Les États-Unis demandent à ce que plus de pays occupent le nord-est syrien

par Moon of Alabama

6 février 2019

Source : http://lesakerfrancophone.fr/les-etats-unis-demandent-a-ce-que-plus-de-pays-occupent-le-nord-est-syrien

Source originaire : https://www.moonofalabama.org/2019/02/us-asks-more-countries-to-occupy-northeast-syria.html#more

Traduit par Wayan, relu par Hervé pour le Saker Francophone.

 

L’article de lundi (*)sur la situation en Syrie émettait un jugement qui semble maintenant erroné. L’administration Trump prévoit de remplacer les troupes américaines dans le nord-est de la Syrie par celles de divers alliés.

 

James Jeffrey, l’envoyé spécial des États-Unis auprès de la coalition anti-EI et néoconservateur, a imaginé un plan élaboré pour “protéger les Kurdes” et sécuriser les frontières proches de la Turquie, avec l’aide de troupes fournies par des alliées.

Aaron Stein @aaronstein1 – 17:33 utc – 24 jan 2019

Le plan Jeffrey amené à Ankara/Rojava est très complexe, nécessite des                      engagements illimités de la part de la France et de la Grande Bretagne, des patrouilles turques dans les zones rurales, l’accord de la SDF, des forces tierces et une couverture aérienne américaine, incluant peut-être une zone d’interdiction aérienne imposée par les États-Unis (on ne sait pas si POTUS est d’accord avec tout cela)

Une semaine plus tard, le Wall Street Journal rapportait que ce plan dingue n’avait pas réussi à obtenir le soutien de l’une ou l’autre des parties concernées. Les Kurdes l’ont rejetée et la Grande-Bretagne et la France ont refusé d’envoyer des troupes pour une mission sans fin entre des turcs et des kurdes en guerre.

Ces affirmations selon lesquelles le plan avait échoué étaient peut-être prématurées. Il y a des signes montrant qu’il est toujours en cours d’élaboration.

Aujourd’hui, le secrétaire d’État Mike Pompeo s’est entretenu avec des ministres des affaires étrangères et des responsables de la coalition américaine contre EI. Il a fait une remarque semblant annoncer qu’il allait demander à ces alliés d’envoyer leurs troupes pour remplacer les forces américaines dans le nord-est de la Syrie :

Le secrétaire d’État américain, Mike Pompeo, a rassuré mercredi ses alliés en leur disant que le retrait des troupes américaines de Syrie ne marquait pas “la fin de la lutte américaine” et leur a demandé de s’engager à nouveau à vaincre définitivement État islamique en Syrie et en Irak. …

“Notre mission est inébranlable, mais nous avons besoin de votre aide pour l’accomplir, comme nous l’avons fait au cours des derniers mois et des dernières années”, a déclaré Pompeo, “À cette fin, nous demandons à nos partenaires de la coalition de considérer sérieusement et rapidement les demandes qui permettront à nos efforts de continuer.»

“Ces demandes devraient arriver très bientôt “, a-t-il ajouté, sans plus de précisions.

Pompeo veut aussi (vidéo) que la coalition “renvoie toutes les forces iraniennes de Syrie». Il a également demandé des centaines de millions de dollars pour l’Irak.

L’un des participants à la réunion était le ministre allemand des Affaires étrangères, Heiko Maas, un membre plutôt bête de l’ancien parti social-démocrate. Alors qu’il se rendait à Washington DC, il se plaignait (en allemand) du “vide” provoqué par le retrait des forces états-uniennes (ma traduction de l’allemand) :

Avant son départ pour Washington, le ministre des Affaires étrangères Heiko Maas (SPD) a déclaré : “En Syrie, nous ne savons toujours pas comment éviter un vide après le retrait annoncé des troupes américaines, afin d’éviter une nouvelle escalade des anciens conflits et une résurgence de État islamique. Il espère recevoir davantage d’informations sur la question au cours des pourparlers qui se tiendront à Washington. Le danger posé par État islamique en Syrie et en Irak “n’est pas terminé“.

Pourquoi ces politiciens n’ont-ils jamais appris la physique ? Le nord-est de la Syrie n’est pas isolé de l’atmosphère ou des terres environnantes. Cela rend un vide là-bas impossible.

L’ancien ambassadeur britannique en Syrie, Peter Ford, propose un guide utile pour décoder le double langage au sujet de la Syrie, dont cette introduction :

Terme : vide. Les États-Unis laisseront un vide lorsqu’ils retireront leurs troupes.

Ce qui veut dire : Rétablissement de l’ordre public. Une fois que les États-Unis auront cessé de l’en empêcher, le gouvernement syrien retournera dans ce territoire actuellement contrôlé par les États-Unis et en virera EI, comme il l’a fait dans le reste de la Syrie. Il virera aussi la Turquie.

Les remarques de Maas semblent destinées à préparer le public allemand à une mission d’ordre militaire dans le nord-est de la Syrie.

La Turquie avait déjà rejeté l’idée de troupes étrangères à sa frontière sud. Hier, Erdogan a ressenti le besoin de le souligner à nouveau :

Pendant que la Turquie se préparait à un sommet sur la Syrie avec la Russie et l’Iran, le président turc Recep Tayyip Erdogan a déclaré que son pays voulait le contrôle exclusif d’une zone tampon dans le nord de la Syrie, rejetant le plan des États-Unis proposant une force multinationale chargée de contrôler la région. …

Le Wall Street Journal indiquait, en janvier dernier, que Washington essayait d’obtenir de ses partenaires occidentaux, dont l’Australie, la France et le Royaume-Uni, qu’ils patrouillent la partie du territoire syrien le long de la frontière turque après le départ des troupes américaines. Washington craint que la Turquie n’attaque le YPG une fois que les soldats américains se sont retirés.

Dans son discours, Erdogan déclarait que le plan américain n’était pas une option. “Je répète : toute proposition, à l’exception d’un modèle de zone de sécurité sous contrôle turc avec d’autres pays fournissant simplement une aide logistique, est inacceptable.”

Il a dit qu’il n’existait pas d’exemple de zone de sécurité administrée avec succès par des “puissances internationales”. Le président turc a déclaré que les troupes turques seraient bien accueillies par la population syrienne locale : “Ils nous font confiance.”

Presque tous les centres de population près des frontières turques dans le nord-est de la Syrie ont une majorité kurde. Les Kurdes ne font certainement pas confiance à la Turquie. Erdogan veut éloigner les Kurdes de la frontière turque. Ensuite, il “réinstallerait” dans ces régions les syriens réfugiés en Turquie. La plupart des réfugiés sont les parents des “rebelles” soutenus par la Turquie et alignés sur l’idéologie islamiste d’Erdogan.

northsyriaethnicmap-s

Carte des majorités ethniques d’avant-guerre, par ville
Vert : Kurde, Violet : Arabe, Rouge : Turkmène, etc.

sourceAgrandir

L’idée américaine de faire venir d’autres troupes étrangères pour remplacer le contingent américain n’est malheureusement pas éteinte. Pompeo fait de nouvelles “demandes”, Maas joue avec le “vide” et Erdogan ressent le besoin d’insister sur l’opposition turque à ce plan.

Tout État étranger serait fou de s’engager dans un tel projet. Un déploiement de troupes là-bas serait :

  • Illégal au regard du droit international,
  • contre la volonté du pays hôte, la Syrie,
  • contre la volonté d’un voisin, membre de l’OTAN,
  • En plein milieu de conflits ethnico-religieux,
  • sans voies de communication sécurisées et
  • sans aboutissement clair.

Les personnes bénéficiant d’un tel déploiement seraient les Kurdes du PKK/YPK qui ont aidé à vaincre EI. Mais ils sont eux-mêmes une organisation terroriste reconnue à l’échelle internationale qui ne devrait pas être soutenue. L’autre partie bénéficiaire est Israël qui, historiquement, utilise les Kurdes pour miner la souveraineté des pays arabes. Un déploiement de troupes étrangères dans le nord-est de la Syrie aiderait Israël à maintenir Damas faible.

Le plan de J. Jeffrey est un gâchis et n’aurait pas dû faire l’objet d’une quelconque réflexion. Il est inquiétant que des discussions à ce sujet se poursuivent encore.

 Moon of Alabama

Traduit par Wayan, relu par Hervé pour le Saker Francophone.

 

(*) http://lesakerfrancophone.fr/trump-dit-quil-va-quitter-la-syrie-alors-que-le-pentagone-continue-dy-envoyer-des-hommes-et-du-materiel

 

Ancien expert de l’ONU : les sanctions nord-américaines au Venezuela sont largement responsables de la crise, peut-être un « crime contre l’humanité »

par Whitney Webb

1er février 2019

Source : https://www.investigaction.net/fr/ancien-expert-de-lonu-les-sanctions-nord-americaines-au-venezuela-sont-largement-responsables-de-la-crise-peut-etre-un-crime-contre-lhumanite/

Source originaire : https://www.mintpressnews.com/former-un-expert-us-sanctions-venezuela-largely-responsible-crisis-possible-crime-humanity/254334/

 

« Ce qui est en jeu, ce sont les énormes, énormes ressources naturelles du Venezuela. Et j’ai l’impression que si le Venezuela n’avait pas de ressources naturelles tout le monde se ficherait de Chavez ou de Maduro ou de qui que ce soit là-bas. » – Alfred de Zayas, ancien fonctionnaire des Nations unies.

Londres — Dans une interview approfondie accordée au journal britannique The Independent publié dimanche, l’ancien rapporteur spécial des Nations unies Alfred de Zayas a affirmé que les sanctions dévastatrices imposées au Venezuela par les États-Unis depuis plusieurs années sont illégales et constituent une « guerre économique » contre la République bolivarienne. De Zayas a également affirmé que ces sanctions nord-américaines pourraient constituer des « crimes contre l’humanité » selon le droit international, qu’elles portent une grande partie de la responsabilité pour la crise économique actuelle au Venezuela et ont provoqué des morts inutiles dans la population.

De Zayas, qui a terminé son mandat à l’ONU il y a moins d’une année, a critiqué le régime des sanctions étasuniennes – qui a commencé sérieusement en 2015, lorsque l’ancien président Barack Obama a déclaré sans preuve que le Venezuela était une « menace pour la sécurité nationale ». Depuis lors, le président Donald Trump a intensifié les sanctions et a aussi ouvertement envisagé une intervention militaire dans ce pays qui dispose des plus grandes réserves prouvées de pétrole au monde.

Ce n’est pas la première fois que de Zayas s’exprime sur les conséquences dangereuses des sanctions nord-américaines. En septembre dernier, il a présenté au Conseil des droits de l’homme des Nations unies un rapport explosif qu’il avait contribué à rédiger, démontrant que la « guerre économique » et en particulier les sanctions pratiquées par les États-Unis et leurs alliés ont considérablement aggravé la crise économique au Venezuela. Les États-Unis s’étaient retirés du Conseil des droits de l’homme quelques mois avant le publication du rapport de Zelaya, invoquant le prétendu parti pris de cet organisme contre Israël.

Bien que de Zayas ait aussi reproché au gouvernement vénézuélien, dirigé par le président Nicolás Maduro, sa trop grande dépendance au pétrole, sa mauvaise gouvernance et la corruption, son rapport appelait la Cour pénale international à enquêter sur les sanctions économiques imposées par les États-Unis au Venezuela comme un éventuel crime contre l’humanité conformément à l’article 7 du Statut de Rome.

Dans son rapport, dont de Zayas affirme qu’il a été largement ignoré par les Nations unies depuis sa publication, l’ancien rapporteur écrivait :

« Les sanctions économiques et les blocus actuels sont comparables aux sièges des villes au Moyen Âge. […] Les sanctions du XXIe siècle tentent de mettre à genoux non pas une seule ville, mais des pays souverains. »

De Zayas poursuit en disant à The Independent que « les sanctions tuent » et analyse la manière dont ces mesures frappent de manière disproportionnée les plus pauvres de la société et provoquent souvent des morts en raison des pénuries de nourriture, de médicaments et d’autres biens de première nécessité qui en résultent.  Il dit aussi à The Independent que ces tactiques visant les civils les plus vulnérables d’un pays avaient pour but d’imposer le chaos économique et un changement de régime au Venezuela.

 

Contester le récit pour qu’il soit ensuite ignoré

 

Dans son interview, de Zayas a expliqué pourquoi il estimait que l’ONU et une grande partie de la communauté internationale avaient ignoré ses conclusions bien qu’il ait été le premier officiel de l’ONU à se rendre dans le pays et à en rendre compte depuis 21 ans :

« Lorsque j’arrive et dis que l’émigration [des Vénézuéliens dans d’autres pays] est attribuable en partie aux sanctions, les gens n’aiment pas l’entendre. Ils veulent seulement le récit simple que le socialisme échoue et qu’il a échoué pour le peuple vénézuélien. »

En effet, le dernier rapport de de Zaya et sa récente interview sont en contradiction avec les récits communément promus par de nombreux organes de presse et même quelques ONG éminentes, qui imputent entièrement la crise économique du pays au gouvernement de Maduro.

De Zayas, qui était également l’ancien expert indépendant de l’ONU pour la Promotion d’un ordre international démocratique et équitable, ajoute :

« Lorsque je suis revenu [l’ONU et les médias] n’étaient pas intéressés. Parce que je ne chante pas la chanson que je suis censé chanter, donc je n’existe pas… Et mon rapport, comme je l’ai dit, a été formellement présenté, mais il n’a fait l’objet d’aucun débat. Il a été classé. »

Il raconte aussi à The Independent qu’il avait reçu un accueil froid de la part de hauts responsables de l’ONU, y compris de celui qui était alors Haut commissaire aux droits de l’homme, Zeid Ra’ad Al Hussein, parce qu’ils « s’intéressent uniquement à un rapporteur qui va… faire de la démagogie, condamner le gouvernement et demander un changement de régime. Et j’y suis allé pour écouter. Je suis allé là-bas pour découvrir ce qui se passe vraiment. »

Finalement, de Zayas — un citoyen américain d’origine cubaine — a estimé que les méthodes étasuniennes de « persuasion » étaient grandement responsables de la décision des hauts responsables de l’ONU d’ignorer ce rapport. L’ancien expert a relevé :

« J’ai vu ce qui s’est passé au Conseil des droits de l’homme, comment les États-Unis tordent les bras et convainquent des pays de voter comme ils veulent qu’ils votent, sinon il y aura des conséquences économiques, et ces choses ne sont pas répercutées dans la presse. »

Cependant, certains incidents en ce sens ont été couverts par la presse ces dernières années.

 

« Tout le monde s’en ficherait »

 

De Zayas l’a exprimé clairement lorsque la discussion a porté sur les véritables motifs des États-Unis pour mener une « guerre économique » et la décision, la semaine dernière, de l’administration Trump de reconnaître Juan Guaidó, le politicien non élu de 35 ans, membre du parti Volonté populaire, lié à la CIA et financé par les États-Unis, comme le président par intérim « légitime » du Venezuela :

« Ce qui est en jeu, ce sont les énormes, énormes ressources naturelles du Venezuela. Et je crois que si le Venezuela n’avait pas de ressources naturelles, tout le monde se ficherait de Chavez ou de Maduro ou de qui que ce soit là-bas… Si vous écrasez ce gouvernement et mettez en place un gouvernement néolibéral qui va tout privatiser et vendre, beaucoup d’entreprises multinationales engrangeront d’immenses profits, et les États-Unis sont dirigés par les multinationales. »

Puis de Zayas ajoute :

« Les affaires des États-Unis sont les affaires. C’est ce qui intéresse les États-Unis. Et [actuellement] ils ne peuvent pas faire des affaires avec le Venezuela. »

Compte tenu de son point de vue nuancé sur la crise au Venezuela, il semble que les récentes remarques de de Zayas – tout comme son précédent rapport sur le pays – seront ignorées par les Nations unies et la presse internationale parce qu’elles remettent en question le « récit simple » qui non seulement fabrique le consentement à un changement de régime soutenu par les États-Unis au Venezuela, mais décharge également ceux-ci de leur responsabilité dans la crise actuelle qui frappe le pays.

 

Whitney Webb est membre de la rédaction de MintPress News et collabore à Truth in Media de Ben Swann. Ses articles ont été publiés dans Global Research, le Ron Paul Institute et 21st Century Wire, entre autres. Elle a également fait des apparitions dans des émissions de radio et de télévision sur RT et Sputnik. Elle vit actuellement avec sa famille dans le sud du Chili.   

La rédemption de Bernard-Henri Lévy

27 janvier 2019

Slobodan Despot

Source : https://antipresse.net/la-redemption-de-bernard-henri-levy/?utm_source=Lecteurs+d%27Antipresse&utm_campaign=4b1d5f8941-EMAIL_CAMPAIGN_12_26_2017_COPY_01&utm_medium=email&utm_term=0_f9e9755c0e-4b1d5f8941-439511805&mc_cid=4b1d5f8941&mc_eid=3c932837ce

Quelques interrogations suscitées par l’étrange débat qui m’a opposé à Bernard-Henri Lévy sur le plateau d’Infrarouge. (*) Ou: comment dialoguer avec le néant sans le servir?

Dans une société dotée de mémoire, le cas du philosophe (ou romancier, ou cinéaste, ou lobbyiste, ou dramaturge) Bernard-Henri Lévy aurait dû être classé de longue date. Au moins depuis sa déconstruction intellectuelle en tant que faussaire et affabulateur par l’historien Pierre Vidal-Naquet en 1979. L’ascension intellectuelle d’un normalien capable de confondre le Pirée avec un homme et Halicarnasse avec un héros grec aurait dû s’arrêter à la page des perles du baccalauréat. Sans parler de sa pompe ringarde, sourcilleuse et agressive où le regretté Desproges a identifié la « vraie nature des cuistres ».

Et pourtant, non. La médiocrité de BHL profite d’un écosystème particulièrement indifférent aux lacunes de fond et particulièrement indulgent face aux beaux parleurs, surtout lorsqu’ils sont fortunés. Je veux parler de la « bonne société » parisienne et de son prolongement médiatique.

Le drame du pauvre petit garçon riche

Héritier de l’immense fortune d’André Lévy amassée dans l’exploitation coloniale du bois d’Afrique, Bernard-Henri promène depuis un demi-siècle son mal-être de pauvre gosse trop riche et trop pressé de se faire aimer, ou du moins respecter. Ayant échoué à créer une œuvre satisfaisante, il s’est engouffré dans les coulisses du pouvoir, ne jouant que la carte la plus sûre : celle du mondialisme ultralibéral.

Son action politique est la seule part de sa carrière qui mériterait d’être prise au sérieux, au moins d’un point de vue pénal. Aussi mystérieusement influent auprès des « décideurs » qu’il est discrédité dans la population, BHL a directement comploté contre la paix et promu ou justifié des coups d’État et des crimes de guerre dans tous les théâtres de conflits dont il s’est mêlé, en particulier en Yougoslavie, en Libye et en Ukraine.

A cela l’on pourrait ajouter, dans un registre moins tragique mais non moins grave, le casier judiciaire intellectuel constitué de ses nombreux plagiats et affabulations, sans compter sa préoccupante naïveté face au canular appelé Jean-Baptiste Botul, prévarications et bévues dont il n’a jamais répondu et qui ne l’empêchent pas de continuer à plastronner avec l’exceptionnelle résilience du fantoche dénué de surmoi et donc insensible au ridicule.

Comment se fait-il que personne dans les milieux du pouvoir n’ait jamais dit fermement « stop » à cet imposteur multirécidiviste ? On peut toujours spéculer sur les influences occultes, le poids du compte en banque et la portée de son fameux « carnet d’adresses ». Mais la raison est peut-être plus simple. Les gens normaux éprouvent toujours une retenue face aux bélîtres sans scrupules. Et BHL apparaît trop dénué d’humour et trop manifestement malheureux pour que les personnes dotées de pudeur lui portent l’estocade décisive.

Son mal-être rayonne à plusieurs mètres de distance, comme j’ai pu m’en assurer après avoir passé quelques minutes seul avec lui dans une même antichambre avant le débat d’Infrarouge du 23 janvier (minutes qu’il a occupées au téléphone). J’ai aussi eu le temps de m’étonner du dispositif de sécurité que le service public suisse avait mis à sa disposition, comme s’il risquait autre chose qu’un attentat pâtissier !

Un tapis rouge à croix blanche

Surtout, je me suis demandé à quel titre le service public suisse déroulait un aussi somptueux tapis rouge devant l’agitateur parisien. Le matin même, à l’heure de pointe, il avait été l’invité de la Matinale de la radio (RSR1) — où il avait étalé sa jactance et son ignorance presque méprisante du système politique suisse, réduit à « Genève », et « Genève » à son très restreint milieu cosmopolite. Système qu’il flattait par ailleurs en tant que « modèle » pour l’Europe sans comprendre que la subsidiarité qui est au cœur de la constitution helvétique représente l’opposé diamétral de la construction « top-down » de l’UE.

Le soir, il eut droit à un quart d’heure de « solo » dans l’émission de débats Infrarouge, au lieu des 8 minutes que la production avait annoncée aux autres participants. Autre entorse au protocole, la mise à l’écart des habituelles questions du public.

A quel titre donc élargit-on les portes en Suisse romande pour laisser passer la grosse tête de BHL ? Au titre de son œuvre ? Laquelle ? Philosophique ? Littéraire ? Pour le génie théâtral de son monologue Looking for Europe qu’il est venu promouvoir ? (Or l’extrait vidéo de son précédent spectacle où il déclame dans un anglais scolaire et une pose grotesque a fait souffler un vent de gêne sur le plateau.) De son implication dans la construction européenne ? Traduite par quoi (chez lui qui n’est à l’aise dans aucune autre langue que le français) ?

Plus fondamentalement : prend-on vraiment cet homme au sérieux, ou ne l’invite-t-on qu’en tant que bateleur susceptible de faire de l’audimat ? De deux choses l’une.

  • A) On le prend au sérieux. Dans ce cas, son action politique doit être prioritairement prise en considération. Or si la RTS donne la parole à un éventuel complice et instigateur de crimes de guerre, elle ne se trouve pas seulement en délicatesse avec l’article 2 alinéa 3 et 4 de la charte des Nations Unies, elle viole également les articles 2, 3 et 4, section I de sa propre concession. Ce cas devrait donc au moins faire l’objet d’une interpellation du conseil des programmes de la RTS.
  • B) On ne le prend pas au sérieux. Dans ce cas, comment justifie-t-on l’accaparement des programmes d’information d’une chaîne publique par la promotion des spectacles d’un amuseur ?

Comme souvent, la réalité est probablement entre deux. Dans le sillage du « pompeux cornichon », même ses alliés et flagorneurs s’échangent des clins d’œil entendus. Je les ai vus faire. Ils en profitent autant que lui se sert d’eux. Les journalistes pour « faire le buzz ». Les politiques pour « faire passer » par son auto-mise en scène des projets inavouables. (Le public est tellement tétanisé par le culot du bonhomme qu’il en oublie de réfléchir à la malignité des causes qu’il cautionne, comme la légitimation des terroristes en Libye ou des nazis en Ukraine.)

La paisible province romande semble bien éloignée de ces vils jeux d’illusion et de pouvoir. On se demande d’autant plus ce qu’elle doit à BHL — sinon la révérence obséquieuse des provinciaux devant le Parisien — pour le favoriser autant.

Une porte de sortie

Avant d’affronter ce phénomène en débat, j’ai réfléchi. Fallait-il entrer sur son terrain, en l’occurrence celui d’un « sauvetage » in extremis de l’idée européenne ? Évidemment que non. BHL multiplie les initiatives tous azimuts, chacune venant escamoter les échecs de la précédente à la faveur de cette mémoire de poulet qui caractérise les médias de grand chemin. Chaque discussion de fond, fût-elle réfléchie et articulée comme celle que lui a obligeamment opposée le ministre Pierre-Yves Maillard, ne fait qu’accréditer sa démarche. La réfutation ? Il n’en a cure, pourvu qu’elle provienne d’une autorité qu’il puisse accrocher à son tableau de chasse. Pierre Bourdieu, lui, l’avait très bien compris en refusant tout débat avec lui pour éviter de nourrir son imposture. BHL du reste ne sait pas débattre. Il suffit de le contrer un peu pour se faire traiter de peste brune, comme je l’ai été à Infrarouge.

L’enjeu de la tournée Looking for Europe n’est donc pas le sauvetage de l’Europe, c’est le sauvetage de BHL. Tout comme l’enjeu de « son » Maïdan, de « sa » Libye, etc., se résument à un seul sujet : la quête désespérée de consistance d’un être désincarné, aigre et malveillant comme un démon. J’ai passablement hésité, et consulté, avant d’accepter ce débat. Pourquoi devrais-je participer à sa réhabilitation, lui qui a contribué, avec une totale irresponsabilité, à la destruction sanglante du pays où je suis né, la Yougoslavie ?

Finalement, j’y suis allé avec une recommandation qui a fait le tour des réseaux sociaux, mais qui n’était n’avait rien d’une « quenelle » ou d’un « entartage ». Je l’ai formulée sans ironie et sans méchanceté aucune. Voici pourquoi.

Cet éternel enfant surprotégé a un moyen de ne pas mourir d’aigreur. C’est d’affronter, une fois dans sa vie, la réalité. La réalité brute, sans la médiation de sa rhétorique, de ses courtisans et de ses gardes du corps. Or il se trouve que, pour un ami sincère de la démocratie et un adversaire résolu des dictatures, la chance de rédemption se trouve sous son nez, dans les rues de sa ville. Il lui suffit, de fait, de quitter une fois dans sa vie le parti de l’ordre, d’enfiler un gilet jaune et de prendre la tête des manifestants. Le risque physique serait certes plus grand pour lui qu’il ne le fut jamais en Afghanistan ou à Sarajevo, mais il se limiterait tout au plus à la perte d’une côte ou d’un œil. En échange, il serait enfin admiré, et peut-être même aimé. Il sauverait sa pauvre vie.

Il lui suffirait pour cela d’un accès de lucidité et de courage vrai. Je le lui souhaite sincèrement.

(*) Radio Télévision Suisse du 23.01.2019.

  • Article de Slobodan Despot paru dans la rubrique «Le Bruit du Temps» de l’Antipresse n° 165 du 27/01/2019.

Le Président américain veut le retrait des troupes … … mais l’Allemagne, la France et la Grande-Bretagne insistent sur la continuation de la guerre

par Karl Müller

Source : Horizons et débats, Zurich,

https://www.zeit-fragen.ch/fr/ausgaben/2019/nr-1-3-januar-2019/us-praesident-will-truppen-abziehen.html

7 janvier 2019

Le gouvernement américain a décidé le retrait de ses troupes de Syrie et la réduction de moitié des troupes présentes en Afghanistan. Des politiciens responsables en Allemagne, en France et en Grande-Bretagne profèrent de violentes critiques, ce dont il ne faut pas s’étonner. Car, visiblement, leur but n’est toujours pas la paix. – Croient-ils vraiment à la victoire finale?

Le site allemand Nachdenkseiten (www.nachdenkseiten.de/?p=47919) du 18 décembre 2018 nous a de nouveau rendus attentifs aux sources de tels phantasmes de la victoire finale. Ils ont publié des extraits de deux discours américains en traduction allemande. Le premier, du 3 octobre 2007, tenu à San Francisco, provient de l’ancien général américain Wesley Clark, commandant en chef des forces de l’OTAN dans la guerre du Kosovo en 1999. Le deuxième est de George Friedman, ancien chef du service privé de renseignement Stratfor, du 4 février 2015, tenu à Chicago. Les deux discours sont connus de longue date – mais on oublie vite. 
Nous ne parlerons ici que du discours de l’ancien général américain. Il y a plus de 10 ans, Wesley Clark a parlé de ses expériences faites lors de visites au Pentagone, alors qu’il était encore général en service. Il a expliqué qu’après le 11-Septembre, il y eut un «coup d’Etat politique» aux Etats Unis: «Un petit groupe de personnes extrêmement dur et sans scrupules ont usurpé la politique étrangère américaine». Il illustra ses propos avec les plans de guerre ayant été concoctés au Pentagone en 2001 et cita un officier qui y travaillait et lui ayant dit: «Je viens de recevoir cette fiche-ci du bureau du ministère de la défense. Il y est écrit: nous attaquerons sept pays et renverserons leurs gouvernements au cours de cinq années. Nous commencerons par l’Irak, puis nous nous en prendrons à la Syrie, au Liban, à la Libye, à la Somalie, au Soudan et à l’Iran, sept pays au cours de cinq ans.»

Paul Wolfowitz: «Les Soviétiques ne nous arrêteront plus.»

Clark comprit que ces plans nécessitaient une longue durée de préparation. Il se souvint d’un entretien avec Paul Wolfowitz en 1991 après la deuxième guerre du Golfe. Wolfowitz aurait bien voulu, déjà à cette époque, l’élimination de Saddam Hussein. Néanmoins, il était content du résultat de la guerre: «Nous avons appris que nous pouvons engager nos troupes au Proche-Orient et les Soviétiques ne nous arrêteront plus.»
Puis, Clark se répéta en précisant: «Notre pays a été usurpé par un groupe de personnes lors d’un coup d’Etat politique. C’étaient Wolfowitz, Cheney et Rumsfeld. On pourrait nommer encore une demi-douzaine de collaborateurs autour du ‹Projet pour un nouveau siècle américain›. Ils voulaient déstabiliser le Proche-Orient, le bouleverser et le soumettre à leur contrôle.»

La guerre en Syrie

Nombreux sont ceux connaissant la promulgation de la guerre par les Etats-Unis contre le gouvernement et l’Etat syrien depuis le début, donc depuis 2012, par des moyens très variés. En effet, depuis belle lurette, il y a des troupes américaines officiellement déployées en Syrie. Cependant, le narratif officiel parlant de la lutte d’une coalition internationale contre l’Etat islamique (EI), ne correspond que très peu, voire pas du tout, à la vérité. Wesley Clark a déjà parlé des véritables plans il y a plus de 10 ans. Aujourd’hui, il faut ajouter: malheureusement, le parti belliciste américain ne se limite pas aux néoconservateurs. Le narratif de la «lutte contre le terrorisme» devait tromper les gens. Il devait empêcher une interprétation de la présence de toutes les forces militaires et non militaires actives en Syrie sans y être invitées par le gouvernement syrien comme une violation du droit international et l’obligation du retrait de toutes ces forces comme une évidence juridique – sans parler de la poursuite pénale de ces activités et des demandes justifiées de dédommagement. La guerre en Syrie a couté la vie à des centaines de milliers de personnes et elle a détruit le pays: ce fait est également la conséquence de cette intervention étrangère, jamais approuvée par le gouvernement syrien. 

Le plan américain n’a pas fonctionné

Mais le plan américain n’a pas fonctionné. L’appui russe et iranien au gouvernement syrien et à la Syrie a fait échouer les plans des Etats-Unis. On peut longuement discuter des tentatives du président américain de justifier l’actuel retrait des troupes. Mais c’est un fait que la décision du gouvernement américain de retirer les troupes de la Syrie n’est pas seulement la conséquence d’une défaite militaire, mais également un premier pas vers la reconstitution d’une situation de droit. La réaction plutôt modérée du ministre russe des Affaires étrangères Lavrov est compréhensible: «Tout retrait de troupes se trouvant illégalement dans un pays, est un pas dans la bonne direction». Il faut faire preuve de patience pour savoir si la remise de la responsabilité par les Etats-Unis au gouvernement turc est une voie correspondante au droit international. La condition minimale pour cela est un accord entre le gouvernement turc et le gouvernement syrien. Les responsables américains démissionnaires, tout en protestant bruyamment, devront accepter qu’on leur demande d’assumer leurs responsabilités. 
James Mattis, ministre américain de la Défense sur le départ, l’a, d’une certaine façon, déjà fait. Pour lui le retrait américain est une défaite subie envers «les pays dont les intérêts stratégiques sont en discordance croissante avec ceux des Etats-Unis». Basler Zeitung du 21/12/18 Dans ce contexte, il pensait explicitement à la Russie et à la Chine. Intéressant qu’on ait entendu exactement la même musique de la part de Allemagne. S’agit-il de se soucier du bien-être de la Syrie et des Syriens? Cela n’est guère probable!

L’Allemagne, la France et la Grande-Bretagne font preuve de bellicisme

Oui, les réactions officielles de l’Allemagne, de la France et de la Grande-Bretagne renversent complètement les relations transatlantiques. Vu la violation du droit international toujours en cours en Syrie, l’«argument» avancé par le président français Macron contre le retrait des troupes américaines est grave: «Un allié se doit d’être fiable.» M. Macron n’exige-t-il pas ainsi l’«honneur des voyous»? Dans la Neue Zürcher Zeitung du 21 décembre, on lit: «Paris et Londres veulent continuer la guerre en Syrie». Est-ce autre chose que le «Retour des hasardeurs»? Les partis allemands au Bundestag – à l’exception de «Die Linke» et de l’Alternative für Deutschland – ont formé une grande coalition en faveur de l’engagement de la Bundeswehr en Syrie et prennent à nouveau Donald Trump en ligne de mire. Mais de toute évidence, il ne s’agit pas seulement de s’opposer à une personne, mais également à un programme politique refusant de continuer sur la voie de l’impérialisme globalisé.
Et de se demander atterré: où est la contribution allemande au droit et à la paix? Où est le respect de la loi fondamentale? – A nouveau, les médias traditionnels de langue allemande sont tous alignés …     

Le retrait américain de la Syrie est tardif

«Le retrait des troupes américaines de Syrie est juste et nécessaire. La mission anti-EI menée par les Etats-Unis avec la participation de la Bundeswehr en Syrie est contraire au droit international, que ce soit dans l’espace aérien syrien ou au sol. C’est également l’avis du service scientifique du Bundestag allemand dans un rapport que j’ai commandé avec d’autres. Le retrait ne doit pas être salué uniquement d’un point de vue juridique, mais aussi d’un point de vue politique», a déclaré Alexander Neu, président de la Commission de défense, pour le groupe parlementaire Die Linke
Et de continuer: «Quiconque regrette le retrait des Etats-Unis de la Syrie ou considère qu’il s’agit d’une erreur néglige le fait que le chaos dans la région du Proche-Orient a été essentiellement créé par les Etats-Unis et leurs alliés. Les Etats-Unis poursuivent ouvertement leurs intérêts géopolitiques et géoéconomiques – parfois plus, parfois moins. Le EI est le résultat de la guerre d’agression illégale menée par les Etats-Unis contre l’Irak en 2003 dans le but de renverser le gouvernement. Le fait que l’Etat islamique ait pu également s’étendre à la Syrie est également lié aux fantasmes occidentaux de changement de régime. Aujourd’hui encore, les capitales occidentales souhaitent ardemment installer un régime pro-occidental en Syrie. L’‹engagement› occidental en Syrie n’a à aucun moment résolu les problèmes, mais a aggravé les conflits et s’est fait au détriment des populations syriennes. […]»

Source: Extrait d’un communiqué de presse d’Alexander S. Neu, 21/12/18; https://www.linksfraktion.de/presse/pressemitteilungen/detail/us-abzug-aus-syrien-ist-ueberfaellig

L’année où la planète s’est retournée

par Dmitry Orlov

3 janvier 2019

Source : http://lesakerfrancophone.fr/lannee-ou-la-planete-sest-retournee

 Source originaire : Club Orlov

Traduit par Hervé, vérifié par Wayan, relu par Cat pour le Saker Francophone

Le début d’une nouvelle année est un bon moment pour tirer des conclusions sur ce qui a changé, ce qui a fonctionné et ce qui a échoué. L’année écoulée a été remarquable à bien des égards en raison d’un grand nombre d’événements irréversibles et transformateurs. D’une certaine façon, en 2019, nous aurons affaire à une planète très différente. Voyons ce qui a réussi et ce qui a échoué.


Voyons d’abord ce qui a échoué et qui a perdu. On peut d’ores et déjà affirmer sans risque que le plan de Trump pour redonner sa grandeur à l’Amérique (MAGA) est un échec. Sous les statistiques optimistes de la croissance économique américaine se cache le fait hideux qu’elle est le résultat d’une exonération fiscale accordée aux sociétés transnationales pour les inciter à rapatrier leurs bénéfices. Non seulement cela ne les a pas aidées (les cours de leur action s’effondrent actuellement), mais cela s’est avéré un désastre pour le gouvernement américain ainsi que pour le système économique dans son ensemble.

Les recettes fiscales ont diminué, ce qui a entraîné un déficit de plus de 779 milliards de dollars. Pendant ce temps, les guerres commerciales que Trump a lancées ont fait augmenter le déficit commercial de 17% par rapport à l’année précédente. Les plans de rapatriement de la production industrielle des pays à bas coûts restent vaseux parce que les trois éléments clés dont la Chine disposait en s’industrialisant (énergie bon marché, main-d’œuvre bon marché et faible coût des affaires) font totalement défaut [aux États Unis].

La dette publique est déjà au-delà du raisonnable et son expansion continue de s’accélérer, avec pour le seul paiement des intérêts de la dette, une trajectoire qui devraient dépasser 500 milliards de dollars par an d’ici une décennie. Cette trajectoire n’augure rien de bon pour l’existence même des États-Unis. Personne, que ce soit aux États-Unis ou ailleurs, n’a le pouvoir de modifier sensiblement cette trajectoire. Les embardées de Trump ont peut-être fait avancer les choses plus vite qu’elles ne l’auraient fait autrement, du moins dans le sens d’aider à convaincre le monde entier que les États-Unis sont égoïstes, inoffensifs, finalement autodestructeurs et généralement peu fiables comme partenaires. En fin de compte, quel que soit président des États-Unis, cela a toujours été le cas.

Parmi ceux que le président américain a réussi à blesser le plus on compte ses alliés européens. Ses attaques contre les exportations d’énergie russe vers l’Europe, contre les constructeurs automobiles européens et contre le commerce de l’Europe avec l’Iran ont causé de nombreux dommages, tant politiques qu’économiques, sans pour autant les compenser par des avantages réels ou perçus. Pendant ce temps, alors que l’ordre mondial globaliste, qu’une grande partie de la population européenne semble prête à déclarer comme un échec, commence à s’effriter, l’Union européenne devient rapidement ingouvernable, avec des partis politiques de gouvernement incapables de former des coalitions et un nombre toujours plus grand de populistes sortant du bois.

Il est trop tôt pour dire que l’UE a déjà complètement échoué, mais il semble déjà assez certain que, d’ici une décennie, elle ne sera plus un acteur international sérieux. Bien que la qualité désastreuse et les erreurs ruineuses de la propre direction de l’Union européenne aient une grande part de responsabilité, une partie de celle-ci devrait être attribuée au comportement erratique et destructif de leur Big Brother transocéanique. L’UE s’est déjà transformée en une affaire strictement régionale, incapable de projeter son pouvoir ou d’entretenir des ambitions géopolitiques mondiales.

Il en va de même pour Washington, qui va soit partir volontairement (faute d’argent), soit être chassé d’une grande partie du monde. Le départ de Syrie est inévitable, que Trump, sous la pression incessante de ses bellicistes bipartisans, revienne ou non sur cet engagement. Maintenant que la Syrie est armée de défense anti-aérienne moderne fournie par la Russie, les États-Unis n’y maintiennent plus leur supériorité aérienne, et sans supériorité aérienne l’armée américaine ne peut rien faire.

L’Afghanistan est le prochain pays ; là, il semble farfelu de penser que les Washingtoniens seront en mesure de parvenir à un accommodement raisonnable avec les Talibans. Leur départ signifiera la fin de Kaboul en tant que centre de corruption où les étrangers volent l’aide humanitaire et d’autres ressources. Quelque part en cours de route, les troupes américaines restantes seront également retirées d’Irak, où le parlement, irrité par la visite impromptue de Trump dans une base américaine, a récemment voté leur expulsion. Et cela va mettre à mal toute l’aventure américaine au Moyen-Orient depuis le 11 septembre : 4 704 milliards de dollars ont été gaspillés, pour être précis, soit 14 444 dollars pour chaque homme, femme et enfant aux États-Unis.

Les plus grands gagnants en sont évidemment les peuples de toute la région, car ils ne seront plus soumis au harcèlement et aux bombardements aveugles des États-Unis. Les autres gagnants sont la Russie, la Chine et l’Iran, la Russie consolidant sa position d’arbitre ultime des arrangements de sécurité internationale grâce à ses capacités militaires sans égal et son savoir-faire démontré en matière de coercition pour imposer la paix. Le sort de la Syrie sera décidé par la Russie, l’Iran et la Turquie, les États-Unis n’étant même pas invités aux négociations. L’Afghanistan relèvera de l’Organisation de coopération de Shanghai.

Et les plus grands perdants seront les anciens alliés régionaux des États-Unis, en premier lieu Israël, puis l’Arabie saoudite. Depuis des décennies, les États-Unis ont pu contrôler et déstabiliser sélectivement le Moyen-Orient en agissant grâce à leurs marionnettes locales, mais maintenant toutes ces marionnettes sont en plein désarroi. Elles doivent faire face à un croissant chiite consolidé et à une Russie résurgente et affirmée. Israël ne peut pas faire grand-chose contre la présence militaire iranienne dans le sud de la Syrie, de l’autre côté de sa frontière. Le succès politique du Hezbollah au Liban et la force renouvelée du Hamas dans les territoires palestiniens ajoutent à son stress.

Entre-temps, l’incapacité d’Israël à contrer les récentes attaques à la roquette sur son territoire a démontré l’inutilité de ses systèmes de défense anti-aérienne pour protéger sa population de plus en plus appauvrie. Israël est à peine capable de tenir le coup malgré l’aide militaire américaine de 3,1 milliards de dollars et les généreuses garanties de prêts ; que fera-t-il lorsque cette aide cessera ? Ma prédiction à long terme pour Israël est toujours valable : ce pays cessera d’exister, et quand il cessera d’exister, la plupart des juifs russes, qui représentent environ un tiers de sa population, essaieront de retourner en Russie.

Les récents paris de l’Arabie saoudite se sont tous soldés par des pertes, et le pays est maintenant bloqué sur la voie de la faillite. Sa tentative de poursuivre une guerre au Yémen a été un échec. Les Américains se retirent également de ce conflit, les négociateurs de l’ONU s’en vont, et l’Iran est une fois de plus le gagnant. L’assassinat de Jamal Khashoggi à l’ambassade saoudienne à Ankara a démontré au monde entier la dégradation de l’État saoudien. Son jeune prince est maintenant un paria et ses plans de développement ont été anéantis.

Alors que la Russie et l’Iran sont manifestement gagnants de ce grand jeu et que les États-Unis, l’UE et les alliés occidentaux du Golfe en sont les grands perdants, il est encore difficile de tirer des conclusions sur la Chine. Elle a diversifié ses échanges commerciaux et stimulé sa consommation intérieure, mais une trop grande partie de ses échanges se fait encore avec les États-Unis, ce qui la rend vulnérable aux perturbations économiques. Mais la Chine est politiquement stable et solide, tandis que les États-Unis deviennent rapidement ingouvernables politiquement, obsédés par les intrigues de palais plutôt que par la politique réelle. Cette situation rend très improbable que les États-Unis puissent l’emporter sur la Chine, que ce soit sur le plan économique ou militaire.

Voilà à quoi ressemble l’état de la planète d’où je suis assis. Pour ce qui est de l’avenir, il semble tout à fait certain que nous nous dirigeons vers trois crises majeures simultanées, l’une ayant trait aux finances et au commerce, l’autre à l’énergie, la troisième à un climat déstabilisé. À l’heure actuelle, une grande partie du commerce international mondial est encore liée à deux grandes monnaies de réserve, le dollar américain et l’euro, ce qui fait que les pays qui ont des excédents commerciaux, comme la Chine et la Russie, échangent leurs produits contre la dette occidentale, ce qui en fait globalement des colonies occidentales de facto. Mais la situation évolue rapidement à mesure que de plus en plus de pays font du commerce avec leur propre monnaie, ce qui compromet la capacité d’emprunt des pays occidentaux, rend impossible le financement de leurs déficits budgétaires et les oblige à rembourser leurs dettes publiques faramineuses. Ce sera remarquablement perturbant, car on ne sait pas comment ils pourront continuer à financer leurs importations essentielles, en particulier l’énergie.

L’énergie est au cœur de l’autre crise à laquelle le monde est confronté. Le pic de pétrole conventionnel a été atteint autour de 2007 alors que celui du charbon l’a été il y a quelques années. Le pétrole non conventionnel (pétrole de schiste) aux États-Unis devrait bientôt atteindre son apogée pour des raisons qui ne sont que partiellement liées à la diminution des ressources (l’ensemble de ce business est lourdement endetté et ne pourra jamais rembourser ses dettes et sera contraint de réduire ses forages dès que sa capacité à générer de la dette sera réduite). Le seul pays disposant d’une vaste base de ressources (pétrole, charbon, gaz naturel et énergie nucléaire) est la Russie, qui restera probablement le fournisseur mondial d’énergie de dernier recours pour les décennies à venir. Elle est désormais en mesure d’exploiter les réserves pratiquement illimitées d’uranium 238 en surface qu’elle peut convertir en combustible dans ses derniers réacteurs à neutrons rapides (BN), qui peuvent également brûler le plutonium des armes nucléaires et des déchets nucléaires de haute activité.

La déstabilisation du climat coûtera cher à tout le monde, mais là aussi, il y a des gagnants et des perdants, et la Russie sera à nouveau le grand gagnant. Le climat plus chaud lui permet déjà de devenir le grenier à céréales et le plus grand exportateur de céréales du monde. Pendant ce temps, de nombreux pays plus au sud connaissent des vagues de chaleur et des sécheresses de plus en plus sévères et fréquentes, des tempêtes plus violentes, des inondations d’eau salée et d’autres calamités liées au climat, ce qui compromet leur capacité de produire des aliments et génère des millions de réfugiés climatiques.

C’est le tableau d’ensemble que je vois alors que la planète navigue sur les eaux de cette année 2019. Les perdants ultimes sont les États-Unis, suivis de l’UE et de leurs alliés du Moyen-Orient. Les gagnants ultimes sont la Russie et l’Iran, suivis par la Chine. Et tous les autres sont coincés au milieu, obligés de réévaluer rapidement la situation et de réorganiser leurs alliances et leurs relations commerciales. Il semble probable qu’en regardant l’année écoulée, nous en viendrons à la considérer comme 1990, une année où le monde s’est soudainement retourné, surprenant à peu près tout le monde. Espérons que tout se passera aussi paisiblement maintenant qu’à l’époque. Bonne année à tous !D

Le livre de Dmitry Orlov est l’un des ouvrages fondateurs de cette nouvelle « discipline » que l’on nomme aujourd’hui : « collapsologie » c’est à-dire l’étude de l’effondrement des sociétés ou des civilisations.

Syrie : La très sage décision de Donald Trump…


Richard Labévière
24 décembre 2018

Source : Proche&Moyen-Orient.ch

Il l’avait promis, il l’a fait : Donald Trump ramène la troupe à la maison, soit les quelques deux mille soldats des forces spéciales engagées en Syrie et la moitié du contingent d’Afghanistan, environ 7000 hommes. Ce faisant, le président américain confirme ses deux obsessions récurrentes : se faire réélire pour un prochain mandat en respectant à la lettre la liste de ses promesses électorales et faire tout le contraire de ce qu’a essayé de réaliser son prédécesseur Barack Obama. 

Sur le dossier syrien, la précédente administration démocrate visait clairement deux objectifs : renverser et changer le régime de Damas en supprimant Bachar al-Assad comme ce fut fait de Saddam Hussein et de Mouammar Kadhafi, tout en démolissant l’Etat-nation syrien comme ce fut fait de ceux d’Irak et de Libye. Sur ces deux points le bilan s’avère proprement désastreux – d’autant qu’en matière militaire – l’administration Obama s’est particulièrement illustrée par une augmentation exponentielle des attaques de drones, des opérations clandestines, des enlèvements et des assassinats ciblés. 

En prenant ainsi la décision d’un retrait « sec » de Syrie, le nouveau président américain interrompt brusquement la séquence d’un échec pourtant annoncé et ne faisant que s’aggraver au fil des semaines. Certes comme à son habitude, il n’y met pas les formes et prend de vitesse l’ensemble de ses partenaires étrangers et américains, n’hésitant pas à provoquer la démission de son ministre de la défense. Comme à son habitude aussi, c’est d’abord l’homme d’affaires qui réagit : Donald Trump ne veut plus continuer à investir dans des opérations de plus en plus coûteuses ne rapportant rien, si ce n’est la mort des « boys » et le retour de leurs cercueils au pays. En Syrie, la Russie, l’Iran et la Turquie ont remporté la partie. En Afghanistan, les Talibans ont repris le contrôle de 70% du pays. 

Par conséquent, à quoi servirait-il de continuer à engouffrer des milliards de dollars dans des affaires qui tournent au désastre depuis plusieurs années. Dans cette perspective purement comptable, la décision de Donald Trump est logique et conforme à son programme, sinon à son idéologie politique : l’argent d’abord pour me faire réélire ! 

Dialectiquement, la décision de Donald Trump fait aussi tomber nombre de malentendus et de contresens qui depuis mars 2011 empêchent une bonne compréhension de la guerre civilo-globale de Syrie. En dernière instance, le retrait militaire américain de Syrie pourrait s’avérer très positif en permettant d’accélérer la sortie de crise afin de lancer la reconstruction économique et politique du pays. Enfin, pour mieux apprécier la décision de la Maison Blanche, il s’agit d’abord de rappeler l’historique d’une ingérence américaine en Syrie qui a commencé bien avant le lancement officiel de la Coalition anti-terroriste d’août 2014…

L’INGERENCE AMERICAIN DATE DE 2011

L’engagement militaire américain en Syrie n’a pas attendu la proclamation du Califat par l’organisation « Etat islamique »/Dae’ch le 29 juin 2014. En fait, Washington préparait depuis longtemps des alternatives aux dictatures militaires arabes de moins en moins fréquentables. Dans le contexte des mal nommées «  révolutions arabes » , en Tunisie, en Egypte, en Libye, comme en Syrie la solution était déjà sur la table de la Maison blanche : favoriser l’arrivée au pouvoir des Frères musulmans en les aidant à constituer des pouvoirs exécutifs alternatifs. Ainsi, avant les troubles de Deraa en mars 2011, les services spéciaux américains sont déjà à pied d’œuvre au Liban, en Jordanie et en Turquie pour appuyer des ONGs et les startupers d’une contestation qui va s’organiser à partir des « réseaux numériques » dits « sociaux ». 

Dès les premières manifestations populaires de Deraa, des officines américaines et britanniques vont introduire quantités de fusils M-16 dans le pays, avec l’aide des Frères musulmans jordaniens et des tribus sunnites dont les nombreux trafics se jouent des postes frontières de la région. Durant les premières protestations – qui dès le début n’ont pas été pacifiques comme continuent à le prétendre les médias occidentaux absents du terrain -, des snipers cagoulés ont systématiquement pris pour cible les forces de l’ordre depuis les toits en terrasse des quartiers jouxtant les bâtiments officiels du gouvernorat de Deraa. Selon un rapport confidentiel du BND allemand, dès les premiers jours du « printemps syrien », plusieurs dizaines de « contractors » américains et britanniques sont à l’œuvre non seulement à Deraa, mais aussi dans la banlieue de Damas, ainsi que dans plusieurs localités côtières entre Tartous et Lattaquié. 

A proximité des frontières syriennes, l’installation de deux M.O.C – Military Operation Center – a commencé dès janvier 2011 : le premier se situe dans une caserne de la banlieue nord de Amman, la capitale jordanienne. Le deuxième s’est installé dans la vieille Antioche, jouxtant la ville turque d’Antakya, le départ de la Route de la soie. Les activités de ces deux structures d’états-majors illustrent la première séquence de l’engagement militaire américain en Syrie du printemps 2011 à l’été 2014, avant l’apparition de Dae’ch

A partir de ces deux plateformes interarmées se déploient trois programmes. Sous la responsabilité du Pentagone, le premier consiste à fournir différents points d’approvisionnements en armes afin d’équiper et de former des combattants susceptibles de rejoindre l’Armée syrienne libre (ASL), dont les premières unités ont vu le jour fin juillet 2011. Aux mains de la CIA, le deuxième programme consiste à recruter le plus grand nombre possible d’activistes afin de démultiplier les groupes armés locaux chargés de rejoindre l’ASL. Enfin, directement supervisé par le Secrétariat d’Etat, le troisième programme cherche à créer – avec l’aide des services spéciaux britanniques – des ONGs présentables à l’opinion publique internationale. Les fameux « Casques blancs » qui défraieront la chronique durant la bataille d’Alep en décembre 2016, sont l’une des créations du Progamm-3 !

Du printemps 2011 à l’été 2014, ces trois programmes vont engloutir plusieurs milliards de dollars sans beaucoup de résultats. Dans le sillage de l’ASL, les groupes armés dits « modérés », « laïcs » ou même « démocratiques » ont le plus grand mal à s’imposer. Ces groupes, qui parfois ne survivent que quelques jours, sont vite supplantés et absorbés par les katiba (unités) de Jabhat al-Nosra, c’est-à-dire Al-Qaïda en Syrie. Entre l’hiver 2011/2012 et l’été 2014, les analystes d’un service européen de renseignement n’en dénombrent pas moins de 400 qui se forment, se décomposent et se reconfigurent au gré d’alliances familiales, claniques, tribales et d’enjeux financiers plus ou moins clivants.

Toujours est-il que plusieurs de ces groupes, hâtivement montés sur le modèle de la sinistre UCK du Kosovo vont, la plupart du temps, tourner au fiasco comme le mort-né Front de libération de la Syrie (FLS) qui sera absorbé par Nosra quelques jours seulement après sa création. La dissidence armée en Syrie ne réussira jamais à se fédérer. Aucun de ces groupes ne va parvenir à s’implanter durablement à l’Est de l’Euphrate jusqu’à ce que la CIA conseille au Pentagone de jouer la carte… kurde. 

L’ALIBI DE LA LUTTE ANTI-TERRORISTE

La prise de Mossoul – deuxième ville d’Irak – et la proclamation du Califat par Dae’ch fin juin 2014 ouvre la deuxième séquence de l’engagement militaire américain en Syrie. L’alibi de la lutte anti-terroriste va permettre à Washington de poursuivre son objectif initial : le renversement du gouvernement de Damas et le démantèlement de la Syrie.

Tétanisé par l’émergence d’un « arc chi’ite », le petit roi Abdallah de Jordanie va vendre aux Américains la formation d’une « Fédération des tribus arabes ». Cette nouvelle initiative qui aura coûté plusieurs centaines de millions de dollars va, elle-aussi, très vite se transformer en échec cuisant, les supplétifs de cette fédération fantôme rejoignant avec armes et bagages leurs tribus d’origine. 

Dès 2011, l’objectif était non seulement de renverser le « régime de Damas » et son « sanglant dictateur » Bachar al-Assad – pour reprendre la rhétorique de la presse occidentale – mais aussi d’endiguer le déploiement de l’Iran en Syrie et celui de son allié historique le Hezbollah libanais. Ce dernier, qui s’est officiellement engagé en Syrie à partir de juillet 2013, a empêché les jihadistes de Nosra de s’emparer du port de Tripoli (nord du Liban), de s’implanter durablement dans la Bekaa, notamment dans la localité d’Ersal, ainsi que dans le sud du pays.

Peu de temps après la proclamation du Califat, Dae’ch attaque une école militaire en Jordanie : plusieurs conseillers américains sont tués. Pour s’assurer le contrôle du triangle syro-jordano-irakien, les forces spéciales américaines installent une base interarmées à Tanaf. Il s’agit principalement de couper la route aux Iraniens dans le désert d’Al-Ambar qui surplombe la frontière syro-jordanienne. A partir des infrastructures de Tanaf est créée la « Nouvelle armée syrienne » sous les ordres de Mohammad Talaa. Nouveau fiasco, cette force est décimée par Dae’ch aux abords de l’aéroport d’Al Hamadan durant l’été 2015. 

A partir de Tanaf, la CIA et ses groupes supplétifs vont faire mouvement pour empêcher la libération de Boukmal par l’armée syrienne après celle de Palmyre. Les forces américaines permettent alors à Dae’ch de s’installer près de Tanaf et bombardent une colonne irakienne qui cherche à opérer sa jonction avec l’armée gouvernementale syrienne. Après plusieurs années d’âpres combats, les forces loyales de Damas font finalement la jonction tant attendue avec leurs homologues irakiennes et investissent Tanaf en décembre 2017, ouvrant ainsi la route Bagdad-Damas. 

Au sud de l’Euphrate, les Américains ont empêché les Russes de traverser le fleuve, permettant ainsi à Dae’ch de développer un sanctuaire dans la poche d’Hajin depuis décembre 2017. « L’ordre de protéger cette poche a été prise au plus haut niveau du Pentagone », explique un officier européen de renseignement en poste à Amman. Finalement, ce n’est qu’un an plus tard – le 17 décembre 2018 – que les combattant kurdes investissent Hajin mettant en fuite plusieurs milliers de jihadistes de Dae’ch.

La deuxième séquence de l’engagement américain en Syrie est dominée par un choix stratégique clair : appuyer les groupes kurdes engagés dans la lutte contre Daec’h et contre l’armée gouvernementale syrienne. Il s’agissait aussi d’occuper durablement les régions pétrolières et gazières du Nord-Est de la Syrie et d’empêcher la formation du fameux couloir chi’ite Bagdad-Damas-Téhéran tant redouté par le roi de Jordanie. 

La majorité des Arabes chassés par les Kurdes vont se réfugier en Turquie au nord de Raqqa. La ville de Tal-Abyad (la colline blanche) a été « purifiée » ethniquement – dékurdifiée – ouvrant ainsi un couloir destiné à séparer les deux grandes agglomérations kurdes de Kobané et Hassaké. Depuis un an et demi, les services spéciaux turcs organisent une force de 4000 hommes – Le Bouclier de Raqqa – chargée de la reconquête. C’est principalement pour contrer cette initiative que les forces spéciales américaines vont équiper plusieurs points d’appuis aériens afin d’épauler le dispositif kurde des Forces démocratiques syriennes (FDS), majoritairement composées de combattants kurdes.

TRUMP A TIRE LES LECONS DE LA LIBERATION D’ALEP

Depuis plusieurs années aussi, l’armée turque prépare la bataille d’Afrine1 et de Manbij (autre ville verrou) aux mains des milices pro-kurdes dont plus d’un tiers de combattants du PKK (Parti des travailleurs du Kurdistan). Ankara craint, plus que tout, la création d’une entité autonome kurde sur ses marches sud. Pour Recep Erdogan, il s’agit de briser coûte que coûte une possible jonction entre les milices YPG et celles de la maison mère du PKK susceptible de fournir la profondeur stratégique nécessaire aux Kurdes de Turquie. 

C’est principalement pour évoquer cette question que Donald Trump et son homologue turc Recep Erdogan ont eu une très longue conversation téléphonique le 17 décembre dernier. 

Plus précisément, Recep Erdogan menace depuis plusieurs semaines d’envahir et d’occuper une bande d’au moins 15 kilomètres de profondeur dans le nord-est de la Syrie. L’armée turque a placé des armes lourdes le long des zones frontalières adjacentes. Quelque 15 000 « rebelles » étrangers et syriens, payés par la Turquie, sont censés être à l’avant-garde de cette invasion. Au cours du mois dernier, ils ont été transférés d’Idlib et d’autres zones contrôlées par la Turquie au nord-ouest de la Syrie vers le côté turc de la frontière orientale. De plus, le président turc aurait aussi menacé de finaliser l’acquisition de systèmes anti-aériens russes S-400, ce qui serait une première pour l’un des principaux membres de l’OTAN. En définitive Ankara aurait finalement opté pour l’achat des systèmes avancés de défense antimissile Patriot!

Toujours est-il qu’après le départ américain, il y aura une course pour occuper le vide – même si la Turquie risque de s’en tenir à son plan d’invasion. Le gouvernement syrien doit maintenant se dépêcher de reprendre le barrage de Raqqa, les riches terres agricoles au nord de l’Euphrate et, surtout, le champ pétrolier et gazier près de la frontière irakienne, qui sont nécessaires pour financer la reconstruction à venir.

Dans ce contexte et compte-tenu de l’échec patent des deux séquences successives de l’ingérence militaire américaine en Syrie, « Donald Trump aurait surtout raccroché les gants pour ne pas être tenu responsable d’une possible sortie turque de l’OTAN, hypothèse parfaitement apocalyptique pour l’Alliance occidentale », explique un officier général européen en poste à Bruxelles-OTAN ; « en fait, la question du retrait américain se pose depuis la libération d’Alep en décembre 2016. Washington a compris que la partie était perdue et qu’il fallait limiter la casse en retenant la Turquie, par la peau du cou et de toutes les manières possibles ». Evidemment, les Israéliens sont furieux, craignant de voir les Iraniens et le Hezbollah libanais s’installer durablement sur leur frontière nord. D’ores et déjà, Donald Trump aurait promis à Tel-Aviv de nouvelles livraisons d’armes en expliquant que le véritable endiguement de l’Iran se jouait désormais en Irak. 

NOUVELLE CARABISTOUILLE FRANCAISE

Comme toujours dès qu’il est question de la Syrie, la réaction française est d’une confondante absurdité. Les deux principaux responsables politiques des zones sous contrôle kurde en Syrie – les deux co-présidents du Conseil démocratique Syrien Ilham Ahmed et Riad Darar – ont été immédiatement reçus à Paris. L’Elysée a confirmé cette visite, des sources militaires autorisées laissant entendre que Paris s’engagerait à de nouvelles livraisons d’armes et à maintenir plusieurs centaines de membres des forces spéciales aux côtés des factions kurdes.

Les communicants de l’Elysée et du Quai d’Orsay ont aussitôt lancé une campagne médiatique visant à expliquer que la France poursuivrait son engagement militaire au nom de la lutte contre le terrorisme et – bien-sûr – de la défense des droits de l’homme. La ministre de la Défense Florence Parly a eu bien du mal à légitimer une opération que des militaires français de haut rang considèrent comme vouée à l’échec, d’autant qu’Emmanuel Macron avait annoncé la défaite de Dae’ch dès le lendemain de son élection. 

« Soyons sérieux », avertissent plusieurs officiers supérieurs français, « quels sont les intérêts de la France dans cette affaire extrêmement budgétivore ? Avons-nous intérêt à nous maintenir dans un dispositif dont l’échec est d’ores et déjà inscrit dans la réalité des rapports de force sur le terrain ? Comme les Américains, nous ferions mieux de diminuer aussi le format de nos opérations extérieurs afin de nous concentrer sur nos besoins de défense les plus essentiels comme – par exemple – la mise en chantier de deux porte-avions nucléaires pour remplacer le Charles-de-Gaulle qui arrivera en fin de mission en 2038 ».

Plusieurs diplomates français expriment aussi leur incompréhension : « une fois de plus, nous allons travailler d’abord pour les intérêts d’Israël qui nous crachera dessus à la première occasion… » Et dès qu’il est question des priorités de Tel-Aviv, Bernard Kouchner ressurgit de son outre-tombe affairiste pour nous rejouer (notamment sur Europe-1 et dans le dernier JDD) la scène de « la honte » et de la trahison des Kurdes au nom des droits de l’homme et de sa fameuse ingérence humanoïde dont on connaît maintenant les vraies motivations néo-coloniales.

En définitive, que Washington trahisse de nouveau les Kurdes correspond à une vieille tradition récurrente depuis les traités de 1920 ayant présidé au démantèlement de l’empire ottoman. A l’issue de la Première guerre mondiale, l’ensemble des puissances occidentales avaient promis aux Kurdes la création à venir d’un Etat souverain… qui n’est jamais venu. Mais, de crainte que cette malédiction se répéte, les Kurdes auraient mieux fait de poursuivre les négociations qu’ils avaient ouvertes en 2013 avec Damas pour négocier un statut d’autonomie interne au sein de la République arabe syrienne.


1 Afrine et sa région, comprenant 360 villes et villages dans le nord-ouest du gouvernorat d’Alep, est contrôlée depuis le 11 juillet 2012 par le PYD et sa branche armée, les YPG. La population de la région est en très grande majorité kurde, mais elle comprend aussi des Arabes, des Assyriens, des Turkmènes et 20 000 réfugiés yézidis rescapés des massacres de Sinjar. Depuis janvier 2018, entre 500 000 et un million de personnes y vivent, dont des milliers de réfugiés. 

Pourquoi Rousseau était un Gilet Jaune

par Bruno Guigue

21 décembre 2018

Source : https://www.legrandsoir.info/pourquoi-rousseau-etait-un-gilet-jaune.html


A défaut de lire Rousseau, on aime le caricaturer. Ce doux rêveur aux illusions champêtres ne serait bon qu’à susciter des ferveurs prépubères. Au mieux, il serait un préromantique dont l’œuvre désuète moisit dans les rayons des bibliothèques. Au pire, un illuminé, un écorché vif, un psychopathe dont les principes funestes auraient engendré le totalitarisme. Vilipender ce manant, ce paria de la philosophie égaré dans un siècle de jouisseurs fortunés remonte à une longue tradition. Perspicace, Henri Guillemin soulignait la profonde solitude de Jean-Jacques à l’ombre des Lumières. « Rousseau, au XVIIIème siècle, c’est l’homme qui dit, ouvertement, sur la société telle qu’elle est, tout ce qu’on ne doit pas dire lorsqu’on est bien élevé et qu’on veut faire carrière. Il ne se contente pas d’exaspérer les Encyclopédistes avec ses propos sur l’âme, sur Dieu, sur la fin de l’homme, mais il les horrifie, en outre, et les épouvante, en parlant sans respect des grands et des riches. On n’est pas très porté, du côté philosophique, à des considérations de cette espèce. La secte, dira Robespierre, déclamait quelque fois contre le despotisme, mais ses membres s’employaient au mieux à se faire pensionner par les despotes. D’Holbach, Helvétius, appartiennent à la haute bourgeoisie financière ».

Les Encyclopédistes poursuivaient Rousseau de leur mépris. Mais Voltaire n’est pas en reste. « Il s’est glissé par ses spéculations, écrit Guillemin, dans la classe entretenue et n’entend pas qu’on touche au système. Pour lui, ouvriers et paysans constituent la populace, et le premier devoir des travailleurs est de rester muet dans cette servitude laborieuse qui nourrit les nantis ». Rousseau ? Pour Voltaire, c’est un gueux qui voudrait que les riches fussent volés par les pauvres. Ce que la bourgeoisie déteste, en lui, « c’est l’homme du Discours sur l’inégalité et du Contrat social, ce livre, écrit Mallet du Pan, qui fut le Coran des discoureurs de 1789. Il n’y a pas d’écrivain plus propre à rendre le pauvre superbe, note Joubert le 15 avril 1815. Et Brunetière d’insister, avec une grimace de dégoût, sur le pedigree nauséeux de Rousseau : les parents de Rousseau étaient peuple, au sens le plus fâcheux du mot ; la vulgarité de ses origines, c’est le premier trait de son caractère. Au point culminant de la réaction bourgeoise, après ces Journées de Juin 1848 qui l’ont jeté « dans des tremblements », Sainte-Beuve accable Rousseau de son mépris de classe. « Rousseau a été laquais, dit-il, et il ajoute finement : On s’en aperçoit. Taine, au lendemain de la Commune, ne voit dans toute la pensée de Rousseau qu’une rancune de plébéien, pauvre, aigri, et qui, entrant dans le monde, a trouvé la place prise et n’a pas su s’y faire la sienne ; il n’échappe à l’envie que par le dénigrement » (Henri Gullemin, Du contrat social, Présentation, UGE, 1973).

Et si cette haine pour Rousseau témoignait en faveur de sa philosophie, montrant qu’il n’avait pas seulement une longueur d’avance sur son temps, mais aussi sur le nôtre, et qu’il ne pouvait échapper à son destin solitaire en attaquant l’injustice sur tous les fronts ? Ce n’est pas seulement sa psychologie singulière qui dressait Rousseau contre une société vermoulue, mais sa pensée profonde, son système philosophique. Il détestait la bourgeoisie pour son égoïsme rapace, pour ses mœurs dépravées : elle le haïssait, elle, pour ses idées. Son époque, il la définissait dans une lettre au Mercure comme « un siècle de charlatanerie où les plus grands fripons ont toujours l’intérêt public à la bouche ». Et dans l’Emile, il lançait cet avertissement : « Vous vous fiez à l’ordre actuel de la société sans songer que cet ordre est sujet à des révolutions inévitables ». Sa philosophie, on le sait, préfigurait la Révolution française. Mais prenons garde à ne pas arrimer Rousseau au port de la bourgeoisie ascendante. La rigueur de sa pensée emportait le philosophe-paria fort loin de ces rivages rassurants. Et s’il a nourri de ses idées le processus révolutionnaire, il a surtout anticipé son usurpation par la bourgeoisie.

Une philosophie de la liberté

Quelle est sa philosophie ? Un principe en donne la ligne directrice : qu’il s’agisse d’éducation ou de gouvernement, il condamne comme contraire à la nature tout ce qui porte atteinte à la liberté humaine. La liberté est en effet la qualité native de l’homme, elle fait « la dignité de son être ». C’est encore ce qu’il veut dire lorsqu’il affirme dans le Contrat social que l’homme est « né libre » ou lorsqu’il écrit dans le Discours sur l’inégalité : « ce n’est pas tant l’entendement qui fait parmi les animaux la distinction spécifique de l’homme que sa qualité d’agent libre ». Mais commençons par le commencement. Découvrons l’homme de la nature enfoui sous l’homme de l’homme. Pour remonter au véritable état de nature, il faut faire abstraction de l’homme social, il faut se représenter l’homme dans son état natif, sorti des mains de la nature, nimbé de son innocence originelle. S’abandonnant à l’anthropologie-fiction, il faut imaginer les hommes dispersés, épars dans les forêts. Cet état d’isolement est une fiction, mais on ne peut s’en passer si l’on veut « bien juger de notre état présent ». Dans cet état d’isolement, l’homme jouit de l’indépendance la plus complète car il se suffit à lui-même. Rien ni personne ne saurait l’asservir. Aucun lien de dépendance ne lie l’homme à l’homme dans l’état de nature, et c’est dans ce sens que cet état est exemplaire.

Il faut bien comprendre que la fiction philosophique de l’état de nature ne décrit pas un état antérieur de l’humanité. Elle a pour fonction théorique de souligner la liberté naturelle : aucun homme n’est naturellement fait pour commander ou obéir. L’oppression qui caractérise les sociétés inégalitaires n’est pas une fatalité, mais un phénomène contingent. Que des hommes soumettent d’autres hommes est un fait historique, et non une nécessité propre à l’espèce. La description de l’état de nature souligne donc la servitude propre à l’état social. Mais l’homme civil n’est pas seulement soumis à la volonté d’autres hommes, le pauvre à la volonté du riche, l’esclave à celle du maître. Il y a en outre dans l’état civil une servitude morale, la soumission à l’opinion et au préjugé. Bien loin de juger par lui-même, l’homme civil n’a plus qu’une préoccupation, celle de se conformer à l’opinion des autres. Au sens strict du terme, l’état civil est synonyme d’aliénation : c’est du regard des autres, ce ferment de corruption, que l’individu tire le sentiment de sa propre existence.

C’est pourquoi le passage de l’état de nature à l’état civil se solde par la perte de la liberté. Ce passage de l’état naturel à l’état social n’était pas inéluctable, mais il est irréversible. Contrairement à ce qu’on dit parfois, il n’y a aucune nostalgie d’un âge d’or perdu chez Rousseau. Il sait bien que la culture a enveloppé la nature et que cette transformation a arraché l’humanité à l’animalité. En revanche, la perte de la liberté qui est la conséquence de l’état social n’est pas inéluctable. Si cette perte était définitive, ce serait une condamnation sans appel de la société civile. Mais société et liberté ne s’excluent pas irrémédiablement l’une l’autre. L’œuvre politique de Rousseau montre au contraire que l’homme, par des institutions appropriées, peut gagner l’équivalent de ce qu’il perd en quittant l’état de nature. Il peut s’unir à ses semblables sans faire le sacrifice de sa liberté, puisqu’il peut trouver dans la société l’équivalent civil de sa liberté native.

Le règne de la loi

Le problème posé par le Contrat social est précisément d’instituer l’autorité politique sans que cette institution se fasse au préjudice de la liberté humaine. L’homme devenu citoyen doit rester « aussi libre qu’auparavant », dit Rousseau. Est-ce possible ? Oui, « si chacun fait par le pacte social l’échange de sa liberté naturelle contre la liberté civile et la liberté morale » (Contrat social, I, 8). Or ces deux formes de liberté sont forgées par l’éducation et la culture, ce sont des libertés reconquises à travers une forme de soumission. Pour Rousseau, la liberté n’est pas le caprice : elle n’est pas une fonction du désir, mais un effet de la loi, elle est exigence et non pas jouissance. Si la philosophie de Rousseau déplaît aux bourgeois, c’est parce qu’elle n’est pas libérale : la seule liberté qui nous soit accessible est celle du citoyen, et non de l’individu. Elle passe par la soumission à la loi commune, et non à l’intérêt privé. La liberté est une conquête de l’homme sur lui-même : elle met en œuvre ses plus nobles facultés et l’élève à la vertu.

Mais comment peut-on rester libre en obéissant à la volonté générale ? Ce n’est pas seulement parce qu’il s’agit d’une soumission volontaire ou consentie. « Tout homme étant né libre est maître de lui-même, nul ne peut sous quelque prétexte que ce puisse être, l’assujettir sans son aveu ». C’est aussi – et surtout – parce que l’obéissance à la volonté générale garantit le citoyen de toute dépendance particulière. La loi libère le faible de la domination du puissant, elle interdit toute sujétion de l’homme par l’homme. « La liberté consiste moins à faire sa volonté qu’à n’être pas soumis à celle d’autrui ». Dans l’état civil légitime, le citoyen « n’obéit qu’aux lois, et c’est par la force des lois qu’il n’obéit pas aux hommes ». Obéir à un homme, c’est avoir un maître, tandis qu’en obéissant à la volonté générale on se soumet à une autorité impersonnelle qui ne saurait supprimer la liberté.

Mais ne confondons pas le fait et le droit. « Dans les faits, les lois sont toujours utiles à ceux qui possèdent et nuisibles à ceux qui n’ont rien », rappelle Rousseau. L’histoire enseigne que les lois sont faites par les riches. Malédiction de l’état social, cette inégalité est-elle définitive ? Non, puisque, dans le Contrat social, Rousseau indique les conditions sous lesquelles la loi est vraiment la loi, c’est-à-dire l’expression de la volonté générale. La loi ainsi entendue est un idéal, bien entendu, dont les lois existantes sont des parodies grotesques. Mais la philosophie politique de Rousseau n’aurait aucun sens si elle n’envisageait la possibilité d’une autre société. Dans l’état civil légitime – qui reste à construire – la loi n’est plus l’instrument du riche : elle émane du peuple, elle incarne l’intérêt commun. En obéissant à la volonté générale, le citoyen n’obéit qu’à lui-même. Car la volonté générale n’est pas pour lui une volonté étrangère, mais sa propre volonté, sinon comme homme du moins comme citoyen, c’est-à-dire comme partie d’un tout. « La volonté constante de tous les membres de l’Etat est la volonté générale, c’est par elle qu’ils sont citoyens et libres » (Contrat social, IV, 2).

La loi du peuple

Mais pour que la loi soit une vraie loi, c’est-à-dire l’expression de l’intérêt commun, que faut-il faire ? La réponse de Rousseau est simple : il faut que le peuple fasse la loi. « La souveraineté ne peut être représentée, par la même raison qu’elle ne peut être aliénée, elle consiste essentiellement dans la volonté générale, et la volonté ne se représente point (..) Les députés du peuple ne sont donc ni ne peuvent être ses représentants, ils ne sont que ses commissaires ; ils ne peuvent rien conclure définitivement. Toute loi que le peuple en personne n’a pas ratifiée est nulle ; ce n’est point une loi. Le peuple anglais pense être libre, il se trompe fort ; il ne l’est que durant l’élection des membres du parlement : sitôt qu’ils sont élus, il est esclave, il n’est rien. Dans les courts moments de sa liberté, l’usage qu’il en fait mérite bien qu’il la perde. » (Contrat social, III, 15). La volonté générale est l’exercice même de la souveraineté, et c’est ce qui en interdit la représentation. Car que signifierait en réalité « représenter » la volonté ? Ce serait admettre que quelqu’un pourrait vouloir pour un autre. Or c’est philosophiquement impossible : la volonté est ce qui en tout homme n’appartient qu’à lui, elle est la manifestation irréductible de sa liberté. « Le principe de toute action est dans la volonté d’un être libre, on ne saurait remonter au-delà » (Emile, IV).

Le raisonnement est imparable : la souveraineté étant une volonté, et la volonté étant par essence irreprésentable, la souveraineté ne saurait légitimement être représentée. Soit le peuple veut, soit il ne veut pas, mais il n’y a pas de demi-mesure. Si des représentants pouvaient s’exprimer en son nom, cette représentation déformerait la volonté populaire. Elle introduirait des nuances qui en altéreraient la pureté, conformément à tel ou tel intérêt particulier. En réalité, la volonté des représentants se substituerait à celle des représentés. Mais si la souveraineté est irreprésentable, c’est aussi parce que la volonté est générale. Parce qu’elle est une volonté générale, la souveraineté dit la loi, mais ne l’applique pas. Pur vouloir, la volonté générale ne se délègue pas. Seul le pouvoir exécutif, chargé de l’exécution des lois, se délègue, car il détermine les conditions d’application de la loi aux cas particuliers.

C’est pourquoi les « députés du peuple », autrement dit ses représentants, ne peuvent être que « ses commissaires », des exécutants investis d’une mission strictement définie. « Ils ne peuvent rien conclure définitivement. Toute loi que le peuple en personne n’a pas ratifiée est nulle ; ce n’est point une loi ». Seul le peuple est souverain, puisque la volonté générale est celle de tous les citoyens visant l’intérêt commun. Les représentants ne sauraient se substituer au peuple dans l’exercice d’une souveraineté dont il est le détenteur légitime. Mais s’il est exclu qu’ils aient le dernier mot, Rousseau suggère néanmoins qu’ils puissent participer à l’élaboration de la loi. Il ne dit pas, en effet, que toute loi que le peuple n’a pas votée est nulle. Il emploie au contraire le terme de « ratification » pour désigner l’acte souverain par lequel le peuple approuve une proposition de loi. Cette ratification, toutefois, est absolument requise. Une loi que le peuple entier n’a pas approuvée explicitement ne mérite pas ce nom. Toute législation sur laquelle chaque citoyen ne s’est pas personnellement prononcé est illégitime. Traduisons : une loi qui n’a pas été approuvée par référendum ne vaut rien.