Les actions de l’armement explosent: 500% de bénéfices en dix ans !

Source : MW

Horizons et débats

Zurich 19 août 2019

https://www.zeit-fragen.ch/fr/editions/2019/n-18-19-aout-2019/les-actions-de-larmement-explosent-500-de-benefices-en-dix-ans.html

 

Il est bien connu que la production d’armes peut rapporter beaucoup d’argent. Les médias d’affaires le rappellent souvent: dans les périodes de rendement négatif des comptes d’épargne et des obligations d’Etat, il est possible de faire de gros profits en achetant des actions dans le secteur de l’armement. Serait-ce faire du profit par la mort et la destruction dans les pays en guerre? A y penser, un citoyen, donc un être humain «normal», en a des frissons. Mais jetons un coup d’œil aux sommes perçues par certaines entreprises et leurs actionnaires des guerres à l’international. Alors les pensées se remettront en place.

Faits et chiffres sur les gains de l’armement et les guerres 

Selon l’Institut international de recherche sur la paix de Stockholm SIPRI, 1,8 billions de dollars ont été dépensés en armements en 2018. 1 800 000 000 000 000 de dollars. La part du lion des dépenses d’armement, plus de 700 milliards de dollars, revient aux Etats-Unis; 750 milliards de dollars sont prévus pour 2020.1 Les bases militaires américaines omniprésentes sur terre, en mer avec les porte-avions, mais aussi dans les airs et dans l’espace sont une menace globale. Cette menace est également un moteur de l’armement en Russie et en Chine, et pour de nombreux autres Etats luttant pour sauver leur vie. Une fois de plus, les pays européens de l’OTAN sont poussés par le gouvernement américain, le lobby de l’armement et les médias à augmenter leurs budgets militaires en faisant constamment état de la menace et de l’agressivité d’autres grandes puissances qui pourraient détrôner l’unique superpuissance actuelle. Et parallèlement, l’UE veut mettre sur pied sa propre armée européenne, contrairement à la volonté de nombreux Etats membres.
«Il y a eu 16 guerres et 173 conflits armés en 2018, selon l’Institut Heidelberg pour la recherche sur les conflits internationaux», et «le secteur de l’armement a fait 500% de profit en faveur de ses actionnaires au cours des dix dernières années» (Handelszeitung du 18 juin), soit 50% par an! Cependant, l’auteur confond cause et effet lorsqu’il écrit: «Il y a des raisons pour de bonnes performances: le nombre de conflits est constamment élevé». Comme si les gens vivaient volontairement dans ces terribles guerres, dans certains cas pendant des années et des décennies! Comme si la production de bombes répondait aux besoins de l’humanité …
Plus loin, l’auteur nomme les intéressés par leurs noms: Trois des quatre plus grandes entreprises d’armement sont américaines. Au sommet se trouve Lockheed Martin, dont le cours des actions a atteint «un pic inédit» puisque l’entreprise fabrique «2700 avions de combat furtifs de type F-35» pour le Pentagone pour 400 milliards de dollars. Plus encore, Northrop Grumman, spécialiste de l’aéronautique et de l’espace, est également en plein essor. Et finalement, United Technologies (UTC), qui réalisera environ 70% de son chiffre d’affaires prévu dans le secteur de l’aviation. On note qu’il a récemment acquis le fournisseur d’avions Rockwell Collins. Ensuite, on peut aussi nommer Boeing, «plus grand constructeur aéronautique du monde», dont le cours de l’action a chuté après le crash de l’avion civil 737 Max – mais il va se remettre sur pied. Le quatrième dans la liste est l’avionneur européen Airbus, profitant actuellement de la malchance de son concurrent américain Boeing: sa part est également «en hausse» (Handelszeitung du 18 juin).

Les guerres maintiennent en vie l’industrie américaine de l’armement et la superpuissance en déclin 

En faisant un simple calcul de maths, et sachant que les trois plus grandes sociétés d’armement du monde sont des sociétés américaines, vous constaterez que les Etats-Unis dépensent de loin le plus d’argent en armements et invitent tous leurs «partenaires» à acheter des armements américains afin de nourrir l’insatiable complexe militaro-industriel – selon la devise «America first», que les électeurs de Donald Trump comprennent probablement tout autrement. Parce que les Etats-Unis ont peu d’industries nationales compétitives autres que l’industrie de la défense, ils les protègent – contre les règles de l’OMC, mais en accord avec «America first», – avec des droits de douane élevés contre l’importation de toutes sortes de marchandises en provenance de Chine. On note que les concurrents européens performants, tels que VW, UBS ou Bayer, sont soumis à des procédures judiciaires leur coûtant des milliards.
En ce qui concerne les nombreuses guerres des Etats-Unis: après tout, les 2700 nouveaux avions furtifs et tout ce que le Pentagone achète doivent être utilisés quelque part dans le monde pour que la demande et le réapprovisionnement soient garantis …

Et nous, les habitants de cette terre?

Quiconque tente de se rassurer par l’idée que les guerres d’aujourd’hui se déroulent loin de nous, ne doit pas oublier deux choses:

  1. Sur notre globe armé jusqu’aux dents, le risque que quelqu’un presse le mauvais bouton, soit accidentellement, soit à cause d’une situation de tension, est toujours présent. En octobre 1962, par exemple, cela a failli arriver lorsque l’Union soviétique avait installé des missiles nucléaires de moyenne portée à Cuba pour empêcher une invasion américaine redoutée. Les deux chefs d’Etat de l’époque, Nikita Khrouchtchev et John F. Kennedy, furent assez prudents pour empêcher une guerre nucléaire. Cependant, on ne peut nier que ce risque virulent existe toujours, surtout à l’heure actuelle, alors que les Etats-Unis ont confirmé le 2 août la résiliation du Traité sur les forces nucléaires à portée intermédiaire (FNI) avec la Russie,2en donnant comme motif que la Russie a déployé des missiles de croisière en violation du traité. La Russie, pour sa part, a fait valoir qu’il s’agissait d’une réaction aux missiles Patriot que les Etats-Unis avaient installés en Europe de l’Est depuis des années. Une situation dangereuse – non seulement pour les pays d’Europe de l’Est, mais pour toute l’Europe et le monde entier, ainsi que pour la Suisse, puisque la République fédérale voisine est pleine d’armes nucléaires (aux mains des Etats-Unis).
  2. Les guerres dans les pays étrangers ne peuvent et ne doivent pas nous laisser indifférents – pour la simple raison que nous sommes tous des êtres humains. Quand on voit les terribles images des zones de guerre et qu’on entend les rapports saisissants des personnes touchées, il n’y a qu’une chose qui fait loi: dire non à la guerre! Dans les années 1960, les jeunes de nombreux pays ont protesté contre la guerre du Vietnam, aujourd’hui ils manifestent contre le changement climatique. Qui a intérêt à détourner l’attention de nos jeunes de la protestation contre la plus grande et plus dangereuse menace pour l’humanité?    •

 

1    Tous les chiffres et faits présentés ici proviennent de l’article de Georg Pröbstl: «Volle Fahrt voraus auf Rüstungsaktien», in: Handelszeitung du 18/6/19
2    Force nucléaire à portée intermédiaire. Accord de 1987 entre l’Union soviétique et les Etats-Unis sur la destruction de tous les missiles nucléaires terrestres à courte et moyenne portée (500 à 5500 kilomètres).

Le Traité FNI enterré, les nouveaux euromissiles arrivent. L’Europe complice.

par Manlio Dinucci

Mondialisation.ca, 3 août 2019

ilmanifesto.it

https://www.mondialisation.ca/le-traite-fni-enterre-les-nouveaux-euromissiles-arrivent/5635871

 

 

Le secrétaire d’état Mike Pompeo a annoncé le 2 août 2019, après six mois de suspension, le retrait définitif des États-Unis du Traité sur les Forces nucléaires intermédiaires (INF ou FNI), accusant la Russie de l’avoir “délibérément violé, mettant en danger les intérêts suprêmes USA”. À cette nouvelle n’a été donné en Italie que très peu d’écho politique et médiatique (l’Ansa –agence de presse nationale italienne– ne lui a consacré que quelques lignes). Et pourtant nous sommes devant une décision qui a de dramatiques implications pour l’Italie, exposée comme d’autres pays européens à se tenir en premières lignes dans une nouvelle confrontation nucléaire USA-Russie non moins dangereuse que celle de la guerre froide.

Le Traité FNI, signé en 1987 par les présidents Gorbachev et Reagan, élimina tous les missiles nucléaires à courte portée et à portée intermédiaire (entre 500 et 5 500 Km) avec base au sol, avant tout les missiles balistiques Pershing 2, déployés par les États-Unis en Grande-Bretagne, Italie, Allemagne de l’Ouest, Belgique et Pays-Bas, et en même temps les missiles balistiques SS-20 (appellation occidentale) basés par l’Union Soviétique sur son propre territoire.

En 2014 l’administration Obama accusait la Russie, sans apporter aucune preuve, d’avoir expérimenté un missile de croisière (sigle 9M729) de la catégorie interdite par le Traité et, en 2015, annonçait que “face à la violation du Traité FNI par la Russie, les États-Unis sont en train de considérer le déploiement en Europe de missiles avec base au sol”. Le plan a été confirmé par l’administration Trump : en 2018 le Congrès a autorisé le financement d’”un programme de recherche et développement d’un missile de croisière lancé du sol par plate-forme mobile sur route”.

De son côté, Moscou niait que son missile de croisière violât le Traité et, à son tour, accusait Washington d’avoir installé en Pologne et Roumanie des rampes de lancement de missiles intercepteurs (ceux du “bouclier”), qui peuvent être utilisées pour lancer des missiles de croisière à tête nucléaire. Dans ce cadre il convient de garder à l’esprit le facteur géographique : tandis qu’un missile nucléaire USA à portée intermédiaire, basé en Europe, peut frapper Moscou, un missile analogue basé par la Russie sur son propre territoire peut frapper les capitales européennes, mais pas Washington. Si l’on inverse le scénario, c’est comme si la Russie déployait des missiles nucléaires à portée intermédiaire au Mexique.

“Les États-Unis -souligne Mike Pompeo dans sa déclaration- apprécient grandement la constante coopération et détermination des alliés OTAN dans leur réponse à la violation russe du Traité”. Appréciation méritée : les alliés, Italie comprise, ont déclaré la Russie coupable d’avoir violé le Traité en acceptant les yeux fermés l’accusation faite par les USA sans aucune preuve réelle.

L’effacement du Traité FNI, suspendu aussi par la Russie le 3 juillet, s’insère dans une nouvelle course aux armements désormais basée non tant sur la quantité mais sur la qualité des armes nucléaires et de leurs vecteurs, et sur leur localisation. Des sources militaires informent que les États-Unis sont en train de mettre au point de nouveaux missiles nucléaires à portée intermédiaire avec base au sol, aussi bien de croisière que balistiques (ceux-ci capables de frapper leurs objectifs à 6-8 minutes du lancement). La Russie a prévenu que, s’ils sont basés en Europe, elle pointera ses missiles nucléaires sur les territoires où les missiles USA seront installés.

L’enterrement du Traité FNI a un objectif stratégique ultérieur. C’est ce qu’a révélé Pompeo lui-même, en accusant la Chine de déployer (sur son propre territoire) des missiles nucléaires à portée intermédiaire avec base au sol avec lesquels “elle menace les États-Unis et leurs alliés en Asie”. Le secrétaire d’état Pompeo prévient ensuite : “Il n’y a pas de raison que les États-Unis continuent à concéder cet avantage militaire crucial à des puissances comme la Chine”. Les USA donc se préparent à déployer de nouveaux missiles nucléaires à portée intermédiaire non seulement contre la Russie mais aussi contre la Chine. Toutes les deux en mesure de répondre en déployant de nouvelles armes nucléaires.

Significative la position de la Commission Européenne, qui a déclaré hier : “Nous encourageons à préserver les résultats du Traité FNI, nous devons être attentifs à ne pas prendre la voie d’une nouvelle course aux armements qui réduirait les résultats significatifs atteints après la fin de la Guerre froide”. Il faut un sacré toupet pour déclarer cela, après que cette même Union européenne a contribué à l’enterrement du Traité FNI : à l’Assemblée Générale de l’ONU (21 décembre 2018), l’Union européenne compacte a rejeté la résolution par laquelle la Russie proposait de préserver le Traité en établissant des mécanismes de vérification et des négociations. L’Union européenne a donné ainsi de fait le feu vert à l’installation de nouveaux missiles nucléaires USA en Europe, Italie comprise.

 

Article original en italien :

Affossato il Trattato Inf, in arrivo nuovi euromissili 

Édition de samedi 3 août 2019 de il manifesto
Traduit de l’italien par Marie-Ange  Patrizio

La source originale de cet article est ilmanifesto.it

Copyright © Manlio Dinucciilmanifesto.it, 2019

 

Pompiers et incendiaires

par Michel Raimbaud

Source : Institut de veille et d’études des relations internationales et stratégiques (IVERIS) Tribune libre du 26 mai 2019

https://www.iveris.eu/list/tribunes_libres/429-pompiers_et_incendiaires_/

C’était hier, en décembre 1991. En deux ans, le monde a changé de base. L’ordre bipolaire Est-Ouest vient de s’écrouler suite à la disparition de l’URSS. L’Occident sort vainqueur d’une compétition qui à vrai dire n’a pas duré plus de 45 ans, un temps plutôt court à l’échelle de l’Histoire. Enivrée par un triomphe inattendu qui est avant tout le sien, l’Amérique pavoise sans trop savoir que faire. En 1992, l’un de ses politologues, Francis Fukuyama, décrète que l’Histoire est finie faute de protagoniste à la mesure de la seule superpuissance survivante.

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Et le chœur occidental abasourdi gobe avec délices cette ânerie : selon ce prophète trop pressé, le monde se serait figé sans autre choix que le ralliement au nouveau maître. Pour les refuzniks en puissance, il s’agit de se soumettre ou de se démettre : prenant la succession du « monde civilisé » de l’ère coloniale et du « monde libre » de la guerre froide, la « communauté internationale » is born, comme on dit dans le volapuk globish. Les Etats qui osent refuser la nouvelle règle du jeu américain sont relégués dans la géhenne des Etats hors-la-loi, faillis, voyous, parias, « préoccupants », comme on dira bientôt. Et les pays « libérés » du communisme doivent entreprendre une reconversion expresse sans concessions, sans fioritures… Se débarrasser des faucilles, des marteaux, de l’Internationale prolétarienne et, pour beaucoup de leurs élites, de tout un passé devenu encombrant.

On ne l’appelle pas encore ainsi, mais le « moment unipolaire américain » est en marche et n’aime pas ceux qui traînent les pieds. Pourtant, l’éternité que prévoit implicitement l’ouvrage de Fukuyama (La fin de l’Histoire et le dernier homme) finira trop vite pour paraître longue. Elle ne dépassera pas la vingtième année. C’est en 2011, après vingt ans de méfaits, que le moment unipolaire battra de l’aile. L’Histoire reprendra sa marche vers un ordre mondial plus équilibré : en mars 2011, Russie et Chine se font forcer la main et rejoignent une dernière fois la « communauté internationale » pour laisser implicitement le champ libre à l’intervention de l’OTAN en Libye, mais en octobre de la même année, un double véto de Moscou et Pékin met un terme à l’omnipotence de Washington et de ses supplétifs en interdisant toute intervention de regime change à Damas.

En 2019, l’ordre imposé par l’Amérique, injuste, tyrannique et chaotique, est agonisant. L’Occident, qui répugne à l’admettre, croît toujours dur comme fer à sa primauté naturelle, au nom d’une universalité clamée et revendiquée. Il préfère ne pas voir que sa prétention est remise en cause par l’immense cohorte des peuples. Plus question au troisième millénaire d’admettre ce droit de cuissage tenu comme allant de soi par les maîtres de la planète. Durant ces quelques années, la géographie politique et la carte du tendre ont beaucoup changé, dans le monde arabo-musulman certes, mais également partout ailleurs.

Deux « camps » polarisent ce monde nouveau qui accouche dans la douleur. Le premier mise sur la légalité et le droit international pour parvenir coûte que coûte à un monde multipolaire équilibré, capable de vivre en paix. Le second, successeur du « monde libre » de jadis, n’a rien trouvé de mieux que l’instauration du chaos (« constructeur » ou « innovateur ») pour assurer la pérennité d’une hégémonie contestée. De part et d’autre, les hommes au pouvoir affichent un style en harmonie avec ces options de fond.

Sans négliger la compétition de jour en jour plus serrée entre l’Amérique et la Chine, et l’inéluctable choc des ambitions entre Trump, promoteur spontané du « chaos créateur », et Xi-Jinping, l’adepte méthodique de la « détente constructive », le duo russo-étatsunien reste pour l’instant au cœur de l’affrontement. Chefs de file des deux camps – Eurasie, Occident – qui ont pris la relève des protagonistes de feu le conflit Est/Ouest, Poutine et Trump sont des acteurs majeurs de la vie internationale et doivent coexister, qu’ils le veuillent ou non…

Il n’est pas nécessaire d’être un observateur très pointu pour deviner que les deux hommes n’ont guère d’atomes crochus. Loin d’être une simple affaire de style, c’est une question d’univers mental et intellectuel. Le hasard, par nature souvent fantasque, aurait décidé de rendre le monde invivable qu’il n’aurait pas agi autrement en permettant qu’à ce moment précis et décisif de l’Histoire deux personnalités aussi dissemblables soient chargées d’incarner et de « gérer » les retrouvailles au Sommet, sous forme de la confrontation directe que nous savons, entre les Etats-Unis et la Russie.

Si Vladimir Poutine est un chef d’Etat à la fois populaire chez lui et respecté à l’étranger, c’est qu’il est l’artisan incontesté de la renaissance de la Russie. Ce prestige enviable ne doit rien à un quelconque populisme de mauvais aloi ou à une posture démagogique, il est lié à l’ensemble de son œuvre. Le locataire du Kremlin communique volontiers. A son discours sans emphase on devine un homme confiant en son pouvoir, mais assurément peu porté aux familiarités. Pourtant, derrière ce visage placide se cache un pince-sans-rire qui de temps à autre surprendra avec une boutade inattendue, ravissant ses partisans et permettant aux néo-kremlinologues d’étoffer leur attirail de préjugés « occidentalistes ».

C’est pourquoi la petite phrase lâchée à Sotchi le 15 mai par le président russe, à l’issue de la rencontre avec son homologue autrichien Alexander Van der Bellen, ne sera pas tombée dans l’oreille de sourds. Interrogé lors d’une conférence de presse sur ce que son pays pouvait faire pour « sauver » l’accord sur le nucléaire iranien, Poutine a expliqué mi-figue mi-raisin : « La Russie n’est pas une équipe de pompiers, nous ne pouvons pas tout sauver ». On ne saurait mieux dire que de nombreux incendiaires se glissent parmi les « partenaires » auxquels Moscou aime à se référer avec un inlassable optimisme. Sans doute en son for intérieur considère-t-il Trump comme le plus dangereux d’entre eux.

Au feu les pompiers, v’là maison qui brule ! La comptine est à l’ordre du jour. « Pompiers et incendiaires » ? On dirait un jeu de société comme on les aimait hier, un peu ennuyeux et poussiéreux, mais efficaces pour distraire les enfants par temps de pluie, entre nain jaune et petits chevaux. Toutefois, on l’aura deviné, les pyromanes auxquels pense Poutine se situent dans un autre registre. Il ne s’agit pas des casseurs qui enflamment poubelles, voitures ou magasins dans les « rues » occidentales au nom d’une « militance » dévoyée… Le président russe songe sûrement à une catégorie de malfaiteurs qui échappe totalement aux accusations, poursuites et châtiments, celle des pyromanes d’Etat en costume cravate, perchés au sommet du pouvoir dans les « grandes démocraties » autoproclamées, relevant de l’Axe du bien ou de sa mouvance. Dans les « Etats de droit », on trouve légitime d’enflammer la planète afin d’écraser toute résistance à l’hégémonie de l’Empire Atlantique.

Dans ces mêmes pays, les professionnels de la pensée, de l’écriture, de l’analyse, de la diplomatie ou de la politique pérorent à loisir sur « le grand dessein », « la stratégie planétaire », les « ambitions géopolitiques », ou autres fariboles. Ils ne voient manifestement pas l’ombre d’une injustice, le soupçon d’une illégalité dans les équipées visant à dévaster des pays, des peuples, souvent des régions entières, restant de marbre à l’évocation du bilan effrayant des guerres meurtrières allumées par leurs dirigeants malfrats.

Nos modernes pyromanes sont insatiables : non contents de n’éprouver ni honte ni remords pour les crimes de guerre, les crimes contre l’humanité, les génocides ou politicides déjà commis, ils menacent et sanctionnent à tour de bras, annonçant au grand jour leurs intentions agressives : Syrie, Libye, Ukraine, Iran, Venezuela, Russie, Chine, bref, tous les pays qui oseraient passer outre leurs oukazes.

Adieu le droit international, au revoir les accords internationaux, au diable la Charte des Nations-Unies, foin de la diplomatie et de sa langue désuète, de ses mièvres pratiques. En fait, avec près de 700 bases répertoriées par le Pentagone un peu partout, notamment en Europe, en Asie-Pacifique, au Moyen-Orient et en Afrique et plus de 200 000 militaires stationnés à l’étranger (dont 50 000 en Allemagne, des dizaines de milliers sur le reste du continent, 40 000 au Japon et 28 000 en Corée du Sud), les Etats-Unis d’Amérique et leurs sbires sont seuls face au monde.

Sous couvert de décisions erratiques, d’ordres et de contre-ordres, de dissensions au sein de son administration, Trump et sa fine équipe – le sinistre John Bolton, le doucereux Mike Pompeo, l’élégant Mike Pence, sans compter le gendre mirliflore Jared Kushner – sèment le chaos et allument l’incendie sur tous les continents, ce qui est précisément au coeur du grand dessein permettant à l’Amérique d’imposer sa loi au monde.

Washington avait réussi dans les années Reagan à entraîner l’URSS dans une course aux armements puis à l’enliser dans une guerre sans issue en Afghanistan, ce qui avait provoqué sa chute. L’équipe Trump cherche sans doute à répéter l’expérience en multipliant les foyers d’incendie un peu partout, en espérant que la Russie de Poutine se laissera entraîner à jouer au pompier universel. Au Venezuela l’engagement de Moscou rappelle celui de l’URSS à Cuba, l’effort pour enflammer les Etats Baltes et l’ex-glacis d’Europe de l’Est, la Géorgie, puis l’Ukraine, sont autant de provocations dans l’antichambre de la Russie.

Reste le Grand Moyen-Orient de Debeliou, qui reste au coeur du nouveau conflit Orient/Occident, de son épicentre (Syrie, Liban, Palestine, Jordanie, Irak) à ses extensions (Iran et Turquie, Yémen et péninsule arabe) y compris vers l’Afrique (du Nord, du Sahel, de la Corne, du Golfe de Guinée…). Il y a enfin la « transaction du siècle » inventée par Trump afin de « dissoudre » le peuple palestinien pour les beaux yeux d’Israël : les milliards payés et les sourires béats des autocrates pourraient bien embraser la poudrière…

Cette multiplication des foyers dans un monde où les fondements du droit et de la vie internationale sont violés sans scrupule, où les mots sont systématiquement utilisés à contre-sens vise à décourager les pompiers éventuels. Qu’ils se laissent prendre au piège et ils ne sauront plus où donner de la tête, s’épuisant à démentir de fausses nouvelles (infox) ou des accusations mensongères, à dénoncer des opérations sous faux pavillon, à maintenir un semblant de raison dans un monde de plus en plus chaotique, à respecter unilatéralement des principes dont les incendiaires se moquent.

Deux exemples illustreront l’hypocrisie de la situation :

Alors que tant d’experts et d’observateurs la déclarent finie et gagnée par Damas, la guerre se poursuit en Syrie dans un contexte confus et un brouillage des cartes impressionnant décourageant toute analyse crédible.

Le Dr Wafik Ibrahim, spécialiste en affaires régionales, note que, pour la seule libération d’Idlib, symbolique et spécifique dans cette neuvième année de guerre, « l’armée syrienne fait face à dix adversaires » qui conjuguent leurs efforts pour entraver le retour à la paix. Les masques sont tombés.

Erdogan est perdu dans un louvoiement acrobatique entre les Etats-Unis et la Russie, et dans une stratégie inextricable entre Moscou, Téhéran, les groupes terroristes qu’il parraine, les milices kurdes qu’il combat, tout en cherchant un hypothétique « chemin de Damas ». La Turquie est engagée militairement et sans réserve, par l’envoi direct de renforts et d’armement lourd aux organisations terroristes, en premier lieu le Jabhat al-Nosra (enseigne syrienne d’Al Qaida), rebaptisé Hay’et li Tahrir al Cham.

Pour l’Amérique, il s’agit de retarder, sinon d’empêcher le retour de l’Etat syrien dans le Nord du pays, dans le gouvernorat d’Idlib et/ou vers la rive est de l’Euphrate, en maintenant quelques éléments terrestres à titre dissuasif, au prétexte de combattre Da’esh, une création de facto de notre oncle Sam. On ajoutera les « soutiens automatiques » de l’Amérique :

Les Nations Unies et la Ligue Arabe, dans un rôle de paravents légaux et d’auxiliaires utiles de Washington; la Grande-Bretagne et la France, les supplétifs; l’Arabie Saoudite, qui continue de financer le terrorisme à l’est de l’Euphrate contre les Turcs, mais se joint à eux dans le gouvernorat d’Idlib; les Émirats, atout maître de l’Amérique, en Syrie notamment; tous ces protagonistes soutiennent les forces résilientes du terrorisme (encore 30.000 djihadistes de toutes nationalités).

Dans le même temps, l’étau des sanctions – armes de destruction massive dont l’usage est un véritable crime de guerre – vise à empêcher la reconstruction du pays et à provoquer le cas échéant un soulèvement contre « le régime ». Dans cette conjoncture, le lancement fin mai d’une énième affaire d’attaque chimique « attribuée comme il se doit au « régime de Bachar Al Assad » (du côté de Lattaquié) serait presque une bonne nouvelle, signifiant que la libération d’Idlib, gelée depuis septembre 2018 ( suite à la création d’une zone de désescalade sous l’égide des Russes et de la Turquie ), est enfin entamée par l’armée syrienne appuyée par l’aviation russe, malgré les manœuvres du nouveau Grand Turc. Le scénario est bien connu, et l’on y retrouve le « Hay’et li Tahrir al Cham » (ex-Jabhat al Nosra). Les intimidations pleuvent, sans doute en vain, les histoires sous « faux pavillon » faisant de moins en moins recette.

L’offensive lancée contre l’Iran par l’Amérique suite au retrait de cette même Amérique du « Traité nucléaire » de 2015 a fait monter la tension au Moyen-Orient de plusieurs crans. Les échanges de menaces tiennent surtout de la gesticulation, mais la sagesse est une qualité rare dans l’entourage du Picsou de la Maison-Blanche. Les pompiers s’affairent pour éteindre l’incendie toujours prêt à éclater dans les champs de gaz et pétrole de la région : entre Suisse, Oman et Russie, c’est à qui jettera son seau d’eau sur les flammèches. Le Kremlin veille à ne pas se laisser déborder : il a soutenu l’accord nucléaire et a encouragé Téhéran à y rester fidèle. Mais « les Américains sont les premiers responsables », « l’Iran étant aujourd’hui le pays le plus contrôlé et le plus transparent au monde sur le plan nucléaire ». « La Russie est prête à continuer de jouer un rôle positif », mais l’avenir du traité « dépend de tous les partenaires, les Etats-Unis, les Européens et …l’Iran ».

Aide-toi, la Russie t’aidera…Le discours est si raisonnable que l’on se demande parfois si la diplomatie russe, « insupportablement patiente » ne se trompe pas d’époque, face au phénomène Trump, à son Schtroumpf grognon, aux Européens résignés et aux cinglés, leurs alliés… Le temps est-il encore aux discours ?

Commémoration de vingtième anniversaire de la guerre de l’OTAN contre la République fédérale de Yougoslavie

Curieusement baptisée “Opération Force alliée”, la guerre de l’OTAN contre la République fédérale de Yougoslavie, certes en voie de dislocation, a duré 78 jours, du 23 mars au 10 juin 1999.

Décidée à la suite de l’échec des pourparlers entre les indépendantistes kosovars et la Yougoslavie, cette guerre se traduisit par le bombardement de la Serbie, principalement par les forces aériennes des EEUU, mais avec la participation active de la plupart des Etats membres de l’OTAN, à commencer par la Grande-Bretagne, la France, l’Italie, l’Espagne, le Canada, la Turquie, la Belgique, les Pays-Bas, le Danemark ainsi que l’Allemagne dont ce fut la première opération militaire à l’étranger depuis la IIe Guerre mondiale.

Pour les juristes indépendants, il ne fait guère de doute que cette guerre constitue une violation flagrante de la Charte des Nations unies, du droit international et même du ius in bello, car y furent utilisées des bombes à uranium appauvri qui continuent, vingt ans après, de causer souffrances et morts.

Cette guerre déboucha sur la proclamation de l’indépendance du Kossovo reconnue par un grand nombre d’Etats mais contestée par beaucoup d’autres. On en ignore souvent une autre conséquence, à savoir l’implantation au Kossovo par les EEUU d’une base militaire gigantesque puisqu’elle occupe une superficie de 3,865 km2, soit nettement plus que celle du Grand duché de Luxembourg (2’586 km2).

Pour commémorer ce vingtième anniversaire d’une guerre qui fut la première d’une série d’entreprises similaires déclenchées ailleurs dans le monde par le EEUU, une Conférence internationale pacifiste intitulée “Ne jamais oublier : favoriser la paix et la prospérité au lieu de la guerre et la pauvreté”, s’est tenue à Belgrade sous la présidence de Zivadin Jovanovic qui fut ministre des affaires étrangères de Yougoslavie de 1998 à 2000. Cette conférence rassembla plus de deux cents personnalités issues d’une trentaine de pays.

Le journal suisse Horizons et débats consacre, dans son numéro du 15 avril 2019, plusieurs article à cette manifestation et à cet anniversaire. Nous en reproduisons trois ci-après.

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Editorial

par Erika Vögeli

Source : Horizons et débats, Zurich, 15 avril 2019-04-18https://www.zeit-fragen.ch/fr/editions/2019/n-9-15-avril-2019/editorial.html

 

«Horizons et débats» a toujours condamné la guerre de l’OTAN dans les Balkans – comme toutes les autres guerres avant et après 1999 – et a constamment remis en question les reportages présentés dans les médias. Les conflits doivent être traités à la table de négociation, toute solution doit respecter tant le droit international et le droit des peuples à l’autodétermination ancré dans les pactes internationaux que les droits de l’homme des populations concernées. Concernant la vie de tous les habitants de cette seule et unique planète sur laquelle nous et les générations futures veulent vivre, nous avons toujours eu le souci d’attirer l’attention sur les crimes de guerre commis dans toutes ces guerres à l’aide d’armes qui, outre les dévastations immédiates, détruisent ou compromettent à long terme la vie des personnes touchées et leurs moyens de subsistance.
La devise de la conférence pour la 20e commémoration de la guerre d’agression de l’OTAN contre la République fédérale de Yougoslavie, «Agression de l’OTAN: ne jamais oublier», est en ce sens une mission d’humanité au service de la paix.
Ne pas oublier les terribles conséquences de la guerre pour les peuples concernés – de toutes les guerres, mais aussi de l’agression contre la République fédérale de Yougoslavie, la première guerre sur sol européen après le «Plus jamais!» des deux guerres mondiales –, c’est ce que nous devons aux victimes, aux générations actuelles et futures, mais aussi à l’égard de la vérité et de notre conscience.
Comme pour toutes les guerres, cette guerre aussi, débuta avec de la propagande et de la manipulation pour tenter d’induire en erreur notre pensée et d’endormir notre conscience. Sous prétexte d’agir au nom des droits de l’homme, les droits les plus fondamentaux de la population de ce pays ont été bafoués. Le droit international, la Charte des Nations Unies, les accords internationaux – tout fut ignoré au service des intérêts du pouvoir d’un «nouvel ordre mondial» proclamé.
Quiconque ne veut pas, en tant qu’être humain, se faire prendre ses pensées et ne veut pas s’orienter uniquement sur des «narratifs», mais aussi sur les faits et les sources, connaît aujourd’hui les mensonges ayant servi de prétexte à cette guerre-ci.
Le soir précédant la Conférence de Belgrade, on proposa aux participants déjà présents de s’imprégner de l’exposition de photos des 78 jours de bombardement de l’OTAN et de ses conséquences pour la population et le pays. Ce sont – comme toutes les images de guerre – des photos d’horreur, de souffrance humaine, de destruction volontaire posant sans cesse la question au spectateur: Pourquoi? Pourquoi les gens font-ils cela? Quiconque s’est déjà penché sur cette question se souviendra de la photo de la fillette vietnamienne, qui, en 1961, brûlée par du Napalm, court vers le spectateur. Comme celle-là, ces photos crient aussi dans la conscience du spectateur: «Qu’ai-je fait, qu’est-ce que nous vous avons fait?»
Au cours des deux jours de cette réunion, 78 orateurs ont exprimé de manières très diverses les raisons pour lesquelles cette guerre et ses victimes ne doivent pas être oubliées, pourquoi un tel oubli ouvre la voie à de nouvelles guerres et de nouvelles injustices, et comment l’un des dangers pour l’humanité aujourd’hui réside dans le manque d’interpellation des véritables responsables à assumer leurs responsabilités.
Ces raisons nous rappellent de quelle manière cette première guerre d’agression sur sol européen après 1945 à été préparée sans mandat du Conseil de sécurité des Nations Unies: avec des mensonges hasardeux, une déformation indescriptible de l’histoire, une diabolisation et un pilonnage médiatique – contre la Charte de l’ONU, les accords et traités internationaux, contre les rapports contraires présentés par d’hauts responsables de l’OSCE et contre les enquêtes ayant déjà démenti la rhétorique belliciste. Les participants se sont également mis d’accord sur la dimension géopolitique de l’ensemble – ce n’étaient pas des préoccupations «humanitaires», mais des objectifs géostratégiques très concrets poursuivis avec une brutalité inouïe.
Des paroles claires ont été prononcées par les représentants officiels de la Serbie. Alors que les autorités avaient été très prudentes au cours des années écoulées, on entend à l’heure actuelle des paroles beaucoup plus claires et plus explicites. L’actuel ministre serbe de la Défense, Aleksandar Vulin, par exemple, a qualifié l’objectif de guerre de tentative de faire disparaître la nation serbe, biologiquement et historiquement – biologiquement en ce qui concerne les armes utilisées, historiquement avec la tentative d’anéantissement de nombreux biens culturels historiques et de la dignité de la population de ce pays.
Bien que les représentants de la protection NBC de l’armée serbe aient déjà discuté des conséquences des munitions à l’uranium tirées en Serbie et au Kosovo à l’occasion de la 10e commémoration des bombardements. La pertinence de cette question était visible et clair pour tous les participants: les conséquences au sein de la population sont évidentes suite à la sérieuse augmentation des cancers et des décès, et la population demeure bien consciente des raisons de cette évolution.
Fulvio Grimaldi, journaliste italien de 85 ans, documentaliste et correspondant de guerre de longue date, entre autres à la Télévision italienne, a parlé de la dimension historique et culturelle: sur les théâtres de guerre du monde, il a observé comment, très souvent, les premières choses détruites sont les biens culturels afin de s’attaquer à l’identité culturelle des peuples. La politique de pouvoir de la globalisation ne supporte pas l’identité culturelle. Selon Grimaldi, il lui faut une «identité amorphe, n’ayant rien à voir avec une réelle identité».
Les sentiments et la pensée déterminent l’action humaine. Des informations authentiques et l’approfondissement d’une réflexion sur les évènements – par exemple ici en Serbie – engendrent une ouverture pleine de compassion envers autrui et contribuent au développement d’une culture de paix en soi et envers l’Humanité.

 

«Arrêtez la confrontation, commencez à dialoguer!»

Succès de la Conférence de Belgrade intitulée «Ne jamais oublier: favoriser la paix et la prospérité au lieu de la guerre et la pauvreté»

Interview avec Zivadin Jovanovic, président du «Forum de Belgrade pour un monde d’égaux»*

Source : Horizons et débats, Zurich, 15 avril 2019

https://www.zeit-fragen.ch/fr/editions/2019/n-9-15-avril-2019/arretez-la-confrontation-commencez-a-dialoguer.html

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Affiche d’invitation à la conférence de Belgrade.

 

A l’occasion du 20e anniversaire de l’agression de l’OTAN contre la Serbie (République fédérale Yougoslavie RFY) eut lieu à Belgrade les 22 et 23 mars 2019 une conférence internationale intitulée «Ne jamais oublier: favoriser la paix et la prospérité au lieu de la guerre et la pauvreté». Les organisateurs du colloque furent le «Forum de Belgrade pour un monde d’égaux» [«Belgrade Forum for the World of Equals»], la «Fédération serbe des associations de vétérans de la guerre de libération nationale», la «Fédération des généraux et amiraux serbes», donc une association d’hôtes serbes en collaboration avec le «Conseil mondial de la Paix». Outre les participants serbes, plus de 200 invités de haut niveau, représentant une trentaine de pays du monde entier, y ont participé. Les organisateurs ont salué les participants et les ont cordialement remerciés pour leur solidarité, leur soutien et la grande aide humanitaire dans une des plus difficiles périodes de l’histoire récente de la Serbie. 
Les deux jours furent bien remplis avec 78 interventions. Une exposition de photos dramatitques illustrait la souffrance de la population serbe pendant la guerre d’agression de l’OTAN de 1999.
Le congrès a honoré et rendu hommage au personnel militaire et policier ayant fait de très grands sacrifices lors de la défense du pays, et aux victimes civiles ayant perdu leur vie pendant cette guerre dont la durée fut de 78 jours.
 

Horizons et débats: Le congrès que vous avez organisé avec de nombreux invités du monde entier vient de prendre fin. Quelles sont vos impressions et vos conclusions après ces trois jours?

Zivadin Jovanovic: Je pense que cette conférence a été un grand succès, concernant les participants, le contenu et les conclusions. Concernant les participants, nous avons eu 200 invités d’environ 30 pays, de tous les continents, sauf l’Australie. Tous sont unis dans l’aspiration de la paix, de la solidarité et d’un développement pacifique. Il y avait des écrivains, des scientifiques, quelques politiques, des diplomates, des analystes stratégiques, tous des personnalités connues dans leurs pays respectifs. Ils sont venus à l’occasion de la 20e commémoration de la guerre d’agression de l’OTAN contre la République fédérale Yougoslavie – une attaque en violation du droit international – pour commémorer des victimes et pour nous rappeler les destructions, la cruauté et l’arrogance de l’unique alliance militaire, qu’est OTAN. Ce sont tous des amis de la Serbie ayant fait preuve de leur solidarité et de leur appui pendant les trois décennies de processus et d’évolutions turbulentes dans les Balkans. Nous avons également tenté de développer une vision de la paix en Europe et dans le monde, une vision d’un développement incluant tous les peuples et tous les pays. Je pense que nous pouvons être contents du contenu de la déclaration finale (cf. page 2) et je pense qu’elle trouvera un bon accueil …

Monsieur Jovanovic, vous venez de donner le signal de départ pour le marathon vers le mont Athos. Pouvez-vous nous donner quelques détails? Car cette course est un élément du congrès.

C’est une manifestation traditionnelle des athlètes. Des athlètes serbes avaient pris l’initiative, mais des athlètes des pays voisins y participent également. Ainsi, c’est un marathon commémoratif international. Chaque année, ils partent dans une autre direction pour répandre le message suivant: l’agression de l’OTAN de 1999 ne doit plus jamais se répéter et elle ne doit jamais tomber dans l’oubli. Notamment parce qu’à l’heure actuelle, il y a effectivement une grande instabilité, dans les Balkans et dans une grande partie de l’Europe. Nous devons donc être vigilants, car il n’y a pas de garantie automatique pour la paix, la stabilité et le développement. Il faut toujours y travailler pour les conserver. Ce marathon porte le message de la raison et de la sagesse. Chaque jour, ils courent 100 km. Mais ils s’arrêtent à chaque monument historique pour rendre hommage aux victimes, pas seulement aux victimes de l’agression de l’OTAN, mais également aux victimes de la Première et de la Seconde Guerre mondiale. Le long du trajet qu’ils parcourront aujourd’hui et demain, il y a malheureusement un grand nombre de ces monuments.

C’est impressionnant et touchant – et malheureusement de grande actualité.

Nous devons nous rendre compte des risques auxquels nous sommes confrontés actuellement, suite à la méfiance grandissante, les confrontations mondiales et la nouvelle course à l’armement. D’énormes moyens financiers sont investis dans la préparation de la guerre, alors que le développement et la vie sociale des populations sont négligés. Nous assistons à une évolution dan-
gereuse. Par exemple, actuellement en Europe on transforme les structures civiles pour pouvoir mieux servir les besoins militaires.
Je pense que nous nous sommes déjà profondément enlisés, et il me semble que nous ne sommes pas suffisamment conscients de ce qui se passe aujourd’hui. Nous sommes pleinement occupés par nos tâches et nos devoirs quotidiens, alors que nous devrions tous comprendre et évaluer sérieusement les profonds changements, les dangers et les menaces remettant en question notre sécurité. Nos activités actuelles servent exclusivement à consolider les connaissances de ce qui se passe dans le monde, à mobiliser les personnes pacifiques et les forces de résistance contre les dangers et à diffuser notre message: arrêtez les confrontations, commencez à dialoguer, n’admettez pas le piétinement du droit et des accords internationaux, négociez de bonnes solutions, stoppez l’abus de l’économie et des infrastructures pour des buts militaires.

Quelles autres manifestations commémoratives concernant la guerre de 1999 y a-t-il encore en Serbie?

Le marathon commémoratif n’est qu’une manifestation de toute une série. Il y a eu le congrès de deux jours, l’excellente exposition de documents et de photos de l’agression contre notre pays. Nous avons également publié plusieurs nouveaux livres rédigés par les meilleurs auteurs pour commémorer les événements. Hormis ces activités, il y a encore d’autres manifestations faisant part de ce que nous appelons «People’s diplomacy» ou «diplomatie du peuple». Aujourd’hui [le 24 mars 2019] le gouvernement organise une manifestation à Niš. C’est une manière de commémorer des victimes et d’appeler à choisir le chemin de la paix, de la coopération et de la solidarité et non pas celui de la confrontation.

Vous avez mentionné les nombreux invités de l’étranger. Comment voyez-vous leurs participations à ce colloque?

Nous avons beaucoup d’amis auxquels nous exprimons notre grand respect et notre gratitude pour leur soutien, leur collaboration, leur solidarité, leurs contributions humanitaires pour notre pays, la Serbie et le peuple serbe, pendant des décennies. Nous apprécions beaucoup que nos amis dans le monde entier organisent également des conférences, comme celle de Vienne, celles de New York et de Washington, de Prague et de Bratislava. La semaine prochaine trois conférences auront lieu en Italie: à Rome, à Bologne et à Florence.
Nous, du «Forum de Belgrade pour un monde d’égaux», sommes heureux que ces initiatives nous reconnaissent comme le centre des activités, qu’elles reprennent nos thèses principales, qu’elles nous envoient des messages de solidarité, etc. Il est très positif qu’autant de personnes dans de si nombreux pays du monde soient conscientes de la signification de cette guerre d’agression de l’OTAN de 1999 et des conséquences dévastatrices de toute politique expansionniste et de conquête. C’est encourageant pour l’humanité.

Comparé aux années précédentes, le mouvement pour la paix s’est-il renforcé dans le cadre de votre congrès?

Oui, je pense qu’il y a une évolution positive dans nos activités. Il est positif que nous soyons devenu plus conscients de nos devoirs et que nous réagissions à une situation étant loin d’être réjouissante ou encourageante.
Je rappelle l’évolution positive au sein même de la Serbie. En 2000 ou en 2001, personne n’aurait organisé une manifestation concernant la guerre d’agression de l’OTAN. Il n’y avait aucun signal dans ce sens de notre gouvernement – ni pour une culture de la mémoire, ni pour une culture du respect des victimes. Non, ils étaient muets et la presse, les grands médias serbes ne parlaient jamais de «guerre d’agression». Ils mentionnaient l’«intervention», la «campagne de l’OTAN», ou à la limite, le «bombardement». Mais nous avons constamment utilisé la seule bonne appellation décrivant la réalité de cette attaque. C’était une pure guerre d’agression contre un pays souverain qui n’avait attaqué aucun autres pays. Cette guerre n’était pas motivée par un raisonnement humanitaire ou d’autres raisons similaires, mais uniquement par des objectifs géopolitiques et le but d’élargir le territoire de l’OTAN vers l’Est.

Heureusement, vous n’êtes plus seuls dans votre pays.

Oui, nous avons avec notre congrès de cette année un immense écho, comme nous ne l’avons jamais eu auparavant. Tout ce que nous faisons est transmis à la population par les médias serbes. On ne parle quasiment plus que de la «guerre d’agression» tant le président que le Premier ministre, que les gens dans la rue – et même les journalistes. C’est un signe de changement. Nous avons réussi. Nous connaissions la vérité et nous avons réussi à amener d’autres à la voir également. La presse a très bien couvert notre congrès. C’était vraiment excellent. Ils nous ont accordé beaucoup de place, deux pages entières dans un quotidien, en meilleur emplacement. Hier, un des plus anciens et traditionnels journaux d’Europe, nous a voué une page entière. C’est du jamais vu. Dans le passé, ils nous ont très souvent ignorés. Dommage que les politiciens ne nomment pas les organisateurs du congrès. L’information du lieu du colloque dans la «Army House» [Maison de l’Armée] ainsi que la transmission du très grand succès de la réunion ont été données. Ils ont résumé les interventions et leurs auteurs avec de nombreuses citations, rien à redire, mais ils omettent de dire que le «Forum de Belgrade pour un monde d’égaux» était l’organisateur. Ils parlent tout juste d’organisations de vétérans, de généraux et d’amiraux etc. Mais ils ne nous mentionnent pas.
Malgré tout: le plus important est que les gens puissent s’informer sur les résultats de notre réunion et que la vérité soit diffusée.

Un grand merci! Nous vous sommes très reconnaissants pour tout ce que vous avez fait et d’avoir réuni ici autant de personnes. C’est un immense travail et nous vous souhaitons, à vous et à votre pays, plein de bonnes choses.    •

 

Sanja – un message de bienvenue adressé à la Conférence

par Willy Wimmer, ancien secrétaire d’Etat au ministère de la Défense, 

vice-président de l’Assemblée parlementaire de l’OSCE de 1994 à 2000, 

Membre du Bundestag allemand de 1976 à 2009 

Source : Source : Horizons et débats, Zurich, 15 avril 2019

https://www.zeit-fragen.ch/fr/editions/2019/n-9-15-avril-2019/sanja-un-message-de-bienvenue-adresse-a-la-conference.html

 

La guerre d’agression sans précédent menée par les troupes de l’OTAN contre la République fédérale de Yougoslavie a un visage. C’est le visage de Sanja qui fut, à l’âge de quinze ans, arrachée à une vie prometteuse. Depuis six mois, elle était élève de l’internat d’élite pour mathématiques de Belgrade. Elle avait obtenu cette place comme la deuxième meilleure mathématicienne de sa classe d’âge. Elle était un grand espoir pour son pays, peut-être un digne successeur de Nikola Tesla. Elle fut tuée par des avions de combat de l’OTAN sur le pont de sa ville natale de Varvarin, tout comme d’autres, dans une attaque terroriste typique pour l’OTAN. Typique parce que le modèle correspondait à ce dont le monde avait dû prendre connaissance lors de l’attaque contre l’ambassade de la République populaire de Chine à Belgrade. Là aussi, il s’agissait pour les Etats-Unis de poursuivre la choquante guerre d’agression contre la République fédérale de Yougoslavie.
Il y a encore un autre visage de cette guerre. Celui du porte-parole de l’OTAN, Jamie Shea. Rarement un si petit nombre de personnes a menti à autant de gens avec d’aussi énormes conséquences comme cela fut le cas de la part de l’OTAN et des responsables politiques occidentaux dont Tony Blair, Josef Fischer et Madeleine Albright. L’esprit malsain avec lequel un pays a été agressé en temps de paix existe encore de nos jours. On ne peut évaluer autrement le fait que Christoph Heusgen, actuel conseiller en politique étrangère de la Chancelière allemande, ait récemment célébré Jamie Shea à Berlin de manière grandiloquente.
Nous devons être conscients des dimensions de cette guerre, aujourd’hui comme à l’époque. Cela peut être illustré par le refus d’un général britannique d’exécuter les ordres du commandant en chef de l’OTAN Wesley Clark lui demandant de lancer la prochaine guerre mondiale par une intervention contre les forces armées russes. C’est de quoi il s’agit quand on prend en compte la dimension des agressions de l’OTAN jusqu’aujourd’hui. La choquante attaque contre la République fédérale de Yougoslavie fut le coup d’envoi pour la «guerre initiant cette guerre d’agression». Ceux pour qui la Cour pénale internationale de La Haye avait été réellement prévue n’ont toujours pas pris place sur le banc des accusés.