Les Tomahawks de Donald Trump et les terres rares chinoises

Tout le monde a suivi la saga du président Donald Trump sur l’envoi / non-envoi de Tomahawks en Ukraine. Tout a commencé le 23 septembre dernier avec un message surprenant de Donald Trump posté sur le réseau Truth Social : « Je pense que l’Ukraine, avec le soutien de l’Union européenne, est en position de se battre et de RECONQUÉRIR l’ensemble de l’Ukraine dans sa forme originelle. »

Au cours des semaines qui ont suivi, le président américain a joué avec l’idée d’envoyer des missiles de croisière de type Tomahawk en Ukraine. Ce missile d’une portée de 1 600 kilomètres permettrait à l’armée ukrainienne de frapper la Russie en profondeur. Leur livraison à l’Ukraine constituerait à bien des égards un tournant décisif dans la guerre en Ukraine. 

Tomahawks ou pas Tomahawks?

Pourtant, lors de sa rencontre du 17 octobre avec Volodymyr Zelensky à la Maison Blanche, Donald Trump rejette la demande ukrainienne d’armes lourdes, à commencer par les missiles Tomahawks, se prononce avec insistance sur un cessez-le-feu le long de la ligne de front actuelle et annonce préparer un sommet avec Vladimir Poutine.

Cette volte-face a aussitôt enflammé la sphère médiatique qui a diffusé sans hésitation que le changement d’attitude du président Trump était la conséquence directe de sa discussion avec le président Poutine. Ce dernier l’aurait en quelque sorte roulé dans la farine et persuadé de renoncer à poser un geste aussi lourd de conséquence que l’envoi de Tomahawks en Ukraine.

Nous ne croyons pas que ce soit le cas. Une phrase de Donald Trump pour justifier sa décision de ne pas livrer de missiles de croisière, a retenu notre attention :

“Nous avons aussi besoin de Tomahawks pour les États-Unis. Ce que je veux dire est que nous ne pouvons pas vider notre pays.”

Dans d’autres interventions, il a reformulé ce point en disant :

“Nous ne pouvons pas donner toutes nos armes ; nous ne pouvons pas faire ça.”[1]

Les États-Unis détiennent plus de 1000 Tomahawk, peut-être même près de 2000, car ils n’ont plus utilisé ce type de missile depuis la campagne de bombardements aériens sur la Libye en 2011. De toute façon, si les États-Unis livraient des Tomahawks à l’Ukraine, ils pourraient fort bien les remplacer en quelques mois. Du moins auraient-ils pu le faire sans difficulté il y a quelques années.

Exemples d’utilisation des Tomahawks
Les États-Unis ont lancé 288 Tomahawks contre des cibles en Irak durant la guerre du Golfe en 1991 (Opération Desert Storm). Lors de l’Opération Desert Fox toujours contre l’Irak en 1998, ce nombre est monté à 325 tirs en quelques jours. L’année suivante, les États-Unis ont lancé 218 missiles contre la Serbie. Pendant la campagne d’invasion de l’Irak en 2003, les forces américaines ont utilisé plus de 802 missiles Tomahawk pour frapper des objectifs stratégiques en début d’opération. Enfin, la campagne libyenne de 2011 leur a coûté 124 de ces missiles. Chaque fois les États-Unis ont regarni leur stock sans difficulté.

Sans terres rares chinoises, pas de Tomahawks

Aujourd’hui, les États-Unis doivent vivre avec leur stock existant. Tout a basculé très précisément le 9 octobre 2025 quand la Chine a décidé de soumettre toute exportation de terres rares à usage militaire ou dual, à un régime d’approbation au cas par cas. Il y avait bien eu quelques signes avant-coureurs les années précédentes, mais l’annonce du 9 octobre a généralisé le système d’approbation.

Désormais, tout produit chinois contenant ne serait-ce que 0,1 % de terres rares doit obtenir l’approbation de Pékin avant d’être exporté. Or, les États-Unis ont besoin de ces terres rares pour fabriquer des Tomahawks — ou des F35 ou toute autre arme de haute précision : sous-marins nucléaires, aimants permanents, radars, etc.

Justement, la Chine détient quelque 40% des réserves mondiales de terres rares, ce qui en fait le premier pays détenteur de cette ressource. En matière de production, la part de la Chine s’élève à environ 70% de l’extraction minière mondiale. Dans le secteur du raffinage, cette proportion s’élève à plus de 90% des terres rares utilisées dans le monde. Pour les terres rares lourdes, cette proportion grimpe à 99,9%, renforçant encore la dépendance mondiale vis-à-vis de la Chine pour les éléments les plus critiques.[1]

Les États-Unis n’ont pas de réserves stratégiques

Face à cela, les États-Unis se trouvent dans une position de faiblesse inouïe. En 2024, ils ont consommé environ 6 600 tonnes de terres rares raffinée, en quasi-totalité en provenance de Chine. À titre de comparaison, la consommation mondiale se situe autour de 200 000 tonnes en majorité sur le marché chinois.

La faible part des États-Unis dans la consommation mondiale de terres rares s’explique par la structure de la chaîne d’approvisionnement mondiale : en quasi-totalité, les terres rares incorporées dans les produits de haute technologie américains sont d’abord raffinées, puis transformées en composants (aimants, phosphores, semi-conducteurs) en Chine, au Japon, en Corée du Sud ou à Taïwan, avant d’être réexportées vers les États-Unis sous la forme de produits finis ou semi-finis.

Restent les 6 600 tonnes de terres rares consommées aux États-Unis… Comme on le devine, ces terres rares servent avant tout à faire tourner le secteur de la défense, de l’aérospatial et, dans une moindre mesure, de l’énergie et du médical avancé (imagerie médicale). Contrairement à ce que l’on pourrait penser, les États‑Unis n’ont pas anticipé le coup d’arrêt chinois et n’ont pas accumulé des stocks de terres rares.

Les évaluations du US Geological Survey, de Rare Earth Exchanges et du Financial Times montrent que les stocks américains actuels couvriraient tout au plus quelques semaines de besoins militaires intensifs, principalement pour les terres rares lourdes comme le dysprosium et le terbium.[1] Un plan pour constituer des stocks avait bien été prévu dans le “One Big Beautiful Bill Act” de Donald Trump. Ratifié en juillet 2025, son exécution est donc tributaire du bon vouloir chinois…[2]

Voilà pourquoi, il aurait été inconcevable que les États-Unis envoient des Tomahawks en Ukraine. C’est comme cela qu’il faut comprendre la volte-face de Donald Trump. Les talents de persuasion du président russe n’y sont pour rien. Au lendemain de sa promesse inconsidérée d’envoyer des Tomahawks en Ukraine, des conseillers qui savent compter ont dû lui rappeler le triste état des stocks de terres rares et ce que cela signifiait pour l’arsenal américain de missiles.

Lancer des Tomahawks serait trop difficile…Par la suite, Donald Trump a trouvé une autre explication au non-envoi de missiles de croisière en Ukraine : former des militaires ukrainiens au lancement de tels missiles serait trop complexe et long, cela requerrait « au moins six mois, généralement un an » de formation intensive. La difficulté de formation des équipages ukrainiens est réelle, mais savamment amplifiée dans le discours officiel pour éviter d’aborder les véritables considérations logistiques motivant la décision présidentielle.[3]

Mais pourquoi donc la Chine a-t-elle tant attendu?

La question n’est pas tellement de savoir pourquoi les États-Unis ont si rapidement enterré la seule façon classique, c’est-à-dire non nucléaire, de mettre la Russie à genoux. La véritable question est de savoir pourquoi la Chine a tant tardé à utiliser sa maîtrise des terres rares pour répliquer à l’incessante guerre économique que lui livrent les États-Unis?

Tout avait commencé en 2018, sous la première administration Trump, avec l’embargo sur les microprocesseurs haut de gamme à destination de Huawei et ZTE, accusées ne pas respecter les sanctions américaines sur l’Iran. Cette mesure visait à limiter l’accès des deux entreprises chinoises aux puces de dernière génération (7 nm et en dessous) ainsi qu’aux équipements de lithographie nécessaires à leur fabrication.

En octobre 2022, sous l’administration Biden, Washington a introduit un régime de contrôle élargi des exportations, interdisant la vente à la Chine de processeurs avancés et des machines servant à les produire, sous prétexte de sécurité nationale. Ces restrictions ont encore été renforcées en octobre 2023 pour inclure tous les processeurs graphiques et autres composants destinés à l’intelligence artificielle.

Pendant ce temps, la Chine continuait à exporter aux États-Unis ses terres rares qui servaient à fabriquer des microprocesseurs auxquels elle n’avait pas accès. Cette relation ne laissait pas de surprendre. Pourquoi les Chinois persévéraient-ils à honorer des contrats exempts des réciprocité?

Domination américaine sur le marché de l’hélium

La raison de cet étrange comportement vient seulement d’apparaître. Si la Chine détient un quasi-monopole sur les terres rares, elle est dépourvue d’un élément tout aussi essentiel pour la micro-électronique ainsi que pour l’armement, à savoir l’hélium. Ce gaz est utilisé dans l’industrie pour ses capacités de refroidissement. Ainsi, les avions de combat, hélicoptères militaires et missiles requièrent un soudage TIG (Tungsten Inert Gas) de haute précision pour assembler leurs structures en aluminium épais et alliages légers.

Cette technologie entre également dans la fabrication de blindages en titane et alliages réactifs. De même, les obus d’artillerie haut de gamme nécessitent des soudures de précision. La construction navale militaire utilise extensivement le soudage sous atmosphère d’hélium pour assembler les coques de sous-marins, destroyers et frégates. Enfin, les moteurs de fusées et autres systèmes propulsifs militaires nécessitent des soudures cryogéniques et des assemblages de précision.

Bref, l’hélium est aussi essentiel que les terres rares dans les technologies de pointe. Or, on ne peut pas le « fabriquer » de manière synthétique : il faut l’extraire de certains gisements de gaz naturel qui en contiennent de faibles concentrations (souvent des traces de moins de 1 %). Mon seulement, ces gisements sont très rares sur le plan géologique, mais l’extraction de l’hélium repose sur un processus complexe et énergivore, exigeant des basses températures et des hautes pressions pour le séparer des autres gaz avec lesquels il est mélangé (méthane, diazote, néon, hydrogène, etc.).

En 2025, la production mondiale d’hélium est dominée par les États-Unis et un petit groupe de pays qui sont d’ailleurs les mêmes qui extraient l’hélium gazeux. En effet, l’extraction et le raffinage de l’hélium industriel s’effectuent au plus près des forages, à la source même du gaz naturel, car seules les installations sur site permettent la séparation de ce gaz très volatil, qui serait sinon perdu de façon irrémédiable.[4]

Principaux producteurs d’hélium (2025)

# PaysPart mondiale Commentaire
1États-Unis ≈ 50 %Production stable autour de 50 % du total mondial. L’expansion se concentre dans le gisement de Hugoton, situé à cheval sur le Kansas, le Texas et l’Oklahoma.
2Qatar ≈ 30 %Extension de la liquéfaction pour répondre à la demande asiatique et européenne. Exploitation par Qatargas et Air Liquide. 
3Algérie ≈ 9 %Production relancée après modernisation du site d’Arzew, en partenariat avec Air Products et Sonatrach. 
4Russie ≈ 3–5 %Baisse temporaire liée à l’explosion en 2023 d’une unité de production du complexe géant Amur Gas Processing Plant, entraînant une forte baisse des exportations d’hélium. Reprise graduelle depuis 2024. 
5Australie< 3 %Gisements modestes. Croissance rapide, nouvelle production commerciale à Darwin et Mount Isa (Queensland).

La Chine se lance dans la production massive d’hélium

Jusqu’en 2020, la Chine s’approvisionnait en hélium presque exclusivement aux États-Unis. Depuis cette année-là, Pékin a lancé un programme stratégique d’indépendance en hélium, coordonné par Sinopec, PetroChina et plusieurs universités et instituts techniques. C’est ainsi qu’en 2022, un premier grand site d’extraction a été ouvert dans la région autonome du Xinjiang, suivi d’autres unités dans les provinces du Shaanxi et du Sichuan ainsi qu’en Mongolie-Intérieure. En 2025, une nouvelle installation dans le Shaanxi, exploitée par Vacree Technologies, est devenue la première unité capable de produire de l’hélium ultra‑pur (99,99997 % ou à « 6N9 »).

L’usine Vacree Technologies positionne la Chine comme le premier pays capable de produire industriellement de l’hélium ultra‑pur à grande échelle, alors que, jusqu’à présent, ce niveau de pureté n’était généralement accessible qu’en laboratoire ou via de petites unités spécialisées dans quelques pays (États-Unis, Allemagne, Japon). Cette évolution place la Chine en avance industrielle sur ce segment, avec la possibilité d’exporter et de dominer le marché mondial de l’hélium ultra‑pur pour les technologies de pointe.

La Chine n’est toutefois pas encore autosuffisante sur le plan de l’hélium classique, bien que sa production augmente à un rythme annuel proche de 60 % par an depuis 2022. Pour mettre fin à sa dépendance vis-à-vis des États-Unis, les autorités chinoises ont conclu un accord stratégique de vingt ans avec QatarEnergy signé début 2025, ainsi que des ententes avec la Russie et l’Algérie.[1] Quoiqu’il en soit, cette situation est provisoire car la Chine devrait devenir autosuffisante d’ici deux à quatre ans.

Et maintenant?

Toujours est-il que, fin 2025, estimant avoir suffisamment assuré ses arrières sur le front de l’hélium, la Chine a enfin pu recourir à son atout maître : les terres rares. C’est l’aboutissement d’une planification méticuleuse – cette même planification qui fait tant défaut aux États-Unis. Car il ne faut pas s’y tromper : en matière de terres rares, il n’existe pas d’alternative à la filière chinoise.

Les médias se font l’écho de gisements de terres rares en Ukraine, au Congo et au Groenland et spéculent sur une possible stratégie de contournement de l’écosystème chinois. Mais les États-Unis possèdent leurs propres gisements à Mountain Pass (Californie), Elk Creek (Nebraska), et Bokan Mountain (Alaska). Ils possèdent même une unité de raffinage à Mountain Pass qui a été réouverte précipitamment en 2022 afin de produire des les terres rares dites « légères ».

Heurs et malheurs des terres rares américainesL’usine de raffinage de Mountain Pass (Californie) a été initialement créée à la suite de la découverte d’un gisement de terres rares en 1949. L’exploitation industrielle a débuté à compter de 1952-1954. Il s’agissait alors du plus grand site de terres rares aux États-Unis, qui a dominé la production mondiale jusqu’à la fin des années 1980. Toutefois, après que des milliers de litres d’eau radioactive aient été accidentellement déversés dans la nature, Mountain Pass ferme en 2002 ses unités de raffinage. Depuis lors, le minerais extrait à Mountain Pass était intégralement envoyé en Chine pour traitement. Après plusieurs rachats et une longue restructuration, l’usine est rénovée et relancée officiellement en 2022 sous contrat avec le Pentagone pour la production d’aimants permanents et de terres rares stratégiques. En 2025, elle fonctionne à pleine capacité pour les terres rares « légères » et prépare une montée en gamme pour préparer le traitement des terres rares « lourdes ».

La longue saga de l’usine de terres rares de Mountain Pass montre bien qu’il ne suffit pas de mettre la main sur quelques gisements de terres rares pour créer une industrie dans ce domaine. L’exploitation de nouveaux gisements ou l’ouverture d’une usine ne suffit pas à inverser la tendance mondiale. Ce que la Chine a construit au cours des quatre dernières décennies est un véritable écosystème industriel : de la construction d’infrastructures énergétiques à la formation de main d’œuvre qualifiée, en passant par une intégration verticale à toutes les étapes de la production.

Hors de Chine, seule l’Australie maîtrise une large gamme de traitement des terres rares, bien que des trous subsistent pour certains éléments (comme le lutécium, le thulium) ainsi que pour les applications nécessitant des volumes considérables.[2] La filière australienne est toutefois loin des capacités de production chinoises et ne saurait satisfaire à l’ensemble des besoins des États-Unis.

La principale alternative à l’industrie chinoise réside dans le recyclage des terres rares déjà en circulation dans des produits finis. Le principe consiste à extraire ces éléments des produits usagés et des déchets électroniques, notamment les aimants permanents, les lampes fluorescentes et certains composants électroniques. Toutefois, le processus reste émergent et confronté à d’importants défis techniques et économiques. 

Somme toute, la Chine de Xi Jinping vient d’administrer aux États-Unis de Donald Trump une leçon cuisante. En matière de guerre commerciale, seule compte la planification à long terme. Les « bons coups » aussi spectaculaires soient-ils ne sauraient inverser les rapports de force.

Dans l’affaire des terres rares, il reste au président Trump à faire ce que malgré ses rodomontades, il sait le moins bien faire : négocier, c’est-à-dire traiter avec un interlocuteur d’égal à égal, alors qu’il n’a pas toutes les cartes en main (il en a quelques-unes, certaines très bonnes, mais pas toutes). Voilà pourquoi, sa ligne politique tangue si fort dans l’affaire ukrainienne : il est en train d’apprendre à être prudent en matière de ventes d’armes.

Les États-Unis ne sont plus tout-puissants. Leur puissance connaît certaines limites. Il va leur falloir se résoudre à redécouvrir le bon usage de la diplomatie.


[1] « Le Qatar signe un contrat d’approvisionnement en hélium de 20 ans avec la Chine », Nova News, 26 Février 2025.

[2] « Production de terres rares hors de Chine: quels sont les enjeux? », Zonebourse, 23 mai 2025. | « Terres rares: cette production hors de Chine qui défie la domination de Pékin », Géo, 29 mai 2025.

[1] “U.S. Heavy Rare Earth Stockpiles Under Strain Amid China’s Export Curbs”, Rare Earth Exchanges, September 11, 2025. | “U.S. Geological Survey, Mineral Commodity Summaries”, US Geological Survey (USGS), US Department of the Interior, January 2025. | Karen Hui, “China’s New Rare-Earth Controls Send Shockwaves Through Global Supply Chains”, Asia Pacific Foundation of Canada, October 15, 2025.

[2] Saptakee S, “Pentagon’s $1B Mineral Stockpile Boosts U.S. Independence from China”, Carbon Credits, October 14, 2025.

[3] Victor Nava, “Trump shoots down sending Ukraine ‘highly complex’ Tomahawk missiles: ‘Tremendous learning curve’”, New York Post, October 22, 2025.

[4] Jean-Claude Bernier, L’hélium, l’autre gaz indispensable, Mediachimie, 06 juillet 2022.

[1] « Restrictions à l’exportation des terres rares et droits de douane : comprendre l’escalade entre la Chine et les États-Unis », Le Grand Continent, 12 octobre 2025. | Armelle Bohineust, « Pourquoi la Chine restreint encore l’accès aux terres rares », Le Figaro, 9 octobre 2025. | « Comment la Chine domine la production de terres rares », Adimas, 16 janvier 2025.

[1] Mandy Taheri, “Trump Says US Needs Tomahawk Missiles Amid Ukraine Request”, Newsweek, October 19, 2025. | Nurbanu Tanrikulu Kizil, “Trump hesitant on selling Tomahawk missiles to Ukraine”, Daily Sabah, October 17, 2025.

,

L’imbroglio des îles de Mer de Chine méridionale

L’ouvrage d’Anthony Carty, « The History and Sovereignty of the South China Sea Islands », est une compilation des archives diplomatiques occidentales relatives aux conflits de souveraineté sur les îles de mer de Chine méridionale entre les années 1880 et 1970. Bien que la plupart de ces textes n’aient, de l’avis même de l’auteur, aucune valeur juridique, ils servent à jeter une lumière nouvelle sur la genèse de la confrontation actuelle entre les États-Unis et la Chine dans cette partie du monde. D’origine purement coloniale, la crise est aujourd’hui présentée comme une manifestation de l’agressivité de la Chine à l’égard de ses voisins. La vérité est autrement plus complexe.

Périodiquement on entend parler de conflit de souverainetés sur les îles de la mer de Chine méridionale. Les Philippines envoient des troupes sur un récif en pleine mer et des garde-côtes chinois les en délogent à coup de canons à eau. Outre la Chine et les Philippines, le Vietnam fait aussi valoir ses droits sur ces archipels, bien que de manière plus discrète.

Les archipels en question sont constitués par les îles Paracels au nord et Spratleys au sud. L’affaire pourrait être anecdotique car les îles en question sont inhabitées et sans richesse naturelle particulière – on évoque souvent la présence de gisements de pétrole et de gaz, sans avoir jamais réussi à prouver leur rentabilité ni même leur exploitabilité. On y trouve aussi du guano.

Source: Le Monde, 16 mars 2024.

Seulement voilà, à compter des années 1950, les États-Unis ont décidé de contrer coûte que coûte les revendications de la Chine communiste. Après une période d’accalmie à la fin du XXe siècle, l’intervention américaine dans le Sud-Est asiatique a repris de plus belle. Au lieu de proposer leurs bons offices aux pays concurrents, les États-Unis s’attachent à jeter de l’huile sur le feu et multiplient les manœuvres navales conjointes avec les Philippines. On assiste ainsi à une montée des incidents entre la coalition américano-philippine et la marine chinoise.

À qui appartiennent les îles de mer de Chine méridionale ?

Fort bien, direz-vous, mais à qui appartiennent ces îles ? Les Philippines ont porté l’affaire en arbitrage devant la Cour permanente d’arbitrage (CPA), une organisation intergouvernementale fondée en 1899, dont le siège est à La Haye. La Chine a refusé de comparaître. Un panel de juges internationaux choisis par le secrétariat de la CPA[1] a conclu en juillet 2016 que la Chine n’avait aucun droit sur les îles en question en vertu de la Convention des Nations unies sur le droit de la mer.[2]

Affaire conclue ? Certainement pas pour la Chine qui conteste les résultats de la CPA. Précisément un livre vient de sortir qui revient sur l’historique complet du conflit de souveraineté sur les îles de mer de Chine méridionale[3]. Son auteur, Anthony Carty est un spécialiste irlandais de droit international que les hasards de la vie professionnelle ont conduit en avril 2009 à devenir professeur titulaire de la chaire de droit public à l’Université de Hong Kong.

C’est à ce moment que le professeur Carty a pris conscience de l’importance de cette affaire en termes de droit international. Il explique sa démarche comme suit :

J’ai donc décidé, à mon retour en Grande-Bretagne cet été, d’aller consulter les archives nationales britanniques pour voir s’il existait des documents à ce sujet. (…) À ma grande surprise, j’ai découvert qu’il existait un dossier substantiel traitant directement de la question de la propriété des îles Nansha, que les Philippines appellent les îles Spratleys. À ma grande surprise également, ce dossier affirmait que, par défaut, les îles Spratleys étaient chinoises.[4]

L’ouvrage du professeur Carty ne livre pas une opinion de plus sur la souveraineté des îles de mer de Chine méridionale. C’est une compilation sèche mais méticuleuse des archives, principalement françaises et britanniques : notes juridiques, correspondance diplomatique, avis d’experts et, plus rarement, communiqués de presse, tant il est vrai que cette question était considérée comme exclusivement technique et sans intérêt pour le public. Le tout est présenté sous forme chronologique et couvre la période qui va des années 1880 aux années 1970.

La crise des îles Paracels est déclenchée par la France

La première chose qui frappe à la lecture de ce compendium archivistique est la responsabilité première et entière de la France. L’empire colonial français englobait l’Indochine et avait donc une façade maritime sur la mer de Chine méridionale. C’est dans ce contexte que, dans une lettre officielle adressée en décembre 1931 à la légation chinoise à Paris, la France tente de faire valoir ses droits sur les îles Paracels qui auraient été une dépendance traditionnelle de l’Empire d’Annam (partie constitutive de l’Indochine française).

Notons bien qu’en 1931, c’est à la Chine que s’adresse la France pour faire valoir ses droits sur ces îles, ce qui donne à penser que, à l’époque, elles étaient considérées par les grandes puissances comme chinoises. Quoiqu’il en soit, la légation chinoise répondit poliment mais fermement que les îles en question font partie de la province de Canton depuis un temps immémorial.

S’ensuit toute une série de de lettres dans lesquelles la France affirme que l’archipel des Paracels est situé à plus de trois milles nautiques des côtes de Chine, très exactement à 145 milles nautiques de l’île de Hainan, et donc ne sauraient relever de la souveraineté de ce pays. Réponse de la légation chinoise : 

Le gouvernement chinois estime qu’il n’y a aucun rapport entre la question des îles Paracels et le principe des 3 milles, ce dernier ayant pour objet de délimiter les eaux territoriales et non le domaine territorial. (…) En fait, il serait infondé de procéder à une telle généralisation, car il faudrait alors en conclure que les nombreuses îles ou colonies d’outre-mer situées à plus de 145 milles nautiques de la France métropolitaine ne devraient plus être considérées comme faisant partie du domaine territorial de la France.[5]

L’ironie cinglante des diplomates chinois semble avoir échappé à la partie française. Pourtant, quelques années auparavant, un lettre du ministre des Affaires étrangères Aristide Briand avait bien reconnu le caractère hasardeux de la position française :

Selon le Jurisconsulte du Département, les documents évoqués par le ministère des Colonies semblent établir qu’au début du 19ème siècle, les Paracels constituaient une dépendance de l’Annam. Mais l’Annam n’ayant pas exercé son autorité pendant longtemps et la Chine ayant pris possession de l’archipel en 1909, ces faits paraissent de nature à établir les droits de la Chine, s’ils ne se sont pas heurtés à des droits antérieurs de l’Annam. Toute la question est de savoir si ces droits subsistaient en 1909, or il est difficile de dire ce qu’un tribunal en jugerait.[6]

Dans une note postérieure revenant sur l’historique des revendications françaises sur les îles Paracels, ce même ministère des Affaires étrangères reconnaîtra que les « droits historiques » de l’Annam avaient été opportunément « redécouverts » à l’occasion d’une demande de la Société financière et coloniale (SFFC) qui souhaitait exploiter des gisements de guano sur ces îles.

Quand la France pratique la politique de la canonnière

Le cas des îles Spratley est différent car la France ne pouvait faire jouer d’aucun prétexte colonial et elle se contenta de nier la souveraineté de la Chine et de déclarer l’archipel res nullius dans le Journal Officiel du 25 juillet 1933. Au moment de cette publication, Aristide Briand venait de mourir et il n’y avait plus personne pour tempérer les tendances impériales qui régnaient au ministère des Colonies ou au sein du gouvernorat de l’Indochine.

Toute prudence mise de côté, la France annexa coup sur coup les îles Paracels et les îles Spratley sous prétexte que la Chine était trop faible pour les défendre contre l’agressivité croissante du Japon dans la région. Encore une fois, soulignons que c’est la souveraineté de la Chine que la France conteste, non celle des Philippines ou de tout autre pays. Cette occupation déclenchera une réaction en chaîne qui dure aujourd’hui encore.

En effet, la France se révélera tout aussi incapable que la Chine d’assurer une présence militaire permanente sur les deux archipels. Ainsi, le Japon annexera sans coup férir les îles Paracels et Spratley en mars 1939 chassant les quelques pêcheurs chinois qui s’y trouvaient. À la suite de la défaite du Japon, le traité de San Francisco de septembre 1951[7] établissait la renonciation du Japon sur tous les territoires qu’il avait conquis au cours des années de guerre, y compris les îles Spratleys et Paracels.

La fin de la deuxième Guerre mondiale crée un vide juridique

Toutefois, le traité de San Francisco ne précisait pas le statut à accorder aux îles de mer de Chine méridionale. La France essaya bien de réoccuper ces îles en 1946, mais, aux prises avec les débuts de la guerre d’Indochine, elle échoua à y envoyer des soldats. Une note diplomatique française évoquera quelques années plus tard une cession des archipels à la République du Sud-Vietnam[8]. Les droits de la France étaient si ténus que cet ultime geste n’eut aucun impact sur la suite des événements.

Dans ces années d’après-guerre, seule comptait la position des États-Unis. Or, les archives américaines montrent qu’entre 1943 et 1974, « la question du titre territorial des îles n’était pas considérée comme importante. Les archives américaines, dont une grande partie est publiée dans les Foreign Relations of the United States, montrent que les États-Unis cherchaient avant tout à empêcher la Chine de s’installer dans ces îles. Les Paracels et les Spratleys ne devaient pas tomber entre les mains de la Chine communiste ».[9]

Détail curieux. Il convient de souligner que les États-Unis avaient été la puissance coloniale des Philippines entre 1898 et 1946, c’est-à-dire durant l’ensemble de la période pendant laquelle se nouait l’imbroglio des îles de la mer de Chine méridionale. Or, jamais les États-Unis n’ont fait valoir de revendications sur les îles Spratley, ni a fortiori sur les îles Paracels. C’est la France seule qui monta à la manœuvre pour contester la souveraineté de la Chine sur ces îles.

Comment les Occidentaux ont dénié la souveraineté des peuples autochtones

Encore faut-il préciser pourquoi les grandes puissances occidentales considéraient les îles de la mer de Chine méridionale comme chinoises. Toutes les sources diplomatiques citées par le professeur Carty font remonter la souveraineté de la Chine à une expédition de l’amiral chinois Li Tchouen aux Paracels en janvier 1909. Au cours de l’opération, des marins chinois ont construit un pavillon, modifié le nom des îles « et manifesté ainsi leur souveraineté ».[10]

La Chine insistait plutôt, sur le caractère historique de ses droits. Elle rappelait que ses pêcheurs utilisaient ces îles de manière régulière depuis le XVe siècle, y construisaient des cabanes en bois et y demeuraient de manière intermittente. Cet argumentaire historique était rejeté sans autre forme de procès par les diplomates occidentaux. Seule une occupation formelle comme celle de l’amiral Li Tchouen pouvait être prise en considération parce que de type quasi-occidental.

Le professeur Carty rappelle à ce propos que le juriste allemand Carl Schmitt a écrit des lignes essentielles sur ce déni de justice à l’encontre des peuples autochtones. Il résume ainsi la thèse de cet auteur :

La question du droit international exigeant l’annexion formelle d’un territoire soulevée dans la correspondance diplomatique française sur les Paracels et les Spratleys est examinée, comme nous l’avons vu, par Schmitt dans Terre et Mer (et dans Le Nomos de la Terre). Il fait remarquer que ces notifications officielles font partie du système colonial, que l’on part du principe que les « indigènes » non européens n’ont aucun droit et que les notifications sont une affaire entre Européens, qui revendiquent des terres qui ne font pas partie de leur patrie. Cette saisie par les Européens de terres avec lesquelles leurs populations n’avaient aucun lien a dénaturalisé toute la structure du droit international occidental. Il est important de noter que « les indigènes tels que les Chinois ne voient pas la nécessité de se notifier ou de notifier à quiconque qu’ils vivent sur des terres qu’ils habitent eux-mêmes depuis des siècles ».[11]

Ce point de vue sera indirectement confirmé par un long mémorandum du département des recherches du Foreign Office britannique daté de juin 1975 qui reconnaît en conclusion « que les îles Paracels sont et ont été depuis le XIXe siècle des îles chinoises, aux yeux des ministères des affaires étrangères britannique et français. (…) La revendication française de 1931 n’était rien d’autre qu’une manœuvre visant à répondre aux pressions internes au sein du cabinet français (avec les colonies et le gouvernement de l’Indochine), qui n’a jamais été destinée à être poursuivie sérieusement en cas de résistance de la part des Chinois. »[12]

Précisons que la documentation abondante réunie dans l’ouvrage du professeur Carty n’a pas de prétention juridique. Tout au plus indique-t-elle le contexte dans lequel les grandes puissances – en particulier la France – ont créé de toutes pièces l’affaire des îles de la mer de Chine méridionale en misant sur la prétendue « faiblesse » de la souveraineté chinoise – lisez : le caractère non-occidental de ses revendications.

La Cour permanente d’arbitrage prend la relève de l’impérialisme colonial

Paradoxalement, le déni de la souveraineté chinoise par les grandes puissances a été remis au goût du jour par l’arbitrage de la CPA en faveur d’un nouvel acteur dans l’imbroglio : les Philippines. La sentence de cet organisme a été rendue en vertu de la Convention des Nations Unies sur le droit de la mer qui attribue une zone économique exclusive au pays riverain, donc aux Philippines.

Pour arriver à cette conclusion, le tribunal arbitral a tout simplement fait disparaître les îles de la mer de Chine méridionale. Pendant tout le XXe siècle, la Chine, France, Grande-Bretagne et Japon ont débattu sur la souveraineté des îles Paracels et Spratley. Or, selon le tribunal, il n’y avait pas d’îles. La Chine ne peut en aucun cas prétendre à une souveraineté sur des îles qui n’ont jamais existé.

La sentence de la CPA poursuit dans son style amphigourique que les récifs en question « sont des hauts-fonds découvrant qui ne génèrent pas de droit à une mer territoriale, à une zone exclusive ou à un plateau continental, et ne sont pas des éléments pouvant être appropriés par occupation ou autrement. »[13]

Les îles de la mer de Chine méridionale contiennent pourtant des ressources en eau potable et ont abrité des populations de façon intermittente depuis de nombreux siècles comme l’attestent des ruines d’habitations et de temples. La CPA a fait appel à des experts en hydrographie qui ont démontré que ce n’était pas suffisant pour faire vivre une population autosuffisante (self-sustaining). 

Pour éviter de statuer sur les droits historiques de la Chine ou de tout autre pays, la CPA a transposé le débat historique sur le plan géographique. Puisque les îles Paracels et Pratley n’en étaient pas, la CPA pouvait faire valoir les droits des Philippines sur des eaux territoriales et des zones économiques exclusives.

Le recours à l’arbitrage avait déjà été préconisé par les puissances occidentales dans les années 1920-30. On sait comment la France avait tranché le débat en envoyant une canonnière dans les îles Spratley. Les États-Unis l’ont réintroduite après la deuxième Guerre mondiale dans le cadre de la guerre froide :

Les archives nationales américaines contiennent un document datant du milieu des années 1950, dans lequel un sous-secrétaire d’État américain déclare que, bien que les Philippins ne revendiquent pas les Spratleys, il est dans l’intérêt des États-Unis de les encourager à les revendiquer de toute façon afin d’empêcher la Chine communiste de s’installer dans la région.[14]

L’ouvrage du professeur Carty fait un raccourci saisissant entre la théorie de la res nullius de la France des années 1920-30 et la disparition des îles de la mer de Chine méridionale orchestré par la CPA dans les années 2010. Dans les deux cas, il s’agit d’évincer la Chine de territoires qu’elle occupait depuis plusieurs siècles mais, comme le soulignait Carl Schmitt, sans en avoir songé à en notifier les puissances étrangères.

Voilà comment des îles ayant une valeur intrinsèque tout à fait marginale sont devenues depuis un siècle une source de tension géopolitique croissante. Longtemps absents du grand jeu qui se livrait entre Chine, Japon, Grande-Bretagne et France, les États-Unis ont choisi de raviver les braises du foyer que l’on croyait éteint en soutenant le pays ayant les prétentions les plus ténues sur les îles de la mer de Chine méridionale – les Philippines.


[1] La Cour était composée de cinq juges : un Allemand, un Français, un Néerlandais, un Polonais et un président africain.

[2] En anglaise “UNCLOS” pour United Nations Convention on the Law of the Sea.

[3] Anthony Carty, “The History and Sovereignty of the South China Sea Islands”, New Star Press, 2024, 246 pages.

[4] Wang Wenwen, “The rule of law says that the islands are Chinese”, Global Times, 6 avril 2024

[5] Lettre de la Légation au ministère des Affaires étrangères du 7 juin 1934. Cité in Anthony Carty, idem, pp. 207-8.

[6] Note d’Aristide Briand au ministère des Colonies, 16 juin 1931. Cité in Anthony Carty, idem, pp. 176-7.

[7] À ne pas confondre avec la conférence qui s’est tenue San Francisco d’avril à juin 1945 et qui aboutit à la création de l’Organisation des Nations-Unies.

[8] Note de l’ambassadeur de France en Chine, Etienne Manac’h, au ministre des Affaires étrangères, Michel Jobert, le 18 janvier 1974, intitulée : « Contentieux territorial concernant les îles Spratleys et autres archipels de la mer de Chine méridionale ».

[9] Anthony Carty, idem, p. V.

[10] Anthony Carty, idem, p. 148.

[11] Anthony Carty, idem, pp. 134-5.

[12] Anthony Carty, idem, p. 243.

[13] « Arbitrage relatif à la mer de Chine méridionale », Communiqué de presse, Cour permanente d’arbitrage, La Haye, 12 juillet 2016.

[14] Interview d’Anthony Carty, in Wang Wenwen, “The rule of law says that the islands are Chinese”, Global Times, Apr 06, 2024