La géoplitique du pétrole: Faire du Venezuela un ‘narco-État’ – un mensonge monumental

Pino Arlacchi, ancien Vice-Secrétaire général ONU
et Directeur executif de l’ONUDC

Pino Arlacchi (né en 1951 à Gioia Tauro, en Calabre) est un sociologue et un homme politique. Il a été membre de la Chambre des députés italienne (1994 à 1996) et sénateur (1997), ainsi que membre du Parlement européen (2009–2014). Arlacchi a également été Sous-secrétaire général des Nations unies et Directeur exécutif de l’ONUDC, le Programme des Nations Unies pour le Contrôle international des Drogues et la prévention du Crime. Ses études et autres publications relatives à la Mafia ont contribué à sa notoriété.

Pendant mon mandat en tant que directeur de l’ONUDC, l’office des Nations Unies contre la drogue et le crime, je me suis rendu en Colombie, en Bolivie, au Pérou et au Brésil, mais je ne suis jamais allé au Venezuela. Je n’en avais tout simplement pas besoin. En matière de lutte contre le trafic de drogue, la coopération du gouvernement vénézuélien était l’une des meilleures d’Amérique du Sud; elle n’était comparable qu’aux résultats irréprochables obtenus par Cuba. A la lumière de ces faits, le discours délirant de Trump sur le « narco-État vénézuélien » semble être une calomnie aux motivations géopolitiques.

   La lecture des données publiées dans le Rapport mondial sur les drogues 2025, par l’organisation que j’ai eu l’honneur de diriger, révèle une information qui contredit directement celle que colporte l’administration Trump.

Le rapport démonte, point par point, le discours géopolitique construit autour du « Cártel de los Soles » (Cartel des Soleils), une entité à peu près aussi réelle que le monstre du Loch Ness, mais qui sert à justifier les sanctions, les embargos et les menaces d’intervention militaire contre un pays qui, comme par hasard, se trouve sur l’une des plus grandes réserves de pétrole de la planète.

Rapport de l’ONUDC: le Venezuela n’a rien à voir avec les réseaux mondiaux de trafic de drogue

Le rapport 2025 de l’ONUDC est on ne peut plus clair et devrait mettre dans l’embarras ceux qui ont élaboré une rhétorique visant à diaboliser le Venezuela. Le rapport ne fait qu’une brève allusion au Venezuela, indiquant que seule une infime partie de la production colombienne de drogue transite par ce pays pour rejoindre les États-Unis et l’Europe. Selon l’ONU, le Venezuela se positionne comme un territoire dépourvu de toute plantation de feuilles de coca, de marijuana et autres produits similaires, mais également libre de toute présence de cartels internationaux de la drogue. Ce document ne fait que confirmer les 30 rapports annuels précédents, qui ne font aucune mention du trafic de drogue au Venezuela, car celui-ci n’existe pas. Seuls 5% de la drogue colombienne transitent par le Venezuela, pas plus.

Pour mettre ce chiffre en perspective: en 2018, alors que 210 tonnes de cocaïne transitaient par le Venezuela, la Colombie en produisait ou en commercialisait 2370 tonnes, soit 10 fois plus, et le Guatemala 1400 tonnes; oui, vous avez bien lu: le Guatemala est un véritable canal de trafic de drogue, sept fois plus important que le soi-disant redoutable « narco-État » vénézuélien. Mais personne n’en parle, car le Guatemala ne produit que 0,01% du total mondial de la seule drogue qui intéresse Trump: le pétrole.

Le Cartel des Soleils, un fantasme total et une fiction, comme à Hollywood

Le « Cartel des Soleils »[i] est un fantasme tout droit sorti de l’imagination de Trump. Bien qu’il soit censé être dirigé par le président du Venezuela, il n’est cependant mentionné ni dans le rapport de la principale agence mondiale de lutte contre la drogue, ni dans les documents d’aucune agence européenne ou de pratiquement aucune autre agence de lutte contre la criminalité dans le monde. Il n’apparaît même pas dans une note de bas de page.

Un silence assourdissant, qui devrait faire réfléchir tous ceux qui ont encore un minimum d’esprit critique. Comment une organisation criminelle aussi puissante, dont la capture a été mise à prix à la hauteur de 50 millions de dollars[ii] peut-elle être totalement ignorée par ceux qui travaillent dans la lutte contre le trafic de drogue? En d’autres termes, ce qui est présenté comme un super cartel dans le pur style Netflix est en réalité ce genre d’organisation criminelle mineure que l’on retrouve dans tous les pays du monde, y compris aux États-Unis, où près de 100 000 personnes meurent chaque année d’une overdose d’opioïdes, des décès qui n’ont rien à voir avec le Venezuela mais tout à voir avec les grandes sociétés pharmaceutiques américaines.

L’Équateur: un véritable carrefour du trafic de drogue mais tout le monde feint de l’ignorer

Alors que Washington se focalise sur la question vénézuélienne, les véritables plaques tournantes du trafic de drogue prospèrent quasiment sans être inquiétées. Par exemple, en Équateur, 57% des conteneurs de bananes qui quittent Guayaquil arrivent en Belgique chargés de cocaïne.

Les autorités européennes ont saisi 13 tonnes de cocaïne à bord d’un navire espagnol qui provenait des ports équatoriens, contrôlés par des groupes protégés par des fonctionnaires du gouvernement équatorien. L’Union européenne a rédigé un rapport détaillé sur les ports de Guayaquil, décrivant comment « les mafias colombiennes, mexicaines et albanaises opèrent largement en Équateur ». Le taux d’homicides dans ce pays est passé de 7,8 pour 100 000 habitants en 2020 à 45,7 en 2023. Mais personne n’en parle, ou si peu. Peut-être parce que l’Équateur ne détient que 0,5 % des réserves mondiales de pétrole et que son gouvernement n’a pas la mauvaise habitude de contester la domination américaine en Amérique latine?

Les vraies routes de la drogue: géographie contre propagande

Au cours de mes années passées à l’ONUDC, l’une des leçons les plus importantes que j’ai apprises est que la géographie ne ment pas. Les routes de la drogue suivent une logique précise: proximité des centres de production, facilité de transport, corruption des autorités locales et présence de réseaux criminels bien implantés.

Le Venezuela ne répond à aucun de ces critères. La Colombie produit plus de 70% de la cocaïne mondiale. Le Pérou et la Bolivie se partagent la majeure partie des 30% restants. Les itinéraires logiques pour atteindre les marchés américains et européens passent par le Pacifique via l’Asie, par les Caraïbes orientales vers l’Europe, et par voie terrestre, en passant par l’Amérique centrale vers les États-Unis. Le Venezuela, qui est bordé par l’Atlantique Sud, est géographiquement désavantagé par rapport aux trois principaux itinéraires. La logistique criminelle fait du Venezuela un acteur insignifiant sur la scène internationale du trafic de drogue.

Cuba : l’exemple qui fait honte, même aux États-Unis

La géographie ne change pas, mais les politiques peuvent venir à bout du trafic de drogue malgré la géographie. Cuba représente aujourd’hui le modèle à suivre en matière de coopération antidrogue dans les Caraïbes. Une île située près des côtes de la Floride, une base théoriquement parfaite pour le transit vers les États-Unis, mais qui, dans la pratique, ne sert pas au trafic de drogue. J’ai maintes fois observé l’admiration des agents de la DEA et du FBI pour les rigoureuses politiques antidrogues des communistes cubains. Le Venezuela chaviste a toujours suivi le modèle cubain dans la lutte contre la drogue, inauguré par Fidel Castro lui-même: « Coopération internationale, contrôle territorial et répression des activités criminelles ». Ce n’est ni au Venezuela ni à Cuba qu’on trouve de vastes zones cultivées de cocaïne et contrôlées par des criminels.

L’Union européenne n’a pas d’intérêts pétroliers spécifiques au Venezuela, mais elle a en revanche tout intérêt à lutter contre le trafic de drogue qui affecte ses ressortissants. Elle a rédigé le Rapport européen sur les drogues 2025. Ce document, qui s’appuie sur des données réelles et non sur des illusions géopolitiques, ne mentionne à aucun moment le Venezuela comme voie de transit pour le trafic international de drogue. C’est là toute la différence entre une honnête analyse et un discours fallacieux et injurieux. L’Europe a besoin de données fiables pour protéger ses citoyens contre la drogue, c’est pourquoi elle produit des rapports précis. Les États-Unis ont besoin de justifier leurs politiques pétrolières, c’est pourquoi ils produisent de la propagande déguisée en rapports de renseignement.

Selon le rapport européen, la cocaïne est la deuxième drogue la plus consommée dans les 27 pays de l’UE, mais les principales provenances sont clairement identifiées : la Colombie pour la production, l’Amérique centrale pour la distribution et l’Afrique de l’Ouest pour les différentes voies de distribution. Le Venezuela et Cuba n’apparaissent tout simplement à aucun moment dans ces circuits. Pourtant, le Venezuela est systématiquement diabolisé, au mépris de tout principe de vérité.

Après qu’il ait démissionné, l’ex directeur du FBI, James Comey, a dévoilé les dessous de l’affaire dans ses mémoires, évoquant les inavouables intentions sous-jacentes de la politique américaine envers le Venezuela: Trump lui avait confié que le gouvernement Maduro était « un gouvernement assis sur une véritable montagne de pétrole que nous devons contrôler ». Il ne s’agit donc pas de drogue, de criminalité ou de sécurité nationale. Il s’agit de pétrole que les États-Unis préféreraient se procurer gratuitement.

 En fait, c’est pour l’arrestation de Donald Trump qu’on devrait offrir une prime internationale, et ce pour un crime bien précis: diffamation systématique d’un État souverain dans le but de s’approprier ses ressources pétrolières. •

Source : Horizons et débats

Première publication: l’AntiDiplomatico du 28 août 2025.

(Traduction de l’anglais Horizons et débats)


[i] Les États-Unis accusent le gouvernement vénézuélien de diriger un cartel de la drogue baptisé Cártel de los Soles. Ce terme a été utilisé au Venezuela dans les années 1990, lorsque la justice enquêtait sur certains hauts gradés de l’armée soupçonnés de trafic de drogue. [Note de la rédaction]

[ii] Le 7 août 2025, le gouvernement américain a doublé la prime offerte pour toute information permettant l’arrestation du président vénézuélien Nicolás Maduro, la portant à 50 millions de dollars. Maduro serait le chef du cartel et le responsable du trafic de drogue à destination des États-Unis. [Note de la rédaction]

Les Tomahawks de Donald Trump et les terres rares chinoises

par Jean-Guy Rens

Tout le monde a suivi la saga du président Donald Trump sur l’envoi / non-envoi de Tomahawks en Ukraine. Tout a commencé le 23 septembre dernier avec un message surprenant de Donald Trump posté sur le réseau Truth Social : « Je pense que l’Ukraine, avec le soutien de l’Union européenne, est en position de se battre et de RECONQUÉRIR l’ensemble de l’Ukraine dans sa forme originelle. »

Au cours des semaines qui ont suivi, le président américain a joué avec l’idée d’envoyer des missiles de croisière de type Tomahawk en Ukraine. Ce missile d’une portée de 1 600 kilomètres permettrait à l’armée ukrainienne de frapper la Russie en profondeur. Leur livraison à l’Ukraine constituerait à bien des égards un tournant décisif dans la guerre en Ukraine. 

Tomahawks ou pas Tomahawks?

Pourtant, lors de sa rencontre du 17 octobre avec Volodymyr Zelensky à la Maison Blanche, Donald Trump rejette la demande ukrainienne d’armes lourdes, à commencer par les missiles Tomahawks, se prononce avec insistance sur un cessez-le-feu le long de la ligne de front actuelle et annonce préparer un sommet avec Vladimir Poutine.

Cette volte-face a aussitôt enflammé la sphère médiatique qui a diffusé sans hésitation que le changement d’attitude du président Trump était la conséquence directe de sa discussion avec le président Poutine. Ce dernier l’aurait en quelque sorte roulé dans la farine et persuadé de renoncer à poser un geste aussi lourd de conséquence que l’envoi de Tomahawks en Ukraine.

Nous ne croyons pas que ce soit le cas. Une phrase de Donald Trump pour justifier sa décision de ne pas livrer de missiles de croisière, a retenu notre attention :
“Nous avons aussi besoin de Tomahawks pour les États-Unis. Ce que je veux dire est que nous ne pouvons pas vider notre pays.”

Dans d’autres interventions, il a reformulé ce point en disant :
“Nous ne pouvons pas donner toutes nos armes ; nous ne pouvons pas faire ça.”[1]

Les États-Unis détiennent plus de 1000 Tomahawk, peut-être même près de 2000, car ils n’ont plus utilisé ce type de missile depuis la campagne de bombardements aériens sur la Libye en 2011. De toute façon, si les États-Unis livraient des Tomahawks à l’Ukraine, ils pourraient fort bien les remplacer en quelques mois. Du moins auraient-ils pu le faire sans difficulté il y a quelques années.

Exemples d’utilisation des Tomahawks
Les États-Unis ont lancé 288 Tomahawks contre des cibles en Irak durant la guerre du Golfe en 1991 (Opération Desert Storm). Lors de l’Opération Desert Fox toujours contre l’Irak en 1998, ce nombre est monté à 325 tirs en quelques jours. L’année suivante, les États-Unis ont lancé 218 missiles contre la Serbie. Pendant la campagne d’invasion de l’Irak en 2003, les forces américaines ont utilisé plus de 802 missiles Tomahawk pour frapper des objectifs stratégiques en début d’opération. Enfin, la campagne libyenne de 2011 leur a coûté 124 de ces missiles. Chaque fois les États-Unis ont regarni leur stock sans difficulté.

Sans terres rares chinoises, pas de Tomahawks

Aujourd’hui, les États-Unis doivent vivre avec leur stock existant. Tout a basculé très précisément le 9 octobre 2025 quand la Chine a décidé de soumettre toute exportation de terres rares à usage militaire ou dual, à un régime d’approbation au cas par cas. Il y avait bien eu quelques signes avant-coureurs les années précédentes, mais l’annonce du 9 octobre a généralisé le système d’approbation.

Désormais, tout produit chinois contenant ne serait-ce que 0,1 % de terres rares doit obtenir l’approbation de Pékin avant d’être exporté. Or, les États-Unis ont besoin de ces terres rares pour fabriquer des Tomahawks — ou des F35 ou toute autre arme de haute précision : sous-marins nucléaires, aimants permanents, radars, etc.

Justement, la Chine détient quelque 40% des réserves mondiales de terres rares, ce qui en fait le premier pays détenteur de cette ressource. En matière de production, la part de la Chine s’élève à environ 70% de l’extraction minière mondiale. Dans le secteur du raffinage, cette proportion s’élève à plus de 90% des terres rares utilisées dans le monde. Pour les terres rares lourdes, cette proportion grimpe à 99,9%, renforçant encore la dépendance mondiale vis-à-vis de la Chine pour les éléments les plus critiques.[1]

Les États-Unis n’ont pas de réserves stratégiques

Face à cela, les États-Unis se trouvent dans une position de faiblesse inouïe. En 2024, ils ont consommé environ 6 600 tonnes de terres rares raffinée, en quasi-totalité en provenance de Chine. À titre de comparaison, la consommation mondiale se situe autour de 200 000 tonnes en majorité sur le marché chinois.

La faible part des États-Unis dans la consommation mondiale de terres rares s’explique par la structure de la chaîne d’approvisionnement mondiale : en quasi-totalité, les terres rares incorporées dans les produits de haute technologie américains sont d’abord raffinées, puis transformées en composants (aimants, phosphores, semi-conducteurs) en Chine, au Japon, en Corée du Sud ou à Taïwan, avant d’être réexportées vers les États-Unis sous la forme de produits finis ou semi-finis.

Restent les 6 600 tonnes de terres rares consommées aux États-Unis… Comme on le devine, ces terres rares servent avant tout à faire tourner le secteur de la défense, de l’aérospatial et, dans une moindre mesure, de l’énergie et du médical avancé (imagerie médicale). Contrairement à ce que l’on pourrait penser, les États‑Unis n’ont pas anticipé le coup d’arrêt chinois et n’ont pas accumulé des stocks de terres rares.

Les évaluations du US  Geological  Survey, de Rare  Earth  Exchanges et du Financial  Times montrent que les stocks américains actuels couvriraient tout au plus quelques semaines de besoins militaires intensifs, principalement pour les terres rares lourdes comme le dysprosium et le terbium.[1] Un plan pour constituer des stocks avait bien été prévu dans le “One Big Beautiful Bill Act” de Donald Trump. Ratifié en juillet 2025, son exécution est donc tributaire du bon vouloir chinois…[2]

Voilà pourquoi, il aurait été inconcevable que les États-Unis envoient des Tomahawks en Ukraine. C’est comme cela qu’il faut comprendre la volte-face de Donald Trump. Les talents de persuasion du président russe n’y sont pour rien. Au lendemain de sa promesse inconsidérée d’envoyer des Tomahawks en Ukraine, des conseillers qui savent compter ont dû lui rappeler le triste état des stocks de terres rares et ce que cela signifiait pour l’arsenal américain de missiles.

Lancer des Tomahawks serait trop difficile…Par la suite, Donald Trump a trouvé une autre explication au non-envoi de missiles de croisière en Ukraine : former des militaires ukrainiens au lancement de tels missiles serait trop complexe et long, cela requerrait « au moins six mois, généralement un an » de formation intensive. La difficulté de formation des équipages ukrainiens est réelle, mais savamment amplifiée dans le discours officiel pour éviter d’aborder les véritables considérations logistiques motivant la décision présidentielle.[3]

Mais pourquoi donc la Chine a-t-elle tant attendu?

La question n’est pas tellement de savoir pourquoi les États-Unis ont si rapidement enterré la seule façon classique, c’est-à-dire non nucléaire, de mettre la Russie à genoux. La véritable question est de savoir pourquoi la Chine a tant tardé à utiliser sa maîtrise des terres rares pour répliquer à l’incessante guerre économique que lui livrent les États-Unis?

Tout avait commencé en 2018, sous la première administration Trump, avec l’embargo sur les microprocesseurs haut de gamme à destination de Huawei et ZTE, accusées ne pas respecter les sanctions américaines sur l’Iran. Cette mesure visait à limiter l’accès des deux entreprises chinoises aux puces de dernière génération (7 nm et en dessous) ainsi qu’aux équipements de lithographie nécessaires à leur fabrication.

En octobre 2022, sous l’administration Biden, Washington a introduit un régime de contrôle élargi des exportations, interdisant la vente à la Chine de processeurs avancés et des machines servant à les produire, sous prétexte de sécurité nationale. Ces restrictions ont encore été renforcées en octobre 2023 pour inclure tous les processeurs graphiques et autres composants destinés à l’intelligence artificielle.

Pendant ce temps, la Chine continuait à exporter aux États-Unis ses terres rares qui servaient à fabriquer des microprocesseurs auxquels elle n’avait pas accès. Cette relation ne laissait pas de surprendre. Pourquoi les Chinois persévéraient-ils à honorer des contrats exempts des réciprocité?

Domination américaine sur le marché de l’hélium

La raison de cet étrange comportement vient seulement d’apparaître. Si la Chine détient un quasi-monopole sur les terres rares, elle est dépourvue d’un élément tout aussi essentiel pour la micro-électronique ainsi que pour l’armement, à savoir l’hélium. Ce gaz est utilisé dans l’industrie pour ses capacités de refroidissement. Ainsi, les avions de combat, hélicoptères militaires et missiles requièrent un soudage TIG (Tungsten Inert Gas) de haute précision pour assembler leurs structures en aluminium épais et alliages légers.

Cette technologie entre également dans la fabrication de blindages en titane et alliages réactifs. De même, les obus d’artillerie haut de gamme nécessitent des soudures de précision. La construction navale militaire utilise extensivement le soudage sous atmosphère d’hélium pour assembler les coques de sous-marins, destroyers et frégates. Enfin, les moteurs de fusées et autres systèmes propulsifs militaires nécessitent des soudures cryogéniques et des assemblages de précision.

Bref, l’hélium est aussi essentiel que les terres rares dans les technologies de pointe. Or, on ne peut pas le « fabriquer » de manière synthétique : il faut l’extraire de certains gisements de gaz naturel qui en contiennent de faibles concentrations (souvent des traces de moins de 1 %). Mon seulement, ces gisements sont très rares sur le plan géologique, mais l’extraction de l’hélium repose sur un processus complexe et énergivore, exigeant des basses températures et des hautes pressions pour le séparer des autres gaz avec lesquels il est mélangé (méthane, diazote, néon, hydrogène, etc.).

En 2025, la production mondiale d’hélium est dominée par les États-Unis et un petit groupe de pays qui sont d’ailleurs les mêmes qui extraient l’hélium gazeux. En effet, l’extraction et le raffinage de l’hélium industriel s’effectuent au plus près des forages, à la source même du gaz naturel, car seules les installations sur site permettent la séparation de ce gaz très volatil, qui serait sinon perdu de façon irrémédiable.[4]

Principaux producteurs d’hélium (2025)

# PaysPart mondiale Commentaire
1États-Unis ≈ 50 %Production stable autour de 50 % du total mondial. L’expansion se concentre dans le gisement de Hugoton, situé à cheval sur le Kansas, le Texas et l’Oklahoma.
2Qatar ≈ 30 %Extension de la liquéfaction pour répondre à la demande asiatique et européenne. Exploitation par Qatargas et Air Liquide. 
3Algérie ≈ 9 %Production relancée après modernisation du site d’Arzew, en partenariat avec Air Products et Sonatrach. 
4Russie ≈ 3–5 %Baisse temporaire liée à l’explosion en 2023 d’une unité de production du complexe géant Amur Gas Processing Plant, entraînant une forte baisse des exportations d’hélium. Reprise graduelle depuis 2024. 
5Australie< 3 %Gisements modestes. Croissance rapide, nouvelle production commerciale à Darwin et Mount Isa (Queensland).

La Chine se lance dans la production massive d’hélium

Traitement des terres rares dans le port de Lianyungang, province de Jiangsu (Chine).

Jusqu’en 2020, la Chine s’approvisionnait en hélium presque exclusivement aux États-Unis. Depuis cette année-là, Pékin a lancé un programme stratégique d’indépendance en hélium, coordonné par Sinopec, PetroChina et plusieurs universités et instituts techniques. C’est ainsi qu’en 2022, un premier grand site d’extraction a été ouvert dans la région autonome du Xinjiang, suivi d’autres unités dans les provinces du Shaanxi et du Sichuan ainsi qu’en Mongolie-Intérieure. En 2025, une nouvelle installation dans le Shaanxi, exploitée par Vacree Technologies, est devenue la première unité capable de produire de l’hélium ultra‑pur (99,99997 % ou à « 6N9 »).

L’usine Vacree Technologies positionne la Chine comme le premier pays capable de produire industriellement de l’hélium ultra‑pur à grande échelle, alors que, jusqu’à présent, ce niveau de pureté n’était généralement accessible qu’en laboratoire ou via de petites unités spécialisées dans quelques pays (États-Unis, Allemagne, Japon). Cette évolution place la Chine en avance industrielle sur ce segment, avec la possibilité d’exporter et de dominer le marché mondial de l’hélium ultra‑pur pour les technologies de pointe.

La Chine n’est toutefois pas encore autosuffisante sur le plan de l’hélium classique, bien que sa production augmente à un rythme annuel proche de 60 % par an depuis 2022. Pour mettre fin à sa dépendance vis-à-vis des États-Unis, les autorités chinoises ont conclu un accord stratégique de vingt ans avec QatarEnergy signé début 2025, ainsi que des ententes avec la Russie et l’Algérie.[1] Quoiqu’il en soit, cette situation est provisoire car la Chine devrait devenir autosuffisante d’ici deux à quatre ans.

Et maintenant?

Toujours est-il que, fin 2025, estimant avoir suffisamment assuré ses arrières sur le front de l’hélium, la Chine a enfin pu recourir à son atout maître : les terres rares. C’est l’aboutissement d’une planification méticuleuse – cette même planification qui fait tant défaut aux États-Unis. Car il ne faut pas s’y tromper : en matière de terres rares, il n’existe pas d’alternative à la filière chinoise.

Les médias se font l’écho de gisements de terres rares en Ukraine, au Congo et au Groenland et spéculent sur une possible stratégie de contournement de l’écosystème chinois. Mais les États-Unis possèdent leurs propres gisements à Mountain Pass (Californie), Elk Creek (Nebraska), et Bokan Mountain (Alaska). Ils possèdent même une unité de raffinage à Mountain Pass qui a été réouverte précipitamment en 2022 afin de produire des les terres rares dites « légères ».

Heurs et malheurs des terres rares américainesL’usine de raffinage de Mountain Pass (Californie) a été initialement créée à la suite de la découverte d’un gisement de terres rares en 1949. L’exploitation industrielle a débuté à compter de 1952-1954. Il s’agissait alors du plus grand site de terres rares aux États-Unis, qui a dominé la production mondiale jusqu’à la fin des années 1980. Toutefois, après que des milliers de litres d’eau radioactive aient été accidentellement déversés dans la nature, Mountain Pass ferme en 2002 ses unités de raffinage. Depuis lors, le minerais extrait à Mountain Pass était intégralement envoyé en Chine pour traitement. Après plusieurs rachats et une longue restructuration, l’usine est rénovée et relancée officiellement en 2022 sous contrat avec le Pentagone pour la production d’aimants permanents et de terres rares stratégiques. En 2025, elle fonctionne à pleine capacité pour les terres rares « légères » et prépare une montée en gamme pour préparer le traitement des terres rares « lourdes ».

La longue saga de l’usine de terres rares de Mountain Pass montre bien qu’il ne suffit pas de mettre la main sur quelques gisements de terres rares pour créer une industrie dans ce domaine. L’exploitation de nouveaux gisements ou l’ouverture d’une usine ne suffit pas à inverser la tendance mondiale. Ce que la Chine a construit au cours des quatre dernières décennies est un véritable écosystème industriel : de la construction d’infrastructures énergétiques à la formation de main d’œuvre qualifiée, en passant par une intégration verticale à toutes les étapes de la production.

Hors de Chine, seule l’Australie maîtrise une large gamme de traitement des terres rares, bien que des trous subsistent pour certains éléments (comme le lutécium, le thulium) ainsi que pour les applications nécessitant des volumes considérables.[2] La filière australienne est toutefois loin des capacités de production chinoises et ne saurait satisfaire à l’ensemble des besoins des États-Unis.

La principale alternative à l’industrie chinoise réside dans le recyclage des terres rares déjà en circulation dans des produits finis. Le principe consiste à extraire ces éléments des produits usagés et des déchets électroniques, notamment les aimants permanents, les lampes fluorescentes et certains composants électroniques. Toutefois, le processus reste émergent et confronté à d’importants défis techniques et économiques. 

Somme toute, la Chine de Xi Jinping vient d’administrer aux États-Unis de Donald Trump une leçon cuisante. En matière de guerre commerciale, seule compte la planification à long terme. Les « bons coups » aussi spectaculaires soient-ils ne sauraient inverser les rapports de force.

Dans l’affaire des terres rares, il reste au président Trump à faire ce que malgré ses rodomontades, il sait le moins bien faire : négocier, c’est-à-dire traiter avec un interlocuteur d’égal à égal, alors qu’il n’a pas toutes les cartes en main (il en a quelques-unes, certaines très bonnes, mais pas toutes). Voilà pourquoi, sa ligne politique tangue si fort dans l’affaire ukrainienne : il est en train d’apprendre à être prudent en matière de ventes d’armes.

Les États-Unis ne sont plus tout-puissants. Leur puissance connaît certaines limites. Il va leur falloir se résoudre à redécouvrir le bon usage de la diplomatie.


[1] « Le Qatar signe un contrat d’approvisionnement en hélium de 20 ans avec la Chine », Nova News, 26 Février 2025.

[2] « Production de terres rares hors de Chine: quels sont les enjeux? », Zonebourse, 23 mai 2025. | « Terres rares: cette production hors de Chine qui défie la domination de Pékin », Géo, 29 mai 2025.

[1] “U.S. Heavy Rare Earth Stockpiles Under Strain Amid China’s Export Curbs”, Rare Earth Exchanges, September 11, 2025. | “U.S. Geological Survey, Mineral Commodity Summaries”, US Geological Survey (USGS), US Department of the Interior, January 2025. | Karen Hui, “China’s New Rare-Earth Controls Send Shockwaves Through Global Supply Chains”, Asia Pacific Foundation of Canada, October 15, 2025.

[2] Saptakee S, “Pentagon’s $1B Mineral Stockpile Boosts U.S. Independence from China”, Carbon Credits, October 14, 2025.

[3] Victor Nava, “Trump shoots down sending Ukraine ‘highly complex’ Tomahawk missiles: ‘Tremendous learning curve’”, New York Post, October 22, 2025.

[4] Jean-Claude Bernier, L’hélium, l’autre gaz indispensable, Mediachimie, 06 juillet 2022.

[1] « Restrictions à l’exportation des terres rares et droits de douane : comprendre l’escalade entre la Chine et les États-Unis », Le Grand Continent, 12 octobre 2025. | Armelle Bohineust, « Pourquoi la Chine restreint encore l’accès aux terres rares », Le Figaro, 9 octobre 2025. | « Comment la Chine domine la production de terres rares », Adimas, 16 janvier 2025.

[1] Mandy Taheri, “Trump Says US Needs Tomahawk Missiles Amid Ukraine Request”, Newsweek, October 19, 2025. | Nurbanu Tanrikulu Kizil, “Trump hesitant on selling Tomahawk missiles to Ukraine”, Daily Sabah, October 17, 2025.

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Projets de paix en Ukraine

par les éditeurs (IR et JGR)

Alors que la guerre fait rage en Ukraine depuis plus de trois ans, il semble qu’aucun plan de paix ne soit en préparation. Entendons-nous bien, il existe des multitudes de « plans » sur la table, la plupart émanent du côté occidental qui épousent en fait la cause de la partie ukrainienne et mettent comme préalable le retrait des forces russes d’Ukraine. Cette position est un simple prolongement des thèses ukrainiennes et nous ne pouvons la considérer comme un plan de paix.

Le prototype de ces pseudo plans est la Conférence de haut niveau sur la paix en Ukraine qui s’est tenue en juin 2024 au Bürgenstock en Suisse. La particularité de cette initiative est d’avoir été organisée en étroite relation avec l’Ukraine et les puissances occidentales et en l’absence de la Russie ce qui déroge manifestement à la traditionnelle neutralité de la Confédération suisse. 

Le communiqué final, appelé « Joint Communiqué on a Peace Framework », réaffirmait les principes d’intégrité territoriale et de souveraineté de l’Ukraine selon le droit international. C’est la reprise mot pour mot de la position ukrainienne. L’ensemble du processus visait surtout à réaffirmer le soutien des pays de l’OTAN à l’Ukraine.

De son côté, la Russie réclame la reconnaissance internationale de sa souveraineté sur la Crimée et les régions du Donbass, Zaporijia, et Kherson, ainsi que la neutralité officielle de l’Ukraine (interdiction d’adhérer à l’OTAN), l’arrêt des aides militaires étrangères à l’Ukraine, etc. L’Ukraine refuse catégoriquement les exigences russes, insistant sur son intégrité territoriale absolue, y compris sur la Crimée. En outre, l’Ukraine veut des garanties fermes et actives contre toute résurgence telle que la présence de soldats occidentaux sur son territoire.

En résumé, il existe une multitude de propositions de processus de paix, mais aucune modalité n’est apparue acceptable à la fois à Kiev et à Moscou sans concessions majeures de part et d’autre sur la souveraineté territoriale, la sécurité après la fin des hostilités et la neutralité. Aucune de ces propositions de paix ne mérite d’être qualifiée de plan de paix car elles sont des simples reformulations de la position ukrainienne (Conférence du Bürgenstock).

Voilà pourquoi, il nous a paru utile de revenir aux fondamentaux et de rappeler les deux seuls processus qui méritent véritablement d’être qualifiés de plans de paix, à savoir les négociations entre la Russie et l’Ukraine à Istanbul du printemps 2022 et la proposition commune en six points, présentée par la Chine et le Brésil en mai 2024. Dans les deux cas, il existe un texte visant à définir une solution acceptable par les deux parties.

Projet d’accord d’Istanbul

La Russie et l’Ukraine avaient entamé des discussions dès février 2022 dans différents formats, mais après des cycles infructueux en Biélorussie, la Turquie a proposé d’accueillir une nouvelle série de pourparlers à Istanbul. Cette initiative a été rendue possible car Ankara, membre de l’OTAN, entretenait de bonnes relations à la fois avec Moscou et Kiev. Le président turc Recep Tayyip Erdoğan a personnellement plaidé pour que les deux parties « laissent la porte du dialogue ouverte » et a appelé mis de l’avant un devoir humanitaire régional.

À Istanbul, chaque camp a présenté ses revendications écrites à l’autre, et la Turquie s’est entremise entres les deux parties, assumant de facto les bons offices. En fin de session, un « communiqué d’Istanbul » contenant des points de convergence et les éléments d’un éventuel traité a été rédigé, sans qu’aucun texte définitif ne soit signé.

Le président Erdoğan inaugure à Istanbul les négociations entre la Russie et l’Ukraine en mars 2022

Ce processus a été interrompu brusquement début avril 2022, alors que des progrès sur une feuille de route de sortie de crise étaient en discussion. L’arrêt du processus est attribué à la visite inopinée du Premier ministre britannique Boris Johnson à Kiev le 9 avril 2022. Selon les témoignages de négociateurs, Boris Johnson a expressément conseillé au président ukrainien Volodymyr Zelensky de ne pas signer d’accord avec la Russie à ce stade. Il aurait tenu deux arguments principaux :

  • La Russie ne serait pas un partenaire fiable et ne mérite pas de garanties de sécurité.
  • Les alliés occidentaux (et notamment le Royaume-Uni) ne souhaitent pas voir la guerre s’achever prématurément sur un compromis défavorable à l’Ukraine : l’aide militaire occidentale serait maintenue, permettant à Kiev d’obtenir des conditions sur le champ de bataille meilleures qu’à la table des négociations.

Plusieurs sources concordantes rapportent que cette intervention a pesé dans la décision ukrainienne de suspendre le dialogue, alors que les négociations sur le projet de traité abordaient le thème de la neutralité de l’Ukraine et des garanties multilatérales. L’intervention de Boris Johnson n’a pas été prise en toute autonomie : les États-Unis, alors dirigés par Joe Biden, étaient régulièrement consultés et informés des démarches britanniques. Toutefois, les sources indiquent que Johnson fut le principal messager auprès de Zelensky, agissant avec l’accord de Washington, mais ajoutant son équation personnelle : insistance, fougue et surtout inclination aux stratégies de rupture.

Le texte du projet d’accord a été publié par le New York Times en trois documents distincts : deux versions du projet de traité (datés des 17 mars et 15 avril 2022) et le « Communiqué d’Istanbul » du 29 mars 2022, tous disponibles sur la plateforme SlideShare et dans l’article interactif du NYT.

Voici les dix clauses clés qui résument le projet d’accord d’avril 2022 négocié entre la Russie et l’Ukraine à Istanbul :

  1. L’Ukraine s’engageait à une neutralité permanente : pas d’adhésion à l’OTAN ni à aucune alliance militaire ; interdiction d’accueil de forces ou bases étrangères sur son territoire. 
  2. Des garanties de sécurité collectives devaient être apportées par plusieurs puissances (États-Unis, Chine, France, Royaume-Uni, Russie, Turquie, Allemagne, Canada, Italie, Pologne, Israël).
  3. Le texte évoquait la limitation du nombre et du type de forces armées ukrainiennes, y compris l’aviation, la flotte et les systèmes de missiles. 
  4. L’Ukraine acceptait de ne pas développer d’armes nucléaires ni d’autres armes de destruction massive. 
  5. Le statut de la Crimée devait être discuté ultérieurement, la Russie exigeant la reconnaissance de son annexion, alors que l’Ukraine voulait en différer la résolution.
  6. Pour le Donbass, la question du statut restait à déterminer ultérieurement dans une négociation bilatérale Russie-Ukraine. 
  7. L’Ukraine conservait le droit de rejoindre l’Union européenne, la seule limitation étant une interdiction d’adhésion à l’OTAN et à toute alliance militaire. 
  8. Un mécanisme similaire à l’article 5 de l’OTAN était prévu : en cas d’agression contre l’Ukraine, les garants se consultaient rapidement et s’engageaient à fournir assistance. 
  9. L’accord devait être ratifié par référendum national ukrainien et entraîner une réforme constitutionnelle pour ancrer la neutralité. 
  10. En cas de désaccord sur l’interprétation de l’accord, un organe trilatéral (Ukraine, Russie, garants) devait s’entremettre pour régler les différends. 

Ce projet d’accord portait donc sur la neutralité, les garanties internationales, les limitations militaires, le statut des territoires, la sécurité collective et la ratification démocratique. Après l’interruption des réunions en avril 2022, le processus de négociation est resté “en pause”, sans communication conjointe finale. Le retrait de l’Ukraine des négociations d’Istanbul n’a pas fait l’objet d’une déclaration officielle annonçant l’arrêt du processus de paix, mais a été entériné de façon progressive. Par la suite, la partie ukrainienne a évoqué l’absence de progrès tangible sur les points fondamentaux, notamment le retrait des troupes russes et les garanties de sécurité.

L’élément le plus marquant est survenu en septembre 2022, après l’annonce par Moscou de l’annexion de quatre régions ukrainiennes. Sur proposition du président Zelensky, le Conseil national de sécurité et de défense de l’Ukraine a adopté un décret interdisant toute négociation avec la partie russe et plus particulièrement son président, officialisant ainsi la suspension durable des discussions (« décider de l’impossibilité de tenir des pourparlers avec le dirigeant russe Vladimir Poutine »). Zelensky a par la suite expliqué publiquement que ce décret visait à éviter le séparatisme et à mettre fin aux canaux de négociation parallèles. L’Ukraine avait ainsi verrouillé de manière juridique toute possibilité de négociations directes avec la Russie.

Proposition en six points sino-brésilienne

Il faut attendre 2024 pour assister à la naissance d’un second plan de paix, bien que beaucoup plus timide, porté par la Chine et le Brésil. Cette initiative avait été mise au point lors de consultations bilatérales de haut niveau, notamment à l’occasion d’une rencontre à Pékin entre le ministre chinois des affaires étrangères Wang Yi et le conseiller spécial du président brésilien Lula, Celso Amorim. Ces pourparlers avaient pour objectif explicite d’offrir une alternative issue du « Sud global » à la formule défendue par l’Ukraine et ses alliés occidentaux à la Conférence du Bürgenstock alors en voie de préparation.1

Rencontre à Pékin entre le ministre chinois des affaires étrangères et le conseiller spécial du président brésilien

La Chine et le Brésil jouissaient d’excellentes relations avec l’Ukraine avant le déclenchement de l’invasion russe. La Chine était le premier partenaire commercial de l’Ukraine avant 2022, importatrice majeure de blé et de maïs. La Chine était aussi en pourparlers pour faire de l’Ukraine un « hub logistique européen » pour ses nouvelles routes de la soie (Belt and Road Initiative, BRI). La géographie ukrainienne, ses infrastructures ferroviaires et portuaires, et son accord de libre-échange avec l’UE en faisaient un « gateway to Europe » idéal aux yeux des planificateurs chinois. Ils pouvaient ainsi contourner certains goulets d’étranglement logistiques en Pologne et dans les Balkans. En outre, Beijing n’avais jamais reconnu l’annexion de la Crimée.

Le Brésil, quant à lui, entretenait avec l’Ukraine une coopération particulièrement active, avec de nombreux échanges institutionnels, commerciaux, une coopération dans le spatial (notamment le projet de fusée Cyclone-4), ainsi que dans les secteurs de la défense, de l’agriculture, de l’éducation et de la santé. Ces liens multiples tiennent peut-être au fait que le Brésil accueille la troisième plus grande communauté ukrainienne au monde (environ 500 000 personnes). Sur le plan géopolitique, le Brésil soutenait depuis 2014 l’intégrité territoriale ukrainienne à l’ONU, tout en refusant de sanctionner Moscou, préférant l’appel au dialogue et à la paix, en continuité avec la doctrine brésilienne de non-intervention, d’autodétermination et de recherche de solutions pacifiques.2

Les deux pays étaient donc bien placés pour faire entendre leur voix à Kiev. De plus, comme membres des BRICS, ils entendaient affirmer un rôle diplomatique d’équilibre, promouvoir une résolution multilatérale et contrer la mise à l’écart de la Russie. Ils publièrent leur initiative juste avant la conférence du Bürgenstock pour marquer la volonté du « Sud global » de peser dans la médiation internationale, notamment face à l’exclusion de la Russie de la conférence suisse. Le document en six points prône la désescalade, la non-extension du conflit, l’opposition aux armes de destruction massive, la sécurité des installations nucléaires, l’aide humanitaire, la stabilisation des chaînes d’approvisionnement mondiales et la nécessité d’une conférence internationale réellement inclusive (c’est-à-dire avec la Russie et l’Ukraine à la table).

Le plan sino-brésilien met l’accent sur le dialogue direct entre la Russie et l’Ukraine, tout en s’opposant à la division du monde en « groupes politiques ou économiques isolés ». On peut résumer comme suit les six points de la proposition sino-brésilienne :

  1. Les deux parties appellent toutes les parties concernées à respecter trois principes pour désamorcer la situation, à savoir : pas d’extension du champ de bataille, pas d’escalade des combats et pas de provocation de la part d’aucune des parties.
  2. Les deux parties estiment que le dialogue et la négociation sont la seule solution viable à la crise ukrainienne. Toutes les parties doivent créer les conditions nécessaires à la reprise du dialogue direct et œuvrer à la désescalade de la situation jusqu’à la mise en place d’un cessez-le-feu global. La Chine et le Brésil soutiennent la tenue, à un moment opportun reconnu par la Russie et l’Ukraine, d’une conférence internationale de paix à laquelle toutes les parties participeront sur un pied d’égalité et où tous les plans de paix seront discutés de manière équitable.
  3. Des efforts sont nécessaires pour accroître l’aide humanitaire aux régions concernées et prévenir une crise humanitaire à plus grande échelle. Les attaques contre les civils ou les installations civiles doivent être évitées, et les civils, y compris les femmes et les enfants, ainsi que les prisonniers de guerre (PG) doivent être protégés. Les deux parties soutiennent l’échange de PG entre les parties au conflit.
  4. L’utilisation d’armes de destruction massive, en particulier les armes nucléaires et les armes chimiques et biologiques, doit être combattue. Tous les efforts possibles doivent être déployés pour empêcher la prolifération nucléaire et éviter une crise nucléaire.
  5. Les attaques contre les centrales nucléaires et autres installations nucléaires pacifiques doivent être combattues. Toutes les parties doivent se conformer au droit international, y compris la Convention sur la sûreté nucléaire, et prévenir résolument les accidents nucléaires d’origine humaine.
  6. Il convient de s’opposer à la division du monde en groupes politiques ou économiques isolés. Les deux parties appellent à des efforts visant à renforcer la coopération internationale dans les domaines de l’énergie, des devises, des finances, du commerce, de la sécurité alimentaire et de la sécurité des infrastructures critiques, notamment les oléoducs et les gazoducs, les câbles optiques sous-marins, les installations électriques et énergétiques et les réseaux de fibre optique, afin de protéger la stabilité des chaînes industrielles et d’approvisionnement mondiales.

Les deux parties invitent les membres de la communauté internationale à soutenir et à approuver les ententes communes susmentionnées, et à jouer conjointement un rôle constructif dans la désescalade de la situation et la promotion des pourparlers de paix. Toutefois, ce plan a été immédiatement rejeté par l’Ukraine car il ne mentionnait pas explicitement la restauration de l’intégrité territoriale du pays attaqué. Le président Zelensky a qualifié l’initiative sino-brésilienne de « destructive », accusant cette proposition de chercher à « geler le conflit » au bénéfice de la Russie. L’Ukraine considère que ce plan crée « l’illusion du dialogue » sans aborder le cœur du problème – c’est-à-dire l’agression russe, la responsabilité pour les crimes de guerre, l’occupation du territoire et le respect des frontières internationalement reconnues.3

Où en sommes-nous aujourd’hui?

Les initiatives récentes du président américain Donald Trump ne comportaient pas de plan de paix à proprement parler. Son intervention s’est limitée à encourager un dialogue direct entre Moscou et Kiev, ainsi qu’à soutenir verbalement certaines propositions russes lors de contacts diplomatiques avec Poutine et Zelensky. Lors de sommets récents et d’entretiens téléphoniques, il a évoqué son soutien à l’idée russe d’un gel du front sur plusieurs régions et d’une cession de territoires du Donbass à la Russie, tout en poussant pour des garanties de sécurité « hors du cadre de l’OTAN » pour l’Ukraine.

Aujourd’hui que l’intervention américaine semble avoir fait long feu, que l’initiative sino-brésilienne a été rejetée sans autre forme de procès et que le projet d’accord d’Istanbul a été détruit en plein vol, on se retrouve face à deux positions irréconciliables. L’Ukraine a présenté en novembre 2022 une formule de paix en 10 points (rien à voir avec le résumé aussi en 10 points du projet d’accord d’Istanbul) régulièrement réaffirmée depuis. Cette formule inclut la restauration complète de l’intégrité territoriale ukrainienne, le retrait total des forces russes, la poursuite judiciaire des responsables de crimes de guerre, des garanties de sécurité internationales, la sauvegarde de la sécurité alimentaire et nucléaire, ainsi que le retour des personnes déplacées et des enfants déportés.4

Comme on peut s’en douter, la partie russe juge la formule de Zelensky « irréaliste et inacceptable », mais elle n’a pas présenté de plan de paix officiel, écrit ou détaillé, susceptible de servir de base commune. Toutefois, le Kremlin a formalisé à plusieurs reprises ses exigences minimales pour un accord : il communique principalement via ses diplomates ou le porte-parole du Kremlin (Dmitri Peskov) sur la nécessité de partir « des réalités sur le terrain », c’est-à-dire de sa position de force sur le plan militaire. On peut regrouper en cinq points, les exigences avancées par la Russie (ces points peuvent varier quelque peu, mais l’essentiel demeure : 

  1. Renonciation de l’Ukraine à toute forme d’adhésion à l’OTAN.
  2. Plafonnement des effectifs militaires ukrainiens.
  3. Reconnaissance de la souveraineté russe sur la Crimée (2014) et les quatre régions annexées en 2022 (Kherson, Zaporijia, Donetsk, Lougansk), même si Moscou ne contrôle pas tout le territoire de chacune d’elle.
  4. Interdiction de toute base ou présence militaire étrangère en Ukraine.
  5. Garanties pour les russophones et la langue russe.
  6. Interdiction de glorifier certaines figures historiques (comme Stepan Bandera).5

En septembre 2025, la situation du conflit Russie-Ukraine apparaître complètement bloquée, sans perspective immédiate de paix négociée : les négociations sont officiellement en « pause », et les positions en présence apparaissent à la fois rigides et irréconciliables. En revanche, le front militaire est actif et seule la poursuite des opérations semble susceptible décider de l’issue du conflit. En effet, nonobstant la fourniture massive d’armes et de munitions par les pays occidentaux, l’Ukraine perd tous les jours du terrain, mais son armée ne s’effondre pas. La Russie domine le champ de bataille, mais ne parvient pas à opérer une percée décisive. Chacune des deux parties imagine qu’elle peut l’emporter sur le terrain. Toutefois, face à la puissance russe, tout indique que l’Ukraine seule ne peut l’emporter. Voilà pourquoi l’Ukraine joue aujourd’hui plus que jamais la carte de l’internationalisation du conflit avec tous les risques que cela comporte (tout porte à croire que le déroutage des drones russes aux frontières polonaise et roumaine pourrait avoir été conçu dans ce but). À ce stade, très peu d’espace politique existe pour une médiation extérieure : la méfiance est mutuelle, chaque camp pariant sur l’usure ou un tournant militaire pour modifier le rapport de forces

Sources

SlideShare : https://www.slideshare.net/slideshow/a-draft-ukraine-russia-treaty-from-april-2022/269699158

New York Times : https://www.nytimes.com/interactive/2024/06/15/world/europe/ukraine-russia-ceasefire-deal.html

Presidência da República Federativa do Brasil: https://www.gov.br/planalto/en/latest-news/2024/05/brazil-and-china-present-joint-proposal-for-peace-negotiations-with-the-participation-of-russia-and-ukraine


Notes


  1. Zhang Han, « La Chine et le Brésil proposent une feuille de route pour résoudre la crise ukrainienne », Histoire et société, 25 mai 2024. ↩︎
  2. Christophe Ventura, « Le Brésil et la guerre en Ukraine, une illustration de la position des pays du Sud face aux évolutions de l’ordre international », IRIS, 10 mai 1022. ↩︎
  3. « Selon l’Ukraine, l’initiative de paix sino-brésilienne ne fait que créer l’illusion du dialogue », Ukrinform, 29 septembre 2024. ↩︎
  4. “Explainer: What is Zelenskiy’s 10-point peace plan?”, Reuters, December 28, 2022. ↩︎
  5. Igor Delanoë, « Quelles perspectives face aux négociations russo-ukrainiennes restées infructueuses ? », IRIS, 11 juin 2025. ↩︎

Les graines de la guerre en Ukraine

EuroMaïdan : Comment le couple EU-US a semé les graines de la guerre en Ukraine 

par Jean-François Le Drian

Jean-François Le Drian

Juriste et scientifique de formation, Jean-François Le Drian mène depuis plus de trente ans des recherches qui l’ont conduit à s’intéresser à des domaines variés comme les neurosciences, la psychologie, la logique formelle, la philosophie des sciences, l’épistémologie, la linguistique ainsi que la théologie. Il confronte sa réflexion avec nombre de grands spécialistes dans leur domaine. Il est président-fondateur du cercle de pensée et d’action Libre – Puissante – Souveraine.

Les manifestations d’EuroMaïdan de 2013-2014 en Ukraine ont marqué un tournant décisif dans l’histoire du pays, entraînant un changement radical de son orientation géopolitique et contribuant à l’éclatement d’un conflit armé.

Cet article analyse comment les stratégies de l’Union européenne (UE) et des États-Unis (USA), notamment à travers l’expansion de l’OTAN, de l’UE, et les pressions économiques, ont semé les graines de la guerre en Ukraine.

En examinant les événements clés, les déclarations officielles et les politiques mises en œuvre, nous cherchons à mettre en lumière les intérêts complexes qui ont alimenté cette crise.

Une question centrale se pose : le bouleversement de 2014 doit-il être qualifié de révolution ou de coup d’État ? Ce texte invite le lecteur à réfléchir sur les responsabilités des acteurs internationaux et leurs conséquences dramatiques.

Selon Zbigniew Brzezinski, un stratège néoconservateur influent dont les idées ont marqué la politique étrangère américaine, l’espace post-soviétique, en particulier les anciennes républiques de l’URSS, constitue un « vaste trou noir » à la fois dangereux et riche en ressources, notamment en hydrocarbures.

(…)

Dans son édition de juillet 2004, Le Monde diplomatique résumait ainsi cette vision :

Le Monde diplomatique en juillet 2004 résumait ainsi la pensée de ce néoconservateur américain :

Mal désoviétisée, la Russie devrait être définitivement séparée de l’Ukraine, refoulée du Caucase et de l’Asie centrale, dont les hydrocarbures seraient exportés hors de son contrôle. Moscou affaibli, l’équilibre géopolitique serait plus favorable. On pourrait affranchir les républiques nord-caucasiennes, cette « constellation de petites enclaves ethniques encore sous domination russe ». Les deux Azerbaïdjan (ex-URSS et Iran) se réunifieraient.

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Cette analyse reflète une stratégie occidentale visant à réduire l’influence russe dans son ancien espace soviétique, en favorisant une intégration des pays voisins à l’UE et à l’OTAN.

Dès 1992, c’est à dire au lendemain de l’effondrement de l’URSS, la stratégie américaine pour l’Europe était la suivante :

  • Élargissement de l’Otan et de la Communauté économique européenne (CEE) vers l’Est.
  • Œuvrer contre une trop forte intégration des douze ayant pour effet de compromettre l’intégration des pays de l’Est.
  • Empêcher les douze de mettre en place un système autonome de défense européen.
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La question de l’élargissement de l’OTAN vers l’Est appartient donc à un agenda ancien.

Un document déclassifié datant du 9 février 1990 rapporte une promesse faite par le secrétaire d’État américain James Baker au dirigeant soviétique Mikhaïl Gorbatchev lors des négociations sur la réunification allemande :

Si nous maintenons une présence dans une Allemagne membre de l’OTAN, il n’y aura pas d’extension de la juridiction de l’OTAN d’un seul pouce vers l’Est.

Bien que cette assurance n’ait pas été formalisée dans un traité, elle a été perçue comme un engagement moral par la Russie, alimentant les accusations de « promesses trahies » face à l’élargissement ultérieur de l’OTAN vers les pays de l’ancien bloc soviétique.

D’ailleurs, le 4 avril 2008, lors de la session du Conseil OTAN-Russie à Bucarest, le président russe Vladimir Poutine s’opposa fermement à l’élargissement de l’OTAN, perçu comme une provocation visant à préparer le terrain pour une intégration à l’UE.

La guerre russo-géorgienne d’août 2008, qui éclata dans les régions séparatistes d’Ossétie du Sud et d’Abkhazie, fut une conséquence logique de ces tensions, bien que le conflit ait des racines historiques plus profondes, notamment les relations tendues entre la Russie et ces régions, exacerbées par l’orientation pro-occidentale du président géorgien Mikheil Saakachvili.

En définitive, le sommet de Bucarest, où l’OTAN promit un futur élargissement à l’Ukraine et à la Géorgie, joua un rôle de catalyseur.

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Cinq ans plus tard, en 2013, la Communauté des États indépendants (CEI), regroupant 12 anciennes républiques soviétiques actives, ambitionnait de se transformer en une union douanière, à l’image de la Communauté économique européenne.

Alors que l’Ukraine s’apprêtait à renforcer ses liens économiques avec la Russie, des oligarques ukrainiens, menés par Petro Porochenko, l’une des plus grandes fortunes du pays, plaidèrent pour un accord d’association avec l’UE.

C’est ainsi que lorsqu’il fut nommé ministre du commerce, Porochenko négocia ce projet d’association qualifié de « plus ambitieux accord bilatéral » jamais signé par l’UE, lequel se traduisait par une baisse de 99% des droits de douane.

L’UE exigeait qu’elle choisisse entre son accord de libre-échange approfondi et complet (DCFTA) et l’union douanière avec la Russie, présentant cette décision comme un choix exclusif entre deux blocs géopolitiques.

Sur le plan économique, l’Ukraine traversait une année difficile. C’est pourquoi le président Viktor Ianoukovytch demanda une aide annuelle de 20 milliards d’euros à l’UE, qui ne proposa que 610 millions d’euros, conditionnés à des réformes, le président français François Hollande ayant répondu : « Nous n’allons pas payer l’Ukraine pour qu’elle signe l’accord d’association » (The Telegraph, 29/11/2013)

Ainsi en 2013, l’Ukraine se retrouvait donc face à un dilemme aux conséquences dramatiques.

Vladimir Poutine considérait qu’« un accord de libre-échange Ukraine-UE représenterait une grande menace pour la Russie et déboucherait sur une hausse du chômage » et posa la question suivante : « Devons-nous étrangler des pans entiers de notre économie pour que l’Europe nous apprécie ? (BBC 26.11.13)

Aussi, Ianoukovytch proposa un accord trilatéral incluant la Russie pour éviter d’exclure l’un des deux partenaires, mais l’UE, représentée par Barroso, rejeta cette proposition, déclarant : « Lorsque nous signons un accord bilatéral, nous n’avons pas besoin d’un traité trilatéral. »

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Finalement, la Russie offrit à l’Ukraine une aide de 15 milliards de dollars et une réduction du prix du gaz, formalisées dans un accord signé par Ianoukovytch le 17 décembre 2013. Cependant, Petro Porochenko et d’autres oligarques pro-UE poursuivirent une autre voie, plaidant pour l’intégration européenne.

Malheureusement l’histoire ne s’est pas arrêtée là. Porochenko en décida autrement.

À ce stade, il convient d’examiner la thèse selon laquelle, les EU et surtout les USA manipulèrent le pouvoir contestataire des Pro-UE et créèrent le mouvement EuroMaïdan financé en partie par le ministre oligarque, Petro Porochenko.

Le 7 février 2014, le Kyiv Post, un journal Ukrainien pro-occidental faisait état d’un sondage basé sur un échantillon représentatif de 2600 personnes, selon lequel 48 % ne souhaitaient pas de rapprochement entre l’Ukraine et l’Europe et ne soutenaient pas le mouvement « EuroMaïdan » contre 45 % des sondés qui supportaient les manifestations.

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Coup d’État ou révolution ?

Lorsqu’un gouvernement, supporté par la moitié de la population, et contesté par l’autre moitié, est renversé par l’usage de la violence, doit-on parler de « Révolution » ou de « Coup d’État » ?

Si les Gilets jaunes en France avaient renversé le gouvernement, la communauté internationale aurait-elle salué une révolution ?

La manipulation des mouvements contestataires, théorisée lors de la guerre du Kosovo dans les années 1990, semble s’être répétée en Ukraine.

EuroMaïdan, alimenté à la fois par un mécontentement populaire sincère et par des influences extérieures, a conduit à un changement de pouvoir violent, soulevant des interrogations sur le rôle des acteurs étrangers dans la destinée de l’Ukraine.

Avioutskii, Viatcheslav dans son article “La Révolution orange en tant que phénomène géopolitique“, Hérodote, vol. 129, no. 2, 2008, pp. 69-99, écrit ceci en parlant de la révolution dite “orange” de 2004 :

L’opposition a pu compter sur l’aide des ONG et fondations occidentales « spécialisées » en révolutions de velours telles Freedom House et la fondation Open Society Institute de George Soros, mais aussi des think tanks américains comme le National Democratic Institute (NDI), dépendant du Parti démocrate, ou encore l’International Republican Institute (IRI), lié au Parti républicain.

Ces organisations avaient de nombreux relais sur place parmi lesquels figure l’acteur le plus important – le mouvement étudiant Pora. Au-delà de cette influence indirecte, les États-Unis et l’Union européenne ont utilisé des canaux officiels pour exercer une forte pression afin que les élections se déroulent honnêtement. Le président polonais Aleksander Kwas´niewski et son homologue lituanien Valdas Adamkus, accompagnés de Javier Solana, ont été appelés à offrir leur médiation durant la crise de novembre 2004. »

Il conclut :

Il est indéniable que les campagnes organisées par les mouvements de jeunesse, comme Pora, se sont révélées efficaces dans la transformation politique de l’espace postcommuniste.

Elles s’appuient sur des militants formés et financés par des ONG et des fondations essentiellement américaines qui mettent à leur disposition un canevas intellectuel, des formations pratiques et d’importants moyens financiers et matériels.

Ces organisations de jeunesse qui agissent par-delà les frontières et constituent de ce fait des mouvements transnationaux remettent en cause le principe de souveraineté nationale qui dominait auparavant l’analyse géopolitique classique. Les États-Unis s’avèrent être les pionniers en la matière, même s’ils n’ont pas le monopole de ce principe.

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La transcription ci-dessous d’une interview de Georges Soros par CNN démontre qu’effectivement les US n’ont jamais cessé d’agir sur l’opinion publique ukrainienne.

ZAKARIA : D’abord sur l’Ukraine. L’une des choses que beaucoup de gens ont reconnues à votre sujet, c’est que vous, pendant les révolutions de 1989, avez financé de nombreuses activités dissidentes, des groupes de la société civile en Europe de l’Est et en Pologne, en République tchèque. Faites-vous des choses similaires en Ukraine ?

SOROS : Eh bien, j’ai créé une fondation en Ukraine avant que l’Ukraine ne devienne indépendante de la Russie. Et la fondation fonctionne depuis. Et cela a joué un – un rôle important dans les événements maintenant. » (Il parle des évènements de Maïdan).

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Victoria Nuland, la célèbre sous-secrétaire d’État américaine qui prononça le fameux « Fuck the EU », révélait le 13 décembre 2013 devant la fondation US-UKRAINE que les États Unis avaient dépensé 5 milliards de dollars pour aider les ukrainiens à « satisfaire » leurs « aspirations », à savoir se détourner de la Russie pour rejoindre l’Occident.

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Le 7 février 2014, BBC NEWS reproduisait la transcription d’une conversation entre Victoria Nuland et l’Ambassadeur US en Ukraine et titrait :

La fuite de la conversation téléphonique de Victoria Nuland (avec l’ambassadeur américain en Ukraine) montre la mainmise des US sur l’Ukraine.

Cliquez pour accéder à l’article de la BBC

On y entend Victoria Nuland échanger avec l’Ambassadeur américain en Ukraine et proférer son célèbre « Fuck the UE ».

La transcription de cette conversation met en scène une V. Nuland qui bloque un candidat pour le poste de premier ministre et choisit seule son candidat qui sera effectivement désigné 1er ministre par la suite.

Ci-dessous, un extrait de la fameuse transcription de la conversation de V. Nuland avec l’ambassadeur des US en Ukraine (Pyatt) :

NULAND: Je ne pense pas que Klitsch (l’actuel Maire de Kiev et ancien boxeur, Wladimir Klitschko) devrait entrer dans le gouvernement, ce n’est pas nécessaire, je ne pense pas que ce soit une bonne idée.

PYATT: Oui. Je suppose… en cette matière qu’il n’entre effectivement pas dans le gouvernement, laissez-le simplement rester dehors et faire ses devoirs politiques et tout.

Je pense juste en termes de sorte de processus qui va de l’avant, nous voulons garder les démocrates modérés ensemble.

Le problème va être Tyahnybok [Oleh Tyahnybok, l’autre chef de l’opposition] et ses gars et je suis sûr que cela fait partie de ce que [le président Viktor] Ianoukovitch calcule sur tout cela.

NULAND: Je pense que Lats (Latseniouk) est le gars qui a l’expérience économique, l’expérience de gouvernance. Il est le… ce dont il a besoin, c’est de Klitsch et de Tyahnybok à l’extérieur.

Il doit leur parler quatre fois par semaine, tu sais. Je pense juste que Klitsch entre… il va être à ce niveau en travaillant pour Yatseniuk, ça ne marchera tout simplement pas.

PYATT: Ouais, non, je pense que c’est vrai. D’ACCORD. Bien. Voulez-vous que nous organisions un appel avec lui comme prochaine étape ? 

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John McCain, Victoria Nuland, Pyatt à Kiev lors du coup d’État de Maïdan

Justement, le 27 février 2014, cinq jours après la destitution du président Ianoukovytch, dont l’élection avait été certifiée par l’OSCE, Latseniouk est nommé premier ministre.

Victoria Nuland, nomme donc le Premier ministre ukrainien, au moins 3 semaines avant que la chute supposée non programmée du président régulièrement élu se produise.

Par la suite, des personnes nées à l’étranger se verront attribuer la nationalité Ukrainienne juste quelques heures avant leurs prises de fonction de sorte à intégrer le nouveau gouvernement.

Le journal Le Monde rapportera le 2 décembre 2014 ce qui suit :

Cette équipe comporte une surprise de taille et une nouveauté : trois étrangers y prennent des responsabilités de premier ordre.

Le ministère des finances est attribué à Natalia Iaresko, ressortissante américaine d’origine ukrainienne, qui a fait une partie de sa carrière au département d’Etat, le ministère des affaires étrangères américain, avant de travailler dans le privé » où elle supervisera un fonds de capital-investissement créé par le gouvernement américain pour investir dans le pays, et sera PDG d’Horizon Capital, une société d’investissement qui administre divers investissements occidentaux dans le pays

Un Lituanien, Aïvaras Arbomavitchous, ancien champion de basket mais surtout dirigeant de la filiale kiévienne du fonds d’investissement East Capital, est nommé à l’économie.

Enfin Sandro Kvitachvili, ancien ministre géorgien de la santé et du travail, prend le ministère de la santé, un poste important tant le système de santé ukrainien est miné par la corruption.

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Le Monde poursuit :

Ces trois entrées détonantes sont une initiative du président Porochenko, qui a réservé aux « étrangers », comme les désigne déjà la presse ukrainienne, une partie des postes qui revenaient à son parti. Les décrets de naturalisation ont été pris en urgence, mardi.

Sur la conversation entre Nuland et l’Ambassadeur, l’article de la BBC précisera :

le gros de la conversation montre que les US manipulent l’Ukraine autant que le fait la Russie, et c’est là le vrai désastre diplomatique.

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Ce que révèle cet enregistrement, c’est que Victoria Nuland semble considérer que la chute du Président en exercice est acquise.

Une telle certitude pourrait s’expliquer soit par une intelligence de l’histoire et des évènements, soit plus simplement parce qu’un plan a été élaboré à cet effet.

Ceux qui pourrait douter qu’un tel plan ait pu être envisagé et seraient tentés de considérer cette hypothèse comme complotiste, ne sont certainement pas familiers avec le concept de « regime change » qui est devenu une spécialité des US au soutien de laquelle la division des « opérations psychologiques » est mobilisée.

À titre d’exemples, sur la mise en application pratique des techniques de « regime change » des US, l’article ci-dessous recense 7 gouvernements étrangers qui furent renversés au moyen d’opérations menées par la CIA.

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Rétrospectivement, le Think Tank CATO INSTITUTE déclarait en 2017 concernant les évènement de Maïdan de 2014 : « L’ampleur de l’ingérence de l’administration Obama dans la politique ukrainienne était à couper le souffle. »

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Un deuxième élément vient étayer la thèse de l’orchestration du coup d’État, il s’agit de la mise en œuvre d’une opération de type « false flag », « fausse bannière » en français.

Concrètement, des snipers tirèrent sur la foule avec des balles réelles provoquant la mort de nombreux manifestants.

L’opinion publique considéra que les forces gouvernementales étaient responsables de ce massacre de civils et que le Président Ianoukovytch avait lui-même ordonné de tirer sur la foule.

Non seulement la communauté internationale fut outrée par ces tirs sur la foule mais surtout, des Ukrainiens de l’Ouest qui à l’origine n’étaient pas pro-EU basculèrent dans le mouvement pro-Euromaïdan.

Finalement le président ukrainien sera démis par le parlement, bien que la loi constitutionnelle ne le permettait pas, et ce, en l’absence de vote des députés élus de son propre parti.

Depuis, des chercheurs ont travaillé sur les images et en particulier un chercheur ukro-canadien qui décrit son étude comme il suit :

Cette étude analyse les révélations du procès et de l’enquête en Ukraine concernant le massacre qui a eu lieu à Kiev le 20 février 2014.

Ce massacre de manifestants et de policiers sur le Maïdan est un cas emblématique de violence politique en Ukraine et dans le monde parce qu’il a conduit au renversement du gouvernement de Ianoukovitch et finalement à l’annexion russe de la Crimée, la guerre civile et les interventions militaires russes dans le Donbass, ainsi que les conflits entre la Russie et l’Ukraine ainsi que l’Ouest, que la Russie a aggravés en envahissant illégalement l’Ukraine en 2022.

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La majorité absolue des manifestants blessés de Maïdan, près de 100 témoins à charge et à décharge, des vidéos synchronisées et des informations médicales et médicales, les examens balistiques effectués par des experts gouvernementaux ont montré sans équivoque que les manifestants de Maïdan ont été massacrés par des tireurs d’élite situés dans des bâtiments contrôlés par Maïdan.

Cependant, à ce jour, en raison du caractère politiquement sensible de ces découvertes et de cette dissimulation, personne n’a été condamné pour ce massacre.

L’article discute des implications de ces révélations pour la guerre entre l’Ukraine et la Russie et pour l’avenir des relations russo-ukrainiennes.

La conclusion de ce chercheur qui a peiné à s’imposer mais qui fait désormais l’objet d’un consensus, c’est que les tirs adressés à la foule provenait de bâtiments contrôlés par les pro-maïdan.

Ainsi, la réalité de l’opération « false flag », « fausse bannière » est raisonnablement établie.

On peut par conséquent parler d’un véritable coup d’État, d’une opération de “regime change“.

Les US ont-ils validé l’opération « fausse bannière » et participé à l’organisation du coup ?

En 2014, une fuite téléphonique entre la cheffe des Affaires étrangères de l’UE Catherine Ashton et le ministre estonien des Affaires étrangères Urmas Paet a révélé que ceux-ci avaient discuté d’une possible opération fausse bannière.

La conversation de 11 minutes fut publiée sur YouTube.

Lors de cet appel, Paet déclare qu’on lui avait dit que les tireurs d’élite responsables des meurtres de policiers et de civils à Kiev le mois dernier étaient des provocateurs du mouvement de protestation plutôt que des partisans du président de l’époque, Viktor Ianoukovitch.

Ashton répond : « Je ne savais pas… Mon Dieu. » « Il y a donc une compréhension de plus en plus forte que derrière les tireurs d’élite, ce n’était pas Ianoukovitch, mais quelqu’un de la nouvelle coalition », dit Paet.

Texte publié pour la première fois dans: Jean-François Le Drian, « EuroMaïdan : Comment le couple EU-US a semé les graines de la guerre en Ukraine »,  Journal d’idées, 17 novembre 2024

Quand la Finlande bascule dans la bêtise et l’aveuglement

Régis de Castelnau

Être limitrophe de la Russie n’est pas une situation facile. Même si celle de la Finlande est meilleure que celle de la Pologne située géographiquement et très précisément entre le marteau allemand et l’enclume russe. Ce qui l’amènera à faire ce que Marx avait déjà décrit au XIXe siècle « très courageusement les choses les plus stupides ». Et de continuer gaiement au XXIe siècle.

La Finlande, qui est un petit pays c’est différent. La Russie tsariste a toujours considéré que la Finlande faisait partie de la Russie. Les bolcheviks n’ont pas repris ces revendications à leur compte et ont foutu la paix au minuscule voisin. Jusqu’au moment où Staline sachant bien ce qui l’attendait de la part de l’Allemagne nazie lança une guerre de rectifications de frontières (la Guerre d’hiver) qui lui permit après beaucoup de déboires d’arriver à ses fins. Le problème, c’est que les Finlandais profitèrent de Barbarossa pour déclarer la guerre à la Russie en s’alliant avec les nazis, le 26 juin 1941 soit quatre jours après l’offensive hitlérienne. Et en particulier, ils jouèrent un rôle important en bouclant l’atroce siège de Leningrad et en participant au massacre.

Mais finalement, les Finlandais s’en sont bien tirés. En septembre 1944, après Bagration, les soviétiques étaient très occupés à terminer le conflit pour aller tuer la bête dans sa tanière. Aussi ils acceptèrent la demande finlandaise de sortir de la guerre et signèrent un armistice. Pour finir par mettre fin officiellement et juridiquement au conflit entre Union soviétique et la Finlande par un traité de paix signé à Paris en 1947. Les Finlandais qui s’en tirèrent très bien malgré leurs lourdes responsabilités dans ce qui fut infligé à l’URSS, mais le traité contenait une condition déterminante : la Finlande devait rester neutre sur le plan international. Avec les restrictions suivantes : la possession d’armes offensives telles que des missiles à longue portée, des sous-marins ou une aviation stratégique, le réarmement au-delà d’un certain seuil, la propagande fasciste ou revancharde.

Après les débuts de la guerre froide, au traité de paix de 1947 fut ajouté un complément spécifique entre les deux parties qui prévoyait que la Finlande ne permettrait pas que son territoire soit utilisé pour une attaque contre l’URSS. Qui de son côté reconnaissait la souveraineté de la Finlande et s’engageait à ne pas interférer dans ses affaires intérieures, tant que la Finlande respectait ses engagements.

Ce statut d’État neutre, lui permit un développement normal, une certaine autorité dans le concert international, et des relations cordiales avec son puissant voisin. Au point que le terme « finlandisation » entra dans le langage courant pour caractériser une solution particulièrement profitable dans le contexte de la guerre froide.

En 1995, soit après la chute de l’Union soviétique aux droits de laquelle intervenait désormais la Russie, la Finlande décida d’adhérer à L’Union Européenne, sans que la Russie n’émette d’objections et considère qu’il s’agissait là d’une rupture de la condition de neutralité du traité de paix.

La situation a complètement changé avec l’adhésion de la Finlande à l’OTAN le 4 avril 2023 qui a mis fin à plus de 75 ans de neutralité ou de non-alignement militaire. Outre la violation de cette condition fondamentale du traité de paix de 1947, cette décision donne aussi à l’OTAN une nouvelle frontière directe avec la Russie, longue de plus de 1 300 km. Provoquant une modification profonde de l’équilibre stratégique en Europe. Pire, en plus d’installation de bases de l’OTAN aux portes de la Russie, la Finlande a passé un accord spécial avec les États-Unis pour la prise de contrôle direct de 15 bases militaires finlandaises. Y prévoyant l’installation de missiles à portée intermédiaire.

Force est de constater que le gouvernement Finlandais a purement et simplement déchiré un traité de paix qui mettait fin à un conflit militaire avec l’URSS aux droits de laquelle vient désormais la Russie. La condition de neutralité étant une condition substantielle de ce traité, celui-ci est donc désormais sans portée. Et les deux pays sont ainsi à nouveau officiellement et juridiquement en guerre.

On peut s’interroger sur le niveau intellectuel de dirigeants qui au-delà de la crise économique générée par la fermeture des frontières, ont décidé de mettre fin à 75 ans de prospérité pour transformer leur petit pays de 5 millions d’habitants, en un outil de menace militaire directe pour la Russie, à 130 km de Saint-Pétersbourg ! Et qui n’ont pas réfléchi aux conséquences de leur situation au regard du droit international qui est celui de la réactivation de la déclaration de guerre de juin 1941.

Histoire d’enfoncer le clou, ces imbéciles qui s’excitent à partir en guerre contre la première puissance militaire du monde, piétinent également allègrement la clause d’interdiction « de la propagande fasciste et revancharde » en invitant Ursula von der Leyen, la néo nazie mafieuse qui préside la Commission européenne à venir haranguer les foules et insulter le très robuste voisin.

Et qui fidèle à son extrémisme n’hésite pas à éructer à l’égard d’un protestataire « Et quant à ceux qui manifestent et crient si fort, ils devraient être contents d’être en Finlande, un pays libre où la liberté d’expression est un droit ! A Moscou, ils seraient arrêtés ! » Au moment précis où ledit protestataire est arrêté par la police finlandaise.

Formidable séquence qui illustre le basculement stupide et dangereux de l’Union Européenne dans un bellicisme absurde et dans la mise en place d’un système qui commence de plus en plus à s’apparenter à un néo fascisme.

Source: Régis de Castelnau, « Quand la Finlande bascule dans la bêtise et l’aveuglement », Vu du Droit, 8 août 2025

Cisjordanie occupée : le chagrin de Michael Sfard

Régis de Castelnau

Régis de Castelnau, « Cisjordanie occupée : le chagrin
de Michael Sfard », Vu du droit, 5 août 2025

Michael Sfard

Le choix que j’ai fait il y a fort longtemps d’embrasser la profession d’avocat, était le fruit de ce que l’on appelle communément une « vocation ». Il y avait la place dans la Cité, le rôle multiséculaire et indispensable de défendre non le crime mais l’Homme selon la belle expression d’Henri Leclerc qui fut mon modèle. La possibilité aussi de l’engagement dans des combats qui dépassaient l’individuel, et bien sûr la reconnaissance du rôle social dont l’importance s’exprimait dans le port de la robe, et les privilèges qu’il octroyait. Mais finalement, à la réflexion en regardant ce que furent ces 52 années, je mesure que le premier moteur était spontanément celui du refus de l’injustice, et l’aversion pour l’arbitraire.

Lorsqu’après le 7 octobre, au nom d’une vengeance biblique j’ai vu se déchaîner en Palestine une violence sans mesure dont les enfants furent les premières victimes innocentes, ce furent l’indignation et le refus qui s’exprimèrent immédiatement. J’en fut copieusement insulté, y compris par des proches devenus évidemment « anciens amis » qui me reprochèrent « d’avoir perdu ma boussole morale » (!) pour oser prendre le parti des « arabes » et m’opposer à un massacre devenu élément constitutif d’un génocide.

Mais tout ceci s’est fait sans jamais oublier ce qu’Israël impose aux palestiniens de Cisjordanie, cet affreux système de domination, à base d’incroyable racisme, de spoliation, d’exploitation, de violences quotidiennes allant jusqu’à laisser à des colons, meurtriers fanatiques un quasi droit d’exécution individuelle sur les habitants de ces territoires occupés. Comme vient de le démontrer l’assassinat impuni d’Awdah Hathaleen.

En Cisjordanie tout n’y est qu’arbitraire et injustice. Or cet arbitraire et ces injustices sont le moyen de priver les Palestiniens de leur dignité, et par conséquent de nier leur humanité. Et cette négation-là procède d’une volonté d’éradication qui relève elle aussi d’une volonté génocidaire. Si le massacre de Gaza peut provoquer l’épouvante et la colère, ce qui se passe en Cisjordanie, ce qui est imposé à ses habitants légitimes doit déclencher la rage.

Je vais demander à ce stade à mes lecteurs d’excuser l’impudeur de ce qui précède. Mais il s’agissait d’introduire la publication d’un texte bouleversant, qui m’a noué la gorge, et confronté au chagrin de l’impuissance.

Il est celui de quelqu’un que je ne connais pas, mais que je ne peux considérer que comme un frère. C’est un avocat israélien, de ceux qui sauvent l’honneur, et qui obligent à poursuivre.

– o – o – o –

Je veux dire quelque chose à propos de la Cisjordanie.

Pas à propos de la famine, ni de la torture, ni de l’extermination.

À propos du mal simple, personnel, (relativement) petit.

Je suis avocat depuis 26 ans. Durant toutes ces années, j’ai représenté des Palestiniens vivant en Cisjordanie. J’ai représenté des individus, des familles, des communautés entières, et j’ai traité, en cumulé, des milliers de cas où l’armée, les colons, ou les deux, ont fait du mal à mes clients, les ont menacés ou harcelés.

Je ne me suis jamais senti aussi impuissant qu’en ce moment.

En Faculté de Droit, on nous enseigne les dangers du pouvoir arbitraire — ce pouvoir sans contrôle, sans contrainte juridique, échappant à toute institution chargée de le contenir. Quand on y pense, on imagine des pays lointains, des époques révolues. On pense au seigneur féodal expulsant un vassal sur un coup de tête, au roi qui s’empare du seul agneau d’un pauvre, au fonctionnaire du parti unique qui, d’un clin d’œil, fait arrêter un voisin gênant. On pense à des endroits sans justice, ou du moins sans justice indépendante, sans éthique professionnelle.

Et aujourd’hui, depuis des mois, en Cisjordanie, je regarde droit dans les yeux un pouvoir brut, violent, arbitraire.

Chaque semaine, chaque jour — parfois plusieurs fois par jour — mon bureau reçoit des signalements d’usage arbitraire de la force :

Ceux qui tentent de protester — sont arrêtés.

Des colons, soutenus par des soldats, empêchent les paysans d’accéder à leurs terres. Aucune explication n’est donnée.

La police n’applique pas les ordonnances de protection émises par les tribunaux israéliens contre les colons harceleurs, n’enquête pas sur les violations, n’arrête pas les auteurs, même lorsque les menaces persistent.

La police refuse de prendre les plaintes sur place ou par téléphone — « Venez au poste », disent-ils (et attendez cinq heures dehors, sous la chaleur).

Rien de tout cela n’est légal.

Rien de tout cela n’est légal.

Rien, rien de tout cela n’est légal — même selon les lois de l’occupant, même selon le droit militaire en vigueur dans le territoire.

Et rien de tout cela n’est nouveau — sauf qu’aujourd’hui, il n’y a plus personne à qui parler.

Il y avait autrefois un numéro, un commandant, un officier, un procureur, un conseiller juridique — quelqu’un qui montrait un soupçon de honte.

Aujourd’hui, il n’y a plus personne à qui parler.

Soit ils ne répondent pas.

Soit ils répondent avec hostilité.

Soit ils répondent — et ignorent.

Ceux qui aidaient, ceux dont c’était le travail d’aider, ceux qui comprenaient autrefois que leur mission était d’imposer la loi aux civils et soldats israéliens — ils disparaissent, changent de poste, prennent leur retraite, ou se conforment à l’esprit du temps, aussi laid soit-il.

La police, l’armée et les colons ont toujours été, en grande partie, un seul et même corps — mais il y avait des failles entre eux, à travers lesquelles on pouvait parfois obtenir réparation, à travers lesquelles on pouvait contenir, un peu, le monstre de la suprématie juive.

Aujourd’hui, c’est un bloc compact de mal distillé.

Et un autre client envoie un message WhatsApp, et encore un autre. Et mon équipe et moi perdons la tête.

Il n’y a plus personne à qui parler.

Je ne trouve de réconfort que dans une chose : savoir qu’un jour, vous tous, tous ceux qui servez cette machine du mal — vous devrez expliquer à vos enfants, à vos petits-enfants, et à vous-mêmes comment il se fait — que vous avez échoué à rester humains.

Il y aura des musées qui raconteront votre histoire — et celle de vos victimes.

Parce que cela ne durera pas éternellement.

L’humanisme ne perdra pas cette bataille — et moi, j’y resterai toujours aux côtés de celles et ceux à qui, dans vos esprits et dans vos cœurs, vous avez déjà arraché toute humanité.

Michael Sfard, Israeli human-rights lawyer, speaks out”,
Jewish Voice for Labour, 30 July, 2025

L’assassinat du cuisinier de Gaza

Nous sommes le samedi 30 novembre 2024 à Beit Lahiya, petite ville au nord de la bande de Gaza. Mahmoud Almadhoun quitte l’abri temporaire où il a passé la nuit et il se rend à l’hôpital Kamal Adwan pour livrer de la nourriture comme il le fait depuis le mois de mars. Il a marché une trentaine de mètres et un drone l’attendait, tirant sa roquette, l’abattant du premier coup. Mahmoud Almadhoun avait tout juste 33 ans. Dix jours plus tôt, il venait d’être père d’une petite fille sans état-civil. Il n’y a pas de bureaux à Gaza pour émettre des certificats de naissance.

Un ami se précipite au secours de l’homme à terre et tente de le conduire à l’hôpital. Des tirs de snipers le prennent aussitôt pour cible. Quelques témoins essaient de l’emmener en passant par un autre chemin. Les tirs se rapprochent aussitôt. Entre-temps, Mahmoud Almadhoun a cessé de respirer. Le petit groupe enveloppe alors son corps dans une couverture et le ramène vers l’abri qui lui servait de logis. Cette fois, les snipers laissent faire. Ils savent que leur mission a été couronnée de succès.

Un mot de plus à Gaza? Pas tout à fait. Mahmoud Almadhoun n’était pas le premier venu, c’était le cuisinier de Gaza. D’après son frère Hani, c’est pour cela qu’il a été ciblé individuellement. Son frère Hani explique :

Son seul « crime » a été de ralentir le nettoyage ethnique du nord de Gaza grâce à ses efforts inlassables pour organiser l’aide, distribuer des repas et soutenir son entourage.[1]

Carte de la bande de Gaza
Carte de la bande de Gaza

Dans le nord de Gaza la famine a commencé en 2023

Il faut savoir qu’à Beit Lahiya ainsi que dans tout le nord de la bande de Gaza, la famine n’a pas commencé avec la rupture du cessez-le-feu de mars 2025. Elle dure depuis octobre 2023 quand Israël a ordonné l’évacuation du nord de Gaza. Depuis ce moment, l’entrée de nourriture et de carburant est interdite. L’alimentation électrique est coupée ce qui signifie que la station de dessalement du nord de Gaza ne fournit plus d’eau potable. Malgré cela, environ 300 000 Palestiniens ont refusé de quitter cette partie de l’enclave.

Au cours de cet automne 2023, la famine a fait son apparition d’autant plus vite que les conditions de vie étaient déjà précaires. Une sœur de Mahmoud Almadhoun nommée Samah avait imaginé un moyen ingénieux pour lutter contre la pénurie : elle cuisinait de la nourriture pour animaux domestiques. Malgré cela, les plus faibles avaient commencé à mourir : nourrissons, personnes âgées. Telle était la situation quand, au mois de décembre, Mahmoud Almadhoun fut arrêté par une patrouille israélienne.

Les forces d’occupation n’avaient rien contre l’individu en particulier. À l’époque, Mahmoud Almadhoun était propriétaire d’un magasin de téléphones mobiles. C’était un commerçant relativement prospère que la guerre avait réduit à une semi-inactivité. Non seulement son magasin avait-il été endommagé dans un bombardement, mais le réseau cellulaire connaissait des coupures répétées à cause de la destruction des tours et de la pénurie de carburant. Au demeurant, il n’y avait plus de téléphones mobiles à vendre à Gaza.

Les soldats se contentèrent de déshabiller les hommes arrêtés ce jour-là et de les promener en sous-vêtements, les yeux bandés, pour les humilier en public. Les hommes suspectés d’activités de résistance à l’occupation étaient envoyés en détention en Israël, les autres relâchés 24 heures plus tard. Or, les Israélien n’avaient rien contre Mahmoud Almadhoun. Celui-ci confiera quelques mois plus tard au Washington Post :

Nous, Palestiniens, comprenons que le seul but de ces pratiques est de nous humilier. De nous briser, de nous réduire au silence et de nous abaisser. Mais cela ne m’a pas brisé, et aujourd’hui, je me trouve sur le champ de bataille le plus meurtrier de Gaza : sur le front de la faim.[2]

Monter au front de la faim : les repas à base d’alimentation animale préparés par sa sœur avaient préparé le terrain. Avec cette arrestation humiliante, ç’en était trop. Mahmoud Almadhoun bascula dans le camp de l’action. Il ne rejoignit pas les rangs de l’une ou l’autre organisation armée qui luttait contre l’occupant. C’était un homme d’affaires. Il décida de prendre le problème à l’envers et de créer sa propre organisation non pas pour tuer, mais pour nourrir les gens qui n’ont rien à manger, les empêcher de mourir.

Faire la guerre oui, mais contre la faim

Et c’est ainsi que dans les premiers jours de janvier 2024, Mahmoud Almadhoun puisa dans ses modestes économies et engagea un vendeur de riz cuit. Les deux hommes ont ainsi pu distribuer des repas à deux reprises, mais le vendeur déclara inopinément faillite. Mahmoud Almadhoun conçut alors le projet de cuisiner lui-même les repas destinés aux démunis – c’est-à-dire tout le monde dans le nord de Gaza. Il loua un espace ouvert chez un parent et acheta du matériel de cuisine.

Gaza Soup Kitchen était née. Le premier jour, avec seulement quatre grandes marmites et un feu alimenté par du bois récupéré, Mahmoud Almadhoun aidé de sa mère, de Faten – une autre de ses sœurs – et de quelques voisins, a nourri 120 familles. Le lendemain, 150 familles ont pu manger à la nouvelle cuisine populaire de Beit Lahiya. La bonne nouvelle s’est répandue rapidement et la demande a explosé. À son apogée, Gaza Soup Kitchen servira 700 familles par jour, soit environ 3 000 personnes. Une goutte d’eau en comparaison de l’immensité des besoins, mais Gaza Soup Kitchen apportait aussi une sorte de fierté : voyez, ce que nous sommes capables de faire par nous-mêmes…

La principale difficulté consistait bien sûr à se procurer des aliments. Pour le premier repas de Gaza Soup Kitchen, Mahmoud Almadhoun avait acheté des produits excédentaires aux agriculteurs locaux. Comme leurs courgettes étaient trop mûres, il avait dû les couper en petits morceaux et cacher le tout sous de multiples assaisonnements et une bonne couche de pâte de tomate. Le principe était d’acheter tout ce qui était possible localement – environ 5 % des fermes de l’enclave occupée sont encore en activité – et de se tourner vers le marché noir qu’en cas de dernière extrémité. 

Avant le conflit, Beit Lahiya était considéré comme « le grenier à blé » et le cœur agricole du nord de la bande de Gaza, réputée notamment pour ses fraises qui étaient la culture emblématique de la ville. Bien sûr, les bombardements et l’utilisation massive de munitions avaient rendu la terre infertile, voire toxique dans certains secteurs. Les serres et les maisons agricoles avaient été méthodiquement rasées par les bulldozers israéliens. Quelques agriculteurs persévéraient pourtant à faire pousser de petites cultures de survie (comme des légumes dans des récipients de fortune).

Mahmoud Almadhoun prépare des repas toujours végétariens mais toujours soigneusement calibrés de façon à prodiguer le maximum de valeur nutritive.
Mahmoud Almadhoun prépare des repas toujours végétariens mais toujours soigneusement calibrés de façon à prodiguer le maximum de valeur nutritive.

Mais écoutons plutôt Mahmoud Almadhoun expliquer comment la petite Gaza Soup Kitchen réussit à s’approvisionner :

À l’aide d’une liste d’anciens contacts, je me suis mise en quête d’ingrédients de base tels que des pommes de terre, des carottes et des oignons, des denrées rares dont la plupart des habitants du nord ne peuvent que rêver. J’ai trouvé et payé des centaines de dollars pour des fagots de bois de chauffage, difficiles à trouver depuis qu’Israël nous empêche de nous approvisionner en combustible pour cuisiner. J’ai cueilli des légumes verts de saison comestibles comme la mauve commune et la bette sauvage, j’ai acheté des champignons en conserve pour ajouter des protéines à sept fois le prix habituel, j’ai acheté quelques sacs de tomates de contrebande à 27 dollars la livre…[3]

L’argent difficile de Gaza Soup Kitchen

Il y a des limites à ce que la simple volonté humaine peut accomplir. Il fallait de l’argent, toujours plus d’argent, pour faire fonctionner Gaza Soup Kitchen au fur et à mesure que l’étau israélien se resserrait sur la population. C’est alors qu’intervient l’autre « héros » de ce récit, à savoir le frère aîné de Mahmoud Almadhoun – Hani. Celui-ci vit aux États-Unis où il est directeur principal de la philanthropie à l’UNRWA-USA[4]. Titulaire d’une une maîtrise en administration publique et d’une licence en études internationales à l’université Brigham Young, il est parfaitement intégré dans la société nord-américaine.

Impliqué dès le départ dans le combat contre la famine mené par son frère, Hani Almadhoun conçut l’idée d’utiliser la technique du crowdfunding pour réunir des fonds. Il lança une campagne sur la plateforme de financement participatif GoFundMe et l’argent se mit bientôt à entrer. Ce n’est pas tout : pour disposer des fonds, il fallait une structure légale. À cette fin, en juillet 2024, Gaza Soup Kitchen fut enregistrée aux États-Unis comme association à but non lucratif. Depuis lors, chaque matin, Hani Almadhoun transfère scrupuleusement 15 000 dollars à son frère…

Transférer : c’est vite dit. La grande majorité des agences bancaires de la bande de Gaza ont été détruites ou rendues inopérantes. Israël bloque l’entrée de nouveaux billets, notamment de shekels (la principale devise locale)[5]. Pour effectuer son envoi quotidien, Hani Almadhoun doit utiliser à plusieurs plateformes numériques et applications de paiement. Comme chaque système impose des limites quotidiennes aux transferts, il faut donc recourir en parallèle à toute une série de méthodes différentes.

Au moment de la mort de Mahmoud Almadhoun, la campagne de crowdfunding de son frère Hani avait réussi à réunir plus de deux millions de dollars, mais seulement la moitié avait pu être expédiée à Gaza Soup Kitchen. Cela ne signifie pas que l’organisation de Gaza avait reçu un million de dollars : les frais prélevés par les différents intermédiaires varient entre 25 % et 40 %, ce qui signifie qu’un transfert de 1 000 dollars peut ne rapporter que 600 dollars en espèces. Avec ce montant résiduel, il fallait acheter des aliments au marché noir à des prix eux-aussi gonflés par une spéculation prohibitive. 

Vers une diversification des activités de sauvetage

Une partie des fonds sert aussi à distribuer de l’eau potable et offrir une aide médicale car, dans certaines communautés, la faim provoque de nombreuses maladies chez les enfants : diarrhée, déshydratation anémie et même scorbut. Les personnes âgées aussi. Pour espérer manger à Gaza Soup Kitchen, les gens commençaient à faire la queue dès le petit matin. Or, il n’y avait qu’un service par jour : en fin d’après-midi. Il est arrivé plus d’une fois qu’une personne prise de vertige, s’effondre en attendant de recevoir de la nourriture. Il fallait alors la conduire à l’hôpital pour lui administrer une perfusion.

Mahmoud Almadhoun décida alors d’ouvrir une clinique médicale prenant en charge jusqu’à 75 patients par jour et distribuant des produits de première nécessité comme du lait maternisé et des couches. Hani Almadhoun explique ainsi la démarche de son frère : « Sa vision ne se limitait pas à la survie ; il s’agissait de préserver la dignité et l’humanité. »[6] La diversification ne s’arrêta pas au domaine de la santé.

À l’automne 2024, il a ouvert une petite école accueillant 560 élèves. De nombreux bâtiments scolaires ayant été détruits par les frappes aériennes israéliennes ou transformés en camps de réfugiés, la nouvelle école avait dû être aménagée par des volontaires dans un bâtiment commercial. Tout le mobilier avait été fabriqué à partir de débris ramassés dans les décombres.

Sur le toit, il y avait un grand drapeau américain et une pancarte qui indiquait en hébreu et en anglais : « École. Ne bombardez pas, s’il vous plaît. » Le 3 novembre, l’armée israélienne a attaqué le bâtiment, laissant un trou dans le plafond et pulvérisant le mobilier à l’intérieur. Heureusement, il n’y avait personne dans le bâtiment au moment de l’explosion.[7]

Pendant ce temps, Gaza Soup Kitchen continuait son expansion. Très vite après l’ouverture de la cuisine initiale à Beit Lahiya, Mahmoud Almadhoun avait ouvert un deuxième site à Rafah au sud de la bande de Gaza, c’est-à-dire à l’autre extrémité du territoire. Une autre de ses sœurs Niveen dirigeait cette cuisine avec une équipe entièrement féminine. L’afflux de réfugiés venus du Nord de l’enclave avait incité Niveen à ajouter plusieurs tâches à sa mission première, comme la distribution de vêtements achetés avec les fonds issus des campagnes de crowdfunding aux États-Unis.[8]

Peu à peu, Gaza Soup Kitchen était ainsi devenue une bouée de sauvetage pour bien des gens qui avaient été laissés pour compte par la fermeture des organisations officielles des Nations-Unies, à commencer par l’UNRWA. Après Rafah, vint Sheikh Radwan, le camp d’Al-Shati, Al Nasr, Rimal et Al Saftawi… Mahmoud Almadhoun ouvrit dix nouveaux sites en moins d’un an avec pour seules limites, le manque de réserves alimentaires et l’argent américain qui entrait au compte-gouttes. L’ensemble employait désormais 45 personnes mobilisées nuit et jour dans un seul but : trouver des ingrédients pour empêcher les gens de s’affaiblir.[9]

Ce n’est pas tout. Mahmoud Almadhoun documentait tout ce qui était accompli dans le cadre de Gaza Soup Kitchen. Tout était documenté, la cuisine, le ramassage du bois, la petite clinique, l’école détruite par les bombes : chaque fois qu’Internet le permettait, les images partaient pour les États-Unis où son frère Hani les mettait en ligne sur le site de l’association. Chaque clip se terminait toujours par la même formule de gratitude : «J’envoie cette vidéo avec amour et remerciements à mes amis aux États-Unis.»

À mesure que les attaques israéliennes s’intensifiaient, le fonctionnement de la soupe populaire est devenu de plus en plus précaire. Dans les jours précédant sa mort, Mahmoud Almadhoun devait se résigner de livrer des repas à 200 à 250 familles par jour. Certains sites devaient fermer des journées entières ou fonctionner à capacité réduite. Pour compenser le ralentissement de son activité principale, il envoyait des produits à l’hôpital Kamal Adwan à destination des patients et du personnel médical. Il a même réussi à fournir de l’eau filtrée à l’unité de dialyse.[10]

Mahmoud Almadhoun a-t-il été tué en raison même de son succès? C’est ce que pense son frère Hani. Les médias s’intéressaient à lui. Le Washington Post avait publié une lettre ouverte de lui. CNN l’avait interviewé. Les médias moyen-orientaux le prenaient comme symbole de la nouvelle résistance palestinienne. En empêchant les gens de mourir de faim, il se battait de la façon la plus efficace qui soit contre les buts de guerre de l’occupant, tel est le sens du commentaire d’Hani Almadhoun sur l’action de son frère : il ralentissait le « nettoyage ethnique ».

Le combat continue

Huit mois après la mort tragique de son fondateur, Gaza Soup Kitchen continue d’exister et d’opérer. L’organisation fonctionne maintenant sous la direction des membres survivants de la famille Almadhoun et d’amis fidèles. Hani Almadhoun continue de gérer les collectes de fonds depuis les États-Unis via ses campagnes sur la plateforme GoFundMe. Le montant des sommes recueillies s’élève aujourd’hui à 4,6 millions de dollars. Deux millions sont encore bloqués aux États-Unis et sont acheminés jour après jour au moyen de fintechs ou de procédés plus détournés, parfois sur le darkweb.

Cependant, l’organisation fait face à des défis énormes. En juillet 2025, sur les 11 cuisines que comptait Gaza Soup Kitchen au moment de la mort Mahmoud Almadhoun, seulement cinq restent fonctionnelles. Certaines ne fonctionnent qu’à 70% de leur capacité en raison de la rareté croissante des ingrédients. Avec maintenant 60 employés, l’équipe est plus nombreuse que jamais. Samah Almadhoun est devenue l’une des chefs principales, elle est accompagnée de Faten Almadhoun et de leur mère. Leur mulukhiyah (soupe de légumes verts à feuilles) est meilleure que jamais. Malgré les aléas, le nombre de personnes secourues quotidiennement se maintient autour de 3 000.

Le site web officiel de Gaza Soup Kitchen rend hommage à Mahmoud, décrivant comment il terminait toujours ses vidéos de remerciement à ses amis aux États-Unis en signant avec le mot arabe « Mostamreen » (مستمرين), signifiant « nous continuerons ». Son esprit vit à travers le : travail patient pour empêcher les gens de mourir poursuivi par une petite communauté à cheval entre Gaza et les États-Unis. Il est toujours possible de contribuer au financement de Gaza Soup Kitchen et n’oublions pas que c’est plus qu’une simple opération de secours alimentaire – c’est un symbole de résistance, de solidarité collective et d’espoir face à un monde bien souvent inhumain.

Veuillez visiter le site de Gaza Soup Kitchen >>>   https://gazasoupkitchen.com


[1] Hani Almadhoun, “Killing the Helpers”, The Nation, February 2025.

[2] Mahmoud Almadhoun, “Our northern Gaza family will feed our neighbors — until we can’t”, The Washington Post, April 3, 2024.

[3] Mahmoud Almadhoun, idem.

[4] United Nations Relief and Works Agency for Palestine Refugees in the Near East (UNRWA).

[5] “Liquidity crisis: Israel’s financial blockade intensifies civilian suffering in Gaza”, Euro-Med Human Rights Monitor, 25 April 2025.

[6] Hani Almadhoun, idem.

[7] Nir Hasson, “Within a Month, the Israeli Army Has Destroyed What Remained of Gaza’s Education System”, Haaretz, November 27, 2024.

[8] Raya Jalabi and Malaika Kanaaneh Tapper, “Eid in Gaza: ‘The only thing to celebrate is that we’re still alive’”, Financial Times, April 10, 2024.

[9] Nilanjana Gupta, Rakan Abdel El Rahman, “GoFundMe-backed Gaza Soup Kitchen struggles to feed starving Palestinians as supplies run out”, MSN, July 25, 2025

[10] Sana Noor Haq and Abeer Salman, “They killed him on the spot. Israel targeted Gaza soup kitchen chef in drone attack, brother says”, CNN, December 4, 2024.

Pas de sécurité sans une vraie neutralité

par Georges Martin, ancien ambassadeur de Suisse

La guerre n’a pas attendu l’Ukraine pour faire son retour sur le continent européen. Il est vrai que les bombardements de Belgrade et de la Serbie par les avions de l’OTAN, sans mandat du Conseil de sécurité, entre mars et juin 1999, n’ont guère laissé de traces dans les mémoires occidentales. C’était pourtant la première « guerre juste » sur sol européen, au nom de « l’ordre basé sur les règles » (occidentales) ! La guerre en Ukraine, « guerre d’agression non-provoquée » selon le récit occidental, est la suite de l’histoire européenne qui a renoué avec ce que le continent sait faire de mieux : la guerre. Au niveau mondial, l’Europe mène en effet largement la compétition concernant le nombre de millions de morts causés par les guerres. A tel point que sous les pieds des Européens se trouve le plus grand cimetière de la planète. Après la deuxième guerre mondiale, on avait fait le pari du « plus jamais ça » ! Nous nous sommes trompés. La guerre n’a pas commencé en février 2022. Ce n’est pas être complotiste que de rappeler les co-responsabilités de l’Occident dans la crise ukrainienne. L’élargissement de l’OTAN jusqu’à la frontière russe, le coup d’État du Maïdan de 2014, la création et le renforcement d’une armée ukrainienne offensive et l’établissement de bases de la CIA sur la frontière orientale ukrainienne avaient clairement manifesté l’attitude inamicale de l’Occident à l’égard de la Russie. La guerre en Ukraine a-t-elle changé fondamentalement la situation géopolitique et la donne pour la Suisse en matière de sécurité ?

La neutralité permanente et armée de la Suisse a toujours été une donnée fondamentale de sa sécurité. Depuis 1815, elle lui a permis d’éviter toutes les guerres continentales et mondiales. En 1914, la neutralité a permis à la Suisse d’éviter de se déchirer entre les parties au conflit. En 1939, il aurait été envisageable, rétrospectivement, de nous solidariser avec les « puissances du bien » contre le « camp du mal » représenté par l’Allemagne nazie et d’entrer en guerre. La Suisse a malgré tout choisi la neutralité, sans que son choix ait paru scandaleux aux yeux des adversaires du Troisième Reich. Au cours des guerres récentes, non européennes, souvent déclarées en violations du Droit international, comme la guerre en Irak de 2003, la Suisse avait aussi rappelé sa neutralité. La Cheffe du DFAE de l’époque, Micheline Calmy-Rey, s’était même attirée des quolibets, lorsqu’elle avait voulu tenir un décompte officiel des morts de cette guerre.1 La Suisse, pourtant bien ancrée dans le camp occidental, avait aussi fait valoir sa neutralité pendant les 40 ans de guerre froide. Cette position fut appréciée par les deux blocs. Elle a joué un rôle important dans le processus d’Helsinki et la Conférence sur la sécurité et la coopération en Europe depuis 1973. Neutre, la Suisse l’était aussi restée depuis l’implosion de l’empire soviétique en 1991, jusqu’en février 2022, début de la guerre en Ukraine. Que s’est-il donc passé depuis 2022 pour remettre en question la neutralité suisse vieille de plus de 200 ans ?

La neutralité est une construction à trois étages. Le rez-de-chaussée, les fondations, est constitué par le droit de neutralité, le premier étage étant la politique de neutralité et le deuxième la perception internationale. Dès le début de la guerre, le Conseil fédéral2 a violé le droit de neutralité, qui nous impose de traiter de manière équitable les parties au conflit, en reprenant intégralement les sanctions occidentales, qui visaient « l’effondrement total de l’économie russe », comme l’avait annoncé Bruno Le Maire, le ministre français de l’économie et des finances de l’époque. Concernant le deuxième étage, Ignazio Cassis n’avait laissé planer aucun doute, en participant à une manifestation de soutien à l’Ukraine devant le Palais fédéral, organisée par l’Ambassade d’Ukraine. La conférence du Bürgenstock, qui a réuni les « amis de l’Ukraine » pour renouveler leurs promesses d’aide à son effort militaire, a constitué l’apogée dans le rôle de supplétive de l’OTAN et de l’UE que la Suisse avait choisi de jouer, s’éloignant encore un peu plus de ses obligations d’État neutre.3 C’est donc sans surprise que la Russie, les États-Unis, l’Europe et le reste de la planète ont progressivement conclu que la Suisse n’était plus neutre !

Ce n’est pas non plus surprenant que depuis le début de la guerre en Ukraine, notre neutralité soit remise en question comme jamais dans notre histoire. Ce n’est pas le peuple qui la remet en question, mais l’élite politique, intellectuelle et médiatique. Pour comprendre ce qui se passe, il faut lire ou relire l’« essai-testament » de Christopher Lasch, « La révolte des élites » (1995). Il explique le fossé qui est allé croissant entre les élites, « progressistes », et les peuples, « conservateurs ». Si autrefois ce furent « les révoltes des peuples » contre leurs élites qui ont constitué le moteur des changements, aujourd’hui ce sont les élites qui veulent aller plus vite que la musique et bousculent leurs peuples. C’est ainsi que peut s’expliquer la victoire de Donald Trump aux États-Unis, et, plus modestement, le rejet en Suisse de la neutralité par les élites. Ces dernières sont en effet arrivées à la conclusion qu’elle aurait fait son temps. Elles ont décidé que, même si le peuple y tient encore parce « qu’il ne comprend rien », la neutralité est devenue obsolète. De nos « grands médias » à nos politiques, en passant par les think tanks et les groupes d’experts les plus prestigieux, l’unanimité est faite : la Suisse doit abandonner sa neutralité, comme la Suède et la Finlande. Ce serait une question d’adaptation aux temps nouveaux. Plusieurs fois dans le passé il y eut des Suisses qui militaient en faveur d’une « adaptation aux « temps nouveaux », notamment dans les années trente ! Quoiqu’il en soit, la question centrale demeure : la neutralité assure-t-elle à la Suisse plus ou moins de sécurité ?

La coalition des partisans de l’abandon de notre neutralité est hétéroclite. On y trouve les inquiets qui font des cauchemars et craignent, comme nos parents au temps de la guerre froide, de découvrir un char russe en ouvrant leurs volets le matin. Il y a aussi et surtout les militaires et les diplomates qui rêvent de côtoyer les généraux étoilés et décorés et les diplomates des pays membres de l’OTAN. D’autres avancent masqués, car ils ont un plan. Ils souhaitent depuis longtemps amener la Suisse dans l’OTAN, suivant en cela l’exemple de la Suède et de la Finlande. Ils avancent masqués parce qu’ils savent que le peuple suisse tient à sa neutralité. Alors ils créent des plateformes, comme « Manifeste Neutralité 21 », qui donnent l’occasion à un aréopage de représentants de l’élite de nous expliquer en long et en large que nous devons changer d’époque. Il y a aussi des groupes d’experts, triés sur le volet pour être certain qu’ils proposent les conclusions escomptées, qui nous disent que seul un rapprochement avec l’OTAN nous procurerait la sécurité. N’oublions pas non plus les think tanks, notamment le « Center for Security Studies » de l’EPFZ , largement financé par le DDPS , dont l’atlantisme est probablement aussi prononcé qu’au QG de l’OTAN.

Le moment est arrivé de répondre à la question : oui la vraie neutralité est la plus à même de nous procurer une vraie sécurité. En poursuivant sur la voie des petits pas qui nous rapprochent toujours plus de l’OTAN, nous renoncerions à une recette qui nous a assuré plus de deux siècles de paix. Qu’est-ce qui nous dit que le no man’s land (rapprochement sans adhésion) que nos élites veulent nous vendre nous offrira de la sécurité ? Admettons que nous adhérions à l’alliance militaire qu’est l’OTAN, aboutissement logique du rapprochement, nous déléguerions à d’autres la décision d’entrer en guerre (article 5). Nous deviendrions dès le premier jour une cible dans un futur conflit. Dans cette situation « Win (OTAN) – Lose (Suisse) », la seule certitude que nous aurions, en cas de conflit généralisé, serait de disparaître avec les autres du « camp du bien » !

Ce que Christopher Lasch n’a pas intégré dans sa réflexion est la démocratie directe suisse. Il ne la connaissait sans doute pas. Aux États-Unis, le peuple a exprimé son « ras-le-bol » des excès de la dictature « lgbtiste » et wokiste et d’une immigration incontrôlée en portant D. Trump à la Maison Blanche pour un deuxième mandat. En Suisse, ce même peuple et les cantons auront l’occasion de se prononcer sur la neutralité. Aujourd’hui, la mention de la neutralité dans les tréfonds de notre Constitution (article 185) n’est plus suffisante, face aux attaques directes et indirectes de ses adversaires. Il est devenu impératif de l’inscrire dans un article constitutionnel. Pour terminer sur une note humoristique qui paraphrase une blague populaire: en vieillissant, la Suisse a les neutralités qui se déplacent, puisqu’elle éprouve des doutes sur sa neutralité au moment même où une personne suisse et neutre (de sexe, NDLR) remporte le Grand Prix Eurovision de la chanson et réussit à être reçu/e par un ministre pour parler de l’acceptation du genre X dans sa législation. La neutralité a encore de beaux jours devant elle !

Stop ou encore ! La décision d’abandonner ou de conserver notre neutralité reviendra au peuple et aux cantons suisses. En refusant l’initiative populaire, les Suisses ôteraient le dernier obstacle dans notre marche inexorable vers l’adhésion à l’organisation militaire, « pour nous adapter aux temps nouveaux », la fameuse « Zeitenwende ». Il faut espérer que la campagne qui s’annonce permette un vrai débat et mette sur la table les vraies questions. L’importance du sujet le mérite, car la décision qui sortira des urnes configurera la Suisse pour de longues années !


  1. DFAE : Département fédéral des affaires étrangères. (NDE) ↩︎
  2. Le Conseil fédéral est l’organe exécutif de la Confédération suisse. (NDE) ↩︎
  3. Du 15 au 16 juin 2024 se déroule la Conférence de haut niveau du Bürgenstock sur la paix en Ukraine avec des dirigeants de 92 pays, dont l’Ukraine mais en absence de la Russie. La Chine n’a pas participé à la conférence, tandis que plusieurs des pays présents n’ont pas signé la déclaration finale (Inde, Indonésie, Afrique du Sud, etc.). (NDE) ↩︎

Israël et ses voisins, un entretien avec l’ambassadeur Chas Freeman

Chas Freeman
(interview par Patrick Lawrence)

Source : Horizons et débats

Zurich, 19 novembre 2024

Pourquoi les pays du Moyen-Orient, qui se sont engagés jadis à soutenir la cause palestinienne, sont-ils restés si silencieux face aux assauts terroristes d’Israël à Gaza, en Cisjordanie et maintenant au Liban? Où sont les Russes et les Chinois? Le moment n’est-il pas venu de faire preuve de solidarité entre les nations non-occidentales? Ne pourrait-on envisager de se tourner vers elles afin de contrer le soutien inexcusable que les États-Unis et leurs clients accordent au régime sioniste? Que pouvons-nous attendre, à l’avenir, des BRICS, dont les membres (au nombre de 10 aujourd’hui, auxquels s’ajoutent 13 nations « partenaires ») viennent de conclure un sommet à Kazan? 

    Ce sont là les questions que je me pose un an après les événements du 7 octobre 2023. Partant du principe que d’autres se les posent aussi, j’ai posé ces questions à Chas Freeman, illustre ex diplomate. Qui serait mieux placé ? M. Freeman a notamment été Secrétaire adjoint à la Défense, ambassadeur en Arabie saoudite et chargé d’affaires par intérim à Bangkok et à Pékin. Il a été le principal interprète américain lors de l’ouverture parle Président Nixon, en 1972, des relations entre les États-Unis et la Chine.

    Andrew Bacevich, celui que j’appelle « le colonel dissident », m’a dit un jour – c’était pendant la campagne électorale de 2016 – qu’il pensait que Freeman devrait être le prochain secrétaire d’État. Il est aussi, ce qui ne vous surprendra pas, le rédacteur en chef de l’article sur la « diplomatie » de l’Encyclopedia Britannica.

    On trouvera ci-après notre échange prolongé par courriel.

Chas Freeman

– o – o – o –

Patrick Lawrence. Un journal allemand a récemment publié une interview du Ministre égyptien des Affaires étrangères, Sameh Shoukry, lequel a exprimé sa profonde frustration envers les Américains alors qu’Israël poursuit ses attaques à Gaza, et maintenant en Cisjordanie et au Liban. On ne peut pas travailler avec les Américains, a-t-il grandement déploré. Ils disent une chose, la pensent rarement et finissent généralement par en faire une autre. Cela m’amène à poser ma première question dans le contexte de l’élargissement de la crise au Moyen-Orient, pourriez-vous livrer vos commentaires au sujet des stratégies diplomatiques des alliés des États-Unis dans la région? 

    De manière générale, qu’est-ce qui leur passe par la tête? Pourquoi n’ont-ils pas réagi plus vigoureusement à l’assaut israélien? Sont-ils tout simplement des « vendus », d’une manière ou d’une autre? Ou bien est-ce qu’il y a plus que cela?

Pourquoi les pays du Moyen-Orient, qui se sont engagés jadis à soutenir la cause palestinienne, sont-ils restés si silencieux face aux assauts terroristes d’Israël à Gaza, en Cisjordanie et maintenant au Liban? Où sont les Russes et les Chinois? Le moment n’est-il pas venu de faire preuve de solidarité entre les nations non-occidentales? Ne pourrait-on envisager de se tourner vers elles afin de contrer le soutien inexcusable que les États-Unis et leurs clients accordent au régime sioniste? Que pouvons-nous attendre, à l’avenir, des BRICS, dont les membres (au nombre de 10 aujourd’hui, auxquels s’ajoutent 13 nations « partenaires ») viennent de conclure un sommet à Kazan? 

    Ce sont là les questions que je me pose un an après les événements du 7 octobre 2023. Partant du principe que d’autres se les posent aussi, j’ai posé ces questions à Chas Freeman, illustre ex diplomate. Qui serait mieux placé ? M. Freeman a notamment été Secrétaire adjoint à la Défense, ambassadeur en Arabie saoudite et chargé d’affaires par intérim à Bangkok et à Pékin. Il a été le principal interprète américain lors de l’ouverture parle Président Nixon, en 1972, des relations entre les États-Unis et la Chine.

    Andrew Bacevich, celui que j’appelle « le colonel dissident », m’a dit un jour – c’était pendant la campagne électorale de 2016 – qu’il pensait que Freeman devrait être le prochain secrétaire d’État. Il est aussi, ce qui ne vous surprendra pas, le rédacteur en chef de l’article sur la « diplomatie » de l’Encyclopedia Britannica.

    On trouvera ci-après notre échange prolongé par courriel.

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Patrick Lawrence. Un journal allemand a récemment publié une interview du Ministre égyptien des Affaires étrangères, Sameh Shoukry, lequel a exprimé sa profonde frustration envers les Américains alors qu’Israël poursuit ses attaques à Gaza, et maintenant en Cisjordanie et au Liban. On ne peut pas travailler avec les Américains, a-t-il grandement déploré. Ils disent une chose, la pensent rarement et finissent généralement par en faire une autre. Cela m’amène à poser ma première question dans le contexte de l’élargissement de la crise au Moyen-Orient, pourriez-vous livrer vos commentaires au sujet des stratégies diplomatiques des alliés des États-Unis dans la région? 

    De manière générale, qu’est-ce qui leur passe par la tête? Pourquoi n’ont-ils pas réagi plus vigoureusement à l’assaut israélien? Sont-ils tout simplement des « vendus », d’une manière ou d’une autre? Ou bien est-ce qu’il y a plus que cela?

Plus d’alliés « diplomatiques »

Chas Freeman. Les États-Unis n’ont plus d’ » alliés diplomatiques » dans la région. La colère populaire contre le soutien américain à la stratégie israélienne visant à débarrasser la Palestine de sa population arabe et à s’étendre à Gaza et au Liban rend l’alignement sur Washington trop coûteux sur le plan politique pour que les dirigeants arabes prennent ce risque.

    La perversité d’Israël a mis fin à toute perspective de normalisation des relations entre les États arabes et ce pays. Ceux qui avaient normalisé leurs relations avec Israël sont aujourd’hui soumis à la pression populaire qui les pousse à les suspendre ou à revenir sur leur décision. Plus important encore, les Arabes du Golfe ont déclaré qu’ils seraient neutres dans tout conflit entre l’Iran, Israël et les États-Unis. Le génocide israélien à Gaza a créé un état de guerre entre Israël et le Yémen et a favorisé un rapprochement entre l’Égypte et la Turquie, auparavant très éloignées l’une de l’autre.

Le Hamas et l’OLP

PL. On a dit que, par le passé, les nations voisines avaient plus d’affinités avec l’OLP qu’aujourd’hui avec le Hamas parce que la première de ces organisations était laïque, et la seconde non. Est-ce exact et, dans l’affirmative, cette distinction a-t-elle de l’importance aujourd’hui ? 

CF. Le Hamas est une émanation des Frères musulmans, un mouvement démocratique islamiste. Il est arrivé au pouvoir en Palestine en remportant les élections de 2006. Les dirigeants du Hamas estiment que les sociétés arabes devraient être gouvernées par des dirigeants élus par les électeurs plutôt que par des princes, des généraux, des dictateurs ou des voyous. Les dirigeants arabes qui appartiennent à ces catégories autoritaires trouvent naturellement cette position préoccupante.  La religion n’est pas un facteur important dans les relations des États arabes et musulmans avec le Hamas.  Comme les dirigeants arabes, le Hamas est musulman sunnite. Les divergences des dirigeants arabes avec le Hamas sont bien moindres qu’elles ne l’étaient avec les dirigeants athées de l’OLP. L’Iran, qui est chiite, a été le principal soutien du Hamas, non pas pour des raisons religieuses, mais pour soutenir l’autodétermination palestinienne.

PL. Dans ce contexte, pouvez-vous nous parler de certains pays en particulier? Mohammed bin Salman, le prince héritier saoudien, a affirmé tout récemment qu’il ne saurait être question d’un rapprochement entre Riyad et Tel-Aviv tant que les Palestiniens ne disposeront pas d’un État ayant Jérusalem-Est pour capitale. Qu’est-ce qui se cache derrière tout cela? Quelle est la position des Emirats, et notamment du Qatar, sur la question israélo-palestinienne?

CF. Les États arabes du Golfe soutiennent tous que les Palestiniens ont droit à l’autodétermination et sont favorables à une division de la Palestine en deux États. Ils sont confrontés à des critiques de plus en plus vives de la part de leurs opinions publiques pour n’avoir rien fait concrètement pour faire avancer cet objectif. Le dernier sondage que j’ai vu sur l’opinion saoudienne concernant la normalisation avec Israël montrait que 94% des Saoudiens y étaient opposés. La plupart d’entre eux estiment aujourd’hui que les États arabes qui ont établi des relations diplomatiques avec Israël devraient maintenant les interrompre.

    Le statut de Jérusalem est une question importante pour les deux milliards de musulmans que compte la planète.  Les intrusions dans la mosquée Al-Aqsa et les appels à la judaïsation lancés par certains fanatiques au sein du cabinet israélien sont profondément offensants pour les Arabes, musulmans aussi bien que chrétiens.

Boycott de séance à l’Assemblée générale de l’ONU

PL. J’ai été très heureux, et même ravi, de voir une vidéo du boycott massif de l’Assemblée générale des Nations unies lorsque M. Netanyahou a pris la parole à l’Assemblée générale, le 27 septembre. Je considère qu’il s’agit d’un moment important et j’ai donc quelques questions à vous poser à ce sujet. Comment avez-vous pris connaissance de cet événement et quelle a été votre réaction ? 

CF. Les exactions commises par Israël en ont fait la société la plus détestée de la planète. Netanyahou est considéré comme l’équivalent moral d’Adolf Hitler et Israël est un paria partout en dehors de l’Occident. Personne, à l’exception d’un petit groupe de politiciens américains, ne veut être vu en compagnie d’Israël ou de Netanyahou. Le débrayage était pratiquement inévitable, à peine compensé par l’importation par Netanyahou de ses fans israéliens pour applaudir ses multiples inversions du faux avec le vrai.

PL. Je me demande en fait qui se trouvait dans ce groupe qui a quitté l’Assemblée générale de l’ONU. Ceux qui sont sortis appartenaient-ils à un vaste mouvement de puissances non occidentales ? La quasi-totalité des membres de la nouvelle « majorité mondiale » – le soi-disant « Sud mondial » – semble avoir quitté les lieux, ne laissant sur place qu’un contingent isolé d’Occidentaux. En outre, les ambassadeurs aux Nations unies n’agissent généralement pas sans l’autorisation de leur Ministère. Peut-on supposer que c’était le cas pour ce boycott ? Ce qui s’est passé était-il prévu à l’avance, peut-être même avec un certain degré de coordination ? Cela nous apprend-il quelque chose ?

CF. Vous avez probablement raison de dire qu’il y a eu une consultation préalable avec leurs capitales, mais Israël est aujourd’hui tellement méprisé au niveau international que cela n’aurait guère été nécessaire. L’antisionisme est devenu une politique de bon aloi presque partout en dehors de l’Occident.

Les pays du Moyen-Orient

PL. Et qu’en est-il des pays d’Asie occidentale qui ne sont ni des alliés ni des obligés des Américains ? L’Iran, l’Irak, la Syrie, la Turquie. Comment ont-ils réagi – ou non – à la crise de Gaza et comment les verriez-vous réagir à mesure qu’elle s’étend ? 

CF. Les agissements d’Israël à Gaza, en Syrie, au Yémen et maintenant au Liban, ainsi que ses efforts pour provoquer une guerre régionale de plus en plus étendue au Moyen-Orient, ont accompli ce qui était auparavant impossible. Elles ont réuni les chiites et les sunnites et consolidé le rapprochement entre l’Arabie saoudite et l’Iran. Plus la cruauté d’Israël à l’égard de ses populations arabes captives et de ses voisins est grande, plus la coalition contre ce pays se renforce. [Le Royaume d’Arabie saoudite et la République islamique ont renoué des liens, après une longue rupture, à la suite de pourparlers parrainés par les Chinois en mars 2023].

PL. La grande question pour beaucoup de gens est de savoir pourquoi il y a eu si peu de réactions effectives, même sur le plan diplomatique, à la conduite barbare d’Israël depuis les événements du 7 octobre. La Ligue arabe a fait quelques déclarations fermes, mais elles n’ont pas donné grand-chose. Lorsque la barbarie d’Israël est devenue évidente à l’automne dernier, quelques pays d’Amérique latine ont retiré leurs ambassadeurs ou ont rompu leurs relations. Les Sud-Africains ont emprunté la voie juridique, de manière très honorable. Mais à part cela, il ne se passe pas grand-chose. Pourquoi ce silence, cette frilosité, quel que soit le nom qu’on lui donne ? Il semble que « le monde entier regarde », mais que ce même monde entier ne fasse rien. Cela peut-il se résumer à la question de la puissance américaine ?

Pourquoi tant de frilosité et de silence ?

CF. Cela se passe peut-être selon l’adage, personne ne veut « jouer à qui pisse le plus loin avec un putois » – si vous me pardonnerez cette expression vulgaire dans ce contexte plus que sérieux. Mais il désigne particulièrement les faits lorsque le putois est soutenu par un pays aussi puissant et enclin aux actions coercitives que les États-Unis. Les partisans du sionisme ont la réputation, bien méritée, de calomnier méchamment leurs détracteurs et d’être déterminés à les ostraciser. Cela intimide la plupart des gens et des gouvernements.

    Tactiquement, à quelques honorables exceptions près, les pays ont choisi de se tordre les mains tout en restant assis. Mais les implications stratégiques (c’est-à-dire à long terme) de l’autodélégitimation d’Israël seront d’une grande portée. Le droit international et la majorité mondiale ont peut-être été temporairement mis de côté par des gouvernements peu enclins à prendre des risques, mais la tolérance de leurs opinions publiques à l’égard d’Israël en tant que fauteur de méfaits s’amenuise de plus en plus. Le fossé se creuse entre les élites politiques bien établies et l’opinion publique indignée, ce qui déstabilise la politique dans les sociétés démocratiques comme dans les sociétés non démocratiques. Les demandes de re-démocratisation des sociétés occidentales et de sanctions à l’encontre d’Israël se font de plus en plus pressantes. Le mouvement « BDS » – boycott, désinvestissement et sanctions – gagne du terrain, tout comme il l’a fait contre la forme beaucoup plus modérée d’apartheid tolérée par l’Occident en Afrique du Sud.

Les Européens

PL. En ce qui concerne les Européens, en particulier les Britanniques, les Français et les Allemands, devons-nous conclure que ces nations sont simplement des États vassaux, ou leurs positions sont-elles plus complexes ?

CF. Elles sont toutes différentes. Les Allemands sont rongés par la culpabilité pour avoir conduit l’Holocauste antisémite et surcompensent en conférant l’immunité à Israël, qui a vu le jour à la suite de cette atrocité européenne. Les Britanniques et les Français, comme les Américains, poursuivent des politiques contrôlées par des lobbies sionistes très efficaces et des médias qui s’autocensurent en faveur d’Israël. Ironiquement, certains pays européens ayant un passé fasciste et antisémite et des affinités actuelles pour l’autoritarisme xénophobe considèrent la culture politique israélienne contemporaine comme similaire à certains égards à la leur. Et l’islamophobie est un facteur croissant dans la chrétienté européenne.

BRICS, Chine, Afrique du Sud

PL. Venons-en aux grandes puissances non occidentales, les Russes, les Chinois, les Indiens, et si vous voulez les inclure, les Brésiliens. Je m’attendais à ce qu’ils soient plus nombreux aujourd’hui. Les Chinois ont convoqué cette réunion des différentes factions palestiniennes, peu avant l’assassinat d’Ismail Haniyeh le 31 juillet. Cela m’a semblé être une initiative typique de la nation qui prétend vivre selon les cinq principes de Zhou Enlai. Que pensez-vous de la manière dont les grandes puissances non occidentales ont jusqu’à présent réagi à la crise de l’Asie occidentale ?

CF. Ces pays sont engagés dans la mise en place d’une alternative à la structure des Nations Unies, de plus en plus impuissante, et à ses agences de régulation mises à l’écart, comme l’OMC. Le groupe des BRICS est né d’un mouvement de protestation contre la primauté des États-Unis et du G-7 sur les grandes puissances non occidentales. Il se dote à présent du potentiel nécessaire pour convoquer des assemblées ad hoc capables d’établir des règles en dehors du cadre des Nations unies, en attendant la réforme et la réorganisation de l’ONU afin de restaurer son efficacité.

    Les efforts chinois de rétablissement de la paix en Asie occidentale et en Europe de l’Est sont soutenus par les autres membres des BRICS. Il est significatif que l’Afrique du Sud – le « S » des BRICS – ait porté plainte contre le génocide israélien devant la Cour Internationale de Justice et la Cour Pénale Internationale. Nous assistons à l’émergence progressive d’une volonté de la part des pays décolonisés d’obliger l’Occident à respecter les idéaux qu’il professe si hypocritement.

PL. Quelle est votre vision de la situation sur le plan diplomatique ? On peut se demander, alors que les Israéliens ont ouvert un nouveau front au Liban et que rien n’indique que les puissances occidentales réagiront différemment, si nous ne sommes pas en train d’assister à ce que je qualifie d’impunité sans limite, d’impunité sans fin. Quelle influence, quel impact, les autres nations peuvent-elles avoir sur la crise du Moyen-Orient à ce stade ? Si vous le voulez bien, prenez d’abord en compte les pays non occidentaux. Pouvons-nous attendre de ces nations quelque chose de plus que ce que nous avons pu voir jusqu’à présent ? La question est particulièrement importante, me semble-t-il, parce qu’elle concerne le sujet plus vaste du « nouvel ordre mondial » et de ce qu’au fond, une telle notion peut ou ne peut pas signifier. 

L’essor « des autres » dans ce monde est une réalité

CF. Je pense que le monde hors Occident insiste de plus en plus sur le respect des normes mondiales par ce dernier au fur et à mesure qu’il devient plus puissant et plus prospère. Comme l’a dit Fareed Zakaria, l’« essor des autres » est une réalité. Le centre de gravité mondial a quitté la région euro-atlantique. Les puissances de rang intermédiaire gagnent en indépendance et en assurance dans la défense de leurs propres intérêts et se montrent moins déférentes à l’égard du club des puissances impérialistes que constitue le G-7. Et si la politique des pays précédemment colonisés est souvent dominée par les tremblements de la gueule de bois post-coloniale, leurs revendications, comme leurs luttes pour l’indépendance, ont été inspirées par les idées qu’ils ont assimilées de l’Occident.

    Pour l’essentiel, ils cherchent à affirmer les normes mondiales édictées pendant la période de domination occidentale, plutôt qu’à s’en affranchir. Ils ne cherchent donc pas à renverser l’ordre établi, mais à rétablir la conformité avec ses idéaux. La perception américaine selon laquelle ils sont « révisionnistes » a un fondement, mais l’antagonisme américain à l’égard de leurs revendications est fondé sur le désir de conserver un rôle hégémonique dans l’économie politique mondiale et la capacité d’utiliser la force pour passer outre ces mêmes normes que les Américains ont contribué à élaborer et qu’ils prétendent toujours soutenir.

L’impuissance politique de l’ONU

PL. Encore une question à ce sujet. On reparle actuellement d’une réforme fondamentale de l’ONU et, bien que ce ne soit pas un sujet nouveau, le discours semble plus sérieux aujourd’hui – plus prometteur. La semaine dernière, l’Assemblée générale a fait la démonstration claire et simple d’un problème majeur : L’AG peut faire des recommandations, mais toute l’autorité exécutive appartient aux cinq puissances du Conseil de sécurité. Ce problème, un défaut structurel si l’on veut, remonte à la fondation de l’ONU. Richard Falk et Hans-Christof von Sponeck, deux éminents spécialistes ayant une longue expérience en tant que hauts fonctionnaires de l’ONU, viennent de publier Liberating the United Nations: Realism with Hope (Stanford). Je considère qu’il s’agit d’un livre important. Pouvez-vous exprimer à haute voix le fond de votre pensée au sujet de l’actuelle extension de la crise au Moyen-Orient et sur ce qui pourrait être fait pour y remédier dans le contexte de ce nouveau mouvement de réforme des Nations unies ? 

CF. Là, il va nous falloir, d’urgence même, faire preuve d’imagination diplomatique. Rien dans le droit international n’empêche le rassemblement ad hoc de pays partageant les mêmes idées pour concerter leurs politiques et leurs pratiques sans tenir compte des Nations unies. L’ONU fait preuve d’une impuissance politique qui rappelle celle de la Société des Nations face aux agissements fascistes des années 1930 en Chine, en Éthiopie et en Europe centrale. Nous devons espérer que la réforme ou le renouvellement de l’ONU ne nécessitera pas une guerre mondiale, comme ce fut le cas pour remplacer la Société des Nations par une nouvelle organisation, plus efficace pendant un certain temps.

Comme je l’ai suggéré, les BRICS semblent se développer en une institution qui pourrait donner naissance à de nouveaux systèmes de gouvernance mondiale plus équitables. Mais qu’il en soit ainsi ou non, la nécessité de se concentrer sur des objectifs communs et de concevoir des mesures collectives pour les poursuivre est une urgence. Falk et von Sponeck ont mis le doigt sur quelque chose d’important.

PL. Il se trouve que les BRICS viennent de clore un sommet qui s’est tenu à Kazan, le long de la Volga, dans le sud-ouest de la Russie. J’ai trouvé que le moment choisi était évocateur, ne serait-ce que vaguement, d’un ordre mondial à venir se préparant à remplacer un ordre en déclin. La couverture de la presse occidentale a été, bien sûr, d’un ton de rancœur presque farfelu, et j’ai toujours interprété ce genre de choses comme un indicateur de l’insécurité de l’Occident. Comment analysez-vous le sommet et son importance ? La grande nouveauté qui devait sortir de la réunion de Kazan – c’est du moins ce que je pensais – était l’annonce formelle d’un partenariat stratégique, voire d’une alliance, entre la Russie et la République islamique. Cela aurait eu d’énormes répercussions sur la crise de l’Asie occidentale. Mais je n’ai rien relevé concernant les relations entre Moscou et Téhéran. Auriez-vous une idée à ce sujet ? 

BRICS: dialogue diplomatique honnête et coopération plutôt que dissuasion 

CS. Il n’est pas surprenant que ceux qui mènent des politiques étrangères militarisées considèrent les BRICS comme un « bloc » du type G-7 ou comme une alliance potentielle du type OTAN, mais ce n’est ni l’un ni l’autre. C’est une alternative à la domination occidentale sur les institutions et les règles internationales, mais cela reste un forum, comme les Nations unies, et non une coalition anti-occidentale. La traiter comme une coalition anti-occidentale pourrait toutefois l’inciter à le devenir. Si la Russie et l’Iran voulaient formaliser leur relation de défense, la réunion des BRICS à Kazan aurait été l’occasion de le faire, mais le moment n’était pas opportun, étant donné les incertitudes créées par les menaces d’Israël d’attaquer l’Iran pour rétablir la domination par escalade et parvenir ainsi à l’hégémonie régionale à laquelle il aspire. La Russie n’a pas besoin d’une alliance en bonne et due forme pour être en mesure d’aider l’Iran ou d’autres pays de la région à se défendre contre l’agression israélienne. Elle le fera dans la mesure où cela sert ses intérêts, comme elle l’a fait en Syrie. En contrepartie, l’Iran continuera à vendre des drones et à transférer des technologies à la Russie. Une des différences majeures entre l’ordre mondial de l’après-guerre froide et le nouveau système international vers lequel nous nous acheminons est la diminution du rôle des alliances et le retour de la diplomatie classique. Le système émergent est dominé par des ententes (partenariats limités à des fins limitées) fondées sur des intérêts communs, dont certains peuvent être transitoires, plutôt que par des alliances incarnant des valeurs et des intérêts partagés.

    Les cinq premiers États membres des BRICS sont tous non alignés et considèrent les « alliances » comme un passif plutôt que comme un atout stratégique inaltérable. Ils sont prêts à défendre leurs propres intérêts, qu’ils privilégient par rapport à ceux des autres nations. Ils acceptent d’aider les autres à se défendre lorsque les circonstances l’exigent, mais pas autrement.

    Ce point de vue repose sur un raisonnement simple. L’engagement de défendre d’autres États souverains expose ceux qui le prennent au risque d’être mêlés à des combats qui ne sont pas les leurs pour défendre des intérêts qu’ils ne partagent peut-être pas. George Washington l’avait bien compris, et c’est pourquoi il a recommandé aux Américains d’éviter les alliances complexes et les attachements passionnés à d’autres nations. Nos dirigeants actuels ne comprennent pas la sagesse d’une approche aussi flexible et tellement intéressée des affaires étrangères. Ils semblent incapables de réaliser que les États membres des BRICS donnent la priorité au dialogue diplomatique et à la coopération plutôt qu’à la dissuasion militaire. Les membres des BRICS cherchent à sauvegarder leur souveraineté non seulement en se libérant de l’hégémonie occidentale, mais aussi en renforçant leur coopération mutuelle sur la base de concessions mutuelles au service d’intérêts communs.

Source: Scheerpost.com du 28 octobre 2024; https://scheerpost.com/2024/10/28/patrick-lawrence-israel-and-its-neighborhood-an-interview-with-ambassador-chas-freeman/ 

(Traduction Horizons et débats)

L’imbroglio des îles de Mer de Chine méridionale

Jean-Guy Rens, le 26 novembre 2024

L’ouvrage d’Anthony Carty, « The History and Sovereignty of the South China Sea Islands », est une compilation des archives diplomatiques occidentales relatives aux conflits de souveraineté sur les îles de mer de Chine méridionale entre les années 1880 et 1970. Bien que la plupart de ces textes n’aient, de l’avis même de l’auteur, aucune valeur juridique, ils servent à jeter une lumière nouvelle sur la genèse de la confrontation actuelle entre les États-Unis et la Chine dans cette partie du monde. D’origine purement coloniale, la crise est aujourd’hui présentée comme une manifestation de l’agressivité de la Chine à l’égard de ses voisins. La vérité est autrement plus complexe.

Périodiquement on entend parler de conflit de souverainetés sur les îles de la mer de Chine méridionale. Les Philippines envoient des troupes sur un récif en pleine mer et des garde-côtes chinois les en délogent à coup de canons à eau. Outre la Chine et les Philippines, le Vietnam fait aussi valoir ses droits sur ces archipels, bien que de manière plus discrète.

Les archipels en question sont constitués par les îles Paracels au nord et Spratleys au sud. L’affaire pourrait être anecdotique car les îles en question sont inhabitées et sans richesse naturelle particulière – on évoque souvent la présence de gisements de pétrole et de gaz, sans avoir jamais réussi à prouver leur rentabilité ni même leur exploitabilité. On y trouve aussi du guano.

Source: Le Monde, 16 mars 2024.

Seulement voilà, à compter des années 1950, les États-Unis ont décidé de contrer coûte que coûte les revendications de la Chine communiste. Après une période d’accalmie à la fin du XXe siècle, l’intervention américaine dans le Sud-Est asiatique a repris de plus belle. Au lieu de proposer leurs bons offices aux pays concurrents, les États-Unis s’attachent à jeter de l’huile sur le feu et multiplient les manœuvres navales conjointes avec les Philippines. On assiste ainsi à une montée des incidents entre la coalition américano-philippine et la marine chinoise.

À qui appartiennent les îles de mer de Chine méridionale ?

Fort bien, direz-vous, mais à qui appartiennent ces îles ? Les Philippines ont porté l’affaire en arbitrage devant la Cour permanente d’arbitrage (CPA), une organisation intergouvernementale fondée en 1899, dont le siège est à La Haye. La Chine a refusé de comparaître. Un panel de juges internationaux choisis par le secrétariat de la CPA[1] a conclu en juillet 2016 que la Chine n’avait aucun droit sur les îles en question en vertu de la Convention des Nations unies sur le droit de la mer.[2]

Affaire conclue ? Certainement pas pour la Chine qui conteste les résultats de la CPA. Précisément un livre vient de sortir qui revient sur l’historique complet du conflit de souveraineté sur les îles de mer de Chine méridionale[3]. Son auteur, Anthony Carty est un spécialiste irlandais de droit international que les hasards de la vie professionnelle ont conduit en avril 2009 à devenir professeur titulaire de la chaire de droit public à l’Université de Hong Kong.

C’est à ce moment que le professeur Carty a pris conscience de l’importance de cette affaire en termes de droit international. Il explique sa démarche comme suit :

J’ai donc décidé, à mon retour en Grande-Bretagne cet été, d’aller consulter les archives nationales britanniques pour voir s’il existait des documents à ce sujet. (…) À ma grande surprise, j’ai découvert qu’il existait un dossier substantiel traitant directement de la question de la propriété des îles Nansha, que les Philippines appellent les îles Spratleys. À ma grande surprise également, ce dossier affirmait que, par défaut, les îles Spratleys étaient chinoises.[4]

L’ouvrage du professeur Carty ne livre pas une opinion de plus sur la souveraineté des îles de mer de Chine méridionale. C’est une compilation sèche mais méticuleuse des archives, principalement françaises et britanniques : notes juridiques, correspondance diplomatique, avis d’experts et, plus rarement, communiqués de presse, tant il est vrai que cette question était considérée comme exclusivement technique et sans intérêt pour le public. Le tout est présenté sous forme chronologique et couvre la période qui va des années 1880 aux années 1970.

La crise des îles Paracels est déclenchée par la France

La première chose qui frappe à la lecture de ce compendium archivistique est la responsabilité première et entière de la France. L’empire colonial français englobait l’Indochine et avait donc une façade maritime sur la mer de Chine méridionale. C’est dans ce contexte que, dans une lettre officielle adressée en décembre 1931 à la légation chinoise à Paris, la France tente de faire valoir ses droits sur les îles Paracels qui auraient été une dépendance traditionnelle de l’Empire d’Annam (partie constitutive de l’Indochine française).

Notons bien qu’en 1931, c’est à la Chine que s’adresse la France pour faire valoir ses droits sur ces îles, ce qui donne à penser que, à l’époque, elles étaient considérées par les grandes puissances comme chinoises. Quoiqu’il en soit, la légation chinoise répondit poliment mais fermement que les îles en question font partie de la province de Canton depuis un temps immémorial.

S’ensuit toute une série de de lettres dans lesquelles la France affirme que l’archipel des Paracels est situé à plus de trois milles nautiques des côtes de Chine, très exactement à 145 milles nautiques de l’île de Hainan, et donc ne sauraient relever de la souveraineté de ce pays. Réponse de la légation chinoise : 

Le gouvernement chinois estime qu’il n’y a aucun rapport entre la question des îles Paracels et le principe des 3 milles, ce dernier ayant pour objet de délimiter les eaux territoriales et non le domaine territorial. (…) En fait, il serait infondé de procéder à une telle généralisation, car il faudrait alors en conclure que les nombreuses îles ou colonies d’outre-mer situées à plus de 145 milles nautiques de la France métropolitaine ne devraient plus être considérées comme faisant partie du domaine territorial de la France.[5]

L’ironie cinglante des diplomates chinois semble avoir échappé à la partie française. Pourtant, quelques années auparavant, un lettre du ministre des Affaires étrangères Aristide Briand avait bien reconnu le caractère hasardeux de la position française :

Selon le Jurisconsulte du Département, les documents évoqués par le ministère des Colonies semblent établir qu’au début du 19ème siècle, les Paracels constituaient une dépendance de l’Annam. Mais l’Annam n’ayant pas exercé son autorité pendant longtemps et la Chine ayant pris possession de l’archipel en 1909, ces faits paraissent de nature à établir les droits de la Chine, s’ils ne se sont pas heurtés à des droits antérieurs de l’Annam. Toute la question est de savoir si ces droits subsistaient en 1909, or il est difficile de dire ce qu’un tribunal en jugerait.[6]

Dans une note postérieure revenant sur l’historique des revendications françaises sur les îles Paracels, ce même ministère des Affaires étrangères reconnaîtra que les « droits historiques » de l’Annam avaient été opportunément « redécouverts » à l’occasion d’une demande de la Société financière et coloniale (SFFC) qui souhaitait exploiter des gisements de guano sur ces îles.

Quand la France pratique la politique de la canonnière

Le cas des îles Spratley est différent car la France ne pouvait faire jouer d’aucun prétexte colonial et elle se contenta de nier la souveraineté de la Chine et de déclarer l’archipel res nullius dans le Journal Officiel du 25 juillet 1933. Au moment de cette publication, Aristide Briand venait de mourir et il n’y avait plus personne pour tempérer les tendances impériales qui régnaient au ministère des Colonies ou au sein du gouvernorat de l’Indochine.

Toute prudence mise de côté, la France annexa coup sur coup les îles Paracels et les îles Spratley sous prétexte que la Chine était trop faible pour les défendre contre l’agressivité croissante du Japon dans la région. Encore une fois, soulignons que c’est la souveraineté de la Chine que la France conteste, non celle des Philippines ou de tout autre pays. Cette occupation déclenchera une réaction en chaîne qui dure aujourd’hui encore.

En effet, la France se révélera tout aussi incapable que la Chine d’assurer une présence militaire permanente sur les deux archipels. Ainsi, le Japon annexera sans coup férir les îles Paracels et Spratley en mars 1939 chassant les quelques pêcheurs chinois qui s’y trouvaient. À la suite de la défaite du Japon, le traité de San Francisco de septembre 1951[7] établissait la renonciation du Japon sur tous les territoires qu’il avait conquis au cours des années de guerre, y compris les îles Spratleys et Paracels.

La fin de la deuxième Guerre mondiale crée un vide juridique

Toutefois, le traité de San Francisco ne précisait pas le statut à accorder aux îles de mer de Chine méridionale. La France essaya bien de réoccuper ces îles en 1946, mais, aux prises avec les débuts de la guerre d’Indochine, elle échoua à y envoyer des soldats. Une note diplomatique française évoquera quelques années plus tard une cession des archipels à la République du Sud-Vietnam[8]. Les droits de la France étaient si ténus que cet ultime geste n’eut aucun impact sur la suite des événements.

Dans ces années d’après-guerre, seule comptait la position des États-Unis. Or, les archives américaines montrent qu’entre 1943 et 1974, « la question du titre territorial des îles n’était pas considérée comme importante. Les archives américaines, dont une grande partie est publiée dans les Foreign Relations of the United States, montrent que les États-Unis cherchaient avant tout à empêcher la Chine de s’installer dans ces îles. Les Paracels et les Spratleys ne devaient pas tomber entre les mains de la Chine communiste ».[9]

Détail curieux. Il convient de souligner que les États-Unis avaient été la puissance coloniale des Philippines entre 1898 et 1946, c’est-à-dire durant l’ensemble de la période pendant laquelle se nouait l’imbroglio des îles de la mer de Chine méridionale. Or, jamais les États-Unis n’ont fait valoir de revendications sur les îles Spratley, ni a fortiori sur les îles Paracels. C’est la France seule qui monta à la manœuvre pour contester la souveraineté de la Chine sur ces îles.

Comment les Occidentaux ont dénié la souveraineté des peuples autochtones

Encore faut-il préciser pourquoi les grandes puissances occidentales considéraient les îles de la mer de Chine méridionale comme chinoises. Toutes les sources diplomatiques citées par le professeur Carty font remonter la souveraineté de la Chine à une expédition de l’amiral chinois Li Tchouen aux Paracels en janvier 1909. Au cours de l’opération, des marins chinois ont construit un pavillon, modifié le nom des îles « et manifesté ainsi leur souveraineté ».[10]

La Chine insistait plutôt, sur le caractère historique de ses droits. Elle rappelait que ses pêcheurs utilisaient ces îles de manière régulière depuis le XVe siècle, y construisaient des cabanes en bois et y demeuraient de manière intermittente. Cet argumentaire historique était rejeté sans autre forme de procès par les diplomates occidentaux. Seule une occupation formelle comme celle de l’amiral Li Tchouen pouvait être prise en considération parce que de type quasi-occidental.

Le professeur Carty rappelle à ce propos que le juriste allemand Carl Schmitt a écrit des lignes essentielles sur ce déni de justice à l’encontre des peuples autochtones. Il résume ainsi la thèse de cet auteur :

La question du droit international exigeant l’annexion formelle d’un territoire soulevée dans la correspondance diplomatique française sur les Paracels et les Spratleys est examinée, comme nous l’avons vu, par Schmitt dans Terre et Mer (et dans Le Nomos de la Terre). Il fait remarquer que ces notifications officielles font partie du système colonial, que l’on part du principe que les « indigènes » non européens n’ont aucun droit et que les notifications sont une affaire entre Européens, qui revendiquent des terres qui ne font pas partie de leur patrie. Cette saisie par les Européens de terres avec lesquelles leurs populations n’avaient aucun lien a dénaturalisé toute la structure du droit international occidental. Il est important de noter que « les indigènes tels que les Chinois ne voient pas la nécessité de se notifier ou de notifier à quiconque qu’ils vivent sur des terres qu’ils habitent eux-mêmes depuis des siècles ».[11]

Ce point de vue sera indirectement confirmé par un long mémorandum du département des recherches du Foreign Office britannique daté de juin 1975 qui reconnaît en conclusion « que les îles Paracels sont et ont été depuis le XIXe siècle des îles chinoises, aux yeux des ministères des affaires étrangères britannique et français. (…) La revendication française de 1931 n’était rien d’autre qu’une manœuvre visant à répondre aux pressions internes au sein du cabinet français (avec les colonies et le gouvernement de l’Indochine), qui n’a jamais été destinée à être poursuivie sérieusement en cas de résistance de la part des Chinois. »[12]

Précisons que la documentation abondante réunie dans l’ouvrage du professeur Carty n’a pas de prétention juridique. Tout au plus indique-t-elle le contexte dans lequel les grandes puissances – en particulier la France – ont créé de toutes pièces l’affaire des îles de la mer de Chine méridionale en misant sur la prétendue « faiblesse » de la souveraineté chinoise – lisez : le caractère non-occidental de ses revendications.

La Cour permanente d’arbitrage prend la relève de l’impérialisme colonial

Paradoxalement, le déni de la souveraineté chinoise par les grandes puissances a été remis au goût du jour par l’arbitrage de la CPA en faveur d’un nouvel acteur dans l’imbroglio : les Philippines. La sentence de cet organisme a été rendue en vertu de la Convention des Nations Unies sur le droit de la mer qui attribue une zone économique exclusive au pays riverain, donc aux Philippines.

Pour arriver à cette conclusion, le tribunal arbitral a tout simplement fait disparaître les îles de la mer de Chine méridionale. Pendant tout le XXe siècle, la Chine, France, Grande-Bretagne et Japon ont débattu sur la souveraineté des îles Paracels et Spratley. Or, selon le tribunal, il n’y avait pas d’îles. La Chine ne peut en aucun cas prétendre à une souveraineté sur des îles qui n’ont jamais existé.

La sentence de la CPA poursuit dans son style amphigourique que les récifs en question « sont des hauts-fonds découvrant qui ne génèrent pas de droit à une mer territoriale, à une zone exclusive ou à un plateau continental, et ne sont pas des éléments pouvant être appropriés par occupation ou autrement. »[13]

Les îles de la mer de Chine méridionale contiennent pourtant des ressources en eau potable et ont abrité des populations de façon intermittente depuis de nombreux siècles comme l’attestent des ruines d’habitations et de temples. La CPA a fait appel à des experts en hydrographie qui ont démontré que ce n’était pas suffisant pour faire vivre une population autosuffisante (self-sustaining). 

Pour éviter de statuer sur les droits historiques de la Chine ou de tout autre pays, la CPA a transposé le débat historique sur le plan géographique. Puisque les îles Paracels et Pratley n’en étaient pas, la CPA pouvait faire valoir les droits des Philippines sur des eaux territoriales et des zones économiques exclusives.

Le recours à l’arbitrage avait déjà été préconisé par les puissances occidentales dans les années 1920-30. On sait comment la France avait tranché le débat en envoyant une canonnière dans les îles Spratley. Les États-Unis l’ont réintroduite après la deuxième Guerre mondiale dans le cadre de la guerre froide :

Les archives nationales américaines contiennent un document datant du milieu des années 1950, dans lequel un sous-secrétaire d’État américain déclare que, bien que les Philippins ne revendiquent pas les Spratleys, il est dans l’intérêt des États-Unis de les encourager à les revendiquer de toute façon afin d’empêcher la Chine communiste de s’installer dans la région.[14]

L’ouvrage du professeur Carty fait un raccourci saisissant entre la théorie de la res nullius de la France des années 1920-30 et la disparition des îles de la mer de Chine méridionale orchestré par la CPA dans les années 2010. Dans les deux cas, il s’agit d’évincer la Chine de territoires qu’elle occupait depuis plusieurs siècles mais, comme le soulignait Carl Schmitt, sans en avoir songé à en notifier les puissances étrangères.

Voilà comment des îles ayant une valeur intrinsèque tout à fait marginale sont devenues depuis un siècle une source de tension géopolitique croissante. Longtemps absents du grand jeu qui se livrait entre Chine, Japon, Grande-Bretagne et France, les États-Unis ont choisi de raviver les braises du foyer que l’on croyait éteint en soutenant le pays ayant les prétentions les plus ténues sur les îles de la mer de Chine méridionale – les Philippines.


[1] La Cour était composée de cinq juges : un Allemand, un Français, un Néerlandais, un Polonais et un président africain.

[2] En anglaise “UNCLOS” pour United Nations Convention on the Law of the Sea.

[3] Anthony Carty, “The History and Sovereignty of the South China Sea Islands”, New Star Press, 2024, 246 pages.

[4] Wang Wenwen, “The rule of law says that the islands are Chinese”, Global Times, 6 avril 2024

[5] Lettre de la Légation au ministère des Affaires étrangères du 7 juin 1934. Cité in Anthony Carty, idem, pp. 207-8.

[6] Note d’Aristide Briand au ministère des Colonies, 16 juin 1931. Cité in Anthony Carty, idem, pp. 176-7.

[7] À ne pas confondre avec la conférence qui s’est tenue San Francisco d’avril à juin 1945 et qui aboutit à la création de l’Organisation des Nations-Unies.

[8] Note de l’ambassadeur de France en Chine, Etienne Manac’h, au ministre des Affaires étrangères, Michel Jobert, le 18 janvier 1974, intitulée : « Contentieux territorial concernant les îles Spratleys et autres archipels de la mer de Chine méridionale ».

[9] Anthony Carty, idem, p. V.

[10] Anthony Carty, idem, p. 148.

[11] Anthony Carty, idem, pp. 134-5.

[12] Anthony Carty, idem, p. 243.

[13] « Arbitrage relatif à la mer de Chine méridionale », Communiqué de presse, Cour permanente d’arbitrage, La Haye, 12 juillet 2016.

[14] Interview d’Anthony Carty, in Wang Wenwen, “The rule of law says that the islands are Chinese”, Global Times, Apr 06, 2024