Guerre en Ukraine

Ceux qui n’appellent pas aux négociations ne comprennent pas le danger qui menace la planète !

par le Conseil de la Paix des Etats-Unis, USA

(7 février 2023)

(Traduction «Point de vue Suisse»)

https://schweizer-standpunkt.ch/news-detailansicht-fr-gesellschaft/ceux-qui-n-appellent-pas-aux-negociations-ne-comprennent-pas-le-danger-qui-menace-la-planete.html

Alors que la guerre en Ukraine arrive à son premier anniversaire, elle est de plus en plus transformée par l’administration Biden et le «collectif occidental» en une guerre entre l’OTAN et la Russie. Le danger de se transformer en une confrontation nucléaire est imminent.

La crise des missiles de Cuba de 1962 a été un signal d’alarme en pleine guerre froide, montrant à quel point une troisième guerre mondiale nucléaire pouvait être proche. Contrairement à aujourd’hui, les deux parties ont cherché un compromis. Ils ont compris qu’un renoncement à la guerre était dans leur intérêt mutuel. Les traités sur les missiles antibalistiques et sur les forces nucléaires à portée intermédiaire, aujourd’hui supprimés, ont été négociés.

A l’époque, un mouvement international pour la paix, avec un fort contingent américain, amplifiait la demande d’un monde pacifique. Ces voix sont beaucoup moins nombreuses à l’heure actuelle. Contrairement au passé, pas un seul démocrate du Congrès ne s’est exprimé en faveur de la paix, laissant le terrain idéologique de la guerre pratiquement incontesté. Il est particulièrement regrettable que des voix, y compris dans la «gauche» américaine, continuent de battre les tambours de la guerre en appelant à la poursuite de la guerre jusqu’à la victoire de l’Ukraine. Cela ne pourrait que signifier la victoire de l’OTAN dans une guerre totale avec la Russie.

Les accords de paix négociés ne sont pas tant basés sur la confiance que sur la compréhension mutuelle que l’alternative n’est dans l’intérêt d’aucune des parties. Argumenter comme certains à «gauche» que «la Russie de Poutine n’est pas digne de confiance», c’est ignorer le fait qu’aucune négociation entre parties belligérantes n’a jamais été basée sur la confiance.

La réalité indéniable à laquelle nous sommes confrontés devrait nous faire prendre conscience de l’urgence de négociations et d’une solution diplomatique à cette guerre.

La guerre en Ukraine et autour de l’Ukraine doit prendre fin. Il ne devrait y avoir aucun doute à ce sujet. Toutes les guerres se terminent soit par des négociations, soit par la victoire de l’un ou l’autre camp. Etant donné que cette guerre ne se déroule pas simplement entre la Russie et l’Ukraine, mais entre la Russie et une Ukraine soutenue par l’Occident, la première option – la victoire – est impossible. Ni la Russie (une grande puissance nucléaire) ni les puissances occidentales (dont plusieurs sont de grandes puissances nucléaires) ne toléreront une défaite, quelle qu’elle soit.

Si une victoire militaire n’est pas possible, alors la seule voie à suivre est celle des négociations. La guerre ne saurait être la réponse. L’escalade de cette guerre ne devrait pas être encouragée par ceux qui croient en la coopération internationale et en une paix véritable. Quiconque n’appelle pas à des négociations en cette période de conflit – alors que la guerre se poursuit et que la hausse du coût de la vie dans le monde s’intensifie – ne comprend pas la dangerosité de la situation dans laquelle se trouve la planète.

Ukraine War


Those Who Fail to Call for Negotiations, Fail to Understand the Dangerous Predicament That Faces the Planet!

U.S. Peace Council

January 25, 2023

At no time since the Cuban missile crisis has our world has been so close to disaster. As the war in Ukraine approaches its first anniversary, it is being increasingly transformed by the Biden administration and the “collective west” into a war between NATO and Russia. The danger of turning into a nuclear confrontation is imminent.

The 1962 Cuban Missile Crisis was a wake-up call in the midst of Cold War, warning just how close a nuclear World War III could be. Unlike today, both sides sought accommodation. They understood that a retreat from war was in their mutual interest. The Anti-Ballistic Missile and the Intermediate-Range Nuclear Forces treaties, now scrapped, were negotiated.

Back then, an international peace movement with a robust US contingent amplified the demand for a peaceful world. Such voices are much diminished now. Unlike in the past, not a single Democrat in Congress spoke out for peace, leaving the ideological terrain for war virtually uncontested. Particularly unfortunate are the voices, including some in the U.S. “left,” who continue to beat the drums of war by calling for the continuation of war until the victory of Ukraine. That would only mean the victory of NATO in an all-out war with Russia.

Negotiated peace agreements are not based so much on trust as on the mutual understanding that the alternative is in neither side’s interest. Arguing as some on the “left” do that “Putin’s Russia cannot be trusted,” disregards the fact that no negotiation between warring parties has ever been based on trust.

The undeniable reality facing us should make us all aware of the urgency for negotiations and a diplomatic solution to this war.

The war in and around Ukraine must end. There should be no dispute about that. All wars end either with negotiations or with the victory of one side or the other. Given that this war is not merely between Russia and Ukraine but is between Russia and a Western-backed Ukraine, the first option — for victory — is impossible. Neither Russia (a major nuclear power) nor the Western powers (many of them being major nuclear powers) will tolerate anything near a defeat.

If a military victory is not possible, then the only way forward is for negotiations. War is not an answer. Escalating this war should not be promoted by those who believe in international cooperation and genuine peace. Those who fail to call for negotiations in the midst of this contentious period — with the war ongoing and its impact intensifying a cost-of-living crisis around the world — fail to understand the dangerous predicament that faces the planet. 

La Russie est en train de faire le deuil de l’Europe

par Guy Mettan,* journaliste indépendant

25 janvier 2023

Source : https://www.pointdevue-suisse.ch/news-detailansicht-FR-diverS/la-russie-est-en-train-de-faire-le-deuil-de-l-europe.html

Notice introductive de l’éditeur du blog

L’article ci-après de Guy Mettan ne porte nullement sur les origines de la guerre en cours, ni sur le partage des responsabilités incombant aux uns et aux autres, mais seulement sur les conséquences économiques, sociales et culturelles que les hostilités comportent à la fin de 2022 pour les Russes, conséquences qui, à certains égards, sont opposées à celles que l’Occident enregistre chez lui et conjecture chez l’“ennemi”.

Pour le responsable de ce blog lancé en août 2014, en marge des prémices de la crise ukrainienne, le risque majeur que comporte ce conflit alors politique, puis politico-militaire, à présent militaire et en voie d’internationalisation, c’est qu’il débouche sur une IIIe Guerre mondiale, catastrophe sans précédent aucun. Bien que, dans cet article, Guy Mettan n’y fasse aucune allusion, il nous semble bien que lui aussi soit hanté par pareille perspective.

IR 28-01.2023

Mi-décembre, j’ai eu l’occasion d’effectuer un bref voyage à Moscou et à Novosibirsk, capitale de la Sibérie située à 4000 kilomètres du front ukrainien. Soit assez de temps pour évaluer l’état d’esprit de la population russe après dix mois de guerre. 

La première chose qui frappe les visiteurs étrangers, devenus rares depuis le 24 février et donc très courtisés par des Russes avides de savoir ce qu’on pense d’eux en Occident, est la quasi-normalité de la vie quotidienne.

A lire et à écouter nos médias, on a l’impression que les Russes vivent en état de siège et qu’ils passent leur temps à tenter de survivre à nos impitoyables sanctions économiques, à digérer leurs défaites militaires et à enterrer les innombrables morts que leur infligeraient les Ukrainiens victorieux. Il n’en est rien.

Normalité de la vie quotidienne

Dans les grandes villes, les rues regorgent de lumières et de décorations de Noël, les patinoires et les marchés de plein air sont pris d’assaut malgré le froid et la neige, les avenues sont toujours aussi encombrées de colonnes de 4×4 qui cherchent à se frayer un chemin dans les bouchons. Une atmosphère qui tranche avec les airs de Blitz de nos villes sans décorations, aux vitrines ternes et privées d’é clairage public par le couvre-feu imposé par la pénurie d’énergie.

Cette normalité de la vie quotidienne est confirmée par les statistiques économiques qui montrent que le recul du PNB russe se limitera à 2,5–3% pour l’année 2022, soit moins que la perte enregistrée en 2020, lors de la première année de la crise du Covid. C’est à peine si, çà et là, on remarque des boutiques fermées, essentiellement des marques de luxe, et des affiches appelant à soutenir les soldats combattant en Ukraine, seul rappel qu’une guerre est en cours sur l’une des immenses frontières du pays.

Cette normalité n’est-elle qu’apparente? Cache-t-elle un désarroi profond de la population, une sourde hostilité au «régime», une peur de s’exprimer, comme on le suggère si souvent chez nous? Je n’en ai pas eu le sentiment non plus. Au contraire, j’ai eu l’impression que les Russes avaient pris conscience que le conflit en Ukraine s’installait dans la durée et que, de bonne ou mauvaise grâce, ils allaient devoir vivre avec pendant longtemps.

Au début, l’inquiétude était palpable

Comme tout le monde, dans un premier temps, les Russes ont été surpris et sidérés par «l’opération militaire spéciale» en Ukraine, en particulier dans les très nombreuses familles – on parle de dizaines de millions de personnes – que ce conflit isolait ou coupait en deux parce qu’elles ont des attaches en Ukraine.

Puis, le premier instant de stupeur passé, on a pensé que les combats trainaient en longueur mais ne s’éterniseraient pas. Les premiers revers, fin août, et surtout la mobilisation partielle de septembre ont douché ces espoirs. Plusieurs centaines de milliers de mobilisables se sont enfuis à l’étranger – on estime leur nombre à 300 000 ou 400 000 personnes en tenant compte des retours progressifs, soit 0,3% de la population – tandis que l’inquiétude devenait palpable. Trois mois plus tard, celle-ci n’a pas disparu mais a beaucoup régressé.

Sont-ils dupes de la propagande? Je ne le crois pas non plus. Comme me le confiait une amie active dans la culture: «Depuis l’è re soviétique, les Russes savent d’instinct décoder la propagande d’Etat et faire la part des choses. Ils n’y font même pas attention. Tandis que vous, à l’Ouest, vous faites tellement confiance à vos dirigeants et à vos institutions que vous n’ê tes même pas conscients de leur propagande.» A méditer!

Dans tous les cas, la cote de Vladimir Poutine n’a pas varié depuis fin février et demeure très élevée, à environ 70% d’opinions favorables, celles-ci étant d’autant plus positives qu’on s’é loigne des trois plus grandes villes, Moscou, Saint-Pétersbourg et Iekaterinbourg.

Le soutien aux soldats sur le front s’est accru

Quant au soutien aux soldats sur le front, sinon à l’armée, il s’est même accru. Les Russes ne sont pas dupes des incompétences de certains commandants opérationnels, comme on vient de le voir dans la tragédie de Mareevka la nuit du nouvel An, ni de la gabegie logistique qui ont marqué les premières semaines de guerre et ils n’ont pas ménagé leurs critiques en privé.

Ils savent qu’ils doivent d’abord compter sur eux-mêmes et ne rien attendre de l’Etat. Dans tous les cas, les mauvaises nouvelles n’ont pas altéré leur soutien à l’opération militaire et ils sont désormais derrière leurs soldats, quitte à court-circuiter les hiérarchies.

Il est remarquable de constater que, du fin fond des villages sibériens, des centaines de civils se mobilisent pour organiser des convois et apporter des vivres, du chocolat, des habits chauds, des colis aux soldats qui se battent contre les forces de l’OTAN en Ukraine. De même, à l’inverse des conscrits urbains réticents, le nombre d’engagés volontaires n’a pas faibli.

Depuis l’automne, la majorité des Russes est en train de comprendre que leur pays ne se bat pas seulement contre les nationalistes ukrainiens mais contre l’Occident tout entier regroupé sous la bannière de l’OTAN et qu’il s’agit d’un combat vital, existentiel et de longue haleine pour la survie de leur mode de vie et de leur culture, même si celui-ci a été engagé à leur corps défendant.

La stratégie de l’armée a été revue

Cette prise de conscience que la guerre et les hostilités allaient durer a d’abord été le fait de l’armée, que les difficultés rencontrées sur le terrain ont obligée à se restructurer en profondeur. La stratégie a été complètement revue.

On est passé du mode offensif improvisé au mode défensif organisé, sur des lignes de défense plus sûres, avec un commandement unifié et intégré, sous les ordres d’un général expérimenté, Serguei Sourovikine, et avec l’objectif d’é pargner au maximum les ressources humaines et les équipements. A la retraite désordonnée de la région de Kharkov a succédé le retrait ordonné et réussi des troupes et du matériel de la région de Kherson. On a investi dans les drones et les petites unités mobiles.

Les lignes logistiques ont été revues et les divisions de réserve réorganisées de façon à pouvoir réagir aux urgences. Le gros de l’armée se retranche et délègue ses capacités offensives aux forces de Wagner, aux pilotes de drones et aux lanceurs de missiles contre des cibles névralgiques ukrainiennes, en riposte aux attaques ukrainiennes contre les objectifs civils russes – sabotage du gazoduc Nord Stream, attentat contre le pont de Crimée, bombardements d’hôpitaux, d’é coles et de supermarchés dans le Donbass, avec des civils tués tous les jours mais jamais rapportés dans nos médias.

La Russie a pris acte de la stratégie de l’OTAN et des Etats-Unis exprimée par le chef du Pentagone Lloyd Austin le printemps dernier, à savoir l’affaiblissement du pays jusqu’à ce qu’il ne puisse plus se relever, et cherche à la retourner en sa faveur.

En se concentrant et en ménageant ses troupes, elle laisse les Ukrainiens et les mercenaires de l’OTAN épuiser leurs forces et leur matériel jusqu’à ce qu’ils se fatiguent. Plus que sur le Général «Hiver», ce sont sur les Généraux «Temps» et «Espace» que mise désormais l’armée russe. Comme Souvorov et Bagration en leur temps, elle a appris à ses dépens que patience valait mieux que force et que rage si l’on voulait vaincre dans la durée.

Des effets positifs pour l’économie russe

Les milieux économiques ont eux aussi très rapidement pris conscience que l’ensemble des circuits de production et d’é changes devait être revu de fond en comble après la fermeture des frontières imposée par le partenaire naturel européen.

On a beaucoup glosé en Europe sur les oligarques et leur supposée opposition à Poutine. En se trompant complètement. Les oligarques, même s’ils ont déploré le déclenchement des hostilités, ont rapidement compris que la séquestration de leurs biens et de leurs avoirs bancaires en Europe et aux Etats-Unis – yachts, résidences de luxe, suites à Courchevel et à Saint-Moritz – et les sanctions personnelles prises contre eux en faisaient des parias pour l’Occident et qu’ils seraient condamnés à tout perdre au cas où il leur prendrait la fantaisie de faire défection.

Les sanctions et l’exclusion de la Russie du système de paiement SWIFT et des relations bancaires occidentales ont même eu un effet positif pour l’é conomie russe puisque, pour la première fois, elles ont coupé court à l’é vasion des capitaux – environ 100 milliards de dollars par an – qui saignait l’é conomie depuis trente ans. Désormais, il faudra y réfléchir à deux fois avant de déposer son argent dans une banque suisse, européenne ou américaine.

Depuis quelques mois, l’é conomie russe cherche donc à s’adapter aux nouvelles circonstances. Les circuits de distribution du pétrole, du gaz, des minerais, du blé et des engrais sont réorganisés vers l’Asie, la Chine, l’Inde, l’Iran, les Emirats et l’Arabie saoudite (à cause de l’OPEP+ et des facilités bancaires). On fait de même pour les circuits d’importation.

Les importations parallèles se mettent en place pour approvisionner l’industrie en pièces détachées, en supraconducteurs et en puces, et la population en appareils ménagers, en vêtements, en produits de luxe, en ameublement et autres biens de consommation courante que l’é conomie russe ne sait pas produire en grandes quantités.

L’exemple de la Biélorussie, coutumière des sanctions et qui a malgré tout enregistré la meilleure performance européenne dans sa gestion du Covid grâce à son système de soins et à ses ressources pharmaceutiques, montre que l’industrie russe est parfaitement capable de relever ce défi à condition de réorienter les investissements vers la reconversion industrielle et de cesser de se reposer paresseusement sur la rente pétrolière et gazière.

Les succès spectaculaires enregistrés par l’agriculture, l’industrie agro-alimentaire, le secteur aérospatial et les industries d’armement à la suite des sanctions prises contre elles en 2014 militent aussi dans ce sens.

Cette reconversion prendra quelques années et les experts s’attendent à deux ou trois ans de contraction et de vaches maigres avant que la croissance reparte à la hausse. Pas de quoi paniquer, surtout que l’on pourra compter sur des ressources énergétiques inépuisables et très bon marché, contrairement à l’Europe qui devra payer au prix fort ses importations d’énergie.

Attaques massives contre le peuple russe et sa culture

Qu’en est-il de l’é tat d’esprit de la population? Comment s’adapte-t-elle à cette nouvelle donne? Pour résumer en une phrase, je dirais qu’elle fait contre mauvaise fortune bon cœur. Il faut savoir que la plupart des Russes ont très mal vécu les mesures prises contre la culture russe et contre eux-mêmes en Occident.

Ils se sont sentis profondément humiliés par la censure des artistes, des musiciens, des sportifs et des scientifiques, par l’annulation des colloques académiques, la cessation brutale des échanges en dépit des liens personnels développés depuis longtemps, la réécriture de l’histoire concernant la contribution russe dans la victoire contre le nazisme, la culture d’annulation et même de destruction de monuments entreprise non seulement en Ukraine mais dans les pays baltes et en Pologne. Quand on a compté 26 millions de morts dans la lutte contre le nazisme, il est intolérable d’apprendre que c’est le débarquement en Normandie (50 000 morts) qui a été l’é vénement majeur de la Deuxième Guerre mondiale.

Cet ostracisme et ces injustices ont laissé des traces amères dans la mémoire vive des Russes, que la fermeture des frontières et l’interdiction de facto de voyager en Occident à la suite de la suppression des vols directs ont encore aggravées.

Ils peuvent comprendre que l’Europe critique l’intervention armée en Ukraine, mais ne voient pas pourquoi l’Europe qui se prétend civilisée s’en prend à Tchaikowski, à Tchekov, à des chefs d’orchestre et à la population en général, dans un mouvement de bannissement inédit dans l’histoire. De même, la censure de l’ensemble des médias russes dans un espace européen qui se targue de défendre ses «valeurs» démocratiques en Ukraine passe pour de la duplicité.

Chez nous, tout cela semble relever de détails, que nous nous sommes d’ailleurs empressés d’oublier. Mais pas pour les Russes qui s’é taient enfin sentis membres de la grande famille européenne depuis la chute du Rideau de fer. Ce rejet de la Russie et des Russes, en tant qu’ê tres humains, depuis février dernier est douloureusement vécu.

Le pays, notamment dans les villes, est en train d’apprendre dans la douleur qu’il doit faire le deuil de l’Europe parce que celle-ci en a décidé ainsi au terme d’une guerre, certes malheureuse et regrettable, mais qui n’a pourtant rien à voir avec l’ampleur des ravages suscités par les agressions armées de l’Occident en Afghanistan et en Irak, en Syrie, en Libye, au Yémen ou encore dans l’est du Congo (6 millions de victimes totalement ignorées par les médias occidentaux). Cette hypocrisie est très mal ressentie.

Les premières failles étaient apparues à la conférence de Munich en 2007 et lors de la guerre imprudemment déclenchée par Saakhachvili en Géorgie en 2008, puis en 2014, avec le putsch de Maidan qui a renversé le président démocratiquement élu Yanoukovitch, la mise à ban des russophones du Donbass et la vague de sanctions prises en réponse à l’annexion de la Crimée. Mais ces divergences étaient restées d’ordre politique et géopolitique et ne s’é taient pas encore transformées en guerre culturelle, humaine, civilisationnelle. Désormais la coupure est nette, profonde, radicale.

Le fossé idéologique entre l’Europe et la Russie semble presque infranchissable

Jusqu’ici les élites dirigeantes russes avaient joué sur les deux tableaux, empruntant à l’Occident les principes du capitalisme néolibéral, son culte du progrès matériel et ses institutions démocratiques tout en cultivant l’idée d’une Russie indépendante, souveraine et libre de développer ses valeurs propres – inspirées de la tradition conservatrice – et de choisir ses partenaires. La guerre a rendu cette double voie obsolète. Elle oblige à faire des choix clairs.

Du point de vue russe, l’engagement croissant de l’OTAN derrière l’Ukraine et les propos de l’ancien président ukrainien Porochenko et de l’ancienne chancelière Angela Merkel, confirmés par François Hollande, sur le fait que ni l’Ukraine ni l’OTAN n’avaient l’intention de respecter les accords de Minsk et que ceux-ci n’é taient qu’un stratagème destiné à donner du temps à l’Ukraine pour se réarmer, ont rendu toute perspective de négociation aléatoire puisqu’il est devenu évident que ni la parole donnée ni les traités signés par les Occidentaux n’avaient de quelconque valeur.

D’autre part, le fossé idéologique entre l’Europe et la Russie s’est creusé au point de devenir presque infranchissable. Les Russes, comme le reste du monde arabo-musulman, asiatique et africain, comprennent de moins en moins l’é volution sociétale occidentale. Le libéralisme prôné par l’Occident parait de plus en plus comme un subterfuge destiné à masquer ses ingérences permanentes dans les affaires des autres.

Les dérives identitaires basées sur le sexe et le genre, l’antiracisme poussé jusqu’au racialisme, la dictature de minorités de plus en plus minces et extrémistes sur la majorité, le révisionnisme historique imposé par la «cancel culture», la multiplication des sexes préconisée dès le plus jeune âge, le wokisme et le rejet de la culture humaniste traditionnelle, tout cela est de plus en plus étranger à la culture russe et du sud global en général.

Le changement de ton des discours de Poutine depuis l’é té dernier est d’ailleurs très significatif à cet égard. Pour la première fois le président russe a fait des allusions directes aux valeurs traditionnelles, critiquant la mode occidentale des changements de sexe, des mères porteuses, du parent 1 et parent 2 pour désigner le père et la mère, militant pour un retour aux valeurs humanistes traditionnelles face aux tentations transhumanistes en vogue chez nous, et plaidant pour un monde multipolaire dans lequel chaque pays et chaque culture auraient des droits égaux à préserver leurs valeurs sans craindre d’ê tre bombardés ou envahis parce que leurs choix déplairaient à l’Occident.

Pour une majorité de Russes, cette séparation est vécue comme un drame car elle met fin à leur rêve d’ê tre reconnus comme des Européens à part entière. Ils font le deuil de l’Europe dans la douleur mais sont résignés à en porter le fardeau quel qu’en soit le poids.

* Guy Mettan est politologue et journaliste. En 1980, il a commencé sa carrière de journaliste à la Tribune de Genève et en a été le directeur et rédacteur en chef de 1992 à 1998. De 1997 à 2020, il a dirigé le «Club Suisse de la Presse» de Genève. Il travaille actuellement comme journaliste indépendant et auteur.

A propos de la guerre en Ukraine

par Stefan Hofer,* Suisse

(16 janvier 2023) La guerre en Ukraine est, comme toute guerre, terrible et devrait se terminer le plus rapidement possible. Mais on ne peut pas juger cette guerre et la responsabilité politique de celle-ci sans connaître et prendre en compte ses origines. (Rédigé fin décembre 2022)

Comment en est-on arrivé à cette guerre?

Jusqu’en 1991, l’Ukraine faisait partie de l’Union soviétique en tant que république soviétique. Ce n’est qu’après la dissolution de l’Union soviétique que la République soviétique d’Ukraine est devenue un Etat indépendant. Il n’y a jamais eu d’Etat ukrainien avant la révolution russe de 1917. Une grande partie de l’Ukraine actuelle appartenait à la Russie tsariste, les régions situées à l’ouest à la monarchie danubienne des Habsbourg. Dans les districts de l’est et du sud ainsi qu’en Crimée, qui n’a été attribuée à la République soviétique d’Ukraine qu’après la Seconde Guerre mondiale, vivaient et vivent encore aujourd’hui majoritairement des personnes de langue maternelle russe.

Après la dissolution de l’Union soviétique, l’OTAN anti-russe n’a cessé de s’é tendre vers l’est jusqu’aux frontières de la Russie, bien que Gorbatchev ait reçu en 1990 l’assurance que l’OTAN ne s’é tende pas plus à l’est après la dissolution du Pacte de Varsovie et le retrait de l’armée soviétique d’Allemagne et des anciens Etats socialistes d’Europe de l’Est. Après l’intégration de la Pologne, des anciennes républiques soviétiques de Lituanie, Lettonie et Estonie, de la République tchèque, de la Slovaquie, de la Hongrie, de la Roumanie et de la Bulgarie dans l’OTAN, il ne manquait plus que l’Ukraine, la Biélorussie et la Géorgie pour achever l’encerclement des régions occidentales de la Russie par l’OTAN.

Comme la Russie sous Poutine n’é tait pas prête à s’intégrer en tant qu’alliée subordonnée au système étatique occidental dominé par les Etats-Unis, l’Occident dirigé par les Etats-Unis tente désormais d’ostraciser la Russie en tant que pouvoir autoritaire non démocratique. Cela passe notamment par l’intimidation et la menace d’un encerclement militaire. Dans le cadre de ces efforts, l’Ukraine, dont les districts orientaux se trouvent à quelques centaines de kilomètres de la capitale russe, joue un rôle décisif. Tous les moyens devaient donc être mis en œuvre pour amener l’Ukraine sur une voie pro-occidentale et anti-russe.

Après le refus du président élu ukrainien Ianoukovytch de signer un accord d’association présenté par l’UE, car cela aurait impliqué de se détourner de la Russie et d’adopter la politique anti-russe de l’UE, le président élu Ianoukovytch a été renversé par un coup d’Etat organisé, orchestré et financé par l’Occident, et un groupe anti-russe pro-occidental a été porté au pouvoir.

Ces événements ont eu pour conséquence que la Crimée, habitée presque exclusivement par des Russes, s’est séparée de l’Ukraine et a rejoint la Fédération de Russie par référendum. Après le coup d’Etat de Maïdan, le russe, langue maternelle de la majorité de la population des districts de l’est et du sud de l’Etat ukrainien, a été interdit en tant que langue régionale et les écoles russes ont également été interdites. Dans le cadre d’une politique antirusse militante, des lois ont été promulguées dans le but de faire disparaître la langue russe, langue maternelle de plus de 50% de la population ukrainienne, du territoire ukrainien.

Dans les districts du Donbass, majoritairement peuplés de Russes, des gouverneurs antirusses ont été nommés par Kiev.

Tout cela a eu pour conséquence que dans les districts de Lougansk et de Donetsk, la population majoritairement russe s’est révoltée et a proclamé et créé les républiques populaires de Lougansk et de Donetsk, indépendantes de Kiev.

Par la suite, l’armée ukrainienne a tenté de rétablir militairement le contrôle de la centrale de Kiev sur les territoires autonomistes du Donbass. Des combats ont eu lieu, faisant des morts et des blessés des deux côtés. Avec la médiation de l’OSCE, on s’est ensuite efforcé de régler le conflit avec le Donbass en tenant compte et en préservant également les intérêts légitimes de la population de cette région, en grande majorité russe.

Ces efforts ont abouti aux accords dits de Minsk, signés par l’OSCE, l’Ukraine et la Russie, ainsi que par les représentants des républiques populaires de Lougansk et de Donetsk, et qui ont été approuvés dans la Déclaration de Minsk par la France (président Hollande) et l’Allemagne (chancelière Merkel), ainsi que par la Russie.1

Le contenu de ces accords de Minsk prévoyait l’arrêt des combats et le retrait des armes lourdes, ainsi que la création d’un statut autonome pour les districts de Lougansk et de Donetsk, qui serait ancré dans la Constitution ukrainienne et permettrait à ces districts, dans le cadre de l’Etat ukrainien, d’é lire eux-mêmes leurs autorités, de réglementer et d’organiser de manière autonome la cohabitation des habitants de ces districts, y compris la langue et la culture russes.

L’accord de Minsk 2 n’a toutefois pas été appliqué par la partie ukrainienne. Le bombardement du Donbass a continué, pour lequel les brigades fascistes Azov ont été engagées. Jusqu’au début de l’attaque russe en février 2022, plus de 14 000 citoyens des républiques populaires de Lougansk et de Donetsk, en grande partie des civils, ont été tués par ces attaques illégales en violation des accords de Minsk.

La réforme constitutionnelle qui aurait dû permettre de réaliser le statut d’autonomie convenu du Donbass n’a pas eu lieu. La France et l’Allemagne, qui ont participé à la négociation des accords de Minsk, qui ont expressément approuvé ces accords par la déclaration de Minsk et qui se sont engagées à soutenir leur mise en œuvre, n’ont jamais incité Kiev à respecter les accords de Minsk et à procéder aux modifications constitutionnelles convenues, et n’ont certainement pas exercé de pression dans ce sens.

Récemment, l’ex-chancelière allemande Angela Merkel a reconnu en toute franchise dans une interview que l’Ukraine et les Etats signataires occidentaux n’avaient signé les accords de Minsk que pour gagner du temps en vue d’un réarmement de l’armée ukrainienne. De plus, la Constitution ukrainienne fixe comme objectif politique l’adhésion à l’OTAN.

Dans ce contexte, il convient également d’attirer l’attention sur des faits relevés avec justesse par le chercheur allemand en matière de conflits Leo Ensel:

«Enfin, ce qui est totalement inconnu, c’est le fait que le président ukrainien Volodymyr Zelensky a signé le 24 mars 2021 – soit exactement onze mois avant l’invasion russe – le décret n° 117 qui a mis en place la «Stratégie de dé-occupation et de réintégration du territoire temporairement occupé de la République autonome de Crimée et de la ville de Sébastopol» du Conseil national de sécurité et de défense de l’Ukraine du 11 mars. Le décret prévoyait de préparer des mesures visant à «mettre fin à l’occupation temporaire» de la Crimée et du Donbass. Le gouvernement ukrainien a été chargé d’é laborer un «plan d’action» en ce sens. Le 30 août 2021, les Etats-Unis et l’Ukraine ont ensuite signé un traité de coopération militaire et le 10 novembre 2021 un traité de «partenariat stratégique». On pouvait notamment y lire textuellement: «Les Etats-Unis ont l’intention de soutenir les efforts de l’Ukraine pour combattre l’agression armée de la Russie, notamment en maintenant les sanctions et en appliquant d’autres mesures pertinentes jusqu’à ce que l’intégrité territoriale de l’Ukraine soit rétablie à l’intérieur de ses frontières internationalement reconnues.» La Russie a pu comprendre que Kiev voulait, avec le soutien des Etats-Unis, reconquérir militairement la Crimée annexée et favorable à la Russie, avec le port militaire stratégique de Sébastopol, ainsi que le Donbass, soutenu par la Russie.»

L’évolution de la situation depuis la signature des accords de Minsk a contraint la Russie, pour sa propre sécurité et pour la sécurité et les droits de la population majoritairement russe du Donbass, à adresser au gouvernement de Kiev les exigences ultimes suivantes:

  • renonciation de l’Ukraine à l’adhésion à l’OTAN;
  • pas de bases de l’OTAN ou d’autres armées étrangères sur le territoire de l’Ukraine;
  • pas de stationnement d’armes de l’OTAN sur le territoire de l’Ukraine;
  • dénazification de l’Ukraine (désarmement des brigades fascistes Azov);
  • respect des droits de la population russe dans le Donbass par la mise en œuvre immédiate et complète des accords de Minsk.

Le gouvernement de Kiev, soutenu par les Etats-Unis, l’UE et l’OTAN, a rejeté ces exigences légitimes. Si ces exigences légitimes avaient été acceptées, la guerre n’aurait pas eu lieu.

Les avis sont partagés sur la question de savoir s’il était légitime d’imposer ces exigences par la force militaire, qui sème la mort et la désolation et engendre la souffrance et la haine. De même, les avis divergent quant à savoir si le droit international a ainsi été violé sans motif justificatif. Dans ce contexte, il convient de souligner que la Cour internationale de justice (CIJ), se référant à la sécession du Kosovo de la Serbie avec un recours massif à la force militaire (bombardement de villes serbes), est parvenue à la conclusion, par le biais d’un avis juridique, que le droit à l’autodétermination de la population du Kosovo devait avoir plus de poids que l’intégrité territoriale et le respect des frontières de la Serbie.

La guerre qui fait actuellement rage en Ukraine peut et doit être vue et jugée dans le contexte de l’affrontement global entre l’Occident dominé par les Etats-Unis et les forces qui aspirent à un nouvel ordre mondial multipolaire, ce qui explique l’intervention massive des Etats-Unis, de l’OTAN et de l’UE (livraison d’armes, formation et encadrement des membres de l’armée ukrainienne, envoi de mercenaires et reconnaissance du champ de bataille).

Dans ce conflit, l’Occident tente, en partie avec succès, en partie sans succès, de provoquer des changements de régime dans de nombreux Etats (Serbie, Irak, Syrie, Libye, etc.) pour défendre l’ordre mondial dominé par les Etats-Unis, y compris par la force militaire, sans tenir compte du droit international. Personne n’a pris de sanctions contre les Etats-Unis et les pays de l’OTAN impliqués pour cette raison.

La guerre en Ukraine peut et doit se terminer par des négociations. En mars 2022, des négociations ont eu lieu à Istanbul et ont abouti à un accord prêt à être signé, à la suite de quoi le Premier ministre britannique Boris Johnson, après avoir consulté le président Biden, s’est rendu en urgence à Kiev pour empêcher la signature de l’accord qui aurait mis fin à la guerre.

La position adoptée depuis par le gouvernement Zelensky, selon laquelle la fin de la guerre ne pourra être négociée que lorsque le dernier soldat russe aura été chassé ou se sera retiré du territoire ukrainien (y compris la Crimée), n’est pas acceptable pour la Russie après l’expérience des accords de Minsk et n’est pas non plus réaliste compte tenu des rapports de force militaires.

Ce n’est pas en continuant à livrer des armes à l’armée ukrainienne que l’on parviendra à chasser l’armée russe des territoires qu’elle contrôle actuellement. De nouvelles livraisons d’armes, associées au refus d’entamer des négociations pour mettre fin à la guerre, ne conduiront qu’à une prolongation de la guerre, à encore plus de morts et de blessés, à encore plus de dévastation et à de nouvelles charges pour la population d’Europe occidentale et des Etats-Unis, qui devra payer ces armes.

Une paix obtenue par la négociation pourrait être imaginée à peu près comme suit:

  1. Un cessez-le-feu immédiat, le retrait des armes lourdes de la ligne de front de part et d’autre.
  2. La Constitution ukrainienne prévoit la neutralité perpétuelle de l’Ukraine, l’interdiction d’adhérer à l’OTAN et de déployer des armées et des systèmes d’armes étrangers en Ukraine.
  3. L’Ukraine, les Etats-Unis et l’UE reconnaissent que la Crimée fait partie de la Fédération de Russie.
  4. Un vote est organisé dans les districts de Lougansk, Donetsk, Zaporozhye et Kherson, sous contrôle international, afin de déterminer si ces districts souhaitent rejoindre la Fédération de Russie ou rester avec l’Ukraine, toutes les personnes qui résidaient dans ces districts avant la guerre ayant le droit de vote. Une majorité qualifiée d’au moins 55% peut être exigée pour l’adhésion à la Fédération de Russie. L’Ukraine et la Russie s’engagent à reconnaître le résultat de ces votes.
  5. L’Ukraine et la Russie reconnaissent mutuellement les frontières nationales qui résultent de ces votes et déclarent renoncer mutuellement à la violence.
  6. L’Ukraine et la Russie déclarent l’intention des deux Etats de vivre en bon voisinage.

Les sanctions contre la Russie imposées par l’UE et reprises par la Suisse en violation de la neutralité, qui font au moins autant de mal à notre population qu’à celle de la Russie, devraient être levées. Ces sanctions nuisent à l’é conomie de notre pays et ne contribuent en rien à mettre fin à la guerre le plus rapidement possible.

* Stefan Hofer, né en 1948, est un citoyen suisse résidant à Bâle. Il a travaillé comme avocat à Bâle pendant 40 ans. Depuis quelques années, il est à la retraite.

(Traduction «Point de vue Suisse»)

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La Neutralité Suisse : un Mirage ?

par Thomas Andres

juriste

Pour tout pays, le fait de se déclarer neutre est un acte fondamental.

Le citoyen est en droit à s’attendre qu’une déclaration aussi forte, figure en bonne place dans sa Charte fondamentale et que les contours soient précisés.  

Or, en Suisse, rien de tout cela. Notre Constitution fédérale ne mentionne qu’à deux reprises le mot « neutralité » – et encore presque en marge. En effet, il faut aller aux articles qui parlent des obligations de l’Assemblée fédérale et du Conseil fédéral pour y trouver les références.

Ce sont l’article 173 litt. a et 185 al. 1 qui enjoignent ces deux institutions à « préserver notre indépendance et notre neutralité ». 

C’est en vain que le curieux cherchera une réponse en quoi consiste cette neutralité. 

Depuis que la Confédération Helvétique existe, soit depuis 1848, nos autorités ont toujours fait prévaloir notre neutralité en cas de crises et de conflits. Dans ce domaine, les politiques du Conseil fédéral ce sont systématiquement adaptées aux situations du moment et ont été empreintes de pragmatisme. 

Jusqu’à la deuxième guerre mondiale cette approche était respectée par tous et nous a préservés de bien des malheurs.

Après 1945, l’ordre mondial a été totalement bouleversé. 

Très vite deux blocs se sont formés. D’un côté les capitalistes et de l’autre les communistes. 

Bien que fondamentalement capitaliste, la politique de neutralité de la Suisse s’est assez rapidement adaptée à cette nouvelle donne. Elle a su faire admettre par la communauté internationale que la neutralité était une valeur au-dessus des positions idéologiques. Nos Gouvernements successifs se sont employés à établir des liens entre les partis antagoniques ; ils l’ont fait avec discrétion et constance.  

Après la disparition de l’Union Soviétique en 1989 et la fin de la guerre froide, il ne suffisait plus de se dire neutre, encore fallait-il que ceux auxquels cette affirmation s’adresse y consentent. 

C’est à partir de là que nos gouvernants successifs font preuve d’une certaine incapacité à définir une ligne claire de ce qu’ils entendent par « neutralité » et à fixer les lignes rouges à ne pas dépasser ; ânonner que nous avons une neutralité armée ne veut strictement rien dire.   

Depuis lors, de nouveau blocs se sont formés et nos principaux et plus puissants partenaires ne font pas grand cas de notre neutralité. D’autre part, notre Conseil fédéral ne peut ou n’ose pas imposer sa vision.     

Pour un petit pays de 41’285 km/2 et une population de 8,5 millions d’habitants, il n’est de loin pas évident de pouvoir s’affirmer dans un tel environnement.

En plus, les conséquences des tensions entre les occidentaux et les pays asiatiques qui se font jour et qui dégénèrent dans bien des cas dans des conflits ouverts, n’épargnent pas notre pays.

Notre position est devenue plus précaire, elle exige de la part de notre Gouvernement des efforts particuliers. Nos Conseillers fédéraux devraient expliquer, convaincre, encore et toujours que notre neutralité sert et favorise le dialogue, la paix. Or, si une chose que nos dirigeants ne savent pas faire, c’est communiquer. Notre Gouvernement est obsédé d’être le premier de classe, donc surtout ne pas déplaire et ne pas déranger.

Ne nous leurrons pas, lorsque les grands de ce monde se rencontrent à Genève, ce n’est pas pour notre neutralité. Le deuxième siège de l’ONU dans notre ville joue un rôle important, en outre, les compétences organisationnelles bien rôdée au fil des années avec les multiples rencontres dans le cadre de l’organisation précitée sont très appréciées.  

Aujourd’hui, en 2023, le monde est plus que jamais scindé en deux grands blocs, autour desquels gravitent une myriade d’Etats satellites. Ici Washington, impérialiste et sûre d’elle, là Péking, tout aussi consciente de sa puissance et pressée de dépasser les Etats Unis. 

Jusqu’au mois de février 2022 nous avons encore pu jongler entre les deux et nous bercer de l’illusion d’être neutre. L’agression de la Russie sur l’Ukraine nous a brutalement fait atterrir sur le terrain de la réalité. Les pays occidentaux, Washington et ses affidés de l’UE, nous ont enjoint de choisir : vous êtes avec nous ou contre nous.  Il s’agissait de reprendre telles quelles les sanctions décidées par les Etats-Unis.  Dans les faits ce fut un non-choix. 

A partir du 28 février 2022 le Gouvernement Helvétique décide d’adhérer au principe des sanctions à l’encontre de la Russie. A ce moment-là il s’agissait d’exclure de nos activités économiques tous les biens en relation avec l’Etat Russe et susceptibles de favoriser la poursuite de la guerre. Par la suite, les occidentaux ont continuellement élargi la palette des sanctions et s’en sont pris aux biens de personnes physiques. Le Gouvernement Suisse a alors déclaré aux médias vouloir examiner la compatibilité de certaines de ces mesures avec notre Etat de droit et notre ordre juridique. Or, par une Ordonnance du 4 mars 2022, la Confédération a repris sans autre toutes les mesures décidées par les Etats Unis à l’encontre de la Russie et des citoyens Russes. 

Une fois de plus, la communication était, pour utiliser un euphémisme, pour le moins discrète. La seule chose que le citoyen Suisse a pu apprendre, c’était que le Conseil fédéral avait pris cette décision après une pesée des intérêts. Lesquels ? Silence.

Quoique les Américains et les Européens nous racontent, l’ampleur de ces sanctions visent à étrangler l’économie Russe dans son ensemble, pas uniquement le complexe militaro-industriel. Les Etats-Unis veulent mettre la Russie à genoux. Il s’agit en l’occurrence très clairement d’actes de guerre. 

La volte- face de notre Gouvernement a de quoi surprendre. Comment se fait-il, qu’en quelques jours l’on soit passé d’une attitude somme tout assez prudente et légaliste à souscrire sans broncher aux décisions prises à Washington ? La seule réponse plausible c’est que les Etats-Unis ont dû exercer une pression énorme, chantages inclus, sur nos Conseiller fédéraux.

Un fait qui ne trompe pas, dès la publication des décisions prises par la Suisse, le Président Biden s’est publiquement félicité de voir la Suisse rejoindre le camp occidental. 

La Suisse n’avait-elle pas d’autre choix que de se soumettre au diktat de Washington ? Je ne suis pas convaincu. Quand bien même la marge de manœuvre était étroite, nos autorités auraient, me semble-t-il, pu faire valoir notre neutralité. De toute évidence ils ne l’ont pas fait. 

Par son attitude pusillanime et veule le Conseil fédéral a, en quelques jours, jeté par-dessus bord notre neutralité. Il a jeté aux orties une de nos valeurs fondamentales chère aux Suisses et dont nous avons, à juste titre été fiers. 

Cette guerre va prendre fin et le temps des règlements de comptes sonnera alors.   

En sacrifiant avec tant de désinvolture notre neutralité, nous avons en même temps abandonné notre indépendance, donc notre souveraineté. 

Nous nous sommes contentés de préserver dans l’immédiat notre confort matériel, sans trop nous soucier du long terme. 

Ainsi avons-nous ouvert toute grande la porte à d’autres manœuvres de pressions et de chantages, dont nos soi-disant amis en sauront faire bon usage.

Neutre ou pleutre ?

La Suisse face au conflit russo-ukrainien

par Ivo Rens

Quelle qu’ancienne que soit la neutralité suisse, elle a toujours postulé la prise de distance à l’égard des belligérants. Nous devrions dire presque toujours car, lors de la guerre de l’OTAN contre la Yougoslavie en 1999, le Conseil fédéral avait déjà transigé…

Mais, depuis l’invasion de l’Ukraine, ces mois derniers, Berne a fait beaucoup plus que transiger. Rappelons les faits.

Le 28 février 2022 le Conseil fédéral, qui est tout à la fois chef d’Etat et gouvernement suisse, prit une décision sans précédent aucun. Nonobstant la neutralité postulée par l’histoire, la Constitution fédérale et la prudence, il adhéra au principe des sanctions de l’Union européenne les 23 et 25 février à l’encontre de la Russie coupable d’agression… tout en réitérant ses bons offices ! 

Par la suite, les occidentaux ayant continuellement élargi la palette des sanctions, Berne annonça vouloir examiner la compatibilité des certaines de ces mesures avec notre Etat de droit et notre ordre juridique. Et, par une Ordonnance du 4 mars 2022, la Confédération reprit sans autre toutes les sanctions décrétées par les Etats-Unis et les Etats membres de l’OTAN à l’encontre de la Russie, de ses firmes, de plusieurs de ses nationaux ainsi que de leurs biens, ce qui lui valut les félicitations du Président Biden.

La double volte-face du Conseil fédéral a de quoi surprendre. Comment se fait-il que, en quelques jours, il soit passé d’une position certes déjà bien éloignée de la neutralité à un ralliement inconditionnel aux décisions prises par Washington ? La seule réponse plausible c’est que les Etats-Unis ont dû exercer sur Berne une pression énorme, sans précédent.

Il appartiendra aux historiens de la seconde moitié du siècle, lorsque les archives des affaires étrangères seront rendues publiques, de révéler en quoi exactement consistaient ces pressions, si elles comportaient des menaces particulières d’ordre économique, commercial ou autres et si elles incluaient aussi des interventions particulières auprès de certains de nos conseillers fédéraux. 

Tentons de faire le bilan du double ralliement de Berne aux sanctions occidentales qui constituent, bien sûr, un double reniement de la neutralité. Sur le plan international, la Suisse a perdu toute possibilité d’intercéder à l’ONU, comme dans d’autres instances internationales, en faveur d’une solution pacifique aux hostilités qui, en réalité, sont en cours non seulement depuis le 28 février 2022 mais depuis 2014. Surtout, elle n’est plus en mesure d’offrir aux belligérants ses bons offices comme elle l’avait fait par le passé en maintes occasions, notamment en 1962 pour mettre fin à la guerre d’Algérie qui durait depuis 1954. De fait, la politique étrangère de la Suisse va à vau-l’eau depuis une vingtaine d’années et sa position actuelle sur le conflit russo-ukrainien n’en est que le plus spectaculaire aboutissement. En 2022 la Suisse a déserté non seulement sa neutralité mais aussi et surtout son rôle traditionnel au service de la paix. Pour éviter pareille défection, il aurait fallu que notre Conseil fédéral et chacun de ses membres fussent intransigeants sur l’indépendance et la souveraineté au sens rigoureux du droit international public et sussent résister aux pressions importunes. 

Sur la neutralité suisse

Réflexions sur quelques particularités 

de la neutralité suisse

 Ivo Rens

Professeur honoraire

Faculté de droit

Université de Genève

Zeit Fragen, 23 février 2021/Horizons et débats, 2 mars 2021

La neutralité de la Suisse ne se résout nullement à sa non-participation aux deux conflits mondiaux du XXe siècle. Elle est bien antérieure à cette période puisqu’elle s’affirme au XVIIe siècle et qu’elle a été reconnue par les Traités de Westphalie.

Cette neutralité a certes été violée par la France révolutionnaire puis napoléonienne, ce qui signale sa fragilité, mais elle a été réaffirmée et imposée par le Traité de Vienne en 1815. Peut-être est-il bon de préciser que la neutralité suisse a toujours été une neutralité armée, même si cette précision n’a plus l’importance qui fut la sienne jusqu’à la Deuxième Guerre mondiale.

Dans une première période qui va de 1815 à 1918, cette neutralité a été essentiellement passive. La Suisse s’abstenait de prendre part aux affaires internationales mais, bien sûr, s’efforçait de maintenir des relations de bon voisinage avec ses voisins immédiats, voire avec les autres Etats.

“Dans [cette phase] qui va de 1872 (date du célèbre arbitrage de l’Alabama prononcé à Genève entre les Etats-Unis et le Royaume-Uni) au début de la Première Guerre mondiale, l’arbitrage international connut un âge d’or qu’illustrent également les conférences de la paix tenues à La Haye en 1899 et 1907 (conventions de La Haye). Grâce à l’expérience qu’elle avait acquise sous l’ancienne Confédération, la Suisse fut alors chargée presque sans interruption de mandats d’arbitrage.” (1)

Parallèlement à cette évolution, deux premières organisations intergouvernementales à vocation universelle sont créées en Suisse au XIXe siècle, l’Union internationale du télégraphe s’installe à Genève en 1865 et l’Union générale des postes, actuellement Union postale universelle, à Berne en 1874. Mais, plus significative sans doute, le Comité international de la Croix-Rouge (inversion délibérée du drapeau suisse) est créé à Genève en 1863, à l’initiative du Genevois Henri Dunant, auteur du livre Un souvenir de Solferino, paru en 1862, consacré au désastre humanitaire de la bataille éponyme qui eut lieu en 1959. Lorsque la Confédération suisse accepta, le 26 janvier 1871 d’accorder le refuge aux 87’ooo hommes épuisés et démunis de l’armée du général Bourbaki, après la défaite française dans le conflit avec la Prusse, elle paraît avoir donné de sa neutralité une interprétation humanitaire conforme à celle qui avait présidé à la naissance à la Croix rouge et qui allait s’affirmer dans des périodes plus récentes de la neutralité suisse.

Dans une seconde période qui va de 1914 à 1945, la neutralité de la Suisse est profondément marquée par les aspirations qui donnèrent lieu au Traité de Versailles en 1919 et à la Société des Nations (SdN) à laquelle la Suisse adhéra d’emblée. D’ailleurs l’article 435 du Traité de Versailles, en 1919, reconnaissait la neutralité de la Suisse “pour le maintien de la paix”. Ce n’est pas par hasard que Genève fut choisie comme siège de la SdN, de l’OIT, de l’OMS et de plusieurs autres organisations internationales, telle la doyenne des organisations politiques internationales, l’Union interparlementaire, créée en 1889, qui s’y établit en 1921 (2). A la demande des parties en cause, la Suisse, des Suisses ou la Croix rouge internationale intervinrent dans de nombreux différends internationaux. Au surplus, c’est dans deux villes suisses, Lausanne en 1923 et Montreux en 1936 que furent réglés entre Grecs et Turcs les différends relatifs notamment à la navigation dans les Dardanelles et le Bosphore.

Dans une troisième période qui s’ouvre au lendemain de la Deuxième guerre mondiale, bien que la Suisse n’adhérât à l’ONU qu’en 2002, le siège européen de l’ONU fut fixé à Genève, dans le palais qui avait été construit pour la SDN et donc dans la ville où se trouvait le siège de plusieurs organisations du système des nations Unies et de plusieurs autres.

Le Conseil fédéral, donc le Gouvernement suisse, s’efforça de donner un cours nettement plus proactif à la neutralité suisse, non point en suscitant des médiations ou des arbitrages dans les différends internationaux, mais en offrant ses bons offices, en facilitant la prise de contact entre parties en conflits, voire en s’improvisant “facilitateur” de pareils contacts. C’est ce qui explique qu’une ville suisse, Genève, fut choisi comme siège de plusieurs conférences internationales importantes.

Citons-en deux : C’est à Genève qu’eut lieu en 1954, en pleine guerre froide, la Conférence dite asiatique avec, pour la première fois, la participation de la République populaire de Chine avec laquelle la Suisse avait noué des relations diplomatiques depuis 1950. Cette Conférence donna lieu aux Accords de Genève où fut scellé le sort de la Corée et celui du Viêtnam, mettant fin à des années de guerre dans ces deux contrées. C’est à Genève aussi que se tint en 1955 la Conférence dite de l’atome pour la paix qui offrit un exutoire pacifique à une activité jusqu’alors purement militaire, mais hélas sans mesurer les risques catastrophiques et les conséquences écologiques délétères de l’industrie électronucléaire. C’est également sur territoire suisse qu’eurent lieu en 1961 et 1962 les rencontres entre les insurgés algériens et les dirigeants français qui scellèrent leur Accord de l’autre côté du Léman à Evian en 1962. (3)

“ Autre domaine taillé sur mesure : la représentation d’intérêts étrangers. La Suisse cherche ici à maintenir dans toute la mesure du possible des contacts entre deux Etats ayant rompu leurs relations diplomatiques. Ses premières expériences en la matière datent de la guerre franco-allemande de 1870-1871; elles devaient s’étoffer au cours de la Première Guerre mondiale et atteindre une ampleur insurpassée durant la Deuxième avec une représentation réciproque de 35 Etats entraînant 200 mandats. Si le nombre de ces derniers fondit rapidement dès la cessation des hostilités, il devait connaître une recrudescence avec la montée de nouvelles tensions internationales (46 mandats de 1946 à 1964). Etaient encore en vigueur en 1998 la représentation des intérêts américains à Cuba (depuis 1961) et sa réciproque (depuis 1991). Le mandat exercé de 1982 (guerre des Malouines) à 1990 pour la Grande-Bretagne (délégation de ses intérêts en Argentine) fut particulièrement important, tout comme celui exercé pour les Etats-Unis en Iran depuis 1980, après la prise en otages des membres de l’ambassade américaine à Téhéran.”(4)

Dans les relations internationales, de par sa neutralité permanente et son engagement permanent au service de la paix, la Suisse occupe dans le monde un rôle à nul autre semblable. Cette singularité tient à l’intransigeance qu’elle a fait montre dans son histoire quant à sa souveraineté. Dans la mesure où la Suisse accepterait de soumettre ses litiges éventuels avec son imposant voisin du moment dans laquelle est enclavée, à la Cour de justice de l’Union européenne, comme cette dernière l’y invite avec insistance, (5) c’en serait fait de sa neutralité comme de sa souveraineté. Car en pareil cas son autonomie vis-à-vis de Bruxelles serait comparable à celle de Hong-Kong vis-à-vis de Pékin. 

  1. Dictionnaire historique de la Suisse, entrée “Bons offices”, version 01.07.2014.
  2. L’Union interparlementaire a œuvré à la création de la Cour permanente d’arbitrage de La Haye en 1899. Cette Cour coexiste donc, à La Haye, avec la Cour internationale de justice, établie par la Charte des Nations Unies en 1945 pour remplacer la Cour permanente de justice internationale de la SdN qui ségeait aussi à La Haye.
  3. Guy Mettan, Genève, Ville de paix. De la conférence de 1954 sur l’Indochne à la coopération internationale, Editions Slatkine, Genève 2004.
  4. Dictionnaire historique de la Suisse, op. cit. 
  5. Cf en particulier l’article 10 du Projet d’accord-cadre UE-Confédération suisse ainsi que l’article 9 du Protocole III sur le Tribunal arbitral qui font de la Cour de justice de l’Union européenne l’arbitre ultime de tout différend. https://suisse-en-europe.ch/wp-content/uploads/2019/02/Acccord-inst-Projet-de-texte_fr.pdf

Quelques réflexions sur la fracture actuelle de la société américaine

par Thomas Andres

Genève, novembre 2022

Les obsèques de la Reine Elisabeth II d’Angleterre avaient quelque chose de fascinant. Cette mise en scène grandiose dégageait un air du passé lointain, d’un pays qui a une longue, très longue histoire à raconter. En Europe, la Grande Bretagne n’a de loin pas le monopole d’un passé riche et glorieux. Ces passés qui nous ont forgés et qui ont créé nos identités sont plus vivants que nous voulons bien l’admettre. 

Deux nations européennes ont durablement marqué les Amériques, les Espagnols et les Anglais. En Amérique du nord, les premiers colons anglais se recrutèrent surtout parmi les dissidents de l’anglicanisme qui aspiraient à vivre leur foi sans concession. Cependant, aux XVIIe et XVIIIe siècles, les treize colonies britanniques qui créèrent les Etats-Unis en 1776 se heurtèrent aux colonies constitutives de la Nouvelle France qui allait de la Louisiane à l’actuelle province du Québec ainsi qu’à une partie occidentale de l’actuelle province d’Ontario. La Nouvelle France catholique, qui rassemblait les colonies françaises d’Amérique du nord, était bien moins peuplée que la Nouvelle Angleterre mais elle avait, semble-t-il, noué avec les nations amérindiennes des liens plus profonds que ceux que les colonies britanniques entretenaient avec les indigènes. Des conflits surgirent entre les colonies anglaises et françaises qui culminèrent pendant la Guerre de sept ans (1756-1763) et aboutirent au triomphe britannique en Amérique comme en Inde et en Europe. 

Pendant les siècles suivants, arrivèrent d’abord des Irlandais, des Ecossais puis une multitude d’individus venus de toute l’Europe et même d’Asie. Les uns et les autres débarquèrent avec leurs traditions et leurs cultures respectives. Pas plus que les autorités anglaises n’avaient réussi le faire par le passé, les nouveaux Etats-Unis d’Amérique n’eurent pas les moyens d’imposer leurs lois, et moins encore leurs us et coutumes, à cette foule bigarrée. Certes les descendants des premiers colons de l’Empire britannique gardaient-ils la persuasion d’être supérieurs comme s’ils avaient été prédestinés à diriger les autres. Toujours est-il que dans ces immensités les immigrés se sont naturellement regroupés selon leurs diverses provenances sans vraiment chercher à créer une société homogène. Chaque groupe a cultivé sa culture, souvent avec beaucoup de ferveur, alimentée par la nostalgie de la contrée que leurs ancêtres ou eux-mêmes avaient quittée. 

Un autre trait caractéristique des immigrants réside dans la lecture très particulière de l’Ancien et du Nouveau Testament. Pour eux, les autochtones, des animistes, n’étaient que des sauvages, donc pas pleinement des humains, cette qualité étant réservée aux chrétiens. Lorsqu’ils empêchaient les nouveaux venus de se déployer à leur guise, ils furent éliminés sans autre forme de procès et sans préoccupation morale. Cette négation de la pleine reconnaissance de la qualité humane chez autrui caractérise aussi le sort réservé par la suite aux dizaines de milliers d’esclaves importés d’Afrique.    

            Très tôt, des animosités entre les diverses communautés sont apparues et peu à peu une scission s’est opérée entre le nord, protestant et très britannique et le sud, souvent catholique et avec des composantes germaniques et latines ; scission qui allait avoir des conséquences dramatiques lors de la guerre civile de 1861. C’est plus tard que des hommes d’affaires fortunés et bien formés, venus de Grande Bretagne, se sont installés sur la Côte est et ont imposé leurs critères.

Ces mêmes colons britanniques se sont rebellés en 1773 contre l’Empire à cause des impôts exorbitants que Londres exigeait d’eux. C’est une taxe prélevée sur le thé venant de Chine et importé par la Compagnie des Indes Orientales via la Grande Bretagne qui déclencha les hostilités. En guise de protestation, les habitants de Boston ont jeté par-dessus bord une cargaison de thé. Ce mouvement se nommait, et se nomme toujours, le Tea Party. C’est un jeu de mots : TEA comme Taxed Enough Already déjà suffisamment imposé. Ce conflit marqua le début de la Guerre et aboutit à la Déclaration d’Indépendance du 4 juillet 1776 et la création des Etats-Unis.

Les fondateurs de la nouvelle nation étaient bien entendu des Anglais installés dans le Nord du pays. C’étaient des entrepreneurs aisés, instruits, protestants et bien souvent membres des francs-maçons.  Ils avaient une vision et une conception de la société très éloignée des cultivateurs du Sud, pour lesquels ils n’avaient que mépris. Ces derniers voulaient bien faire partie du nouvel État, mais ils ne voulaient en aucun cas se soumettre aux diktats venus du nord. Puisqu’aucune des parties n’était disposée à faire une quelconque concession, l’affrontement était programmé et la fameuse Guerre de Sécession commença en avril 1861. Quatre années plus tard, en avril 1865, après des batailles meurtrières, ceux du nord se sont déclarés vainqueurs et ils imposèrent sans ménagement leurs lois aux sudistes. 

 La société américaine n’était pour autant pas apaisée et les rancœurs persistèrent, comme le démontre l’assassinat du Président des Etats-Unis, Abraham Lincoln, quelques jours après la fin des hostilités en avril 1865.  Il faut le répéter, du début du XVIIème siècle jusqu’en 1776 la majeure partie de l’Amérique du Nord était en fait une zone de non-droit. Y régnait la loi du plus fort, une sorte d’état de nature à la Hobbes et même après la création des Etats-Unis, la mise en place d’un Etat de droit fut difficile et compliquée. Le fameux Far West, tant chanté, narré, filmé et enjolivé, est là pour nous le rappeler.

            Il est intéressant de noter que la Constitution de 1791 contient 10 amendements. Le premier assure la totale liberté religieuse, la liberté d’expression, celle de la presse et la liberté de se rassembler pacifiquement. Le deuxième est le droit pour la population de constituer des milices bien organisées pour contribuer à la sécurité de l’État et le droit pour chacun de porter une arme. Ces deux premiers amendements attestent la valorisation de la religion et de la liberté individuelle qui s’étend jusqu’au droit de se faire soi-même justice. Aujourd’hui, tant le premier que le deuxième amendement sont plus vivants que jamais. 

            Une très vieille recette pour fédérer une société complexe aux composantes disparates et à bien des égards antagonistes, est de devoir faire face à un ennemi commun ; peu importe qu’’il soit réel ou imaginaire, qu’il soit interne ou venu de l’étranger, pourvu que la menace soit ressentie comme telle. L’Empire Espagnol était tout désigné pour tenir ce rôle. En s’en prenant à lui, les dirigeants pouvaient poursuivre plusieurs buts. Ils désignaient un ennemi à combattre et ils s’autorisaient à consolider les structures de leur armée et à accroître leurs territoires. Ce fut d’abord le tour du Mexique en 1848 ; les États-Unis l’emportèrent et annexèrent ce qui est aujourd’hui le Texas, la Californie et en tout un territoire de 1’300’000 kilomètres carrés. Vint la prise de Cuba en 1898 puis celle des Philippines en 1899.  Incorporer ces conquêtes prenait du temps et occupait les habitants.  

Au début de XXème siècle, avec l’avènement des deux guerres mondiales, l’ennemi était bien réel et l’union sacrée se fit spontanément. A partir de 1945, il prit la forme d’une idéologie. Ce fut le début de l’hystérie anti-communiste qui culmina dans les années 1950 avec le maccartisme. Le nouvel ennemi létal était d’autant plus redoutable qu’il sévissait non seulement à l’intérieur du pays, mais menaçait toutes les nations. Au même moment, les États-Unis, par la bouche de leur Président Harry Truman, se sont autoproclamés les défenseurs et les garants du monde libre.   

La Corée est devenue la première croisade anti-communiste, suivie de bien d’autres par la suite. Pour mémoire, la Corée était aux mains des Japonais de 1910 à 1945.  Après la reddition des Japonais, le pays fut scindé en deux, à la hauteur du 38ème parallèle. Le Nord avait comme force d’occupation l’Union Soviétique et le Sud l’Armée américaine. Au mois de juin 1950 des troupes du Nord envahirent le sud, ce qui provoqua l’intervention des États Unis. Les affrontements ont pris fin en 1953 et la partition du pays est celle que nous connaissons aujourd’hui encore.

            A la même époque, la France s’engagea en Indochine dans une lutte sanglante mais vouée à l’échec contre les mouvements indépendantistes d’obédiences communiste. Lors des accords de Genève du mois de juillet 1954, le Vietnam fut coupé en deux : au Nord communiste s’opposait le Sud pro-occidental. Ces mêmes accords reconnurent par ailleurs leur indépendance au Laos et au Cambodge. De suite, les Américains se sont immiscés et ont mis en place, à Saïgon, un gouvernement fantoche. Son incompétence, son incurie et la corruption massive suscitèrent des heurts de plus en plus nombreux.  Pour soutenir le régime, les États-Unis expédièrent successivement des moyens, tant financiers que matériels, mais surtout des experts militaires en grand nombre. Nonobstant ces aides, la situation devint de plus en critique et Washington prit la décision d’une intervention directe. Encore leur fallait-il invoquer dans l’arène internationale un motif tant soit peu crédible. C’est ainsi que les Etats-Unis affirmèrent que l’un de leur destroyer, l’USS Maddox, avait été attaqué par trois torpilleurs du Nord Vietnam le 2 mai 1964 et que ce même bâtiment avait à nouveau subi une attaque alors qu’il avait été rejoint par l’USS Turner Joy, deux jours plus tard, le 4 mai. Ces incidents permirent au Président Johnson d’obtenir du Congrès le feu vert pour aller bombarder le Vietnam du Nord. C’était le début de l’effroyable guerre du Vietnam. 

Toutefois, en 2005, après que les documents de cet épisode furent déclassifiés, il s’est avéré que tout cela n’avait été qu’une mise en scène, montée de toute pièce par le NSA (National Security Agency) et que l’intervention du Président des Etats-Unis devant le Congrès avait été rédigée des mois avant les motifs allégués. Peu importe, l’important était que le pays avait eu un ennemi à combattre. Puis, il y eut l’Iran en 1979 avec l’éviction du Shah par l’Ayatollah Khomeiny et la prise d’otages des membres de l’Ambassade Américaine à Téhéran. La tentative de libérer les otages par les forces spéciales de l’Armée américaine se solda par un retentissant fiasco. Le 2 août 1990 débuta la première guerre du Golfe, en Irak. Là également, le monde a pu voir les services américains à l’œuvre. Les fameux témoignages de cette jeune fille en pleur et de ce gynécologue atterré, à la suite des vols de couveuses dans les hôpitaux de Koweït City par les troupes irakiennes et les assassinats des nouveaux nés, ont fait le tour du monde et ému au plus profond les membres du Conseil de Sécurité de l’ONU. Par la suite il s’est avéré que ce sont les personnels des hôpitaux qui ont eux-mêmes mis les couveuses en sécurité et qu’il n’y avait pas eu d’assassinats de nouveaux nés. Au surplus, le fameux gynécologue s’est révélé être un dentiste qui n’avait strictement rien vu et la jeune fille n’était autre que la fille de l’Ambassadeur du Koweït à Washington, par ailleurs issue de la famille royale. 

Quelques semaines après l’attentat du 11 septembre 2001 à New York, les États-Unis commencèrent à bombarder massivement l’Afghanistan car ce pays montagneux était considéré comme le sanctuaire des auteurs de l’attaque. Les Américains ont su convaincre leurs partenaires de l’OTAN de créer une coalition et de prendre part à cette intervention. Vingt ans après, les opérations se sont soldées par un échec cuisant et au mois de septembre 2021 les États Unis se sont retirés d’un jour à l’autre, laissant derrière eux misère, désespoir et destructions. 

Quant à la deuxième Guerre du Golfe, en Irak, du mois de mars 2003, elle a aussi eu comme justification un mensonge. Qui ne se souvient pas de l’intervention du Secrétaire d’Etat Colin Powell devant le Conseil de Sécurité de l’ONU avec sa fiole contenant une arme biologique de destruction massive ? Très vite il apparut que tout cela n’était qu’une sinistre mise en scène, pour justifier une intervention militaire dont, à ce jour,  les plaies ne sont toujours pas refermées. Son originalité, si l’on peut dire, résidait dans le fait qu’il étrennait une nouvelle “doctrine stratégique”, terriblement dangereuse, la “ légitime défense préventive”. La liste pourrait être poursuivie avec la Somalie (1992), la Lybie (2011) ou encore la Syrie (2011). A chaque fois ce sont des mises en scènes fallacieuses qui ont servi de justificatifs aux interventions militaires.

            Après ce bref survol, où en sommes-nous aujourd’hui ? Les ennemis extérieurs existent toujours et ils ont pour noms la Russie et la Chine principalement, sans oublier le Vénézuéla et quelques autres pays. Celà dit, bien des citoyens américains ne croient plus aux discours qui pointent des ennemis partout – la recette est usée jusqu’à la corde et fonctionne de moins en moins bien – ils se rendent clairement compte que leurs Présidents successifs ont été obnubilés par la volonté de maintenir coûte que coûte l’hégémonie mondiale des États Unis, et ils sont fatigués de ces croisades horriblement coûteuses – des milliers de milliards de dollars – inutiles et mortifères avec des centaines de milliers de morts.

Sur le plan intérieur, une grande partie de la société américaine est tout autant fanatisée et fractionnée qu’il y a deux siècles ; le fossé entre démocrates et républicains semble s’être encore accru et on a l’impression que la situation échappe à l’actuel locataire de la Maison Blanche. D’ailleurs, aucun de ses prédécesseurs ne s’est engagé à fond pour tenter de colmater les brèches et les disparités intérieures entre le monde rural et les régions industrialisées qui sont abyssales, sans parler des problèmes intrinsèques aux centres urbains. Depuis les années 1980, les grandes entreprises industrielles ont délocalisé leurs centres de production sous des cieux économiquement plus prometteurs, créant ainsi des millions de chômeurs. Tout celà avec la bénédiction des autorités. Aujourd’hui, les discours sur les bienfaits de la mondialisation tombent dans le vide, dans la mesure où la population n’en perçoit souvent que le côté négatif. La fameuse “roast belt”, la “ceinture de la rouille” des villes désindusrialisées est une triste réalité.  S’ajoute à cela, que la grande bénéficiaire de cet exode industriel, la Chine, est aujourd’hui présentée moins comme une concurrence que comme une réelle menace pour l’économie américaine. 

Quant aux agriculteurs, ils n’arrivent plus guère à produire ni à exporter leurs produits. L’industrie agricole a lessivé les sols et les engrais ne parviennent plus leur restituer la productivité d’antan.  Au fils des ans, les nappes phréatiques ont été asséchées, dans bien des régions l’eau manque cruellement et la désertification menace. A cela s’ajoute que d’autres grands producteurs très compétitifs sont arrivés sur les marchés internationaux. La Russie et l’Ukraine sont devenus les leaders mondiaux dans le domaine céréalier. Pour ne rien arranger, les citoyens moyens qui triment pour survivre supportent de plus en plus mal l’insolence ostentatoire des milliardaires car ils savent très bien que ces fortunes se sont faites sur leurs dos. Ce qui les révoltes le plus, c’est que ces oligarques, car c’est de cela dont il s’agit, soient adulés par la classe politique.

            La masse des citoyens, se sent abandonnée, délaissée par ceux-là mêmes qui avaient promis de les soutenir. La société se paupérise, ce qui crée un climat délétère, qui s’est manifesté dans un sondage effectué au mois d’août de cette année, duquel il ressort que les 40% des Américains craignent que dans les années à venir ne débouche sur une guerre civile. Au demeurant, la société américaine paraît contradictoire, car une grande partie de la population est bigote, mais elle fait preuve d’un cynisme déconcertant car peu encline à la tolérance, elle pratique la violence sans retenue aucune. Peut-être la clé de de cette contradiction et de quelques autres réside-t-elle dans la sous-estimation dominante du rôle fédérateur que tient l’ennemi russe ou chinois non seulement dans la politique étrangère de Washington mais surtout dans la psychologie sociale des Américains : sans l’existence de l’Ennemi et la formidable mobilisation militaro-industrielle et diplomatique qu’il autorise et justifie quelles convergences subsisteraient-elles entre Démocrates et Républicains ?  

Faire sombrer la neutralité de la Suisse ? – pas avec notre accord !

par Marianne Wüthrich, docteur en droit

Horizons et débats, Zurich, 

25 octobre 2022

Le changement de nom de la neutralité suisse en «neutralité coopérative», prévu par le Département des affaires étrangères (DFAE) du conseiller fédéral Ignazio Cassis, n’a pas été bien accueilli par l’ensemble du Conseil fédéral. Pour des raisons purement tactiques, semble-t-il. Selon la télévision suisse alémanique, on ne veut pas «soulever de la poussière dans cette situation géopolitique délicate», et ceci pour éviter, à tout prix, toute action qui puisse ouvrir la voie à l’initiative sur la neutralité dont la récolte de signatures débutera prochainement: «Si le Conseil fédéral assouplissait maintenant très officiellement la politique de neutralité, ce serait du pain béni pour le camp adverse, c’est-à-dire pour les initiants.»1 Le fait que les citoyennes et citoyens faisant usage de leurs droits de démocratie directe soient considérés, par la classe politique, comme le «camp adverse» est l’un des phénomènes inacceptables des temps récents. M. Franz Grüter, conseiller national (UDC,) et Mme Priska Seiler Graf (PS), conseillère nationale, font contrepoids à de telles tentatives en insistant, sur les principes de la neutralité et de la démocratie directe.

Pour minimiser le fait que le Conseil fédéral a pratiquement supprimé la neutralité suisse depuis six mois, il enferme certes le rapport de Cassis sur la neutralité dans un tiroir, mais poursuit son objectif d’intégration de notre pays dans l’OTAN/UE par un autre biais: au travers du rapport sur la sécurité du Département de la défense, de la protection de la population et des sports (DDPS), dont la conseillère fédérale, Mme. Viola Amherd, a également présenté sa nouvelle version début septembre.2

«Nouvelle étape de la coopération avec l’OTAN» 
véritable boîte de Pandore

Le rapport complémentaire pose la question, déplacée, de savoir si la conception suisse de la neutralité est encore d’actualité «pour tenir compte de l’équilibre entre la neutralité et la solidarité avec la communauté des valeurs occidentales» (p. 12, souligné mw.).
    Cet exercice d’équilibre entrepris du DDPS, est détaillé de la sorte: «Au vu de la guerre en Ukraine, il est dans l’intérêt de la Suisse d’axer sa politique de sécurité et de défense sur la coopération avec ses partenaires de manière plus conséquente que jusqu’à présent». (p. 18) Comme si les turbos suisses de l’OTAN n’avaient pas œuvré infatigablement à l’association plus étroite de la Suisse avec l’OTAN bien avant février 2022, et même bien avant le putsch de Maidan en 2014! Voici en bref quelques-uns des projets les plus envahissants du programme du Conseil fédéral :

  • Participation de l’armée suisse aux «exercices militaires de l’OTAN sur tout le spectre», y compris aux «exercices de défense commune» (p. 21). 
  • Invitation de troupes de l’OTAN à des exercices en Suisse (p. 21).
  • «L’OTAN pourrait vérifier, si besoin, l’interopérabilité et les capacités militaires des formations de l’armée en Suisse aussi». (p. 22) 
  • Participation de l’armée suisse au sein des formations spéciales OTAN d’intervention rapide, : «Cette participation devrait toutefois être conçue de manière à être compatible avec la neutralité […].» (p. 22) 

Il saute aux yeux qu’aucune de ces propositions n’est «compatible avec la neutralité»! Avec un tel programme, la phrase suivante, en guise de profession de foi mais prononcée du bout des lèvres, ne convainc guère non plus: «Une adhésion à l’OTAN, qui signifierait la fin de la neutralité, n’est pas une option pour la Suisse». (p.18) Le conseiller national Franz Grüter, président de la Commission de politique extérieure du Conseil national, qualifie de tels projets du Conseil fédéral de «politique malhonnête» (voir interview).

Intégration militaire dans l’UE ?

Dans ce domaine, le rapport complémentaire du DDPS voit également des possibilités d’extension, par exemple la participation à des projets de coopération structurée permanente (Permanent Structured Cooperation, Pesco) (p. 23) ou la «formalisation» des consultations en matière de politique de sécurité avec l’UE (p. 24). Avons-nous là affaire à un nouvel accord bilatéral invitant Bruxelles à réitérer, comme cela est devenu habituel, ces pressions sur la Suisse ? 

La tâche est ailleurs : contribuer à la paix
et à la stabilité au-delà de nos frontières

Au moins un des auteurs du rapport complémentaire du DDPS s’est encore souvenu des véritables objectifs de la politique de sécurité suisse : «L’objectif supérieur de la politique de sécurité suisse reste inchangé : protéger la capacité d’action, l’autodétermination et l’intégrité de la Suisse et de sa population ainsi que leurs bases d’existence contre les menaces et les dangers et contribuer à la paix et à la stabilité au-delà de nos frontières». (p. 16) En nous intégrant dans les formations guerrières de l’OTAN et de l’UE, nous ne pouvons ni protéger la sécurité de la Suisse et de sa population ni apporter notre contribution à la paix mondiale. «Contribuer à la paix et à la stabilité au-delà des frontières» doit donc être replacé au centre de la politique étrangère suisse. Un tel but n’est accessible qu’en respectant le principe de neutralité.•



Brändlin, Roger. «Bundesrat will nichts ändern an Neutralitätspolitik.» (Le Conseil fédéral ne veut rien changer à la politique de neutralité). dans: SRF News. Echo der Zeit du 07/09/2022
Rapport complémentaire au Rapport sur la politique de sécurité 2021 sur les conséquences de la guerre en Ukraine. Rapport du Conseil fédéral de 2022 (provisoire)

Quos vult perdere Iupiter dementat*

Ivo Rens

25 octobre 2022

Pour la communauté internationale, grande a été la surprise d’apprendre en septembre dernier, coup sur coup, que la Russie se proposait d’annexer non seulement les deux républiques séparatistes de Donestk et Louhantsk mais aussi les oblasts de Kherson et de Zaporijia et qu’une consultation populaire dans ces régions d’Ukraine avait déjà entériné ces annexions.

Abstraction faite de l’histoire mouvementée des populations concernées, l’immense majorité des juristes publicistes s’accordent quant aux conditions minimales requises pour qu’une consultation soit autre chose qu’un simulacre. Il faut qu’elle soit précédée d’une campagne d’information ouverte dans laquelle s’expriment des avis divers voire divergents, que puissent voter tous les citoyens adultes concernés, que les bureaux de vote soient surveillés par les tenants des différents partis et donc que la liberté d’expression soit assurée. 

Or la consultation récente organisée par l’occupant russe dans quatre régions d’Ukraine en pleine guerre a eu lien sans préavis ni campagne préalable, sans que tous les citoyens adultes concernés aient pu y prendre part, sans garantie aucune de liberté d’expression et sans contrôle autre que celui de l’occupant. Dans pareilles circonstances, il était inévitable que de très nombreux Etats condamnent cette consultation et que l’Assemblée générale des Nations Unies fassent de même, le 12 octobre dernier, par 143 voix contre 5 et 35 abstentions.

A notre avis, il n’est pas exclu que ces annexions se retournent un jour contre Moscou en fragilisant, voire en compromettant, nonobstant l’avis des populations concernées, l’annexion de la Crimée prononcée par Moscou le 17 mars 2014. Cette décision de la Fédération de Russie entérinait une décision du Parlement de Crimée datant en date du 6 mars, elle-même avalisée par un référendum tenu le 16 mars lequel avait été organisé dans des circonstances et des conditions bien différentes. Cela soit dit abstraction faite des autres conséquences redoutables que la guerre en cours pourrait encore réserver.  

(*) Ceux qu’il veut perdre, Jupiter les rend fous.