Les USA abandonnent l’accord sur les FNI, mais pourquoi ?

par Finian Cunningham

Sources : Investig’action, 24 octobre 2018

https://www.investigaction.net/fr/les-usa-abandonnent-laccord-sur-les-fni-mais-pourquoi/

Entelekheia, 23 octobre 2018-10-29http://www.entelekheia.fr/2018/10/23/les-usa-abandonnent-laccord-sur-les-fni-mais-pourquoi/

Source originaire : RT, 22 octobre 2018, https://www.rt.com/op-ed/441946-inf-treaty-trump-arms-war/

 

L‘économie des États-Unis est un complexe militaro-industriel. Par conséquent, tout traité multilatéral de maîtrise des armements qui limite les armes et les tensions internationales est par définition incompatible avec le fonctionnement du capitalisme américain.

L’intention annoncée par le président Donald Trump de retirer les États-Unis du Traité sur les forces nucléaires à portée intermédiaire (FNI) de 1987 n’est que la dernière mesure prise par Washington pour démanteler des décennies d’accords de contrôle des armements durement gagnés.

Les États-Unis ont unilatéralement mis au rebut le traité sur les missiles antimissiles balistiques (ABM) en 2002, sous la présidence de George W. Bush, alors président. Cette violation d’un traité vieux de plusieurs décennies a conduit à l’installation de systèmes de missiles américains en Europe, toujours plus près du territoire russe, alors que l’alliance militaire de l’OTAN dirigée par les Etats-Unis ne cessait de s’étendre vers l’Est.

 

Si Trump va de l’avant en retirant les États-Unis du traité sur les FNI, il ne restera plus qu’un seul pilier de l’architecture de la maîtrise des armements, le traité START, qui limite le déploiement de tous les types d’armes nucléaires. Le traité START doit expirer en 2021 et plusieurs faucons de guerre de l’arène politique américaine demandent qu’il ne soit pas renouvelé.

Rien d’étonnant, donc, si le démantèlement des accords de non-prolifération nucléaire par Trump effare de nombreuses personnes, y compris ses alliés européens de l’OTAN. Le président français Emmanuel Macron aurait téléphoné à Trump pour plaider la cause de l’accord sur les FNI, qui est vital pour la sécurité européenne. Le ministre allemand des Affaires étrangères Heiko Maas a fait écho aux vues de Macron.

Selon Moscou et Pékin, la décision des États-Unis minerait l’équilibre stratégique actuel et déclencherait une nouvelle course aux armements semblable à celle de la Guerre froide.

« L’humanité est confrontée à un chaos total dans le domaine des armes nucléaires », a déclaré le sénateur russe Konstantin Kosatchev.

Un autre législateur russe, Alekseï Pouchkov, a fustigé l’administration Trump pour avoir « poussé le monde vers une autre crise des missiles cubains ».

En octobre 1962, cette crise avait failli aboutir à une guerre nucléaire entre les États-Unis et l’Union soviétique. Le président John F. Kennedy et le dirigeant soviétique Nikita Khrouchtchev avaient évité de justesse la catastrophe, ouvrant la voie à un contrôle bilatéral des armements.

En abandonnant le traité sur les FNI, le traité ABM et peut-être le START, les États-Unis ramènent le monde au « point zéro », a déclaré Pouchkov

Inévitablement, cette situation mondiale dérégulée augmentera considérablement le risque d’une guerre nucléaire.

Pourquoi Washington est-elle si irresponsable ?

Tout d’abord, il semble que les luttes politiques intestines aux États-Unis soient un facteur. Trump a annoncé sa répudiation du traité sur les FNI lors d’un rassemblement de campagne au Nevada ce week-end. Il ne reste qu’environ trois semaines avant les élections législatives de mi-mandat, où ses rivaux démocrates disputent le contrôle du Sénat au Parti républicain. En s’en prenant au FNI au prétexte que Moscou violerait le traité et que les États-Unis « ne le toléreront pas », Trump tente de neutraliser l’accusation des Démocrates selon laquelle il est « mou avec la Russie « .

Il est déplorable que la sécurité internationale soit l’otage des manœuvres politiciennes intérieures américaines.

Un autre facteur est que les États-Unis doivent se retirer du FNI s’ils veulent poursuivre leurs ambitions de domination militaire hégémonique, et en particulier leurs efforts pour soumettre la Russie et la Chine. Au cours des deux dernières années, plusieurs rapports stratégiques de Washington ont ouvertement ciblé la Russie et la Chine en tant que « grandes puissances rivales ».

En abandonnant l’accord sur les FNI, les États-Unis auront toute latitude pour étendre leurs bases de lancement de missiles jusqu’aux portes des territoires russe et chinois. Un geste aussi agressif ne peut pas se faire sans invoquer de raison plausible, pour des raisons politiques. Par conséquent, Washington a trouvé un prétexte à ses propres violations en accusant Moscou d’enfreindre les termes du FNI. La Russie a réfuté à plusieurs reprises les affirmations des États-Unis selon lesquelles elle aurait violé le traité, soulignant que la partie américaine n’a jamais présenté de preuves à l’appui de ses affirmations.

Un troisième facteur, plus général, tient à l’économie américaine en tant que système fondé sur la guerre perpétuelle. Avec des dépenses annuelles de plus de 700 milliards de dollars pour l’armée — environ la moitié du budget discrétionnaire total des États-Unis et infiniment plus que tout autre pays étranger l’économie américaine dépend de son complexe militaro-industriel. Cette monstrueuse déformation du capitalisme américain, que le président Eisenhower avait dénoncée en 1961, ne peut subsister que par la production incessante d’armes. Cette production, en retour, oblige les États-Unis à constamment créer des tensions et des incertitudes à l’échelle mondiale, au point même de fomenter des guerres pour écouler leurs armes.

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Mais une course aux armements n’est pas seulement une aubaine pour le Pentagone et les fabricants d’armes américains — qui sont le principal lobby à Washington — il y a aussi un objectif stratégique supplémentaire. En entraînant la Russie et la Chine dans une course aux armements, elle permettra aux planificateurs américains d’affaiblir ses rivaux.

Par nécessité, pour contrer l’agression militaire américaine, Moscou et Pékin seront contraints de consacrer toujours plus de ressources économiques à la recherche et à la production d’armements. Ce militarisme, calcule Washington, finira par couler les économies de la Russie et de la Chine.

 

On peut soutenir que la chute de l’Union soviétique à la fin des années 1980 a été causée en grande partie par des décennies de dépenses militaires excessives plutôt que par le renforcement de l’économie et de la société civiles. Il semble que Trump veuille relancer la Guerre froide dans le but de handicaper la Russie et la Chine.

Ce danger ne s’applique pas au capitalisme américain, qui s’octroie le privilège d’accumuler une dette illimitée. Ce privilège s’explique en partie par le statut de principale monnaie de réserve mondiale du dollar américain. Cependant, cette prodigalité n’est pas viable à long terme et lorsque l’effondrement américain se produira, il y aura des pleurs et des grincements de dents. En attendant, à plus court terme, les excès de dépenses provoqués par une course aux armements peuvent être occultés par une dette américaine apparemment illimitée.

Les différents traités de contrôle des armements que les États-Unis semblent vouloir démanteler ont jusqu’à présent offert une certaine protection contre les dangers de guerre nucléaire. Les traités ont fonctionné parce qu’il y avait un certain niveau d’entente bilatérale entre Washington et Moscou.

Plus maintenant, semble-t-il. Washington, surtout sous Trump, a réduit l’art de la diplomatie à des tirades sur Twitter et à des menaces irresponsables, comme lorsque l’ambassadeur américain à l’OTAN, Kay Bailey Hutchison, a averti au début du mois que l’armée américaine « abattrait » les missiles russes qu’elle estime être en infraction avec le FNI. Elle est par la suite revenue sur ce commentaire incendiaire, mais il n’est pas facile de remédier à une première impression de mentalité de casse-cou écervelé.

Toutes les tentatives de diplomatie de Trump semblent brouillées par un déplorable manque de logique ou d’intelligence. Après s’être attaqué au FNI, le président a semblé laisser la porte ouverte à un traité de remplacement avec la Russie et la Chine.

« Nous devrons mettre au point ces armes [à courte portée et portée intermédiaire], à moins que la Russie et la Chine ne viennent à nous et qu’elles nous disent : « Soyons vraiment futés et qu’aucun d’entre nous ne développe ces armes »a-t-il dit.

Mais voici ce que Trump et le reste de Washington ne comprennent pas. Le traité sur les FNI a été érodé parce que les forces militaires américaines insistent pour stationner leurs missiles aux portes de la Russie et de la Chine, à des milliers de kilomètres du territoire américain.

Si Trump voulait vraiment trouver un accord sur le contrôle des armements, il retirerait les soi-disant « systèmes antimissiles » américains de Pologne, de Roumanie et de la mer Noire, ainsi que de Corée du Sud et du territoire maritime chinois.

En fin de compte, cependant, le meilleur mécanisme de contrôle des armements serait que les Américains réforment leur économie en s’affranchissant de leur système de profiteurs de guerre.

 

 

Syrie : une fois de plus les États Unis font semblant de combattre État Islamique

par Moon of Alabama

19 octobre 2018

Source : Le Saker francophone

http://lesakerfrancophone.fr/syrie-une-fois-de-plus-les-etats-unis-pretendent-combattre-etat-islamique

Traduit par Wayan, relu par jj pour le Saker Francophone

Source originaire :

https://www.moonofalabama.org/2018/10/syria-us-again-only-pretends-to-fight-isis.html#more

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Rouge = Armée arabe syrienne/Jaune = États-Unis/SDF/Gris = EI

La force d’occupation américaine et son mandataire kurde, les SDF [Syrian Democratic Forces], sont censés combattre les derniers résistants d’État islamique (EI) localisés au nord-est de l’Euphrate, dans le nord-est de la Syrie. Mais les opérations contre la poignée de villes qu’EI (gris) tient toujours – lancées seulement après de longs retards inexpliqués – ne génèrent que peu de progrès. La semaine dernière, elles ont même subi un sérieux revers.

 

Après plusieurs jours de tempêtes de sable (video) qui ont entravé le soutien aérien américain, EI a contre-attaqué, le 11 octobre, contre les SDF dirigées par les États-Unis. Des kamikazes ont fait sauter les points de contrôle tenus par les SDF et EI a réussi à percer la ligne de front. Le groupe islamiste a repris plusieurs villages et, le 12 octobre, a fait une descente dans un camp de réfugiés pour les civils locaux, que la coalition américaine avait établi près d’Al Bahrah (dans le coin supérieur gauche de la carte). Quelque 130 familles de réfugiés comptant environ 700 personnes ont été faites prisonnières et conduites à Hajin, une petite ville située à l’extrémité nord de la zone détenue par EI.

Par l’intermédiaire d’anciens des tribus locales, EI a demandé à négocier avec la coalition américaine un échange de prisonniers. Il a également exigé des fournitures médicales et alimentaires en échange de 90 femmes capturées qu’il avait isolées de leurs familles. Leur demande a été rejetée. EI menace maintenant de tuer dix des personnes enlevées chaque jour si ses exigences ne sont pas satisfaites.

Dans son discours lors du sommet de Valdai, hier, le président russe Poutine a parlé de la situation à l’est de l’Euphrate :

Nous voyons maintenant ce qui se passe sur la rive gauche de l’Euphrate. Probablement, nos collègues le savent : ce territoire est sous le patronage de nos partenaires américains. Ils comptent sur les forces armées kurdes.

Mais il est évident qu’ils leur ont laissé une marge de manœuvre : EI est toujours présent sur plusieurs sites et a récemment commencé à étendre sa zone d’influence. Ils ont pris en otage 130 familles, soit près de 700 personnes.

Je pense que peu de gens ici présents savent qu’ils ont lancé des ultimatums, qu’ils ont prolongé leurs demandes et qu’ils ont averti que si ces ultimatums n’étaient pas respectés, ils tueraient 10 personnes chaque jour. Avant-hier, 10 personnes ont été tuées. Exécutées. Ils ont commencé à mettre leurs menaces en actes.

C’est tout simplement horrible. Je pense que c’est une tragédie. Nous devons faire quelque chose à ce sujet. Pourquoi nos collègues gardent-ils le silence ? Selon nos informations, plusieurs citoyens américains et européens figurent parmi les otages.

Tout le monde est silencieux, il y a un silence comme si rien ne se passait.

Il y a trois jours, il y a eu aussi un incident du genre tir ami suivi de défections dans les rangs des forces locales par procuration :

Deux avions de combat F-15 de la coalition dirigée par les États-Unis ont ciblé à tort des unités kurdes dans leur offensive contre les forces terroristes restantes d’État islamique en Syrie, a rapporté RIA, citant une “source militaire et diplomatique”. Six personnes auraient été tuées et 15 blessées du côté kurde.

L’incident, qui s’est produit près de la ville de Hajin, dans la province syrienne orientale de Deir ez-Zor, a non seulement perturbé l’opération, mais aurait également entraîné de nombreuses défections dans les rangs des Forces démocratiques syriennes (FDS). Pire encore, les terroristes ont réussi à s’emparer de certains territoires de la région, a ajouté la source.

EI a publié aujourd’hui des photos d’une exécution de cinq hommes locaux accusés d’espionner pour le compte des SDF.

Les troupes américaines et françaises fournissent un soutien d’artillerie aux SDF et les forces aériennes américaines et britanniques bombardent les positions d’EI. Mais les troupes terrestres du SDF semblent incapables ou réticentes à aller de l’avant contre EI. Les frontières de la zone tenue par EI, telles que fournies par liveuamap, n’ont pratiquement pas bougé.

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1er mai

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19 octobre

Pendant cinq mois et demi, EI n’a perdu qu’environ 7 km de territoire aux extrémités nord et sud de la petite zone qu’elle occupe. Comment se fait-il que des forces kurdes bien approvisionnées, sous la direction des forces spéciales américaines et dotées d’une artillerie et d’un soutien aérien puissants, ne soient pas en mesure d’en faire plus contre quelque 1 à 2 000 djihadistes qui manquent d’armes lourdes et n’ont aucun moyen de se ravitailler ?

Des sources russes accusent les États-Unis de ne pas combattre sérieusement leur adversaire :

“Le simulacre de lutte contre les terroristes dans cette région de Syrie dure depuis plus de six mois et est utilisé par Washington pour justifier sa présence illégale dans ce pays “,souligne notre source.

L’Observatoire syrien fait également état d’un flux constant d’assassinats ciblés et d’attaques mineures contre les forces des SDF, y compris par des cellules dormantes de EI agissant dans la zone contrôlée par les SDF. De nombreux engins explosifs improvisés sont enterrés dans la zone et entravent le déplacement des troupes ainsi que la reconstruction.

En général, EI ne semble pas confiné aux lignes de front nettes indiquées sur la carte, mais possède de petites unités et des cellules dormantes qui se déplacent bien au-delà de cette zone. Cela indique un manque de troupes motivées pour tenir la ligne de front et à confiner les forces de EI.

Le Weekly Strike Summary fait état de nombreuses attaques aériennes, mais les résultats sont minces :

Entre le 7 et le 13 octobre, les forces militaires de la coalition CJTF-OIR ont mené 137 frappes, soit 225 engagements en Irak et en Syrie.

Après une baisse les 7, 8 et 9 octobre en raison des tempêtes de sable, le nombre de vols américains dans la région atteint à nouveau une vingtaine par jour.

Presque toutes ces attaques sont dirigées contre la petite zone tenue par EI au nord-est de l’Euphrate. Le rapport fait état de résultats positifs sur les “zones de stationnement ou de rassemblement”. Mais qu’est-ce que cela signifie réellement ? Un espace vide n’est-il pas une zone de stationnement ou de rassemblement potentiel ? Et que signifie l’engagement contre une “unité tactique” ? Un largage de bombe près d’un mec seul sur sa moto ?

Les quatre derniers résumés hebdomadaires font état d’un total de 349 frappes et 546 “engagements”, mais aucun d’entre eux ne semble avoir eu d’effet sur le nombre de combattant d’EI ou leurs capacités. Malgré ce nombre élevé de frappes, il n’y a aucun progrès sur le terrain.

La campagne de bombardement actuelle rappelle la fausse campagne aérienne américaine contre EI en 2014 et 2015 (voir tableau en bas de ce lien). À l’époque, les  pelleteuses de EI étaient les cibles les plus sérieuses mentionnées dans les rapports américains. À l’époque, c’était déjà la Russie qui avait dénoncé les faux combats et montré comment il fallait faire pour vraiment vaincre EI.

Le fait que les SDF affirment maintenant qu’éliminer EI de la zone prendra encore plus de temps renforce le soupçon du manque d’intention réelle de le combattre :

“Les opérations militaires à Hajin prendront beaucoup plus de temps que prévu“, a déclaré Redur Khalil, l’un des principaux commandants des SDF.

“Daesh profite beaucoup de facteurs météorologiques, y compris des tempêtes de sable. Elles l’ont aidé à se mettre à l’abri des avions de reconnaissance et d’autres mécanismes de surveillance “, a-t-il déclaré à l’AFP, en utilisant l’acronyme arabe pour EI.

Pour mémoire, la récente série de tempêtes de sable dans la région s’est terminée il y a quelques jours.

Comme en 2014/2015, les États-Unis semblent à nouveau très intéressés à maintenir EI en vie aussi longtemps que possible et à utiliser sa présence comme prétexte pour d’autres objectifs.

 

 

 

LA CPI EST MORTE : BOLTON L’A TUER…

par Guillaume Berlat
17 septembre 2018

Source : https://prochetmoyen-orient.ch

 

On savait la Cour pénale internationale (CPI) (dont le siège est à La Haye) moribonde1 mais on ne savait pas que l’heure de lui administrer l’extrême-onction2 par la très célèbre « communauté internationale » était proche. C’était sans compter sur frère Bolton, John de son prénom, surnommé l’homme à la moustache, qui est venu près du malade (par la parole sacrée prononcée sur les bords du Potomak) pour lui faire ingurgiter un poison mortel avant de lui administrer les saints sacrements.

Il est vrai que le prédicateur John a plus d’un tour dans son sac lorsqu’il s’agit de mettre à bas le dogme du multilatéralisme, de jeter dans les poubelles de l’Histoire les saintes écritures de la juridiction internationale, surtout lorsqu’elle se pare des plumes du « pénal ».

Il est vrai que le peuple à la « destinée manifeste » – l’Amérique pour ceux qui ne le sauraient pas encore – n’a jamais trop porté dans son cœur tous les machins et bidules multilatéraux qui entendaient, de près ou de loin, le soumettre à la loi commune, comme le vulgum pecusHorresco referens clament d’une même voix tous les néo-conservateurs aux quatre coins de la planète.

Au cas où la communauté internationale et ses principaux thuriféraires l’auraient perdu de vue, John Bolton vient de se rappeler à leur bon souvenir avec les formules choc dont il a le secret3. Au diable, la prudence du langage diplomatique. Le lance-flamme est de sortie, Washington menaçant purement et simplement les magistrats de la Cour pénale internationale des foudres trumpiennes s’il leur venait l’idée de s’en prendre à leurs alliés (ou à l’Amérique, cela va sans dire) via la CPI4. Une sorte de fatwa à l’Iranienne de la grande époque des Ayatollahs (Cf. celle lancée contre Salman Rushdie) lancée contre la prestigieuse juridiction pénale internationale. Ceci ne constitue qu’une énième manifestation de la volonté américaine affirmée et assumée de détricoter le système multilatéral qu’ils ont porté sur les fonts baptismaux après la Seconde Guerre mondiale. Après avoir examiné la fatwa de John Bolton contre les juges de La Haye qui constitue une nouvelle manifestation de l’ire américaine contre le multilatéralisme, nous rappellerons que la Cour pénale souffre de nombreux maux. Force est de constater que la saillie de John Bolton constitue le meilleur révélateur de la morale à géométrie variable des donneurs de leçons.

 

LA FATWA DE JOHN BOLTON CONTRE LES PETITS JUGES DE LA HAYE

La formulation explicite de graves menaces contre la CPI, et fait plus rare et plus grave encore contre ses magistrats, doit être replacée dans le contexte des risques d’implication des États-Unis (en relation avec la guerre en Afghanistan) et d’Israël (en relation avec la Palestine) devant la Cour pénale internationale.

La formulation explicite de menaces contre la CPI et ses magistrats

Intervenant le 10 septembre 2018 à Washington devant la très conservatrice « Federalist Society », le conseiller à la sécurité nationale de Donald Trump s’est livré à un réquisitoire d’une virulence extrême contre la Cour pénale internationale. Rappelons, pour mémoire, que les États-Unis ont refusé, dès l’origine d’être partie au Statut de la Cour, pour éviter que ses ressortissants y soient un jour traduits. Aux yeux de l’hyperpuissance, on ne traduit devant la Cour que les autocrates africains (tel Laurent Gbagbo), des Balkans (les Milosevic, Mladic, Karadzic), du Proche et du Moyen-Orient (ils verraient bien, comme du reste Jupiter, Bachar Al assad faire un tour par la case rafraîchissante de La Haye).5 Pour ce qui est des crimes de guerre perpétrés par l’Arabie saoudite au Yémen ou des poursuites éventuelles d’Israël, voire des États-Unis en Afghanistan, on préfère détourner pudiquement le regard ailleurs.

John Bolton a dénoncé la possibilité d’une enquête contre des militaires américains ayant servi en Afghanistan, mais aussi d’éventuelles enquêtes contre Israël à l’instigation de l’Autorité palestinienne. « Si la Cour s’en prend à nous, à Israël ou à d’autres alliés des Américains, nous n’allons pas rester silencieux », a averti le conseiller à la sécurité nationale annonçant une série de mesures de rétorsion possibles, dont les sanctions contre le personnel de la CPI. « Nous allons interdire à ces juges et procureurs l’entrée aux États-Unis. Nous allons prendre des sanctions contre leurs avoirs dans le système financier américain, et nous allons engager des poursuites contre eux dans notre système judiciaire », a mis en garde le conseiller du président Donald Trump. La juridiction qui siège à La Haye, aux Pays-Bas, a répondu « agir strictement dans le cadre légal défini par le Statut de Rome », et être « attachée à l’exercice indépendant et impartial de son mandat ».

« À tout moment, la CPI pourrait annoncer l’ouverture d’une enquête formelle contre ces patriotes américains », a explicité John Bolton. « Aujourd’hui, à la veille du 11 Septembre » et de l’anniversaire des attentats de 2001 qui avaient déclenché l’opération en Afghanistan, « je veux adresser un message clair et sans ambiguïté de la part du président des États-Unis : les États-Unis utiliseront tous les moyens nécessaires pour protéger nos concitoyens et ceux de nos alliés de poursuites injustes de la part de cette cour illégitime », a-t-il martelé. Il a qualifié la juridiction pénale internationale de « d’inefficace, irresponsable et carrément dangereuse ». 

« Le but non avoué mais central des partisans les plus vigoureux » de la CPI « a toujours été de corseter les Etats-Unis ». Un dessein d’autant plus néfaste que cette institution est incapable, selon lui, du moindre effet de dissuasion sur les Etats voyous et les dictateurs. « L’histoire a prouvé que le seul moyen de dissuasion est (…) la puissance juste des Etats-Unis et de leurs alliés », a assuré le conseiller à la sécurité nationale. « Nous n’allons pas coopérer avec la CPI, nous n’allons pas lui fournir d’assistance, nous n’allons pas adhérer à la CPI. Nous allons laisser la CPI mourir de sa belle mort », car « pour nous, la CPI est déjà morte », a-t-il insisté. Le message est on ne peut plus clair.

L’anticipation de risques contre Washington et Tel Aviv 

Pour tenter de comprendre les raisons de la colère de John Bolton, souvenons-nous qu’en novembre 2017, la procureure de la CPI, Fatou Bensouda, avait annoncé qu’elle allait demander aux juges l’autorisation d’ouvrir une enquête sur des crimes de guerre présumés commis dans le cadre du conflit afghan, notamment par l’armée américaine. En Afghanistan, les États-Unis sont toujours à la tête d’une coalition militaire qui a renversé le régime des talibans fin 2001. Et nombreux sont les exemples d’action contraires au droit de la guerre conduites par les militaires américains dans ce pays. Un classique du genre dans tous les États où l’Amérique a conduit des guerres le plus souvent illégales (Cf. l’exemple de la guerre de 2003 en Irak). Tout ceci ne manque pas de sel lorsque l’on sait que Washington tente par tous les moyens de se sortir du bourbier afghan (« le cimetière des empires »). Nous venons d’apprendre que Washington vient de nommer le général Scott Miller, spécialiste des opérations militaires au poste de commandant des forces de l’OTAN à Kaboul pour tenter de prolonger un cessez-le-feu avec les Talibans et de lancer des négociations de paix directes et sans conditions avec ces derniers6.

A plusieurs reprises, M. Bolton a évoqué les risques que la CPI ferait également peser sur Israël, compte tenu de la volonté régulièrement affichée par l’Autorité palestinienne de la saisir pour enquêter sur les « crimes de guerre » perpétrés selon elle par l’armée israélienne dans les territoires occupés. Sous les applaudissements de l’assistance, lundi, il a d’ailleurs confirmé la décision du département d’Etat de fermer le bureau de la délégation palestinienne à Washington. Moins de deux semaines après la suppression de la quasi-totalité de l’aide américaine aux Palestiniens, cette mesure, mise sur le compte du refus palestinien de négocier avec Israël, constitue un signe supplémentaire de l’alignement de l’administration de Donald Trump sur les positions israéliennes, et d’une agressivité redoublée contre les Palestiniens. John Bolton s’est indigné que ces derniers aient envisagé de saisir la CPI à propos de la poursuite de la colonisation en Cisjordanie. Depuis l’arrivée à la Maison Blanche de Donald Trump, Washington s’abstient de critiquer les constructions de logements supplémentaires. Contraires au droit international, elles ne font pourtant que compliquer le « processus de paix direct et solide » que John Bolton a appelé de ses vœux. Nous sommes impatients de découvrir le plan Kushner (le gendre de Donald) à ne pas confondre avec Bernard, notre Thénardier national, président et docteur honoris causad’Affaires sans frontières.

UNE NOUVELLE MANIFESTATION DE L’IRE AMÉRICAINE CONTRE LE MULTILATÉRALISME

Du général au particulier : de l’ONU à la CPI

La Cour pénale internationale est régie par le Statut de Rome, un traité entré en vigueur le 1er juillet 2002 et ratifié depuis par 123 pays. Son procureur peut déclencher ses propres enquêtes sans permission des juges à la condition qu’elles impliquent au moins un pays membre, c’est le cas de l’Afghanistan. Les relations entre Washington et la juridiction ont toujours été tumultueuses. Les États-Unis ont toujours refusé d’y adhérer et ont tout fait, notamment par la conclusion d’accords bilatéraux avec de nombreux pays, pour éviter que des Américains puissent être visés par ses enquêtes. Mais John Bolton a déploré que certains pays, notamment membres de l’Union européenne, aient jusqu’ici refusé de tels accords. Selon lui, « l’objectif tacite, mais toujours central », des « plus fervents partisans » de la CPI « était de limiter l’action des États-Unis », en ciblant avant tout « ses dirigeants politiques ». Il a qualifié la Cour d’instance partisane, menant une « attaque contre les droits constitutionnels du peuple américain et la souveraineté des États-Unis ». Cette attaque en règle s’inscrit dans le programme « America First » (L’Amérique d’abord) de Donald Trump, qui a déjà mené au retrait des États-Unis de plusieurs organisations ou accords internationaux. Comme l’ambassadrice américaine aux Nations unies, Nikki Haley, qui avait promis dès son arrivée à New York de « prendre les noms » des Etats jugés hostiles, John Bolton a assuré que Washington se souviendrait « de cette coopération lors de l’établissement des niveaux d’assistance, d’assistance militaire et de partage des renseignements avec les Etats-Unis ». 

Rappelons que John Bolton est coutumier des méthodes brutales et des menaces personnelles. Les mêmes qu’il avait formulées contre la famille (vivant aux États-Unis) du premier directeur général de l’Organisation internationale des armes chimiques ou OIAC (elle aussi basée à La Haye), le brésilien Jose Bustani dont il a fini par avoir la peau. Et tout cela, parce que ce brillant diplomate brésilien avait eu l’outrecuidance d’être indépendant et de ne pas répondre aux injonctions réitérées de l’homme à la moustache7. Avec John Bolton, l’histoire n’est qu’un éternel recommencement, faut-il le reconnaître !
1 Qui est prêt de mourir
2 Sacrement de l’Église destiné aux fidèles en péril de mort.
3 Jean Daspry, De quoi John Bolton est-il le nom ?, www.prochetmoyen-orient.ch , 16 avril 2018.
4 Attaque sans précédent de Washington contre la Cour pénale internationalewww.lepoint.fr , 10 septembre 2018.
5 Gilles Paris, Pour les États-Unis, la Cour pénale est « illégitime » et « déjà morte », le Monde, 12 septembre 2018, p. 4..
6 Rémy Ourdan, Un général des forces spéciales pour parvenir à la paix en Afghanistan, Le Monde, 5 septembre 2018, p. 4.
7 Richard Labévière, Jose Bustani : l’homme qui a dit non aux Américains !, www.prochetmoyen-orient.ch, septembre 2017.

 

 

La prochaine agression étasunienne contre la Syrie est-elle déjà programmée ?

 

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L’ambassadrice des États-Unis auprès des Nations unies Nikki Haley montre des photos de victimes de l’attaque syrienne au gaz lors de son intervention au Conseil de sécurité de l’ONU en avril 2017.

par le Saker

Source : http://lesakerfrancophone.fr/la-prochaine-agression-etasunienne-contre-la-syrie-est-elle-deja-programmee

31 août 2018 Source originaire :  The Saker

 

Les choses qui plaisent sont celles que l’on demande encore et encore 
Horace

Bombarder, bombarder, bombarder, bombarder, bombarder l’Iran
John McCain

Le président Poutine, la Russie et l’Iran sont responsables de soutenir cet animal d’Assad. Grosse mise à prix…
Donald Trump

Il est difficile de dialoguer avec des gens qui confondent l’Autriche et l’Australie
Vladimir Poutine

Bis repetita

Il semble que nous ayons accompli un tour complet : les Anglosionistes se préparent à nouveau, apparemment, à utiliser les mêmes Casques blancs (donc les « bons terroristes ») pour exécuter une nouvelle attaque chimique sous faux drapeau en Syrie et de nouveau en accuser les forces gouvernementales. De nouveau, les Russes avertissent le monde à l’avance et, comme la dernière fois, (presque) tout le monde s’en fout. Il y a même des rapports selon lesquels les États-Unis envisagent, une fois de plus, d’imposer une zone d’exclusion aérienne (totalement illégale) au-dessus de la Syrie. Et, exactement comme la dernière fois, il semble que le but des États-Unis soit de sauver les « bons terroristes » d’une victoire gouvernementale majeure.

Il semble malheureusement que ma prédiction que « chaque « clic » nous rapproche d’un pas du « bang » se réalise et alors que l’Empire semble avoir abandonné l’idée d’une reconquête totale de la Syrie, les néocons poussent clairement à ce qui pourrait se révéler une frappe de missiles majeure sur la Syrie. Tirer un grand nombre de missiles près des/sur les forces russes pourrait déclencher une contre-attaque russe qui, à son tour, pourrait mener à une guerre majeure, peut-être nucléaire, mais ce fait ne semble pas pris en compte dans les calculs des néocons. Il est vrai qu’ils sont pour la plupart des gens assez stupides (comme « focalisés sur le court-terme »), avec un fort sentiment de supériorité et une vision messianique de notre monde. Pourtant, cela me déconcerte que si peu de gens aux États-Unis et dans l’Union européenne s’en soucient. D’une certaine manière, une guerre nucléaire est devenue si inconcevable que beaucoup ont conclu qu’elle ne pourra jamais se produire.

L’autre chose que les néocons semblent oublier est qu’on ne peut pas changer la situation sur le terrain en Syrie au moyen de frappes de missiles ou de bombes. D’une part, la dernière attaque américaine a définitivement montré que les Tomahawks sont une cible facile pour les défenses aériennes syriennes (pour la plupart désuètes). Bien sûr, les Américains pourraient compter sur plus d’AGM-158 JASSM, beaucoup plus difficiles à intercepter, mais peu importe les missiles utilisés, ils n’affecteront pas efficacement les capacités militaires syriennes tout simplement parce que ce sont des cibles peu lucratives pour des frappes de missiles de croisière. Si on considère que les Étasuniens savent fort bien qu’il n’y aura pas d’attaque chimique (ni même qu’elle pourrait se produire, d’ailleurs, puisque même les États-Unis ont déclaré que la Syrie n’avait pas d’armes chimiques en 2013), la Maison Blanche pourrait décider de faire sauter quelques bâtiments vides et déclarer que « l’animal Assad » a été puni, je suppose. Mais même totalement sans opposition, une attaque de missile n’aurait aucun sens militaire. Cela pose donc la question de savoir à quoi servirait une attaque contre la Syrie. Malheureusement, la réponse évidente est que la frappe de missiles à venir a moins à voir avec la guerre en Syrie qu’avec la politique intérieure américaine.

Les options russes et syriennes

Il y a aussi quelques différences. La plus grande est que cette fois-ci, la force d’intervention navale russe en Méditerranée orientale est beaucoup plus grande que la dernière fois : 15 navires y compris deux frégates de pointe, l’Amiral Grigorovitch et l’Admiral Essen (ici, un article détaillé) et deux sous-marins d’attaque diesel évolués de classe 636.3. Cela représente beaucoup de puissance de feu anti-navire, anti-aérienne et anti-sous-marine et, plus important encore, beaucoup de capacités avancées d’alerte rapide. Comme les réseaux de défense aérienne russes et syriens ont été intégrés par un seul système de feu automatisé, cela signifie que les Syriens « verront » très précisément ce qui se passe dans l’espace aérien syrien et autour (c’est particulièrement vrai avec les Russes dont les Iliouchines A-50U patrouillent 24 h sur 24).

Ce qui m’inquiète le plus, ce sont les différents rapports (comme celui-ci) qui affirment que le secrétaire d’État Mike Pompeo a dit la semaine dernière au ministre russe des Affaires étrangères Serguei Lavrov que « Moscou serait tenu pour responsable » si une attaque chimique avait lieu. Si, par « Moscou sera responsable », les fous à Washington DC veulent dire « moralement responsable », ce n’est que le non-sens habituel. Mais je crains qu’avec des cinglés certifiés comme Bolton et Pompeo aux commandes, les Américains puissent envisager d’attaquer le personnel russe en Syrie (pas nécessairement dans les bases bien défendues de Khmeimin ou Tartous).  Ces types pourraient facilement viser diverses installations ou des unités militaires syriennes où on sait que du personnel russe est déployé et déclarer qu’ils ne visaient pas délibérément les Russes et que les Russes touchés étaient « clairement impliqués » avec les forces syriennes maniant les armes chimiques. Les États-Unis ont déjà pris pour cible des ressortissants russes pour les enlever et les mettre en détention, ils pourraient commencer à tuer bientôt des Russes puis faire porter la responsabilité de ces morts au Kremlin. Vous n’y croyez pas ? Pensez seulement « Skripal » et vous verrez que cette idée n’est pas si farfelue.

Les Russes ont des possibilités de choix, soit dit en passant. Une chose qu’ils pourraient faire est de placer 6 MiG-31 (modernisés) en alerte rapide dans le sud de la Russie (ou, mieux encore, en Iran) et en garder une paire en patrouille aérienne de combat au-dessus de la Syrie (ou de l’Iran). Combinée avec les « yeux » des A-50U, ces MiG-31 pourrait procurer aux russes une formidable capacité d’action en Syrie, spécialement contre les B-1B étasuniens basés au Qatar ou à Diego Garcia. Jusqu’à maintenant, on a vu peu de MiG-31 en action en Syrie mais si l’interception d’un grand nombre de missiles de croisière devenait leur mission, ils offriraient une force beaucoup plus souple et efficace que la très petite quantité de Su-35 et de Su-30 actuellement basée à Khmeimim.

Mais la clé pour protéger la Syrie est de renforcer les défenses aériennes syriennes et leurs capacités d’alerte précoce, en particulier avec des systèmes mobiles de défense aérienne, notamment beaucoup de systèmes à courte et moyenne portée comme le Tor-M2 et le Pantsir-S2.  Jusqu’à ce que cet objectif soit atteint, les États-Unis et la Russie resteront dans une très dangereuse « impasse mexicaine » où les deux parties sont engagées dans ce que j’appelle un « jeu de la poule mouillée nucléaire », chaque partie menaçant l’autre tout en comptant sur ses propres capacités nucléaires pour dissuader une contre-attaque significative ou des représailles. C’est extrêmement dangereux, mais il y a très peu que la Russie puisse faire pour arrêter les dirigeants étasuniens de revenir encore et encore à cette même stratégie. Jusqu’à présent, les Russes ont manifesté un degré de retenue vraiment remarquable, mais s’ils sont poussés trop loin, la prochaine étape pour eux sera de riposter aux Américains d’une manière qui leur fournisse ce que la CIA appelle « un déni plausible »(j’ai analysé cette option il y a plus d’un an dans cet article).  S’ils sont attaqués directement et ouvertement, les Russes n’auront évidemment pas d’autre choix que de frapper en retour. Et s’il est vrai que les forces russes en Syrie et à proximité sont largement inférieures en nombre par rapport aux forces US/OTAN/CENTCOM, les Russes ont un avantage massif sur les États-Unis en termes de missiles de croisière à longue portée (voir l’analyse d’Andrei Martyanov « Russia’s Stand-Off Capability: The 800 Pound Gorilla in Syria » pour une analyse détaillée à ce sujet).

Rien de ce qui précède n’est nouveau, le monde est bloqué dans cette situation depuis plus d’un an maintenant, et il ne semble toujours pas y avoir de fin en vue. Malheureusement, je ne peux qu’être d’accord avec Rouslan Ostachko : seule une défaite militaire massive ou un effondrement économique non moins massif arrêtera les gens qui « confondent l’Autriche et l’Australie » dans leur quête démente d’hégémonie mondiale par la violence.

 

The Saker

Cet article a été rédigé pour Unz Review

Traduit par Diane, vérifié par Wayan, relu par Diane pour le Saker francophone 367.

 

Les enjeux de la nouvelle base US en Syrie

Nezavissimaïa gazeta en août 2018

Source* : https://fr.sputniknews.com/presse/201808271037833166-base-militaire-americaine-syrie-frappe/

 

Les États-Unis menacent de lancer de nouvelles frappes de missiles contre les positions de l’armée syrienne depuis une nouvelle base aérienne américaine en construction dans la province de Hassaké, annoncent des médias arabes et russes citant l’expert libanais de la Syrie Nidal Sabi.

 

Selon des sources militaires et diplomatiques, il s’agirait de l’aérodrome militaire de la ville de Chaddadi, que les ingénieurs américains modernisent pour qu’il puisse accueillir des avions de transport lourds. Cette base aérienne pourrait devenir la plus importante de Syrie du point de vue des volumes de fret transportés et du nombre d’avions de combat et de transport stationnés, écrit le quotidien Nezavissimaïa gazeta.
Washington ne veut visiblement pas se limiter aux sanctions économiques contre Moscou et envisage de torpiller les positions russes en Syrie. Le prétexte invoqué sera visiblement tout sauf original: il s’agira de prétendues attaques chimiques des forces de Bachar el-Assad contre les positions des insurgés.

Les hostilités en Syrie se concentrent actuellement dans la province d’Idlib. Ce territoire de 3 millions d’habitants est contrôlé à 70% par les extrémistes, qui appellent déjà à lancer une offensive de grande envergure visant à nettoyer tout le nord de la Syrie des troupes de Bachar el-Assad et de ses alliés. Selon le Centre pour la réconciliation des belligérants, des propos en ce sens ont été tenus par Abou Mohammed al-Joulani, leader de la coalition terroriste Hayat Tahrir al-Cham.
Son appel à se préparer au combat, adressé aux groupes armés illégaux, a coïncidé avec une série de menaces occidentales concernant des frappes de missiles éventuelles sur des sites gouvernementaux syriens en raison de l’utilisation prétendument «possible» d’armes chimiques par Damas.

Le général Alexeï Tsygankov, chef du Centre pour la réconciliation des belligérants, pense que la mise en scène d’une attaque chimique à Idlib est actuellement préparée par les Casques blancs, qui ont déjà organisé des actions du même genre par le passé. Ces mises en scène avaient été suivies de frappes de la coalition menée par les États-Unis au printemps 2017 et 2018. Le ministère russe de la Défense est certain qu’une attaque similaire est actuellement en cours de préparation.

Le général Igor Konachenkov, porte-parole du ministère, indique que des «experts anglophones sont arrivés au sud de la zone de désescalade d’Idlib afin de mettre en scène une attaque chimique contre les civils». «Une frappe de munitions toxiques devrait être lancée dans les deux jours à venir à l’aide de vecteurs réactifs contre la localité de Kafer-Zaïta, située à 6 km au sud de Habit, estime le général. Ainsi, des forces extrarégionales intéressées organisent de nouvelles provocations importantes sur le territoire syrien en faisant usage de substances toxiques afin de déstabiliser rapidement la situation et de torpiller le progrès durable du processus de paix».

Le ministère russe de la Défense considère ce scénario comme très plausible pour une autre raison: le destroyer américain The Sullivans transportant 56 missiles de croisière est arrivé dans le Golfe il y a quelques jours, pendant que la base aérienne d’Al-Udeid (Qatar) accueillait un bombardier stratégique américain B-1B muni de 24 missiles de croisière air-surface AGM-158 JASSM. Selon les médias occidentaux, la possibilité de frappes de missiles de la coalition en cas d’utilisation d’armes chimiques par Bachar el-Assad a été évoquée par John Bolton, conseiller du Président américain à la sécurité nationale, lors de son entretien avec Nikolaï Patrouchev, secrétaire du Conseil de sécurité de la Russie.

La volonté des États-Unis et de leurs alliés de lancer les hostilités contre le pouvoir de Damas est assez évidente. Ce n’est pas par hasard que le groupe naval russe en Méditerranée a été renforcé samedi par les frégates Amiral Essen et Amiral Grigorovitch, chargées des missiles de croisière Kalibr-NK. Ces navires modernes sont destinés à des missions lointaines en mer, à la lutte contre les bâtiments de surface et les sous-marins de l’ennemi potentiel, à la protection contre des attaques aériennes ainsi qu’aux frappes de missiles contre des cibles terrestres. Ils ont ainsi déjà tiré à plusieurs reprises des Kalibr contre les positions des extrémistes en Syrie.

L’expert libanais Nidal Sabi considère que «les États-Unis et leurs alliés veulent utiliser une provocation chimique dans la province d’Idlib afin de créer une zone d’exclusion aérienne dans tout le nord de la Syrie». Selon lui, les Américains, les Britanniques et les Français pourraient lancer une intervention militaire en Syrie en prenant pour prétexte la mise en scène d’une attaque chimique par l’armée gouvernementale, «si Damas intensifiait ses opérations et organisait une offensive contre les positions des insurgés à Idlib».

 

Les opinions exprimées dans ce contenu n’engagent que la responsabilité de l’auteur de l’article repris d’un média russe et traduit dans son intégralité en français.

  • Malheureusement la source ne précise pas le nom de l’auteur de l’article non plus que la date de parution de ce dernier. IR

 

Empoisonnement au Novitchok: Nouvelles sanctions américaines contre la Russie

Washington a déterminé que Moscou était derrière l’attaque…

Source : 20 Minutes avec AFP

https://www.20minutes.fr/monde/2319135-20180809-empoisonnement-novitchok-nouvelles-sanctions-americaines-contre-russie

Publié le 09/08/18 à 02h19 — Mis à jour le 09/08/18 à 02h19

 

Les Etats-Unis ont annoncé mercredi leur intention d’imposer de nouvelles sanctions économiques à la Russie, après avoir déterminé que Moscou était derrière l’attaque à l’agent Novitchok au Royaume-Uni.

Après l’empoisonnement début mars à Salisbury de l’ex-agent double russe Sergueï Skripal et de sa fille Ioulia, « les Etats-Unis ont déterminé le 6 août (…) que le gouvernement russe avait utilisé des armes chimiques ou biologiques en violation des lois internationales », a indiqué la porte-parole du département d’Etat, Heather Nauert, dans un communiqué.

 

Sanctions obligatoires

La loi américaine de 1991 sur l’élimination de l’usage des armes chimiques et biologiques oblige le président américain à imposer des sanctions contre toute personne étrangère s’il « détermine qu’elle a sciemment contribué aux efforts d’un pays pour acquérir ou faire l’usage d’armes chimiques ou biologiques ».

L’empoisonnement confirmé de l’ex-agent double et de sa fille par leur exposition au Novitchok, un agent neurotoxique mis au point par l’Union soviétique à la fin de la Guerre froide, avait été attribué par Londres au gouvernement russe, qui avait nié toute implication et demandé des preuves. Une Britannique de 44 ans, mère de trois enfants, est ensuite morte le 8 juillet après avoir été exposée à un poison contenu dans un flacon de parfum.

La police britannique a établi qu’elle avait été exposée au Novitchok et le Royaume-Uni a demandé à l’Organisation pour l’interdiction des armes chimiques (OIAC) de « déterminer de manière indépendante la nature » de la substance. L’enquête de l’OIAC se poursuit. Dès mars, par solidarité avec les Britanniques, Washington avait expulsé 60 diplomates russes accusés d’être des « espions » et la Russie en a aussitôt fait autant.

 

Deuxième salve possible

« Nous avons toujours dit très clairement que nous étions d’accord avec la conclusion qu’il s’agissait de l’agent Novitchok et que le coupable était en fin de compte la Fédération de Russie », a déclaré mercredi à la presse un haut responsable du département d’Etat.

Les sanctions envisagées, qui portent sur l’exportation de certains produits technologiques, comme des appareils ou de l’équipement électroniques, pourraient coûter « des centaines de millions de dollars » à l’économie russe, a indiqué un autre haut responsable américain ayant requis l’anonymat.

A partir du moment où les sanctions entreront en vigueur, la Russie aura 90 jours pour déclarer qu’elle n’utilise plus d’armes chimiques ou biologiques, s’engager à ne plus le faire à l’avenir et permettre des inspections pour s’assurer de leur élimination, a-t-il ajouté.

En cas de non respect de ces exigences, une deuxième salve de sanctions « draconiennes » serait décrétée, a poursuivi le haut responsable américain, notant qu’elles pourraient aller jusqu’à interdire les aéroports américains aux compagnies aériennes russes ou même suspendre les relations diplomatiques entre les deux pays. Le Kremlin a été notifié de cette décision mercredi.

 

Commentaire critique.

Voici le genre d’actes d’hostilité fondés sur des accusations infondées que distillent les services secrets américains et ceux des pays de l’OTAN et que propage fidèlement une grande partie de la presse occidentale pour entretenir l’idée que la Fédération de Russie serait encore et toujours l’adversaire sinon l’ennemie que fut jadis l’URSS. On notera que les sanctions et les menaces de sanctions draconiennes à venir sont exemptes de toute trace de preuve de la culpabilité de la Russie et même de tout souci de plausibilité. S’il est vrai que le Novitchok a été inventé en URSS, sa formule a été depuis lors décryptée en Occident. Quel intérêt aurait eu Moscou à tenter d’éliminer en Angleterre un de ses anciens espions qu’elle avait démasqué comme agent double travaillant pour Londres et emprisonné en Russie puis échangé avec Londres contre un agent russe détenu par le Royaume-Uni ? Aucun ! Il n’y avait pour elle, dans pareille tentative de meurtre, que des risques diplomatiques et d’opprobre public.

Cela rappelle de nombreux précédents propagés par le bellicisme étatsunien et propagé servilement par la presse occidentale quasi-unanime, comme les armes de destruction massive de Sadam Hussein en 2003 et les intentions meurtrières de Mohamad Khadafi envers un groupe d’insurgés libyens en 2011. On apprit, par la suite seulement, que ces insurgés avaient été secrètement armés par la France. Et c’est cette dernière qui, avec le Royaume uni, fut chargée des opérations militaires qui aboutirent à la dislocation de l’Etat libyen, en violation flagrante d’une décision d’exclusion aérienne prise par le Conseil de sécurité des Nations Unies le 17 mars 2011.

IR 10.08.2018.

Combien de millions de personnes ont été tuées dans les guerres américaines qui ont suivi les attentats du 11 septembre 2001 ? (3ème partie)

par Nicolas J.S. Davies

25 avril 2018

Sources : http://lesakerfrancophone.fr/combien-de-millions-de-personnes-ont-ete-tuees-dans-les-guerres-americaines-qui-ont-suivi-les-attentats-du-11-septembre-2001

https://www.les-crises.fr/combien-de-millions-de-personnes-ont-ete-tuees-dans-les-guerres-americaines-qui-ont-suivi-les-attentats-du-11-septembre-2001-partie-3-libye-syrie-somalie-et-yemen-par-nicolas-j-s-davies/

Source originaire : https://consortiumnews.com/2018/04/25/how-many-millions-have-been-killed-in-americas-post-9-11-wars-part-3-libya-syria-somalia-and-yemen/

Traduit par les lecteurs du site www.les-crises.fr.

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Dans les deux premières parties du présent article, j’ai estimé qu’environ 2,4 millions de personnes ont été tuées à la suite de l’invasion de l’Irak par les États-Unis, tandis qu’environ 1,2 million de personnes ont été tuées en Afghanistan et au Pakistan à la suite de la guerre menée par les États-Unis en Afghanistan. Dans la troisième et dernière partie de ce compte rendu, j’estimerai le nombre de personnes tuées à la suite des interventions de l’armée américaine et de la CIA en Libye, en Syrie, en Somalie et au Yémen.

Parmi les pays que les États-Unis ont attaqués et déstabilisés depuis 2001, seul l’Irak a fait l’objet d’études exhaustives de mortalité « active » qui peuvent révéler des décès par ailleurs non déclarés. Une étude de mortalité « active » est une étude qui interroge « activement » les ménages pour trouver des décès qui n’ont pas été signalés auparavant par des bulletins d’information ou d’autres sources publiées.

 

Ces études sont souvent menées par des personnes qui travaillent dans le domaine de la santé publique, comme Les Roberts à l’Université Columbia, Gilbert Burnham à Johns Hopkins et Riyadh Lafta à l’Université Mustansiriya de Bagdad, coauteur de l’étude de 2006 du Lancet sur la mortalité due à la guerre en Irak. En présentant leurs études en Irak et leurs résultats, ils ont souligné que leurs équipes d’enquêteurs irakiens étaient indépendantes du gouvernement d’occupation et que c’était un facteur important pour l’objectivité de leurs études et la volonté des Irakiens de parler honnêtement avec eux.

Des études exhaustives sur la mortalité dans d’autres pays déchirés par la guerre (comme l’Angola, la Bosnie, la République démocratique du Congo, le Guatemala, l’Irak, le Kosovo, le Rwanda, le Soudan et l’Ouganda) ont révélé un nombre total de décès de 5 à 20 fois supérieur à celui révélé précédemment par des rapports « passifs » basés sur des bulletins d’actualités, des dossiers d’hôpitaux et/ou des enquêtes sur les droits de l’homme.

En l’absence de telles études complètes en Afghanistan, au Pakistan, en Libye, en Syrie, en Somalie et au Yémen, j’ai évalué les rapports passifs sur les décès dus à la guerre et essayé d’évaluer la proportion de morts réelles que ces rapports passifs sont susceptibles d’avoir compté selon les méthodes qu’ils ont utilisées, sur la base des rapports entre les morts réels et les morts passivement déclarées, trouvés dans d’autres zones de guerre.

J’ai seulement estimé les morts violentes. Aucune de mes estimations n’inclut les décès dus aux effets indirects de ces guerres, tels que la destruction des hôpitaux et des systèmes de santé, la propagation de maladies par ailleurs évitables et les effets de la malnutrition et de la pollution de l’environnement, qui ont également été considérables dans tous ces pays.

Pour l’Irak, mon estimation finale d’environ 2,4 millions de personnes tuées était fondée sur l’acceptation des estimations de l’étude 2006 du Lancet et de l’enquête 2007 de l’Opinion Research Business (ORB), qui étaient conformes les unes aux autres, puis sur l’application du même rapport entre les décès réels et les décès déclarés passivement (11,5:1) entre l’étude du Lancet et de l’Iraq Body Count (IBC) [projet recensant les morts civiles dues à la guerre d’Irak. Il entretient une base de données où figurent toutes les morts rapportées par au moins deux sources journalistiques, NdT] en 2006 et le comptage de l’IBC pour les années depuis 2007.

Pour l’Afghanistan, j’ai estimé qu’environ 875 000 Afghans ont été tués. J’ai expliqué que les rapports annuels sur les victimes civiles de la Mission d’Assistance des Nations Unies en Afghanistan (MANUA) sont fondés uniquement sur les enquêtes menées par la Commission indépendante des droits de l’homme en Afghanistan (CAIDP), et qu’ils excluent sciemment un grand nombre de rapports sur les décès de civils pour lesquels la CAIDP n’a pas encore fait d’enquête ou pour lesquels elle n’a pas terminé ses enquêtes. Les rapports de la MANUA ne font pas du tout état de la situation dans de nombreuses régions du pays où les talibans et d’autres forces de résistance afghanes sont actifs, et où se déroulent donc la plupart des frappes aériennes et des raids nocturnes des États-Unis.

J’ai conclu que les rapports de la MANUA sur les décès de civils en Afghanistan semblent aussi inadéquats que l’extrême sous-déclaration constatée à la fin de la guerre civile guatémaltèque, lorsque la Commission de vérification historique parrainée par l’ONU a révélé 20 fois plus de décès que ce qui avait été rapporté auparavant.

Pour le Pakistan, j’ai estimé qu’environ 325 000 personnes avaient été tuées. Ce chiffre est basé sur les estimations publiées des morts au combat et sur l’application d’une moyenne des ratios trouvés lors des guerres précédentes (12,5:1) au nombre de morts civiles signalées par le South Asia Terrorism Portal (SATP) en Inde.

 

Estimation du nombre de décès en Libye, en Syrie, en Somalie et au Yémen

Dans la troisième et dernière partie de cet article, j’estimerai le nombre de morts causées par les guerres secrètes et les guerres par procuration en Libye, en Syrie, en Somalie et au Yémen.

Les officiers supérieurs de l’armée américaine ont salué la doctrine américaine de la guerre secrète et par procuration qui a trouvé son plein épanouissement sous l’administration Obama comme une approche « déguisée, silencieuse et sans médias » de la guerre, et ont retracé l’évolution de cette doctrine jusqu’aux guerres américaines en Amérique centrale dans les années 1980. Alors que le recrutement, l’entraînement, le commandement et le contrôle des escadrons de la mort en Irak ont été surnommés « l’option Salvador », la stratégie américaine en Libye, en Syrie, en Somalie et au Yémen a en fait suivi ce modèle de plus près encore.

Ces guerres ont été catastrophiques pour les populations de tous ces pays, mais l’approche « déguisée, silencieuse et sans médias » des États-Unis a connu un tel succès en termes de propagande que la plupart des Américains savent très peu de choses sur le rôle des États-Unis dans la violence et le chaos insolubles qui les ont engloutis.

La nature très médiatique des frappes de missiles illégales mais largement symboliques sur la Syrie le 14 avril 2018 contraste fortement avec la campagne de bombardement « déguisée, silencieuse et sans médias » menée par les États-Unis, qui a détruit Raqqa, Mossoul et plusieurs autres villes syriennes et irakiennes avec plus de 100 000 bombes et missiles depuis 2014.

Les habitants de Mossoul, Raqqa, Kobané, Syrte, Falloujah, Ramadi, Tawergha et Deir ez-Zor sont morts comme des arbres abattus dans une forêt où il n’y avait pas de reporters ou d’équipes de télévision occidentaux pour enregistrer leur massacre. Comme Harold Pinter l’a demandé dans son discours d’acceptation du prix Nobel en 2005,

« Ont-ils eu lieu ? Et sont-ils dans tous les cas imputables à la politique étrangère des États-Unis ? La réponse est oui, ils ont eu lieu, et ils sont dans tous les cas attribuables à la politique étrangère américaine. Mais vous ne le sauriez pas. Ça n’est jamais arrivé. Il ne s’est jamais rien passé. Même quand ça arrivait, ça n’arrivait pas. Ça n’avait pas d’importance. Ça n’avait aucun intérêt. »

Pour plus de détails sur le rôle crucial que les États-Unis ont joué dans chacune de ces guerres, veuillez lire mon article Giving War Too Many Chances, publié en janvier 2018.

Libye

La seule justification légale pour l’OTAN et ses alliés monarchistes arabes pour avoir largué au moins 7 700 bombes et missiles sur la Libye et l’avoir envahie avec des forces d’opérations spéciales à partir de février 2011 était la résolution 1973 du Conseil de sécurité de l’ONU, qui autorisait « toutes les mesures nécessaires » dans le but strictement défini de protéger les civils en Libye.

Mais la guerre a au contraire tué beaucoup plus de civils que n’importe quelle estimation du nombre de personnes tuées lors de la rébellion initiale en février et mars 2011, qui allait de 1 000 (une estimation de l’ONU) à 6 000 (selon la Ligue libyenne des droits de l’homme). La guerre a donc clairement échoué dans son objectif déclaré et autorisé de protéger les civils, même si elle a atteint un objectif différent et non autorisé : le renversement illégal du gouvernement libyen.

La résolution 1973 du Conseil de Sécurité interdisait expressément « une force d’occupation étrangère de quelque forme que ce soit sur une partie quelconque du territoire libyen ». Mais l’OTAN et ses alliés ont lancé une invasion secrète de la Libye par des milliers de soldats qataris et des forces d’opérations spéciales occidentales, qui ont planifié l’avancée des rebelles à travers le pays, appelé à des frappes aériennes contre les forces gouvernementales et dirigé l’assaut final contre le quartier général militaire de Bab al-Aziziya à Tripoli.

Le chef d’état-major du Qatari, le général de division Hamad bin Ali al-Atiya, a fièrement déclaré,

« Nous étions avec eux et le nombre de Qataris sur le terrain se chiffrait par centaines dans chaque région. La formation et les communications étaient entre les mains du Qatar. Le Qatar… a supervisé les plans des rebelles parce qu’il s’agissait de civils et qu’ils n’avaient pas assez d’expérience militaire. Nous avons servi de lien entre les rebelles et les forces de l’OTAN. »

Selon des informations crédibles, un officier de sécurité français aurait même livré le coup de grâce qui a tué le dirigeant libyen Mouammar Kadhafi, après qu’il a été capturé, torturé et sodomisé avec un couteau par les « rebelles de l’OTAN ».

Une enquête de la commission parlementaire des affaires étrangères au Royaume-Uni en 2016 a conclu qu’une « intervention limitée pour protéger les civils s’est transformée en une politique opportuniste de changement de régime par des moyens militaires », entraînant « l’effondrement politique et économique, les affrontements inter milices et inter-tribaux, les crises humanitaires et migratoires, les violations généralisées des droits de l’homme, la dissémination des armes du régime Kadhafi dans la région et la croissance de l’État islamique en Afrique du Nord ».

 

Rapports passifs sur les décès de civils en Libye

Une fois le gouvernement libyen renversé, les journalistes ont tenté de s’informer sur le sujet sensible de la mort de civils, si crucial pour les justifications juridiques et politiques de la guerre. Mais le National Transitional Council (NTC), le nouveau gouvernement instable formé par des exilés et des rebelles soutenus par l’Occident, a cessé de publier des estimations publiques des victimes et a ordonné au personnel hospitalier de ne pas divulguer des informations aux journalistes.

Un chef rebelle a estimé en août 2011 que 50 000 Libyens avaient été tués. Puis, le 8 septembre 2011, Naji Barakat, le nouveau ministre de la santé du NTC, a publié une déclaration selon laquelle 30 000 personnes avaient été tuées et 4 000 autres étaient portées disparues, d’après une enquête menée auprès des hôpitaux, des responsables locaux et des commandants rebelles dans la majorité du pays que le NTC contrôlait alors. Il a dit qu’il faudrait plusieurs semaines de plus pour terminer le recensement, de sorte qu’il s’attendait à ce que le chiffre final soit plus élevé.

La déclaration de Barakat ne comportait pas de dénombrement distinct des combattants et des civils. Mais il a déclaré qu’environ la moitié des 30 000 morts signalés étaient des troupes loyales au gouvernement, dont 9 000 membres de la Brigade Khamis, dirigée par Khamis, le fils de Khadafi. Barakat a demandé au public de signaler les décès dans leur famille et les détails sur les personnes disparues lorsqu’ils sont venus à la mosquée pour prier ce vendredi. L’estimation du NTC de 30 000 personnes tuées semblait se composer principalement de combattants des deux côtés.

L’enquête la plus complète sur les morts de guerre depuis la fin de la guerre de 2011 en Libye est une « étude épidémiologique communautaire » intitulée « Conflit armé libyen 2011 : Mortalité, blessures et déplacements de population ». Elle a été rédigée par trois professeurs de médecine de Tripoli et publiée dans le Journal africain de médecine d’urgence en 2015.

Les auteurs ont pris les données sur les morts, les blessés et les déplacements de guerre recueillies par le ministère du Logement et de la planification, et ont envoyé des équipes pour mener des entretiens en face à face avec un membre de chaque famille afin de vérifier combien de membres de leur ménage avaient été tués, blessés ou déplacés. Ils n’ont pas essayé de séparer le meurtre de civils de la mort des combattants.

Ils n’ont pas non plus essayé d’estimer statistiquement les décès non déclarés précédemment par le biais de la méthode de « l’enquête par sondage en grappes » de l’étude du Lancet en Irak. Mais l’étude sur le conflit armé libyen est le bilan le plus complet des décès confirmés pendant la guerre en Libye jusqu’en février 2012, et elle a confirmé la mort d’au moins 21 490 personnes.

En 2014, le chaos et les combats entre factions en Libye se sont transformés en ce que Wikipédia appelle aujourd’hui une deuxième guerre civile libyenne. Un groupe appelé Libya Body Count (LBC) a commencé à comptabiliser les morts violentes en Libye, sur la base de rapports des médias, sur le modèle de l’Iraq Body Count (IBC). Mais le LBC ne l’a fait que pendant trois ans, de janvier 2014 à décembre 2016. Il a compté 2 825 décès en 2014, 1 523 en 2015 et 1 523 en 2016. (Le site Web du LBC indique que ce n’est qu’une coïncidence si le nombre est identique en 2015 et 2016).

Le projet ACLED (Armed Conflict Location and Event Data), basé au Royaume-Uni, a également permis de compter les morts violentes en Libye. L’ACLED a compté 4 062 décès en 2014-16, contre 5 871 par le LBC Pour les périodes restantes entre mars 2012 et mars 2018 que LBC n’a pas couvertes, l’ACLED a compté 1 874 décès.

Si le LBC avait couvert l’ensemble de la période depuis mars 2012 et avait trouvé le même nombre proportionnellement plus élevé qu’ACLED en 2014-16, il aurait compté 8 580 personnes tuées.

 

Estimation du nombre de personnes réellement tuées en Libye

En combinant les chiffres de l’étude sur le conflit armé libyen de 2011 et nos projections combinées du nombre de morts du LBC et de l’ACLED, on obtient un total de 30 070 décès signalés passivement depuis février 2011.

L’étude du Lybian Armed Conflict (LAC) était basée sur des données officielles dans un pays qui n’avait pas eu de gouvernement stable et unifié depuis environ 4 ans, tandis que Libya Body Count était un effort naissant pour imiter l’Iraq Body Count qui essayait de jeter un filet plus large en ne s’appuyant pas uniquement sur des sources d’information en anglais.

En Irak, le ratio entre l’étude de 2006 du Lancet et celle de l’Iraq Body Count était plus élevé parce que l’IBC ne comptait que des civils, alors que l’étude du Lancet comptait des combattants irakiens ainsi que des civils. Contrairement à l’Iraq Body Count, nos deux principales sources passives en Libye comptaient à la fois les civils et les combattants. D’après les descriptions d’une ligne de chaque incident dans la base de données du Libya Body Count, le total de LBC semble inclure environ une moitié de combattants et une moitié de civils.

Les pertes militaires sont généralement comptées avec plus de précision que les pertes civiles, et les forces militaires ont intérêt à évaluer avec exactitude les pertes ennemies ainsi qu’à identifier les leurs. Le contraire est vrai pour les victimes civiles, qui sont presque toujours la preuve de crimes de guerre que les forces qui les ont tuées ont tout intérêt à supprimer.

Ainsi, en Afghanistan et au Pakistan, j’ai traité séparément les combattants et les civils, en appliquant les rapports typiques entre les rapports passifs et les études de mortalité aux civils uniquement, tout en acceptant les décès des combattants tels qu’ils ont été signalés passivement.

Mais les forces qui combattent en Libye ne sont pas une armée nationale dotée d’une chaîne de commandement et d’une structure organisationnelle strictes qui permettent de rendre compte avec précision des pertes militaires dans d’autres pays et conflits, de sorte que les décès de civils et de combattants semblent être largement sous-estimés par mes deux principales sources, l’étude du Libya Armed Conflict et celle du Libya Body Count. En fait, les estimations du National Transitional Council (NTC) d’août et septembre 2011 de 30 000 morts étaient déjà beaucoup plus élevées que le nombre de morts de guerre dans l’étude du Lybian Armed Conflict.

Lorsque l’étude de 2006 du Lancet sur la mortalité en Irak a été publiée, elle a révélé 14 fois le nombre de décès figurant sur la liste de décès de civils de l’Iraq Body Count. Mais l’IBC a découvert plus tard d’autres décès de cette période, ce qui a réduit le rapport entre l’estimation de l’étude du Lancet et le compte révisé de l’IBC à 11,5:1.

Les totaux combinés de l’étude Libya Armed Conflict 2011 et Libya Body Count semblent représenter une plus grande proportion du nombre total de morts violentes que le nombre de morts en Irak, principalement parce que le LAC et le LBC ont compté les combattants ainsi que les civils, et parce que Libya Body Count a inclus les décès signalés dans les sources de nouvelles en arabe, alors que l’Iraq Body Count s’appuie presque entièrement sur les sources de nouvelles en anglais et exige généralement « un minimum de deux sources de données indépendantes » avant d’enregistrer chaque décès.

Dans d’autres conflits, les rapports passifs n’ont jamais réussi à compter plus d’un cinquième des décès découverts par des études épidémiologiques complètes et « actives ». Compte tenu de tous ces facteurs, le nombre réel de personnes tuées en Libye semble se situer entre cinq et douze fois le nombre compté par l’étude Libya Armed Conflict 2011, Libya Body Count et ACLED [Armed Conflict Location and Event Data Project, NdT].

J’estime donc qu’environ 250 000 Libyens ont été tués dans la guerre, la violence et le chaos que les États-Unis et leurs alliés ont déclenché en Libye en février 2011, et qui se poursuit encore aujourd’hui. Si l’on prend les ratios 5:1 et 12:1 par rapport aux décès comptés passivement comme limites extérieures, le nombre minimum de personnes qui ont été tuées serait de 150 000 et le maximum serait de 360 000.

 

Syrie

Le rôle « déguisé, discret et sans médias » des États-Unis en Syrie a commencé fin 2011 avec une opération de la CIA pour faire passer en Syrie des combattants étrangers et des armes à travers la Turquie et la Jordanie, travaillant avec le Qatar et l’Arabie saoudite pour militariser les troubles qui ont commencé avec les protestations pacifiques du printemps arabe contre le gouvernement baasiste syrien.

Les groupes politiques syriens, pour la plupart de gauche et démocratiques, qui coordonnaient les manifestations non-violentes en Syrie en 2011, se sont fortement opposés à ces efforts étrangers pour déclencher une guerre civile, et ont publié des déclarations fortes contre la violence, le sectarisme et l’intervention étrangère.

Mais même si un sondage d’opinion parrainé par le Qatar en décembre 2011 a révélé que 55 % des Syriens soutenaient leur gouvernement, les États-Unis et leurs alliés étaient déterminés à adapter leur modèle de changement de régime libyen à la Syrie, sachant très bien, dès le départ, que cette guerre serait beaucoup plus sanglante et plus destructrice.

La CIA et ses partenaires monarchistes arabes ont finalement acheminé des milliers de tonnes d’armes et des milliers de jihadistes étrangers liés à Al-Qaïda en Syrie. Les armes sont venues d’abord de Libye, puis de Croatie et des Balkans. Elles comprenaient des obusiers, des lanceurs de missiles et d’autres armes lourdes, des fusils de précision, des grenades propulsées par fusée, des mortiers et des armes légères, et les États-Unis ont fini par fournir directement de puissants missiles antichars.

Pendant ce temps, au lieu de coopérer avec les efforts de Kofi Annan soutenus par l’ONU pour ramener la paix en Syrie en 2012, les États-Unis et leurs alliés ont organisé trois conférences des « Amis de la Syrie », où ils ont poursuivi leur propre « Plan B », promettant un soutien toujours plus grandissant aux rebelles de plus en plus dominés par Al-Qaïda. Kofi Annan a quitté son rôle ingrat avec dégoût après que la secrétaire d’État Clinton et ses alliés britanniques, français et saoudiens ont cyniquement sapé son plan de paix.

Le reste, comme on dit, c’est de l’histoire, une histoire de violence et de chaos sans cesse grandissant qui a entraîné les États-Unis, le Royaume-Uni, la France, la Russie, l’Iran et tous les voisins de la Syrie dans un tourbillon sanglant. Comme l’a fait remarquer Phyllis Bennis de l’Institute for Policy Studies, ces puissances extérieures ont toutes été prêtes à se battre pour la Syrie « jusqu’au dernier Syrien ».

La campagne de bombardements que le président Obama a lancée contre l’État islamique en 2014 est la campagne de bombardements la plus intense depuis la guerre des États-Unis au Vietnam, avec plus de 100 000 bombes et missiles largués sur la Syrie et l’Irak. Patrick Cockburn, le correspondant chevronné au Moyen-Orient du journal britannique Independent, s’est récemment rendu à Raqqa, ancienne 6e ville de Syrie, et a écrit que « La destruction est totale ».

« Dans d’autres villes syriennes bombardées au point d’être oblitérées, il y a au moins un district qui a survécu intact », a écrit Cockburn. « C’est le cas même à Mossoul en Irak, bien qu’une grande partie ait été réduite en décombres. Mais à Raqqa, les dommages et la démoralisation sont omniprésents. Quand quelque chose fonctionne, comme un seul feu de circulation, le seul à le faire dans la ville, les gens expriment leur surprise. »

 

Estimation des morts violentes en Syrie

Toutes les estimations publiques du nombre de personnes tuées en Syrie que j’ai trouvées proviennent directement ou indirectement de l’Observatoire syrien des droits de l’homme (SOHR), dirigé par Rami Abdulrahman, à Coventry, au Royaume-Uni. Son travail est financé en partie par l’Union européenne et en partie par le gouvernement du Royaume-Uni.

Wikipédia cite le Syrian Centre for Policy Research comme source séparée avec une estimation de mortalité plus élevée, mais il s’agit en fait d’une projection à partir des chiffres du SOHR. Les estimations plus basses de l’ONU semblent également reposer principalement sur les rapports du SOHR.

Le SOHR a été critiqué pour son point de vue ouvertement pro-opposition, ce qui a conduit certains à remettre en question l’objectivité de ses données. Il semble avoir sous-estimé le nombre de civils tués par les frappes aériennes américaines, mais cela pourrait aussi être dû à la difficulté et au danger de faire des reportages à partir d’un territoire tenu par l’EI, comme cela a également été le cas en Irak.

Le SOHR reconnaît que son dénombrement ne peut être une estimation totale de toutes les personnes tuées en Syrie. Dans son rapport le plus récent, en mars 2018, il a ajouté 100 000 à son décompte pour compenser la sous-déclaration, 45 000 autres pour tenir compte des prisonniers tués ou disparus sous la garde du gouvernement et 12 000 pour les personnes tuées ou disparues sous la garde de l’État islamique ou d’autres rebelles.

Abstraction faite de ces ajustements, le rapport du SOHR de mars 2018 fait état de la mort de 353 935 combattants et civils en Syrie. Ce total comprend 106 390 civils, 63 820 soldats syriens, 58 130 membres de milices pro-gouvernementales (dont 1 630 du Hezbollah et 7 686 autres étrangers), 63 360 membres de l’État islamique, Jabhat Fateh al-Sham (anciennement Jabhat al-Nosra) et autres djihadistes islamistes, 62 039 autres combattants antigouvernementaux et 196 corps non identifiés.

Si l’on répartit ce chiffre entre civils et combattants, cela représente 106 488 civils et 247 447 combattants tués (les 196 corps non identifiés étant divisés également), dont 63 820 soldats de l’armée syrienne.

Le dénombrement du SOHR n’est pas une enquête statistique complète comme l’étude de 2006 du Lancet en Irak. Mais indépendamment de son point de vue favorable aux rebelles, le SOHR semble être l’un des efforts les plus complets pour « compter passivement » les morts dans toutes les guerres récentes.

Comme les institutions militaires dans d’autres pays, l’armée syrienne conserve probablement des chiffres assez précis sur les pertes de ses propres troupes. En excluant les pertes militaires réelles, il serait sans précédent pour le SOHR d’avoir compté plus de 20 % des autres personnes tuées pendant la guerre civile en Syrie. Mais les rapports du SOHR pourraient bien être aussi précis que tous les efforts précédents pour compter les morts par des méthodes « passives ».

Si l’on prend les chiffres rapportés passivement par le SOHR pour les morts de guerre non militaires comme 20% du total réel des morts, cela signifierait que 1,45 million de civils et de combattants non militaires ont été tués. Après avoir ajouté à ce nombre les 64 000 soldats syriens tués, j’estime qu’environ 1,5 million de personnes ont été tuées en Syrie.

Si le SOHR a eu de meilleurs résultats que tous les efforts « passifs » précédents pour compter les morts dans une guerre, et a compté 25% ou 30% des personnes tuées, le nombre réel de personnes tuées pourrait être aussi bas que 1 million. S’il n’a pas eu d’aussi bons résultats qu’il n’y paraît, et que son compte est plus proche de ce qui a été typique dans d’autres conflits, alors jusqu’à 2 millions de personnes pourraient bien avoir été tuées.

 

Somalie

La plupart des Américains se souviennent de l’intervention américaine en Somalie qui a conduit à l’incident du « Black Hawk Down » [ou « bataille de Mogadiscio » (3-4 octobre 1993) ; cette bataille sera traumatisante pour l’opinion publique américaine, notamment à la suite de la diffusion d’images télévisées de cadavres de soldats américains traînés par des voitures dans les rues de la ville, NdT], et au retrait des troupes américaines en 1993. Mais la plupart des Américains ne se souviennent pas, ou n’ont peut-être jamais su, que les États-Unis ont fait une autre intervention « déguisée, silencieuse et sans médias » en Somalie en 2006, à l’appui d’une invasion militaire éthiopienne.

La Somalie commençait à se « tirer d’affaire » sous la gouvernance de l’Union des tribunaux islamiques (UTI), une union de tribunaux traditionnels locaux qui ont accepté de travailler ensemble pour gouverner le pays. L’UTI s’est alliée à un seigneur de guerre à Mogadiscio et a vaincu les autres seigneurs de guerre qui avaient dirigé des fiefs privés depuis l’effondrement du gouvernement central en 1991. Les gens qui connaissaient bien le pays ont salué l’UTI comme une évolution porteuse d’espoir pour la paix et la stabilité en Somalie.

Mais dans le contexte de sa « guerre contre le terrorisme », le gouvernement américain a identifié l’Union des tribunaux islamiques comme un ennemi et une cible pour une action militaire. Les États-Unis se sont alliés à l’Éthiopie, rival régional traditionnel de la Somalie (et pays majoritairement chrétien), et ont mené des frappes aériennes et des opérations spéciales pour soutenir une invasion éthiopienne de la Somalie afin de déloger l’UTI du pouvoir. Comme dans tous les autres pays où les États-Unis et leurs mandataires ont envahi le pays depuis 2001, cela a eu pour effet de plonger la Somalie dans la violence et le chaos qui persistent encore aujourd’hui.

 

Estimation du nombre de victimes en Somalie

Selon des sources passives, le nombre de morts violentes en Somalie depuis l’invasion éthiopienne soutenue par les États-Unis en 2006 s’élève à 20 171 (Uppsala Conflict Data Program (UCDP) – jusqu’en 2016) et 24 631 (Armed Conflict Location and Event Data Project (ACLED)). Mais une ONG locale primée, le Elman Peace and Human Rights Centre à Mogadiscio, qui n’a suivi les décès que pour 2007 et 2008, a compté 16 210 morts violentes au cours de ces deux années seulement, soit 4,7 fois le nombre compté par l’UCDP et 5,8 fois le décompte de l’ACLED pour ces deux années.

En Libye, Lybia Body Count n’a compté que 1,45 fois plus de morts que l’ACLED. En Somalie, Elman Peace a compté 5,8 fois plus que l’ACLED – la différence entre les deux était 4 fois plus grande. Cela suggère que le comptage d’Elman Peace était environ deux fois plus minutieux que celui du Lybia Body Count, alors que l’ACLED semble être environ à moitié moins efficace pour compter les morts de guerre en Somalie qu’en Libye.

L’UCDP a enregistré un nombre de décès plus élevé que l’ACLED de 2006 à 2012, tandis que l’ACLED a publié des chiffres plus élevés que l’UCDP depuis 2013. La moyenne de leurs deux dénombrements donne un total de 23 916 décès violents de juillet 2006 à 2017. Si Elman Peace avait continué à compter les morts de guerre et avait continué à trouver 5,25 fois (la moyenne de 4,7 et 5,8) fois le nombre trouvé par ces groupes de surveillance internationaux, il aurait déjà compté environ 125 000 morts violentes depuis l’invasion de l’Éthiopie soutenue par les États-Unis en juillet 2006.

Mais si Elman Peace a compté beaucoup plus de morts que l’UCDP ou l’ACLED, il ne s’agissait encore que d’un comptage « passif » des morts de guerre en Somalie. Pour estimer le nombre total de morts de guerre qui ont résulté de la décision des États-Unis de détruire le jeune gouvernement somalien de l’UTI, nous devons multiplier ces chiffres par un rapport qui se situe quelque part entre ceux trouvés dans d’autres conflits, entre 5:1 et 20:1.

L’application d’un ratio de 5:1 à ma projection de ce que le Projet Elman aurait pu compter à ce jour donne un total de 625 000 décès. L’application d’un ratio de 20:1 aux dénombrements beaucoup plus faibles de l’UCDP et de l’ACLED donnerait un chiffre inférieur de 480 000.

Il est très peu probable que le projet Elman ait compté plus de 20 % des décès réels dans toute la Somalie. D’autre part, l’UCDP et l’ACLED ne comptaient que les rapports de décès en Somalie à partir de leurs bases en Suède et au Royaume-Uni, sur la base de rapports publiés, de sorte qu’il est fort possible qu’ils aient compté moins de 5 % des décès réels.

Si le projet Elman n’a comptabilisé que 15 % du total des décès au lieu de 20 %, cela suggère que 830 000 personnes ont été tuées depuis 2006. Si les chiffres de l’UCDP et de l’ACLED ont compté plus de 5 % du total des décès, le total réel pourrait être inférieur à 480 000. Mais cela impliquerait que le Projet Elman ait recensé une proportion encore plus élevée de décès réels, ce qui serait sans précédent pour un tel projet.

J’estime donc que le nombre réel de personnes tuées en Somalie depuis 2006 doit se situer entre 500 000 et 850 000, avec très probablement environ 650 000 morts violentes.

 

Yémen

Les États-Unis font partie d’une coalition qui bombarde le Yémen depuis 2015 dans le but de restaurer le pouvoir de l’ancien président Abdrabbo Mansour Hadi. Hadi a été élu en 2012 après que les protestations du printemps arabe et les soulèvements armés ont forcé le dictateur précédent du Yémen, Ali Abdallah Saleh, soutenu par les États-Unis, à démissionner en novembre 2011.

Le mandat de Hadi était d’élaborer une nouvelle constitution et d’organiser une nouvelle élection dans un délai de deux ans. Il n’a rien fait de tout cela, de sorte que le puissant mouvement zaydite Houthi a envahi la capitale en septembre 2014, a placé Hadi en résidence surveillée et a exigé que lui et son gouvernement remplissent leur mandat et organisent une nouvelle élection.

Les Zaydites [ou Zaïdites, NdT] sont une secte chiite unique qui représente 45 % de la population du Yémen. Les imams zaydites ont gouverné la majeure partie du Yémen pendant plus de mille ans. Les Sunnites et les Zaydites vivent ensemble pacifiquement au Yémen depuis des siècles, les mariages mixtes sont courants et ils prient dans les mêmes mosquées.

Le dernier Imam Zaydite a été renversé lors d’une guerre civile dans les années 1960. Dans cette guerre, les Saoudiens ont soutenu les royalistes Zaydites, tandis que l’Égypte a envahi le Yémen pour soutenir les forces républicaines qui ont fini par former la République arabe du Yémen en 1970.

En 2014, Hadi a refusé de coopérer avec les Houthis et a démissionné en janvier 2015. Il s’est enfui à Aden, sa ville natale, puis en Arabie saoudite, qui a lancé une campagne de bombardements sauvage soutenue par les États-Unis et un blocus naval pour tenter de le restaurer au pouvoir.

Bien que l’Arabie saoudite mène la plupart des frappes aériennes, les États-Unis ont vendu la plupart des avions, bombes, missiles et autres armes qu’elle  utilise. Le Royaume-Uni est le deuxième fournisseur d’armes des Saoudiens. Sans le renseignement par satellite des États-Unis et le ravitaillement en vol, l’Arabie saoudite ne pourrait pas effectuer des frappes aériennes dans tout le Yémen comme elle le fait actuellement. Ainsi, le blocage des armes, du ravitaillement en vol et du soutien diplomatique américains pourraient être décisifs pour mettre fin à la guerre.

 

Estimation des victimes de la guerre au Yémen

Les estimations publiées des décès dus à la guerre au Yémen sont basées sur des enquêtes régulières menées dans les hôpitaux de ce pays par l’Organisation mondiale de la santé, souvent relayées par le Bureau de la coordination des affaires humanitaires des Nations Unies (BCAH). Selon les estimations les plus récentes, à partir de décembre 2017, 9 245 personnes ont été tuées, dont 5 558 civils.

Mais le rapport du BCAH de décembre 2017 contenait une note selon laquelle « en raison du nombre élevé d’établissements de santé qui ne fonctionnent pas ou qui fonctionnent partiellement en raison du conflit, ces chiffres sont sous-déclarés et probablement plus élevés ».

Même lorsque les hôpitaux sont pleinement opérationnels, de nombreuses personnes tuées à la guerre ne se rendent jamais à l’hôpital. Plusieurs hôpitaux du Yémen ont été frappés par des frappes aériennes saoudiennes, il y a un blocus naval qui restreint les importations de médicaments, et les approvisionnements en électricité, eau, nourriture et carburant ont tous été affectés par les bombardements et le blocus. Ainsi, les synthèses de l’OMS sur les rapports de mortalité des hôpitaux sont susceptibles de ne représenter qu’une petite fraction du nombre réel de personnes tuées.

L’ACLED rapporte un chiffre légèrement inférieur à celui de l’OMS : 7 846 jusqu’à la fin de 2017. Mais contrairement à l’OMS, l’ACLED dispose de données à jour pour 2018 et fait état de 2 193 autres décès depuis janvier. Si l’OMS continue de déclarer 18 % de décès de plus que l’ACLED, le total de l’OMS jusqu’à présent serait de 11 833.

Même le MCAH et l’OMS reconnaissent une sous-déclaration importante des décès dus à la guerre au Yémen, et le rapport entre les rapports passifs de l’OMS et les décès réels semble se situer à l’extrémité supérieure de la fourchette observée dans d’autres guerres, qui varie entre 5:1 et 20:1. J’estime qu’environ 175 000 personnes ont été tuées – 15 fois le nombre rapporté par l’OMS et l’ACLED – avec un minimum de 120 000 et un maximum de 240 000.

 

Le véritable coût humain des guerres américaines

Au total, dans les trois parties de ce rapport, j’ai estimé que les guerres qui ont suivi les attentats du 11 septembre ont tué environ 6 millions de personnes. Peut-être que le nombre réel n’est que de 5 millions. Ou peut-être que c’est 7 millions. Mais je suis tout à fait certain qu’il s’agit de plusieurs millions.

Il ne s’agit pas seulement de centaines de milliers, comme le croient de nombreuses personnes par ailleurs bien informées, car les compilations de « reportages passifs » ne peuvent jamais représenter plus qu’une fraction du nombre réel de personnes tuées dans les pays qui vivent dans le genre de violence et de chaos que l’agression de notre pays leur a infligé depuis 2001.

Les rapports systématiques de l’Observatoire syrien des droits de l’homme ont certainement permis de saisir une fraction plus importante des décès réels que le petit nombre d’enquêtes terminées qui sont présentées de manière trompeuse comme des estimations de la mortalité par la Mission d’assistance des Nations Unies en Afghanistan. Mais tous deux ne représentent encore qu’une fraction du nombre total de décès.

Et le nombre réel de personnes tuées n’est certainement pas dans les dizaines de milliers, comme la plupart des gens aux États-Unis et au Royaume-Uni ont été amenés à le croire, selon les sondages d’opinion.

Nous avons besoin de toute urgence d’experts en santé publique pour mener des études exhaustives sur la mortalité dans tous les pays où les États-Unis ont sombré dans la guerre depuis 2001, afin que le monde puisse réagir de façon appropriée à l’ampleur réelle des morts et des destructions causées par ces guerres.

Comme Barbara Lee a prévenu ses collègues avant de voter de manière dissidente en 2001, nous sommes « devenus le mal que nous déplorons ». Mais ces guerres n’ont pas été accompagnées d’effrayants défilés militaires (pas encore) ou de discours sur la conquête du monde. Au lieu de cela, elles ont été politiquement justifiées grâce à une « guerre de l’information » pour diaboliser les ennemis et fabriquer des crises, puis elles ont été menées d’une manière « déguisée, silencieuse, libre de médias », pour cacher leur coût en sang humain au public américain et au monde entier.

Après 16 ans de guerre, environ 6 millions de morts violentes, 6 pays complètement détruits et beaucoup plus déstabilisés, il est urgent que le public américain reconnaisse le véritable coût humain des guerres de notre pays et la façon dont nous avons été manipulés et induits en erreur pour fermer les yeux – avant qu’ils ne continuent encore plus longtemps, détruisent davantage de pays, sapent davantage l’état de droit international et tuent des millions d’autres de nos semblables.

Comme l’a écrit Hannah Arendt dans Les origines du totalitarisme« Nous ne pouvons plus nous permettre de prendre ce qui est bon dans le passé et de l’appeler simplement notre héritage, de rejeter le mauvais et de le considérer simplement comme un poids mort qui, par lui-même, s’enterrera dans l’oubli. Le courant souterrain de l’histoire occidentale a fini par remonter à la surface et a ravi la dignité de notre tradition. C’est la réalité dans laquelle nous vivons. »