Lettre ouverte au pape Léon XIV

Organiser une rencontre au sommet des dirigeants mondiaux afin d’aborder les questions de paix et de désarmement nucléaire

Voici la lettre ouverte au pape Léon XIV lancée le 19 août 2026 par Jack Gilroy et d’autres responsables de Pax Christi de l’État de New York en coordination avec la Coalition internationale pour la Paix .
 
Alors que les tensions mondiales atteignent un niveau inédit depuis la Seconde Guerre mondiale, des voix influentes, comme celles de Tulsi Gabbard et Sergueï Narychkine, alertent sur un risque imminent de guerre nucléaire. Face à l’escalade des conflits en Ukraine, à Gaza, entre les États-Unis et la Chine, et désormais avec l’Iran, des intellectuels et citoyens du monde entier conjurent le Pape Léon XIV de convoquer un sommet international d’urgence. Objectif : écarter la menace d’un holocauste nucléaire et réorienter les ressources vers la paix et le développement. Un appel urgent pour que la diplomatie triomphe avant qu’il ne soit trop tard.
[N.B. Les sous-titres et les notes de bas de page sont de nous. NDÉ.]

Votre sainteté Léon XIV, vous qui avez déployé les plus grands efforts pour parler au nom de l’humanité entière, et non en faveur de nations, de religions ou de groupes particuliers, nous vous lançons un appel à convoquer d’urgence un sommet international pour éloigner le monde de son actuelle trajectoire vers la guerre et une potentielle catastrophe nucléaire, et pour résoudre pacifiquement les plus grandes crises auxquelles l’humanité est confrontée aujourd’hui. Cette initiative serait conforme aux appels constants à la paix et à la justice que vous avez lancés depuis votre accession au trône pontifical, qui ont inspiré et donné espoir à des millions, voire des milliards de personnes à travers le monde.

Alarmes au sein du monde du renseignement

Le 10 juin 2025, la directrice du renseignement national américain, Tulsi Gabbard, a diffusé, depuis Hiroshima, une vidéo brève mais glaçante, dans laquelle elle avertissait que nous étions

« plus proches que jamais du précipice de l’anéantissement nucléaire » et que « les bellicistes de l’élite politique attisaient sans scrupules la peur et les tensions entre les puissances nucléaires ». « Il nous appartient, à nous, le peuple, concluait-elle, de nous faire entendre et d’exiger la fin de cette folie. Nous devons rejeter cette voie vers la guerre nucléaire et œuvrer pour un monde où personne n’aura à vivre dans la crainte d’un holocauste nucléaire. »

Le 20 octobre 2025, Sergueï Narychkine, directeur du SVR, le service de renseignement extérieur russe, a averti :

« Le monde traverse actuellement la période la plus fragile pour la sécurité internationale depuis la Seconde Guerre mondiale. (…) Notre tâche commune, et peut-être la principale, est de veiller à ce que l’adaptation à cette nouvelle réalité se fasse sans guerre majeure, comme cela s’est produit lors de précédentes périodes historiques. »

Une escalade sur plusieurs fronts

Plusieurs mois se sont écoulés depuis que les deux chefs du renseignement ont tiré la sonnette d’alarme et nous nous sommes considérablement rapprochés de l’anéantissement nucléaire.

Lorsque Gabbard et Narychkine ont lancé ces avertissements, la guerre faisait rage en Ukraine, Israël perpétrait un génocide à Gaza et les tensions étaient vives entre la Chine et les États-Unis au sujet de Taïwan et de la mer de Chine méridionale. Depuis, la guerre israélo-américaine contre l’Iran est venue s’ajouter à ce contexte, de sorte que la menace d’une troisième guerre mondiale a crû de façon exponentielle.

Des dirigeants qui planifient l’impensable 

Des signes persistent quant à la planification d’une telle éventualité par les dirigeants, alors même que nous savons depuis plus de quarante ans qu’une guerre nucléaire, même limitée, a fortiori une guerre de grande ampleur, pourrait engendrer des dégâts inimaginables à l’échelle mondiale, notamment un hiver nucléaire qui menacerait d’anéantir toute vie sur Terre.

Le 20 août 2024, le New York Times publiait en première page un article alertant sur le fait que les États-Unis se préparaient à mener une guerre nucléaire simultanée sur trois fronts contre la Russie, la Chine et la Corée du Nord1. Le même jour, le Bulletin of the Atomic Scientists rendait compte de l’émergence d’un courant de pensée parmi les stratèges nucléaires, selon lequel une guerre nucléaire pourrait être menée et gagnée, remettant en cause des décennies de consensus sur le fait qu’une telle guerre ne peut être gagnée et ne doit jamais être menée2. L’année précédente, l’amiral américain Thomas Buchanan avait déclaré que les États-Unis se préparaient à mener et gagner une guerre nucléaire, tout en conservant un arsenal nucléaire suffisant pour maintenir leur hégémonie mondiale. Plus récemment, Elbridge Colby, chef du département politique du Pentagone, a évoqué la nécessité pour les États-Unis d’utiliser des armes nucléaires tactiques, en plus du déploiement de troupes sud-coréennes et japonaises en cas de combats entre les États-Unis et la Chine au sujet du détroit de Taïwan.

Les concepteurs de l’Horloge de l’Apocalypse du Bulletin des scientifiques atomistes ne sont pas les seuls à penser que le monde se rapproche inexorablement d’une annihilation nucléaire. Outre les menaces émanant des États-Unis, plusieurs dirigeants russes influents ont appelé Vladimir Poutine à recourir à l’arme nucléaire pour vaincre l’Ukraine.

L’urgence d’un sommet international

Nous, soussignés du monde entier, estimons qu’il est temps de convoquer d’urgence un sommet international afin d’aborder les conflits majeurs dans le monde et la nécessité d’éviter le précipice nucléaire. La Russie est embourbée en Ukraine depuis près de cinq ans. Bien qu’elle continue à faire des progrès, certes modestes et au prix de lourds sacrifices, le conflit est au point mort et les deux camps s’infligent d’importants dégâts sur leurs infrastructures énergétiques et maritimes par leurs frappes de drones et de missiles, provoquant des pénuries mondiales d’énergie et de produits alimentaires et engendrant des souffrances tant à l’intérieur qu’à l’extérieur de leurs pays respectifs. Si l’Ukraine, soutenue par l’OTAN, continue à franchir les lignes rouges de la Russie, Poutine sera-t-il disposé et capable de contrer les faucons russes ? Les États-Unis, quant à eux, n’ont pas trouvé d’issue diplomatique à leur guerre contre l’Iran, qui ne se montre aucunement disposée à leur permettre de mettre fin à la crise qu’ils ont provoquée, avec Israël, en l’attaquant. Alors que la Chine souligne que le maintien de Taïwan constitue son ultime ligne rouge, tous les acteurs de la région bénéficieraient d’une désescalade des tensions et d’une réorientation des ressources vers le développement, à l’instar de l’initiative chinoise des Nouvelles Routes de la Soie, plutôt que vers la guerre.

Ce dernier point devrait s’appliquer universellement. Il est consternant de voir tant de nations détourner vers leurs forces armées les ressources pour l’alimentation, le logement, l’éducation et les soins de santé. Cela s’est particulièrement vérifié en Amérique du Nord, en Europe et en Asie, où les discours sur la résolution pacifique des conflits ont cédé la place à ceux sur les préparatifs de guerre.

Les précédents historiques : Paul VI et Jean XXIII

Comme vous l’avez si justement et si fortement affirmé il y a quelques mois : 

« J’ai répété à maintes reprises l’appel fervent lancé par saint Paul VI à l’Assemblée générale des Nations unies. Ce qui m’unit à mon vénérable prédécesseur, c’est un pacte scellé par un serment qui doit changer le cours de l’histoire : plus jamais la guerre, plus jamais la guerre ! C’est la paix, la paix, qui doit guider le destin des nations de l’humanité ! Plus que jamais à l’ère atomique, l’affirmation de cette vérité doit triompher : ce ne sont pas les armes atomiques qui engendrent la paix, mais le désarmement. Cette vérité, qui paraissait si évidente ces dernières décennies, lorsque nous avons assisté à une désescalade nucléaire, a été obscurcie par une course aux armements qui aujourd’hui effraie et terrifie. »

Dans ce discours exceptionnel prononcé en octobre 1965, le pape Paul VI, le premier pape à s’adresser aux Nations unies, cita le président Kennedy :

« L’humanité doit mettre fin à la guerre, sinon la guerre mettra fin à l’humanité. » Il reprit le livre d’Isaïe : « Ils fondront leurs épées en socs de charrue et leurs lances en serpes. » Dans son encyclique Populorum Progressio de 1967, Paul VIsouligna : « Le développement est le nouveau nom de la paix. »

D’autres papes ont également pris des initiatives audacieuses pour sauver l’humanité en temps de crise. En octobre 1962, le pape Jean XXIII avait lancé un appel à résoudre pacifiquement la crise des missiles de Cuba et il aida le président Kennedy et le Premier ministre Khrouchtchev à trouver un moyen de sauver la face en trouvant une solution à la crise par voie diplomatique plutôt que militaire, à un moment où la guerre semblait imminente.

Un effort similaire pourrait aboutir aujourd’hui, alors que les deux principaux conflits mondiaux semblent s’enliser inexorablement.

La course aux armements aujourd’hui 

Il en va de même pour la course aux armements nucléaires : les neuf puissances nucléaires modernisent non seulement leurs arsenaux, mais les augmentent après des décennies de réductions certes judicieuses, mais beaucoup trop lentes. Et pour la première fois depuis des décennies, les deux principaux antagonistes nucléaires ne sont liés par aucun traité de contrôle des armes nucléaires. D’autres pays, dont le Japon, la Corée du Sud, la Pologne, l’Arabie saoudite, l’Ukraine et d’autres territoires comme Taiwan, ont commencé à envisager d’acquérir l’arme nucléaire, ce qui ne ferait que transformer le monde en une poudrière nucléaire encore plus vaste.

Un appel du pape à la tenue d’un sommet d’urgence pour mettre fin aux guerres actuelles et enrayer la dépendance croissante aux armes nucléaires et aux conflits armés, pourrait offrir aux dirigeants mondiaux l’opportunité de choisir une nouvelle voie et de nous éloigner de la trajectoire actuelle vers une guerre nucléaire destructrice pour la planète. Nous vous exhortons, Pape Léon, à user de votre autorité morale unique pour convoquer une telle réunion des dirigeants du monde, incluant les chefs d’État des trois principales puissances nucléaires, afin qu’ils se réunissent et répondent aux appels de l’humanité pour orienter notre monde dans une direction fondamentalement différente avant qu’il ne soit trop tard.

  1. Premiers signataires :
    (mise à jour du 4 septembre 2026)

  • Peter Kuznick, professeur d’histoire et directeur de l’Institut d’études nucléaires de l’Université américaine ;
  • Jack Gilroy, Pax Christi, Vétérans pour la paix, Interdiction des drones tueurs, Coalition internationale pour la paix de l’Institut Schiller ;
  • Ivana Nikolić Hughes, présidente de la Nuclear Age Peace Foundation et maître de conférences en chimie à l’université Columbia ;
  • Richard Falk, professeur émérite de droit international Albert Milbank à l’université de Princeton et vice-président principal de la Nuclear Age Peace Foundation ;
  • Naledi Pandor, ancienne ministre des Relations internationales et de la Coopération, Afrique du Sud (2019-2024) ;
  • Son Excellence Donald Ramotar, ancien président du Guyana (2011-2015) ;
  • Yukio Hatoyama, ancien Premier ministre du Japon, 2009-2010 ;
  • Kay-Achim Heino Schönbach, ancien vice-amiral et inspecteur de la Marine allemande ;
  • Ali Rastbeen, président de l’Académie de géopolitique de Paris, France ;
  • Ernesto Sócrates Pazmiño Granizzo, ancien ministre de la Justice et des Droits de l’Homme de l’Équateur ; ancien vice-président du Centre d’études sur la justice des Amériques, Équateur :
  • Alain Corvez, colonel (CR), consultant en relations internationales, ancien conseiller du commandant de la FINUL au Liban, Paris, France ;
  • Chandra Muzaffar, réformateur et militant islamique, président du Mouvement international pour un monde juste (JUST) ; coordinateur de SHAPE (Sauver l’humanité et la planète Terre) ;
  • Jacques Cheminade, président de Solidarité & Progrès, Paris, France ;
  • L’honorable Douglas Roche, OC, Canada ;
  • Kathy Kelly, enseignante de la paix Pax Christi 1998 ; présidente du conseil d’administration, World Beyond War ;
  • David Swanson, directeur exécutif de World Beyond War ; auteur de La guerre est toujours un mensonge ;
  • Marjorie Cohn, professeure émérite à la faculté de droit Thomas Jefferson ; doyenne de l’Académie populaire de droit international ;
  • Bandy X. Lee, présidente de la Coalition mondiale pour la santé mentale ; cofondatrice de Preventing Violence Now ;
  • Dr James C. Cobey, fondateur de Health Volunteers Overseas ; membre du comité directeur de Voices from the Holy Land ; membre de la Campagne internationale pour l’interdiction des mines antipersonnel (ICBL), qui a reçu le prix Nobel de la paix en 1997 ;
  • Dr Mohammad A. Toor, président du conseil d’administration du Congrès pakistano-américain ; président de l’Association des médecins pakistanais américains pour la justice et la démocratie ; président de l’Alliance musulmane américaine ;
  • Glenn Diesen, professeur à l’Université du Sud-Est de la Norvège ;
  • Ann Wright, colonel de l’armée américaine (à la retraite) et ancienne diplomate américaine, a démissionné en mars 2003 en signe d’opposition à la guerre américaine en Irak. Membre de Veterans for Peace, World Beyond War, CODEPINK et Hawaii Peace and Justice ;
  • Susan Schnall, présidente de Veterans for Peace ;
  • Norman Solomon, auteur et directeur national de Roots Action ;
  • L’honorable Melissa Parke, directrice exécutive de la Campagne internationale pour l’abolition des armes nucléaires (lauréate du prix Nobel de la paix 2017) ;
  • Margaret Power et Van Gosse, coprésidentes, Historiens pour la paix et la démocratie ;
  • Ray McGovern, lançeur d’alerte, cofondateur, Veteran Intelligence Professionals for Sanity ;
  • Martin Sheen, acteur lauréat d’un Golden Globe et d’un Emmy Award ; Pax Christi Teacher of Peace (1999) ;
  • Setsuko Thurlow, survivante de la bombe atomique d’Hiroshima, lauréate du prix Nobel de la paix, récipiendaire de l’Ordre du Canada ;
  • Frida Stranne, professeure au Centre John Morton d’études nord-américaines de l’Université de Turku, en Finlande ;
  • Gerry Condon, co-coordonnateur du groupe de travail sur l’abolition nucléaire de Veterans for Peace ; membre du conseil d’administration de Veterans for Peace ; président du comité Golden Rule ;
  • Lawrence B. Wilkerson, colonel de l’armée américaine (à la retraite), ancien chef de cabinet du secrétaire d’État américain Colin Powell ;
  • Théodore Postol, professeur émérite de science, de technologie et de politique de sécurité nationale, Massachusetts Institute of Technology ;
  • Christina Spannar et Jan Oberg, fondateurs de la Fondation transnationale pour la paix et la recherche sur l’avenir (TFF), Lund, Suède ;
  • L’ambassadeur Akbar Ahmed, professeur émérite à l’Université américaine ;
  • Martin Sieff, ancien chef du service politique de United Press International, trois fois nominé au prix Pulitzer ;
  • Hall Gardner, professeur émérite au département d’histoire et de sciences politiques de l’Université américaine de Paris ;
  • Tadatoshi Akiba, maire d’Hiroshima (1999-2011) ; ancien président de l’association des maires pour la paix ;
  • Oliver Stone, réalisateur de cinéma américain oscarisé et auteur à succès ;
  • Alice Slater, membre du conseil d’administration de World Beyond War ;
  • Helga Zepp-LaRouche, fondatrice de l’Institut Schiller et initiatrice de la Coalition internationale pour la paix ;
  • Norma Field, professeure émérite distinguée Robert S. Ingersoll, Université de Chicago ;
  • Dr Herbert Reginbogin, professeur de relations internationales et de droit international, Institut de recherche politique, Université catholique d’Amérique ;
  • Steven Leeper, président du Village de la Culture de la Paix d’Hiroshima ; membre du conseil d’administration de Médecins pour la Responsabilité Sociale ; ancien président et directeur de la Fondation pour la Culture de la Paix d’Hiroshima (2007-2013) ;
  • Hideki Yoshikawa, directeur du projet de justice environnementale d’Okinawa ; membre du conseil consultatif de World Beyond War ;
  • Steve Rabson, professeur émérite à l’université Brown ; ancien combattant de l’armée américaine, Agence de soutien atomique de la défense ;
  • Elisabeth Martens, biologiste belge, spécialisée en médecine traditionnelle chinoise et auteur d’ouvrages sur la Chine et notamment le Tibet et le bouddhisme tibétain, Belgique ;
  • Ernesto Sócrates Pazmiño Granizzo, ancien ministre de la Justice et des Droits de l’Homme de l’Équateur ; ancien vice-président du Centre d’études sur la justice des Amériques, Équateur ;
  • Gian Guido Folloni, ancien sénateur italien ; ancien ministre italien chargé des relations avec le Parlement ; ancien rédacteur en chef de l’hebdomadaire italien Il Sabato et du quotidien italien Avvenire ; vice-président de l’Institut italien pour l’Asie et président de l’Association d’amitié et de coopération Italie-Libye (Italie).
  • Andrea Bartoli, président de la Fondation Sant’Egidio pour la paix et le dialogue ; directeur fondateur du Centre pour la résolution des conflits internationaux ; chercheur principal au Consortium avancé sur la coopération, les conflits et la complexité de l’Université Columbia ; ancien doyen de l’École de diplomatie et de relations internationales de l’Université Seton Hall ; ancien doyen de l’École Carter pour la paix et la résolution des conflits de l’Université George Mason.
  • Corazon Valdez Fabros, coprésidente du Bureau international de la paix (prix Nobel de la paix 1910) ;
  • Anastasia Battle, co-initiatrice de la Coalition internationale pour la paix, Institut Schiller ;
  • April Brown, cofondatrice de la Marshallese Educational Initiative et professeure d’histoire au NWACC ;
  • Mary Dickson, auteure et survivante des essais d’armes nucléaires ;
  • Steven Starr, associé, Fondation pour la paix à l’ère nucléaire ;
  • Liliana Gorini, présidente de Movisol, Italie ;
  • Anthony Donovan, Vétérans pour la paix, Pax Christi International, Catholic Worker, Ligue des objecteurs de conscience ;
  • Marylia Kelley, conseillère principale, Tri-Valley Communities Against a Radioactive Environment, Livermore, Californie ;
  • Jean Stevens, Coalition des ogives aux éoliennes ;
  • Dr Aruna Kammila, professeure et directrice de l’École d’études juridiques de l’Université REVA, à Bangalore, dans l’État du Karnataka, en Inde ;
  • Alan Robock, professeur émérite à l’université Rutgers et chercheur spécialisé dans l’hiver nucléaire ;
  • Aaron Good, politologue, animateur du podcast American Exception, auteur de American Exception : Empire et État profond ;
  • Elliot Greenspan, Institut Schiller, Coalition internationale pour la paix (États-Unis) ;
  • Roberto Vela Pinedo, Président de la Red de Integracion Amazonica ;
  • Général Edwin de la Fuente Jeria, ancien commandant en chef des forces armées de l’État plurinational de Bolivie ;
  • Maurizio Abbate, Président de l’Institution nationale pour les activités culturelles de l’État italien (ENAM) ;Rosemarie Pace, Pax Christi État de New York ;
  • Martha Hennessy, militante catholique, Kings Bay Plowshares 7, petite-fille de Dorothy Day ;
  • Robert Ellsberg, éditeur, Orbis Books ;
  • Marie Dennis, ancienne coprésidente de Pax Christi International ;
  • Farhang Jahanpour, professeur émérite de l’Université d’Ispahan, professeur invité à Harvard, chargé de cours à Cambridge et chargé de cours à temps partiel à l’Université d’Oxford ;
  • Owen Brian Toon, professeur émérite à l’Université du Colorado à Boulder, chercheur spécialiste de l’hiver nucléaire ;
  • Lode Vanoost, journaliste De Wereld Morgen, Belgique ;
  • Céleste Saenz, Mexique, présidente du Club des journalistes ;
  • Henry Baldelomar, Bolivie, ancien ambassadeur à Washington, D.C. ;
  • Mempo Giardinelli, Argentine, lauréat du prix littéraire Romulo Gallegos du Venezuela et du prix national de littérature du Mexique ;
  • Pedro Paez, Équateur, ancien vice-ministre de l’Économie du gouvernement Correa ;
  • Luc Reychler, Professeur émérite de relations internationales, Université catholique de Louvain (UCL), Belgique.
  • Fernando Garzon, Équateur, candidat au poste de vice-ministre de l’Intérieur dans le gouvernement Correa, consultant auprès de l’ONU, ancien président, Comité équatorien de solidarité avec le peuple palestinien ;
  • Jane Swanson, présidente de l’association Mères pour la paix de San Luis Obispo ;
  • Bruce K. Gagnon, Réseau mondial contre les armes et l’énergie nucléaire dans l’espace ;
  • Tse Anye Kevin, président par intérim, State 55 Afrika, responsable politique panafricain Global African Congress ;
  • Mossi Raz, ancien membre de la Knesset israélienne ; ancien directeur général de La Paix Maintenant, Israël ;Maoz Inon, militant israélien pour la paix ; codirecteur général d’InterAct ; coauteur de L’avenir est la paix ;
  • Muhammad Salim Akhtar, directeur national de l’American Muslim Task Force on Civil Rights and Elections (AMT) ;
  • Odile Mojon, Institut Schiller, France ;
  • Ken Butigan, membre du comité exécutif de l’Initiative catholique pour la non-violence de Pax Christi International ; maître de conférences en études sur la paix, la justice et les conflits au département d’études catholiques de l’université DePaul ;
  • Joan Carrero, présidente de la Fondation S’Oliver (Espagne) ;
  • Beatriz Biccio, professeur, Université fédérale de Rio de Janeiro, historienne et journaliste (Brésil) ;
  • Professeur (Dr) Anoop Swarup, Président du Centre pour la non-violence mondiale ;
  • Ellen E. Barfield, Vétérans pour la paix, Ligue des objecteurs de conscience, Ligue internationale des femmes pour la paix et la liberté ;
  • Rick Staggenborg, MD, président de la section Linus Pauling de Veterans For Peace ;
  • John Steinbach, Comité pour la paix d’Hiroshima et de Nagasaki de la région de la capitale nationale ;
  • Richard E. Rubenstein, professeur émérite à l’Université George Mason, Carter School for Peace and Conflict Resolution ;
  • Joseph Carson, président de l’Association des ingénieurs chrétiens ;
  • Ulf Sandmark, président de l’Institut Schiller en Suède ;
  • Mike Ferner, ancien président national de Veterans For Peace ;
  • Klaus Fimmen, vice-président du Buergerrechtsbewegung Solidaritaet (Solidarité du Mouvement pour les droits civiques, Allemagne) ;
  • Christine Bierre, rédactrice-en-chef du mensuel Nouvelle Solidarité, France ;
  • Art Laffin, Catholic Worker, enseignant de paix Pax Christi 2016, auteur de The Risk of the Cross : Living Gospel Nonviolence in the Nuclear Age, co-éditeur de Swords into Plowshares
  • Tony Jenkins, directeur général de l’Institut international pour l’éducation à la paix et coordinateur de la Campagne mondiale pour l’éducation à la paix ;
  • Hnon. Darwin Francisco Orozco Orozco, frère mineur capucin, maître des novices de la Conférence des Capucins d’Amérique hispanique (CCH) ; membre de la Commission de la Famille Franciscaine pour la Justice, la Paix et l’Intégrité de la Création (JPIC), Santa Cruz, Bolivie ;
  • Kamel Louadj, journaliste-correspondent à Sputnik-Afrique, Moscou ;
  • Ramón Emilio Concepción, avocat ; Pré-candidat à la Présidentielle, parti PRM (2020), République Dominicaine ;
  • Alcibíades Abreu, professeur à la Faculté de mathématiques de l’UNIBE et de l’Université catholique de Saint-Domingue, République dominicaine ;
  • Karel Vereycken, peintre-graveur, France ;
  • Rafael Reyes Jerez, journaliste ; producteur des programmes « Cara a Cara » et « Economía y Política », République Dominicaine ;
  • Enrique Antonio Sánchez Liranzo, avocat, auteur, poète – chroniqueur au journal Primicias, République dominicaine ;
  • Dantès Ortiz Núñez, historien, professeur d’histoire, Université autonome de Saint-Domingue, République dominicaine ;
  • Max De Brouwer, Président de la Chambre belge des traducteurs et interprètes, Belgique ;
  • Julie Péréa, ancienne conseillère municipale déléguée à l’égalité femmes hommes, lutte contre les discriminations et lutte contre les violences intrafamiliales, Poussan (34) ;
  • Révérend John Dear, directeur exécutif du Centre des Béatitudes pour le Jésus non-violent ;
  • John Kiriakou, ancien officier de lutte contre le terrorisme à la CIA ; ancien enquêteur principal auprès de la commission des affaires étrangères du Sénat américain ;
  • Karen Ball, membre du conseil d’administration, Pax Christi Texas, section de San Antonio ;
  • T. Herbert Dimmock, fondateur et directeur de « Bach à Baltimore » ;
  • Ilse Ritter (Allemagne), Actrice de l’année (1985 et 1994), récipiendaire de la Croix fédérale du mérite pour services rendus à la culture ;
  • Earl M Bousquet, journaliste caribéen, Castries, Sainte-Lucie ;
  • Père Claude Mostowik, président de Pax Christi Australie ;
  • Judith Ehrlich, réalisatrice, « Une réalité ordinaire – Daniel Ellsberg sur la menace de guerre nucléaire » ;
  • Alfred de Zayas, professeur à l’École de diplomatie de Genève ;
  • Michele Di Paolantonio, AIMPGN, membre italien de l’IPPNW, Organisation lauréate du prix Nobel de la paix 1985 ;
  • Melvin Hardy, École Carter pour la paix et la résolution des conflits, Université George Mason ; Personnel de la communauté interconfessionnelle de Washington ;
  • Roger Waters, musicien, membre fondateur et chanteur principal de Pink Floyd ;
  • Ben Wesley, candidat du Parti indépendant au Congrès américain (CT–4e circonscription) ;
  • Leo Spaepen, chercheur, auteur du livre « De Bruegel Code », Belgique ;

AUTRES SIGNATAIRES : 

Liste complète sur le site de l’Institut Schiller international.

JE SOUTIENS L’APPEL

Key Takeaways

  • La lettre ouverte au pape Léon XIV appelle à la convocation d’un sommet international d’urgence pour désamorcer les conflits actuels et la menace nucléaire.
  • Les chefs du renseignement américain et russe, Tulsi Gabbard et Sergueï Narychkine, ont averti d’un risque accru de guerre nucléaire.
  • L’initiative s’inspire du rôle joué par les papes Paul VI et Jean XXIII lors de crises internationales passées, dont la crise des missiles de Cuba.
  • Plus de 90 signataires — intellectuels, anciens dirigeants et responsables d’ONG — appuient l’appel, aux côtés de Pax Christi et de la Coalition internationale pour la paix.
  • L’appel vise aussi à réorienter les ressources militaires vers le développement plutôt que vers la course aux armements.

Autres articles

  1. David E. Sanger, “Biden Approved Secret Nuclear Strategy Refocusing on Chinese Threat“, The New York Times, 20 août 2024. [NDÉ] ↩︎
  2. Jack O’Doherty, “Is America buying nuclear weapons to win a war or to prevent one?”, Bulletin of the Atomic Scientists, 20 août 2024. [NDÉ] ↩︎

Juifs, révoltez-vous ! Maintenant !

L’appel d’Avraham Burg à la Cour Internationale de Justice (8 août 2025)

Avraham Burg

Avraham « Avrum » Burg, né en 1955 à Jérusalem, est une figure de la gauche israélienne : ancien président de la Knesset (1999-2003), ex-président de l’Agence juive et de l’Organisation sioniste mondiale, il a même assuré l’intérim de la présidence de l’État en 2000. Retiré de la politique active depuis 2004, il s’est imposé comme essayiste post-sioniste et critique constant de Benjamin Netanyahu, plaidant pour une identité juive plus ouverte et dénonçant les dérives de la politique israélienne. Membre du parti Hadash depuis 2015, il a annoncé en 2026 se présenter aux législatives israéliennes avec le mouvement « A Place for Us All »

Nous publions avec un an de retard cet appel d’Avraham Burg, qui appelle à déposer un recours devant la Cour internationale de justice afin que Benjamin Netanyahu soit jugé pour crimes contre l’humanité à Gaza : « Il ne s’agit pas d’un rejet de notre peuple, mais d’une défense de son âme ».
 
Le texte publié sur son blog et intitulé « Jews – Rebel. Now!!! » (traduit en français tour à tout par « Juifs, rebellez-vous maintenant ! » ou « Juifs, révoltez-vous ! Maintenant ! »), appelait un million de Juifs dans le monde — moins de 10 % de la population juive mondiale — à se joindre à une plainte collective devant la Cour internationale de justice pour crimes contre l’humanité commis à Gaza.
 
Quand on lit le texte avec attention, on s’aperçoit qu’ il ne s’agissait pas d’une pétition structurée avec un site de collecte de signatures, mais d’un appel moral publié sur son propre blog, dans lequel il écrivait explicitement espérer que « des lecteurs activistes se saisiraient de cet appel pour l’organiser » — autrement dit, il n’a pas lui-même mis en place de mécanisme de signature.
 
Au demeurant, si on s’en tient au plan juridique, seuls les États peuvent saisir la Cour internationale de justice — des particuliers ne peuvent pas y déposer une plainte collective — ce qui explique en partie pourquoi l’initiative est restée de l’ordre de l’appel politique et symbolique plutôt que d’une procédure judiciaire réelle.
 
Dans un billet de suivi publié en octobre 2025 (« Jews Rebel #2 »), après le cessez-le-feu à Gaza, Burg réoriente son propos vers d’autres priorités : un « Fonds juif mondial pour la reconstruction de Gaza », le soutien à la poursuite de « criminels de guerre juifs devant les tribunaux internationaux » en général, et des initiatives communautaires symboliques (« Maisons de compassion », « Communautés de réparation »).
 
En résumé : il faut considérer l’appel « Juifs, révoltez-vous ! Maintenant! » non pas comme une pétition, mais comme un témoignage pour l’honneur de la communauté juive mondiale devant l’histoire : « nous ne permettrons pas à l’État d’Israël, qui inflige systématiquement des violences à une population civile, de parler en notre nom ».

Magnifié, sanctifié
Sois le saint nom
Avili, crucifié
Chez les humains
Un million de bougies allumées
Pour l’aide qui n’est jamais venue
Vous le voulez plus sombre

Hineni, hineni
Je suis prêt, Seigneur

Leonard Cohen

Il n’existe pas de définition unique pour tous ceux qui s’identifient comme juifs. La judéité est-elle une religion ? Un gène ? Une culture? Une nationalité ? Un statut juridique ? Dans la confusion de ces identités qui se chevauchent et se contredisent, l’Israël moderne a forgé sa propre synthèse sans précédent, une fusion de cinq éléments jamais entièrement soudés dans l’histoire juive : la religion, la terre, le pouvoir, la langue et la souveraineté. Le produit de ce creuset israélien est une mutation culturelle qui ose s’appeler le judaïsme.

À ce moment de l’histoire israélienne, trois de ces éléments, la religion, le pouvoir et la terre, se sont métastasés en excroissances malignes. Le pouvoir est devenu trop grand et est désormais mis au service des interprétations les plus pathologiques du judaïsme, axées sur la conquête et la domination. Le coût immédiat de ce cancer est l’effritement de la souveraineté israélienne. Le pouvoir a été confié à des milices messianiques violentes, dont les chefs de gangs font désormais office de ministres. Ensemble, du haut en bas simultanément, ils ont démantelé l’État israélien. Ce pays n’existe plus.

Ces éléments destructeurs ont toujours été présents dans l’ensemble juif, mais ils étaient généralement contenus, marginalisés, limités. Aujourd’hui, après deux mille ans, ils ont pris le contrôle et mettent en œuvre leurs sombres projets. Chaque juif doit aujourd’hui faire face à deux questions fondamentales : Quelle est mon identité juive ? Et suis-je avec eux ou contre eux ?

Il n’y a pas de juste milieu. Il ne doit pas y en avoir.

Les soutenir, c’est s’aligner sur les forces ruineuses de notre passé. Avec ceux qui ont lancé une révolte imprudente et délirante contre l’Empire romain, entraînant la destruction du second temple et des souffrances indicibles pour notre peuple. Se ranger à leurs côtés, c’est embrasser les commandements bibliques d’anéantissement des nations indigènes et le mythe du suicide collectif à Massada. C’est suivre une culture séparatiste et suprémaciste : un monde où les non-Juifs sont vilipendés et où les Juifs sont choisis et exaltés.

Des lignes épaisses et ininterrompues s’étendent de l’orgueil de Bar Kokhba à la brutalité de Ben-Gvir, de la folie messianique de Rabbi Akiva à la grossièreté et au zèle de Smotrich. Les seigneurs de la ruine de l’histoire juive ne sont jamais vraiment morts et, aujourd’hui, ils tuent même.

Mais le judaïsme a toujours porté en lui une autre civilisation. Une civilisation enracinée dans l’introspection, la critique, la compassion et l’action morale. Le prophète Nathan s’est présenté devant le roi David, le dirigeant le plus puissant d’Israël, et l’a accusé de corruption et d’effusion de sang. Des siècles plus tard, le prophète Jérémie avertit les élites décadentes de Jérusalem de la destruction imminente du premier temple. En l’an 70 de notre ère, Rabbi Yochanan ben Zakkaï a fui la ville des zélotes et de la soif de sang, et a inauguré le nouveau judaïsme alternatif : une foi de culte sans temple, d’identité sans territoire, de force sans domination, et d’autorité spirituelle sans souveraineté politique.

C’est ce judaïsme qui a ensuite embrassé le yiddish, la langue qu’Isaac Bashevis Singer a décrite comme « la langue de l’exil… une langue sans terre et sans frontières, qui n’est soutenue par aucun gouvernement, une langue qui n’a pas de mots pour désigner les armes, les munitions, les manœuvres militaires ou les tactiques de guerre ». Dans les ghettos, les yiddishophones vivaient ce que les grandes religions ne faisaient que prêcher : une pratique quotidienne de l’étude de l’humanité et des relations humaines. Ce qu’ils appellent la Torah, le Talmud, l’éthique et la mystique. Le ghetto, loin d’être un simple refuge pour les persécutés, était une grande expérience de vie paisible, de sens de soi et d’attention aux autres. Et il survit encore, refusant de se rendre, malgré la cruauté qui l’entoure.

Cette tension intérieure de l’âme juive est toujours vivante. Entre les forces de la domination, de la soif de sang et de la « silenciation » des autres, et ce judaïsme de la tolérance, de l’ouverture et du dialogue.

Aujourd’hui, une grande inspiration morale s’impose à tous ceux qui refusent d’accepter la dictature du pouvoir et de la corruption menée par César Netanyahou et sa coalition de zélotes apocalyptiques.

Il est temps de sortir de la ville, comme l’a fait Yohanan ben Zakkaï, et de faire renaître un judaïsme de moralité et d’humanité. Nous n’avons pas d’institutions, pas de grandes ressources. Nous sommes dispersés, souvent seuls. Nous ne possédons aucun pouvoir militaire ou gouvernemental. Mais nous avons la force spirituelle et éthique de notre passé. L’histoire juive est de notre côté.

C’est pourquoi nous pouvons et devons arrêter l’écoulement du sang.

Voici comment nous pouvons commencer : nous avons besoin d’un million de Juifs. Moins de dix pour cent de la population juive mondiale pour déposer un appel commun à la Cour Internationale de Justice de La Haye. Une plainte juridique collective contre l’État d’Israël pour les crimes contre l’humanité commis en notre nom et sous la fausse bannière de notre identité juive.

Il est temps de dire : ça suffit !

Deux soleils se lèveront ce jour-là. L’un brillera au firmament juif, éclairant nos ténèbres intérieures et remplaçant le fanatisme par la clarté morale. L’autre brillera dans le monde entier, déclarant que parmi les Juifs, il y a ceux qui ressemblent aux pires criminels des nations et qu’il y a ceux qui, sans peur ni privilège, se dressent contre eux.

Oui, le Hamas a commis des crimes odieux contre l’humanité. Mais rien de tout cela ne justifie les actions d’Israël à Gaza depuis lors.

Nous sommes à l’heure des comptes. Nous ne devons pas l’esquiver.

Voici donc mon appel :

Si vous êtes un individu, une communauté ou une organisation juive n’importe où dans le monde, et que vous êtes ébranlés par ce que fait Israël, si vous vous alignez sur les valeurs du judaïsme humaniste, sur la décence morale de base et la responsabilité collective, rejoignez cette initiative historique. Non pas en vous tournant vers les armes ou les structures de pouvoir, mais vers la conscience de l’humanité. Adressez-vous à La Haye.

Dans notre appel, nous déclarerons : nous ne permettrons pas à l’État d’Israël, qui inflige systématiquement des violences à une population civile, de parler en notre nom. Nous n’accepterons pas que le judaïsme serve de couverture à des actes de violence. Ce n’est pas un rejet de notre peuple, c’est une défense de son âme. Il ne s’agit pas de détruire, mais de réparer.

Nous sommes des milliers, des dizaines de milliers, des centaines de milliers. Un million de Juifs qui disent simplement : nous sommes ici, et nous sommes contre.

Individus dotés d’une conscience et dont l’âme est en éveil, penseurs, érudits, membres du clergé, artistes, juristes, l’heure est venue. Connectez-vous. Signez. Organisez-vous. Élevez la voix juive de la résistance morale. La lumière existe. Elle a seulement besoin de nombreuses bougies.

J’espère vraiment que les lecteurs prêts à s’engager répondront à cet appel et le diffuseront.

Qu’ils entendront le plus ancien des appels –  « Où es-tu ? »  –  et qu’ils répondront comme l’a fait Leonard Cohen :

Hineni, hineni

Hineni, hineni

Je suis prêt, Seigneur.

Avraham Burg in 2008 (The Times of Israel)

Source:  Avrum Burg’s Substack

Traduction : Agence Média Palestine

N.B. Nous n’avons pas retenu le titre proposé par l’Agence Média Palestine qui nous paraissait incomplet et avons retenu celui de Michael J.P Laurent qui publie dans Geopolitics.fr un article consacré à l’appel d’Avrum Burg.

OUI sans réserve à une neutralité suisse 

Peter Küpfer, Horizons et débats, Zurich, 25 août 2026

La soi-disant « neutralité flexible » de la Suisse – un tour de passe-passe bernois

Depuis quelques années, le Conseil fédéral, c’est-à-dire le gouvernement suisse, s’aligne sur les prises de position des États-Unis et de l’Europe en matière de politique étrangère. En application de la démocratie directe pratiquée en Suisse, l’association Pro Suisse autour de Christoph Blocher, désireuse de contester la prétendue « neutralité flexible » du Conseil fédéral a déposé une initiative populaire exigeant le retour à une vraie neutralité, initiative qui sera soumise au peuple le 27 septembre 2026. L’initiative était soutenue dès son lancement en novembre 2022 par un des partis au pouvoir, l’UDC (Union démocratique du centre).
P.S. Le titre et les intertitres sont ajoutés par le blog La Paix mondiale menacée. Le titre original a été main tenu en sous-titre (La soi-disant « neutralité flexible » de la Suisse – un tour de passe-passe bernois). NDÉ

Une « solidarité » qui tourne le dos à la neutralité suisse

Dans les médias et parmi les partis politiques suisses, mais aussi malheureusement dans l’esprit de certains élus suisses particulièrement éloquents, s’est répandue une idée aussi fausse que tenace. Certains milieux, dont la direction actuelle du PS suisse, rejettent l’Initiative sur la neutralité bientôt soumise à votation, notamment parce que celle-ci interdirait à l’avenir toute sanction économique[i], sur laquelle vient alors se superposer le terme élastique de la « solidarité ».

La solidarité – un mot lourd de sens, mais bien souvent aussi galvaudé. Mais avec qui, cette solidarité? Avec Donald Trump, cet esprit dérangé et sans scrupules? Qui fait mine de recourir aux Bons offices de la Suisse et prétend discuter sérieusement de paix avec les négociateurs iraniens, alors même qu’en février 2026 il s’apprête à lancer une attaque contre l’Iran ? Quelques heures seulement après l’amorce d’un accord qui semblait à portée de main à Genève, les bombes américaines s’abattront à nouveau sur l’Iran et tueront des responsables de haut rang au sein du gouvernement, du haut commandement militaire et des institutions religieuses. Elles feront également des victimes parmi les civils, y compris des écolières – un massacre aveugle, un acte de destruction pure et simple, orchestré de manière déloyale. Il s’agit là, aujourd’hui comme hier, d’un terrible crime de guerre, un de plus auquel sont également mêlés les actuels dirigeants d’Israël, à quoi viennent s’ajouter les assassinats ciblés perpétrés dans la bande de Gaza.

Les sanctions économiques, une arme de guerre meurtrière

Est-ce là vraiment l’avenir que nous souhaitons pour le monde? Terreur et destructions massives à l’encontre d’un pays qui souhaite emprunter une voie différente de celle imposée par les États-Unis et l’Union européenne? Jusqu’à présent, la Suisse avait, à plusieurs reprises, eu le courage de refuser les sanctions économiques illégales exigées unilatéralement par les États-Unis ou l’UE, en invoquant sa neutralité, et elle avait bien fait. Mais soudain, du jour au lendemain et motivée par un simple froncement de sourcil de « Big Brother », elle a opéré un virage à 180°. Nous savons aujourd’hui, comme cela a été démontré à maintes reprises, que les sanctions économiques à l’encontre de pays et d’individus sont devenues une arme meurtrière dans les guerres économiques. Elles remplacent ou accompagnent la guerre sur les champs de bataille, mais infligent souvent aux populations qu’elles touchent des dégâts équivalents, voire supérieurs à ceux des combats. Ceux qui les ont décrétées en sont conscients, et c’est précisément leur but.

C’est précisément ce qu’un lapsus de l’ex-ministre allemande – alors fraîchement émoulue – des Affaires étrangères du gouvernement Scholz, a révélé lorsqu’elle a déclaré : « Nous menons une guerre contre la Russie », dont l’objectif était « de ruiner la Russie »[ii]Annalena Baerbock (actuellement présidente de l’Assemblée générale des Nations unies!) ne pouvait ignorer que, selon des études indépendantes unanimes, les sanctions touchent avant tout la population civile, dont un nombre effrayant d’enfants, car elles entraînent la malnutrition, le manque d’hygiène et l’insuffisance des soins médicaux.

Des sanctions inefficaces et contre-productives

C’est précisément dans les régions ravagées par la guerre que les sanctions ont des conséquences mortelles pour la population civile. Or, selon des études récentes, cette redoutable arme de guerre économique s’avère inefficace quant aux objectifs invoqués par ceux qui y ont recours. Malgré la participation imposée par les États-Unis à d’autres pays dans leur guerre économique, Cuba, par exemple, reste socialiste, tandis qu’en Afghanistan, les talibans continuent de régner. L’Irak, ramené à l’âge de pierre par les bombardements, est aujourd’hui encore tout sauf une démocratie. Ni là, ni en Iran, ni en Russie, les sanctions n’ont conduit à la formation d’un mouvement insurrectionnel contre le pouvoir en place, comme semblent encore le croire les délirants conseillers de Trump. Bien au contraire, tant en Iran qu’en Russie, l’attitude de l’Occident a poussé la population à décider de se défendre contre une ingérence extérieure contraire au droit international.

Néanmoins, sous l’effet des sanctions qui ne cessent d’aggraver la situation, la misère catastrophique s’intensifie en Afrique et au Proche-Orient. Le Comité international de la Croix-Rouge, dont le siège est à Genève, ne cesse de le dénoncer avec un désespoir grandissant. Cette misère n’a été causée ni par Poutine, ni par l’Iran, mais avant tout par les Américains au nom de leur prétendue lutte contre le terrorisme, de Clinton à Trump en passant par Bush et Biden, suivis docilement par les bellicistes catastrophistes de Bruxelles, qui n’ont d’autre vision de la paix mondiale que celle d’une OTAN devenue agressive.

La neutralité flexible mise en scène au Bürgenstock

La Suisse officielle, dont le siège est à Berne, continue dans la pratique à s’aligner docilement sur les soi-disant puissants et sur Trump, ce rutilant criminel de guerre qui déclenche des guerres sanglantes avec autant de désinvolture que s’il jouait au golf – une honte hélas durable pour la Suisse. Le Conseil fédéral suisse souhaite pouvoir s’en tenir à sa « neutralité flexible » ayant, prétend-il, fait ses preuves. Mais dans quel but? Avec sa « neutralité flexible », il n’a pas mis fin à la folie qui culmina au Bürgenstock[iii], mais l’a mise en scène aux yeux du monde entier comme un spectacle grandiose pour Zelensky, qui, depuis des années, envoie chaque jour des centaines de jeunes gens vers une mort certaine. Dans quel but? En faveur de qui? En ce qui concerne la paix véritable dans le monde, ce scénario suisse grandiose n’a abouti à aucun résultat. Rien d’étonnant à cela, puisque seule l’une des parties impliquées dans cette terrible guerre sans fin y a été autorisée à s’exprimer, tandis que l’autre est ignorée. Cela a constitué un signal supplémentaire adressé au monde entier, indiquant que la Suisse avait renoncé à sa neutralité (au profit des États-Unis).

Le spectacle donné au Bürgenstock n’était pas une conférence de paix, mais une parade militaire des partisans européens des États-Unis, extrêmement embarrassante pour notre pays, face à l’absence de la moindre réflexion de ceux qui s’y étaient rendus pour s’assurer réciproquement leur gloire, manifestement en voie de rétrécir. Ce n’était pas là le modèle suisse de résolution des conflits que nous ont transmis des personnalités telles que Henri Dufour, Henry Dunant, Konrad Ilg, Giuseppe Motta, Henri Guisan et bien d’autres, véritables serviteurs du bien commun suisse, ouverts sur un monde meurtri par de nombreuses blessures.

Fermeté et souveraineté : la tradition suisse

Au cours de ces dernières années, dans ce monde troublé, notre Conseil fédéral, dans son ensemble, s’est souvent montré servile face à des puissances considérées à tort comme toutes-puissantes. Et même si elles l’étaient, la tradition suisse veut que nous restions fermes, que nous ne bradions pas notre souveraineté, mais que nous la revendiquions avec conviction. Une fermeté éprouvée est notre meilleure défense, et une neutralité crédible en est la clé.

Nous avons là un préjudice considérable à réparer. Roger Köppel (Weltwoche Daily du 1er août) a appelé ce phénomène par son vrai nom : pour lui, le terme de « neutralité flexible » n’est pas seulement arbitraire, il est également trompeur et constitue donc une variante de l’« argot du milieu ». La Suisse doit-elle continuer à s’en tenir à cette approbation tacite, à peine dissimulée, des exactions manifestes du pouvoir prétendument dominant – et persister dans son silence de plomb à l’égard de ses alliés? À quoi sert donc notre Parlement s’il laisse passer ce parti pris manifeste dans l’action du gouvernement suisse et l’accepte encore comme de la neutralité?

L’initiative sur la neutralité suisse, un remède au silence de plomb

Ce n’est pas sans raison que l’initiative sur la neutralité souhaite enfin interdire clairement ces armes meurtrières que sont les sanctions : c’est pour cela que la Suisse doit les abolir. Nous disposons ainsi de la marge de manœuvre nécessaire pour manifester une véritable solidarité, non pas celle au service des prétendus maîtres du monde, mais dirigée vers les populations qui souffrent de la mégalomanie du monde occidental. C’est là que réside la place de la véritable solidarité de la Suisse : une solidarité avec les personnes et populations mêmes qui souffrent, et non avec des égocentriques imbus d’eux-mêmes, soutenus en coulisses par le lobby de l’armement et de la finance qui tire largement profit de la guerre permanente.

Le monde entier, et surtout sa partie la plus défavorisée, a toujours espéré cette véritable solidarité, y compris de la part de la Suisse neutre. Il n’y a qu’un seul remède à la complicité silencieuse de la Suisse officielle face à ces injustices quotidiennes flagrantes : un « oui » sans réserve à une neutralité suisse cohérente, lors du week-end de votation du 27 septembre 2026, mais aussi avant et après cette date cruciale.


[i] Précisons que le texte de l’initiative interdirait exclusivement la participation de la Suisse aux sanctions non autorisées par les Nations-Unies, donc illégales. Elle précise en toutes lettres la volonté de maintenir « les obligations envers l’ONU ». NDÉ.

[ii] La première formule a été prononcée le 24 janvier 2023 devant l’Assemblée parlementaire du Conseil de l’Europe, à Strasbourg, alors que la ministre allemande des Affaires étrangères Annalena Baerbock plaidait pour la livraison de chars Leopard 2 à l’Ukraine (« Germany Says Quiet Part Out Loud About Ukraine War », Newsweek, 25 janvier 2023). La deuxième formule l’a été le 25 février 2022 à la réunion extraordinaire des ministres des Affaires étrangères de l’UE à Bruxelles (« “Wird Russland ruinieren” — Baerbock bestätigt EU-Sanktionen gegen Putin und Lawrow », Die Welt, 25 février 2022). NDÉ.

[iii] Bürgenstock est le site d’un sommet sur la paix en Ukraine destiné à définir les modalités selon lesquelles la guerre russo-ukrainienne pourrait prendre fin : 92 pays y ont pris part, mais la Russie n’y a pas été invitée. NDÉ.

Il n’y a plus de guerre juste

Jean-Daniel Ruch, ex-ambassadeur, « Il n’y a plus de guerre juste », L’Impertinent, 15 août 2026.

Note des éditeurs
L’article que vous allez lire, de Jean-Daniel Ruch, porte sur la théorie de la « guerre juste » et sur la condamnation qu’en fait le pape Léon XIV dans son encyclique Magnifica Humanitas (25 mai 2026). Précisons d’emblée que l’objet principal de cette encyclique est l’intelligence artificielle et ses impacts, dont l’un est bien entendu la guerre. Il faut attendre le chapitre 5 pour que la question de la guerre juste soit abordée, ce qui n’enlève rien à la vigueur du propos. Il s’agit en effet d’une remise en question par le Vatican de toute la pensée chrétienne depuis Saint-Augustin. C’est donc une évolution majeure que les médias ont dans leur quasi totalité passée sous silence. D’où l’importance de l’article de Jean-Daniel Ruch paru une première fois dans L’Impertinent et que nous reprenons ici.
>>> Des extraits du chapitre 5 de l’encyclique sont reproduits en fin d’article (section sur “La banalisation de la guerre”).
>>> Les sous-titres ont été ajoutés au texte initial par les éditeurs du blog.

Points clés

  • Le pape Léon XIV remet en question la notion de « guerre juste » dans son encyclique Magnifica Humanitas en lien avec l’intelligence artificielle.
  • La doctrine traditionnelle de la guerre juste repose sur trois critères : l’autorité légitime, la cause juste et l’intention droite.
  • L’encyclique souligne les dangers de l’IA, notamment l’anonymisation des responsabilités et l’amplification des discours de haine.
  • Le pape appelle à dépasser la théorie de la guerre juste pour privilégier le dialogue, la diplomatie et la coopération.
  • L’article critique la réaction de l’Occident face à la pensée du pape et évoque le besoin d’une réflexion morale sur la guerre.
© Dicastère pour la Communication – Vatican Media

Le 25 mai 2026, le pape Léon XIV a publié l’encyclique Magnifica Humanitas qui remet en question la notion de « guerre juste » ayant fourni la base morale de la guerre selon l’Église catholique depuis Saint-Augustin au cinquième siècle. Développée par Thomas d’Aquin au 13ᵉ siècle, la notion de « guerre juste » a été sécularisée par le juriste néerlandais Hugo Grotius au 17ᵉ siècle. On est dès lors passé de la morale au droit international, de la définition de la guerre « juste » aux conditions d’une guerre « légale ».

La doctrine traditionnelle de la guerre juste

Cette conception de la guerre juste était fondée sur trois critères:

  1. L’autorité légitime. Une guerre ne peut être déclenchée que par un État souverain, mais pas par des particuliers ou des milices privées. Ceci rejoint la théorie de l’État, celui-ci ne pouvant exister que s’il dispose du monopole de la violence.
  2. La cause juste. Le recours aux armes n’est moralement justifié que si une injustice a été commise ou est sur le point d’être commise.
  3. L’intention droite. Le but ne doit pas être la vengeance ou la conquête, mais la réparation d’un tort. Implicitement, ce critère introduit le comportement des armées dans la conduite des hostilités, qui doit être proportionnel et éviter les dommages causés aux non-combattants.

Le droit international moderne

Dans le droit international moderne, formulé après les deux guerres mondiales, les conceptions héritées de la tradition catholique sont consacrées dans la Charte des Nations Unies (1945) et dans les Conventions de Genève (1949) et leurs Protocoles additionnels (1977). La première définit les règles du jus ad bellum, à savoir le droit de faire la guerre. Les deuxièmes détaillent le jus in bello, soit les règles à appliquer par les armées en guerre qui veillent à protéger les civils et autres non-combattants. La Charte autorise le recours à la force dans deux cas de figure: à l’article 42 en cas de décision du Conseil de sécurité (l’autorité légitime), et à l’article 51 dans l’exercice de la légitime défense (la cause juste). Pour que celle-ci soit exercée de manière légale, elle doit répondre à une agression ou à une menace imminente. Qu’est-ce que l’encyclique de Léon XIV change?

L’encyclique Magnifica Humanitas : un tournant

Le 10 avril, alors qu’un cessez-le-feu venait de prendre place entre l’Iran, les États-Unis et Israël, le pape se fendait d’un tweet aux conséquences vertigineuses :

« Dieu ne bénit aucun conflit. Quiconque est un disciple du Christ, le Prince de la Paix, n’est jamais du côté de ceux qui alors maniaient le glaive et aujourd’hui lâchent des bombes. L’action militaire ne va pas créer des espaces de liberté, ni des temps de Paix. Ceux-ci ne viennent que de la promotion patiente de la coexistence et du dialogue entre les peuples. »

Cette critique a été perçue comme une condamnation de la guerre « de choix » israélo-américaine contre l’Iran. Notez les termes utilisés : lorsque l’Occident, médias ou dirigeants, parlent de la guerre menée par la Russie en Ukraine, il s’agit d’une « agression non provoquée et injustifiée », comme si les bonnes âmes qui nous dirigent devaient se convaincre elles-mêmes que cette « opération militaire spéciale », ainsi que les Russes la nomment, était vraiment non provoquée et n’avait pas une justification quelconque – comme par exemple la pénétration des intérêts et des armes otaniens dans le voisinage de la Russie.

Mais l’action israélo-américaine contre l’Iran, qui n’est pas plus de la légitime défense que l’opération russe contre l’Ukraine, est pudiquement devenue une « guerre de choix ». Les deux sont en droit international des agressions de même calibre.

L’IA et l’anonymisation des responsabilités

Léon XIV précisa sa pensée dans son encyclique. Dans une quarantaine de paragraphes consacrés à « La culture du pouvoir et la civilisation de l’amour », il fustige la banalisation de la guerre encore exacerbée par l’irruption de l’intelligence artificielle qui amplifie les discours de haine et la polarisation tout en anonymisant les responsabilités. Comment peut-on tenir une machine pour responsable de crimes de guerre ?

Le Pape plaide pour l’identification de chaînes de commandement claires qui renvoient à ceux qui, in fine, ordonnent à des systèmes autonomes de tuer. Au passage, il ne se gêne pas de lancer une pique acerbe aux industries militaires qui deviennent un « moteur autonome des choix belliqueux » alimentant les tensions dans le monde, car elles « tirent profit d’un marché qui prospère précisément grâce aux conflits ».

Le dépassement de la théorie de la guerre juste

Face à cette exacerbation de la culture, voire du culte de la puissance armée, « aujourd’hui plus que jamais il est important de réaffirmer le dépassement de la théorie de la ‘guerre juste’ trop souvent invoquée pour justifier n’importe quelle guerre, sous réserve du droit à la légitime défense dans son sens le plus strict. » Donc, on a le droit de se défendre en cas d’agression. Léon termine en plaidant avec force pour le dialogue et la diplomatie, ainsi qu’un renouveau du multilatéralisme.

L’administration Trump face au Pape

L’administration Trump avait toutes les raisons de se sentir visée par la nouvelle théologie de la guerre promue par le pape Léon XIV. On ne va pas s’étendre sur les insanités proférées par le bouffon vulgaire qui sert de président américain, y compris les icônes IA de lui-même en pape.

Plus sérieux sont les doutes émis par le vice-président, un homme provenant d’un milieu difficile et converti au catholicisme en 2019 à l’âge de 35 ans après s’être passionné pour la théologie de Saint-Augustin, justement le père de la doctrine de la guerre juste. Vance pourrait être le prochain président américain.

Gêné, il a répondu aux critiques papales en rappelant son maître à penser : « Lorsque le Pape prétend que Dieu n’est jamais du côté de ceux qui manient le glaive, il oublie la tradition millénaire de la guerre juste. » Et de poser la question rhétorique : « Dieu était-il du côté de ceux qui ont libéré les camps de l’Holocauste? »

Vance n’a peut-être pas réalisé alors que, de ce point de vue, Dieu était avec les Soviétiques, car ce sont eux qui ont libéré Auschwitz…

La clarification du Pape du 6 juin

Le 6 juin, Léon XIV a encore eu l’occasion de préciser sa pensée auprès de journalistes. Interrogé sur la question de savoir si la guerre en Iran remplissait les conditions de la guerre juste, il rétorqua sans appel :

« En Iran, les critères pour une guerre juste ne sont pas présents. » 

Implicitement, il reconnaissait ainsi que l’offensive israélo-américaine constituait un acte d’agression. Il poursuivit dans le sens de son encyclique:

« La théorie de la guerre juste date d’il y a des siècles, alors qu’il était impossible d’imaginer les armements et la capacité destructive à la disposition de l’humanité aujourd’hui. »

Le silence moral de l’Occident

Le vice-président américain s’est abstenu de poursuivre le débat. Il s’est borné, le 18 juin, à affirmer qu’il restait en contact avec le souverain pontife et à décrire leur relation positive. Mais la gêne est palpable chez cet homme croyant.

Il n’y a pas besoin d’être catholique (et l’auteur de ces lignes est un protestant plutôt de tradition antipapiste primaire) pour apprécier la révolution douce que le premier pape américain, né Robert Francis Prevost à Chicago en 1955, enclenche dans le monde occidental. Aux États-Unis, le dernier pays occidental où la religion joue un rôle majeur, l’encyclique Magnifica Humanitas n’est pas sans effet, voir Vance. Il faut aussi dire que l’Amérique continue de bénéficier de journalistes qui savent être incisifs.

L’Europe et son hystérie guerrière

Malheureusement, les élites européennes, tout obsédées qu’elles sont, en particulier en Allemagne, par leur réarmement, n’ont plus la capacité de la réflexion morale. On ne se pose pas la question de savoir ce qui est juste ou faux, bien ou mal, ni où est l’intérêt public. Il n’y a qu’une chose qui compte: battre les Russes. 

L’hystérie guerrière en Allemagne a atteint des proportions telles qu’on est amené à se poser des questions sur les raisons profondes qui animent ces bouffées d’émotions bellicistes : les Allemands veulent-ils se venger des humiliations infligées par les Russes à Stalingrad et à Berlin ? N’oublions pas que ce sont les Russes qui ont occupé Berlin en 1945 alors que les troupes occidentales attendaient sur la rive occidentale de l’Elbe. À nul moment n’entend-on une voix européenne prôner le dialogue et la diplomatie avec Moscou, alors que cette injonction est au cœur de l’encyclique de Léon XIV.

Le cas suisse

Quant à notre très catholique ministre des Affaires étrangères, Ignazio Cassis, sa pensée morale et stratégique rappelle le galetas de ma grand-mère : vide avec beaucoup de toiles d’araignée de poussière. On peut, comme Charlie Hebdo, insulter sans limite l’Église. À bien des égards, on peut se réjouir qu’elle n’ait plus guère d’influence sur nos sociétés et nos politiques. Mais, lorsque l’humanité a besoin d’une boussole pour éviter une nouvelle guerre mondiale, il n’y a pas tellement d’alternative au Pape. Qui, dans le monde occidental, jouit d’une autorité morale comparable?

PS: Tandis que les dirigeants européens restaient muets face aux questions fondamentales posées par le chef de la principale confession chrétienne, le président iranien, lui, les décrivait comme étant « morales, logiques et équitables ». Massoud Peseskhian salua l’appel du Pape pour une « une paix juste. »

L’auteur

Jean-Daniel Ruch a été l’ambassadeur de Suisse en Serbie, au Monténégro, en Israël et en Turquie. Il a aussi travaillé pour l’OSCE dans les années 90 et aux côtés de Carla Del Ponte au Tribunal de l’ONU pour l’ex-Yougoslavie. Depuis 2024, il enseigne et écrit. “Crimes et tremblements. D’une guerre froide à l’autre au service de la paix et de la justice” est paru aux éditions Favre en 2024. Samira au pouvoir, un thriller politique, a été publié aux éditions Zarka en 2025.


Extraits du chapitre 5 de l’encyclique Magnifica Humanitas

La banalisation de la guerre

189. En 1965, le cri de saint Paul VI résonnait avec force devant lʼAssemblée Générale des Nations Unies : « jamais plus la guerre, jamais plus la guerre ! »[i]. Nous devons reconnaître que, malgré les aspirations et les proclamations de paix, les soixante dernières années ont été marquées par des conflits dʼune férocité impressionnante qui ont souvent impliqué massivement les populations civiles, causant des victimes innocentes, des vagues de réfugiés, une déstabilisation sociale et des blessures durables. Cependant, dans le discours public, il était communément admis que la guerre devait rester une extrema ratio, encadrée par des limites éthiques et juridiques rigoureuses, et en tout état de cause par une perspective politique orientée vers la paix. À la suite des événements survenus pendant lʼentre-deux-guerres, un tournant sʼest produit après la Seconde Guerre mondiale : la paix avait été placée au centre de lʼordre international, comme en témoigne notamment la Charte des Nations Unies, qui se propose de « préserver les générations futures du fléau de la guerre »[ii]; de nombreuses Constitutions nationales, dans le même esprit, avaient relégué le recours aux armes à des cas extrêmes et strictement délimités. Même pendant la Guerre froide, malgré la présence de conflits graves, la conscience quʼil fallait éviter à tout prix un nouveau conflit mondial persistait.

190. Aujourdʼhui, en revanche, nous assistons à un véritable changement de paradigme dans le discours public et dans les choix en matière de réarmement, avec une réhabilitation inquiétante de la guerre en tant quʼinstrument de politique internationale, tandis que les critères éthiques mêmes qui en avaient limité lʼusage sont progressivement érodés. Les conflits régionaux qui sʼéternisent, lʼescalade des tensions et les menaces réciproques deviennent presque habituels, et des formes de conflit pour lʼexpansion territoriale que lʼon croyait dépassées réapparaissent. Lʼopinion publique est progressivement orientée et habituée par des récits médiatiques polarisants, souvent amplifiés par des algorithmes qui valorisent la confrontation et lʼopposition.

191. Nous assistons également à une perte inquiétante de la mémoire historique. La disparition progressive des témoins directs de la Shoah et des deux guerres mondiales facilite une réécriture sélective ou déformée du passé, dans un climat où les fausses informations et les manipulations narratives brouillent les leçons apprises. Sans une mémoire vive des horreurs de la guerre, les décisions politiques risquent dʼêtre prises sur la base de calculs de force, sans vision des conséquences à long terme.

192. À tout cela sʼajoute un élément nouveau et déterminant : la dimension médiatique et numérique. Les réseaux de communication, les espaces dʼinformation fragmentés et les algorithmes qui favorisent la confrontation peuvent amplifier la polarisation et le ressentiment, accélérer la propagande et rendre plus difficile un discernement commun. Ainsi, la guerre nʼest pas seulement menée, mais aussi préparée culturellement à travers des récits simplistes, des logiques ami-ennemi, la désinformation et la peur. Lorsque la mémoire historique sʼestompe et que les critères éthiques qui protègent les civils et les plus fragiles sʼaffaiblissent, il devient plus facile de présenter la violence comme nécessaire, inévitable, voire “propreˮ. Cʼest dans ce climat que lʼhumanité est en train de glisser vers une culture violente de la puissance, où la paix nʼapparaît plus comme une tâche à assumer, mais comme un intervalle précaire entre les conflits. Aujourdʼhui plus que jamais, il est important de réaffirmer le dépassement de la théorie de la “guerre justeˮ trop souvent invoquée pour justifier nʼimporte quelle guerre, sous réserve du droit à la légitime défense dans son sens le plus strict[iii]. La magnifique humanité dispose dʼoutils bien plus efficaces et capables de promouvoir la vie humaine pour faire face aux conflits, tels que le dialogue, la diplomatie, le pardon. Le recours à la force, à la violence et aux armes témoigne dʼune pauvreté relationnelle qui a toujours des conséquences désastreuses sur les populations civiles.

Source: Lettre encyclique du Saint-Père Léon XIV Magnifica Humanitas (15 mai 2026), 50 pages. Cf. pp. 34-5.


[i] Saint Paul VI, Discours à la 20 Assemblée générale des Nations Unies (4 octobre 1965) : AAS 57 (1965), p. 881.

[ii] Organisation des Nations Unies, Charte des Nations Unies (26 juin 1945), Préambule.

[iii] Cf. François, Lett. enc. Fratelli tutti (3 octobre 2020), n. 258 : AAS 112 (2020), p. 1061 : « De fait, ces dernières décennies,toutes les guerres ont été prétendument “justifiées”. Le Catéchisme de l’Église catholique parle de la possibilité d’une légitimedéfense par la force militaire, qui suppose qu’on démontre que sont remplies certaines “conditions rigoureuses de légitimitémorale”. Mais on tombe facilement dans une interprétation trop large de ce droit éventuel. On veut ainsi justifier indument mêmedes attaques ‘‘préventives’’ ou des actions guerrières qui difficilement n’entraînent pas “des maux et des désordres plus gravesque le mal à éliminer” » ; cf. Catéchisme de l’Eglise Catholique, n. 2309.

L’instrumentalisation de l’antisémitisme

Antony Lerman

Source: “Weaponising Antisemitism: The Gift that Keeps on Giving“, Declassified UK, 14 février 2024

Les défenseurs de la brutalité d’Israël à l’égard des Palestiniens de Gaza continuent d’utiliser les persécutions subies par les juifs dans le passé pour neutraliser les critiques à l’égard d’Israël.

Des milliers d’Israéliens se sont rassemblés à Jérusalem le 28 janvier à l’occasion d’une conférence d’extrême droite.

Antony Lerman

Cette conférence a appelé à la recolonisation juive de la bande de Gaza et au transfert de la population qui y vit, présenté de manière douteuse à l’aide de l’euphémisme « un moyen légal de les faire émigrer volontairement ».

Parmi les principaux orateurs figuraient d’éminents dirigeants extrémistes du gouvernement. On comptait notamment Itamar Ben-Gvir, ministre de la Sécurité nationale issu du Parti du pouvoir juif, et Bezalel Smotrich, ministre des Finances issu du Parti sioniste religieux.

Leur projet, que des membres du gouvernement israélien d’extrême droite annonçaient dès les premiers jours de la guerre de Gaza, constitue un nettoyage ethnique.

Tout Palestinien restant à Gaza serait soumis à l’extension, sur ce territoire, de l’apartheid sanctionné par l’État qui prévalait dans l’Israël d’avant 1967, en Cisjordanie après 1967 et sur le plateau du Golan.

Ce plan génocidaire a été salué par le ministre du Tourisme du Likoud, Haim Katz, comme une « occasion de reconstruire et d’étendre la terre d’Israël ».

« Parti pris antisémite »

Cela signifiait un rejet total de la décision rendue le 26 janvier par la Cour internationale de justice (CIJ) des Nations unies, selon laquelle « Israël doit prendre des mesures pour empêcher toute violence génocidaire de la part de ses forces armées » et « prévenir et punir » l’incitation au génocide.

Cela constituait également une validation de la vague d’accusations d’antisémitisme à l’encontre de la CIJ que la décision sur Israël de cette dernière avait provoquée. Les représentants du gouvernement israélien ont été les premiers à réagir. La Cour a fait preuve d’un « parti pris antisémite », ont-ils déclaré.

Les dirigeants du J7, le grand groupe de travail des communautés juives américaines contre l’antisémitisme, se sont ralliés à cette position. La CIJ est « tombée sous l’emprise de la propagande antisémite », a écrit Jake Wallis Simons, rédacteur en chef du Jewish Chronicle, dans le Telegraph.

Ce recours à l’antisémitisme comme arme pour détourner les critiques visant la riposte d’Israël aux attaques du Hamas du 7 au 10 octobre contre les colonies juives et les unités de l’armée israélienne situées au-delà de la barrière de sécurité à l’est de la bande de Gaza, était manifeste alors même que les informations sur les atrocités commises commençaient juste à filtrer.

Et la réaction à la décision de la CIJ n’a surpris personne. Après tout, cette stratégie, qui consiste à exploiter l’expérience passée de la persécution antijuive pour neutraliser les critiques à l’égard de l’État juif et susciter la sympathie à son égard, est un procédé qui perdure depuis des décennies.

Propagande tous azimuts

Comme je l’ai analysé dans mon livre « Whatever Happened to Antisemitism? », cette stratégie s’adapte très bien à pratiquement toutes les violations par Israël des droits humains des Palestiniens. Il a été déployé dès le premier jour pour décrire les motivations du Hamas, puis sans discontinuer depuis lors pour saper et détourner les demandes d’un cessez-le-feu immédiat.

En l’espace de quelques heures, dans ce qui présentait toutes les caractéristiques d’une offensive de propagande coordonnée, des responsables gouvernementaux et des responsables politiques israéliens qualifiaient les attaques de « pogroms » et décrivaient ces événements comme « la journée la plus meurtrière pour les Juifs depuis l’Holocauste ». Et ces descriptions continuent de façonner le discours public et la compréhension des événements du 7 octobre.

Le terme « pogrom » est un mot russe désignant les attaques violentes menées par des populations locales non juives contre les Juifs dans l’Empire russe et dans d’autres pays au XIXe siècle. Elles étaient perpétrées par l’oppresseur puissant contre les faibles et les vulnérables.

Aussi grotesque soit-elle, l’attaque du Hamas était précisément le contraire : « une manifestation sans précédent de violence anticoloniale », a écrit Tareq Baconi dans un commentaire pour Al Shabaka, le think tank palestinien international. Il s’agissait d’une attaque contre une cible qui a toujours été vulnérable et qui symbolisait le régime raciste anti-palestinien, le puissant État israélien, imposant l’asservissement de la population de Gaza.

« Une astuce qu’on utilise toujours »

Quant à la comparaison avec l’Holocauste, un tel langage apocalyptique déforme et banalise le génocide nazi des Juifs. Shulamit Aloni, défunte présidente du Meretz – alors le parti le plus à gauche d’Israël dans les années 1990 –, connue pour son franc-parler et très respectée, l’avait candidement condamnée en ces termes : « C’est une astuce à laquelle nous recourons toujours. Quand quelqu’un en Europe critique Israël, nous évoquons l’Holocauste. »

Si l’on compare l’instrumentalisation de l’antisémitisme à l’époque, alors qu’elle n’en était qu’à ses balbutiements, à son ampleur actuelle, on constate que le rôle que l’Holocauste est sans vergogne amené à jouer pour blanchir l’apartheid israélien et justifier la dépossession et le nettoyage ethnique des Palestiniens devient de plus en plus important.

« Quand quelqu’un en Europe critique Israël, on évoque l’Holocauste »

L’institution qui a rendu cela possible est l’Alliance internationale pour la mémoire de l’Holocauste et la « définition opérationnelle » de l’antisémitisme qu’elle a adoptée en 2016. Cette organisation est connue dans le monde entier simplement sous son acronyme : IHRA.

Quelle que soit la teneur de cette définition, qui oserait remettre en cause un document diffusé par un organisme dont le nom comporte les mots « mémoire de l’Holocauste » ? D’autant plus que ses promoteurs ont pratiquement décrété qu’une telle remise en question était un sacrilège.

Et pourtant, la plupart des exemples d’antisémitisme contenus dans cette définition servent à justifier la restriction du droit des Palestiniens à s’exprimer publiquement sur leurs expériences de nettoyage ethnique et de dépossession continue, sans rien faire pour protéger les Juifs contre le véritable antisémitisme.

Comportement protégé

Même avant le 7 octobre, les discours habituels sur l’antisémitisme présentaient les Palestiniens comme étant presque exclusivement associés au terrorisme.

Aujourd’hui, les termes « Palestinien » et « terroriste du Hamas » sont souvent considérés comme synonymes. Par conséquent, suggérer que les Palestiniens pourraient mériter des droits, la souveraineté et la solidarité revient à cautionner la violence contre les Juifs, écrit la journaliste et universitaire Natasha Roth-Rowland.

Empêcher cela et lutter contre ce phénomène lorsqu’il se produit « revient essentiellement à présenter la violence d’État israélienne – nettoyage ethnique, incarcération de masse, exécutions extrajudiciaires, spoliation des terres – comme une forme de comportement protégé parce qu’elle est perpétrée par des Juifs ».

Comme certains le soutiennent, l’une des manifestations de la redéfinition de l’antisémitisme en antisionisme est que l’antisémitisme ne concerne plus « ceux qui haïssent les Juifs », mais « ceux que les Juifs haïssent ».

Antisionisme

Le succès persistant de cette instrumentalisation repose sur une vision déformée et instrumentalisée de l’histoire juive : l’idée que, d’une part, l’antisémitisme est éternel et immuable, et que, d’autre part, l’antisionisme est le « nouvel antisémitisme ».

Quoi qu’il en soit, les organisations anti-antisémites politisées ne cessent d’encourager les gens à croire que l’extermination antisémite est imminente. La première conception, « éterniste », du passé juif, qualifiée de vision larmoyante, ignore les formes contingentes et historiquement spécifiques de l’antisémitisme.

Quant à l’antisionisme, il n’y a rien de plus juif. Les Juifs ont été les premiers antisionistes, le sont restés dans leur grande majorité jusqu’à la Seconde Guerre mondiale, et des centaines de milliers d’entre eux le sont encore aujourd’hui.

« Quant à l’antisionisme, il n’y a rien de plus juif »

Cependant, il est dans l’intérêt d’Israël de continuer à entretenir l’idée que les Juifs, partout dans le monde, sont également et éternellement vulnérables, même si le sionisme était censé mettre fin à la haine des Juifs.

Alors que tant de gens semblent se réjouir d’être exploités pour susciter la compassion au nom d’allégations douteuses d’un antisémitisme en constante montée, pourquoi ne pas continuer à instrumentaliser le discours sur l’Holocauste et les pogroms en les présentant comme des dangers évidents et immédiats ?

Pour les dirigeants israéliens, chaque confrontation militaire, chaque combat contre le Hamas ou le Hezbollah est mené au nom du « peuple juif ». Peu importe que le fait de ne faire aucune distinction entre l’État d’Israël et les Juifs du monde entier soit considéré comme une croyance antisémite selon l’IHRA.

Ephraim Mirvis, le grand rabbin de la United Synagogue britannique, n’avait certainement pas lu le script lorsqu’il a qualifié les soldats israéliens commettant un génocide à Gaza, au nom de l’éradication de l’antisémitisme, d’« incroyables soldats héroïques ».  Pourrait-il être plus évident que l’antisémitisme instrumentalisé constitue un danger évident et immédiat pour les Juifs qui ne réclament pas l’égalité des droits pour tous, du fleuve à la mer ?


À propos de l’auteur

Antony Lerman est chercheur senior au Bruno Kreisky Forum for International Dialogue, à Vienne, et membre honoraire du Parkes Institute for the Study of Jewish/non-Jewish Relations, à l’Université de Southampton. Il est l’auteur de “Whatever Happened to Antisemitism? Redefinition and the Myth of the ‘Collective Jew’” (Pluto Press, 2022) et de “The Making and Unmaking of a Zionist: A Personal and Political Journey” (Pluto Press, 2012).

Pour aller plus loin

Jamais depuis la Shoah les alertes sur la menace antisémite n’ont été aussi dramatiques. Pourtant, les désaccords n’ont jamais été aussi profonds sur ce qu’est réellement l’antisémitisme, sur ses origines et sur la manière d’y répondre.

Dans cet ouvrage décisif, Antony Lerman analyse la confusion croissante autour du « nouvel antisémitisme » et l’assimilation entre antisionisme et haine des Juifs. Il montre comment, depuis quarante ans, l’État d’Israël et ses soutiens ont imposé un récit qui fait d’Israël le « Juif collectif » parmi les nations — un mythe mobilisé pour délégitimer la solidarité avec les Palestiniens, tout en renforçant des forces islamophobes et nationalistes.

En retraçant l’histoire de cette redéfinition, Lerman met en évidence ses effets délétères : banalisation des accusations d’antisémitisme, instrumentalisation de la mémoire de la Shoah, atteintes à la liberté d’expression et criminalisation des luttes palestiniennes pour la justice et l’égalité.

Nous ne pouvons plus prétendre que ce dont nous sommes témoins dans les zones de guerre est conforme au droit

Mirjana Spoljaric

Discours prononcé par Mirjana Spoljaric, Présidente du Comité international de la Croix-Rouge, lors du débat public du Conseil de sécurité de l’Organisation des Nations Unies sur la protection des civils dans les conflits armés – 20 mai 2026, New York

Monsieur le Président,

Toute guerre menée sans règles ne se déroule plus parmi des combattants, c’est une guerre menée contre les civils.

Au cours des dernières semaines, j’ai effectué une série de visites au Moyen-Orient, où les conséquences de la guerre sur les civils sont aussi manifestes que tragiques. Cette brutalité dans les conflits armés devient la norme, du Moyen-Orient à la Corne de l’Afrique, mais aussi en Europe de l’Est et dans d’autres régions du monde.

Nous ne pouvons plus prétendre que ce dont nous sommes témoins dans les zones de guerre est conforme au droit.

Ni les destructions massives,

ni les immenses souffrances infligées aux populations,

ni la rhétorique utilisée en guise de justification ne sont conformes au droit.

Lorsque des dirigeants donnent l’ordre à leurs forces armées de combattre sans retenue, lorsqu’ils qualifient leurs adversaires de sous-hommes, lorsqu’ils menacent des populations entières, ils font bien plus qu’encourager les crimes de guerre.

Ils menacent de réduire à néant les fondements moraux de notre humanité commune.

L’histoire nous a appris que la déshumanisation est toujours suivie d’atrocités. Tuer sans distinction, torturer, maltraiter devient plus facile à justifier dès lors que l’on cesse de considérer l’autre comme un être humain à part entière. 

Mais que se passe-t-il lorsque cette rhétorique brutale devient la nouvelle norme?

L’adversaire l’adopte à son tour. 

Et les conséquences sont effroyables, comme nous le constatons chaque jour.

Des territoires entiers sont réduits à l’état de ruines. Des hôpitaux sont détruits et des patients sont tués. Des travailleurs humanitaires et des personnels de santé sont régulièrement pris pour cible.

Ces violations du droit international humanitaire se déroulent sous nos yeux.

Mais d’autres sont aussi commises dans l’ombre, à l’abri des regards, dans des cellules de prison, des centres de détention, des salles d’interrogatoire. Le rapport de pouvoir entre un prisonnier et ses geôliers est tellement déséquilibré que les digues morales peuvent facilement céder.

Dans bien trop de conflits armés, les détenus se voient arracher jusqu’à la dernière parcelle de leur humanité. Réduits à l’état de sous-hommes, ils n’ont plus droit à un traitement ou à un procès équitable. Dépossédés de leur identité, ils risquent de disparaître à jamais, toute trace de ce qui leur est arrivé étant délibérément effacée.

La déshumanisation ne concerne pas seulement les combattants tombés aux mains de l’adversaire; les civils privés de liberté aussi en sont souvent victimes.

Ces actes de cruauté délibérés ne surviennent pas par accident. La torture et la violence ne sont jamais fortuites.Elles sont le produit d’un système qui vise à rationaliser des actes rendus possibles par le mépris du droit et l’application de stratégies militaires d’annihilation.

Les Conventions de Genève sont sans équivoque: dans les situations de conflit armé international – y compris dans les situations d’occupation – les prisonniers de guerre, les internés civils et les détenus ont le droit d’être visités par le CICR. Nous évaluons le traitement qu’ils reçoivent et leurs conditions de détention, nous les aidons à maintenir le contact avec leurs familles, et nous contribuons à empêcher qu’ils ne disparaissent.

Bien que les États aient l’obligation de laisser le CICR visiter les détenus, nous nous voyons bien trop souvent opposer un refus ou imposer d’importantes restrictions d’accès – il s’agit d’un recul inquiétant du respect des normes, qui risque de porter préjudice non seulement aux détenus actuels mais aussi aux prisonniers de demain. 

Partout où nous le pouvons, nous continuons de visiter les lieux de détention. La semaine dernière, j’étais à la prison centrale de Karkh, à Bagdad, où sont actuellement détenues plusieurs milliers de personnes de près de 70 nationalités différentes, récemment transférées du nord-est de la Syrie. Parmi elles se trouvent des enfants pris au piège d’une guerre qu’ils n’ont pas choisie et qui risquent aujourd’hui de passer le restant de leurs jours derrière les barreaux.

La situation de ces enfants est un exemple de ce qui arrive lorsque la communauté internationale laisse des catégories entières de personnes hors du cadre du droit et qu’elle n’a pas le courage politique et moral de statuer sur leur sort.

Pour les populations qui vivent dans des zones de conflit ou sous occupation, le sentiment d’emprisonnement n’est pas cantonné aux lieux de détention; il est omniprésent. Aujourd’hui, des millions de civils à travers le monde voient leur avenir confisqué par les conflits et la violence, qui détruisent leurs foyers et leurs moyens de subsistance, les séparent de leurs terres et les privent de leur dignité la plus élémentaire.

Les conflits armés ne surgissent pas du néant. Lorsque la politique échoue, la guerre s’ensuit. Il est donc temps de prendre des mesures effectives en faveur d’une résolution durable des conflits et de ne plus seulement chercher à en limiter les effets.

Monsieur le Président,

protéger les civils et traiter ses adversaires dans le respect des règles du droit n’est pas un signe de faiblesse. C’est au contraire la réaffirmation, dans son propre pays comme sur la scène internationale, d’une exigence morale supérieure. 

Le chemin qui mène à la paix commence souvent avec la libération simultanée de prisonniers ou la restitution des dépouilles des défunts à leurs familles. Il est plus aisé de mener à bien ces activités lorsque les parties respectent les règles de la guerre.

C’est pourquoi j’invite les dirigeants à faire du droit international humanitaire une priorité politique. Le fait que 111 États aient déjà répondu à l’appel à rejoindre l’Initiative mondiale visant à revitaliser l’engagement politique en faveur du droit international humanitaire, lancée par l’Afrique du Sud, le Brésil, la Chine, la France, la Jordanie et le Kazakhstan, est très encourageant.

Initiative mondiale visant à revitaliser l’engagement politique en faveur du droit international humanitaire. Lancée en marge de l’Assemblée générale de l’ONU à New York en septembre 2024, l’Initiative mondiale pour le DIH a pour objectif de défendre l’humanité en temps de guerre. Une Conférence de haut niveau à cet effet est prévue à la fin de l’année 2026 en Jordanie.
>>> NDÉ

Nous ne pouvons laisser s’installer une culture politique aveugle aux leçons héritées de deux guerres mondiales marquées par des destructions massives et un génocide.

Il est de la responsabilité de chacun d’entre vous, en sa qualité de membre du Conseil de sécurité, de membre de l’Assemblée générale des Nations Unies et d’État partie aux Conventions de Genève, d’inverser le cours des choses. 

Je vous remercie.


Source: Comité International de la Croix-Rouge (CICR), déclaration de la présidente, le 20 mai 2026.

Texte repris du magazine indépendant suisse Horizons et débats.

Key Takeaways

  • Mirjana Spoljaric souligne la déshumanisation des civils dans les conflits armés, mettant en avant l’importance de respecter le droit international.
  • Elle appelle à une prise de conscience de la brutalité de la guerre, où les civils souffrent de manière disproportionnée.
  • Spoljaric insiste sur le fait que la déshumanisation mène aux atrocités et que le respect des règles de la guerre est crucial.
  • Elle invite les dirigeants à donner priorité au droit international humanitaire afin de protéger les populations vulnérables.
  • Elle conclut en affirmant que chaque membre des Nations Unies a la responsabilité d’inverser le courant de l’indifférence face à la brutalité des conflits.

Ukraine : de la neutralité brisée à la paix introuvable

Portrait de Jean-Guy Rens

Jean-Guy Rens

Jean-Guy Rens a dirigé la production de multiples études sur les technologies de l’information, y compris la cybersécurité, au Canada et au Maroc. Il est l’auteur, entre autre, d’une histoire des télécommunications au Canada (“L’empire invisible”, Presses de l’Université du Québec, 1993).

La guerre actuelle en Ukraine s’inscrit dans la rupture d’un cadre juridique et politique établi dès l’indépendance. Dans la Déclaration de souveraineté de juillet 1990, qui sert de base aux débats constitutionnels, l’Ukraine affirme déjà un statut de neutralité : elle se définit comme État non nucléaire et neutre, n’appartenant à aucun bloc militaire. Cette orientation est reprise dans la Constitution de juin 1996, puis dans la Loi sur les principes de la politique intérieure et extérieure adoptée en juillet 2010, qui consacre explicitement son non‑alignement ou « non‑bloc status ». Autrement dit, la neutralité de l’Ukraine n’est pas seulement un fait géopolitique, mais un engagement inscrit dans ses textes fondamentaux.

C’est dans ce cadre que se nouent les engagements des années 1990 : l’Ukraine renonce aux armes nucléaires et accepte de transférer son arsenal à la Russie, qui devient l’unique puissance nucléaire successeur sur son territoire ; en contrepartie, la Russie, les États‑Unis et le Royaume‑Uni, rejoints plus tard par d’autres signataires, garantissent sa souveraineté et son intégrité territoriale dans le mémorandum de Budapest. Cet équilibre repose sur une donnée implicite mais centrale : l’Ukraine est neutre, non hostile, et ne cherche pas à rejoindre une alliance militaire dirigée contre la Russie. C’est parce que ces conditions sont réunies que Moscou peut, à ce moment‑là, considérer l’Ukraine comme un partenaire légitime, voire amical, et non comme une plateforme avancée de l’OTAN.

La crise s’ouvre lorsque cette neutralité formelle est remise en cause. À partir de 2004, puis surtout de 2014, des forces politiques pro‑occidentales prennent le dessus et font de l’intégration euro‑atlantique le cœur de leur projet : l’adhésion à l’Union européenne devient un objectif stratégique, ce que la Russie peut admettre, mais la perspective d’un rattachement à l’OTAN est progressivement assumée comme horizon de sécurité. Le renversement du président en quête d’équilibre Viktor Ianoukovytch sous la pression des mobilisations de Maïdan et du soutien occidental marque, aux yeux de Moscou, une rupture du « contrat » initial : un État qui s’était engagé à la neutralité et au non‑alignement se met désormais en marche vers une alliance militaire perçue comme hostile.

Le pari perdu du président Viktor Ianoukovytch
Qualifié de pro-russe, le président Ianoukovytch tentait, en fait, de trouver un difficile équilibre entre le maintien des liens traditionnels avec la Russie dans le cadre de l’Union économique eurasiatique alors en voie de création et la nécessité de s’ouvrir à l’Union européenne dans le cadre d’un Accord d’association. Les deux organisations comprenaient une union douanière et l’UE exigeait un accord exclusif, d’où la crise de Maïdan. À l’époque, la solution de la sagesse aurait consisté à organiser une négociation à trois – UE, Ukraine et Russie.

Dans ce contexte, les élargissements successifs de l’OTAN vers l’Est et les débats publics en Ukraine sur la fin de la neutralité alimentent la conviction russe que les conditions des engagements des années 1990‑2010 ne sont plus respectées. La Russie répond d’abord en 2014 par l’annexion de la Crimée et son soutien à la guerre du Donbass ; en 2022, elle franchit le seuil de l’invasion à grande échelle en présentant son intervention comme une réaction à la « dérive occidentale » de l’Ukraine et au risque de voir l’OTAN s’installer durablement sur un territoire qu’elle considérait jusque‑là comme neutre. 

C’est dans ce cadre de rupture du statut de neutralité, de contestation des garanties anciennes et de polarisation entre projets euro‑atlantiques et russes que s’inscrivent les initiatives de paix examinées dans les pages qui suivent. Avant d’examiner les initiatives de paix portées par des États ou des coalitions après 2022, il est utile de revenir sur quelques expériences sociétales ou académiques de la période 2014‑2022, qui ont cherché à travailler la paix dans un contexte de guerre limitée et de neutralité encore concevable.

Les élargissements de l’OTAN post-Guerre froide

Les élargissements de l'OTAN post-Guerre froide
Légende et carte conçues par Pierre Verluise, carte réalisée par Matthieu Seynaeve. © Février 2016 – Diploweb (https://www.diploweb.com)

Initiatives de type sociétal ou académique

Le nombre de ces initiatives sociétales ou académiques est considérable, mais la plupart d’entre elles ne peuvent être qualifiées de véritablement neutres dans la mesure où elles condamnent explicitement l’agression russe de février 2022, soutiennent une « paix juste » au sens occidental, ou s’inscrivent dans des réseaux très proches de la diplomatie européenne. 

Pour trouver des initiatives plus « transversales », il faut remonter avant l’éclatement de la guerre à grande échelle en février 2022. Ainsi, au tournant des années 2018‑2019, la Commission Vérité, Justice et Réconciliation entre l’Union européenne, la Russie et l’Ukraine (VJR) a constitué l’une des rares tentatives structurées de la société civile pour penser une sortie durable de la guerre du Donbass. 

La Commission VJR

Portée par le Collège des Bernardins, l’Académie Mohyla, l’Université catholique d’Ukraine et l’ONG Memorial, la Commission VJR a tenu quatre sessions et publié en décembre 2019 un rapport articulé autour de dix propositions majeures : relance d’un dialogue politique inclusif, garanties de sécurité, travail de vérité et de mémoire, justice pour les victimes, rôle des Églises dans la réconciliation, protection des minorités et reconstruction progressive d’un cadre de coexistence entre Russes et Ukrainiens.

Depuis l’éclatement de la guerre à grande échelle en février 2022, cette commission n’apparaît plus comme un acteur opérationnel : ses travaux ont été suspendus de fait, et son apport se situe désormais sur le plan rétrospectif, comme un corpus de réflexions élaboré dans un contexte où la recherche d’une paix négociée restait concevable.[i]

Le projet Swisspeace

Dans le même esprit, le projet suisse « Promouvoir le dialogue entre les sociétés civiles ukrainienne et russe », mis en œuvre par Swisspeace et financé à 90% par la Division Sécurité humaine (DSH) du Département fédéral des affaires étrangères, mérite une attention particulière pour son approche équilibrée.

Conçu pour la phase ouverte en 2014, ce programme visait explicitement à contrecarrer l’ethnicisation croissante des relations entre ukrainophones et russophones et à atténuer les effets des propagandes sécessionistes. Son but consistait à créer un climat de confiance et à instaurer un dialogue transnational au sein de la population, en Russie comme en Ukraine.

L’action de Swisspeace reposait sur l’organisation de plateformes de discussion séparées, d’abord en Ukraine et en Russie, puis sur la mise en relation de ces groupes pour analyser les résultats, dégager des recommandations et soutenir les acteurs civils qui œuvraient en faveur d’une entente et d’une résolution pacifique. 

Ni fondé sur une rhétorique punitive, ni sur l’exigence de poursuites pénales préalables, ce projet illustre une approche de facilitation et de dépolarisation qui, tout en étant aujourd’hui en veilleuse – sa durée initiale courait du 1er novembre 2014 au 31 octobre 2015 –, offre un précédent intéressant pour penser ce que pourrait être une médiation neutre entre sociétés civiles russes et ukrainiennes. Depuis lors, les autorités fédérales suisses ont progressivement renoncé à toute velléité de jouer un rôle de médiation, en alignant leur politique de sanctions sur celle de leurs partenaires occidentaux, au profit du camp ukrainien.

Intervention de la Fondation Brazzaville

À l’époque actuelle, ce sont davantage des initiatives de diplomatie parallèle comme celles de la Fondation Brazzaville qui s’efforcent de reprendre le flambeau d’une médiation non alignée. Impliquée depuis 2023 dans une « initiative africaine pour la paix » associant plusieurs chefs d’État africains, la Fondation Brazzaville se donne pour objectif de faciliter le dialogue entre la Russie et l’Ukraine en partant des préoccupations concrètes des pays du Sud, au premier rang desquelles la sécurité alimentaire et l’accès aux engrais. 

Elle travaille à constituer un consortium de dirigeants africains (Macky Sall, Abdel Fattah al‑Sissi, Denis Sassou Nguesso, Hakainde Hichilema, Yoweri Museveni, puis Cyril Ramaphosa) et revendique des contacts suivis avec Kiev, Moscou, Washington, Londres, Pékin et l’Union européenne, non pour porter un plan de paix à proprement parler, mais pour obtenir des gestes de désescalade et des garanties sur la circulation des céréales. 

À ce titre, elle se situe dans la continuité des expériences antérieures de dialogue de société civile et de médiation neutre : moins académique que la Commission VJR, moins structurée que les programmes suisses initiaux, mais inscrite dans une logique pragmatique qui privilégie l’ouverture de canaux, la réduction des dommages pour les populations, et la possibilité d’une paix graduelle plutôt que la proclamation d’objectifs maximalistes incompatibles avec une négociation.[ii]

Ce type de démarche propose des pistes de paix durable (justice, travail de mémoire, réconciliation religieuse) mais reste au niveau de recommandations de société civile, sans constituer un projet politique de règlement du conflit accepté par les parties.

Avec l’extension du conflit à partir de février 2022 et la polarisation croissante des grandes puissances, ce type d’initiatives de société civile s’est trouvé relégué à l’arrière‑plan. La scène des projets de paix s’est déplacée vers des acteurs étatiques ou des coalitions revendiquant le non‑alignement, dont il faut maintenant examiner les propositions.

Une exception : les pourparlers d’Istanbul (mars 2022)

Les pourparlers d’Istanbul de mars 2022 occupent une place à part dans l’histoire diplomatique de la guerre, car ils constituent les seules véritables négociations directes de portée politique entre délégations russe et ukrainienne depuis l’invasion à grande échelle. Ils ne relevaient ni d’une médiation sociétale, ni d’un simple échange humanitaire, mais d’une tentative explicite de définir les paramètres d’un accord de sécurité entre les deux parties.

Pour cette raison, il est utile de distinguer ces discussions des initiatives ultérieures dites « de paix » : celles-ci ont presque toutes été indirectes, multilatérales ou formulées par des acteurs tiers, alors qu’Istanbul correspondait à une négociation bilatérale effective entre les belligérants eux-mêmes.

Le projet discuté à Istanbul reposait sur un élément central : l’Ukraine devait devenir un « État neutre de façon permanente, ne participant à aucun bloc militaire », mais pouvait adhérer à l’UE. Le règlement des questions territoriales, notamment celui de la Crimée, était reporté à des négociations ultérieures. Un petit groupe de pays était chargé de garantir l’accord et devait s’engager, en cas d’agression ou d’opération militaire contre l’Ukraine, à lui fournir l’assistance nécessaire, y compris l’emploi de la force armée. Ces pays étaient le Royaume-Uni, la Chine, la France, la Russie et les États-Unis (leur accord n’avait été pas été sollicité).[iii]

Deux phrases essentielles du communiqué d’Istanbul
– « …par cette déclaration, l’Ukraine solennellement proclame son intention de devenir à l’avenir un État neutre de façon permanente, ne participant à aucun bloc militaire et adhérant à trois principes non nucléaires : ne pas accepter, produire ni acheter d’armes nucléaires… »

– « Le paragraphe 1 de l’article 2 et les articles 4, 5 et 11 du présent traité ne s’appliquent pas à la Crimée et à Sébastopol. »

Le texte du projet, intitulé en substance « Treaty on Permanent Neutrality and Security Guarantees for Ukraine – Istanbul Communiqué » et daté du 15 avril 2022, est accessible via le site du New York Times (documenttools).

La négociation fut interrompue peu après le retrait de la région de Kiev par les troupes russes. Plusieurs raisons sont avancées pour expliquer cet échec. La version officielle ukrainienne veut que la découverte des massacres de Boutcha au début du mois d’avril aurait convaincu le président Volodymyr Zelensky qu’il ne pouvait plus négocier avec des « génocidaires ». Dans les faits, les négociations se poursuivirent sans discontinuer jusqu’au 15 avril. La vérité est ailleurs. Les capitales occidentales n’avaient jamais manifesté beaucoup d’enthousiasme à l’idée de voir les deux pays négocier directement.

En fait, le retrait russe de leurs forces stationnées devant Kiev avait suscité un grand optimisme parmi les Occidentaux, à commencer par les États-Unis et le Royaume-Uni. Dès le départ, ils avaient manifesté une grande tiédeur vis-à-vis d’un projet de paix qui faisait la part trop belle à la partie russe et, il faut bien le reconnaître, les engageait à intervenir directement en cas de reprise des hostilités. Sur ces entrefaites, le Premier ministre Boris Johnson se rendit à Kiev le 9 avril –premier dirigeant du G7 à poser ce geste depuis le début de la guerre – attestant la ligne dure adoptée par les Occidentaux.

Sur le rôle de Boris Johnson
La version officielle des pays occidentaux est que Boris Johnson n’est pour rien dans la décision des Ukrainiens de mettre fin aux pourparlers de paix et que le président Zelensky n’allait de toute façon jamais accepter les termes même préalable de l’accord, jugeant qu’aucun dirigeant ukrainien n’aurait survécu politiquement à un tel compromis. Toujours est-il que les négociations ont pris fin dans la foulée de sa visite éclair à Kiev.[iv]

Initiatives revendiquant une position non-alignée

– La proposition mexicaine (septembre 2022)

Le président mexicain Andrés Manuel López Obrador a proposé 16 septembre 2022 à l’Assemblée générale des Nations unies la création d’un « Caucus de haut niveau pour le dialogue et la paix », composé du Secrétaire général de l’ONU António Guterres, du Premier ministre indien Modi et du Pape François, en vue d’une trêve de cinq ans. Le président colombien Gustavo Petro s’y était associé. Cette initiative avait lieu dans un climat d’urgence en raison de la situation précaire qui prévalait de la centrale nucléaire de Zaporijia, que l’Agence internationale de l’énergie atomique a qualifiée d’« intenable ». Kiev la rejeta comme un « plan russe » parce qu’elle gelait de facto la ligne de front.[v]

– La proposition indonésienne (juin 2023)

Le 3 juin 2023, le ministre de la Défense indonésien Prabowo Subianto présente au Dialogue de Shangri‑La à Singapour, un plan en plusieurs volets pour l’Ukraine. Il prévoit : cessez‑le‑feu immédiat « sur les positions actuelles », création d’une zone démilitarisée en retirant environ 15 km de forces de chaque côté de la ligne de front, déploiement de forces de maintien de la paix de l’ONU, puis organisation par l’ONU de référendums dans les régions « contestées » afin de déterminer « objectivement » la volonté des populations. L’Indonésie se réclame d’une diplomatie non alignée et met en avant l’impact économique du conflit sur l’Asie (approvisionnement alimentaire, inflation, sécurité maritime). Rejetée sans appel par Kiev comme « un plan russe, pas un plan indonésien ». Le référendum sur les territoires occupés est selon les autorités ukrainiennes une revendication qui légitimerait les annexions russes de 2022.[vi]

Qu’est-ce que le Dialogue de Shangri-La?
Largement reconnu comme le principal sommet de défense d’Asie, le Dialogue de Shangri-La de l’Institut international d’études stratégiques (IISS) est une rencontre unique où les ministres débattent des défis sécuritaires les plus pressants de la région, mènent des discussions bilatérales importantes et élaborent ensemble de nouvelles approches. Organisé chaque année à Singapour, ce Dialogue est le principal sommet de défense d’Asie.

– L’initiative africaine (juin 2023)

Portée par sept chefs d’État — Afrique du Sud, Égypte, Sénégal, Congo-Brazzaville, Comores, Zambie, Ouganda — sous la direction de Cyril Ramaphosa. Le plan en 10 points appelle à la désescalade, au respect de la souveraineté selon la Charte de l’ONU, à des garanties de sécurité pour toutes les parties, à la libération des prisonniers et au retour des enfants déportés, à la réouverture des exportations céréalières et à la reconstruction. Ramaphosa a explicitement revendiqué une « position non-alignée ». L’Institut Peace Research de Francfort la décrit comme « un plaidoyer diplomatique modeste en faveur de la paix » plutôt qu’une véritable médiation. Poutine l’a qualifiée « d’équilibrée » — ce qui a immédiatement suscité la méfiance de Kiev.

Une délégation de sept chefs d’État africains (Afrique du Sud, Comores, Congo, Ouganda, Sénégal, Zambie, Égypte), préparée et facilitée notamment par la Fondation Brazzaville, s’est rendue à Kiev puis à Saint‑Pétersbourg mi‑juin 2023.[vii]

Elle portait un plan en dix points incluant désescalade des deux côtés, reconnaissance de la souveraineté des États telle que reconnue par l’ONU, garanties de sécurité, levée des entraves aux exportations de céréales, et libération des prisonniers de guerre, le tout dans une logique très marquée par les préoccupations africaines (sécurité alimentaire, coût économique du conflit).[viii]

Volodymyr Zelensky lui a opposé une fin de non‑recevoir, estimant que l’initiative ne prenait pas suffisamment en compte le caractère agressif de la guerre russe, tandis que Vladimir Poutine s’est déclaré « ouvert » à un dialogue constructif sans s’engager concrètement.[ix]

Critique de l’initiative de paix africaine par le quotidien Le Monde
Les dix points qu’il défendait avec ses pairs pour mettre un terme aux combats traduisaient le souci de ménager le Kremlin. L’appel à la ‘désescalade’ sans mention de la présence de troupes étrangères sur le sol ukrainien ne pouvait être perçu à Kiev que comme l’acceptation des conquêtes russes. Il était bien question de garantir la souveraineté des États et des peuples, conformément à la Charte des Nations unies, mais sans rappeler le respect de l’intégrité territoriale inscrite dans son article 2.

Gilles Paris, « Guerre en Ukraine : A quoi servent et à qui profitent les plans de paix du Sud global ? », Le Monde, 21 juin 2023.

Sur le plan géopolitique, cette initiative illustre la volonté de certains États africains de se positionner comme médiateurs du « Sud global », mais elle est critiquée par le régime de Kiev et ses alliés occidentaux pour son absence de condamnation de l’agression russe et pour certaines suggestions (comme la suspension du mandat d’arrêt de la Cour pénale internationale contre Poutine) perçues comme favorables à Moscou.

– La mission vaticane (2023 – présent)

En mai 2023, le pape François confie au cardinal Matteo Zuppi, archevêque de Bologne et président de la Conférence épiscopale italienne, une « mission » visant à contribuer à l’apaisement des tensions et à ouvrir des « chemins de paix » entre l’Ukraine et la Russie. Le cardinal Parolin a précisé dès le départ qu’il ne s’agissait pas d’une « médiation » mais « d’une aide à créer un climat favorable ».

C’est dans ce cadre précis que le cardinal Zuppi se rend à Kiev début juin 2023 pour rencontrer autorités civiles et religieuses, « écouter en profondeur » les responsables ukrainiens sur les conditions d’une paix juste et soutenir des gestes humanitaires. Dans les mois suivants, il visite Moscou, Washington, puis Pékin, avec un accent croissant sur des dossiers concrets comme le sort des enfants ukrainiens déportés en Russie, la réunification des familles et des initiatives humanitaires ciblées 

L’initiative vaticane est considérée comme authentiquement neutre par toutes les parties au conflit car son objectif humanitaire éclipse toute dimension politique.[xi]

– L’initiative Chine-Brésil et le groupe « Amis de la paix » (mai-septembre 2024)

En mai 2024, la Chine et le Brésil publient une déclaration conjointe, dite parfois « consensus en six points », sur la crise ukrainienne, qui insiste sur le dialogue direct entre Moscou et Kiev comme seule voie de règlement, la prise en compte des « préoccupations légitimes de toutes les parties » et l’idée d’une conférence internationale de paix « à un moment opportun » avec participation égale de tous.[xii]

Au nombre des six points fondamentaux, notons le refus d’une escalade, la protection des centrales nucléaires et le rejet des armes de destruction massive. Ce texte n’aborde pas la restauration explicite de l’intégrité territoriale de l’Ukraine, ni la responsabilité juridique de la Russie pour violation des accords internationaux, ce qui suscite des critiques à Kiev et dans plusieurs capitales occidentales.[1][xiii]

Zelensky l’a rejetée comme favorisant Moscou ; le conseiller brésilien Celso Amorim a répondu qu’il ne parlait « ni pour Zelensky ni pour Poutine, seulement pour une résolution pacifique ». La présence de la Chine, alliée stratégique de Moscou, entache à ses yeux la neutralité de l’initiative.

En septembre 2024, la Chine et le Brésil étendent la portée de leur initiative et lancent au sein de l’ONU un « Groupe des Amis de la paix ». La coalition regroupe 17 pays du Sud global au tour du « consensus en six points » — dont l’Afrique du Sud, l’Indonésie, le Mexique, la Turquie, l’Égypte, la Zambie — en se présentant comme une alternative aux projets occidentaux et aux plans russes explicitement unilatéraux.

Par cette initiative, Pékin et Brasilia élaborent une théorie de la « paix négociée » qui est centrée sur la stabilité du système international et les intérêts des pays du Sud (énergie, alimentation, sécurité des routes commerciales), plutôt que sur une lecture strictement juridique du conflit.

Au cœur de l’engagement : l’initiative américaine

Toutes ces initiatives avaient pour caractéristique première d’émaner d’acteur neutres et, en tout cas, libres de toute attache avec les forces en présence. Or, voici qu’en août 2025 les États-Unis, en la personne du président Donald Trump, organisent en Alaska un rendez‑vous « pour la paix » avec le président russe Vladimir Poutine. Le schéma discuté en Alaska reposait sur quelques principes de base : gel du front sur les lignes existantes, concessions territoriales à la Russie (Crimée et Donbass, statu quo dans les régions de Kherson et Zaporijjia) et allègement progressif des sanctions frappant la Russie.

En outre, la principale exigence russe, celle qui avait déclenché la guerre, à savoir l’élargissement de l’OTAN à l’Ukraine, était satisfaite : l’Ukraine serait neutre et ses forces armées plafonnées. En échange de quoi, la sécurité de l’Ukraine serait garantie par les États-Unis et certains de ses alliés, mais « hors OTAN ». Fidèle à une logique de « deal », le président américain était prêt à sacrifier une partie des revendications ukrainiennes pour obtenir une stabilisation rapide.

Malgré ces éléments clairement avantageux pour Moscou sur le plan territorial, le sommet d’Anchorage n’a débouché sur aucun accord formel. Plusieurs facteurs semblent avoir joué. Moscou estimait sans doute que la prolongation de la guerre lui offrirait des avantages additionnels, d’autre part, l’Ukraine a rejeté très nettement l’idée d’un compromis qui consacrerait la perte de la Crimée et du Donbass. Le résultat est un sommet qui a mis à nu les paramètres d’un compromis possible, mais a montré dans le même temps que, tant que Moscou espère améliorer encore sa position militaire et tant que Kiev refuse toute cession territoriale durable, aucun plan n’est envisageable.

Conclusion provisoire

Deux constats se dégagent.

  1. D’abord, presque toutes les propositions réellement non‑alignées, qu’elles viennent d’États du Sud global ou de projets de diplomatie parallèle, convergent sur une même formule minimale : cessez‑le‑feu sur les positions actuelles, garanties de sécurité mutuelles, médiation sous l’égide de l’ONU ou d’un groupe élargi, traitement prioritaire des questions humanitaires et économiques (civils, prisonniers, enfants déplacés, céréales, engrais). 

    Cette convergence n’est pas le fruit d’un alignement sur Moscou, mais de la logique propre à des acteurs qui cherchent avant tout à arrêter les combats et à stabiliser le système international. C’est précisément cette logique qui conduit Kiev et ses soutiens à les qualifier de « pro‑russes » : en gelant de facto les gains territoriaux obtenus par la force, ces plans enferment l’Ukraine dans un statu quo militaire et juridique que le pouvoir ukrainien juge politiquement inacceptable.
  • Ensuite le sommet de Bürgenstock (juin 2024) bien qu’organisé par une Suisse traditionnellement neutre consacre l’alignement intégral de la Suisse sur la position des Occidentaux. La Russie n’y pas même été invitée, mais l’Ukraine oui ; le communiqué final est centré sur l’intégrité territoriale ukrainienne et reprend les grandes lignes de la « formule de paix » de Kiev ; si bien que plusieurs États non‑alignés – Inde, Mexique, Arabie saoudite, Afrique du Sud, Thaïlande, Émirats arabes unis – refusent de le signer ou de s’y associer sous quelque forme que ce soit.

    Le résultat est paradoxal : en voulant offrir une plateforme à la paix ukrainienne sans la Russie, la Suisse s’est, de facto, alignée sur camp occidental et a fortement ébréché l’image de neutralité qu’elle revendique encore.

En somme, la neutralité procédurale existe encore – Vatican, Turquie comme pays hôte, démarche africaine dans sa méthode, fondations comme Brazzaville dans leur pratique de facilitation – mais la neutralité substantielle, c’est‑à‑dire un plan qui ne favorise objectivement aucun camp, se présente comme structurellement impossible dans un conflit de ce type. Tout plan qui accepte un cessez‑le‑feu sur la ligne de front actuelle favorise la Russie en entérinant ses avancées sur le terrain ; tout plan qui insiste sur un retour aux frontières de 1991 favorise l’Ukraine et est, par définition, inacceptable pour Moscou.

Entre ces deux pôles, il ne reste en pratique presque aucun espace pour des initiatives réellement neutres. Les démarches qui peuvent prétendre à des résultats sont celles qui se concentrent sur la réduction des dommages humains, l’ouverture de canaux et la préparation d’une paix plus juste. Toute initiative qui ambitionne de « régler » le conflit dans son ensemble est immédiatement perçue comme gagnée à l’un ou l’autre camp.

Key Takeaways

  • L’Ukraine a commencé par se défini comme un État neutre, mais a progressivement remis en cause cette neutralité depuis 2004.
  • Les initiatives de paix, telles que celles portées par des États africains, le Mexique, l’Indonésie, le binôme Brésil-Chine ou le Vatican, reflètent des tentatives de médiation neutre malgré la polarisation croissante.
  • Les pourparlers d’Istanbul en mars 2022 représentent une rare négociation bilatérale directe entre la Russie et l’Ukraine, bien qu’interrompue sous pression occidentale.
  • La fenêtre d’opportunités dans laquelle ont lieu ces propositions de paix est étroite, prise en tenailles entre deux visions exclusives du conflit, et rendant aléatoire toute position fondée sur une neutralité réelle.


Notes

[i] « Quel plan de paix entre la Russie et l’Ukraine ? », Normandie pour la paix, janvier 2020. | Plas Pascal et Chereau Laurine, « Commission vérité justice réconciliation entre la Russie, l’Ukraine et l’UE », Institut international de recherche sur la conflictualité (IiRCO), 24 juin 2019. | « Actualité : Le Collège des Bernardins à l’unisson avec l’Ukraine », L’Église catholique à Paris, 17 mars 2022.

[ii] « Dialogue Russie-Ukraine : une initiative africaine pour la paix », Fondation Brazzaville, 16 mai 2023. | « Facilitation africaine du dialogue Ukraine-Russie », Fondation Brazzaville, non daté. | « Jean-Yves Ollivier et la Fondation Brazzaville au cœur de la médiation africaine dans le conflit Ukraine-Russie », Afriquinfos, 14 février 2023. | « La Fondation Brazzaville invitée à Kiev pour une consultation sur le conflit Russie-Ukraine », Fondation Brazzaville, 14 février 2023. | « Ressources documentaires », Fondation Brazzaville, non daté. Accessible en ligne: https://www.brazzavillefoundation.org/ressources-documentaires/page/17/

[iii] Samuel Charap and Sergey Radchenko, “The Talks That Could Have Ended the War in Ukraine: A Hidden History of Diplomacy That Came Up Short—but Holds Lessons for Future Negotiations”, Foreign Affairs, April 16, 2024. | Pierre Dubuc, « Ukraine : Boris Johnson a fait dérailler les négos de paix », L’Aut’Journal, 23 mai 2024. | “NYT publishes documents under discussion of Ukraine, Russia in spring of 2022”, LB.ua, June 15, 2024.

[iv] Benoît Bréville, « La piste d’Istanbul », Le Monde diplomatique, juin 2024.

[v] H.E. Juan Ramón de la Fuente and Pablo Arrocha Olabuenaga, « Mexico’s Initiative for Dialogue and Peace in Ukraine », Just Security, September 23, 2022.

[vi] « L’Indonésie propose un plan de paix pour l’Ukraine et la Russie », Ouest-France, 03 juin 2023.

[vii] « Une médiation africaine pour la paix en Ukraine », Vatican News, 15 juin 2023.

[viii] Cyril Bensimon et Benoît Vitkine, « Guerre en Ukraine : la difficile tentative de médiation des chefs d’État africains », Le Monde, 19 juin 2023. | Sandrine Blanchard, « L’Afrique tente une médiation entre la Russie et l’Ukraine », Deutsche Welle (DW), 15 juin 2023. 

[ix] « Ukraine : la médiation africaine prône la fin de ‘la guerre’, Poutine ‘ouvert’ à un dialogue », Euronews, 17 juin 2023. 

[x] Gilles Paris, « Guerre en Ukraine : A quoi servent et à qui profitent les plans de paix du Sud global ? », Le Monde, 21 juin 2023.

[xi] Loup Besmond de Senneville , « Guerre en Ukraine : le pape François confie au cardinal Zuppi une mission pour l’apaisement des tensions », La Croix, 21 mai 2023. | « Pope entrusts Cardinal Zuppi with Ukraine peace mission », Vatican News, May 20, 2023. | Devin Watkins, « Cardinal Zuppi visits Washington DC as part of peace mission for Ukraine », Vatican News, July 17, 2023. | « Avancée de la mission de paix du pape en Ukraine », Zenit, 22 septembre 2023.| Francesca Sabatinelli, « Cardinal Zuppi: Peace in Ukraine cannot be imposed », Vatican News, September 12, 2023.

[xii] « La Chine et le Brésil publient une déclaration conjointe sur la crise ukrainienne », China.org.cn, 13 mai 2025. | « La Chine et le Brésil prévoient d’impliquer davantage les ‘Amis de la paix’ dans la résolution de la ‘crise ukrainienne’ », Ukrinform, 30 avril 2025.

[xiii] « La Chine estime que l’époque où une puissance ou deux dictaient la loi est à jamais révolue », ONU Info, 28 septembre 2024.


«Avec la Russie, Monsieur le Chancelier, l’heure est à la diplomatie !»

Jeffrey Sachs

Jeffrey Sachs est un universitaire et économiste américain, né le 5 novembre 1954 à Oak Park dans le Michigan. Il dirige et enseigne à l’Institut de la Terre de l’université Columbia. Il est consultant spécial auprès du secrétaire général des Nations unies António Guterres.

Lettre ouverte de Jeffrey Sachs au Chancelier Friedrich Merz

26 mai 2026 Monsieur le Chancelier fédéral, 

Il y a six mois, dans une lettre ouverte que je vous avais adressée, j’avais appelé l’Allemagne à privilégier la voie diplomatique avec la Russie plutôt que de banaliser la guerre. Six mois plus tard, la situation s’est considérablement détériorée en Europe, qui glisse vers une guerre ouverte avec la Russie. Votre responsabilité, Monsieur le Chancelier, est donc particulièrement importante. Aucun autre chef d’Etat ou de gouvernement européen – ni à Paris, ni à Varsovie, ni à Rome – n’a autant de poids que l’Allemagne, sans compter le pouvoir dont vous disposez personnellement pour empêcher cette catastrophe. Allez-vous enfin vous mobiliser en faveur de la paix?

    En janvier 2026, vous avez vous-même appelé, aux côtés de votre homologue italienne Giorgia Meloni et d’Emmanuel Macron, le Président français, à la reprise de relations entre l’Europe et la Russie, qualifiant cette dernière de «pays européen», sans donner cependant de suite à cette initiative diplomatique. Alors que l’avenir de l’Europe est en jeu, il s’agit là d’un abandon sans précédent de votre rôle de leader.

    Avez-vous, pendant votre mandat de chancelier fédéral, tenté d’avoir ne serait-ce qu’un seul dialogue de fond avec le Président Poutine? Votre ministre des Affaires étrangères a-t-il jamais tenté un véritable échange avec Lavrov, Ministre des Affaires étrangères russe? De véritables pourparlers, comme ceux qui ont mis fin à la Guerre froide? D’après les archives publiques, la réponse est non. Pas une seule fois. Et ce n’est pas faute d’avoir méconnu l’urgence de la situation.

    Ces derniers jours ont été témoins d’une dangereuse escalade qui devrait alarmer tous les Européens. Les deux capitales sont désormais la cible de tirs incessants: des drones ukrainiens à longue portée ont frappé en plein cœur de Moscou, touchant notamment des cibles civiles. En retour, les frappes de missiles et de drones russes contre Kiev ont redoublé d’intensité. Des drones ukrainiens ont pénétré dans l’espace aérien des Etats baltes, faisant planer la menace immédiate d’un incident susceptible d’entraîner l’Europe directement dans la guerre. Une violente frappe ukrainienne visant une école professionnelle à Louhansk a porté un coup de grâce aux derniers vestiges de retenue. Le 25 mai, sur instruction du Président Poutine, Sergueï Lavrov, Ministre des Affaires étrangères, a officiellement informé son homologue américain que les forces armées russes mèneraient désormais des frappes systématiques et soutenues contre des installations et des centres de décision à Kiev. Le ministère russe des Affaires étrangères a conseillé aux Etats-Unis et aux autres pays «d’assurer l’évacuation de leur personnel diplomatique et de leurs ressortissants de la capitale ukrainienne». Ce dernier message pourrait être le prélude à une escalade majeure. Il est donc plus urgent que jamais de recourir à la diplomatie.

    Pour défendre l’Ukraine, il faudrait mettre un terme au carnage et instaurer la paix à des conditions acceptables pour toutes les parties. Sinon, c’est l’aggravation du conflit qui nous menace, avec encore plus de morts, encore plus de destructions et le risque réel d’une guerre qui s’étendrait au-delà des frontières de l’Ukraine. En exigeant toujours plus d’armes, un potentiel militaire toujours plus important, en faisant bruyamment état de votre «détermination», et en laissant entendre qu’au lieu d’œuvrer à y mettre fin, l’Allemagne se préparait à la guerre, vous avez fait de Berlin un accélérateur plutôt qu’un frein à une guerre à l’échelle européenne.

La responsabilité de l’Allemagne en six manquements

L’Allemagne porte une responsabilité considérable dans la situation actuelle. Avant de pouvoir réorienter sa politique vers la paix, il faut entreprendre un véritable travail de mémoire sur le passé de l’Allemagne. Je présente ci-dessous six manquements graves de la politique étrangère allemande à l’égard de la Russie depuis la réunification allemande en 1990.

Premier point: le Traité 2+4 et l’élargissement de l’OTAN vers l’Est 

Le 12 septembre 1990, l’Allemagne a signé à Moscou le Traité sur le règlement définitif des questions en suspens concernant l’Allemagne – le «Traité 2+4» – qui a scellé la réunification allemande. Ce traité a vu le jour parce que Mikhaïl Gorbatchev avait reçu de Hans-Diet-rich Genscher, Helmut Kohl, James Baker et d’autres chefs d’Etat et de gouvernement occidentaux l’assurance solennelle qu’il n’y aurait pas d’extension de l’OTAN vers l’Est. Les documents entre-temps déclassifiés – et notamment les mémorandums désormais accessibles au public des National Security Archives de l’université George Washington – sont sans équivoque: ces garanties ont été données et devaient, comme cela avait été clairement formulé à l’époque, s’étendre au-delà du territoire de l’ancienne RDA pour couvrir l’ex-Europe de l’Est. Elles ont été réaffirmées en 1990 et 1991. Le «Traité 2+4» limitait le déploiement de troupes de l’OTAN dans l’ancienne RDA et rappelait les principes de l’Acte final d’Helsinki, qui souligne que la sécurité d’une nation ne peut se faire au détriment de celle d’une autre. Qui pourrait sérieusement croire que l’Union soviétique s’opposait à la présence de troupes occidentales sur le territoire de l’ex-RDA, mais qu’elle accepterait sans sourciller celle des armées de l’OTAN à Varsovie, Vilnius ou Kiev? Bien sûr que non. L’élargissement de l’OTAN a fait l’objet de discussions approfondies, l’Allemagne ayant donné aux dirigeants soviétiques des garanties expresses d’un non-élargissement vers l’Est – garanties qu’elle a ensuite enfreintes. L’Allemagne a cependant été la principale bénéficiaire de ces garanties qui constituaient la contrepartie majeure de sa réunification. Dès 1993, pourtant, les responsables politiques allemands ont commencé à rompre ces engagements.

Deuxième point: les propres déclarations de la Chancelière Merkel 

Dans ses mémoiresAngela Merkel écrit avec une franchise remarquable qu’en 2008, au Sommet de Bucarest, elle avait tout de suite compris qu’inviter l’Ukraine et la Géorgie à rejoindre l’OTAN équivaudrait à une déclaration de guerre à la Russie. Elle connaissait l’existence de la ligne rouge tracée par la Russie. Elle a pourtant cédé à la pression américaine et accepté les termes du compromis selon lesquels l’Ukraine et la Géorgie «pourraient devenir, à terme» membres de l’OTAN. Cette seule phrase a déclenché les catastrophes de 2014 et 2022. La franchise dont Merkel a fait preuve par la suite est une aubaine pour ses successeurs: elle leur a clairement indiqué ce qui était évident à l’époque. Aujourd’hui, l’Allemagne ne devrait donc pas faire comme si de rien n’était.

Troisième point: la trahison de l’accord du 21 février 2014

 Le 21 février 2014, à Kiev, le Ministre allemand des Affaires étrangères de l’époque, Frank-Walter Steinmeier, avait négocié, en collaboration avec ses homologues polonais et français, un accord entre le Président Ianoukovitch et l’opposition. Cet accord prévoyait un retour à la Constitution de 2004, la formation d’un gouvernement d’union nationale et la tenue d’élections présidentielles anticipées. Le Président Poutine avait été consulté, et l’accord avait été signé. Ce fut un véritable succès diplomatique, conclu dans un contexte de violentes tensions et de confrontations ouvertes. Toutefois, moins de 24 heures plus tard, Ianoukovitch fut renversé par un véritable coup d’Etat. L’Allemagne ne fit pas valoir l’accord qu’elle venait tout juste de ratifier, mais, suivant l’exemple des Etats-Unis, elle soutint le nouveau gouvernement comme s’il n’y avait jamais eu d’accord auparavant. A Moscou, ce revirement conforta l’idée qu’il ne fallait pas se fier aux promesses de l’Occident.

Quatrième point: Minsk II.

En février 2015, les Accords de Minsk II furent, dans le cadre du «Format Normandie», ratifiés par la Chancelière Merkel elle-même, qui avait en outre promis le soutien politique de l’Allemagne dans la déclaration de soutien, adoptée le 12 février 2015 à Minsk.

    Sept ans plus tard, Kiev n’avait toujours pas mis en œuvre le dispositif politique central, à savoir l’autonomie des régions du Donbass au sein d’une Ukraine souveraine. L’Allemagne n’exerça aucune pression sur Kiev pour que celle-ci applique la clause d’autonomie qu’elle avait elle-même exigée.

    Mme Merkel a par la suite admis que l’accord avait servi de moyen de pression pour permettre à l’Ukraine de se réarmer. Le Président Hollande s’est exprimé dans le même sens. La garantie n’était donc en réalité pas une garantie, mais une manœuvre – là encore, à la demande de Washington. Une fois de plus, le message adressé à Moscou était le suivant: impossible de se fier aux signatures occidentales.

Cinquième point: Nord Stream

Le 7 février 2022, le Président Biden déclarait, dans la Salle Est de la Maison Blanche et en présence de l’ancien Chancelier fédéral Olaf Scholz: «Si la Russie envahit l’Ukraine, il n’y aura plus de Nord Stream 2. Nous y mettrons un terme.» Quand on lui demanda de quelle façon il s’y prendrait, il répondit: «Je vous assure que nous y parviendrons.» Sept mois plus tard, les gazoducs étaient détruits suite à un acte de sabotage en mer Baltique. Les preuves disponibles – des enquêtes menées aux Etats-Unis et en Allemagne, les investigations du parquet fédéral allemand et les déclarations publiques d’anciens fonctionnaires – pointent très clairement vers une opération conjointe ukraino-américaine. Le gouvernement fédéral allemand le savait depuis longtemps, mais l’Allemagne a néanmoins laissé faire en rejetant la responsabilité des faits sur la Russie, en dépit des preuves irréfutables, tandis que cet acte de sabotage industriel contre l’économie allemande restait impuni et sans conséquences.

Sixième point: désistement de l’armistice qui était à portée de main

 Quelques semaines seulement après l’invasion russe de février 2022, des négociateurs russes et ukrainiens se seraient réunis à Istanbul pour négocier les termes d’un accord de paix: neutralité de l’Ukraine en dehors de l’OTAN, garanties de sécurité multilatérales, limitations négociées des effectifs militaires et résolution politique progressive des différends concernant le Donbass et la Crimée. L’accord était sur le point d’être signé. L’ancien Premier ministre israélien Naftali Bennett, l’un des médiateurs, a publiquement confirmé que l’accord était imminent et que l’Occident, en particulier les Etats-Unis et la Grande-Bretagne, étaient intervenus pour le bloquer. La mission du Premier ministre Boris Johnsonà Kiev en avril 2022, pour faire pression sur l’Ukraine afin d’empêcher la signature de l’accord, est un fait établi. Des centaines de milliers de vies ukrainiennes et russes, ainsi que l’ordre européen tout entier, ont payé le prix de cette intervention américano-britannique. L’Allemagne a gardé le silence à ce sujet – alors que c’est elle, plus que tout autre pays européen, qui a dû en supporter les conséquences économiques.

L’autodestruction économique de l’Allemagne

Pour l’Allemagne, la paix doit être la priorité absolue. Les dernières nouvelles en provenance de Moscou soulignent l’urgence de la situation. Mais parallèlement à cette première catastrophe, une seconde se profile: la destruction délibérée de l’économie allemande, dont Berlin est à la fois l’instigateur et la victime.

    L’économie industrielle allemande reposait sur le commerce avec la Russie. La destruction du gazoduc Nord Stream, puis la rupture des relations commerciales germano-russes qui s’en est suivie ont conduit l’Allemagne à acheter du gaz naturel aux Etats-Unis à des prix plusieurs fois supérieurs à ceux du gaz russe acheminé par gazoduc, qu’il est censé remplacer. C’est un suicide industriel. L’industrie chimique, l’industrie sidérurgique, l’industrie du verre et les entreprises à forte consommation énergétique – qui constituent le socle des PME – perdent chaque jour un peu plus de leur compétitivité internationale. Des emplois qualifiés disparaissent de l’économie allemande. Et le contribuable et le consommateur allemands transfèrent la richesse nationale de l’Allemagne vers les producteurs de gaz américains à une échelle sans précédent dans l’Europe d’après-guerre.

    Qui plus est, le gouvernement fédéral prévoit désormais un renforcement considérable de ses dépenses d’armement – des centaines de milliards d’euros au cours de la prochaine décennie – afin de se préparer à une guerre qui aurait pu être facilement évitée avec un peu de diplomatie. Il s’agit là d’une flagrante erreur d’affectation des ressources nationales. Le principal défi pour l’Allemagne au cours de cette décennie est d’assurer sa compétitivité à l’ère numérique. Chaque euro dépensé en chars, missiles et obus d’artillerie fait défaut aux capacités allemandes en matière d’IA, au développement et à la fabrication de puces électroniques, à l’infrastructure énergétique et aux réseaux numériques à haut débit dont le pays a besoin pour rester une puissance économique de premier plan.

    La dure réalité, Monsieur le Chancelier, est la suivante: ces armes sont incapables d’acheter la sécurité que la diplomatie permettrait d’obtenir à moindre coût. Et sans les investissements dans le numérique et l’énergie, désormais supplantés par ce réarmement, impossible d’atteindre la prospérité.

    J’en appelle à vous, Monsieur le Chancelier, à qui, plus que tout autre chef d’Etat ou de gouvernement européen, il revient de décider si l’Europe va sombrer dans un conflit généralisé ou revenir à la table des négociations et à une forme de raison économique. Il est grand temps d’agir. Le message officiel que Moscou vient d’adresser à Washington le démontre clairement.

    Je vous en prie, engagez le dialogue avec le Président Poutine. Envoyez votre Ministre des Affaires étrangères à Moscou ou invitez le Ministre russe des Affaires étrangères à Berlin. Rouvrez les canaux de l’OSCE que l’Allemagne a laissés se détériorer. Demandez à Kiev de cesser toute frappe sur des cibles civiles.

    Mais surtout, dites la vérité à l’opinion publique allemande. Une paix négociée fondée sur la neutralité de l’Ukraine est la seule voie réaliste pour sortir de cette catastrophe, et le rétablissement de relations économiques normales avec la Russie, la seule voie réaliste pour sortir l’Allemagne du déclin industriel.

    Les conditions d’un accord viable et susceptible d’être proposé par l’Allemagne sont claires: cessez-le-feu le long d’une ligne de démarcation. Toutes les parties renonceront à tout recours futur à la force dans les questions frontalières. L’Ukraine rétablira sa neutralité, l’OTAN renoncera définitivement à toute nouvelle expansion vers l’Est. L’Europe et la Russie renoueront leurs relations économiques et mettront fin aux provocations bellicistes. L’OSCE redeviendra le forum central pour la sécurité européenne, avec pour principe que la sécurité européenne est indivisible et ne repose pas sur une division de l’Europe en blocs militaires. Dans un tel scénario de paix, l’Allemagne pourra concentrer ses ressources nationales sur les investissements dans le numérique, l’IA, les semi-conducteurs et les investissements énergétiques dont dépend l’avenir économique de l’Allemagne.

    L’histoire retiendra ce que vous ferez ou non au cours des semaines à venir. Il en ira de même pour l’opinion publique allemande, les peuples de Russie, d’Ukraine et de toute l’Europe. L’heure est à la diplomatie, Monsieur le Chancelier. Vous avez le choix.

    Je vous prie d’agréer, Monsieur le Chancelier, mes sentiments distingués

Jeffrey D. Sachs, professeur à Columbia University, 27 mai 2026

Première publication en allemand par Berliner Zeitung, le 27/05/2026. Sous: https://www.berliner-zeitung.de/  article/jeffrey-sachs-an-bundeskanzler-merz-verhindern-sie-offenen-krieg-mit-russland-10038620le 27/05/2026;

(Traduction de l’allemand par Horizons et débats)

Jeffrey D. Sachs
Jeffrey David Sachs (né le 5 novembre 1954 à Détroit) est un économiste, professeur à l’Université Columbia, où il a dirigé le Center for Sustainable Development auprès du Earth Institute qu’il présida de 2002 à 2016.
    Dans les années 1980 et 1990, il a été consultant auprès de plusieurs pays confrontés à des difficultés économiques: la Bolivie à partir de 1985, la Pologne à partir de 1989 et la Russie à partir de 1991. De 2002 à 2006, Jeffrey Sachs a été Conseiller spécial pour les Objectifs du Millénaire pour le développement (OMD). Il dirige le Réseau des solutions pour le développement durable des Nations Unies à l’Université Columbia. De 2001 à 2018, il a accompli la mission de Conseiller spécial auprès des Secrétaires généraux des Nations Unies, Kofi Annan, Ban Ki-moon et António Guterres. De 2002 à 2006, il a dirigé le projet des Objectifs du Millénaire pour le développement des Nations Unies. Jeffrey Sachs est co-rédacteur du Rapport mondial sur le bonheur.
    Sachs a publié plusieurs ouvrages, dont trois best-sellers du New York Times: «La Fin de la pauvreté» (2005), «Common Wealth: Economics for a Crowded Planet» (2008) et «The Price of Civilization» (2011). En juillet 2015, lors de la crise de la dette grecque, il a publié, ensemble avec les universitaires Heiner Flassbeck, Thomas Piketty, Dani Rodrik et Simon Wren-Lewis, une lettre ouverte à Angela Merkel, l’exhortant à réduire la dette de la Grèce et à accorder au gouvernement grec un délai suffisant pour rembourser l’empreinte.
    En 2015, Sachs a cofondé l’initiative Ethics in action avec Marcelo Sánchez Sorondo. Le Pape François l’a nommé membre de l’Académie pontificale des sciences sociales. Sachs a dirigé plusieurs conférences lors des six colloques au Vatican, entre 2019 et 2020. Il a prodigué des conseils sur les questions de développement durable dans le contexte de l’Encyclique Laudato si’. Dans une interview du 7 novembre 2018, il a déclaré que le Pape représentait «en matière de leadership la voix la plus convaincante au monde».
   Sachs qualifie la doctrine sociale de l’Eglise catholique étant essentielle et convaincante. Selon lui, la doctrine sociale offre une perspective éthique sur le monde, fournissant un cadre éthique pour l’économie.
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Les sanctions économiques : une arme de guerre invisible

Jean-Guy Rens

Jean-Guy Rens a dirigé la production de multiples études sur les technologies de l’information, y compris la cybersécurité, au Canada et au Maroc. Il est l’auteur, entre autre, d’une histoire des télécommunications au Canada (“L’empire invisible”, Presses de l’Université du Québec, 1993).

Texte publié dans le magazine “Horizon et Débats“, No 7, avril 2026.

Une étude qui change tout

En juillet 2025, The Lancet Global Health publiait une étude qui mérite d’être qualifiée d’historique. Ses auteurs — les économistes Francisco Rodríguez (Université de Denver), Silvio Rendón (Banque interaméricaine de développement) et Mark Weisbrot (Centre de recherche économique et politique, CEPR) — ont pour la première fois procédé à une évaluation systématique et causale de l’impact des sanctions économiques sur la mortalité dans le monde. En analysant un ensemble de données portant sur 152 pays et couvrant cinq décennies (1971–2021), ils sont parvenus à une conclusion aussi précise que dérangeante : les sanctions unilatérales imposées par les États-Unis et l’Union européenne ont causé, chaque année sur cette période, environ 564 258 morts (avec un intervalle de confiance à 95% entre 367 838 et 760 677). Cumulés sur cinquante ans, ces décès représentent quelque 38 millions de vies perdues.[i]

The Lancet, Volume 13, Issue 8, August 2025

Ce chiffre n’est pas une estimation approximative ni une extrapolation spéculative. Les chercheurs ont utilisé quatre méthodes économétriques distinctes conçues pour établir des relations causales à partir de données observationnelles — l’entropy balancing, la causalité de Granger, les représentations par études d’événements, et les variables instrumentales. La robustesse des résultats, cohérents à travers ces quatre approches, renforce considérablement la validité des conclusions. Le taux de mortalité lié aux sanctions représente un accroissement de 3,6% de la mortalité totale observée dans les pays sanctionnés.

La guerre par d’autres moyens

Le titre de l’article du Lancet résonne comme une provocation scientifique : ses auteurs citent Woodrow Wilson, qui décrivait dès 1919 les sanctions économiques comme « something more tremendous than war » (quelque chose de plus terrible que la guerre), pour conclure : « Notre étude suggère qu’il avait raison ». Cette formule, prononcée lors de la fondation de la Société des Nations, révèle que l’idée de recourir à l’asphyxie économique plutôt qu’aux armes n’est pas nouvelle. Ce qui est nouveau, c’est que la science confirme aujourd’hui, avec une rigueur inédite, l’intuition du président américain.[ii]

Le mécanisme par lequel les sanctions tuent est indirect mais implacable. En bloquant l’accès aux marchés financiers, au commerce international, aux devises étrangères et aux technologies, les sanctions érodent les capacités d’un État à financer son système de santé, à importer des médicaments, à maintenir des infrastructures d’eau potable et d’assainissement, ainsi qu’à assurer la sécurité alimentaire de sa population. Ces effets ne se font pas sentir immédiatement : ils sont cumulatifs, ils s’aggravent avec le temps. L’étude du Lancet est particulièrement éloquente sur ce point : pour des sanctions d’une durée inférieure à trois ans, la mortalité infantile augmente de 6% ; si elles se prolongent entre quatre et six ans, la hausse atteint 8,6% ; au-delà d’une durée de sept ans, elle grimpe à 10,5%. La durée des sanctions est une sentence de mort progressive.[iii]

La comparaison avec les conflits armés est saisissante. La moyenne de 564 000 morts annuels dû aux sanctions unilatérales « se situe dans la fourchette que les chercheurs ont calculée pour les décès annuels liés aux conflits armés ». À l’échelle de la seule année 2021, plus de 800 000 personnes sont mortes des suites directes des sanctions imposées par Washington et Bruxelles — soit environ huit fois le nombre de morts de combats enregistré la même année dans tous les conflits armés du monde. L’organisation Progressive International le formulait de manière plus précise : ce bilan équivaut au rythme de 1 500 morts par jour, comparable au siège de Leningrad par l’Allemagne nazie.[iv] Selon certaines estimations, pendant la période de 20 ans couverte par l’étude, les sanctions occidentales ont causé au moins autant de morts que l’ensemble des conflits armés et des génocides de la planète combinés.

Des victimes surtout innocentes — et jeunes

L’une des conclusions les plus troublantes de l’étude du Lancet concerne l’identité des victimes. La publicité officielle présente les sanctions comme des outils ciblés, visant les élites dirigeantes, les régimes autoritaires, les réseaux criminels. La réalité statistique est tout autre. Les enfants de moins de cinq ans représentent 51% des décès imputables aux sanctions. Plus largement, si on additionne les victimes appartenant à la tranche des 0-15 ans à celles de la tranche des 60-80 ans, on obtient un taux de 77% des décès dus aux sanctions. Ce sont les plus vulnérables — ceux qui n’ont aucune part dans les décisions politiques de leurs gouvernements — qui payent le prix le plus élevé.

Les effets sur la mortalité infantile sont précisément mesurés : les sanctions américaines sont associées à une hausse de 9,3% de la mortalité néonatale, de 9,1% chez les enfants de moins d’un an, et de 8,5% chez les moins de cinq ans. Ces pourcentages abstraits recouvrent des réalités concrètes et tragiques : des nourrissons qui ne reçoivent pas les vaccins nécessaires, des enfants qui meurent de maladies infectieuses faute d’antibiotiques devenus inaccessibles, des mères qui accouchent sans soins médicaux appropriés. Une autre étude, publiée par l’Université de Stanford dans The Lancet Global Health en mars 2025, portant spécifiquement sur les sanctions à l’aide étrangère, estime que ces mesures peuvent annuler jusqu’à 64% des progrès réalisés contre la mortalité maternelle et jusqu’à 29% des progrès contre la mortalité infantile dans les pays à faibles revenus, pour des sanctions d’une durée supérieure à cinq ans.[v]

La réponse la plus célèbre à cette réalité reste celle de Madeleine Albright, alors ambassadrice américaine à l’ONU, interrogée en 1996 sur CBS lors de l’émission 60 Minutes : l’interviewer Lesley Stahl rappelait que les sanctions contre l’Irak avaient entraîné la mort d’un demi-million d’enfants de moins de cinq ans — soit plus qu’à Hiroshima — et demandait si ce bilan en valait la peine. La réponse d’Albright : « Je pense que c’est un choix très difficile, mais oui, ça en vaut le prix ». Des décennies plus tard, en 2020, elle reconnaîtra avoir fait une « déclaration stupide », tout en ajoutant qu’elle avait appris que « les sanctions globales nuisent souvent aux populations du pays sans vraiment accomplir ce qui est recherché pour changer le comportement du pays sanctionné ».[vi]

L’Afrique, cible privilégiée

L’étude du Lancet ne désagrège pas les résultats par continent, mais les données géographiques disponibles dressent un tableau sans ambiguïté. L’Afrique est le continent le plus sanctionné au monde, proportionnellement à sa population et à son niveau de développement. Dix pays africains font l’objet de programmes de sanctions actifs impliquant simultanément les États-Unis, l’Union européenne et parfois les Nations Unies. Ce n’est pas un hasard si cette liste recoupe presque parfaitement les « points chauds » de la faim selon le Programme alimentaire mondial.[vii]

Pays africainSanctions USSanctions UESanctions ONU
République centrafricaine
République démocratique du Congo
Libye
Somalie
Soudan du Sud
Soudan
Guinée
Mali
Zimbabwe
Guinée-Bissau

Sources : Council on Foreign Relations, juin 2024

Le cas du Zimbabwe est emblématique. Depuis 2001, les sanctions américaines et européennes ont coûté au pays, selon ses propres estimations, plus de 150 milliards USD en actifs gelés, en aide au développement supprimée et en opportunités commerciales bloquées. L’embargo sur les armes imposé à la République centrafricaine en 2013 a, quant à lui, privé un État en guerre civile des moyens de se défendre contre des groupes terroristes extérieurs — un exemple de la perversité que peuvent prendre des mesures présentées comme protectrices des droits humains.[viii]

Plusieurs analystes africains et juristes ont désigné ce phénomène comme un néo-colonialisme économique : les sanctions unilatérales sont un outil utilisé quasi-exclusivement par les pays les plus riches du monde contre les pays les plus pauvres, exacerbant les déséquilibres de pouvoir hérités de la période coloniale. Une note juridique du barreau africain le formule sans détour : « En portant atteinte au droit des États africains à l’égalité et à la souveraineté, les mesures coercitives unilatérales aggravent le déséquilibre de pouvoir entre les pays du Sud et les puissances occidentales, devenant ainsi un instrument de néo-colonialisme ».[ix]

Des « exemptions humanitaires » qui ne fonctionnent pas

Face aux critiques récurrentes, les gouvernements américain et européen répondent invariablement que leurs sanctions prévoient des « exemptions humanitaires » pour la nourriture, les médicaments et l’aide d’urgence. En novembre 2022, un groupe d’experts indépendants des Nations Unies a publié une déclaration cinglante à ce sujet, qualifiant ces exemptions d’« inefficaces et inefficientes ». Les problèmes sont systémiques : les exemptions ne couvrent pas tous les régimes de sanctions, les organisations humanitaires et les banques n’ont ni l’expertise ni les ressources pour naviguer dans des régimes juridiques d’une complexité labyrinthique, la peur de violer accidentellement les sanctions pousse les établissements financiers à une « surconformité » paralysante, et les délais de délivrance des licences spéciales dépassent souvent les fenêtres d’urgence humanitaire.[x]

La pandémie de COVID-19 a fourni une illustration spectaculaire de ces défaillances. En 2020, le Conseil norvégien pour les réfugiés alertait : « Les régimes de sanctions actuels étouffent notre capacité à aider les personnes dans le besoin dans de nombreux endroits ». Lorsque l’économie afghane s’est effondrée après le retour des Talibans au pouvoir en 2021, les agences humanitaires se sont retrouvées dans l’impossibilité de transférer des fonds vers le pays par crainte de violer les sanctions — des dispenses ayant été accordées tardivement et partiellement, en omettant initialement les activités éducatives. Les exemptions existent sur le papier ; dans la pratique, elles constituent un labyrinthe bureaucratique que seules les grandes organisations peuvent parfois, mais pas toujours, traverser.[xi]

Une arme inefficace à 69%

La justification principale des sanctions est leur présumée efficacité diplomatique : elles changeraient le comportement des gouvernements ciblés à moindre coût que la guerre. Cette prémisse est sérieusement mise à mal par les données. La référence académique en la matière reste l’étude fondatrice de Gary Hufbauer et ses coauteurs pour le Peterson Institute for International Economics, qui conclut que les sanctions « réussissent » dans environ 34% des cas — ce qui signifie qu’elles échouent dans les deux tiers restants. Le CEPR retient un taux comparable de 31%. Et encore faut-il préciser que cette définition du « succès » est très approximative : elle inclut tout résultat dans lequel les sanctions ont « contribué de manière significative à la réalisation partielle ou totale de l’objectif de politique étrangère ».[xii]

Dans les cas les plus médiatisés, la corrélation entre coût humain et résultat politique est particulièrement défavorable. La Corée du Nord reste nucléarisée malgré des décennies de sanctions. Cuba demeure sous régime communiste malgré soixante ans d’embargo américain. La Russie, malgré un régime de sanctions sans précédent historique depuis 2022, continue la guerre en Ukraine. Il existe même des cas où les sanctions renforcent les gouvernements cibles : confrontées à une menace extérieure, les populations se rallient souvent derrière leurs dirigeants, qui peuvent instrumentaliser les sanctions pour légitimer leur cause et attribuer leurs difficultés économiques à un ennemi extérieur. Cette dynamique de « rally-round-the-flag » a été documentée en Russie, en Iran, à Cuba et dans de nombreux pays africains.[xiii]

Une politique sans mandat démocratique

Forcément, à un moment donné, la question de confiance doit être posée : les citoyens américains et européens ont-ils jamais été consultés sur la politique de sanctions ? Dans un sens, on peut dire que ce problème de gouvernance est aussi crucial que le bilan humanitaire lui-même. Or, la réponse est sans ambiguïté : NON.

Aux États-Unis, la quasi-totalité des sanctions sont imposées par décret présidentiel (executive order), sans vote du Congrès et sans aucune consultation populaire. La base légale est généralement l’International Emergency Economic Powers Act (IEEPA) de 1977, qui autorise le président à déclarer une « urgence nationale extraordinaire » dès lors qu’il identifie une menace « inhabituelle et extraordinaire » ayant sa source, en tout ou en partie, à l’étranger. Cette définition est si vague qu’elle peut s’appliquer à presque n’importe quelle situation de crise. Dans les faits, « le pouvoir de sanction a glissé de plus en plus entre les mains du pouvoir exécutif au cours des cent dernières années, laissant l’OFAC sanctionner des milliers d’entités par an avec un contrôle parlementaire incroyablement limité ».[xiv]

Qu’est-ce l’OFAC ?
L’Office of Foreign Assets Control (OFAC) est une agence du département du Trésor des États‑Unis chargée d’administrer et de faire appliquer les sanctions économiques et financières décidées au nom de la sécurité nationale américaine. Concrètement, c’est elle qui rédige et applique les règlements qui interdisent certaines transactions, ordonnent le gel des avoirs, et interdisent aux « US persons » (personnes et entreprises américaines, mais aussi toute entité utilisant le dollar ou le système financier américain) de commercer avec des pays, entreprises ou individus visés par des sanctions. L’OFAC tient notamment à jour la fameuse SDN (Specially Designated Nationals and Blocked Persons List) : quiconque figure sur cette liste voit se trouve de facto exclu d’une grande partie du système financier. Les banques et entreprises du monde entier sont donc contraintes de filtrer leurs clients et partenaires contre cette liste pour éviter des amendes souvent très lourdes. Historiquement, l’OFAC est l’héritière d’un dispositif mis en place pendant la Seconde Guerre mondiale pour empêcher l’Allemagne nazie et ses alliés d’utiliser des fonds détenus aux États‑Unis. Depuis, son mandat s’est considérablement élargi : elle gère aujourd’hui des dizaines de programmes de sanctions visant des États (Iran, Cuba, Russie, etc.), mais aussi des organisations (groupes terroristes, cartels de la drogue) et même des individus accusés de crimes du point de vue du droit américain, etc. L’OFAC opère sur la base de décrets présidentiels et de lois-cadres très larges. La majeure partie de la politique de sanctions américaine est, dans les faits, mise en œuvre par ce bureau administratif, sans débat parlementaire détaillé ni, a fortiori, consultation des électeurs.[xv]

La multiplication des programmes de sanctions illustre cette dérive. L’administration Biden a imposé davantage de sanctions que n’importe quel autre président américain, doublant même le nombre de celles imposées par Trump. En 2022, pas moins de 11 097 nouvelles désignations ont été ajoutées aux listes américaines en une seule année, soit un record historique. En 2024, la liste SDN (Specially Designated Nationals) de l’OFAC s’est enrichie de 3 135 nouvelles entrées supplémentaires, soit une augmentation de 25% par rapport à 2023. À l’échelle mondiale, il existe aujourd’hui plus de 70 000 personnes et entités sanctionnées, soit une augmentation de 370% depuis 2017.[xvi]

Dans ce contexte, la question de la légitimité démocratique de ces décisions n’est pas théorique. Elle renvoie à une tension fondamentale entre deux conceptions de la démocratie. D’un côté, les élus confèrent au gouvernement un mandat général pour conduire la politique étrangère selon leur jugement. De l’autre, une politique qui cause chaque année la mort de plus d’un demi-million de personnes dans des pays tiers — dont des centaines de milliers d’enfants — comporte une gravité comparable à la déclaration d’une guerre. Or aucun mandat électoral, ni aux États-Unis, ni en Europe, n’a jamais porté explicitement sur la nécessité de sanctionner tel ou tel pays. Aucun programme de campagne présidentielle n’a proposé aux électeurs de choisir entre sanction et dialogue sur l’Iran, Cuba ou le Zimbabwe. Aucun référendum populaire n’a validé une politique dont l’impact humanitaire, on le sait désormais, rivalise avec celui des guerres.

Le Brennan Center for Justice, institution juridique américaine respectée, a relevé que lorsque le Congrès a adopté l’IEEPA en 1977, il envisageait un recours « rare et bref » à ces pouvoirs d’urgence — « pas l’équivalent de problèmes normaux et permanents ». Aujourd’hui, les « urgences nationales » justifiant des programmes de sanctions sont déclarées et reconduites indéfiniment, souvent pendant des décennies, sans que la population des pays sanctionnés ni celle des pays qui imposent les sanctions ne soient jamais consultées.

Du côté européen, le mécanisme est légèrement différent mais aboutit au même résultat. Les sanctions de l’UE sont adoptées à l’unanimité du Conseil, organe non élu composé de représentants des gouvernements membres. Le Parlement européen, seule institution directement élue, n’a pas de pouvoir de codécision formel en matière de politique étrangère et de sécurité commune. Le citoyen européen n’a donc pas plus voix au chapitre que son homologue américain.

Une arme qui doit être repensée sinon abolie

L’étude du Lancet ne prône pas l’abolition de toute forme de pression internationale. Elle fait observer, de manière significative, que les sanctions des Nations Unies — les seules soumises à un processus délibératif multilatéral incluant les pays cibles — n’ont pas d’effet statistiquement mesurable sur la mortalité. Cette observation suggère une piste : la légitimité du processus par lequel les sanctions sont adoptées n’est pas étrangère à leur impact humanitaire. Les sanctions unilatérales, imposées sans discussion ni accord avec les pays concernés, génèrent un ressentiment qui pousse les populations à résister plutôt qu’à se retourner contre leurs dirigeants. Elles n’atteignent pas leurs cibles ; elles frappent les plus vulnérables.

Les auteurs de l’étude concluent sans ambages : « Il est difficile de penser à d’autres interventions de politique publique ayant des effets aussi néfastes sur la vie humaine qui continuent d’être aussi largement utilisées ». Mark Weisbrot, l’un des coauteurs, va plus loin : « Il est immoral et indéfendable qu’une forme aussi létale de punition collective continue d’être utilisée, et même régulièrement étendue au fil des années ».[xvii]

À cet égard, la notion de « punition collective » mérite d’être relevée. Le droit international humanitaire — notamment l’article 33 de la IV° Convention de Genève — interdit explicitement les punitions collectives infligées à des « populations protégées » pour des actes qu’elles n’ont pas commis. Or, cette interdiction s’applique formellement aux situations d’occupation militaire et non à la politique économique internationale, ce qui crée un vide juridique considérable. La distinction entre bombarder un hôpital et couper l’approvisionnement en médicaments d’un pays entier est moralement ténue, même si elle reste juridiquement distincte.[xviii]

On peut légitimement se demander si, dans 50 ans, les historiens du droit international ne traiteront pas les sanctions économiques de masse comme nous traitons aujourd’hui la torture ou la peine de mort — une pratique longtemps admise par la justice officielle, progressivement codifiée par la recherche empirique comme inefficace et moralement inacceptable, et finalement prohibée. La différence, c’est que 50 ans de sanctions supplémentaires signifieraient, aux rythmes actuels, 28 millions de morts de plus.

Sources principales : Rodríguez, Rendón et Weisbrot, « Effects of International Sanctions on Age-Specific Mortality: A Cross-National Panel Data Analysis », The Lancet Global Health, vol. 13, pp. 1358-1366, juillet 2025 ; Hufbauer et al., « Economic Sanctions Reconsidered », Peterson Institute for International Economics ; Brennan Center for Justice, « Reining in the President’s Sanctions Powers », 2021 ; Gibson et al., « Foreign Aid Sanctions and Maternal and Child Mortality », The Lancet Global Health, mars 2025.


[i] Francisco Rodríguez, Silvio Rendón, and Mark Weisbrot, “Effects of International Sanctions on Age-Specific Mortality: A Cross-National Panel Data Analysis”, The Lancet Global Health, July 22, 2025.

[ii] “Sanctions, on rise, are as deadly as armed conflict: Study”, The Straits Times, July 23, 2025.

[iii] “Punishment of ‘innocent civilians’ through government sanctions must end: UN experts”, UN News, August 11, 2021.

[iv] L’organisation Progressive International est un « mouvement des mouvements » à l’échelle mondiale. Elle regroupe des partis, syndicats, mouvements paysans, ONG et collectifs militants — plus de 70 organisations membres — autour d’un programme explicitement anticapitaliste, anti‑impérialiste et écologiste. Fondée en 2020, à l’initiative notamment du Sanders Institute (États‑Unis) et du mouvement européen DiEM25 (Yanis Varoufakis), elle coordonne des campagnes, produit des analyses (la série PI Briefings). Source : Elizabeth Leier, “Introducing Progressive International—a global left-wing solidarity movement”, Canadian Dimension, September 24, 2020.

[v] Nathallia Fonseca, “U.S. sanctions raise mortality to war-like levels, says study”, Brasil de Fato (BdF), July 25, 2025. | Beth Duff-Brown and Jamie Hansen, “Study finds foreign aid sanctions set back decades of progress on maternal and child mortality”, Stanford University, March 19, 2025.

[vi] “Madeleine Albright Dies at 84; Once Defended U.S. Sanctions Despite Deaths of 500K+ Iraqi Children”, Democracy Now!, March 24, 2022.

[vii] Sylvanus Kwaku Afesorgbor, “Economic sanctions need a rethink: evidence shows they raise food prices and hurt the poor most”, Democracy in Africa, September 26, 2025. | Solomon Ekanem, “10 African countries with the most international sanctions”, Africa Business Insider, 26 June 2025.

[viii] “The impact of international sanctions in Africa: a look at the impact of restrictive measures”, Fatshimetrie, November 30, 2024 ·

[ix] Joy Gordon, “The Brutal Impact of Sanctions on the Global South”, Yale Journal of International Law, June 28, 2023. | Alena Douhan, « Mesures coercitives unilatérales : notion, types et qualification », Nations Unies, 8 juillet 2021, 21 pages.

[x] “Humanitarian exemptions in unilateral sanctions regimes ineffective and inefficient: UN experts”, Office of the High Commissioner for Human Rights, November 23, 2022. | “Review sanction regimes to facilitate Covid-19 response”, Norwegian Refugee Council, April 22, 2020.

[xi] Hope Arcuri, “IRC calls for global humanitarian sanctions exemption”, International Rescue Committee (IRC), December 8, 2022.

[xii] Gary Clyde Hufbauer, Jeffrey J. Schott, Kimberly Ann Elliott, and Barbara Oegg, “Economic Sanctions: New Directions for the 21st Century”, Peterson Institute for International Economics, July 15, 2008, 25 pages. | Gary Clyde Hufbauer, Jeffrey J. Schott, and Kimberly Ann Elliott, “Economic Sanctions Reconsidered”, Peterson Institute for International Economics, June 2009, 248 pages. Conclusion disponible en ligne: https://www.piie.com/publications/chapters_preview/4075/06iie4075.pdf

[xiii] Julia Grauvogel and Christian Von Soest, “Claims to legitimacy count: Why sanctions fail to instigate democratisation in authoritarian regimes”, European Journal of Political Research, November 2014.

[xiv] Max Khadduri, “Broad and Expansive Sanction Power: A Case for Curtailing Executive Authority”, Brooklyn Law Review, vol. 91, issue 1, 2025. | Andrew Boyle, “Reining in the President’s Sanctions Powers”, Brennan Center for Justice at New York University School of Law, August 4, 2021.

[xv] Site du Office of Foreign Assets Control, “About OFAC”:  https://ofac.treasury.gov/about-ofac

[xvi] Eleanor Hume and Kyle Rutter, “Sanctions by the Numbers: 2024 Year in Review”, Center for a New American Security (CNAS), March 11, 2025. | “Global sanctions trends: the GSI report”, London Stock Exchange Group (LSEG), May 16, 2024. | Spencer Vuksic, “Year in Review: How Sanctions Changed in 2023 with 17 charts”, Castellum.AI, January 1, 2024.

[xvii] Dan Beeton, “New Study Estimates Over Half a Million People Die Each Year Due to Unilateral Economic Sanctions”, Center for Economic and Policy Research (CEPR), July 23, 2025.

[xviii] « Article 33 – Responsabilité individuelle. Peines collectives. Pillage. Représailles », Bases de données de Droit international humanitaire, 12 août 1949. | “Punishment of ‘innocent civilians’ through government sanctions must end: UN experts”, idem.


Résumé

  • Une étude de *The Lancet Global Health* révèle que les sanctions économiques unilatérales causent environ 564 258 morts par an, représentant près de 38 millions de vies perdues sur cinquante ans.
  • Les sanctions ne touchent pas seulement les élites politiques, mais principalement les populations vulnérables, avec 51% des décès concernés étant des enfants de moins de cinq ans.
  • Les gouvernements justifient ces sanctions par leur efficacité supposée, mais elles échouent dans deux tiers des cas selon des études académiques.
  • Les sanctions imposées par les États-Unis et l’Union européenne ciblent principalement l’Afrique, exacerbant les inégalités par rapport à des pays plus riches.
  • Les exemptions humanitaires sont souvent inefficaces, aggravant les souffrances des populations tout en n’atteignant pas leurs objectifs politiques.

Trump enregistre une défection significative

Joseph Kent
Introduction et traduction Ivo Rens

Joseph Kent, directeur du Centre national de lutte contre le terrorisme, témoigne devant la commission de la sécurité intérieure de la Chambre des représentants, au Cannon House Office Building, le 11 décembre 2025 à Washington, DC.

Présentation

L’immense majorité des auteurs que nous cités dans ce blog sont en principe opposés à toute guerre autre que provoquée ou défensive. Nous allons faire une exception pour un haut fonctionnaire américain que les président des États-Unis Donald Trump nomma l’an dernier à la tête du Centre de lutte contre le terrorisme de son administration et qui démissionna de cette fonction le 17 mars 2026. 

Né en 1980 dans une famille catholique, Joseph Kent obtint un diplôme universitaire en études stratégiques et rejoignit la mouvance libertarienne du Parti républicain qui, aux États-Unis, est au libéralisme politique ce que l’anarcho-syndicalisme est au socialisme. Il s’engagea dans les « forces spéciales » de l’armée américaine quelque jours quelques jours avant l’attaque contre le tours jumelles de New-York le 11 septembre 2001. Il effectua onze déploiements au combat et il épousa une femme issue elle-aussi de cette entité militaire qui d’ailleurs fut tuée en opération en Syrie en 2019[i].

À la suite de la disparition de sa femme, il quitta l’armée pour militer dans le Parti républicain aux cotés de Trump. Lors de son deuxième mandat, ce dernier le nomma à la tête du Centre national de lutte contre le terrorisme en février 2025 et Joseph Kent en démissionna le 17 mars 2026 par la lettre dont nous donnons ci-après la traduction en français.


[i] Shannon Kent était une linguiste de la Marine qui a perdu la vie lors d’un attentat-suicide en Syrie en janvier 2019. Elle avait 35 ans. Shannon était affectée à la « Cryptologic Warfare Activity 66 », une unité de la Marine qui apporte son soutien aux forces d’opérations spéciales de l’armée ainsi qu’à l’Agence nationale de sécurité (NSA).


Direction du Service nationale de renseignements

Centre national de lutte contre le terrorisme

17 mars 2026

Monsieur le Président,

Après mûre réflexion, j’ai décidé de démissionner de mon poste de Directeur du Centre national de lutte contre le terrorisme avec effet aujourd’hui même.

En toute conscience, je ne puis cautionner la guerre en cours contre l’Iran. Ce pays ne constituait nullement une menace imminente pour notre nation et il est clair que nous avons entamé cette guerre sous la pression d’Israël et de son puissant lobby américain.

J’adhère aux valeurs de la politique étrangère que vous avez défendues en 2016, 2020 et 2024 que vous avez poursuivies dans votre premier mandat. Jusqu’en juin 2025 vous estimiez que les guerres au Moyen-Orient constituaient un piège qui privait l’Amérique des vies précieuses de nos patriotes et épuisait la richesse ainsi que la prospérité de notre patrie.

Au cours de votre premier mandat, vous avez compris mieux que n’importe quel président moderne comment utiliser la puissance militaire de manière décisive sans nous entraîner dans des guerres sans fin. Vous l’avez prouvé en tuant Qasam Solamani et en vainquant ISIS.

Dès le début de votre actuelle présidence, de hauts dignitaires israéliens et des responsables influents des média américains ont lancé une campagne de désinformation qui a complètement sapé votre programme « Amérique d’abord » et semé des graines bellicistes pour encourager une guerre contre l’Iran. Cette entreprise visait à vous faire croire que l’Iran constituait une menace imminente pour les Etats-Unis et que l’attaquer maintenant ne pouvait manquer le déboucher sur une victoire rapide. C’est là un mensonge du même genre que celui par lequel Israël nous entraîna dans la guerre désastreuse contre l’Iraq qui nous coûta la vie de milliers de nos meilleurs hommes et de nos meilleures femmes. Nous ne pouvons commettre à nouveau la même erreur.

En tant qu’ancien combattant, passé onze fois par l’épreuve du feu et en tant que mari « Gold Star »[i] ayant perdu son épouse bien-aimée Shannon dans une guerre fomentée par Israël, je ne puis approuver l’envoi d’une autre génération combattre et mourir dans une guerre parfaitement inutile au peuple américain qui ne saurait justifier la perte de vies américaines.


[i] La distinction américaine « Gold Star » désigne les membres de la famille proche (proches parents) des militaires décédés au combat, dans le cadre d’opérations militaires ou lors d’attaques terroristes. Créée en 1947, elle comprend l’épinglette « Gold Star » et symbolise le sacrifice ultime consenti par leurs proches

Joe Kent, chez lui à Yacolt, dans l’État de Washington, le 29 septembre 2021.

Je prie pour que vous réfléchissiez à ce que nous faisons en Iran, et pour qui nous le faisons. L’heure est venue d’agir avec audace. Vous pouvez inverser le cours des choses et tracer une nouvelle voie pour notre nation, ou vous pouvez nous laisser glisser davantage vers le déclin et le chaos. Vous avez les cartes en main.

Ce fut pour moi un honneur d’œuvrer sous votre présidence et de servir notre grande nation.

Joseph Kent

Directeur du Centre national de lutte contre le terrorisme.

La police fédérale américaine (FBI) a ouvert une enquête contre un ex-haut responsable de l’antiterrorisme qui a démissionné, mardi 17 mars, pour protester contre la guerre menée contre l’Iran, affirment ce jeudi 19 mars plusieurs médias américains dont le New York Times et CBS. Selon ces médias, le FBI a ouvert une enquête contre Joe Kent pour des fuites présumées d’informations classifiées. L’enquête aurait commencé avant la démission de ce dernier.
BFMTV, 19 mars 2026[1]

[1] « Le FBI ouvre une enquête contre Joe Kent, un ancien haut responsable de l’antiterrorisme opposé à la guerre en Iran », BFMTV, 19 mars 2026.