Mais si la souveraineté est irreprésentable, c’est aussi parce que la volonté est générale. Parce qu’elle est une volonté générale, la souveraineté dit la loi, mais ne l’applique pas. Pur vouloir, la volonté générale ne se délègue pas. Seul le pouvoir exécutif, chargé de l’exécution des lois, se délègue, car il détermine les conditions d’application de la loi aux cas particuliers.

C’est pourquoi les « députés du peuple », autrement dit ses représentants, ne peuvent être que « ses commissaires », des exécutants investis d’une mission strictement définie. « Ils ne peuvent rien conclure définitivement. Toute loi que le peuple en personne n’a pas ratifiée est nulle ; ce n’est point une loi ». Seul le peuple est souverain, puisque la volonté générale est celle de tous les citoyens visant l’intérêt commun. Les représentants ne sauraient se substituer au peuple dans l’exercice d’une souveraineté dont il est le détenteur légitime. Mais s’il est exclu qu’ils aient le dernier mot, Rousseau suggère néanmoins qu’ils puissent participer à l’élaboration de la loi. Il ne dit pas, en effet, que toute loi que le peuple n’a pas votée est nulle. Il emploie au contraire le terme de « ratification » pour désigner l’acte souverain par lequel le peuple approuve une proposition de loi. Cette ratification, toutefois, est absolument requise. Une loi que le peuple entier n’a pas approuvée explicitement ne mérite pas ce nom. Toute législation sur laquelle chaque citoyen ne s’est pas personnellement prononcé est illégitime. Traduisons : une loi qui n’a pas été approuvée par référendum ne vaut rien.

Ce que Poutine n’est pas

Diaboliser à tort le leader de la Russie rend la nouvelle guerre froide encore plus dangereuse.

par Stephen F. Cohen (*)

20 septembre 2018

Source : http://lesakerfrancophone.fr/ce-que-poutine-nest-pas

Source originaire : The Nation

Traduit par jj, relu par Diane pour le Saker Francophone

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Depuis une bonne dizaine d’années, l’attitude des USA à l’égard de la Russie a été dominée et empoisonnée par le spectre du méchant Poutine. De tous les politiciens américains d’envergure, Henry Kissinger a eu le mérite de mettre en garde contre cette image très déformée de celui qui dirige la Russie depuis l’an 2000 : « La diabolisation de Vladimir Poutine ne constitue pas une politique. Elle n’est qu’un alibi pour justifier une absence de politique. »

Mais Kissinger se trompait lui aussi. Washington a mis en œuvre de nombreuses politiques fortement imprégnées par la diabolisation de Poutine – un dénigrement de la personne qui va bien au-delà de tout ce qui a été pratiqué à l’égard des derniers dirigeants de la Russie soviétique. Ces politiques vont des critiques croissantes du début des années 2000 aux guerres par procuration qui ont eu pour théâtre la Géorgie, l’Ukraine, la Syrie, pour inclure finalement, dans notre pays, les allégations portant sur l’affaire du Russiagate. En fait, les maîtres de notre politique ont adopté l’ancienne formule du défunt sénateur John McCain, comme élément central d’une nouvelle guerre froide, qui est encore plus dangereuse que l’ancienne : « Apparatchik du KGB, Poutine est une réincarnation de l’impérialisme russe… Son univers est brutal et cynique… Nous devons empêcher que la noirceur du monde de Monsieur Poutine ne s’étende à une plus grande partie du monde. »

« Poutine est un méchant, et il n’a en tête que de faire le mal.» – Sénateur John McCain

« [Poutine] a été un agent du KGB. Par définition, il n’a pas d’âme. » « Si cela vous rappelle des souvenirs, c’est ce que Hitler a fait dans les années 1930 », [allusion au fait d’accorder la nationalité russe à des citoyens de pays limitrophes d’origine russe, NdT] – Hillary Clinton, candidate à l’élection présidentielle de 2016

 

Dans cette entreprise de diabolisation, les médias de grande diffusion ont joué un rôle diffamateur essentiel. Loin d’être un cas atypique, un éditorialiste du Washington Post a pu ainsi écrire : « Poutine aime faire rouler les têtes… Le règne de la peur est de nature soviétique, mais cette fois il n’y a pas d’idéologie – seulement un mélange de glorification personnelle, de xénophobie, d’homophobie et d’anti-américanisme primaire. » Des publications et des auteurs renommés en viennent maintenant de façon routinière à s’abaisser eux-mêmes à aller plus loin dans le dénigrement en usant de formules telles que « les muscles avachis » du « petit ogre gris nommé Vladimir Poutine ». On peut donner des centaines d’exemples de la sorte tout au long des années. Dénigrer le dirigeant de la Russie est devenu un canon de la bien-pensance étasunienne dans le discours de la nouvelle Guerre froide.

Comme toute institution, la diabolisation de Poutine a aussi sa propre histoire. Lorsqu’il est apparu pour la première fois sur la scène mondiale au tournant de l’an 2000 comme le successeur désigné par Boris Eltsine, Poutine a été salué par les principaux représentants de l’establishment politico-médiatique des États-Unis. Le correspondant en chef du New York Times à Moscou et d’autres enquêteurs ont écrit que le nouveau dirigeant de la Russie manifestait un « vif engagement à vouloir construire une démocratie forte ». Deux ans plus tard, le Président George W. Bush faisait l’éloge de sa rencontre au sommet avec Poutine et du « début d’une relation très constructive ». Mais le discours favorable à Poutine a bientôt cédé la place à un dénigrement incessant. En 2004, l’éditorialiste du Times, Nicholas Kristof a donné sans le vouloir une explication à ce retournement, même si elle n’est que partielle.

Kristof s’est plaint amèrement d’avoir été « embobiné par M. Poutine. Celui-ci n’est pas une version sobre de Boris Eltsine ». En 2006, un rédacteur du Wall Street Journal, exprimant la nouvelle opinion de l’establishment, déclare « qu’il est temps de penser à la Russie de Vladimir Poutine comme à l’ennemie des États-Unis ». La suite est entrée dans l’histoire.

Quelle a été en réalité la personnalité de Poutine, pendant ses nombreuses années passées au pouvoir ? Nous pouvons laisser aux futurs historiens le soin de répondre à cette vaste et complexe question, lorsque toute la documentation nécessaire à une étude biographique complète – mémoires, archives et autres documents – sera disponible. Les lecteurs seront peut-être surpris d’apprendre que les historiens, les politologues et les journalistes de Russie en débattent publiquement et affichent des opinions très divergentes sur « les plus et les moins » de la politique de Poutine. (Personnellement, je me situe quelque part au milieu.)

En Amérique et ailleurs en Occident, toutefois, seuls les points jugés négatifs sont pris en considération dans le dénigrement exacerbé – une sorte d’anti-culte – de Poutine. Très souvent, ces appréciations ne s’appuient sur aucune information substantielle et sont basées sur des sources très sélectives ou non vérifiées, quand elles ne sont pas motivées par des griefs politiques, notamment ceux émanant de plusieurs oligarques de l’ère Eltsine et de leurs agents à l’Ouest.

En identifiant et en examinant, même rapidement, ce qui figure en première ligne des points négatifs qui sous-tendent la diabolisation de Poutine, nous pouvons au moins comprendre ce qu’il n’est pas.

Poutine n’est pas l’homme qui, après son arrivée au pouvoir en 2000, aurait « dé-démocratisé » le régime démocratique russe établi par Boris Eltsine dans les années 1990 et qui aurait restauré un système apparenté  au « totalitarisme » soviétique. La démocratisation a commencé et s’est développée en Russie soviétique sous l’égide de son dernier dirigeant, Mikhaïl Gorbatchev, dans les années 1987 à 1991.

À plusieurs reprises, Eltsine a porté des coups sérieux à cette expérience historique de la démocratie russe, coups qui lui ont peut-être été fatals. Au nombre de ceux-ci, le recours à des tanks en octobre 1993, pour détruire le parlement russe librement élu et avec lui l’ensemble de l’ordre constitutionnel par lequel Eltsine était devenu président. Les deux guerres sanglantes contre la minuscule province sécessionniste de Tchétchénie. La possibilité donnée à un petit groupe d’oligarques liés au Kremlin de faire une razzia sur les plus grandes richesses du pays et d’avoir entraîné ainsi les deux tiers de la population dans la pauvreté et la misère, y compris les classes moyennes de la période soviétique, à la fois nombreuses et bien éduquées. Le trucage de sa propre élection en 1996. Et la promulgation d’une Constitution « super présidentielle », au détriment des pouvoirs législatif et judiciaire, mais au bénéfice de son successeur. Poutine a peut-être poursuivi ce processus de déconstruction de la démocratie entamé dans les années 1990 sous Eltsine, mais ce n’est pas lui qui l’a lancé.

Il n’est pas vrai non plus que Poutine se soit érigé en tsar ou en « autocrate » façon soviétique, pour devenir un despote doté d’un pouvoir absolu lui permettant de dicter sa volonté en politique.  Le dernier dirigeant du Kremlin doté de ce genre de pouvoir a été Staline, disparu en 1953, et avec lui vingt ans de terreur de masse. En raison d’une routinisation bureaucratique toujours plus forte du système politico-administratif, chacun des dirigeants soviétiques qui lui ont succédé s’est retrouvé avec encore moins de pouvoir personnel que son prédécesseur. Poutine peut avoir renversé la tendance, mais s’il était vraiment cet autocrate « impitoyable et cruel » – ou encore le « pire des dictateurs de la planète » – on n’aurait pas vu à plusieurs reprises des dizaines de milliers de protestataires manifester dans les rues de Moscou, quelquefois avec une autorisation officielle. Ni vu à la télévision d’État leurs protestations (et dans certains cas, leur arrestation).

Les politologues s’accordent en général pour dire que Poutine reste un dirigeant « autoritaire, version soft » à la tête d’un système qui a des composantes à la fois autoritaires et démocratiques héritées du passé. Ils ne s’entendent pas sur la manière de définir, préciser et faire la part de ces différents éléments, mais pourraient certainement tomber d’accord avec cette brève notice mise en ligne sur Facebook le 7 septembre 2018 par l’éminent diplomate et universitaire Jack Matlock : « Poutine … n’est pas le dictateur absolu que certains ont voulu faire de lui. Son pouvoir semble être basé sur un équilibre entre divers réseaux d’intérêt, certains d’entre eux ayant encore un caractère criminel. (Dans les années 1990, la plupart des réseaux étaient de nature criminelle et personne n’en avait le contrôle.) Par conséquent, il ne peut pas admettre publiquement que [des actes criminels] puissent être commis sans son approbation, car ce serait avouer qu’il n’est pas complètement maître de la situation ».

Poutine n’est pas ce maître du Kremlin qui « vénère Staline » et dont la « Russie serait l’ombre damnée de l’Union soviétique de Staline ». Ces affirmations sont tellement tirées par les cheveux et témoignent d’une telle méconnaissance du régime de terreur stalinien, de Poutine et de la Russie actuelle, qu’elles se passent de commentaires. La Russie de Staline a été plus loin dans le déni de liberté que tout ce qu’on peut imaginer. Dans la Russie d’aujourd’hui, en dehors de certaines libertés politiques, la plupart des citoyens sont plus libres de vivre, d’étudier, d’écrire, de s’exprimer et de voyager qu’ils ne l’ont jamais été. (Lorsque des dénigreurs professionnels comme David Kramer évoquent une « situation des droits de l’homme catastrophique dans la Russie de Poutine », ils devraient se poser la question : en comparant avec quelle période de l’histoire russe ou avec quelle autre région du monde aujourd’hui ?)

Sans aucun doute, Poutine a conscience que des millions de Russes ont souvent des sentiments pro-staliniens, qu’ils expriment ouvertement. Néanmoins, son rôle dans les controverses qui continuent d’avoir cours sur la réputation du despote historique, a été, d’une façon inégalée, celui d’un dirigeant anti-stalinien. En bref, si Poutine vénérait la mémoire de Staline, comment expliquer que grâce à son soutien personnel deux mémoriaux dédiés aux millions de victimes du tyran ont pris place dans le centre de Moscou (l’excellent musée d’État de l’histoire du goulag et le très évocateur « Mur du chagrin »). Ce dernier a été proposé pour la première fois en 1961 par le maître du Kremlin d’alors, Nikita Krouchtchev. Il n’a pu être réalisé sous aucun de ses successeurs avant Poutine en 2017.

Poutine n’est pas non plus l’homme à l’origine du système économique kleptocrate de la Russie post-soviétique, qui se caractérise par une corruption liée à l’oligarchie et à d’autres formes largement répandues. Ce phénomène a aussi pris naissance du temps d’Eltsine pendant les plans de privatisation  thérapie de choc des années 1990, à l’époque où les « escrocs et les voleurs », que l’opposition actuelle continue de dénoncer, sont réellement apparus.

Poutine a adopté tout un nombre de politiques « anti-corruption » au cours des ans. On peut légitimement se poser la question de savoir dans quelle mesure elles ont été couronnées de succès. Tout comme celle de savoir jusqu’où il est parvenu à limiter le pouvoir des oligarques du cercle d’Eltsine et du sien propre, et dans quelle mesure ces politiques étaient sincèrement motivées. Mais de qualifier Poutine de « kleptocrate » manque de fondement et n’est guère plus qu’une forme de diabolisation.

Une récente étude académique montre par exemple que bien qu’on les dise corrompus, Poutine et « l’équipe de technocrates libéraux sur lesquels il s’appuie ont aussi géré avec savoir faire les fortunes économiques de la Russie ». Un ancien directeur du FMI va même plus loin, en concluant que l’équipe actuelle d’économistes ne « tolère pas la corruption » et que « la Russie se range maintenant à la 35e place sur 190 dans le classement de la Banque mondiale sur les pratiques d’affaires. En 2010, elle était au 124e rang ».

Si l’on se place sur un plan humain, lorsque Poutine a accédé au pouvoir en 2000, environ 75% des Russes vivaient dans la pauvreté. La plupart d’entre eux avaient même perdu les modestes acquis de l’ère soviétique, que ce soient leurs économies accumulées une vie durant ; leur couverture santé entre autres prestations sociales, ou encore un réel salaire, une retraite, un emploi et pour les hommes une espérance de vie qui était tombée bien en dessous de 60 ans. En l’espace de quelques années, le « kleptocrate » Poutine a pu mobiliser une fortune suffisante pour mettre un terme à ces catastrophes humaines et rétablir la situation en investissant des milliards de dollars dans des fonds « jours de pluie » destinés à protéger la nation contre le retour de temps plus durs. Nous pouvons émettre le jugement que l’on voudra sur cette prouesse historique, mais c’est la raison pour laquelle les Russes sont nombreux à appeler Poutine « Vladimir le Sauveur ».

Ce qui nous amène à l’accusation la plus grave portée contre lui : Poutine, formé à devenir un « gangster du KGB », donne régulièrement l’ordre de tuer des journalistes et des ennemis personnels, comme peut le faire un « parrain de la mafia d’État ». C’est probablement la façon la plus facile de le diaboliser, parce qu’il n’existe toujours aucune preuve réelle, ni même aucune espèce de logique, derrière cette accusation. Et pourtant, on la retrouve partout : les chroniqueurs et éditorialistes du Times – et bien d’autres avec eux – qualifient Poutine de « gangster » et ses politiques de « brutales », en usant quelquefois de la double qualification de « voyou autocratique ». Cette formule revient si souvent qu’elle semble avoir été spécifiée dans quelque manuel à usage interne. Il ne faut pas s’étonner par conséquent que tant de politiciens l’utilisent couramment, comme récemment le sénateur Ben Sasse : « Nous devrions dire au peuple américain et au monde entier que nous savons que Poutine est un gangster. Cet ancien agent du KGB est un assassin. »

Peu de dirigeants dans le monde moderne ont été autant dénigrés et de façon aussi permanente. En réalité, Sasse ignore tout du sujet. Comme d’autres avec lui, il s’est imprégné de ce qui ressort des pages des médias influents, qui ont jeté l’opprobre sur Poutine, en escamotant le petit « mais » absolutoire, lorsqu’il s’agit de donner des preuves évidentes de culpabilité. Voici encore un autre chroniqueur du Times : « Je réalise que ce fait n’est pas avéré et est loin de constituer une preuve. Mais c’est un parmi de nombreux éléments autorisant le soupçon. » C’est devenu de la sorte une « manière de penser » parmi les journalistes, lorsqu’il est fait allusion à Poutine. Contrairement à d’autres dirigeants d’envergure mondiale qui ont fait une carrière plus ou moins importante dans le renseignement, les années où Poutine a été officier du renseignement dans ce qui était alors l’Allemagne de l’Est, ont eu un caractère clairement formateur. De nombreuses années plus tard, à l’âge de 65 ans, il en parle encore avec fierté. Cette expérience a pu lui apporter d’autres bénéfices, mais elle a fait de Poutine un Russe européanisé, qui parle couramment l’allemand et un dirigeant politique qui fait preuve d’une capacité remarquable à retenir et analyser froidement une masse énorme d’informations. (Il faut lire ou regarder l’une ou l’autre de ses longues interviews.) Voilà qui n’est pas un mauvais atout pour un dirigeant, dans nos temps lourds de menaces.

De plus, aucun biographe sérieux ne traiterait une seule période de sa vie comme étant déterminante dans une longue carrière publique, ainsi que le font les détracteurs de Poutine. Pourquoi ne pas aborder aussi la période qui a suivi son départ du KGB en 1991, lorsqu’il a été l’assistant du maire de Saint-Pétersbourg, qui était alors considéré comme l’un des deux ou trois dirigeants les plus démocratiques de Russie ? Ou les années qui ont suivi immédiatement à Moscou, où il a été un témoin direct de toute l’ampleur de la corruption de l’ère Eltsine ? Ou plus tard, lorsqu’il est devenu président, à un âge relativement jeune ?

Quant à la qualification d’« assassin » de journalistes et d’autres « ennemis », la liste des Russes qui sont morts au pays ou à l’étranger, pour des causes troubles ou naturelles, s’est enrichie de dizaines de victimes, qui toutes ont été portées sur le compte de Poutine. Dans notre vénérable tradition, le fardeau de la preuve revient à l’accusation. Les accusateurs de Poutine n’ont produit aucune preuve, seulement des suppositions, des insinuations et des déclarations de Poutine mal traduites sur le sort des « traîtres ». Les deux cas qui ont clairement établi cette pratique diffamatoire sont ceux de la journaliste d’enquête Anna Politkovskaïa, qui a été abattue à Moscou en 2006, et d’Alexandre Litvinenko, un ancien transfuge du KGB au passé trouble, lié à des oligarques dépités de l’ère de Boris Eltsine, qui a succombé à un empoisonnement par radiations à Londres, en 2006 également.

Il n’y a pas le moindre élément de preuve fondée qui mette en cause Poutine dans l’un et l’autre cas. L’éditeur du journal de Politkovskaïa, la très indépendante Novaya Gazeta, estime toujours que l’assassinat a été commandé par des dirigeants tchétchènes, sur lesquels la journaliste était en train d’enquêter à propos d’atteintes aux droits de l’homme. En ce qui concerne Litvinenko, malgré les affirmations délirantes des médias et un procès bidon suggérant que Poutine était « probablement » responsable, il n’existe toujours aucune preuve définitive permettant de déterminer si l’empoisonnement de Litvinenko était intentionnel ou accidentel. La même indigence de preuves s’applique à de nombreux autres cas, et en particulier au meurtre du politicien d’opposition Boris Nemtsov, qui a été abattu en 2015 « alors qu’il était en vue [distante] du Kremlin ».

Au sujet des journalistes russes, il existe toutefois une statistique frappante, que l’on ignore. Selon le Comité américain de protection des journalistes, jusqu’en 2012, 77 journalistes ont été assassinés, dont 41 pendant les années Eltsine, 36 pendant le règne de Poutine. Ces chiffres donnent fortement à penser que c’est le système économique post-soviétique encore partiellement corrompu qui a été à l’origine de tant d’assassinats de journalistes à partir de 1991, la plupart d’entre eux étant des journalistes d’enquête. L’épouse d’un de ces journalistes, victime probable d’un empoisonnement, arrive à la conclusion suivante : « De nombreux observateurs occidentaux imputent ces crimes à Poutine. Mais la cause en est plus probablement le système complice de couverture mutuelle et de culture de l’impunité qui s’est mis en place avant Poutine, à la fin des années 1990. »

Plus récemment, on a vu apparaître encore une nouvelle allégation : Poutine serait un fasciste et un suprématiste blanc. L’accusation émane en grande partie, semble-t-il, de personnes qui souhaitent détourner l’attention du rôle joué par les néo-nazis en Ukraine, laquelle est soutenue par les États-Unis. Sans nul doute, Poutine y voit une calomnie, et même si on reste à la surface des choses, c’est au mieux une affirmation totalement infondée. Sinon, comment expliquer les avertissements solennels lancés par le Sénateur Ron Wyden le 1er novembre 2017 lors d’une audition, où il a dénoncé « la direction fasciste actuelle de Russie » ? Récemment, un jeune universitaire a mis en pièces une version quasiment insoutenable de cette thèse qui était défendue par un professeur de Yale. Mon approche rejoint la sienne, même si elle est différente.

Quelles que soient les fautes imputables à Poutine, l’accuser de « fascisme » est une absurdité. Rien dans les déclarations qu’il a faites au cours de ces vingt dernières années au pouvoir ne s’apparente à une forme de fascisme, régime dont l’essence tient dans un culte du sang basé sur une prétendue supériorité d’une ethnie sur toutes les autres. En tant que chef d’un vaste État multiethnique – réunissant de multiples groupes différents avec une très large palette de couleurs de peau – Poutine ne pourrait tenir de tels propos ou prendre des décisions allant dans ce sens sans commettre un suicide politique. Raison pour laquelle il invoque inlassablement une harmonie  dans laquelle « notre nation multi-ethnique toute entière » vit avec « sa culture multi-ethnique », comme il l’a encore déclaré dans son discours d’investiture de 2018.

Bien sûr, la Russie a ses penseurs et ses activistes, tenants d’un suprématisme fasciste blanc, bien que nombre d’entre eux soient en prison. Mais un mouvement de masse fasciste est difficilement concevable dans un pays où tant de millions de victimes sont morts dans la guerre contre l’Allemagne nazie, une guerre qui a affecté Poutine directement et a clairement laissé sur lui une empreinte déterminante. Bien qu’il soit né après la guerre, sa mère et son père ont de justesse survécu à des blessures et à la maladie, tandis que son frère aîné est mort dans le long siège allemand de Leningrad, où plusieurs de ses oncles ont laissé leur vie. Seules des personnes qui n’ont jamais enduré une telle expérience, et qui sont incapables de s’en faire une idée, peuvent imaginer un Poutine fasciste.

Il y encore un autre fait significatif, facile à comprendre. Il n’y a pas la moindre trace d’anti-sémitisme chez Poutine. Un point que l’on relève rarement ici (aux États-Unis), mais qui est largement publié tant en Russie qu’en Israël : la condition des Juifs de Russie est meilleure sous Poutine qu’elle ne l’a jamais été dans la longue histoire de ce pays.

Finalement, tout au moins à ce jour, il y a l’allégation à tiroirs qui discrédite Poutine en tant que maître de la politique étrangère et selon laquelle il se montrerait excessivement « agressif » à l’égard de l’étranger. Dans le meilleur des cas, il s’agit d’une affirmation très subjective et borgne. Dans le pire des cas, elle justifie ce que même un ministre allemand des affaires étrangères a qualifié d’attitude belliqueuse de l’Occident à l’égard de la Russie.

Dans les trois cas qui sont le plus souvent donnés comme exemple d’ « agression » venues de Poutine, les faits, que j’ai moi-même mis en évidence en même temps que beaucoup d’autres auteurs, pointent en direction d’initiatives menées par les USA. Il s’agit en premier lieu de l’expansion de l’alliance militaire de l’OTAN entamée à la fin des années 1990 et qui va de l’Allemagne jusqu’aux frontières de la Russie aujourd’hui. Il y a ensuite la guerre par procuration entre les États-Unis et la Russie en Géorgie en 2008. Ce conflit a été provoqué par le président géorgien qui, avec l’appui des États-Unis, avait été encouragé à demander son admission dans l’OTAN. Il y a enfin l’intervention militaire de Poutine en Syrie en 2015, qui a été lancée sur la base de prémisses valables. De deux choses l’une : soit c’était le Président syrien qui avait pied à Damas, soit État Islamique, l’organisation terroriste. Il faut citer aussi le refus du Président Obama de se joindre à la Russie dans une alliance contre Daesh. Finalement, Poutine est souvent considéré en Russie comme un chef réagissant avec retard en politique étrangère, et comme n’étant pas suffisamment agressif.

L’axiome du Poutine agressif en renferme deux autres. L’un veut que Poutine soit un chef néo-soviétique qui cherche à restaurer l’Union soviétique au détriment des voisins de la Russie. Jusqu’à l’obsession, on l’a souvent cité à tort pour avoir déclaré en 2005 : « La débâcle de l’Union soviétique a été la plus grande catastrophe géopolitique du XXe siècle » en la rangeant apparemment au-dessus des deux guerres mondiales. Ce qu’il a voulu dire en fait était qu’il s’agissait « d’une catastrophe géopolitique majeure du XXe siècle », comme cela a été le cas pour la plupart des Russes.

Bien qu’il soit souvent critique à l’égard du système soviétique et de ses deux chefs fondateurs, Lénine et Staline, Poutine, comme nombre de ses contemporains, reste naturellement en partie une personne soviétique. Mais ce qu’il a dit en 2010 reflète son véritable sentiment et celui de beaucoup d’autres Russes : « Ceux qui ne regrettent pas la débâcle de l’Union soviétique n’ont pas de cœur, et ceux qui la regrettent n’ont pas de cervelle ».

L’autre axiome subsidiaire fallacieux veut que Poutine ait toujours été « anti-occidental », plus précisément « anti-américain » et ait toujours vu les États-Unis avec un regard « d’une ardente suspicion ». Une simple lecture de ses années au pouvoir donne la preuve du contraire. Russe occidentalisé, Poutine a accédé à la présidence en 2000 dans la tradition de Gorbatchev et d’Eltsine qui était encore dominante à l’époque, dans l’espoir d’une « amitié et d’un partenariat stratégique » avec les États-Unis. De là, son assistance massive, à la suite de l’attentat du 11 septembre, à la guerre américaine en Afghanistan. De là aussi, jusqu’à ce qu’il soit amené à croire que la Russie ne peut pas être traitée d’égal à égal, son entière participation aux clubs des principaux dirigeants américano-européens.

Compte tenu de tout ce qui s’est passé au cours des presque deux dernières décennies – et en particulier de la perception que Poutine et les autres dirigeants russes ont eu de ces événements – il serait étonnant si sa manière de voir l’Occident, et particulièrement l’Amérique, n’ait pas changé. Comme il l’a fait remarquer en 2018, « Nous tous évoluons ». Quelques années plus tôt, Poutine a admis de façon remarquable qu’à l’origine il avait eu des illusions en matière de politique étrangère, sans préciser lesquelles. Peut-être entendait-il ce qu’il avait déclaré fin 2017 : « Notre plus grande erreur dans nos relations avec l’Occident est que nous lui avons trop fait confiance. Et votre erreur a été de prendre cette confiance pour de la faiblesse et d’en abuser. »

Si ma réfutation des axiomes de la diabolisation de Poutine est juste, quelles conclusions en tirer ? Certainement, pas une apologie de Poutine. À la question « Qui est Poutine ? » les Russes aiment à répondre « Laissons l’histoire juger », mais compte tenu des périls de la nouvelle guerre froide, nous ne pouvons pas attendre. Nous pouvons au moins commencer par  quelques vérités historiques. En 2000, un homme jeune et de peu d’expérience a accédé à la tête d’un vaste État qui s’était désintégré de façon fulgurante à deux reprises, victime d’un « effondrement » – une fois en 1917 et de nouveau en 1991 – avec des conséquences désastreuses pour son peuple. Et dans les deux cas, il avait perdu sa souveraineté et par là sa sécurité de façon fondamentale.

Il y a eu des thèmes récurrents dans le discours et les actes de Poutine. C’est par là que commence le travail de compréhension. Personne ne peut douter qu’il est déjà l’« homme d’État » le plus conséquent du XXIe siècle, bien que ce terme soit rarement, voire jamais, utilisé pour le désigner aux États-Unis. Et qu’entend-on par « conséquent » ? Même si parmi les points négatifs qui ont été détaillés plus haut, on exclut ceux qui sont fallacieux, une évaluation équilibrée doit inclure ceux qui sont justifiés.

Par exemple, au plan national, était-il nécessaire de renforcer et développer la « verticale » du pouvoir du Kremlin dans l’ensemble du pays pour permettre à la Russie de se reconstituer ? N’aurait-il pas fallu accorder une égale importance à l’expérience historique de la démocratie ? Sur le plan international, n’y avait-il pas d’autres alternatives à l’annexion de la Crimée, même en tenant compte des menaces telles qu’elles ont été perçues (par la Russie)? Et la politique de Poutine n’a-t-elle en rien contribué à réveiller les craintes des petits États d’Europe de l’Est, qui pendant des siècles se voient les victimes de la Russie? Telles sont les questions qui peuvent aussi dégager des points négatifs en regard des points positifs de Poutine.

Quelle que soit son approche, toute personne qui entreprend une évaluation équilibrée devrait, pour paraphraser Spinoza, le faire ni pour dénigrer, ni pour moquer, ni pour haïr, mais pour comprendre.

 

Stephen F. Cohen, professeur émérite d’études des politiques russes à l’Université de New York et à l’Université de Princeton, et John Batchelor poursuivent leurs discussions sur la nouvelle guerre froide entre les États-Unis et la Russie. (Les contributions précédentes, maintenant dans leur cinquième année, sont sur The Nation)

 

Le lecteur trouvera une bio-bibliographie intéressante de Stephen F. Cohen dans la notice que lui consacre Wikipedia :

https://fr.wikipedia.org/wiki/Stephen_F._Cohen

Ivo Rens

 

Libye : 90% des Libyens sont d’accord pour que Saïf Al-Islam Kadhafi soit élu président

18 décembre, 2018

par Sadek Sahraoui

Source : https://www.algeriepatriotique.com/2018/12/18/libye-90-des-libyens-sont-daccord-pour-que-saif-al-islam-kadhafi-soit-elu-president/

 

L’institut Mandela Libya, présidé par Paul Kananura, a publié samedi 15 décembre les résultats d’un sondage de dix jours sur le futur occupant du poste de président en Libye.

Les résultats, selon la presse russe qui rapporte l’information, ont révélé que 90% des personnes interrogées ont choisi de soutenir Saïf Al-Islam Kadhafi en tant que président. Ils disent lui faire confiance pour reconstruire l’Etat et conduire la Libye vers le développement et la modernité.

La question posée dans le sondage de l’institut Mandela Libya est «Soutenez-vous l’ingénieur Saïf Al-Islam Kadhafi en tant que président afin de reconstruire l’Etat et achever les projets pour la Libye demain ?».

Selon les résultats publiés par le mouvement sur son site officiel, 71 065 personnes ont participé au sondage, 91,64% ont voté pour Saïf Al-Islam, tandis que 8,3% ont voté «non».

Il est à rappeler que dans une lettre adressée récemment au président russe Vladimir Poutine, Saïf Al-Islam Kadhafi a demandé l’aide de Moscou pour mettre fin à l’instabilité dont souffre la Libye depuis l’assassinat de son père par l’Otan en 2011. Il avait annoncé dans la foulée qu’il allait se présenter pour briguer la présidence de la Libye.

Se référant à un homme de son entourage, la chaîne de télévision Al-Arabiya, avait rapporté que Saïf Al-Islam Kadhafi apporte son soutien à la feuille de route internationale de règlement politique proposée par l’émissaire spécial de l’Onu pour la Libye, Ghassan Salamé.

Pour cela, Saïf Al-Islam Kadhafi appelle la Russie à l’aide et propose deux approches qui permettront de résoudre les problèmes liés à la crise.

 

Poutine a pris l’initiative d’un sommet trilatéral avec l’Inde et la Chine

par M.K. Bhadrakumar Le 4 décembre 2018

Source : http://lesakerfrancophone.fr/poutine-a-pris-linitiative-dun-sommet-trilateral-avec-linde-et-la-chine

Source originaire : Strategic Culture

Traduit par Wayan, relu par Cat pour le Saker Francophone

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Le sommet trilatéral entre la Russie, l’Inde et la Chine, qui s’est tenu en marge du G20 à Buenos Aires le 1er décembre, est un événement marquant pour la sécurité asiatique et la politique mondiale. Le format RIC [Russie, Inde, Chine] a fait un grand pas en avant quand les dirigeants des trois pays se sont mis d’accord « pour tenir d’autres réunions trilatérales de ce type en d’autres occasions de rencontre multilatérales » – pour citer une déclaration du ministère indien des Affaires étrangères.

Ce qui est particulièrement intéressant est de voir que le président russe Vladimir Poutine a pris l’initiative et que le premier ministre indien Narendra Modi et le président chinois Xi Jinping se sont instinctivement ralliés à cette idée. Les trois dirigeants étaient tout à fait conscients de la toile de fond sur laquelle s’est déroulée cette rencontre.

Ils ont évoqué les impératifs de la coopération et de la coordination entre leurs pays pour relever les défis en matière de sécurité et de développement. La promotion d’un monde multilatéral, la démocratisation de l’ordre international, la paix et la stabilité mondiale ont été soulignées à plusieurs reprises.

Il est important de noter que les remarques du Premier ministre Modi étaient très catégoriques et spécifiques. Modi a noté que la réunion a été « l’occasion de discuter librement et ouvertement de certaines questions clés qui suscitent des préoccupations au niveau mondial ». Il a ajouté :

« Vos Excellences, sans aucun doute le monde d’aujourd’hui traverse une période de profonds changements, d’instabilité et de tensions géopolitiques croissantes. De sérieuses pressions s’exercent sur le leadership mondial. Les relations multilatérales et l’ordre mondial fondé sur des règles communes sont de plus en plus rejetés par divers groupes unilatéraux, transnationaux et locaux, et par différentes nations dans le monde. Nous pouvons le constater quand des sanctions sont imposées en dehors du cadre de l’ONU et que les politiques protectionnistes progressent.

Le programme de Doha pour le développement au sein de l’OMC a échoué. Depuis l’Accord de Paris, nous n’avons pas vu le niveau d’engagement financier attendu de la part des pays développés en faveur des pays en développement. Par conséquent, en matière de climat, la justice est actuellement menacée. Nous sommes encore très loin d’atteindre les objectifs de développement durable. »

On notera les critiques à peine voilées de Modi à l’égard de la politique américaine. Les trois dirigeants ont souligné que la Russie, l’Inde et la Chine ont un rôle de premier plan à jouer dans le contexte international actuel et ont reconnu la nécessité de renforcer le mécanisme de coopération trilatérale du format RIC.

Le sommet des RIC de Buenos Aires peut être considéré comme l’évolution logique des changements intervenus dans la géopolitique de la région Asie-Pacifique au cours de la période récente. Malgré les efforts vigoureux des États-Unis, les pays de la région s’abstiennent de s’identifier aux pressions de l’administration Trump contre la Chine. En termes simples, ils ne veulent pas se faire prendre dans les politiques erratiques et imprévisibles des États-Unis.

D’un autre côté, la capacité des États-Unis à dominer militairement la Chine diminue progressivement et cette dernière étend son influence en Asie du Sud-Est et dans le Pacifique occidental, qui était auparavant l’exclusive « sphère d’influence » américaine. Le projet America First de l’administration Trump a repoussé les pays asiatiques comme l’Inde, qui cherchaient à établir avec les États-Unis des relations fondées sur le respect et le bénéfice mutuel.

Du côté indien, notamment, Modi s’est montré enthousiaste pour l’initiative de Poutine sur le sommet trilatéral des RIC. Le raisonnement de Modi a besoin d’explications. Non seulement Modi a ravivé l’élan des relations Inde-Russie, qui avaient souffert d’atrophie au cours de la dernière décennie, mais il considère ce partenariat comme un point d’ancrage de l’autonomie stratégique de l’Inde. Rétrospectivement, le sommet informel de Modi avec Poutine à Sotchi a été un moment décisif pour finaliser les stratégies régionales et mondiales de l’Inde dans un environnement international très volatile.

La décision énergique prise par Modi en octobre dernier d’aller de l’avant avec l’accord sur les missiles S-400 russes, face à l’immense pression américaine, souligne sa volonté de mener une politique étrangère indépendante. En effet, la rencontre des RIC s’est tenue dans le contexte immédiat de l’annulation de dernière minute de la rencontre entre le président Trump et Poutine.

Deuxièmement, Modi s’appuie sur le consensus auquel il est parvenu avec le président Xi lors de leur sommet informel de Wuhan en avril. L’Inde et la Chine ont intensifié leurs contacts bilatéraux en vue d’améliorer leur communication stratégique. Modi a tenu des réunions au sommet avec Xi trois fois depuis avril dernier. (La dernière rencontre bilatérale entre Modi et Trump a eu lieu en novembre 2017).

L’éloignement calibré de l’Inde par rapport à la politique d’endiguement des États-Unis contre la Chine a été exprimé très clairement dans un important discours prononcé par Modi, lors du Dialogue de Shangri La à Singapour le 1er juin, où il a cherché une approche inclusive de la sécurité en Asie et dans le Pacifique.

L’esprit « Wuhan » a produit des résultats positifs. Les tensions frontalières entre l’Inde et la Chine se sont apaisées et l’accent est mis sur le renforcement de la confiance, en attendant le règlement du différend frontalier. L’ambassadeur de Chine en Inde a récemment déclaré que les relations bilatérales connaissent l’une des meilleures périodes de leur histoire.

Il est concevable que Poutine ait saisi l’occasion de relier tous ces points en proposant cette rencontre de format RIC pendant le sommet du G20. C’est une idée qui a déjà été proposée en 1998 par le grand penseur stratégique russe et alors ministre des Affaires étrangères, Evgeniy Primakov, mais qui était en avance sur son temps. Deux décennies plus tard, il est évident que les RIC n’ont pas nécessairement besoin d’imposer de contraintes aux politiques indépendantes et de non-bloc de la Chine et/ou de l’Inde.

Entre-temps, au cours de ces deux décennies, le soi-disant « Triangle de Primakov » a également engendré une poussée de la politique étrangère russe vers l’Orient, Moscou donnant la priorité au renforcement de ses relations avec les pays asiatiques. Il est important de noter que le point fort de la doctrine Primakov – l’accent mis sur la coopération multilatérale et les institutions multilatérales – s’est avéré être une vision à long terme et a acquis de la pertinence.

Compte tenu de ce qui précède, la Russie considère le mécanisme de dialogue des RIC comme un élément indispensable de la diplomatie multilatérale en réseau qui peut apporter un poids aux processus conduisant à l’instauration d’un ordre mondial équitable. Reste à voir comment le format des RIC évoluera en tant que triangle stratégique.

Il existe une certaine asymétrie au sein des RIC dans la mesure où la Russie entretient des relations militaires et politiques étroites avec la Chine et l’Inde, ce qui n’est pas le cas entre la Chine et l’Inde. Là encore, l’Inde et la Chine ont tout intérêt à établir un partenariat économique avec l’Occident. L’Inde et la Chine ne cherchent pas non plus à créer une alliance « anti-occidentale ». Mais le format RIC est suffisamment souple pour permettre une discussion sur un large éventail de problèmes internationaux.

Sur le plan politique, l’attitude de la Chine et de l’Inde à l’égard du format RIC demeure pragmatique dans la poursuite et l’intensification de leurs relations de coopération avec l’Occident et la Russie. Mais dans la phase post-Wuhan, l’Inde et la Chine envisageraient probablement la possibilité d’utiliser le club de discussion des RIC pour favoriser la normalisation sino-indienne. La Russie peut jouer un rôle unique à cet égard en favorisant la confiance stratégique.

Dans quelle mesure Modi et Poutine ont discuté franchement de cette facette du processus RIC lors de leurs « intenses » pourparlers à Sotchi en mai reste inconnu, mais ils travaillent actuellement sur une matrice. Il est concevable que la Russie et la Chine aient également un intérêt commun à encourager l’autonomie stratégique de l’Inde.

Au fil du temps, le format d’un sommet RIC est appelé à devenir un modèle majeur de sécurité régionale et internationale et de développement mondial. Il existe déjà un degré élevé de relations personnelles entre Poutine, Modi et Xi. Une chose frappante à propos de cette rencontre RIC est la congruence stratégique dans les déclarations russes, indiennes et chinoises.

 

 

La Planète en guerre

La militarisation du monde par les États Unis, vue de l’intérieur par un officier de carrière.

par Danny Sjursen

20 novembre 2018

Source : http://lesakerfrancophone.fr/la-planete-en-guerre

Traduit par Wayan, relu par Cat pour le Saker Francophone

Source originaire : Unz Review

 

Le militarisme américain a déraillé – et un officier en milieu de carrière aurait dû s’en douter. Au début du siècle, l’armée américaine s’était logiquement concentrée sur la contre-insurrection car elle faisait face à diverses guerres assez floues et apparemment sans fin dans tout le Grand Moyen-Orient et dans certaines parties de l’Afrique. En 2008, de retour d’Irak, alors que j’étais encore capitaine et que j’étudiais à Fort Knox, au Kentucky, nos scénarios d’entraînement étaient généralement axés sur le combat urbain et ce qu’on appelait des missions de sécurité et de stabilisation. Nous y prévoyions d’attaquer un centre ville fictif, d’y détruire les combattants ennemis, puis de passer à la pacification et aux opérations « humanitaires ».

Bien sûr, personne ne s’interrogeait alors sur l’efficacité douteuse de ces « changements de régime »  et de ces « nations building », les deux activités dans lesquelles notre pays s’engageait avec une telle régularité. Cela aurait été mal vu. Pourtant, aussi sanglantes et gaspilleuses qu’aient pu être ces guerres, elles ressemblent aujourd’hui à des reliques d’une époque remarquablement plus simple. L’armée américaine connaissait alors sa mission (même si elle ne pouvait pas l’accomplir) et pouvait prédire ce à quoi chacun de nous, jeunes officiers, pouvions nous attendre : une contre-insurrection en Afghanistan et en Irak.

Huit ans plus tard – au cours desquels l’auteur a travaillé sans succès en Afghanistan et enseigné à West Point – et la présence militaire terrestre américaine a considérablement diminué au Moyen-Orient, même si ses guerres y restent « sans fin ». Les États-Unis continuaient de bombarder, de faire des raids et de « conseiller » aux mêmes endroits au moment même où je commençais à enseigner au Command and General Staff College à Fort Leavenworth, au Kansas. Néanmoins, alors que, pour la première fois, je donnais des cours de formation aux officiers d’état-major, en 2016, il m’est rapidement apparu que quelque chose était en train de changer.

Nos scénarios de formation ne se limitaient plus aux opérations anti-insurrectionnelles. Nous planifiions maintenant d’éventuels déploiements dans le Caucase, la région de la mer Baltique et la mer de Chine méridionale (pensez à la Russie et à la Chine) et envisagions une guerre classique de haute intensité dans ces régions. Nous planifiions aussi des conflits contre un régime « voyou » à l’iranienne (pensez : eh bien, l’Iran). Les missions consistaient à projeter des divisions de l’armée américaine dans des régions éloignées pour mener des guerres majeures afin de « libérer » des territoires et de renforcer les alliés.

Une chose est vite devenue évidente pour moi dans mes nouvelles recherches : beaucoup de choses avaient changé. En fait, l’armée américaine s’était largement développée à l’échelle mondiale. Frustrée par son incapacité d’aboutir à un accord dans l’une ou l’autre des vagues guerres contre le terrorisme de ce siècle, Washington avait décidé qu’il était temps de se préparer à une « vraie » guerre contre une foule d’ennemis imaginaires. En fait, ce processus se développe sous notre nez depuis un certain temps déjà. Vous vous souvenez, en 2013, lorsque le président Obama et la secrétaire d’État Hillary Clinton ont commencé à parler d’un « pivot »vers l’Asie – une tentative évidente pour contenir la Chine. M. Obama a également sanctionné Moscou et militarisé davantage l’Europe en réponse à l’agression russe en Ukraine et en Crimée. Le président Trump, dont l’« instinct », pendant la campagne, lui disait de se retirer du bourbier moyen-oriental, s’est finalement avéré prêt à faire monter la pression envers la Chine, la Russie, l’Iran et même (pour un temps) la Corée du Nord.

Les budgets du Pentagone ayant atteint des niveaux record – quelque 717 milliards de dollars pour 2019 – Washington a maintenu le cap, tout en commençant à planifier des conflits futurs plus étendus, dans le monde entier. Aujourd’hui, pas un seul mètre carré de notre planète qui ne cesse de se réchauffer n’échappe à la militarisation américaine.

Pensez à ces développements comme à l’établissement d’une formule potentielle de conflit perpétuel qui pourrait mener les États-Unis dans une guerre vraiment cataclysmique dont ils n’ont pas besoin et qu’ils ne peuvent gagner de manière significative. En gardant cela à l’esprit, voici un petit tour de la planète Terre telle que l’armée américaine l’imagine maintenant.

 

Nos anciens terrains de jeu : Une guerre sans fin au Moyen-Orient et en Afrique

Totalement incapable d’arrêter, même après 17 ans d’échec, la machine militaire bipartisane de Washington continue d’arpenter le Grand Moyen-Orient. Quelque 14 500 soldats américains sont toujours en Afghanistan (ainsi qu’une grande partie de la puissance aérienne américaine), bien que cette guerre soit un échec selon n’importe quel critère que vous pouvez choisir – et des Américains y meurent toujours, même si le nombre diminue.

En Syrie, les forces américaines restent prises au piège entre des puissances hostiles, à une erreur près d’un éventuel déclenchement des hostilités avec la Russie, l’Iran, le président syrien Assad, ou même la Turquie, alliée de l’OTAN. Alors que les troupes américaines (et la puissance aérienne) en Irak ont contribué à détruire le « califat » physique d’État Islamique, elles y restent empêtrées dans une guérilla de faible intensité, dans un pays apparemment incapable de former un consensus politique stable. En d’autres termes, il n’y a pas encore de fin en vue pour cette guerre vieille de 15 ans. Ajoutez à cela les frappes de drones, les attaques aériennes conventionnelles et les raids des forces spéciales que Washington déclenche régulièrement en Somalie, en Libye, au Yémen et au Pakistan, et il est clair que l’armée américaine reste plus que présente dans la région.

Au contraire, les tensions – et le potentiel d’escalade – dans le Grand Moyen-Orient et en Afrique du Nord ne font qu’empirer. Le président Trump a dénoncé l’accord nucléaire iranien du président Obama et, malgré le récent drame de l’assassinat du journaliste saoudien Jamal Khashoggi, soutient avec joie les rois saoudiens dans leur course aux armements et leur guerre froide contre l’Iran. Alors que les autres acteurs majeurs de cet accord iranien sont restés à bord, le président Trump a nommé des néoconservateurs iranophobes intraitables comme John Bolton et Mike Pompeo à des postes clés pour la politique étrangère et son administration menace toujours d’un changement de régime à Téhéran.

En Afrique, malgré les discussions sur la réduction de la présence américaine dans ce continent, la mission consultative militaire n’a fait qu’accroître ses divers engagements, soutenant des gouvernements dont la légitimité est douteuse contre les forces d’opposition locales et déstabilisant davantage un continent déjà instable. On pourrait penser que faire la guerre pendant deux décennies sur deux continents permettrait au moins d’occuper le Pentagone et de tempérer le désir de Washington d’initier d’autres affrontements. Il se trouve que c’est le contraire qui se produit.

 

Frapper l’ours : encercler la Russie et lancer une nouvelle guerre froide

La Russie de Vladimir Poutine est de plus en plus autocratique et montre une tendance à l’agression, localisée à sa sphère d’influence. Néanmoins, il serait préférable de ne pas exagérer la menace. La Russie a annexé la Crimée, mais les habitants de cette province étaient des Russes et souhaitaient une telle réunification. Elle est intervenue dans une guerre civile ukrainienne, mais Washington a également été complice du coup d’État qui a déclenché ce drame. En outre, tout cela se déroule dans le voisinage de la Russie alors que l’armée américaine déploie de plus en plus ses forces jusqu’aux frontières mêmes de la Fédération de Russie. Imaginez l’hystérie à Washington si la Russie déployait des troupes et des conseillers au Mexique ou dans les Caraïbes.

Malgré cela, Washington et sa machine militaire n’hésitent pas à affronter la Russie. C’est un combat pour lequel les forces armées se sentent à l’aise. Après tout, c’est pour une telle guerre que ses commandants supérieurs ont été formés vers la fin d’une guerre froide qui a duré près d’un demi-siècle. La contre-insurrection est frustrante et floue. La perspective de préparer une « vraie guerre » contre de bons vieux Russes avec des chars, des avions et de l’artillerie – c’est bien pour cela que l’armée a été faite !

Et malgré tous les discours exagérés sur la complicité de Donald Trump avec la Russie, sous sa direction, l’escalade militaire de l’ère Obama en Europe n’a fait que s’amplifier. À l’époque où je casernais désespérément en Irak et en Afghanistan, l’armée américaine retirait ses brigades de combat d’Allemagne pour les ramener sur le sol américain (quand, bien sûr, elles ne combattaient pas quelque part dans le Grand Moyen-Orient). Puis, à la fin des années Obama, les militaires ont commencé à renvoyer ces forces en Europe et à les stationner dans les pays baltes, en Pologne, en Roumanie et dans d’autres pays toujours plus proches de la Russie. C’est sans fin et, cette année, l’U.S. Air Force a livré sa plus importante cargaison de munitions en Europe depuis la guerre froide.

Ne vous leurrez pas : une guerre contre la Russie serait une catastrophe inutile – et elle pourrait devenir nucléaire. La Lettonie vaut-elle vraiment ce risque ?

D’un point de vue russe, bien sûr, c’est Washington et l’expansion (par définition) en Europe de l’Est de l’alliance anti-russe que représente l’OTAN qui constitue la véritable agression dans la région – et Poutine a peut-être raison sur ce point. De plus, une évaluation honnête de la situation suggère que la Russie, un pays dont l’économie a à peu près la taille de celle de l’Espagne, n’a ni la volonté ni la capacité d’envahir l’Europe centrale. Même dans les pires temps de la guerre froide, comme nous le savons aujourd’hui grâce aux archives soviétiques, la conquête européenne n’a jamais été à l’ordre du jour de Moscou. Elle ne l’est toujours pas.

Néanmoins, l’armée américaine continue de se préparer à ce que le général Robert Neller, commandant du Corps des Marines, s’adressant à certaines de ses forces en Norvège, a prétendu être un « grand combat » à venir. Si elle n’y fait pas attention, Washington pourrait bien déclencher cette guerre qu’elle semble vouloir, à la différence de l’Europe et du reste de la planète.

 

Défier le Dragon : la quête futile d’une hégémonie en Asie

La marine américaine traite depuis longtemps les océans du monde comme s’il s’agissait de lacs américains. Washington ne laisse pas ce droit à d’autres grandes puissances ou États-nations. Ce n’est que maintenant que la marine américaine est enfin confrontée à certains défis à l’étranger, en particulier dans le Pacifique occidental. Une Chine en plein essor, avec une économie en croissance rapide et les griefs d’une longue histoire de domination impériale européenne, a eu l’audace de s’affirmer dans la mer de Chine méridionale. Washington y réagit avec panique et bellicisme.

Peu importe que la mer de Chine méridionale soit les Caraïbes de Pékin (un endroit où Washington a longtemps estimé avoir le droit de faire tout ce qu’elle voulait sur le plan militaire). La mer de Chine méridionale a le mot Chine dans son nom ! L’armée américaine prétend maintenant – avec juste assez de vérité pour convaincre les non-informés – que la marine chinoise en pleine expansion vise la domination du Pacifique, sinon des mers du monde. Bien sûr, à l’heure actuelle, la Chine n’a que deux porte-avions, dont un vieux réhabilité (bien qu’elle en construise davantage), alors que la marine américaine en a 11 de taille normale et neuf plus petits. Et oui, la Chine n’a encore attaqué aucun de ses voisins. Pourtant, on dit au peuple américain que ses militaires doivent se préparer à une éventuelle guerre contre la nation la plus peuplée de la planète.

Dans cet esprit, les USA ont déployé encore plus de navires, de marines et de troupes dans la région du Pacifique entourant la Chine. Des milliers de Marines sont maintenant stationnés dans le nord de l’Australie, des navires de guerre américains naviguent dans le Pacifique Sud et Washington a envoyé des signaux contradictoires concernant ses engagements militaires envers Taiwan. Même l’océan Indien a récemment été considéré comme un champ de bataille possible contre la Chine, alors que la marine américaine y accroît ses patrouilles régionales et que Washington négocie des liens militaires plus étroits avec l’Inde, le voisin chinois en pleine expansion. Dans un geste symbolique, l’armée a récemment rebaptisé son ancien Commandement du Pacifique (PACOM) en Commandement Indo-Pacifique (INDOPACOM).

Comme on pouvait s’y attendre, le haut commandement militaire chinois se prépare en conséquence. Il a conseillé à son commandement de la mer de Chine méridionale de se préparer à la guerre, a fait ses propres gestes provocateurs en mer de Chine méridionale et a également menacé d’envahir Taïwan si l’administration Trump changeait l’ancienne politique américaine intitulée « une Chine ».

Du point de vue chinois, tout cela est on ne peut plus logique, étant donné que le président Trump a également déclenché une « guerre commerciale » contre Pékin et intensifié sa rhétorique anti-chinoise. Et tout cela est, à son tour, cohérent avec la militarisation croissante du Pentagone dans le monde entier.

 

Aucune terre qui ne soit trop lointaine

S’il n’y avait que l’Afrique, l’Asie et l’Europe que Washington ait choisi de militariser. Mais comme aurait pu le dire le Dr Seuss : ce n’est pas tout, oh non, ce n’est pas tout. En fait, à peu près chaque centimètre carré de notre planète qui n’est pas déjà occupé par un État rival est considéré comme un espace militarisé à contester. Les États-Unis ont longtemps été uniques dans la façon dont ils ont divisé toute la surface du globe en commandements géographiques (combattants) présidés par des généraux et des amiraux qui se comportent en proconsuls régionaux de style romain.

Et les années Trump ne font qu’accentuer ce phénomène. Prenons l’Amérique latine, qui pourrait normalement être considérée comme un espace non menaçant pour les États-Unis, bien qu’elle soit déjà sous la surveillance du Commandement Sud des États-Unis (SOUTHCOM). Récemment, cependant, après avoir déjà menacé d’« envahir » le Venezuela, le président Trump a passé la campagne électorale à soulever sa base en affirmant qu’une caravane de réfugiés désespérés venant d’Amérique centrale – provenant de pays dont les États-Unis sont responsables de leur déstabilisation – était une véritable « invasion » et donc un autre problème militaire. À ce titre, il a ordonné l’envoi de plus de 5 000 soldats (plus que ceux qui servent actuellement en Syrie ou en Irak) à la frontière américano-mexicaine.

Bien qu’il ne soit pas le premier à essayer de le faire, il cherche également à militariser l’espace et à créer une cinquième branche de l’armée américaine, provisoirement connue sous le nom de Space Force. C’est logique. La guerre a longtemps été tridimensionnelle, alors pourquoi ne pas faire entrer le militarisme américain dans la stratosphère, alors même que l’armée américaine s’entraîne et se prépare manifestement à une nouvelle guerre froide (sans jeu de mots) avec cet adversaire toujours à portée de main, la Russie, autour du cercle arctique.

Si le monde tel que nous le connaissons doit disparaître, ce sera soit à cause de la menace à long terme du changement climatique, soit à cause d’une guerre nucléaire absurde. Dans les deux cas, Washington aura doublé la mise. En ce qui concerne les changements climatiques, bien sûr, l’administration Trump semble déterminée à charger l’atmosphère d’encore plus de gaz à effet de serre. Lorsqu’il s’agit d’armes nucléaires, plutôt que d’admettre qu’elles sont inutilisables et de chercher à réduire davantage les arsenaux gonflés des États-Unis et de la Russie, cette administration, comme celle d’Obama, s’est engagée à investir au moins 1600 milliards de dollars sur trois décennies pour la « modernisation » totale de cet arsenal. N’importe quel groupe de personnes un peu rationnelles aurait accepté depuis longtemps que la guerre nucléaire est impossible à gagner et qu’elle n’est une méthode pour l’extinction massive de l’humanité. Il se trouve cependant que nous n’avons pas affaire à des acteurs rationnels, mais à un establishment de défense qui considère qu’il est prudent de se retirer du traité sur les forces nucléaires intermédiaires (FNI) datant de l’ère de la guerre froide avec la Russie.

Ainsi s’achève notre visite de la vision de la planète Terre par l’armée américaine.

On dit souvent que, dans un sens orwellien, chaque nation a besoin d’un ennemi pour unir et discipliner sa population. Pourtant, les États-Unis resteront le seul pays dans l’histoire à avoir militarisé le monde entier (et même l’espace), prêts à affronter à peu près n’importe qui. C’est cela qui est exceptionnel…