Phoenix 2.0 – Après le Vietnam, c’est le tour de l’Afghanistan

par Moon of Alabama

24 octobre 2017

Traduction : Dominique Muselet

Source : http://lesakerfrancophone.fr/phoenix-2-0-apres-le-vietnam-cest-le-tour-de-lafghanistan

Source originaire : http://www.moonofalabama.org/2017/10/phoenix-20-the-cias-vietnam-war-terror-campaign-comes-to-afghanistan.html#more

 

La semaine dernière, le nouveau chef de la CIA, Mike Pompeo, a émis en public la menace de faire de la CIA une « agence beaucoup plus féroce ». Son premier pas dans cette direction a été de libérer les gangs de tueurs parrainés par la CIA contre le peuple afghan.
La C.I.A. étend ses opérations secrètes en Afghanistan, en envoyant de petites équipes d’officiers et de mercenaires bien entraînés soutenir les forces afghanes pour poursuivre et éliminer les militants talibans dans tout le pays (…)

(…)

Cette initiative de la C.I.A. permettra d’augmenter le nombre des missions effectuées par les unités militaires, ce qui signifie qu’une plus grande partie du rôle des États-Unis dans les combats en Afghanistan sera cachée au public.

Cela ne va pas être une simple campagne contre-insurrectionnelle, même si certains ne manqueront pas de l’affirmer. Une campagne anti-insurrectionnelle doit intégrer plusieurs éléments : la politique, la sécurité, l’économie et l’information. Elle ne peut réussir que si elle soutient une autorité légitime.

Le gouvernement afghan actuel a peu de légitimité. Il a été soudoyé par l’ambassade des États-Unis après qu’une immense fraude électorale, connue de tous, a menacé de se transformer en chaos total. En août, le directeur de la CIA, Pompeo, a rencontré le président afghan Ashraf Ghani pour discuter probablement du nouveau plan. Mais la campagne annoncée aujourd’hui n’a pas de composante politique ni économique. Une campagne centrée uniquement sur la « sécurité » aboutira à une hasardeuse expédition de tortures et de meurtres hors-sol, qui n’aura pas de résultat positif.

La campagne sera une aubaine pour les talibans. Elle tuera probablement quelques insurgés alignés sur les talibans ici et là, mais elle aliènera beaucoup d’Afghans. La plupart des combattants talibans sont des locaux. Les tuer crée de nouvelles recrues locales pour l’insurrection. Et cela lui apportera également une meilleure couverture de la population pour les opérations futures.

Une campagne similaire a eu lieu pendant la guerre du Vietnam sous le nom d’Opération Phoenix. À l’époque, quelque 50 000 Sud-Vietnamiens, tous « soupçonnés de communisme », ont été tués par les gangs de la CIA qui écumaient le pays :

L’Opération [Phoenix] a été conçue pour identifier et « neutraliser » (via l’infiltration, la capture, le contre-terrorisme, l’interrogatoire et l’assassinat) l’infrastructure du Front de Libération Nationale du Vietnam du Sud (FLN ou Viet Cong). La CIA l’a décrite comme « un ensemble de programmes qui visaient à attaquer et détruire l’infrastructure politique vietcong ». Les deux principales composantes du programme étaient les Unités de reconnaissance provinciales (UPR) et les centres d’interrogation régionaux. Les UPR devaient tuer ou capturer des membres présumés du FLN, ainsi que des civils censés avoir des informations sur les activités du FLN. Beaucoup de ces personnes ont ensuite été emmenées dans des centres d’interrogatoire où la plupart auraient été torturées dans le but d’obtenir des renseignements sur les activités des Viet Cong dans la région. L’information obtenue dans ces centres était ensuite transmise aux commandants militaires qui l’utilisaient pour envoyer les UPR dans de nouvelles missions d’enlèvements et d’assassinats.

Le programme Phoenix avait été intégré dans un programme de développement politique et économique civil plus large appelé CORDS. Les historiens sont largement arrivés à la conclusion que Phoenix n’avait pas atteint ses objectifs malgré le souci de l’intégrer à un contexte plus large. Le soutien passif de la population pour les Viet Cong a augmenté à cause de la campagne. Depuis quelques années, la RAND Corporation du Pentagone déploie des efforts révisionnistes pour modifier la vision de cette opération.

La campagne qui vient d’être annoncée ressemble à Phoenix mais n’a aucune composante politique. Elle n’est pas conçue pour pacifier les insurgés mais pour éliminer la résistance une bonne fois pour toutes :

La nouvelle opération sera dirigée par de petites unités connues sous le nom d’équipes de poursuite antiterroriste. Elles sont gérées par des officiers paramilitaires de la C.I.A. appartenant à la Division des activités spéciales de l’Agence et par des agents de la Direction nationale de la sécurité, le service de renseignement afghan ; elles incluent des troupes américaines d’élite du Commandement des opérations spéciales interarmées. La majorité des forces appartiennent cependant à la milice afghane.

Il y a seulement quelques douzaines d’officiers dans la division des activités spéciales de la CIA qui peuvent participer activement à une telle campagne. Le début de l’article laisse penser que les « sociétés paramilitaires privées » joueront un rôle important. Au mois d’août, Eric Prince, l’ancien chef de la société privée de mercenaires Blackwater, a fait du lobbying auprès de l’administration Trump pour que la guerre en Afghanistan soit menée par des entreprises paramilitaires. On peut donc penser que Prince et d’autres rejetons de Blackwater seront impliqués dans la nouvelle campagne de la CIA. C’est la Direction Nationale afghane de la Sécurité (DNS) qui sera chargée de faire l’essentiel du travail de renseignement sur le terrain.

La DNS a été créée par la CIA à partir d’éléments de l’ancienne Alliance du Nord, les opposants aux Talibans d’origine. À la fin des années 1990, l’Alliance du Nord dirigée par Ahmed Shah Massoud était financée par la CIA. Le chef des renseignements de Shah Massoud, Amrullah Saleh, qui a la double nationalité, a été formé par la CIA. Après l’invasion américaine en Afghanistan, Saleh a dirigé le nouveau service de renseignement, la DNS. Puis, le président Hamid Karzaï a limogé Saleh en 2010 parce qu’il s’opposait à ses efforts pour se réconcilier avec les talibans. En mars 2017, le président actuel, Ashraf Ghani, a nommé M. Saleh au poste de ministre d’État à la réforme de la sécurité. Saleh a démissionné (?) en juin après que Ghani a conclu un accord de paix avec Gulbuddin Hekmatyar, un chef de guerre opposé au gouvernement et ancien allié des talibans.

Saleh est un Tadjik pur et dur, et un extrémiste impitoyable. Il se méfie des Pachtounes, le principal groupe ethnique d’Afghanistan et la base populaire des talibans. Saleh a récemment fondé son propre parti politique. Il a évidemment de plus larges ambitions. Il a toujours eu d’excellentes relations avec la CIA, et tout particulièrement avec son centre anti-terroriste radical. Il est fort probable qu’il a participé à la planification de cette nouvelle campagne.

Dans le Nord de l’Afghanistan où il y a une certaine mixité ethnique, les milices locales dirigées par la Direction Nationale afghane de la Sécurité (DNS) se livreront probablement à un nettoyage ethnique à grande échelle. Dans le sud et l’est pachtoune, elles n’auront aucun soutien local car ces milices terrorisent le pays depuis pas mal de temps :

Cela fait des années que le principal travail des officiers paramilitaires de la C.I.A. dans le pays est la formation des milices afghanes. Le C.I.A. a également utilisé des membres de ces milices indigènes pour développer des réseaux d’informateurs et recueillir des renseignements.

(…)

Les commandos américains – qui font partie du programme Omega du Pentagone qui prête des forces d’opérations spéciales à la C.I.A. – permettent aux troupes conventionnelles de collaborer avec les milices afghanes lorsqu’elles ont besoin de soutien aérien ou d’évacuations médicales. […]

Les milices écument le pays depuis longtemps et ont été accusées de tuer aveuglément les civils afghans lors de raids et de frappes aériennes.

On sait déjà comment finira cette campagne. La CIA elle-même a peu ou pas de source d’information indépendante dans le pays. Elle dépendra de la Direction Nationale afghane de la Sécurité (DNS) truffée de proches tadjik de Saleh, et de membres des milices ethniques et tribales. Chacune de ces entités a son propre agenda. Une campagne de « sécurité » comme celle qui est planifiée dépend d’un bon renseignement. Qui, dans tel ou tel hameau, est membre des Talibans ? Faute de sources locales sûres, la milice, sous la direction de la CIA ou d’une société privée, aura recours à une torture extrêmement brutale. Ils vont supplicier les « informateurs » et les « suspects » jusqu’à ce qu’ils leur donnent les noms d’une nouvelle série de « suspects ». Répétez l’opération autant de fois que nécessaire 1 – à la fin, tous les « suspects » seront tués.

Le nouveau plan a été intentionnellement « fuité » au New York Times par « deux hauts fonctionnaires américains » qui présentent l’opération sous un jour positif :

La mission a été planifiée parce que nous savons tous que pour amener les talibans à la table des négociations – un élément clé de la stratégie de M. Trump pour le pays – les États-Unis doivent combattre les insurgés de manière offensive.

Cette affirmation n’a bien sûr aucun sens. Les États-Unis « combattent les insurgés de manière offensive » depuis des années déjà. Les talibans ont toujours été prêts à négocier. Leur principale condition pour un accord de paix est que les forces américaines mettent fin à leur occupation et quittent le pays. Les États-Unis ne veulent tout simplement pas le faire. Tuer plus de « suspects » d’être des sympathisants des talibans ne changera pas la position des talibans et ne rendra pas de sérieuses négociations plus probables.

Dans cinq ans, quand la brutalité indicible et la vanité de cette campagne seront sous les feux de la rampe, le NYT sera choqué, CHOQUÉ, qu’une telle campagne ait jamais pu avoir lieu.

Note

  1. En anglais : Rinse-repeat. C’est la formule qu’on trouve dans les notices des bouteilles de shampoing.

 

Poutine: « Je ne suis pas sûr que le ton de mon discours sera très optimiste »

par Vladimir Poutine

24 octobre 2017

Réunion du Club de discussion international de Valdaï

Sources : http://arretsurinfo.ch/poutine-je-ne-suis-pas-sur-que-le-ton-de-mon-discours-sera-tres-optimiste/

Sources originaires : http://versouvaton.blogspot.fr/2017/10/reunion-du-club-de-discussion.html

http://en.kremlin.ru/events/president/transcripts/55882

Le matraquage russophobe et anti-Poutine de nos médias « officiels » fini par nous donner la nausée. Pour rétablir un peu d’équilibre il nous parait indispensable de donner un large écho à ce que les Russes – ou leurs médias – expriment eux-mêmes. ASI

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Je ne suis pas sûr que le ton de mon discours sera très optimiste, mais je sais que vous avez eu des discussions très animées au cours de ces trois derniers jours. Je vais essayer, comme c’est maintenant devenu habituel, de partager avec vous ce que je pense de certaines questions. S’il vous plaît, ne le prenez pas mal si je dis quelque chose qui a déjà été dit car je n’ai pas suivi toutes les discussions.

Pour commencer, je voudrais souhaiter la bienvenue à M. Karzaï, M. Ma, M. Toje, à nos collègues et à tous nos amis. Je peux voir beaucoup de visages familiers dans le public. Bienvenue à tous à la réunion du Club Valdaï.

Par tradition, ce forum se concentre sur les questions politiques et économiques mondiales les plus urgentes. Cette fois-ci, les organisateurs, comme on vient de le mentionner, ont relevé un défi assez difficile en demandant aux participants d’essayer de regarder au-delà de l’horizon, de réfléchir aux prochaines décennies pour la Russie et la communauté internationale.

Bien sûr, il est impossible de tout prévoir et de prendre en compte toutes les chances et tous les risques auxquels nous serons confrontés. Cependant, nous devons comprendre et ressentir les principales tendances, chercher des réponses en dehors du cadre aux questions que le futur nous pose pour le moment et il en posera sûrement d’autres plus tard. Le rythme des développements est tel que nous devons y réagir constamment et rapidement.

Le monde est entré dans une ère de changement rapide. Des choses que l’on a qualifiées de fantastiques ou qui étaient inaccessibles sont devenues une réalité et une partie de notre vie quotidienne.

Des processus qualitativement nouveaux se déroulent simultanément dans toutes les sphères. La vie publique trépidante dans divers pays et la révolution technologique sont étroitement liées aux changements sur la scène internationale. La concurrence pour une place dans la hiérarchie mondiale est exacerbée. Cependant, de nombreuses recettes du passé pour la gouvernance mondiale, pour le dépassement des conflits ainsi que pour résoudre les contradictions naturelles ne sont plus applicables. Elles échouent trop souvent, et de nouvelles n’ont pas encore été élaborées.

Naturellement, les intérêts des États ne coïncident pas toujours, loin de là. C’est normal et naturel. Cela a toujours été le cas. Les puissances dirigeantes ont différentes stratégies géopolitiques et perceptions du monde. C’est l’essence immuable des relations internationales, qui reposent sur l’équilibre entre la coopération et la compétition.

Certes, lorsque cet équilibre est rompu, lorsque l’observance et même l’existence de règles de conduite universelles sont mises en question, lorsque les intérêts sont bousculés à n’importe quel prix, les disputes deviennent imprévisibles et dangereuses et conduisent à des conflits violents.
Pas un seul problème international réel ne peut être résolu dans de telles circonstances et dans un tel cadre, et donc les relations entre les pays se dégradent, simplement. Le monde devient moins sûr. Au lieu du progrès et de la démocratie, carte blanche est donnée aux éléments radicaux et aux groupes extrémistes qui rejettent la civilisation elle-même et cherchent à la plonger dans un passé ancien, dans le chaos et la barbarie.

L’histoire de ces dernières années illustre graphiquement tout cela. Il suffit de voir ce qui s’est passé au Moyen-Orient, que certains acteurs ont tenté de remodeler et de reformater à leur goût et de lui imposer un modèle de développement étranger par des coups d’État orchestrés extérieurement ou simplement par la force des armes.

Au lieu de travailler ensemble pour redresser la situation et porter un véritable coup au terrorisme plutôt que de simuler une lutte contre celui-ci, certains de nos collègues font tout leur possible pour que le chaos dans cette région soit permanent. Certains pensent encore qu’il est possible de gérer ce chaos.

En attendant, il y a quelques exemples positifs dans l’expérience récente. Comme vous l’avez probablement deviné, je fais référence à l’expérience de la Syrie. Cela montre qu’il existe une alternative à ce genre de politique arrogante et destructrice. La Russie s’oppose aux terroristes avec le gouvernement syrien légitime et les autres États de la région et agit sur la base du droit international. Je dois dire que ces actions et ce progrès n’ont pas été faciles. Il y a beaucoup de dissensions dans la région. Mais nous nous sommes fortifiés avec patience et, pesant nos moindres gestes et paroles, nous travaillons avec tous les participants à ce processus avec le respect dû à leurs intérêts.

Nos efforts, dont les résultats n’ont pas été remis en question jusqu’à récemment par nos collègues, nous laissent maintenant – laissez-moi le dire avec prudence – entrevoir un peu d’espoir. Ils se sont révélés très importants, corrects, professionnels et opportuns.

Ou, prenez un autre exemple : le bras de fer autour de la péninsule coréenne. Je suis sûr que vous avez également traité de cette question de façon approfondie aujourd’hui. Oui, nous condamnons sans équivoque les essais nucléaires menés par la RPDC et nous nous conformons pleinement aux résolutions du Conseil de sécurité de l’ONU concernant la Corée du Nord. Chers collègues, je tiens à le souligner pour qu’il n’y ait pas d’interprétation discrétionnaire. Nous respectons toutes les résolutions du Conseil de sécurité de l’ONU.

Cependant, ce problème ne peut, bien sûr, être résolu que par le dialogue. Nous ne devrions pas bloquer la Corée du Nord dans un coin, la menacer de représailles musclées, nous abaisser à la grossièreté ou à l’invective. Que quelqu’un aime ou n’aime pas le régime nord-coréen, nous ne devons pas oublier que la République populaire démocratique de Corée est un État souverain.
Tous les différends doivent être résolus de manière civilisée. La Russie a toujours favorisé une telle approche. Nous sommes fermement convaincus que même les nœuds les plus complexes – que ce soit la crise en Syrie ou en Libye, dans la péninsule coréenne ou, disons, en Ukraine – doivent être démêlés plutôt que coupés.

La situation en Espagne montre clairement à quel point la stabilité peut être fragile même dans un État prospère et établi. Qui aurait pu s’attendre, même tout récemment, à ce que la discussion sur le statut de la Catalogne, qui a une longue histoire, aboutisse à une crise politique aiguë ?

La position de la Russie est connue ici. Tout ce qui se passe est une affaire interne à l’Espagne et doit être réglé sur la base de la loi espagnole conformément aux traditions démocratiques. Nous sommes conscients que le leadership du pays prend des mesures à cette fin.

Dans le cas de la Catalogne, nous avons vu l’Union européenne et un certain nombre d’autres États condamner à l’unanimité les partisans de l’indépendance.

Vous savez, à cet égard, je ne peux pas m’empêcher de noter que plus de réflexion aurait dû avoir lieu plus tôt. Quoi, personne n’était au courant de ces désaccords séculaires en Europe ? Ils l’étaient, n’est-ce pas ? Bien sûr, qu’ils l’étaient. Cependant, à un moment donné, ils se sont félicités de la désintégration d’un certain nombre d’États en Europe sans cacher leur joie.

Pourquoi étaient-ils si irréfléchis, motivés par des considérations politiques éphémères et leur désir de plaire – je le dis sans détour – à leur grand frère à Washington, en apportant leur soutien inconditionnel à la sécession du Kosovo, provoquant ainsi des processus similaires dans d’autres régions d’Europe et dans le monde ?

Vous vous souvenez peut-être que lorsque la Crimée a également déclaré son indépendance, puis – suite au référendum – sa décision de faire partie de la Russie, cela n’a pas été bien accueilli pour différentes raisons. Nous avons maintenant la Catalogne. Il y a un problème similaire dans une autre région, le Kurdistan. Peut-être que cette liste est loin d’être exhaustive. Mais nous devons nous demander : qu’allons-nous faire ? Que devrions-nous penser à ce sujet ?

Il se trouve que certains de nos collègues pensent qu’il y a de « bons » combattants pour l’indépendance et la liberté et qu’il y a des « séparatistes » qui n’ont pas le droit de défendre leurs droits, même avec l’utilisation de mécanismes démocratiques.

Comme nous le disons toujours dans des cas similaires, de tels doubles standards – et c’est un exemple flagrant de double standard – constituent un grave danger pour le développement stable de l’Europe et des autres continents et pour l’avancement des processus d’intégration à travers le monde.
À un moment donné, les défenseurs de la mondialisation essayaient de nous convaincre que l’interdépendance économique universelle était une garantie contre les conflits et la rivalité géopolitique. Hélas, cela ne s’est pas produit. De plus, la nature des contradictions s’est complexifiée, devenant multicouche et non linéaire.

En effet, alors que l’interdépendance est un facteur restrictif et stabilisateur, nous assistons également à un nombre croissant d’exemples de politiques qui interfèrent grossièrement avec les relations économiques et le marché. Tout récemment, il y a eu des avertissements que c’était inacceptable, contre-productif et qu’il fallait l’éviter. Maintenant, ceux qui ont fait de telles déclarations font aussi cela eux-mêmes. Certains ne cachent même pas qu’ils utilisent des prétextes politiques pour promouvoir leurs intérêts strictement commerciaux. Par exemple, le récent paquet de sanctions adopté par le Congrès américain vise ouvertement à évincer la Russie des marchés européens de l’énergie et à obliger l’Europe à acheter du GNL américain plus coûteux, bien que l’ampleur de sa production soit encore trop faible.

Des tentatives sont faites pour créer des obstacles à nos efforts pour forger de nouvelles voies énergétiques – South Stream et Nord Stream – même si la diversification de la logistique est économiquement efficace, bénéfique pour l’Europe et favorise sa sécurité.

Je le répète : il est naturel que chaque État ait ses propres intérêts politiques, économiques et autres. La question est le moyen par lequel ils sont protégés et promus.

Dans le monde moderne, il est impossible d’obtenir un gain stratégique au détriment des autres. Une telle politique fondée sur l’auto-suffisance, l’égoïsme et les prétentions à l’exceptionnalisme n’apportera aucun respect ou véritable grandeur. Cela suscitera un rejet et des résistances naturelles et justifiées. En conséquence, nous verrons la croissance continue des tensions et de la discorde au lieu d’essayer d’établir ensemble un ordre international sérieux et stable, et de relever les défis technologiques, environnementaux, climatiques et humanitaires auxquels est confrontée toute l’espèce humaine aujourd’hui.

Collègues, le progrès scientifique et technologique, l’automatisation robotisée et la numérisation entraînent déjà de profonds changements économiques, sociaux et culturels ainsi que des changements de valeurs. Nous sommes maintenant devant des perspectives et des chances jusqu’alors inconcevables. Mais en même temps, nous devrons trouver des réponses à beaucoup de questions. Quelle place occuperont les gens dans le triangle « humains-machines-nature » ? Quelles mesures seront prises par les États qui ne parviennent pas à offrir des conditions de vie normales en raison des changements climatiques et environnementaux ? Comment l’emploi sera-t-il maintenu à l’ère de l’automatisation ? Comment le serment d’Hippocrate sera-t-il interprété une fois que les médecins auront des capacités semblables à celles de sorciers tout-puissants ? Et l’intelligence humaine va-t-elle finalement perdre la capacité de contrôler l’intelligence artificielle ? L’intelligence artificielle deviendra-t-elle une entité séparée, indépendante de nous ?

Auparavant, en évaluant le rôle et l’influence des pays, nous parlions de l’importance du facteur géopolitique, de la taille du territoire d’un pays, de sa puissance militaire et de ses ressources naturelles. Bien sûr, ces facteurs sont toujours d’une importance majeure aujourd’hui. Mais il y a maintenant un autre facteur : le facteur scientifique et technologique qui, sans aucun doute, a aussi une grande importance, et celle-ci ne fera qu’augmenter avec le temps.

En fait, ce facteur a toujours été important, mais maintenant il aura le potentiel de transformer le jeu, et très bientôt, il aura un impact majeur dans les domaines de la politique et de la sécurité. Ainsi, le facteur scientifique et technologique deviendra un facteur d’importance universelle et politique.
Il est également évident que même les toutes dernières technologies ne seront pas en mesure d’assurer un développement durable par elles-mêmes. Un avenir harmonieux est impossible sans responsabilité sociale, sans liberté et sans justice, sans respect des valeurs éthiques traditionnelles et de la dignité humaine. Autrement, au lieu de devenir un monde de prospérité et de nouvelles opportunités, ce « meilleur des mondes » se transformera en un monde de totalitarisme, de castes, de conflits et de plus grandes divisions.

Aujourd’hui, les inégalités croissantes se traduisent déjà par des sentiments d’injustice et de privation chez des millions de personnes et des nations entières avec pour résultat la radicalisation, le désir de changer les choses de toutes les façons possibles, jusqu’à inclure la violence.

En passant, cela s’est déjà produit dans de nombreux pays, et également en Russie, notre pays. Les percées technologiques et industrielles réussies ont été suivies de bouleversements dramatiques et de perturbations révolutionnaires. Tout cela est arrivé parce que le pays n’a pas réussi à résoudre les discordes sociales et à surmonter à temps les anachronismes clairs dans la société.

La révolution est toujours le résultat d’un déficit de responsabilité à la fois pour ceux qui souhaitent conserver, geler sur place un ordre des choses désuet, et ceux qui aspirent à accélérer les changements, en recourant à des conflits civils et à une résistance destructive.

Aujourd’hui, alors que nous nous tournons vers les leçons du siècle dernier, à savoir la Révolution russe de 1917, nous voyons combien ses résultats ont été ambigus, à quel point les conséquences négatives et, nous devons aussi le reconnaître, positives de ces événements sont entrelacées. Demandons-nous : n’était-il pas possible de suivre un chemin évolutif plutôt que de passer par une révolution ? Ne pourrions-nous pas avoir évolué par un mouvement progressif et cohérent plutôt que de détruire notre État et de briser impitoyablement des millions de vies humaines ?

Cependant, le modèle social et l’idéologie, en grande partie utopique, que l’État nouvellement formé a essayé de mettre en œuvre à la suite de la révolution de 1917, a été un puissant moteur de transformations à travers le monde (ceci est clair et doit être reconnu), provoquant une réévaluation majeure des modèles de développement. Mais cela a donné lieu à la rivalité et la concurrence, dont les avantages, je dirais, ont été engrangés la plupart du temps par l’Occident.

Je ne parle pas seulement des victoires géopolitiques qui ont suivi la guerre froide. Beaucoup de réalisations occidentales du XXe siècle l’ont été en réponse au défi posé par l’Union Soviétique. Je parle d’élever le niveau de vie, de former une classe moyenne forte, de réformer le marché du travail et la sphère sociale, de promouvoir l’enseignement, de garantir les droits des femmes et des minorités, de surmonter la ségrégation raciale qui, vous vous en souvenez sûrement, était une pratique honteuse dans de nombreux pays, y compris aux États-Unis, il y a encore quelques décennies.

À la suite des changements radicaux qui ont eu lieu dans notre pays et dans le monde au tournant des années 1990, une occasion vraiment unique s’est présentée d’ouvrir un chapitre vraiment nouveau dans l’histoire. Je veux dire la période après que l’Union Soviétique a cessé d’exister.

Malheureusement, après s’être partagé l’héritage géopolitique de l’Union soviétique, nos partenaires occidentaux se sont convaincus de la justesse de leur cause et se sont déclarés vainqueurs de la guerre froide, comme je viens de le dire, ont ouvertement interféré dans les affaires des États souverains et ont exporté la démocratie tout comme les dirigeants soviétiques avaient essayé d’exporter la révolution socialiste vers le reste du monde à leur époque.

Nous avons été confrontés à la redistribution des sphères d’influence et à l’expansion de l’OTAN. L’excès de confiance conduit invariablement à des erreurs. Le résultat est malheureux. Deux décennies et demi ont été perdues, beaucoup d’occasions manquées et un lourd fardeau de méfiance réciproque. Le déséquilibre mondial n’a fait que s’intensifier.

Nous entendons des déclarations sur l’engagement à résoudre des problèmes mondiaux, mais en fait, ce que nous voyons, c’est de plus en plus d’exemples d’égoïsme. Toutes les institutions internationales destinées à harmoniser les intérêts et à formuler un programme commun s’érodent. Les traités de base internationaux multilatéraux et les accords bilatéraux d’une importance cruciale sont dévalués.

On m’a répété, il y a quelques heures à peine, que le président américain avait dit quelque chose sur les médias sociaux au sujet de la coopération russo-américaine dans le domaine important de la coopération nucléaire. Il est vrai que c’est la sphère d’interaction la plus importante entre la Russie et les États-Unis, sachant que la Russie et les États-Unis ont une responsabilité particulière envers le monde en tant que les deux plus grandes puissances nucléaires.
Cependant, j’aimerais profiter de cette occasion pour parler plus en détail de ce qui s’est passé au cours des dernières décennies dans ce domaine crucial, pour donner une image plus complète. Cela prendra au maximum deux minutes.

Plusieurs accords bilatéraux historiques ont été signés dans les années 1990. Le premier, le programme Nunn-Lugar, a été signé le 17 juin 1992. Le second, le programme HEU-LEU, a été signé le 18 février 1993. L’uranium hautement enrichi a été transformé en uranium faiblement enrichi, d’où HEU-LEU.

Les projets relevant du premier accord ont porté sur l’amélioration des systèmes de contrôle, la comptabilité et la protection physique des matières nucléaires, le démantèlement et la mise au rebut des sous-marins et des générateurs thermoélectriques de radio-isotopes. Les Américains ont procédé – et s’il vous plaît prêtez bien attention ici, ce n’est pas une information secrète, simplement peu de gens sont au courant – à 620 visites de contrôle en Russie pour vérifier notre conformité avec les accords. Ils ont visité les lieux saints les plus saints du complexe nucléaire russe, à savoir les entreprises engagées dans le développement d’ogives nucléaires et de munitions, ainsi que du plutonium et de l’uranium de qualité militaire. Les États-Unis ont eu accès à toutes les installations top-secrètes en Russie. En outre, l’accord était de nature presque unilatérale.

Dans le cadre du deuxième accord, les Américains ont effectué 170 visites supplémentaires dans nos usines d’enrichissement, entrant dans leurs zones les plus restreintes, telles que les unités de mélange et les installations de stockage. L’usine d’enrichissement nucléaire la plus puissante du monde – le Complexe électrochimique de l’Oural – disposait même d’un poste d’observation américain permanent. Des emplois permanents ont été créés directement dans les ateliers de ce complexe où les spécialistes américains allaient travailler tous les jours. Les pièces où ils étaient assis dans ces installations russes top-secrètes avaient des drapeaux américains, comme c’est toujours le cas.
En outre, une liste de 100 spécialistes américains provenant de 10 organisations américaines différentes a été dressée et autorisée à effectuer des inspections supplémentaires à tout moment et sans avertissement. Tout cela a duré 10 ans. En vertu de cet accord, 500 tonnes d’uranium de qualité militaire ont été retirées de la circulation militaire en Russie, ce qui équivaut à environ 20 000 têtes nucléaires.

Le programme HEU-LEU est devenu l’une des mesures les plus efficaces de véritable désarmement dans l’histoire de l’humanité – je le dis en toute confiance. Chaque étape du côté russe a été suivie de près par des spécialistes américains, à une époque où les États-Unis se limitaient à des réductions beaucoup plus modestes de leur arsenal nucléaire, et ce, sur une base purement commerciale.
Nos spécialistes ont également visité des entreprises du complexe nucléaire américain, mais seulement à leur invitation et dans des conditions définies par la partie américaine.

Comme vous le voyez, la partie russe a fait preuve d’une ouverture et d’une confiance absolument sans précédent. Incidemment – et nous en reparlerons probablement plus tard – nous savons aussi ce que nous en avons reçu en retour : négligence totale de nos intérêts nationaux, soutien au séparatisme dans le Caucase, opérations militaires qui ont contourné le Conseil de sécurité de l’ONU, comme le bombardement de la Yougoslavie et de Belgrade, introduction de troupes en Irak et ainsi de suite. Eh bien, c’est facile à comprendre : une fois que l’état du complexe nucléaire, des forces armées et de l’économie a été inspecté, le droit international ne semblait plus nécessaire.

Dans les années 2000, notre coopération avec les États-Unis est entrée dans une nouvelle phase de partenariat véritablement équitable. Elle a été marquée par la signature d’un certain nombre de traités et d’accords stratégiques sur les utilisations pacifiques de l’énergie nucléaire, connu aux États-Unis sous le nom d’Accord 123. Mais à toutes fins utiles, la partie américaine a unilatéralement interrompu le travail dans ce cadre en 2014.

La situation entourant l’Accord sur la gestion et l’élimination du plutonium (PMDA) du 20 août 2000 (signé à Moscou) et du 1er septembre suivant (à Washington) nous laisse perplexes et alarmés. Conformément au protocole de cet accord, les parties devaient prendre des mesures réciproques pour convertir irréversiblement le plutonium de qualité militaire en combustible à oxyde mixte (MOX) et le brûler dans des centrales nucléaires, afin qu’il ne puisse plus être utilisé à des fins militaires. Tout changement dans cette méthode n’était autorisé qu’avec le consentement des deux parties. Ceci est écrit dans l’accord et les protocoles.

Qu’a fait la Russie ? Nous avons développé ce combustible, construit une usine pour la production de masse et, comme nous l’avions promis dans l’accord, construit une usine BN-800 qui nous a permis de brûler ce carburant en toute sécurité. Je voudrais souligner que la Russie a rempli tous ses engagements.

Qu’ont fait nos partenaires américains ? Ils ont commencé à construire une usine sur le site de Savannah River. Son coût initial était de 4,86 milliards de dollars, mais ils ont dépensé près de 8 milliards de dollars, ont avancé la construction à 70% et ont ensuite gelé le projet. Mais, à notre connaissance, la demande de budget pour 2018 comprend 270 millions de dollars pour la fermeture et la mise sous cocon de cette installation. Comme d’habitude, une question se pose : où est l’argent ? Probablement volé. Ou ils ont mal calculé quelque chose lors de la planification de sa construction. De telles choses arrivent. Elles arrivent ici trop souvent. Mais cela ne nous intéresse pas, ce n’est pas notre affaire. Nous sommes intéressés par ce qui se passe avec l’uranium et le plutonium. Qu’en est-il de l’élimination du plutonium ? La dilution et le stockage géologique du plutonium sont suggérés. Mais cela contredit totalement l’esprit et la lettre de l’accord et, surtout, ne garantit pas que la dilution ne soit pas reconvertie plus tard en plutonium de qualité militaire. Tout cela est très regrettable et déroutant.

Ensuite, la Russie a ratifié le Traité d’interdiction complète des essais nucléaires il y a plus de 17 ans. Les États-Unis ne l’ont pas encore fait.

Une masse critique de problèmes finissent pas s’accumuler et affecter la sécurité globale. Comme on le sait, en 2002, les États-Unis se sont retirés du Traité sur les missiles anti-balistiques. Et bien qu’ils aient été les initiateurs de la Convention sur l’interdiction des armes chimiques et sur la sécurité internationale, ils ont eux-mêmes pris l’initiative de cet accord, ils ne respectent pas leurs engagements. Ils restent à ce jour le seul et le plus grand détenteur de cette forme d’arme de destruction massive. De plus, les États-Unis ont repoussé la date butoir pour l’élimination de leurs armes chimiques de 2007 à 2023. Cela ne semble pas approprié pour une nation qui prétend être une championne de la non-prolifération et du contrôle.

En Russie, au contraire, le processus s’est achevé le 27 septembre de cette année. Ce faisant, notre pays a contribué de manière significative au renforcement de la sécurité internationale. À ce propos, les médias occidentaux ont préféré garder le silence, ne pas le faire remarquer, bien qu’il y ait eu une brève mention quelque part au Canada, mais c’est tout, et depuis c’est le silence. Pendant ce temps, l’arsenal d’armes chimiques stocké par l’Union soviétique aurait suffi à détruire la vie sur la planète plusieurs fois.

Je crois qu’il est temps d’abandonner cet agenda obsolète. Je parle de ce qui a été. Sans aucun doute, nous devrions regarder vers l’avenir. Nous devons arrêter de regarder en arrière. Je parle de cela pour comprendre les origines de la situation actuelle qui se dessine.

Il est grand temps d’engager une discussion franche au sein de la communauté mondiale plutôt que de se limiter à un groupe de personnes choisies, prétendument les plus dignes et les plus avancées. Je veux parler des représentants de différents continents, traditions culturelles et historiques, de différents systèmes politiques et économiques. Dans un monde en évolution, nous ne pouvons pas nous permettre d’être inflexibles, fermés ou incapables de réagir clairement et rapidement. C’est notre responsabilité pour l’avenir – c’est ce qui devrait nous unir, surtout dans les moments actuels où tout change rapidement.

Jamais auparavant l’humanité n’a possédé un tel pouvoir comme elle l’a maintenant. Le pouvoir sur la nature, l’espace, les communications et sa propre existence. Cependant, ce pouvoir est diffus : ses éléments sont entre les mains d’États, d’entreprises, d’associations publiques et religieuses, et même de particuliers. Clairement, exploiter tous ces éléments dans une architecture unique, efficace et gérable n’est pas une tâche facile. Il faudra un travail dur et laborieux pour y parvenir. Et la Russie, je le ferai remarquer, est prête à y participer avec tous les partenaires intéressés.

Chers collègues, comment voyons-nous l’avenir de l’ordre international et du système de gouvernance mondiale ? Par exemple, en 2045, quand l’ONU marquera son centenaire ? Sa création est devenue un symbole du fait que l’humanité, malgré tout, est capable de développer des règles communes de conduite et de les suivre. Chaque fois que ces règles n’ont pas été respectées, cela a entraîné inévitablement des crises et d’autres conséquences négatives.

Cependant, au cours des dernières décennies, plusieurs tentatives ont été faites pour minimiser le rôle de cette organisation, la discréditer ou simplement en prendre le contrôle. Toutes ces tentatives ont échoué, ou ont atteint une impasse. À notre avis, l’ONU, avec sa légitimité universelle, doit rester le centre du système international. Notre objectif commun est d’accroître son autorité et son efficacité. Il n’y a pas d’alternative à l’ONU aujourd’hui.

En ce qui concerne le droit de veto au Conseil de sécurité, qui est parfois contesté, vous pouvez vous rappeler que ce mécanisme a été conçu et créé pour éviter la confrontation directe des États les plus puissants, en tant que garantie contre l’arbitraire et l’insouciance. Aucun pays, même le plus influent, ne pouvait plus donner une apparence de légitimité à ses actions agressives.

Des réformes sont nécessaires, le système des Nations Unies doit être amélioré, mais les réformes ne peuvent être que progressives et évolutives et, bien sûr, elles doivent être soutenues par l’écrasante majorité des participants au processus international au sein même de l’organisation, par un large consensus.

La garantie de l’efficacité de l’ONU réside dans sa nature représentative. La majorité absolue des États souverains du monde y est représentée. Les principes fondamentaux de l’ONU devraient être préservés pendant des années et même des décennies, car il n’existe aucune autre entité capable de refléter toute la palette de la politique internationale.

Aujourd’hui, de nouveaux centres d’influence et de nouveaux modèles de croissance émergent, des alliances civilisationnelles et des associations politiques et économiques prennent forme. Cette diversité ne se prête pas à l’unification. Nous devons donc nous efforcer d’harmoniser la coopération. Les organisations régionales d’Eurasie, d’Amérique, d’Afrique et de la région Asie-Pacifique devraient agir sous les auspices des Nations Unies et coordonner leurs travaux.

Cependant, chaque association a le droit de fonctionner selon ses propres idées et principes qui correspondent à ses spécificités culturelles, historiques et géographiques. Il est important de combiner l’interdépendance mondiale et l’ouverture avec la préservation de l’identité unique de chaque nation et de chaque région. Nous devons respecter la souveraineté comme base de tout le système des relations internationales.

Chers collègues, peu importe les hauteurs extraordinaires que la technologie peut atteindre, l’histoire est, bien sûr, faite par les humains. L’histoire est faite par les gens, avec toutes leurs forces et leurs faiblesses, leurs grandes réalisations et leurs erreurs. Nous ne pouvons qu’avoir un avenir partagé. Il ne peut pas y avoir d’avenir séparé pour nous, au moins, pas dans le monde moderne. Ainsi, la responsabilité de faire en sorte que ce monde soit libre de conflits et prospère incombe à l’ensemble de la communauté internationale.

Comme vous le savez peut-être, le 19e Festival mondial de la jeunesse et des étudiants a lieu à Sotchi. Des jeunes de dizaines de pays interagissent avec leurs pairs et discutent de sujets qui les concernent. Ils ne sont pas entravés par des différences culturelles, nationales ou politiques, et ils rêvent tous de l’avenir. Ils croient que leur vie, la vie des jeunes générations, sera meilleure, plus juste et plus sûre. Notre responsabilité aujourd’hui est de faire de notre mieux pour nous assurer que ces espoirs se réalisent.

Merci beaucoup pour votre attention.

 

Vladimir Poutine

 

D’autres discours de Vladimir Poutine: http://arretsurinfo.ch/authors/poutine-vladimir/

Note du traducteur
La fin du discours sur l’ONU est particulièrement intéressante. Vladimir Poutine parle explicitement des tentatives de prises de contrôle de cet organisme par les USA. Il parle aussi de refondre le nouvel ordre mondial, un ordre discuté par les « représentants de différents continents, traditions culturelles et historiques, systèmes politiques et économiques ». C’est l’assemblée des peuples à laquelle beaucoup aspirent et qui est tant combattue par les élites transnationales. Mais il passe aussi sous silence les tentatives de prise de contrôle plus discrètes des mondialistes comme Soros, du rôle du FMI et de ces DTS comme nouvelle monnaie de réserve mondiale. Il ne faut pas non plus perdre de vue que la Russie a, dans une certaine mesure, réussi à reprendre le contrôle d’une bonne partie de sa souveraineté et reste un exemple pour montrer que c’est possible et qu’il n’y a jamais rien d’acquis mais que c’est en même temps un processus difficile et dangereux. Dans le cadre du recouvrement de leur souveraineté par les populations occidentales et notamment européennes, la Russie et la Chine pourraient avoir leur mot à dire en refusant de collaborer avec nos élites-traîtres, les obligeant à faire monter dans l’infrastructure de décisions des leaders issus du peuple réel.

Source: http://versouvaton.blogspot.ch/2017/10/reunion-du-club-de-discussion.html

 

Le courage de décider la paix

par Christopher Black

10 octobre 2017

Source : http://lesakerfrancophone.fr/le-courage-de-decider-la-paix

Traduit par Diane, vérifié par Wayan, relu par Cat pour le Saker francophone

Source originaire : https://journal-neo.org/2017/10/10/the-courage-to-decide-for-peace/

 

Christopher Black est un avocat pénaliste international basé à Toronto. Il est connu pour avoir travaillé sur un grand nombre de cas de crimes de guerre de la plus haute importance et a récemment publié son roman Beneath the Clouds. Il écrit des articles sur le droit international, les événements politiques et mondiaux, en particulier pour le magazine en ligne New Eastern Outlook.

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« La concurrence des armements n’est pas une manière d’empêcher la guerre. Chaque pas dans cette direction nous rapproche de la catastrophe. La course aux armements est la pire méthode pour prévenir un conflit ouvert. Au contraire, la paix véritable ne peut être atteinte sans désarmement systématique à une échelle supranationale. Je répète, l’armement n’est pas une protection contre la guerre, mais y conduit inévitablement. » – Albert Einstein

Ces mots d’Einstein, si clairs parce qu’ils énoncent un simple fait, sont ignorés par toutes les nations dans le monde et les résultats sont tels que lui et la logique l’ont prédit. Aujourd’hui, les peuples du monde sont confrontés à la menace de l’annihilation nucléaire non pas parce que les conflits entre nations sont insolubles par des négociations, puisque que chaque conflit peut être résolu si la volonté est là, mais parce que l’existence même d’armes nucléaires crée la demande politique qu’elles soient utilisées, directement ou par l’intimidation, pour soumettre la volonté d’un pays à celle d’un autre.

En gardant à l’esprit les mots d’Einstein, je me demande ce qui arriverait si demain, la direction de la République populaire démocratique de Corée déclarait qu’elle a réfléchi à ce qu’Einstein disait et a décidé de détruire ses armes nucléaires sans demander aucune réciprocité en retour, uniquement pour faire un exemple, faire la chose juste, pour préparer la paix au lieu de la guerre. Pouvez-vous imaginer la consternation dans les capitales des puissances nucléaires ; à Washington, Londres, Moscou, Beijing, Paris, Berlin, Rome, Tel-Aviv, Islamabad, Delhi, les sourcils levés, les regards perplexes, se transformant en sourires pleins d’espoir à Moscou et Beijing, mais dégoûtés à Washington, Londres et Tel-Aviv ?

L’un d’eux suivrait-il ? Suspendrait-il la guerre économique contre la RPDC ? L’un d’entre eux éprouverait-il de la honte devant l’acte noble d’un petit pays qui vient de se dresser contre le monde en le menaçant de la paix au lieu de la guerre ? L’un d’eux se précipiterait-il pour signer le nouveau Traité sur l’interdiction des armes nucléaires et suivre ensuite l’exemple de la RPDC et commencer à éliminer son propre arsenal nucléaire ? Je pense que la réponse est évidente. Ils ne le feraient pas. Mais pourquoi ?

Il n’y a aucune raison rationnelle à nous présenter puisque la possession comme l’usage de ces armes est un crime de guerre. Les armes nucléaires sont aveugles et ont des conséquences catastrophiques pour toute l’humanité. Au lieu de cela, la raison irrationnelle présentée par toutes les puissances nucléaires pour justifier l’injustifiable, que les armes nucléaires garantissent la sécurité nationale, est aujourd’hui reprise par la RPDC. Mais seule la RPDC fait l’objet d’une guerre économique et de menaces d’Armageddon nucléaire pour détenir et tester ces armes. Pourtant, la RPDC est la seule des puissances nucléaires qui a soutenu en 2016 la résolution de l’ONU pour entamer des négociations sur un traité visant à interdire les armes nucléaires. Savoir cela peut surprendre le public mondial. Tous les citoyens devraient interroger leurs dirigeants nationaux : « Si la RPDC était disposée à soutenir l’interdiction des armes nucléaires il y a un an seulement, pourquoi vous et toutes les autres puissances nucléaires refusez-vous de soutenir l’interdiction ? »

Et de nouveau, on leur opposera la même argument circulaire : « Ils l’ont, donc nous devons l’avoir », bien que cet argument ne soit pas permis à la RPDC. Bien sûr, au début du cercle il y a les États-Unis d’Amérique qui ont été les premiers à développer, tester et utiliser ces armes. Il faut se souvenir que les États-Unis ne les ont pas utilisées contre des cibles militaires, mais sur des civils japonais, un acte de terreur mondial qui ne pourra jamais être oublié. C’est cette terreur américaine à laquelle l’URSS a réagi en légitime défense et a construit ses armes nucléaires, comme l’a fait la Chine. La Grande-Bretagne et la France ont construit les leurs pour avoir un peu de poids à Washington, pour conserver un peu de domination dans le monde et ajouter à l’arsenal de l’OTAN destiné à l’URSS, et maintenant à la Russie.

Leur exemple a encouragé l’Inde et le Pakistan à construire les leurs, on ne peut déterminer à quelle fin puisque ces armes ne peuvent pas être utilisées sur le sous-continent sans tuer tout le monde. Israël en a pour intimider le Moyen-Orient avec le même résultat. Même les puissances européennes de l’OTAN ont accès aux bombes atomiques fournies par les États-Unis. Et cela continue.

Si pour poursuivre notre réflexion expérimentale, le président Trump vivait une épiphanie miraculeuse et annonçait demain que les États-Unis ne craignent personne et inversaient leur politique d’agression et d’expansion impériale vieille de deux siècles et par conséquent vont détruire toutes leurs armes nucléaires, est-ce qu’une seule des autres puissances nucléaires pourrait maintenir son arsenal face à l’opinion publique qui balayerait le globe pour soutenir l’acte américain en faveur de la paix et du désarmement ? Je ne pense pas. La prison nucléaire dans laquelle nous vivons tous peut être déverrouillée, mais la clé qui ouvre la porte du désarmement est dans la poche des États-Unis. Eux seuls doivent agir.

Mais l’action exige volonté et désir. Ceux qui dirigent les États-Unis, en faillite de toutes les solutions positives et progressistes au déclin économique et social de la société, ne peuvent songer qu’à une seule solution : piller la planète. Ils refusent donc de renoncer à leur ambition de domination mondiale et par conséquent les militaristes insistent pour maintenir la menace nucléaire comme élément essentiel de leur politique étrangère.

La menace qu’ils exercent est si effrayante que même la Russie et la Chine, dont la logique devrait leur dicter de soutenir la RPDC contre les menaces nucléaires étasuniennes, préfèrent mettre de côté leurs principes et faire pression sur le peuple de la RPDC dans le but d’éviter une guerre nucléaire générale dont ils craignent qu’une guerre en Corée y mènerait. Mais c’est un chemin truffé de mines qui peuvent exploser à tout moment parce que les dirigeants américains, y compris Trump, et les médias aux ordres, utilisent le soutien russe et chinois aux sanctions contre la RPDC comme preuve que les États-Unis ont raison et sont justifiés dans leur agression contre la RPDC. Et « voilà comment ça se passe » comme le dit Billy Pilgrim dans Slaughterhouse 5, le récit par Kurt Vonnegut Jr. du massacre massif de civils dans le déluge de feu provoqué par les bombes des Alliés dans la ville de Dresde en 1945.

Pour la Russie et la Chine le problème central dans la péninsule coréenne est la menace d’une guerre nucléaire générale. Mais ce n’est pas le problème pour les États-Unis. Ça c’est de la propagande. Le problème principal pour eux, c’est que la RPDC insiste sur le droit souverain de son peuple à se gouverner lui-même quoi qu’il choisisse. Elle refuse d’accepter la domination des États-Unis sur la Corée. Cette indépendance affaiblit la domination étasunienne sur le Japon, la Corée du Sud et l’Asie de l’Est en général. Les Russes et les Chinois le savent très bien et essaient sérieusement d’obtenir que les États-Unis acceptent de négocier et ils insistent constamment sur le fait que les résolutions de l’ONU obligent absolument de rechercher une résolution pacifique de tous les problèmes. Mais les Américains ne se réfèrent jamais à cette obligation dans leur propagande. En fait, cette première semaine d’octobre, le président Trump a attaqué son propre Secrétaire d’État, Rex Tillerson, en affirmant simplement qu’il avait des contacts avec des responsables de la RPDC.

Les États-Unis ont même réussi à insérer leur propagande anti-socialiste incendiaire dans les résolutions de l’ONU. La Résolution 2375 du 11 septembre 2017 contient un langage politique très troublant. Aux sections 24 et 25 du sous-chapitre « politique », la grande puissance déclare

« sa profonde préoccupation devant les graves difficultés auxquelles le peuple de RPDC est soumis, condamnent la poursuite par la RPDC de son programme d’armes nucléaires et balistiques plutôt que du bien-être de son peuple alors que des gens en RPDC ont de grands besoins non satisfaits, et soulignent la nécessité pour la RPDC de respecter le bien-être et la dignité inaliénable du peuple de la RPDC ».

C’est une attaque claire de la RPDC en tant qu’État socialiste. C’est aussi une attaque truffée de mensonges parce que la RPDC est l’un des rares pays dans le monde qui se soucie effectivement du bien-être de sa population, comme tout observateur neutre qui s’y est rendu l’a rapporté maintes et maintes fois.

Que les États-Unis puissent rédiger un tel paragraphe – alors qu’ils sont le pays qui dépense le plus des impôts des contribuables en armes nucléaires, missiles et pour ses forces armées que tout autre et fait peu pour le bien-être de ses citoyens – ne peut s’expliquer que par son hypocrisie pathologique de domination. Comment la Russie et la Chine peuvent supporter ce langage alors qu’elles aussi font les mêmes dépenses en armes inutiles aux dépens du bien-être de leurs populations, seul ces pays peuvent nous le dire. Mais, de nouveau, je suggère que cela peut être expliqué par leur peur profonde d’une guerre nucléaire lancée par les États-Unis. Eh bien, « c’est comme ça ».

J’ai commencé avec Albert Einstein et je terminerai avec lui. En réponse à la question de la radio de l’ONU le 16 juin 1950, « Pouvons-nous empêcher la guerre ? », il a répondu :

« Il y a une réponse très simple. Si nous avons le courage de nous décider pour la paix, nous aurons la paix. […] Nous ne sommes pas dans un jeu mais dans une situation de danger extrême pour notre existence. Si vous n’êtes pas fermement décidé à résoudre les choses de manière pacifique, vous ne parviendrez jamais à une solution pacifique. » 

La nouvelle guerre froide est déjà plus dangereuse que la précédente

par Stephen F. Cohen

Source : http://arretsurinfo.ch/la-nouvelle-guerre-froide-est-deja-plus-dangereuse-que-la-precedente/

Traduit de l’anglais par Sylvie Jolivet pour Arrêt sur info

24 octobre 2017

Source originaire : https://www.thenation.com/article/the-new-cold-war-is-already-more-dangerous-than-was-its-predecessor/

October 11, 2017

 

Stephen F. Cohen est professeur émérite d’études politiques,  spécialisé sur la Russie, à l’université de New York et  à l’Université de Princeton. Il est également analyste pour l’hebdomadaire The Nation. 

 

 

Nous assistons aujourd’hui à une confrontation sans précédent entre les Etats-Unis et la Russie – et les médias de l’establishment ne semblent pas s’en soucier. 

Depuis plusieurs années, S. Cohen développe l’idée que l’actuelle guerre froide présente plus de dangers que celle qui, 45 ans en arrière, a failli « nous être fatale ». Dans l’article ci-dessous, il passe en revue et regroupe les arguments à l’appui de son point de vue. Toutefois, nombre de commentateurs et de personnalités de la vie publique continuent de nier – pour des raisons personnelles et politiques – l’hypothèse de cette nouvelle guerre froide. 

Si l’on doute encore de la réalité de cette dernière, il suffit de lire les principaux journaux américains, de regarder les chaînes « d’informations » télévisées ou de se pencher sur le nombre croissant de déclarations de guerre froide contre la Russie, notamment le texte particulièrement extrémiste d’une organisation prétendument bipartite, dont l’un des co-auteurs est Evelyn Farkas, ancienne fonctionnaire du Département de la Défense de l’ère Obama.

 

Cohen identifie six raisons de penser que la nouvelle Guerre Froide nous confronte à des périls plus grands que la précédente :

1.L’épicentre du conflit ne se situe, ni à des centaines de kilomètres de Berlin, ni dans ce qu’on appelait à l’époque le « Tiers Monde », mais carrément le long de la frontière russe, des Etats Baltes à la Mer Noire, en passant par  l’Europe de l’Est et l’Ukraine, là où les infrastructures de l’OTAN ne cessent d’être étendues, avec l’arrivée continuelle de nouveaux soldats, d’armes, d’avions de combat et de navires, sans oublier les installations anti-missiles. L’OTAN considère maintenant ces régions situées aux confins de la Russie comme faisant partie de son « pré carré ». Il faut remonter à l’invasion allemande de 1941 pour retrouver la présence d’une armée étrangère à si peu de distance de la Russie et de Saint-Pétersbourg, seconde ville du pays. Il est facile d’imaginer comment Moscou perçoit cette présence. On entend de plus en plus dire – par les grands médias et, officieusement, par de hauts fonctionnaires – qu’on assiste bien là à une « agression américaine contre la Russie, et même que « l’Amérique est en guerre contre la Russie« . Comparez ces paroles alarmantes, suggère Cohen, avec le « Russia-gate« , et constatez  le deux poids deux mesures entre cette accusation, qui ne repose sur rien de tangible, selon laquelle « le Kremlin aurait attaqué l’Amérique » pendant les élections présidentielles de 2016, et « l’agressivité » évidente que montre actuellement Washington à l’égard du personnel politique russe. Pensez au risque d »embrasement – accidentel ou intentionnel – si une réaction à cette attitude agressive prenait corps et se généralisait en Russie. L’offensive actuellement menée à Washington en faveur d’un envoi supplémentaire d’armement à Kiev, qui a promis de s’en servir contre les rebelles du Donbass soutenus par les Russes, ne peut qu’accroître les inquiétudes russes (ce faisant, Kiev réduit à néant les accords de paix de Minsk en adoptant une législation incompatible avec ces accords).

2.L’éventualité d’une aggravation par ramification de l’affrontement militaire entre les Etats-Unis et la Russie en Syrie, où les forces gouvernementales, appuyées par l’armée russe, sont à deux doigts d’une victoire définitive sur les combattants anti-Assad – dont certains sont affiliés à des organisations terroristes. Le Ministère de la Défense russe a clairement affirmé sa conviction que le soutien actif apporté par l’armée américaine à ces terroristes mettait gravement en danger les troupes russes, et il a annoncé publiquement sa volonté de combattre ces unités américaines présentes en Syrie. Comment réagira Washington, se demande Cohen, si les Russes tuent des Américains en Syrie ?

3.Dans le même temps, et contrairement au contexte de la première guerre froide, où, une fois passée la crise des Missiles de Cuba de 1962, la coopération entre les Etats-Unis et l’Union Soviétique avait repris et s’était même régulièrement étoffée, tous ces liens de coopération tissés au cours des précédentes décennies sont brusquement annihilés. Le Congrès et l’Administration Trump semblent déterminés à fermer deux nouvelles agences de presse russes aux Etats-Unis, RT et Sputnik. Si cette menace est suivie d’effets, le Kremlin adoptera des mesures équivalentes en Russie, ce qui détériorera encore plus les communications – déjà largement « propagandistes » – entre les deux pays. Un ancien militaire, correspondant pour CNN, estime depuis Moscou, que « la paix tient à un fil« . Et la crise sans précédent de la perquisition menée au Consulat russe de San Francisco le mois dernier a convaincu, non sans raison, de hauts fonctionnaires russes, que des forces agissantes à Washington souhaitaient une complète rupture des relations diplomatiques avec Moscou.

4.Jamais, au cours de la précédente Guerre Froide, un dirigeant soviétique n’a été autant diabolisé par le milieu politico-médiatique que l’est, depuis presque dix ans, le président russe, Vladimir Poutine. La Russie et les relations avec Moscou sont exclusivement abordées à travers le prisme Poutine, de sorte que le pays semble privé de la possibilité, sur le plan intérieur comme sur le plan international, de mettre en avant ses intérêts légitimes, préalable indispensable à d’éventuelles négociations. Pour illustrer cette situation sans précédent par un exemple récent, Cohen reproduit des extraits de « What happened », le livre de mémoires récemment publié par Hillary Clinton.

5.Le « Russia-gate » est également inédit. Les moyens utilisés pour exacerber les tensions sont variés et de plus en plus nombreux. Les « investigations » répétées font peser sur les relations qui avaient régulièrement cours avec la Russie – et notamment les échanges financiers – des allégations de « collusions avec le Kremlin ». De même, les opinions anti-guerre froide sont régulièrement qualifiées d’ « offensives de désinformation et de propagande du Kremlin ». Ce genre d’opinion est évidemment très marginal dans la presse américaine et sur les réseaux sociaux. (à noter que les médias russes publient davantage d’opinions dissonantes sur la politique extérieure que leurs homologues américains).

Mais, et c’est sans doute là le point le plus important, le « Russia-gate » a littéralement empêché le président Trump d’entamer la moindre négociation de sortie de crise, aussi hypothétique qu’ait été son désir de le faire. Imaginez un instant le président John F. Kennedy menacé de la même manière d’être pris pour une « marionnette du Kremlin » au cours de l’affaire des Missiles de Cuba ! Il n’aurait tout bonnement pas pu faire les compromis politiques qui ont été conclus entre lui et Nikita Kroutchev pour sortir de la crise et éviter un conflit nucléaire. La haine de Trump qui agite les politiciens et les médias américains, ne devrait pourtant pas prévaloir, ajoute Cohen, sur le risque d’une guerre avec la Russie.

6.Et contrairement au contexte politique des années soixante, soixante-dix et quatre-vingts, il n’existe virtuellement aucun média, aucune personnalité politique, ni aucun courant politique pour s’opposer à cette Guerre. L’inexistence d’une opposition et l’absence d’un vrai débat public ont toutes les chances de mener à de mauvaises décisions politiques, même en démocratie.

A ces 6 facteurs inédits risquant d’entraîner la guerre froide, Cohen ajoute trois autres circonstances particulières :

La première est le mythe selon lequel la Russie soviétique serait trop faible pour endurer une guerre froide prolongée et finirait par capituler devant Washington et Bruxelles. C’est évidemment la logique qui préside au tsunami de sanctions infligées à Moscou depuis 2014. C’est sans tenir compte du fait que plusieurs institutions de contrôle financier international ont fait état d’un redressement notoire de l’économie russe depuis environ deux ans. Le pays est par exemple sur le point de devenir le plus grand exportateur mondial de blé. C’est aussi omettre l’immensité des ressources naturelles, humaines et territoriales dont dispose la Russie. Dans l’histoire de la Russie moderne, on ne trouve aucun exemple de capitulation, quel qu’en aient été le coût et les destructions subies. Contrairement aux voix émises par des courants d’opposition politiques minoritaires, dont l’importance est montée en épingle, ni les élites de la Nation, ni le peuple, ne souhaitent fondamentalement un changement de personnel ou d’orientation politique sous la pression de l’Occident. De fait, de nombreux analystes et commentateurs politiques russes ont déjà entériné l’idée que cette nouvelle guerre froide, provoquée par l’Ouest, risquait de durer autant que la première.

La seconde circonstance tient à la persistance, avec laquelle l’establishment américain, resté sous l’influence de l’ancien Président Obama, s’entête à considérer que la Russie est « isolée » dans les affaires du monde. Le nombre de rencontres et d’accords conclus à l’étranger par Poutine ces dernières années contredit cette idée erronée. Un autre changement important entre en ligne de compte : lors de la première guerre froide, le « Bloc soviétique » de l’Europe Orientale était une alliance récemment imposée de pays tiraillés et économiquement lourds à porter ; les partenaires actuels (ceux du BRIC, et notamment la Chine) de la Russie sont au contraire librement consentants et économiquement dynamiques. Ce serait d’ailleurs plutôt la « sphère d’influence » américaine qui serait en voie de voler en éclats, si l’on en juge par le Brexit et la Catalogne, (dont les référendums pourraient donner un autre éclairage sur celui que les Russes ont soutenu en Crimée en 2014). Quel autre sens donner au resserrement des relations entre la Russie et la Turquie, membre de l’OTAN, ou encore à la récente visite du roi d’Arabie Saoudite à Moscou, qui a donné lieu à des accords portant sur des milliards de dollars d’achats et d’investissements en armes et en énergie ? S’agit-il  bien du même pays, pourraient s’interroger les historiens, qui était soit-disant en train de plonger dans un grand isolement économique ?

La troisième circonstance est le rôle joué par la Chine, grande puissance montante. Rivalisant avec la Russie au temps de la première guerre froide, elle avait « une carte » à jouer contre Moscou. Elle est aujourd’hui son partenaire politique et économique, et en voie de le devenir sur le plan militaire – les deux pays ont conjointement programmé le lancement d’un exercice naval en début de semaine prochaine. Cette coopération, qui aura un retentissement important un peu partout, notamment en Inde, au Pakistan, au Japon et même en Afghanistan, change également la donne. Presque tous ces facteurs inédits des hauts risques qu’entraînerait une guerre froide ne sont pas pris en considération à Washington, et pas seulement à cause de l’hystérie du « Russia-gate« . Le triomphalisme américain qui prévaut depuis la fin de l’Union Soviétique en 1991 y participe, ainsi qu’un certain provincialisme américain qui consiste à se croire « exceptionnel ».

Dans le même temps, les trois plus graves menaces auxquelles la sécurité nationale américaine est confrontée  – le terrorisme international, la prolifération nucléaire et le risque de cyber attaques pouvant déclencher un conflit nucléaire – ne font pas l’objet d’une vigilance suffisante. Ni l’absolue nécessité, pour éradiquer une grande partie de ces dangers, de le faire en partenariat avec la Russie. Des évidences qui se traduisaient même parfois en actes à l’époque de la précédente guerre froide.

 

Un monde en péril

Noam Chomsky interviewé par David Barsamian

3 octobre 2017-10-20

Source : http://lesakerfrancophone.fr/un-monde-en-peril-une-interview-de-noam-chomsky

Source originaire :

http://www.tomdispatch.com/post/176333/tomgram%3A_noam_chomsky_and_david_barsamian%2C_a_world_in_peril/

Donald Trump Hosts Nevada Caucus Night Watch Party In Las Vegas
LAS VEGAS, NV – FEBRUARY 23: Republican presidential candidate Donald Trump speaks at a caucus night watch party at the Treasure Island Hotel & Casino on February 23, 2016 in Las Vegas, Nevada. The New York businessman won his third state victory in a row in the « first in the West » caucuses. (Photo by Ethan Miller/Getty Images)

 

David Barsamian : – Vous avez  déjà parlé de la différence entre la bouffonnerie de Trump, qui est sans cesse couverte par les médias, et les politiques qu’il s’efforce d’adopter, qui reçoivent moins d’attention. Pensez-vous qu’il a des objectifs de politique économique ou internationale cohérents ?  Qu’est-ce que Trump a réussi à accomplir dans ses premiers mois au pouvoir ?

Noam Chomsky : –  Il y a un processus de diversion en cours, peut-être juste un résultat naturel dû aux caractéristiques du personnage central et à ceux qui font le travail en arrière plan.

À un certain niveau, les pitreries de Trump font en sorte que l’attention se concentre sur lui, et peu importe la manière. Qui se souvient encore de l’accusation selon laquelle des millions d’immigrants clandestins auraient voté pour Clinton, privant le pathétique petit homme de sa grande victoire ? Ou l’accusation selon laquelle Obama aurait mis sur écoute la Trump Tower ? Les affirmations en elles-mêmes n’ont pas vraiment d’importance. Il suffit que l’attention soit détournée de ce qui se passe en arrière-plan. Là, hors de portée des projecteurs, la frange la plus sauvage du Parti républicain avance avec soin les politiques destinées à enrichir sa véritable circonscription : la circonscription du pouvoir privé et de la richesse, « les maîtres de l’humanité », pour reprendre la phrase d’Adam Smith.

Ces politiques vont nuire à la population générale et dévaster les générations futures, mais cela ne préoccupe guère les Républicains. Ils ont essayé de faire adopter des lois toutes aussi destructrices pendant des années. Paul Ryan, par exemple, a longtemps annoncé son idéal d’éliminer virtuellement le gouvernement fédéral, à l’exception du service militaire – bien que dans le passé, il ait emballé ses propositions dans des feuilles de calcul afin qu’elles aient l’air sérieuses pour les commentateurs. Maintenant, alors que l’attention est concentrée sur les dernières folies de Trump, le gang Ryan et la branche exécutive verrouillent la législation pour saper les droits des travailleurs, paralyser la protection des consommateurs et nuire gravement aux communautés rurales. Ils cherchent à dévaster les programmes de santé, à diminuer les impôts qui permettent de les financer de manière à continuer à enrichir leurs soutiens politiques et à éviscérer la loi Dodd-Frank, qui impose des contraintes bien nécessaires au système financier prédateur qui s’est développé pendant la période néolibérale.

Ce n’est qu’un exemple de la façon dont la massue de démolition est brandie par le Parti républicain qui est de nouveau au pouvoir. En effet, ce n’est plus un parti politique au sens traditionnel du terme. Les analystes politiques conservateurs, Thomas Mann et Norman Ornstein, l’ont décrit plus précisément comme une « insurrection radicale », qui a abandonné la politique parlementaire normale.

Une grande partie de ce travail se déroule furtivement, en séances à huis clos, avec le moins de publicité possible. D’autres politiques républicaines sont plus ouvertes, comme se retirer de l’accord de Paris sur le climat, isolant ainsi les États-Unis et en faisant un État paria qui refuse de participer aux efforts internationaux pour faire face à la catastrophe environnementale imminente. Pire encore, ils ont l’intention de maximiser l’utilisation des combustibles fossiles, y compris les plus dangereux ; de démanteler tous les règlements ; de réduire fortement la recherche et le développement de sources d’énergie alternatives, qui seront bientôt nécessaires pour une survie décente.

Les raisons qui animent ces politiques sont multiples. Certaines sont simplement un retour d’ascenseur aux soutiens financier. D’autres, qui ne préoccupent guère les « maîtres de l’humanité », sont faites pour conserver la confiance du groupe électoral que les Républicains ont rassemblé à la hâte, car les politiques républicaines s’étaient déplacées si loin vers la droite qu’elles n’attiraient plus les électeurs. Par exemple, mettre fin à l’aide à la planification familiale n’est pas un service aux financiers. En effet, ce groupe aurait plutôt tendance à soutenir le planning familial. Mais mettre fin à ce soutien contente la base chrétienne évangélique – des électeurs qui ferment les yeux sur le fait qu’ils préconisent effectivement plus de grossesses non désirées et, par conséquent, augmentent la fréquence de recours à l’avortement, dans des conditions dangereuses et même mortelles.

Tous les dommages ne peuvent être imputés au charlatan qui est théoriquement responsable, à ses nominations extravagantes ou aux forces du Congrès qu’il a déchaînées. Certains des développements les plus dangereux sous Trump remontent aux décisions d’Obama, décisions prises, bien sûr, sous la pression du Congrès républicain.

Le plus dangereux de tout cela a à peine été signalé. Une étude très importante publiée en mars 2017 dans le Bulletin of the Atomic Scientists révèle que le programme de modernisation des armes nucléaires d’Obama a augmenté « d’un facteur d’environ trois le pouvoir destructeur des missiles balistiques étasuniens existants et cela correspond exactement ce que l’on pourrait attendre d’un État doté d’armes nucléaires qui prévoirait d’avoir la capacité de combattre et de gagner une guerre nucléaire en désarmant ses ennemis par une première frappe surprise ». Comme le soulignent les analystes, cette nouvelle capacité compromet la stabilité stratégique dont dépend la survie humaine. Et le bilan effrayant des catastrophes et du comportement imprudent des dirigeants au cours des dernières années montre bien à quel point notre survie est fragile. Ce programme est perpétué par Trump. Ces développements, associés à la menace d’un désastre environnemental, jettent une ombre sur tout le reste – et sont à peine discutés car l’attention est attirée par les performances de l’acteur au centre de la scène.

Il n’est pas facile de discerner si Trump a une idée de ce que lui et ses acolytes font. Peut-être est-il tout à fait authentique : un mégalomane ignorant et fragile, dont la seule idéologie est lui-même. Mais ce qui se passe sous la domination de l’aile extrémiste des Républicains est bien visible.

– Voyez-vous une activité encourageante du côté des Démocrates ? Ou est-il temps de commencer à penser à un troisième parti ?

– Il faut d’abord bien y réfléchir. La caractéristique la plus remarquable de l’élection de 2016 a été la campagne de Bernie Sanders, qui a brisé l’ordre établi aux États-Unis par plus d’un siècle d’histoire politique. Un corpus substantiel de recherches en science politique établit de façon convaincante que les élections sont à peu près acquises ; le financement de la campagne est à lui seul un indicateur remarquable de réussite, tant pour le Congrès que pour la présidence. Il indique également les futures décisions des élus. Par conséquent, une majorité considérable de l’électorat – ceux au bas de l’échelle des revenus – est effectivement privée de ses droits, dans la mesure où ses représentants ne tiennent pas compte de ses préférences. Dans cette optique, la victoire d’une star de la télévision milliardaire avec un soutien médiatique important est peu surprenante : soutien direct de la chaîne câblée de premier plan, Fox News, de Rupert Murdoch, et de la très influente radio de droite ; soutien indirect mais conséquent du reste des grands médias, qui est resté fasciné par les pitreries de Trump et les recettes publicitaires qu’elles ont entraînées.

La campagne Sanders, par contre, a fortement rompu avec ce modèle en vigueur. Sanders était à peine connu. Il n’a pratiquement obtenu aucun soutien des principales sources de financement, a été ignoré ou tourné en dérision par les médias, étiqueté avec le mot effrayant de « socialiste ». Pourtant il est maintenant, et de loin,  la figure politique la plus populaire dans le pays.

Le succès de la campagne Sanders montre au moins que de nombreuses options peuvent être mises en œuvre malgré le cadre biparti institutionnel, malgré toutes les barrières institutionnelles qui s’y opposent. Pendant les années Obama, le Parti démocrate s’est désintégré aux niveaux local et étatique. Le parti avait déjà abandonné en grande partie la classe ouvrière, et même fait pire avec les politiques commerciales et fiscales de Clinton qui ont sapé le secteur manufacturier américain et l’emploi relativement stable qu’il fournissait.

Les propositions politiques progressives ne manquent pas. Le programme développé par Robert Pollin dans son livre Greening the Global Economy est une approche très prometteuse. Le travail de Gar Alperovitz sur la construction d’une démocratie authentique basée sur l’autogestion des travailleurs en est une autre. Des mises en œuvre pratiques de ces approches et des idées associées se concrétisent de différentes manières. Les organisations populaires, dont certaines sont issues de la campagne Sanders, sont activement engagées pour profiter des nombreuses occasions qui s’offrent à elles.

Parallèlement, le cadre biparti établi, bien que vénérable, n’est nullement gravé dans la pierre. Que ces dernières années les institutions politiques traditionnelles déclinent dans les démocraties industrielles sous l’effet de ce qu’on appelle le « populisme » n’est pas un secret. Ce terme est plutôt utilisé pour parler de la vague de mécontentement, de colère et de mépris des institutions qui a accompagné l’assaut néolibéral de la génération précédente qui a conduit à la stagnation de la majorité d’un côté et à la concentration spectaculaire de la richesse dans les mains de quelques-uns de l’autre.

Le fonctionnement démocratique s’érode sous l’effet naturel de la concentration du pouvoir économique, qui se transforme en pouvoir politique par des moyens que l’on connaît bien, mais aussi par des raisons plus profondes et de principe. La doctrine en cours veut que le transfert de la prise de décision du secteur public vers le « marché » contribue à la liberté individuelle, mais la réalité est différente. Le transfert va d’institutions publiques, dans lesquelles les électeurs ont leur mot à dire, dans la mesure où la démocratie fonctionne, aux tyrannies privées – les entreprises qui dominent l’économie – sur lesquelles les électeurs n’ont aucun mot à dire. En Europe, il existe une méthode encore plus directe pour ébranler la menace de la démocratie : faire prendre des décisions cruciales par une troïka non élue – le Fonds monétaire international, la Banque centrale européenne et la Commission européenne – qui tient compte des vœux des banques du nord de l’Europe et de la communauté des créanciers, et non pas des électeurs.

Ces politiques sont faites de sorte que la société n’existe plus, la célèbre description de Margaret Thatcher du monde tel qu’elle le perçoit ou, plus précisément, espère le créer : un monde où il n’y a pas de société, seulement des individus. C’était la paraphrase involontaire par Thatcher de la condamnation amère de Marx de la répression en France, qui a laissé la société comme un « sac de pommes de terre », une masse amorphe qui ne peut pas fonctionner. Dans le cas présent, le tyran n’est pas un dirigeant autocratique – au moins en Occident – mais une concentration de pouvoirs privés.

L’effondrement des institutions dirigeantes centristes a été évidente lors des dernières élections : en France, mi-2017, et aux États-Unis quelques mois plus tôt où les deux candidats qui ont mobilisé les forces populaires étaient Sanders et Trump − même si Trump n’a pas tardé à démontrer la fraude de son « populisme » en s’assurant rapidement que les éléments les plus durs de l’ancien établissement seraient solidement installés au pouvoir du luxuriant « marécage ».

Ces processus pourraient conduire à la rupture du monolithique système américain basé sur un parti unique, celui du monde des affaires, divisé en deux factions concurrentes, avec les électeurs passant de l’un à l’autre au fil du temps. C’est l’occasion pour un véritable « parti populaire » d’émerger, un parti dont la base électorale serait réellement les électeurs, et dont les valeurs directrices mériteraient le respect.

– Le premier voyage à l’étranger de Trump a été pour l’Arabie saoudite. Quelle signification y voyez-vous et qu’est-ce que cela signifie pour les politiques moyen-orientales ? Et que pensez-vous de l’agressivité de Trump envers l’Iran ?

– L’Arabie saoudite est le genre d’endroit où Trump se sent chez lui : une dictature brutale, misérablement répressive (notoirement pour les droits des femmes, mais dans beaucoup d’autres domaines aussi), le premier producteur de pétrole (maintenant dépassé par les États-Unis), et beaucoup d’argent. Le voyage a généré de massives promesses de vente d’armes – ce qui a beaucoup plu à son électorat – et de vagues annonces d’autres dons saoudiens. L’une des conséquences de ce voyage est que les amis saoudiens de Trump ont reçu le feu vert pour intensifier leurs atrocités honteuses au Yémen et pour discipliner le Qatar, qui a été une ombre trop indépendante des maîtres saoudiens. L’Iran a aussi été un facteur. Le Qatar partage un champ de gaz naturel avec l’Iran et entretient des relations commerciales et culturelles, désapprouvées par les Saoudiens et leurs associés, avec ce pays.

L’Iran est depuis longtemps considéré par les dirigeants et les médias américains comme un pays extrêmement dangereux, peut-être le plus dangereux de la planète. Cela remonte à bien avant Trump. Dans ce système doctrinal, l’Iran est une double menace : il est le principal partisan du terrorisme, et ses programmes nucléaires constituent une menace existentielle pour Israël, sinon pour le monde entier. Il est si dangereux qu’Obama a dû installer un système avancé de défense aérienne près de la frontière russe pour protéger l’Europe des armes nucléaires iraniennes – qui n’existent pas et que, de toute façon, les dirigeants iraniens n’utiliseraient que s’ils étaient possédés par le désir d’être, en retour, instantanément incinérés.

C’est cela le système doctrinal. Dans le monde réel, le soutien iranien au terrorisme se traduit par un soutien au Hezbollah, dont le crime majeur est qu’il est le seul moyen de dissuasion contre une autre invasion israélienne destructrice du Liban, et au Hamas, qui a remporté des élections libres dans la bande de Gaza, crime qui a instantanément suscité des sanctions sévères et a conduit le gouvernement américain à préparer un coup d’État militaire. Il est vrai que les deux organisations peuvent être accusées d’actes terroristes, bien que complètement différents de ceux qui découlent de l’implication de l’Arabie saoudite dans la formation et les actions des réseaux djihadistes.

En ce qui concerne les programmes d’armement nucléaire de l’Iran, les services de renseignement américains ont confirmé ce que chacun peut facilement savoir : s’ils existent, ils font partie de la stratégie de dissuasion de l’Iran. Il y a aussi le fait inacceptable que toute préoccupation concernant les armes de destruction massive (ADM) iraniennes puisse être atténuée en répondant simplement à l’appel iranien pour établir une zone exempte d’armes de destruction massive au Moyen-Orient. Une telle zone est fortement soutenue par les États arabes et la majeure partie du reste du monde mais est bloquée, principalement par les États-Unis qui souhaitent protéger les capacités en ADM d’Israël.

Si on l’observe bien, on voit que ce système doctrinal s’effondre, il nous reste donc à trouver les vraies raisons de l’agressivité américaine envers l’Iran. Les possibilités viennent facilement à l’esprit. Les États-Unis et Israël ne peuvent pas tolérer une force indépendante dans une région qu’ils considèrent comme la leur. Un Iran avec une dissuasion nucléaire est inacceptable pour les États voyous qui veulent se déchaîner comme ils le souhaitent dans tout le Moyen-Orient. Mais il y a plus que cela. Washington  ne pardonne pas à l’Iran d’avoir renversé le dictateur qu’elle avait installé lors d’un coup d’État militaire en 1953, un coup qui a détruit le régime parlementaire iranien et son espoir de pouvoir bénéficier de ses propres ressources naturelles. Le monde est trop complexe pour toute simple description, mais cela me semble être le centre de l’histoire.

Cela ne ferait non plus pas de mal de rappeler qu’au cours des six dernières décennies, à peine un jour ne s’est passé sans que Washington ne tourmente les Iraniens. Après le coup d’État militaire de 1953, les États-Unis ont appuyé un dictateur décrit par Amnesty International comme un des principaux violeurs des droits humains. Immédiatement après son renversement, l’invasion de l’Iran par Saddam Hussein, soutenue par les États-Unis, ne fut pas une mince affaire. Des centaines de milliers d’Iraniens ont été tués, beaucoup par des armes chimiques. Le soutien de Reagan à son ami Saddam était si extrême que lorsque l’Irak a attaqué un navire américain, l’USS Stark, tuant 37 marins américains, il n’a reçu, en réponse, qu’une légère tape sur les doigts. Reagan a également cherché à accuser l’Iran d’avoir perpétré des attaques chimique horribles sur les Kurdes irakiens, en réalité lancées par Saddam.

Finalement, les États-Unis sont intervenus directement dans la guerre Iran-Irak, conduisant à la capitulation amère de l’Iran. Par la suite, George W. Bush a invité les ingénieurs nucléaires irakiens aux États-Unis pour une formation avancée sur la production d’armes nucléaires – une menace extraordinaire pour l’Iran, indépendamment de ses autres implications. Et, bien sûr, Washington a été le moteur des sévères sanctions contre l’Iran qui continuent à ce jour.

Trump, de son côté, a rejoint les dictateurs les plus durs et les plus répressifs en criant des imprécations contre l’Iran. De plus, l’Iran organisait des élections lors du voyage de Trump au Moyen-Orient, une élection qui, même si elle n’était pas parfaite, serait impensable sur la terre de ses hôtes saoudiens, qui sont également la source de l’islamisme radical qui empoisonne la région. Mais l’agressivité étasunienne contre l’Iran va bien au-delà de Trump lui-même. Elle touche aussi ceux considérés comme les « adultes » de l’administration Trump, comme James « Mad Dog » Mattis, le secrétaire à la Défense. Et elle remonte à loin.

– Quels sont les enjeux stratégiques pour la Corée ? Peut-on faire quelque chose pour désamorcer ce conflit qui prend de l’ampleur ?

– La Corée est un problème qui persiste depuis la fin de la Seconde Guerre mondiale, lorsque les espoirs des Coréens pour l’unification de la péninsule ont été bloqués par l’intervention des grandes puissances, les États-Unis en portant la responsabilité première.

La dictature nord-coréenne pourrait bien gagner le prix de la brutalité et de la répression, mais elle cherche, et dans une certaine mesure atteint, un certain niveau de développement économique, malgré le fardeau écrasant d’un énorme système militaire. Ce système comprend bien entendu un arsenal croissant d’armes nucléaires et de missiles, qui constituent une menace pour la région et, à plus long terme, pour des pays au-delà – mais sa fonction étant de dissuader, il est peu probable que le régime nord-coréen l’abandonne tant qu’il est sous la menace d’une destruction.

Aujourd’hui, on nous dit que le grand défi auquel le monde est confronté est de savoir comment contraindre la Corée du Nord à geler ses programmes nucléaires et balistiques. Ainsi, on devrait peut être recourir à plus de sanctions, à la cyberguerre, à l’intimidation ; au déploiement du système antimissile de la Défense terrestre à haute altitude (THAAD), que la Chine considère comme une menace sérieuse pour ses propres intérêts ; peut-être même attaquer directement la Corée du Nord, ce qui entraînerait des bombardements massifs en représailles, dévastant Séoul et une grande partie de la Corée du Sud, sans même utiliser d’armes nucléaires.

Mais il y a une autre option qui semble être ignorée : nous pourrions simplement accepter l’offre de la Corée du Nord de faire ce que nous demandons. La Chine et la Corée du Nord ont déjà proposé que la Corée du Nord gèle ses programmes nucléaires et de missiles. La proposition, pourtant, a été rejetée immédiatement par Washington, tout comme elle l’avait été deux ans plus tôt, car elle comprend une contrepartie : elle appelle les États-Unis à mettre fin à leurs exercices militaires menaçants aux frontières de la Corée du Nord, dont les simulations d’attaque nucléaires par des B-52.

La proposition sino-nord-coréenne n’est guère déraisonnable. Les Nord-Coréens se souviennent bien que leur pays a été littéralement écrasé par les bombardements américains, et beaucoup se souviennent peut-être de la façon dont les forces américaines ont bombardé de grands barrages quand il n’y avait plus d’autres cibles. Il y avait des rapports joyeux dans les publications militaires américaines au sujet du spectacle passionnant d’un énorme flot d’eau anéantissant les cultures de riz dont dépend l’« Asie » pour sa survie. Ils valent vraiment la peine d’être lus, une partie utile de la mémoire historique.

L’offre de geler les programmes nucléaires et balistiques de la Corée du Nord en échange de l’arrêt des actes provocateurs sur la frontière nord-coréenne pourrait être la base de négociations plus approfondies qui pourraient réduire radicalement la menace nucléaire et même résoudre la crise nord-coréenne. Contrairement à beaucoup de commentaires enflammés, il y a de bonnes raisons de penser que de telles négociations pourraient réussir. Pourtant, même si les programmes nord-coréens sont constamment décrits comme étant peut-être la plus grande menace à laquelle nous sommes confrontés, la proposition sino-nord-coréenne est inacceptable pour Washington et rejetée par les observateurs américains avec une unanimité impressionnante. C’est une autre entrée dans le dossier honteux et déprimant de cette préférence quasi-automatique pour la force alors que des options pacifiques sont disponibles.

Les élections sud-coréennes de 2017 pourraient offrir une lueur d’espoir. Le président qui vient d’être élu, Moon Jae-in, semble vouloir inverser la politique de dure confrontation de son prédécesseur. Il a appelé à explorer les options diplomatiques et à prendre des mesures pour la réconciliation, ce qui est certainement une amélioration par rapport à ces agitations de colère qui pourraient conduire à un vrai désastre.

– Vous avez par le passé exprimé des inquiétudes au sujet de l’Union européenne. Que pensez-vous qu’il adviendra alors que l’Europe devient moins liée aux États-Unis et au Royaume-Uni?

– L’UE est confrontée à des problèmes fondamentaux, notamment une monnaie unique sans union politique. Mais elle a également de nombreuses caractéristiques positives. Il y a quelques idées sensées visant à sauver ce qui est bon et à améliorer ce qui ne l’est pas. L’initiative DiEM25 de Yanis Varoufakis pour une Europe démocratique est une approche prometteuse.

Le Royaume-Uni a souvent été un substitut des États-Unis dans la politique européenne. Le Brexit pourrait encourager l’Europe à adopter un rôle plus indépendant dans les affaires mondiales, cela pourrait être accéléré par les politiques de Trump qui nous isolent de plus en plus du reste du monde. Pendant qu’il crie fort et brandit son énorme bâton, la Chine prend les devants au niveau des politiques énergétiques mondiales tout en étendant son influence vers l’ouest et, finalement, jusqu’à l’Europe, par le biais de l’Organisation de coopération de Shanghai et la Nouvelle Route de la Soie.

Que l’Europe puisse devenir une « troisième force » indépendante est un sujet de préoccupation pour les planificateurs américains depuis la Seconde Guerre mondiale. Il y a eu de longues discussions sur la conception gaulliste d’une Europe allant de l’Atlantique à l’Oural ou, plus récemment, sur la vision de Gorbatchev d’une Europe commune de Bruxelles à Vladivostok.

Quoi qu’il arrive, l’Allemagne est sûre de conserver un rôle dominant dans les affaires européennes. Il est plutôt surprenant d’entendre une chancelière allemande conservatrice, Angela Merkel, faisant la leçon à son homologue américaine sur les droits de l’homme et prendre l’initiative, au moins pour un temps, de se confronter à la question des réfugiés qui montre la profonde crise morale de l’Europe. D’autre part, l’insistance de l’Allemagne pour l’austérité, sa paranoïa envers l’inflation et sa politique de promotion des exportations tout en limitant la consommation intérieure ne portent pas une mince responsabilité dans la détresse économique de l’Europe, en particulier dans la situation désastreuse des économies périphériques. Cependant, dans le meilleur des cas et sans aller trop loin dans l’imagination, l’Allemagne pourrait influencer l’Europe afin qu’elle devienne une force généralement positive dans les affaires mondiales.

– Que pensez-vous du conflit entre l’administration Trump et les services de renseignement états-uniens ? Croyez-vous en « l’État profond » ?

Une bureaucratie de la sécurité nationale existe depuis la Seconde Guerre mondiale. Et les analystes de la sécurité nationale, au sein et en dehors du gouvernement, ont été consternés par les nombreux et sauvages dérapages de Trump. Leur consternation est partagée par les crédibles experts qui ont mis en place l’Horloge de Fin du monde, puisqu’ils l’ont avancée à deux minutes et demie avant minuit sitôt que Trump a pris ses fonctions ; le plus proche du désastre terminal depuis 1953, lorsque les États-Unis et l’URSS ont fait exploser des bombes thermonucléaires. Mais je vois peu de signes que cela aille plus profond que cela, qu’il y aurait une conspiration secrète par un « État profond ».

– En conclusion, à l’approche de votre 89e anniversaire, je me demandais : avez-vous une théorie à propos de la longévité ?

– Oui et elle est simple, vraiment. Si vous roulez à vélo et que vous ne voulez pas tomber, vous devez continuer à rouler, et vite.

Noam Chomsky 

Traduit par Wayan, relu par Cat pour le Saker Francophone

 

 

Assad devrait prévaloir La Russie, l’Iran et la Chine en profiteront également

par Geoffrey Aronson

4 octobre 2017

Source :  hervek@yandex.com

Source originaire : http://www.theamericanconservative.com/articles/our-enemies-are-winning-syrias-future/

Le président syrien Bachar al-Assad est bien engagé sur la voie d’une victoire militaire sur ses nombreux ennemis. Une coalition du gouvernement syrien, des forces iraniennes, libanaises et russes contrôle maintenant plus de 80% du pays, signalant une fin prochaine de la guerre de six ans.

La victoire militaire, durement gagnée par Assad, sur une coalition hétéroclite d’ex-baathistes, de forces islamistes et d’État islamique [soutenue par les États-Unis, NdT], n’apportera pas la paix nécessaire à la Syrie. La compétition permanente pour le contrôle de la destinée de la Syrie est sur le point d’entrer dans une nouvelle phase – la bataille pour la reconstruction du pays.

La guerre a causé des ravages dans tout le pays, tuant près d’un demi-million de personnes, déplaçant de force plus de la moitié de la population qui était, avant-guerre, de 21 millions. Deux Syriens sur trois vivent dans l’extrême pauvreté, dans une économie de guerre qui, en 2016, n’a généré qu’un tiers de sa richesse d’avant-guerre, en 2010. La Banque mondiale et d’autres ont estimé que la reconstruction de la Syrie exigerait plus de 200 milliards de dollars.

Il fut une époque où la guerre était l’arbitre ultime. La coalition rejointe par Washington et ses alliés a échoué, au prix fort, à vaincre Assad sur le champ de bataille. Mais alors que rien de ce qu’elle a fait prévaloir n’a fonctionné, ses membres ne sont pas prêts à concéder la défaite. Au lieu de cela, ces soi-disant « Amis de la Syrie » sont prêts à utiliser l’aide à la reconstruction comme une arme dans la prochaine étape de ce qui se profile : une bataille sans fin pour saper l’effort du régime victorieux, après-guerre pour consolider son pouvoir.

L’aide à la reconstruction est considérée par ces promoteurs comme offrant le meilleur moyen pour provoquer un changement de régime. Moyen qui se substituera à la politique, maintenant discréditée, mais certainement pas abandonnée, d’armement de l’opposition. Le consensus qui émerge, entre les gouvernements de l’Ouest et leurs institutions internationales, est que l’aide à la reconstruction syrienne ne se fera pas tant que Assad dirigera la Syrie. Une déclarationconjointe de CARE International, du Comité international de secours, du Conseil norvégien pour les réfugiés, d’Oxfam et de Save the Children soutient que l’aide à la reconstruction de la Syrie dans les conditions actuelles renforcera le régime et « risque de faire plus de mal que de bien ».

À la fin d’une réunion du 18 septembre des « Amis de la Syrie » dirigée par les États-Unis, le ministre britannique des Affaires étrangères, Boris Johnson, a déclaré :

« Nous croyons que la seule voie à suivre est de faire progresser le processus politique et d’annoncer clairement aux Iraniens, aux Russes et au régime d’Assad que nous, le groupe solidaire, ne soutiendrons pas la reconstruction de la Syrie tant qu’il n’y aura pas un tel processus politique et cela signifie, comme le résume la résolution 2254, une transition à Assad. »

Les partisans de cette stratégie croient apparemment que le régime victorieux de Assad va maintenant abandonner la paix [qu’il a restaurée, NdT] afin d’avoir accès aux coffres-forts de l’Ouest et bénéficier du privilège d’être attiré et écartelé à La Haye.

Malgré les meilleurs efforts des « amis » de la Syrie, la Russie, l’Iran et même le Hezbollah sont aujourd’hui bien mieux placés que Washington pour décider du genre de gouvernement à asseoir à Damas. Qu’est-ce-que cela dit de la politique des États-Unis ? Eh bien, qu’elle continue d’être enracinée dans les hypothèses qui ont produit un tel résultat.

La volonté de maintenir une misère persistante en Syrie tant qu’Assad et sa cohorte restent en place est le non-dit de cette stratégie, qui ressemble à la politique draconienne adoptée par le Quatuor dirigé par les États-Unis envers le Parti Hamas en Palestine il y a une décennie. L’opposition généralisée à une aide pour l’économie palestinienne à la suite d’une victoire électorale du Hamas en janvier 2006, et l’effort international visant à maintenir « à la diète » la bande de Gaza dirigée par le Hamas après une défaite du Fatah à Gaza en juin 2007, offre un précédent utile et instructif sur la façon dont un boycott dirigé par les États-Unis contre une Syrie d’après-guerre sous Assad pourrait se dérouler.

Le fonctionnaire du Département d’État, David Satterfield, un haut diplomate du Moyen-Orient, a expliqué le 18 septembre que les États-Unis continueraient à fournir des aides humanitaires, mais pas d’aide à la reconstruction – totalisant plus de 4 milliards de dollars depuis 2001 – aux Syriens assiégés.

Une telle politique montrera que les Syriens, comme les Palestiniens à Gaza, ne meurent pas de faim ou de maladie. Ils survivront – tout juste – mais l’engagement des États-Unis envers leur bien-être n’ira pas jusqu’à leur fournir les outils nécessaires pour reconstruire leur pays et leurs vies brisées.

Gaza continue de souffrir d’une politique similaire. La Banque mondiale a noté que la poursuite de la privation d’infrastructure pour les deux millions de Palestiniens de Gaza pourrait rendre l’enclave isolée « inhabitable » d’ici à 2020.

La campagne dirigée par les États-Unis contre les efforts de reconstruction actuels vise à maintenir la Syrie dans le même état que Gaza. Cela retardera, mais n’empêchera pas, la reconstruction de la Syrie, ni ne forcera le retrait d’Assad.

Mais dans ce cas, Washington ne joue pas aux échecs avec lui-même. Aussi instructif que puisse être le précédent de Gaza, il existe des différences substantielles et qualitatives qui militent contre le succès des politiques anti-Assad – et risquent également de miner les alliés américains (Liban, Jordanie).

Cette approche perpétuera les tourments des réfugiés syriens apatrides et renforcera le pouvoir régional de la Russie, de l’Iran et de la Chine. Peut-être que cela ne nous plait pas, mais la victoire en temps de guerre du système de gouvernance mis en œuvre par Hafez al-Assad, et poursuivie par son fils, équivaut à un référendum sur l’équilibre historique des forces au sein de la société syrienne.

Le régime d’Assad est beaucoup mieux placé que Gaza et le Hamas après 2007 pour réussir : premièrement, Assad a des bienfaiteurs puissants, l’Iran, la Russie et la Chine, qui l’ont aidé à gagner la guerre, et ont un enjeu dans la paix de l’après-guerre. Ces alliés se mobilisent déjà pour la reconstruction, l’envoi de délégations et la réalisation de contrats pour reconstruire les infrastructures critiques, peu importe la volonté de Washington de financer de tels efforts. Assad lui-même a déclaré que les partisans de ses opposants en temps de guerre, dont certains ont des raisons impérieuses de s’inquiéter d’un rapprochement, ne sont pas les bienvenus pour participer à la reconstruction.

Certains à l’Ouest peuvent ne pas aimer le fait, mais les Syriens sont de plus en plus assurés que les armes se sont tues – relativement – et votent déjà avec leurs pieds, revenant de plus en plus nombreux dans leur pays et leurs maisons. « Le nombre de nouveaux déplacés intérieurs s’est considérablement réduit, et tout aussi important, les personnes déplacées à l’extérieur des frontières de la Syrie ont commencé à revenir en grand nombre », a expliqué Satterfield.

Le Liban et la Jordanie, qui ont accueilli à grands frais financiers et politiques des millions de Syriens déplacés, sont impatients de mettre fin au séjour amer des réfugiés. Le retour de ceux-ci en Syrie, ainsi que le désir de saisir une partie des bénéfices de la reconstruction du pays, sont des incitations puissantes pour Beyrouth et Amman à se réconcilier avec Damas, processus qui est en cours.

L’aide humanitaire fournie par les États-Unis et d’autres a de l’importance. Mais les pays engagés dans la reconstruction de la Syrie poursuivent une stratégie politiquement et économiquement plus agréable et efficace. Organiser la pénurie en Syrie, qui souffre depuis longtemps – et consolider une diaspora syrienne énorme et perturbatrice en Jordanie, au Liban et en Turquie – n’est pas une recette pour le succès.

 

Gregory Aronson est président et cofondateur de The Mortons Group et universitaire non résident à l’Institut du Moyen-Orient. http://www.mei.edu/profile/geoffrey-aronson

Traduit par jj, relu par Cat pour le Saker Francophone.

 

 

Sur la crise nucléaire dans la péninsule coréenne

par le professeur Hans Köchler
30 août 2017
Source : http://arretsurinfo.ch, 23 septembre 2017
Horizons et débats, Zurich, 18 septembre 2017
Source originaire : http://www.zeit-fragen.ch/de/ausgaben/2017/2223-12-september-2017/zur-nuklearen-krise-auf-der-koreanischen-halbinsel.html

Prise de position du Professeur Hans Köchler, président de l’«International Progress Organization» – Vienne, 30 août 2017
L’International Progress Organization salue la déclaration du président du Conseil de sécurité de l’ONU du 29 août 2017, dans laquelle il renforce la position du Conseil de maintenir le concept d’une péninsule coréenne exempte d’armes nucléaires et où il appelle à trouver, par le dialogue, une solution pacifique et globale à la crise.
En rappelant la déclaration des organisations non-gouvernementales du 14 juillet 2003, soutenue par l’International Progress Organization, au sujet du conflit de la Corée et le danger de la prolifération nucléaire, nous confirmons notre position que la politique des sanctions économiques poursuivie par le Conseil de sécurité touche avant tout la population civile sans apporter les résultats politiques désirés. Les mesures punitives constamment renforcées et imposées à la Corée du Nord par le Conseil de sécurité depuis 2006, ont accru les tensions et compliqué les négociations diplomatiques. Après les essais nucléaires et de missiles répétés de la part de la Corée du Nord et les nombreuses grandes manœuvres militaires des Etats-Unis entreprises en commun avec la Corée du Sud – les deux parties accompagnant leurs activités par des prises de position belliqueuses envers l’autre partie –, un incident ou une fausse appréciation pourrait déclencher une confrontation militaire massive – avec des conséquences catastrophiques tant pour les Corées du Nord et du Sud que pour le Japon.
Toute demande de solution négociée – telle que le Conseil de sécurité l’a proposée – n’est crédible que si toutes les parties s’abstiennent de toutes nouvelles provocations et si le Conseil de sécurité s’occupe lui-même du problème principal de la crise: le conflit non résolu et la division du pays suite à la guerre de Corée de 1950 à 1953. Rappelons qu’aussi longtemps qu’il n’y aura pas d’accord de paix, l’accord de cessez-le-feu du 27 juillet 1953 reste en vigueur.
L’analyse de la situation des faits et la concrétisation des propositions de compromis réalistes nécessitent la prise en compte des faits historiques et la compréhension de la succession des évènements ayant mené à la crise actuelle. Selon le paragraphe 13 (d) de l’Accord de cessez-le-feu, signé par le général américain William K. Harrison Jr. (au nom du commandement des Nations Unies) et du général Nam Il (au nom de l’Armée populaire coréenne et des troupes volontaires chinoises), il est interdit d’«introduire» en Corée «des avions de chasse, des véhicules blindés, des armes et des munitions en nombre supplémentaire».
En stationnant dans les années 1958/59 des missiles et des canons à ogives nucléaires en Corée du Sud, les Etats-Unis ont unilatéralement suspendu cette disposition, et donc violé l’accord en vigueur. Cette violation du droit international était au début du programme nord-coréen pour la construction de missiles et d’ogives nucléaires. En 1991, suite à la «Presidential Nuclear Initiative» du président George H. W. Bush, les Etats-Unis ont retiré leurs armes nucléaires tactiques de la péninsule coréenne.
Puis, cela fut suivi par la «Joint Declaration of South and North Korea on the Denuclearization of the Korean Peninsula» [Déclaration commune de la Corée du Sud et du Nord concernant la dénucléarisation de la péninsule coréenne] qui entra en vigueur le 19 février 1992. Selon l’article 1 de cette déclaration, «les Corées du Sud et du Nord s’engagent à ne pas tester, fabriquer, recevoir, posséder, entreposer, utiliser, exploiter des armes nucléaires».
Les dispositions de cette déclaration sont cependant restées lettre morte. Malgré son engagement public, la Corée du Nord a continué secrètement à développer son programme nucléaire. Des tensions accrues et des méfiances des deux côtés ont créé une situation dans laquelle la Corée du Nord, dotée d’armes nucléaires, défie ouvertement la grande puissance nucléaire que sont les Etats-Unis.
Malgré les sanctions toujours plus sévères émises par le Conseil de sécurité depuis le 15 juillet 2006, ce litige persistant échappe entre temps à tout compromis diplomatique et s’est transformé en une logique de la dissuasion. Le fait que des pays tels l’Irak et la Libye soient – après avoir abandonné leurs ambitions nucléaires – devenus les victimes d’une politique du «changement de régime» a rendu la situation sur la péninsule coréenne beaucoup plus difficile. Etant donné que la confiance manque de tous les côtés, la dissuasion nucléaire semble être la seule option pour certains.
Alors que la Corée du Nord, ne se laissant plus impressionner par les résolutions du Conseil de sécurité, continue à développer sa technique nucléaire et ses missiles, les Etats-Unis ont garanti à la Corée du Sud – sur la base de l’Accord pour la défense mutuelle («Mutual Defense Treaty» du 1er octobre 1953) – la «poursuite de la dissuasion élargie assurée par le bouclier de protection nucléaire des Etats-Unis». (Joint Communiqué, 38th Security Consultative Meeting between the United States and South Korea, Washington DC, 20 October 2006)
Dans ces conditions, non définies par des réflexions normatives mais par la politique réelle internationale* , une politique de paix crédible doit – aussi fâcheux que cela puisse paraître – prendre en compte les mécanismes de la dissuasion avant que l’ouverture au dialogue puisse être possible. Nous ne devons pas ignorer le fait que les puissances nucléaires principales ayant adhéré au Traité sur la non-prolifération des armes nucléaires (TNP) n’ont, en dépit de toutes les belles paroles émises dans le domaine du désarmement nucléaire, auquel elles seraient tenues selon l’article VI du traité, pris jusqu’à présent aucune mesure crédible dans ce sens. Ces états n’ont pas non plus adhéré au Traité d’interdiction complète des essais nucléaires (TICEN).
Si l’on veut que la requête adressée à la Corée du Nord d’abandonner ses armes nucléaires soit crédible, des mesures de confiance sur la base de la réciprocité sont incontournables. Aussi longtemps que le sentiment d’incertitude prévaut, aucune négociation sensée – c’est-à-dire factuelle et rationnelle – n’est possible. (Cela a été douloureusement ressenti lors de l’échec du projet de transformer, dans le cadre du TNP, le Proche-Orient en une zone sans armes nucléaires.) Que se soit sur la péninsule coréenne ou dans d’autres régions – le désarmement nucléaire ne peut pas avoir lieu sur une base unilatérale. Il doit être complet et comprendre tant la réduction des capacités nord-coréennes que la fin de la politique du «bouclier de protection nucléaire» des Etats-Unis pour la Corée du Sud. Cela doit finalement mener à la suppression progressive des alliances de sécurité des deux parties et à l’acceptation commune de la neutralité en politique étrangère tant de la Corée du Nord que de la Corée du Sud.
L’«approche globale» préconisée par le Conseil de sécurité doit – outre les mesures coercitives selon le chapitre VII de la Charte de l’ONU – prendre en compte ces aspects politiques plus généraux.


  • Il convient de remplacer “la politique réelle internationale” par la Realpolitik internationale”. Depuis Bismarck, on utilise en français l’expression “Realpolitik” dans le sens de politique pragmatique tenant compte du rapport des forces mais poursuivant l’intérêt national. IR.

La Suisse, lieu possible de négociations?
Le 6 septembre, face aux journalistes internationaux, la conseillère fédérale Doris Leuthard a évoqué la Suisse comme lieu de négociations pour les parties en conflit dans la crise nord-coréenne: «Il est grand temps de se mettre à la table de négociation. Les grandes puissances doivent assumer leurs responsabilités.» (www.srf.ch/news/international du 6/9/17)
Dans une interview, l’ancienne conseillère fédérale Micheline Calmy-Rey, ancienne chef du Département fédéral des Affaires étrangères(DFAE) s’est également prononcée, en faveur d’une médiation avec un soutien suisse: nous pourrions jouer un rôle actif comme nous l’avons déjà fait dans le cadre des négociations fructueuses sur le nucléaire avec l’Iran. (Tagesschau srf du 6/9/17)
Etat neutre, la Suisse peut régulièrement, dans la tradition des bons offices, construire des ponts ou désamorcer des conflits en effervescence ou figés entre puissances étrangères.