Interview de Jeffrey Sachs par Glenn Diesen (20 janvier 2026)

Glenn Diesen – Il y a environ un an, en février 2025, vous avez écrit que si elle voulait éviter d’être envahie par les États-Unis, l’Europe aurait besoin d’une politique étrangère réaliste, qui prenne en compte sa propre situation et celle de la Russie, qui comprenne aussi ce qu’est l’Amérique et ce qu’elle représente. Aujourd’hui, il n’est pas impossible que l’Amérique de Trump débarque des troupes au Groenland. Je ne plaisante pas et je ne pense pas que Trump plaisante. Il y a un an, les Européens étaient donc un peu sceptiques à l’égard de ces idées. À présent, ce n’est plus vraiment le cas. Les Européens sont indignés, sans nécessairement l’exprimer très clairement devant Trump, car ils se trouvent du côté des victimes de l’hostilité américaine. Soudain, ils ont redécouvert l’importance du droit et des principes internationaux qu’ils ont pourtant contribué à démanteler au cours des 30 dernières années. Voilà pourquoi je me demande comment vous interprétez tout cela, après ce qui s’est passé hier à Davos.
Jeffrey Sachs – En 1961, dans son discours d’investiture, le président Kennedy a déclaré que celui qui chevauche un tigre finit souvent par se retrouver à l’intérieur du tigre. Si vous pensez que vous allez vivre sur le dos d’un prédateur, vous risquez d’être son prochain repas. Je pense que les Européens ont oublié cela au cours des 30 dernières années. Ce que je voulais dire au Parlement européen, c’est que vous devez comprendre ce que sont les États-Unis.
Ils doivent comprendre que les États-Unis sont une puissance impériale. Cette puissance agit de manière effrontée et brutale. Pendant environ 20 ans, presque aucun dirigeant européen n’a dit un mot contre ce comportement prédateur des États-Unis. Les Européens sont restés silencieux alors que les États-Unis envahissaient un pays après l’autre, renversaient des gouvernements, jouaient de manière imprudente en Ukraine.
Peut-être même ont-ils apprécié que les États-Unis soient complices des guerres désastreuses menées par Israël en Afrique et au Moyen-Orient, que les États-Unis entrent en guerre en Irak et en Libye, mandatent la CIA pour renverser le gouvernement syrien et qu’ils jouent un rôle très important et destructeur dans le renversement du président ukrainien Victor Ianoukovitch en février 2014.
Les dirigeants européens sont restés silencieux lorsque les États-Unis ont bombardé l’Iran en juin dernier, se contentant de dire : « Oh, l’Iran, vous devriez faire preuve de retenue. » Mais ils se sont bien gardés de demander aux États-Unis de faire preuve de retenue. Lorsque les États-Unis ont kidnappé le président du Venezuela, les dirigeants européens n’ont rien trouvé à redire. Il s’agissait d’un « méchant ». Mais lorsque les États-Unis ont déclaré : « Nous voulons le Groenland », ils ont réagi : « Oh, non! C’est injuste. Qu’en est-il du droit international ? »
Il faut respecter certaines choses. Et le New York Times a découvert que les États-Unis avaient des tendances impérialistes. Il n’en avait pas parlé depuis plusieurs décennies, mais il l’a découvert parce qu’il s’agissait à présent d’un pays européen et d’un territoire européen. Il y a donc beaucoup de naïveté et d’hypocrisie dans tout ce qui s’est passé ces derniers temps. Pour être très clair, je pense que les États-Unis sont brutaux, impérialistes, imprudents et qu’ils ont plongé une grande partie du monde dans la misère. Or, l’Europe s’est montrée pour l’essentiel complaisante ou complice dans beaucoup de ces situations en dehors de l’Europe.
Je compatis bien sûr avec les Européens au sujet du Groenland. Il s’agit simplement d’une prise de pouvoir grotesque de la part de Trump. Mais j’aurais souhaité que les Européens fassent preuve d’un peu plus de conscience, de prudence et de perspicacité ces dernières années pour dire aux États-Unis de cesser de se comporter ainsi.
D’un point de vue très réaliste, si je puis me permettre, les Européens ont fait preuve d’une russophobie absurde. Ce n’était pas du réalisme. C’était de l’autodestruction. Au lieu de maintenir le dialogue avec la Russie, ils en ont laissé l’initiative aux États-Unis. Ils se retrouvent donc aujourd’hui complètement coincés, car ils n’ont aucune diplomatie avec la Russie. Ils n’ont pratiquement aucune diplomatie avec les États-Unis. Ils n’ont pratiquement aucune diplomatie tout court. C’est la réalité de l’Europe aujourd’hui. Ils se sont mis eux-mêmes dans cette situation.
Je ne veux pas me vanter, mais je dois leur lancer « je vous l’avais bien dit », car voici des années que je le répète aux dirigeants européens. Reprenez-vous. Ayez une politique diplomatique. Comprenez ce que sont les États-Unis. Ne soyez pas si hypocrites, cela finira par vous hanter. Ce sont là toutes les vérités fondamentales de ces derniers jours.
Glenn Diesen – Je pense que l’idée européenne ressemble beaucoup à la guerre froide, la haine de la Russie avaient pour but d’unifier l’Occident. Mais le problème, c’est que ce n’est plus la guerre froide. Les Américains ne considèrent pas les Russes comme leur principal adversaire. La seule réalité, c’est que cette russophobie folle pousse les Européens à devenir plus dépendants des États-Unis, alors que ces derniers sont de moins en moins intéressés par le soutien de cet équilibre commun. Les Européens deviennent donc serviles. J’ai essayé de faire valoir ce point ici. Mais on m’a répondu que c’était de la propagande russe.
Jeffrey Sachs – Ce n’est pas de la propagande russe. Nous voyons de nos propres yeux quelles ont été les conséquences de tout cela, à savoir une Europe privée de toute sécurité, de toute capacité à aborder les véritables problèmes. Ils courent dans tous les sens, pris d’une panique absolue. Dans un sens, on ne peut pas leur en vouloir, sauf qu’ils ont reçu de nombreux avertissements à ce sujet, y compris celui que je leur ai adressé en février dernier. Et vous aussi, bien sûr. Nous avons tous deux lancé ces avertissements depuis de nombreuses années.
Glenn Diesen – Beaucoup de choses se sont passées à Davos, mais le discours le plus intéressant a peut-être été celui du Premier ministre canadien Mark Carney, qui a plus ou moins admis que tout l’ordre international dit « fondé sur des règles » était frauduleux, qu’il accordait certains privilèges spécifiques aux Occidentaux. Ceux-ci se réfèrent à la démocratie libérale et aux droits de l’homme pour mettre de côté le droit international. Bien sûr, il s’agit d’une prérogative exclusive de l’Occident. Un concept hégémonique. Mais aujourd’hui, comme vous l’avez suggéré, ils se retrouvent à l’écart et ils considèrent que c’est inacceptable.
J’ai trouvé cela assez remarquable, car cela suggérait un changement dans l’ordre mondial. Le Canada doit se diversifier. Les Européens ont toutefois été beaucoup plus faibles dans leur réponse. Macron a même envoyé un message privé à Trump (qui a été partagé) dans lequel il tentait un rapprochement en disant : « Oh, nous sommes d’accord avec tout ce que vous faites en Syrie et en Iran, travaillons ensemble là-dessus, mais laissez le Groenland tranquille ». Parallèlement, le secrétaire général de l’OTAN, Mark Rutte, consacrait toute une interview à célébrer « papa » et à expliquer pourquoi il était la meilleure chose qui soit arrivée à l’OTAN.
Au même moment, Trump partageait un message disant que le véritable ennemi de l’Amérique venait de l’intérieur, à savoir de l’OTAN. Le spectacle était assez remarquable. Face à tout cela, voyez-vous là un signe du déclin de l’empire américain ? Je veux dire, est-ce la fin de l’OTAN, un véritable changement de l’ordre mondial ? Comment interprétez-vous cela ?
Jeffrey Sachs – Commençons par Mark Carney. Je tiens à dire à quel point je suis fier, car il était étudiant dans mon département dans les années 1980. Nous savions déjà à l’époque qu’il était spécial. Aujourd’hui, il montre soudain qu’il est peut-être devenu l’homme d’État le plus important du monde occidental. Le seul à s’exprimer de manière directe et honnête.
Son discours magistral à Davos a suivi un voyage en Chine, ce qui est peut-être encore plus remarquable, car le Premier ministre du Canada s’est rendu à Pékin et a forgé un partenariat stratégique avec la Chine. Les deux pays ont conclu un partenariat commercial comprenant un plan d’investissement chinois dans les véhicules électriques au Canada, ce qui est indispensable car l’industrie automobile américaine est pratiquement en voie de disparition. Elle mise tout sur les moteurs à combustion interne, qui sont l’industrie traditionnelle des États-Unis, tandis que le Canada se diversifie sur le plan économique, mais aussi géopolitique.
C’était une décision courageuse, car le Canada partage bien sûr une longue frontière avec les États-Unis et Trump déclare pratiquement tous les jours que le Canada lui appartient également. Mais le Premier ministre Carney s’est exprimé très clairement et n’a pas craint de mettre en place des nouvelles relations très importantes en matière de politique étrangère avec la Chine, et je pense que c’est significatif. Je suppose que d’autres l’ont remarqué. Je sais que certains gouvernements sont stupéfaits et émerveillés par ce qui se passe et en ont pris acte.
Tout cela signifie bien sûr avant tout une grande instabilité à venir. Trump est revenu sur sa menace de s’emparer du Groenland par la force, entre autres. Il est revenu sur sa menace de droits de douane. La question de savoir pourquoi est intéressante.
J’ai ma petite idée là-dessus : c’est parce que le marché boursier avait baissé la veille. C’est vraiment la seule chose qui retienne Trump. Il doit satisfaire les milliardaires qui le soutiennent. Lui-même panique lorsque le marché boursier baisse. [En temps de hausse], c’est aussi sa fierté et sa joie. Le marché boursier a mal réagi à toutes les retombées potentielles du conflit entre les États-Unis et l’Europe.
Trump a donc fait marche arrière, non pas à cause de l’attitude des Européens, mais parce que le marché boursier s’est effondré et, probablement, parce que le secrétaire au Trésor, Scott Bessant, lui a conseillé de modérer ses propos afin de relancer le marché boursier. Peut-être aussi, certains ont-ils anticipé le marché et gagné de l’argent sur toutes ces transactions. Ce serait tout à fait dans les habitudes du gouvernement le plus corrompu que les États-Unis n’aient jamais connu.
Mais le fait est que Trump a un peu reculé. Il est possible que certains Européens aient également fait des concessions. Nous ne savons pas ce qui s’est passé. Mais une histoire qui circule actuellement, qui serait scandaleuse, mais pas impossible, est que les Européens auraient dit aux États-Unis : « Vous pouvez avoir la souveraineté sur certaines parties du Groenland, comme vos bases. » Cela semble être un « même » qui revient souvent dans les journaux américains en ce moment. Qui sait ce qui a été dit ? Il ne devait pas encore s’agir d’une véritable négociation. Je considère encore tout cela avec un scepticisme total. Ce serait un autre élément du chaos.
Je pense qu’il y a un autre aspect de Davos qui mériterait plus d’attention, à savoir l’interview sur Fox Business News du secrétaire américain au Trésor, Scott Bessent. Ce qui est extraordinaire, c’est qu’il expliquait une autre chose dont vous et moi avons parlé, et que j’ai publiée, à savoir ce qui se passe en Iran. Scott Bessent a vendu la mèche. Il a déclaré qu’il s’agissait d’une opération de changement de régime. L’idée [de base] est que les États-Unis écrasent l’économie iranienne. Si vous ou moi avions dit cela il y a deux ou trois jours, la réaction aurait été : « Oh non, vous devez être un apologiste iranien. Vous essayez de disculper le régime iranien de toute sa corruption, etc. ».
Mais laissez-moi vous lire un extrait de ce qu’a dit Bessent. L’intervieweuse Maria Bartiromo lui a demandé : « Que voulez-vous dire au sujet des sanctions ? C’est un sujet sur lequel vous avez bien sûr travaillé. Que prévoyez-vous en ce qui concerne l’impact de ces sanctions sur l’Iran ? Les sanctions sont-elles efficaces ? » Bessent répond :
« D’accord, il y a les sanctions du Trésor et, si vous regardez le discours que j’ai prononcé à l’Economic Club of New York en mars dernier, j’ai dit que je pensais que la monnaie iranienne était au bord de l’effondrement. Que si j’étais citoyen iranien, je retirerais mon argent. Le président Trump a ordonné au Trésor et à notre division OFAC, c’est-à-dire l’Office of Foreign Asset Control, d’exercer une pression maximale sur l’Iran. Cela a fonctionné, car en décembre, leur économie s’est effondrée. Nous avons vu une grande banque faire faillite. La banque centrale a commencé à imprimer de l’argent. Il y a une pénurie de dollars. Ils ne sont pas en mesure d’importer. Et c’est pourquoi les gens sont descendus dans la rue. C’est de la diplomatie économique. Aucun coup de feu n’a été tiré et les choses évoluent de manière très positive ici. C’est extraordinaire. »
Il admet que oui, il s’agit bien d’une stratégie économique visant à écraser l’économie iranienne. C’est une guerre menée par des moyens économiques, en totale violation du droit international et de la charte des Nations unies. Les sanctions sont illégales. Et quand Scott Bessent dit que les choses évoluent de manière « très positive » en raison de l’effondrement économique, on se rend compte à quel point ces gens sont complètement tordus. C’est vraiment un empire maléfique.
Je dois le dire, car le principe est de détruire les autres. Habituellement, les secrétaires au Trésor n’expliquent pas ces choses avec autant de fierté, mais Bessent l’a clairement exposé. Je pense que cela m’a également aidé à vraiment comprendre pourquoi Bessent occupe ce poste. C’était le type [spécialisé en] fonds spéculatifs avec Soros qui a attaqué la livre sterling. Il est donc connu comme celui qui peut faire chuter la monnaie d’autrui. Quelle aubaine d’avoir un tel secrétaire au Trésor !
Il n’est pas un expert en politique économique, en affaires fiscales ou en situation du peuple américain. Rien de tout cela. Mais il peut faire chuter une monnaie. C’est son travail en Iran et il s’en vante. Il y a donc beaucoup de changements de régime. Aujourd’hui, dans le Wall Street Journal, le titre est que le gouvernement cubain doit tomber avant la fin de l’année. C’est une autre opération de changement de régime en cours.
Soit dit en passant, sur l’Iran, comme vous avez cité Macron, [j’ajouterais que les autres] Européens n’ont pas dit un mot lorsque les États-Unis ont voulu écraser le régime. Il faut que les gens comprennent qu’il s’agit simplement d’un comportement de voyou de la part des États-Unis. Cela dure depuis longtemps. Le fait que cela se soit retourné contre les Européens : quelle surprise ! Le fait que cela ait longtemps été utilisé contre les Libyens, les Soudanais, les Somaliens, les Libanais, les Irakiens, les Iraniens, les Yéménites, les Palestiniens… Personne n’avait remarqué cela auparavant.
Bien sûr, je dois ajouter que je souhaite le bien-être du Danemark, même si, lorsque les États-Unis et Israël ont bombardé l’Iran en juin dernier, lors d’une réunion du Conseil de sécurité de l’ONU à laquelle je m’étais rendu, l’ambassadrice du Danemark a réprimandé les Iraniens qui venaient d’être bombardés. Elle les a réprimandé pour avoir envisagé de riposter. Elle a dit aux représentants de ce pays : « Vous devez faire preuve de retenue », sans mentionner que l’Iran venait d’être bombardé. Elle n’en a même pas parlé.
Je me suis donc approché d’elle après la réunion et je lui ai dit : « Madame l’ambassadrice, vous auriez peut-être dû mentionner qu’Israël venait de bombarder l’Iran. » Elle s’est retournée et s’est éloignée. Maintenant, [les Danois] sont en colère. Mais [ils sont victimes de cela-même] qu’ils défendaient jusqu’à présent. Ils défendaient l’anarchie et ils la cachaient. Maintenant, cela s’est retourné contre eux. Je ne m’en réjouis pas pour autant. Je trouve tout cela complètement méprisable.
Glenn Diesen – C’est pourquoi j’ai aimé votre analogie avec le tigre, car je pense que c’est l’idée que se font les Européens depuis la fin de la guerre froide : nous allons suivre le projet hégémonique, être le partenaire junior des États-Unis et, en gros, fermer les yeux. Je ne pense pas qu’ils aient réalisé qu’ils ne faisaient qu’alimenter le monstre et qu’à un moment donné, celui-ci s’en prendrait bien sûr à ses alliés, surtout maintenant que le monde devient plus multipolaire. Je pense toutefois que cela va au-delà de Trump. Dans un monde multipolaire, il semble que les États-Unis devront donner la priorité à d’autres régions.
J’ai toujours soutenu que nous devrions entretenir de bonnes relations avec les États-Unis. Mais pour cela, nous devons également diversifier nos liens, sinon nous devenons trop dépendants des États-Unis, qui seraient alors en mesure de profiter de la situation et de créer une relation extractive, presque coloniale. Or, l’UE semble aller exactement dans la direction opposée. C’est pourquoi je me demandais ce que cela signifie pour l’Occident politique. L’Occident politique s’est uni contre l’Union soviétique, mais la poursuite d’une hégémonie collective dans l’ordre post-guerre froide, comme l’a suggéré Carney, ne fonctionne plus.
Je me trompe peut-être, car les Européens semblent disposés à jouer ce rôle et n’ont aucune imagination politique pour être autre chose que soumis à l’empire américain, même si les États-Unis les traitent comme des moins que rien. Ce qui est étonnant, c’est que des personnes comme Mark Rutte continuent de dire à Trump à quel point il est merveilleux et extraordinaire, alors même qu’il menace les pays européens. C’est tout à fait extraordinaire.
Jeffrey Sachs – Il y a eu des éclairs, ce n’était que de simples éclairs, mais des éclairs de perspicacité, lorsque le chancelier Merz, qui est arrivé au pouvoir en prônant la guerre et qui n’a cessé de battre le tambour de la guerre depuis, presque tous les jours, a déclaré juste avant le Nouvel An que la Russie était un État européen, qu’elle a une culture européenne et que, pour cette raison, il devra y avoir des relations entre l’Union européenne et la Russie, après la fin de ce conflit. C’était la première déclaration de ce genre que j’entendais – au lieu de l’idée qu’il devrait y avoir un autre mur haut d’un kilomètre entre les deux parties.
Si l’on examine l’histoire moderne de manière objective, sans parti pris, sans se placer du point de vue des États-Unis, de l’Europe, de la Russie ou de la Chine, on constate qu’en réalité, toutes les parties pourraient s’entendre si elles cessaient simplement de faire la guerre les unes aux autres. Et la grande erreur de l’Europe est cette russophobie, cette idée que la Russie est intrinsèquement et inhérent mauvaise et qu’elle est donc l’adversaire inexorable de l’Europe. Ce n’est pas vrai. Cela n’a jamais été vrai.
Si l’on avait demandé où était le mal entre l’Allemagne et la Russie au milieu du XXe siècle, on aurait obtenu une conclusion tout à fait différente.
Comprendre ce que Eltsine et Gorbatchev offraient réellement à l’Occident aurait dû être le signal d’alarme le plus clair et le plus convaincant que l’Europe pouvait espérer. J’étais sur place à l’époque. Je le sais. La paix était tout à fait possible. Elle était souhaitée par les Russes. Cela ne fait aucun doute. En fait, Gorbatchev a dissous unilatéralement le Pacte de Varsovie et a déclaré que l’Allemagne devait se réunifier, bien sûr à la condition très claire et explicite que l’OTAN ne s’étende pas d’un pouce vers l’est.
Tout cela aurait pu être réalisé si les deux parties avaient simplement été honnêtes. Mais les États-Unis, bien plus encore que l’Europe, ont été tout à fait malhonnêtes pendant cette période. La russophobie de l’Europe de l’Est, quoi qu’on en pense, pouvait au moins se comprendre, même si je ne la partage pas. Cependant, elle n’aurait jamais dû guider la politique européenne dans son ensemble.
L’Europe s’est piégée elle-même, et reste piégée. Si elle pouvait prendre du recul et réfléchir, ce qui est certes très difficile pour ces politiciens, elle verrait qu’il est possible aujourd’hui encore de vivre en paix avec la Russie. Cette paix serait fondée sur la neutralité des États situés entre l’Union européenne et la Russie. En premier lieu, l’Ukraine. C’était là toute l’idée pour parvenir à un règlement pacifique. C’est pour cette même raison que l’Autriche a été à la fois neutre et en sécurité pendant toute la période de la guerre froide, car elle se trouvait entre les deux. Or, elle n’a pas perdu sa sécurité en étant neutre, loin de là. Elle a renforcé sa sécurité.
Il y avait des solutions pour aller de l’avant, il y en a encore aujourd’hui, mais cela nécessite une approche différente, et à cet égard les Britanniques sont les plus désespérants. Ils ont la même approche depuis 1840. L’Allemagne est un pays qui a compris la politique orientale, l’Ostpolitik de Willy Brandt, et d’autres après lui. S’il y avait eu un Helmut Schmidt ou un Helmut Kohl, les choses auraient été différentes. S’il y avait eu une chancelière Merkel jusqu’au deuxième jour du sommet de l’OTAN à Bucarest, les choses auraient été différentes car elle savait que ce que les États-Unis poussaient [à faire] était tout à fait erroné.
Nous ne pouvons pas oublier que la situation est désespérée. Il est urgent que l’Europe comprenne que si elle continue à mener cette guerre contre la Russie, elle se retrouvera sans issue dans ce monde, simplement brisée : ennemie de la Russie, ennemie de la Chine, ennemie des États-Unis, dépourvue d’une économie fonctionnelle. Or, telle est la ligne de conduite actuelle.
Glenn Diesen – Même si l’Europe est actuellement sur cette voie, comme vous le suggérez, et je suis tout à fait d’accord avec vous, je suis très sceptique quant à la possibilité de faire quoi que ce soit à ce sujet, car pour l’instant, le débat en Europe est le suivant : pouvons-nous même parler à la Russie ? C’est là où nous en sommes, alors même que nous sommes en train de perdre la guerre et que les Britanniques et les États baltes disent bien sûr : « Non, nous ne pouvons pas parler à la Russie ». C’est tout simplement inacceptable, et même si nous parvenons à résoudre ce problème, nous devons passer à l’étape suivante, à savoir qui devrait nous représenter dans les négociations avec la Russie. Je veux dire par là que nous n’allons même pas nous asseoir à la table des négociations avec les Russes, [et si d’aventure nous le faisions], une fois assis, nous irions soutenir la position selon laquelle la Russie doit plus ou moins capituler, qu’il doit y avoir une expansion de l’OTAN, que l’Ukraine a besoin d’une armée de 800 000 soldats en temps de paix… Pour moi, il est très difficile d’y voir une véritable diplomatie. Voici une dernière question : comment expliquez-vous cela ? Est-ce simplement parce qu’il y a 27 pays et qu’ils ne peuvent s’unir que sur la russophobie? Sinon, comment expliquez-vous l’incapacité à mener une diplomatie très basique pour des intérêts nationaux fondamentaux ?
Jeffrey Sachs – Je pense qu’il serait possible de trouver une issue, non pas en mettant soudainement d’accord les 27 pays, mais en amenant l’Allemagne et, idéalement à ses côtés, la France et l’Italie, à faire preuve d’un peu de rationalité. Laissez-moi vous expliquer pourquoi l’Allemagne porte la plus grande responsabilité et a le plus à perdre. Cette guerre en Ukraine est le résultat de la duplicité allemande autant que de la duplicité américaine. C’est l’Allemagne, après tout, qui a conclu l’accord sur [la promesse] de ne pas élargir l’OTAN en échange de la réunification, et l’Allemagne a violé cet accord.
En fait, dès le début des années 1990, les États-Unis n’étaient pas les seuls à réclamer l’élargissement de l’OTAN. L’Allemagne réclamait également l’élargissement de l’OTAN. L’Allemagne a triché. C’est une première. Deuxièmement, l’Allemagne a triché à nouveau, à plusieurs reprises, à partir de 2014-2015. En 2014, l’Allemagne a contribué à conclure un accord avec Ianoukovitch : « Vous resterez au pouvoir, [vous constituez]un gouvernement d’union nationale et nous aurons des élections anticipées en Ukraine d’ici la fin de 2014 ».
Les États-Unis ont rompu cet accord, ils se sont rangés du côté du coup d’État violent qui a eu lieu le lendemain de la conclusion de l’accord entre les Européens et Viktor Ianoukovitch, puis l’Allemagne s’est rapidement ralliée à cette position, au lieu de dire : « Non, nous avons passé un accord. Ianoukovitch est toujours président. C’est ainsi que nous allons procéder. » L’Allemagne a encore une fois laissé passer sa chance.
Puis, en 2015, lorsque l’accord Minsk-2 a été signé, l’Allemagne devait en être le garant. Comme je l’ai dit à maintes reprises, Minsk-2 s’inspirait en fait du cas du Tyrol du Sud en Italie, une région ethnique allemande du nord de l’Italie qui jouit d’une autonomie. Et la chancelière Merkel connaissait tout du Tyrol du Sud, car elle s’y était rendue et avait rencontré les politiciens d’origine allemande du Tyrol du Sud. Cela devait servir de modèle pour le Donbass, qui aurait ainsi obtenu son autonomie. L’Allemagne et la France devaient en être les deux garantes.
L’Allemagne a encore une fois laissé passer sa chance. C’est le rôle de la chancelière Merkel. Je suis désolé de le dire, car je l’apprécie, mais elle a encore une fois laissé passer sa chance.
La première façon de [corriger] la situation serait que l’Allemagne renverse sa position, car elle a vraiment violé ses engagements à plusieurs reprises. Si l’Allemagne le faisait, la France devrait être en mesure de le faire. J’ai eu une conversation avec Macron en 2023. Je suis presque sûr que c’était lors d’une conférence qu’il organisait, où il a dit : « Oui, l’élargissement de l’OTAN, je suis d’accord avec vous, M. Sachs, c’est une provocation. » Cependant, il n’a pas agi en conséquence.
Quant à l’Italie, curieusement, il n’y a pas de russophobie dans ce pays. L’Italie est en fait politiquement et socialement en bons termes avec la Russie. Cependant, le Premier ministre suit l’OTAN ou ses collègues européens. Il ne devrait pas être difficile de convaincre l’Italie politiquement que nous avons besoin de diplomatie.
Si vous obtenez ces trois grands pays, cela changerait assez rapidement la dynamique en Europe. Je connais d’autres pays, d’ailleurs, en Europe centrale, les anciens territoires des Habsbourg : la République tchèque sous Andrej Babiš, la Slovaquie sous Robert Fico et la Hongrie dirigée par Viktor Orbán. Ils sont tous favorables à la diplomatie. Ce ne serait donc même pas difficile à vendre. [Ils sont déjà convaincus.] Vous auriez donc l’Europe centrale, vous auriez l’Allemagne, vous auriez la France, vous auriez l’Italie, vous auriez aussi l’Espagne sous Pedro Sánchez : c’est jouable.
Malheureusement, Friedrich Merz a été abominable dès le premier jour. Un chancelier allemand ne devrait jamais entrer en fonction en battant le tambour de la guerre sans même essayer la diplomatie. Or, je le déplore, c’est exactement ce qu’a fait Merz. Et son prédécesseur, Olaf Scholz, était incroyable lui-aussi. C’est l’homme qui se tenait à côté de Joe Biden lorsque celui-ci a expliqué que les États-Unis allaient détruire le gazoduc Nord Stream 2, et il n’a rien dit. Nous ne comprenons même pas comment Scholz a pu échouer à ce point. Les États-Unis avaient-ils prise sur lui ? Nous ne le savons pas.
Le fait est qu’aux moment clés le leadership allemand a été extrêmement faible et hypocrite. L’Allemagne a la responsabilité de renverser la situation en tant que plus grand pays et, bien sûr, principale puissance industrielle en Europe, même si elle est actuellement sur le déclin. C’est ce que j’espère voir se produire. Je n’abandonne pas, car [l’enjeu] est trop important pour laisser l’Europe continuer à sombrer et à se déchirer, ou pour apaiser Trump de la manière la plus pathétique qui soit. encore et encore. Je ne parlerai même pas de Mark Rutte. C’est inimaginable.
Je connais depuis plusieurs décennies votre compatriote Jens Stoltenberg [Norvège], qui est ministre des Finances et qui a été secrétaire général de l’OTAN. Je crois me souvenir qu’il a récemment déclaré qu’il était temps de discuter avec les Russes. Il n’aurait jamais dit cela en tant que secrétaire général de l’OTAN. Mais lorsqu’il a quitté ses fonctions de secrétaire général, il a commencé à tenir des propos différents de ceux qu’il tenait lorsqu’il était secrétaire général de l’OTAN. J’en ai parlé à un dirigeant politique pour lui demander : « Que se passe-t-il avec Jens ? Pourquoi n’a-t-il pas dit cela lorsqu’il était secrétaire général ? » On m’a répondu : « Eh bien, Jeff, quand il était secrétaire général, pour qui travaillait-il ? » J’ai dit : « Vous voulez dire les États-Unis ? » Réponse : « Oui. » [Stoltenberg] ne pouvait donc pas dire autre chose.
Mark Rutte est pathétique. Vous n’avez pas à appeler notre président, ce roi fou, « Papa » en tant que secrétaire général. C’est un peu comme une invitation à envahir le Groenland. Il faut souligner à quel point Rutte est pathétique. Beaucoup de dirigeants européens le savent, mais ils sont tellement lâches ou tellement habitués à la façon dont les choses se passent depuis des décennies de mensonges, qu’ils ne peuvent tout simplement pas s’exprimer pour le moment.
Néanmoins, je n’abandonne pas, car je pense qu’il existe encore une solution pour l’Europe et tant qu’il existe une solution, quelqu’un finira peut-être par la trouver. Tout au moins, j’espère [soupir] qu’en cette période troublée, je peux encore faire preuve d’un certain optimisme.
Vidéo de l’interview intégrale (anglais): https://www.youtube.com/watch?v=99qnlGOa4Tc


