L’appel d’Avraham Burg à la Cour Internationale de Justice (8 août 2025)
Avraham Burg
Avraham « Avrum » Burg, né en 1955 à Jérusalem, est une figure de la gauche israélienne : ancien président de la Knesset (1999-2003), ex-président de l’Agence juive et de l’Organisation sioniste mondiale, il a même assuré l’intérim de la présidence de l’État en 2000. Retiré de la politique active depuis 2004, il s’est imposé comme essayiste post-sioniste et critique constant de Benjamin Netanyahu, plaidant pour une identité juive plus ouverte et dénonçant les dérives de la politique israélienne. Membre du parti Hadash depuis 2015, il a annoncé en 2026 se présenter aux législatives israéliennes avec le mouvement « A Place for Us All »
Nous publions avec un an de retard cet appel d’Avraham Burg, qui appelle à déposer un recours devant la Cour internationale de justice afin que Benjamin Netanyahu soit jugé pour crimes contre l’humanité à Gaza : « Il ne s’agit pas d’un rejet de notre peuple, mais d’une défense de son âme ».
Le texte publié sur son blog et intitulé « Jews – Rebel. Now!!! » (traduit en français tour à tout par « Juifs, rebellez-vous maintenant ! » ou « Juifs, révoltez-vous ! Maintenant ! »), appelait un million de Juifs dans le monde — moins de 10 % de la population juive mondiale — à se joindre à une plainte collective devant la Cour internationale de justice pour crimes contre l’humanité commis à Gaza.
Quand on lit le texte avec attention, on s’aperçoit qu’ il ne s’agissait pas d’une pétition structurée avec un site de collecte de signatures, mais d’un appel moral publié sur son propre blog, dans lequel il écrivait explicitement espérer que « des lecteurs activistes se saisiraient de cet appel pour l’organiser » — autrement dit, il n’a pas lui-même mis en place de mécanisme de signature.
Au demeurant, si on s’en tient au plan juridique, seuls les États peuvent saisir la Cour internationale de justice — des particuliers ne peuvent pas y déposer une plainte collective — ce qui explique en partie pourquoi l’initiative est restée de l’ordre de l’appel politique et symbolique plutôt que d’une procédure judiciaire réelle.
Dans un billet de suivi publié en octobre 2025 (« Jews Rebel #2 »), après le cessez-le-feu à Gaza, Burg réoriente son propos vers d’autres priorités : un « Fonds juif mondial pour la reconstruction de Gaza », le soutien à la poursuite de « criminels de guerre juifs devant les tribunaux internationaux » en général, et des initiatives communautaires symboliques (« Maisons de compassion », « Communautés de réparation »).
En résumé : il faut considérer l’appel « Juifs, révoltez-vous ! Maintenant! » non pas comme une pétition, mais comme un témoignage pour l’honneur de la communauté juive mondiale devant l’histoire : « nous ne permettrons pas à l’État d’Israël, qui inflige systématiquement des violences à une population civile, de parler en notre nom ».
Magnifié, sanctifié Sois le saint nom Avili, crucifié Chez les humains Un million de bougies allumées Pour l’aide qui n’est jamais venue Vous le voulez plus sombre
Hineni, hineni Je suis prêt, Seigneur
Leonard Cohen
Il n’existe pas de définition unique pour tous ceux qui s’identifient comme juifs. La judéité est-elle une religion ? Un gène ? Une culture? Une nationalité ? Un statut juridique ? Dans la confusion de ces identités qui se chevauchent et se contredisent, l’Israël moderne a forgé sa propre synthèse sans précédent, une fusion de cinq éléments jamais entièrement soudés dans l’histoire juive : la religion, la terre, le pouvoir, la langue et la souveraineté. Le produit de ce creuset israélien est une mutation culturelle qui ose s’appeler le judaïsme.
À ce moment de l’histoire israélienne, trois de ces éléments, la religion, le pouvoir et la terre, se sont métastasés en excroissances malignes. Le pouvoir est devenu trop grand et est désormais mis au service des interprétations les plus pathologiques du judaïsme, axées sur la conquête et la domination. Le coût immédiat de ce cancer est l’effritement de la souveraineté israélienne. Le pouvoir a été confié à des milices messianiques violentes, dont les chefs de gangs font désormais office de ministres. Ensemble, du haut en bas simultanément, ils ont démantelé l’État israélien. Ce pays n’existe plus.
Ces éléments destructeurs ont toujours été présents dans l’ensemble juif, mais ils étaient généralement contenus, marginalisés, limités. Aujourd’hui, après deux mille ans, ils ont pris le contrôle et mettent en œuvre leurs sombres projets. Chaque juif doit aujourd’hui faire face à deux questions fondamentales : Quelle est mon identité juive ? Et suis-je avec eux ou contre eux ?
Il n’y a pas de juste milieu. Il ne doit pas y en avoir.
Les soutenir, c’est s’aligner sur les forces ruineuses de notre passé. Avec ceux qui ont lancé une révolte imprudente et délirante contre l’Empire romain, entraînant la destruction du second temple et des souffrances indicibles pour notre peuple. Se ranger à leurs côtés, c’est embrasser les commandements bibliques d’anéantissement des nations indigènes et le mythe du suicide collectif à Massada. C’est suivre une culture séparatiste et suprémaciste : un monde où les non-Juifs sont vilipendés et où les Juifs sont choisis et exaltés.
Des lignes épaisses et ininterrompues s’étendent de l’orgueil de Bar Kokhba à la brutalité de Ben-Gvir, de la folie messianique de Rabbi Akiva à la grossièreté et au zèle de Smotrich. Les seigneurs de la ruine de l’histoire juive ne sont jamais vraiment morts et, aujourd’hui, ils tuent même.
Mais le judaïsme a toujours porté en lui une autre civilisation. Une civilisation enracinée dans l’introspection, la critique, la compassion et l’action morale. Le prophète Nathan s’est présenté devant le roi David, le dirigeant le plus puissant d’Israël, et l’a accusé de corruption et d’effusion de sang. Des siècles plus tard, le prophète Jérémie avertit les élites décadentes de Jérusalem de la destruction imminente du premier temple. En l’an 70 de notre ère, Rabbi Yochanan ben Zakkaï a fui la ville des zélotes et de la soif de sang, et a inauguré le nouveau judaïsme alternatif : une foi de culte sans temple, d’identité sans territoire, de force sans domination, et d’autorité spirituelle sans souveraineté politique.
C’est ce judaïsme qui a ensuite embrassé le yiddish, la langue qu’Isaac Bashevis Singer a décrite comme « la langue de l’exil… une langue sans terre et sans frontières, qui n’est soutenue par aucun gouvernement, une langue qui n’a pas de mots pour désigner les armes, les munitions, les manœuvres militaires ou les tactiques de guerre ». Dans les ghettos, les yiddishophones vivaient ce que les grandes religions ne faisaient que prêcher : une pratique quotidienne de l’étude de l’humanité et des relations humaines. Ce qu’ils appellent la Torah, le Talmud, l’éthique et la mystique. Le ghetto, loin d’être un simple refuge pour les persécutés, était une grande expérience de vie paisible, de sens de soi et d’attention aux autres. Et il survit encore, refusant de se rendre, malgré la cruauté qui l’entoure.
Cette tension intérieure de l’âme juive est toujours vivante. Entre les forces de la domination, de la soif de sang et de la « silenciation » des autres, et ce judaïsme de la tolérance, de l’ouverture et du dialogue.
Aujourd’hui, une grande inspiration morale s’impose à tous ceux qui refusent d’accepter la dictature du pouvoir et de la corruption menée par César Netanyahou et sa coalition de zélotes apocalyptiques.
Il est temps de sortir de la ville, comme l’a fait Yohanan ben Zakkaï, et de faire renaître un judaïsme de moralité et d’humanité. Nous n’avons pas d’institutions, pas de grandes ressources. Nous sommes dispersés, souvent seuls. Nous ne possédons aucun pouvoir militaire ou gouvernemental. Mais nous avons la force spirituelle et éthique de notre passé. L’histoire juive est de notre côté.
C’est pourquoi nous pouvons et devons arrêter l’écoulement du sang.
Voici comment nous pouvons commencer : nous avons besoin d’un million de Juifs. Moins de dix pour cent de la population juive mondiale pour déposer un appel commun à la Cour Internationale de Justice de La Haye. Une plainte juridique collective contre l’État d’Israël pour les crimes contre l’humanité commis en notre nom et sous la fausse bannière de notre identité juive.
Il est temps de dire : ça suffit !
Deux soleils se lèveront ce jour-là. L’un brillera au firmament juif, éclairant nos ténèbres intérieures et remplaçant le fanatisme par la clarté morale. L’autre brillera dans le monde entier, déclarant que parmi les Juifs, il y a ceux qui ressemblent aux pires criminels des nations et qu’il y a ceux qui, sans peur ni privilège, se dressent contre eux.
Oui, le Hamas a commis des crimes odieux contre l’humanité. Mais rien de tout cela ne justifie les actions d’Israël à Gaza depuis lors.
Nous sommes à l’heure des comptes. Nous ne devons pas l’esquiver.
Voici donc mon appel :
Si vous êtes un individu, une communauté ou une organisation juive n’importe où dans le monde, et que vous êtes ébranlés par ce que fait Israël, si vous vous alignez sur les valeurs du judaïsme humaniste, sur la décence morale de base et la responsabilité collective, rejoignez cette initiative historique. Non pas en vous tournant vers les armes ou les structures de pouvoir, mais vers la conscience de l’humanité. Adressez-vous à La Haye.
Dans notre appel, nous déclarerons : nous ne permettrons pas à l’État d’Israël, qui inflige systématiquement des violences à une population civile, de parler en notre nom. Nous n’accepterons pas que le judaïsme serve de couverture à des actes de violence. Ce n’est pas un rejet de notre peuple, c’est une défense de son âme. Il ne s’agit pas de détruire, mais de réparer.
Nous sommes des milliers, des dizaines de milliers, des centaines de milliers. Un million de Juifs qui disent simplement : nous sommes ici, et nous sommes contre.
Individus dotés d’une conscience et dont l’âme est en éveil, penseurs, érudits, membres du clergé, artistes, juristes, l’heure est venue. Connectez-vous. Signez. Organisez-vous. Élevez la voix juive de la résistance morale. La lumière existe. Elle a seulement besoin de nombreuses bougies.
J’espère vraiment que les lecteurs prêts à s’engager répondront à cet appel et le diffuseront.
Qu’ils entendront le plus ancien des appels – « Où es-tu ? » – et qu’ils répondront comme l’a fait Leonard Cohen :
N.B. Nous n’avons pas retenu le titre proposé par l’Agence Média Palestine qui nous paraissait incomplet et avons retenu celui de Michael J.P Laurent qui publie dans Geopolitics.fr un article consacré à l’appel d’Avrum Burg.
La soi-disant « neutralité flexible » de la Suisse – un tour de passe-passe bernois
Depuis quelques années, le Conseil fédéral, c’est-à-dire le gouvernement suisse, s’aligne sur les prises de position des États-Unis et de l’Europe en matière de politique étrangère. En application de la démocratie directe pratiquée en Suisse, l’association Pro Suisse autour de Christoph Blocher, désireuse de contester la prétendue « neutralité flexible » du Conseil fédéral a déposé une initiative populaire exigeant le retour à une vraie neutralité, initiative qui sera soumise au peuple le 27 septembre 2026.L’initiative était soutenue dès son lancement en novembre 2022 par un des partis au pouvoir, l’UDC (Union démocratique du centre). P.S. Le titre et les intertitres sont ajoutés par le blog La Paix mondiale menacée. Le titre original a été main tenu en sous-titre (La soi-disant « neutralité flexible » de la Suisse – un tour de passe-passe bernois). – NDÉ
Une « solidarité » qui tourne le dos à la neutralité suisse
Dans les médias et parmi les partis politiques suisses, mais aussi malheureusement dans l’esprit de certains élus suisses particulièrement éloquents, s’est répandue une idée aussi fausse que tenace. Certains milieux, dont la direction actuelle du PS suisse, rejettent l’Initiative sur la neutralité bientôt soumise à votation, notamment parce que celle-ci interdirait à l’avenir toute sanction économique[i], sur laquelle vient alors se superposer le terme élastique de la « solidarité ».
La solidarité – un mot lourd de sens, mais bien souvent aussi galvaudé. Mais avec qui, cette solidarité? Avec Donald Trump, cet esprit dérangé et sans scrupules? Qui fait mine de recourir aux Bons offices de la Suisse et prétend discuter sérieusement de paix avec les négociateurs iraniens, alors même qu’en février 2026 il s’apprête à lancer une attaque contre l’Iran ? Quelques heures seulement après l’amorce d’un accord qui semblait à portée de main à Genève, les bombes américaines s’abattront à nouveau sur l’Iran et tueront des responsables de haut rang au sein du gouvernement, du haut commandement militaire et des institutions religieuses. Elles feront également des victimes parmi les civils, y compris des écolières – un massacre aveugle, un acte de destruction pure et simple, orchestré de manière déloyale. Il s’agit là, aujourd’hui comme hier, d’un terrible crime de guerre, un de plus auquel sont également mêlés les actuels dirigeants d’Israël, à quoi viennent s’ajouter les assassinats ciblés perpétrés dans la bande de Gaza.
Les sanctions économiques, une arme de guerre meurtrière
Est-ce là vraiment l’avenir que nous souhaitons pour le monde? Terreur et destructions massives à l’encontre d’un pays qui souhaite emprunter une voie différente de celle imposée par les États-Unis et l’Union européenne? Jusqu’à présent, la Suisse avait, à plusieurs reprises, eu le courage de refuser les sanctions économiques illégales exigées unilatéralement par les États-Unis ou l’UE, en invoquant sa neutralité, et elle avait bien fait. Mais soudain, du jour au lendemain et motivée par un simple froncement de sourcil de « Big Brother », elle a opéré un virage à 180°. Nous savons aujourd’hui, comme cela a été démontré à maintes reprises, que les sanctions économiques à l’encontre de pays et d’individus sont devenues une arme meurtrière dans les guerres économiques. Elles remplacent ou accompagnent la guerre sur les champs de bataille, mais infligent souvent aux populations qu’elles touchent des dégâts équivalents, voire supérieurs à ceux des combats. Ceux qui les ont décrétées en sont conscients, et c’est précisément leur but.
C’est précisément ce qu’un lapsus de l’ex-ministre allemande – alors fraîchement émoulue – des Affaires étrangères du gouvernement Scholz, a révélé lorsqu’elle a déclaré : « Nous menons une guerre contre la Russie », dont l’objectif était « de ruiner la Russie »[ii]. Annalena Baerbock (actuellement présidente de l’Assemblée générale des Nations unies!) ne pouvait ignorer que, selon des études indépendantes unanimes, les sanctions touchent avant tout la population civile, dont un nombre effrayant d’enfants, car elles entraînent la malnutrition, le manque d’hygiène et l’insuffisance des soins médicaux.
Des sanctions inefficaces et contre-productives
C’est précisément dans les régions ravagées par la guerre que les sanctions ont des conséquences mortelles pour la population civile. Or, selon des études récentes, cette redoutable arme de guerre économique s’avère inefficace quant aux objectifs invoqués par ceux qui y ont recours. Malgré la participation imposée par les États-Unis à d’autres pays dans leur guerre économique, Cuba, par exemple, reste socialiste, tandis qu’en Afghanistan, les talibans continuent de régner. L’Irak, ramené à l’âge de pierre par les bombardements, est aujourd’hui encore tout sauf une démocratie. Ni là, ni en Iran, ni en Russie, les sanctions n’ont conduit à la formation d’un mouvement insurrectionnel contre le pouvoir en place, comme semblent encore le croire les délirants conseillers de Trump. Bien au contraire, tant en Iran qu’en Russie, l’attitude de l’Occident a poussé la population à décider de se défendre contre une ingérence extérieure contraire au droit international.
Néanmoins, sous l’effet des sanctions qui ne cessent d’aggraver la situation, la misère catastrophique s’intensifie en Afrique et au Proche-Orient. Le Comité international de la Croix-Rouge, dont le siège est à Genève, ne cesse de le dénoncer avec un désespoir grandissant. Cette misère n’a été causée ni par Poutine, ni par l’Iran, mais avant tout par les Américains au nom de leur prétendue lutte contre le terrorisme, de Clinton à Trump en passant par Bush et Biden, suivis docilement par les bellicistes catastrophistes de Bruxelles, qui n’ont d’autre vision de la paix mondiale que celle d’une OTAN devenue agressive.
La neutralité flexible mise en scène au Bürgenstock
La Suisse officielle, dont le siège est à Berne, continue dans la pratique à s’aligner docilement sur les soi-disant puissants et sur Trump, ce rutilant criminel de guerre qui déclenche des guerres sanglantes avec autant de désinvolture que s’il jouait au golf – une honte hélas durable pour la Suisse. Le Conseil fédéral suisse souhaite pouvoir s’en tenir à sa « neutralité flexible » ayant, prétend-il, fait ses preuves. Mais dans quel but? Avec sa « neutralité flexible », il n’a pas mis fin à la folie qui culmina au Bürgenstock[iii], mais l’a mise en scène aux yeux du monde entier comme un spectacle grandiose pour Zelensky, qui, depuis des années, envoie chaque jour des centaines de jeunes gens vers une mort certaine. Dans quel but? En faveur de qui? En ce qui concerne la paix véritable dans le monde, ce scénario suisse grandiose n’a abouti à aucun résultat. Rien d’étonnant à cela, puisque seule l’une des parties impliquées dans cette terrible guerre sans fin y a été autorisée à s’exprimer, tandis que l’autre est ignorée. Cela a constitué un signal supplémentaire adressé au monde entier, indiquant que la Suisse avait renoncé à sa neutralité (au profit des États-Unis).
Le spectacle donné au Bürgenstock n’était pas une conférence de paix, mais une parade militaire des partisans européens des États-Unis, extrêmement embarrassante pour notre pays, face à l’absence de la moindre réflexion de ceux qui s’y étaient rendus pour s’assurer réciproquement leur gloire, manifestement en voie de rétrécir. Ce n’était pas là le modèle suisse de résolution des conflits que nous ont transmis des personnalités telles que Henri Dufour, Henry Dunant, Konrad Ilg, Giuseppe Motta, Henri Guisanet bien d’autres, véritables serviteurs du bien commun suisse, ouverts sur un monde meurtri par de nombreuses blessures.
Fermeté et souveraineté : la tradition suisse
Au cours de ces dernières années, dans ce monde troublé, notre Conseil fédéral, dans son ensemble, s’est souvent montré servile face à des puissances considérées à tort comme toutes-puissantes. Et même si elles l’étaient, la tradition suisse veut que nous restions fermes, que nous ne bradions pas notre souveraineté, mais que nous la revendiquions avec conviction. Une fermeté éprouvée est notre meilleure défense, et une neutralité crédible en est la clé.
Nous avons là un préjudice considérable à réparer. Roger Köppel (Weltwoche Daily du 1er août) a appelé ce phénomène par son vrai nom : pour lui, le terme de « neutralité flexible » n’est pas seulement arbitraire, il est également trompeur et constitue donc une variante de l’« argot du milieu ». La Suisse doit-elle continuer à s’en tenir à cette approbation tacite, à peine dissimulée, des exactions manifestes du pouvoir prétendument dominant – et persister dans son silence de plomb à l’égard de ses alliés? À quoi sert donc notre Parlement s’il laisse passer ce parti pris manifeste dans l’action du gouvernement suisse et l’accepte encore comme de la neutralité?
L’initiative sur la neutralité suisse, un remède au silence de plomb
Ce n’est pas sans raison que l’initiative sur la neutralité souhaite enfin interdire clairement ces armes meurtrières que sont les sanctions : c’est pour cela que la Suisse doit les abolir. Nous disposons ainsi de la marge de manœuvre nécessaire pour manifester une véritable solidarité, non pas celle au service des prétendus maîtres du monde, mais dirigée vers les populations qui souffrent de la mégalomanie du monde occidental. C’est là que réside la place de la véritable solidarité de la Suisse : une solidarité avec les personnes et populations mêmes qui souffrent, et non avec des égocentriques imbus d’eux-mêmes, soutenus en coulisses par le lobby de l’armement et de la finance qui tire largement profit de la guerre permanente.
Le monde entier, et surtout sa partie la plus défavorisée, a toujours espéré cette véritable solidarité, y compris de la part de la Suisse neutre. Il n’y a qu’un seul remède à la complicité silencieuse de la Suisse officielle face à ces injustices quotidiennes flagrantes : un « oui » sans réserve à une neutralité suisse cohérente, lors du week-end de votation du 27 septembre 2026, mais aussi avant et après cette date cruciale.
[i] Précisons que le texte de l’initiative interdirait exclusivement la participation de la Suisse aux sanctions non autorisées par les Nations-Unies, donc illégales. Elle précise en toutes lettres la volonté de maintenir « les obligations envers l’ONU ». NDÉ.
[ii] La première formule a été prononcée le 24 janvier 2023 devant l’Assemblée parlementaire du Conseil de l’Europe, à Strasbourg, alors que la ministre allemande des Affaires étrangères Annalena Baerbock plaidait pour la livraison de chars Leopard 2 à l’Ukraine (« Germany Says Quiet Part Out Loud About Ukraine War », Newsweek, 25 janvier 2023). La deuxième formule l’a été le 25 février 2022 à la réunion extraordinaire des ministres des Affaires étrangères de l’UE à Bruxelles (« “Wird Russland ruinieren” — Baerbock bestätigt EU-Sanktionen gegen Putin und Lawrow », Die Welt, 25 février 2022). NDÉ.
[iii] Bürgenstock est le site d’un sommet sur la paix en Ukraine destiné à définir les modalités selon lesquelles la guerre russo-ukrainienne pourrait prendre fin : 92 pays y ont pris part, mais la Russie n’y a pas été invitée. NDÉ.
Note des éditeurs L’article que vous allez lire, de Jean-Daniel Ruch, porte sur la théorie de la « guerre juste » et sur la condamnation qu’en fait le pape Léon XIV dans son encyclique Magnifica Humanitas (25 mai 2026). Précisons d’emblée que l’objet principal de cette encyclique est l’intelligence artificielle et ses impacts, dont l’un est bien entendu la guerre. Il faut attendre le chapitre 5 pour que la question de la guerre juste soit abordée, ce qui n’enlève rien à la vigueur du propos. Il s’agit en effet d’une remise en question par le Vatican de toute la pensée chrétienne depuis Saint-Augustin. C’est donc une évolution majeure que les médias ont dans leur quasi totalité passée sous silence.D’où l’importance de l’article de Jean-Daniel Ruch paru une première fois dans L’Impertinent et que nous reprenons ici. >>> Des extraits du chapitre 5 de l’encyclique sont reproduits en fin d’article (section sur “La banalisation de la guerre”). >>> Les sous-titres ont été ajoutés au texte initial par les éditeurs du blog.
Points clés
Le pape Léon XIV remet en question la notion de « guerre juste » dans son encyclique Magnifica Humanitas en lien avec l’intelligence artificielle.
La doctrine traditionnelle de la guerre juste repose sur trois critères : l’autorité légitime, la cause juste et l’intention droite.
L’encyclique souligne les dangers de l’IA, notamment l’anonymisation des responsabilités et l’amplification des discours de haine.
Le pape appelle à dépasser la théorie de la guerre juste pour privilégier le dialogue, la diplomatie et la coopération.
L’article critique la réaction de l’Occident face à la pensée du pape et évoque le besoin d’une réflexion morale sur la guerre.
Le 25 mai 2026, le pape Léon XIV a publié l’encyclique Magnifica Humanitas qui remet en question la notion de « guerre juste » ayant fourni la base morale de la guerre selon l’Église catholique depuis Saint-Augustin au cinquième siècle. Développée par Thomas d’Aquin au 13ᵉ siècle, la notion de « guerre juste » a été sécularisée par le juriste néerlandais Hugo Grotius au 17ᵉ siècle. On est dès lors passé de la morale au droit international, de la définition de la guerre « juste » aux conditions d’une guerre « légale ».
La doctrine traditionnelle de la guerre juste
Cette conception de la guerre juste était fondée sur trois critères:
L’autorité légitime. Une guerre ne peut être déclenchée que par un État souverain, mais pas par des particuliers ou des milices privées. Ceci rejoint la théorie de l’État, celui-ci ne pouvant exister que s’il dispose du monopole de la violence.
La cause juste. Le recours aux armes n’est moralement justifié que si une injustice a été commise ou est sur le point d’être commise.
L’intention droite. Le but ne doit pas être la vengeance ou la conquête, mais la réparation d’un tort. Implicitement, ce critère introduit le comportement des armées dans la conduite des hostilités, qui doit être proportionnel et éviter les dommages causés aux non-combattants.
Le droit international moderne
Dans le droit international moderne, formulé après les deux guerres mondiales, les conceptions héritées de la tradition catholique sont consacrées dans la Charte des Nations Unies (1945) et dans les Conventions de Genève (1949) et leurs Protocoles additionnels (1977). La première définit les règles du jus ad bellum, à savoir le droit de faire la guerre. Les deuxièmes détaillent le jus in bello, soit les règles à appliquer par les armées en guerre qui veillent à protéger les civils et autres non-combattants. La Charte autorise le recours à la force dans deux cas de figure: à l’article 42 en cas de décision du Conseil de sécurité (l’autorité légitime), et à l’article 51 dans l’exercice de la légitime défense (la cause juste). Pour que celle-ci soit exercée de manière légale, elle doit répondre à une agression ou à une menace imminente. Qu’est-ce que l’encyclique de Léon XIV change?
L’encyclique Magnifica Humanitas : un tournant
Le 10 avril, alors qu’un cessez-le-feu venait de prendre place entre l’Iran, les États-Unis et Israël, le pape se fendait d’un tweet aux conséquences vertigineuses :
« Dieu ne bénit aucun conflit. Quiconque est un disciple du Christ, le Prince de la Paix, n’est jamais du côté de ceux qui alors maniaient le glaive et aujourd’hui lâchent des bombes. L’action militaire ne va pas créer des espaces de liberté, ni des temps de Paix. Ceux-ci ne viennent que de la promotion patiente de la coexistence et du dialogue entre les peuples. »
Cette critique a été perçue comme une condamnation de la guerre « de choix » israélo-américaine contre l’Iran. Notez les termes utilisés : lorsque l’Occident, médias ou dirigeants, parlent de la guerre menée par la Russie en Ukraine, il s’agit d’une « agression non provoquée et injustifiée », comme si les bonnes âmes qui nous dirigent devaient se convaincre elles-mêmes que cette « opération militaire spéciale », ainsi que les Russes la nomment, était vraiment non provoquée et n’avait pas une justification quelconque – comme par exemple la pénétration des intérêts et des armes otaniens dans le voisinage de la Russie.
Mais l’action israélo-américaine contre l’Iran, qui n’est pas plus de la légitime défense que l’opération russe contre l’Ukraine, est pudiquement devenue une « guerre de choix ». Les deux sont en droit international des agressions de même calibre.
L’IA et l’anonymisation des responsabilités
Léon XIV précisa sa pensée dans son encyclique. Dans une quarantaine de paragraphes consacrés à « La culture du pouvoir et la civilisation de l’amour », il fustige la banalisation de la guerre encore exacerbée par l’irruption de l’intelligence artificielle qui amplifie les discours de haine et la polarisation tout en anonymisant les responsabilités. Comment peut-on tenir une machine pour responsable de crimes de guerre ?
Le Pape plaide pour l’identification de chaînes de commandement claires qui renvoient à ceux qui, in fine, ordonnent à des systèmes autonomes de tuer. Au passage, il ne se gêne pas de lancer une pique acerbe aux industries militaires qui deviennent un « moteur autonome des choix belliqueux » alimentant les tensions dans le monde, car elles « tirent profit d’un marché qui prospère précisément grâce aux conflits ».
Le dépassement de la théorie de la guerre juste
Face à cette exacerbation de la culture, voire du culte de la puissance armée, « aujourd’hui plus que jamais il est important de réaffirmer le dépassement de la théorie de la ‘guerre juste’ trop souvent invoquée pour justifier n’importe quelle guerre, sous réserve du droit à la légitime défense dans son sens le plus strict. » Donc, on a le droit de se défendre en cas d’agression. Léon termine en plaidant avec force pour le dialogue et la diplomatie, ainsi qu’un renouveau du multilatéralisme.
L’administration Trump face au Pape
L’administration Trump avait toutes les raisons de se sentir visée par la nouvelle théologie de la guerre promue par le pape Léon XIV. On ne va pas s’étendre sur les insanités proférées par le bouffon vulgaire qui sert de président américain, y compris les icônes IA de lui-même en pape.
Plus sérieux sont les doutes émis par le vice-président, un homme provenant d’un milieu difficile et converti au catholicisme en 2019 à l’âge de 35 ans après s’être passionné pour la théologie de Saint-Augustin, justement le père de la doctrine de la guerre juste. Vance pourrait être le prochain président américain.
Gêné, il a répondu aux critiques papales en rappelant son maître à penser : « Lorsque le Pape prétend que Dieu n’est jamais du côté de ceux qui manient le glaive, il oublie la tradition millénaire de la guerre juste. » Et de poser la question rhétorique : « Dieu était-il du côté de ceux qui ont libéré les camps de l’Holocauste? »
Vance n’a peut-être pas réalisé alors que, de ce point de vue, Dieu était avec les Soviétiques, car ce sont eux qui ont libéré Auschwitz…
La clarification du Pape du 6 juin
Le 6 juin, Léon XIV a encore eu l’occasion de préciser sa pensée auprès de journalistes. Interrogé sur la question de savoir si la guerre en Iran remplissait les conditions de la guerre juste, il rétorqua sans appel :
« En Iran, les critères pour une guerre juste ne sont pas présents. »
Implicitement, il reconnaissait ainsi que l’offensive israélo-américaine constituait un acte d’agression. Il poursuivit dans le sens de son encyclique:
« La théorie de la guerre juste date d’il y a des siècles, alors qu’il était impossible d’imaginer les armements et la capacité destructive à la disposition de l’humanité aujourd’hui. »
Le silence moral de l’Occident
Le vice-président américain s’est abstenu de poursuivre le débat. Il s’est borné, le 18 juin, à affirmer qu’il restait en contact avec le souverain pontife et à décrire leur relation positive. Mais la gêne est palpable chez cet homme croyant.
Il n’y a pas besoin d’être catholique (et l’auteur de ces lignes est un protestant plutôt de tradition antipapiste primaire) pour apprécier la révolution douce que le premier pape américain, né Robert Francis Prevost à Chicago en 1955, enclenche dans le monde occidental. Aux États-Unis, le dernier pays occidental où la religion joue un rôle majeur, l’encyclique Magnifica Humanitas n’est pas sans effet, voir Vance. Il faut aussi dire que l’Amérique continue de bénéficier de journalistes qui savent être incisifs.
L’Europe et son hystérie guerrière
Malheureusement, les élites européennes, tout obsédées qu’elles sont, en particulier en Allemagne, par leur réarmement, n’ont plus la capacité de la réflexion morale. On ne se pose pas la question de savoir ce qui est juste ou faux, bien ou mal, ni où est l’intérêt public. Il n’y a qu’une chose qui compte: battre les Russes.
L’hystérie guerrière en Allemagne a atteint des proportions telles qu’on est amené à se poser des questions sur les raisons profondes qui animent ces bouffées d’émotions bellicistes : les Allemands veulent-ils se venger des humiliations infligées par les Russes à Stalingrad et à Berlin ? N’oublions pas que ce sont les Russes qui ont occupé Berlin en 1945 alors que les troupes occidentales attendaient sur la rive occidentale de l’Elbe. À nul moment n’entend-on une voix européenne prôner le dialogue et la diplomatie avec Moscou, alors que cette injonction est au cœur de l’encyclique de Léon XIV.
Le cas suisse
Quant à notre très catholique ministre des Affaires étrangères, Ignazio Cassis, sa pensée morale et stratégique rappelle le galetas de ma grand-mère : vide avec beaucoup de toiles d’araignée de poussière. On peut, comme Charlie Hebdo, insulter sans limite l’Église. À bien des égards, on peut se réjouir qu’elle n’ait plus guère d’influence sur nos sociétés et nos politiques. Mais, lorsque l’humanité a besoin d’une boussole pour éviter une nouvelle guerre mondiale, il n’y a pas tellement d’alternative au Pape. Qui, dans le monde occidental, jouit d’une autorité morale comparable?
PS: Tandis que les dirigeants européens restaient muets face aux questions fondamentales posées par le chef de la principale confession chrétienne, le président iranien, lui, les décrivait comme étant « morales, logiques et équitables ». Massoud Peseskhian salua l’appel du Pape pour une « une paix juste. »
L’auteur
Jean-Daniel Ruch a été l’ambassadeur de Suisse en Serbie, au Monténégro, en Israël et en Turquie. Il a aussi travaillé pour l’OSCE dans les années 90 et aux côtés de Carla Del Ponte au Tribunal de l’ONU pour l’ex-Yougoslavie. Depuis 2024, il enseigne et écrit. “Crimes et tremblements. D’une guerre froide à l’autre au service de la paix et de la justice” est paru aux éditions Favre en 2024. Samira au pouvoir, un thriller politique, a été publié aux éditions Zarka en 2025.
Extraits du chapitre 5 de l’encyclique Magnifica Humanitas
La banalisation de la guerre
189. En 1965, le cri de saint Paul VI résonnait avec force devant lʼAssemblée Générale des Nations Unies : « jamais plus la guerre, jamais plus la guerre ! »[i]. Nous devons reconnaître que, malgré les aspirations et les proclamations de paix, les soixante dernières années ont été marquées par des conflits dʼune férocité impressionnante qui ont souvent impliqué massivement les populations civiles, causant des victimes innocentes, des vagues de réfugiés, une déstabilisation sociale et des blessures durables. Cependant, dans le discours public, il était communément admis que la guerre devait rester une extrema ratio, encadrée par des limites éthiques et juridiques rigoureuses, et en tout état de cause par une perspective politique orientée vers la paix. À la suite des événements survenus pendant lʼentre-deux-guerres, un tournant sʼest produit après la Seconde Guerre mondiale : la paix avait été placée au centre de lʼordre international, comme en témoigne notamment la Charte des Nations Unies, qui se propose de « préserver les générations futures du fléau de la guerre »[ii]; de nombreuses Constitutions nationales, dans le même esprit, avaient relégué le recours aux armes à des cas extrêmes et strictement délimités. Même pendant la Guerre froide, malgré la présence de conflits graves, la conscience quʼil fallait éviter à tout prix un nouveau conflit mondial persistait.
190. Aujourdʼhui, en revanche, nous assistons à un véritable changement de paradigme dans le discours public et dans les choix en matière de réarmement, avec une réhabilitation inquiétante de la guerre en tant quʼinstrument de politique internationale, tandis que les critères éthiques mêmes qui en avaient limité lʼusage sont progressivement érodés. Les conflits régionaux qui sʼéternisent, lʼescalade des tensions et les menaces réciproques deviennent presque habituels, et des formes de conflit pour lʼexpansion territoriale que lʼon croyait dépassées réapparaissent. Lʼopinion publique est progressivement orientée et habituée par des récits médiatiques polarisants, souvent amplifiés par des algorithmes qui valorisent la confrontation et lʼopposition.
191. Nous assistons également à une perte inquiétante de la mémoire historique. La disparition progressive des témoins directs de la Shoah et des deux guerres mondiales facilite une réécriture sélective ou déformée du passé, dans un climat où les fausses informations et les manipulations narratives brouillent les leçons apprises. Sans une mémoire vive des horreurs de la guerre, les décisions politiques risquent dʼêtre prises sur la base de calculs de force, sans vision des conséquences à long terme.
192. À tout cela sʼajoute un élément nouveau et déterminant : la dimension médiatique et numérique. Les réseaux de communication, les espaces dʼinformation fragmentés et les algorithmes qui favorisent la confrontation peuvent amplifier la polarisation et le ressentiment, accélérer la propagande et rendre plus difficile un discernement commun. Ainsi, la guerre nʼest pas seulement menée, mais aussi préparée culturellement à travers des récits simplistes, des logiques ami-ennemi, la désinformation et la peur. Lorsque la mémoire historique sʼestompe et que les critères éthiques qui protègent les civils et les plus fragiles sʼaffaiblissent, il devient plus facile de présenter la violence comme nécessaire, inévitable, voire “propreˮ. Cʼest dans ce climat que lʼhumanité est en train de glisser vers une culture violente de la puissance, où la paix nʼapparaît plus comme une tâche à assumer, mais comme un intervalle précaire entre les conflits. Aujourdʼhui plus que jamais, il est important de réaffirmer le dépassement de la théorie de la “guerre justeˮ trop souvent invoquée pour justifier nʼimporte quelle guerre, sous réserve du droit à la légitime défense dans son sens le plus strict[iii]. La magnifique humanité dispose dʼoutils bien plus efficaces et capables de promouvoir la vie humaine pour faire face aux conflits, tels que le dialogue, la diplomatie, le pardon. Le recours à la force, à la violence et aux armes témoigne dʼune pauvreté relationnelle qui a toujours des conséquences désastreuses sur les populations civiles.
Source: Lettre encyclique du Saint-Père Léon XIV Magnifica Humanitas (15 mai 2026), 50 pages. Cf. pp. 34-5.
[i] Saint Paul VI, Discours à la 20 Assemblée générale des Nations Unies (4 octobre 1965) : AAS 57 (1965), p. 881.
[ii] Organisation des Nations Unies, Charte des Nations Unies (26 juin 1945), Préambule.
[iii] Cf. François, Lett. enc. Fratelli tutti (3 octobre 2020), n. 258 : AAS 112 (2020), p. 1061 : « De fait, ces dernières décennies,toutes les guerres ont été prétendument “justifiées”. Le Catéchisme de l’Église catholique parle de la possibilité d’une légitimedéfense par la force militaire, qui suppose qu’on démontre que sont remplies certaines “conditions rigoureuses de légitimitémorale”. Mais on tombe facilement dans une interprétation trop large de ce droit éventuel. On veut ainsi justifier indument mêmedes attaques ‘‘préventives’’ ou des actions guerrières qui difficilement n’entraînent pas “des maux et des désordres plus gravesque le mal à éliminer” » ; cf. Catéchisme de l’Eglise Catholique, n. 2309.
Les défenseurs de la brutalité d’Israël à l’égard des Palestiniens de Gaza continuent d’utiliser les persécutions subies par les juifs dans le passé pour neutraliser les critiques à l’égard d’Israël.
Des milliers d’Israéliens se sont rassemblés à Jérusalem le 28 janvier à l’occasion d’une conférence d’extrême droite.
Antony Lerman
Cette conférence a appelé à la recolonisation juive de la bande de Gaza et au transfert de la population qui y vit, présenté de manière douteuse à l’aide de l’euphémisme « un moyen légal de les faire émigrer volontairement ».
Leur projet, que des membres du gouvernement israélien d’extrême droite annonçaient dès les premiers jours de la guerre de Gaza, constitue un nettoyage ethnique.
Tout Palestinien restant à Gaza serait soumis à l’extension, sur ce territoire, de l’apartheid sanctionné par l’État qui prévalait dans l’Israël d’avant 1967, en Cisjordanie après 1967 et sur le plateau du Golan.
Ce plan génocidaire a été salué par le ministre du Tourisme du Likoud, Haim Katz, comme une « occasion de reconstruire et d’étendre la terre d’Israël ».
« Parti pris antisémite »
Cela signifiait un rejet total de la décision rendue le 26 janvier par la Cour internationale de justice (CIJ) des Nations unies, selon laquelle « Israël doit prendre des mesures pour empêcher toute violence génocidaire de la part de ses forces armées » et « prévenir et punir » l’incitation au génocide.
Cela constituait également une validation de la vague d’accusations d’antisémitisme à l’encontre de la CIJ que la décision sur Israël de cette dernière avait provoquée. Les représentants du gouvernement israélien ont été les premiers à réagir. La Cour a fait preuve d’un « parti pris antisémite », ont-ils déclaré.
Les dirigeants du J7, le grand groupe de travail des communautés juives américaines contre l’antisémitisme, se sont ralliés à cette position. La CIJ est « tombée sous l’emprise de la propagande antisémite », a écrit Jake Wallis Simons, rédacteur en chef du Jewish Chronicle, dans le Telegraph.
Ce recours à l’antisémitisme comme arme pour détourner les critiques visant la riposte d’Israël aux attaques du Hamas du 7 au 10 octobre contre les colonies juives et les unités de l’armée israélienne situées au-delà de la barrière de sécurité à l’est de la bande de Gaza, était manifeste alors même que les informations sur les atrocités commises commençaient juste à filtrer.
Et la réaction à la décision de la CIJ n’a surpris personne. Après tout, cette stratégie, qui consiste à exploiter l’expérience passée de la persécution antijuive pour neutraliser les critiques à l’égard de l’État juif et susciter la sympathie à son égard, est un procédé qui perdure depuis des décennies.
Propagande tous azimuts
Comme je l’ai analysé dans mon livre « Whatever Happened to Antisemitism? », cette stratégie s’adapte très bien à pratiquement toutes les violations par Israël des droits humains des Palestiniens. Il a été déployé dès le premier jour pour décrire les motivations du Hamas, puis sans discontinuer depuis lors pour saper et détourner les demandes d’un cessez-le-feu immédiat.
En l’espace de quelques heures, dans ce qui présentait toutes les caractéristiques d’une offensive de propagande coordonnée, des responsables gouvernementaux et des responsables politiques israéliens qualifiaient les attaques de « pogroms » et décrivaient ces événements comme « la journée la plus meurtrière pour les Juifs depuis l’Holocauste ». Et ces descriptions continuent de façonner le discours public et la compréhension des événements du 7 octobre.
Le terme « pogrom » est un mot russe désignant les attaques violentes menées par des populations locales non juives contre les Juifs dans l’Empire russe et dans d’autres pays au XIXe siècle. Elles étaient perpétrées par l’oppresseur puissant contre les faibles et les vulnérables.
Aussi grotesque soit-elle, l’attaque du Hamas était précisément le contraire : « une manifestation sans précédent de violence anticoloniale », a écrit Tareq Baconi dans un commentaire pour Al Shabaka, le think tank palestinien international. Il s’agissait d’une attaque contre une cible qui a toujours été vulnérable et qui symbolisait le régime raciste anti-palestinien, le puissant État israélien, imposant l’asservissement de la population de Gaza.
« Une astuce qu’on utilise toujours »
Quant à la comparaison avec l’Holocauste, un tel langage apocalyptique déforme et banalise le génocide nazi des Juifs. Shulamit Aloni, défunte présidente du Meretz – alors le parti le plus à gauche d’Israël dans les années 1990 –, connue pour son franc-parler et très respectée, l’avait candidement condamnée en ces termes : « C’est une astuce à laquelle nous recourons toujours. Quand quelqu’un en Europe critique Israël, nous évoquons l’Holocauste. »
Si l’on compare l’instrumentalisation de l’antisémitisme à l’époque, alors qu’elle n’en était qu’à ses balbutiements, à son ampleur actuelle, on constate que le rôle que l’Holocauste est sans vergogne amené à jouer pour blanchir l’apartheid israélien et justifier la dépossession et le nettoyage ethnique des Palestiniens devient de plus en plus important.
« Quand quelqu’un en Europe critique Israël, on évoque l’Holocauste »
L’institution qui a rendu cela possible est l’Alliance internationale pour la mémoire de l’Holocauste et la « définition opérationnelle » de l’antisémitisme qu’elle a adoptée en 2016. Cette organisation est connue dans le monde entier simplement sous son acronyme : IHRA.
Quelle que soit la teneur de cette définition, qui oserait remettre en cause un document diffusé par un organisme dont le nom comporte les mots « mémoire de l’Holocauste » ? D’autant plus que ses promoteurs ont pratiquement décrété qu’une telle remise en question était un sacrilège.
Et pourtant, la plupart des exemples d’antisémitisme contenus dans cette définition servent à justifier la restriction du droit des Palestiniens à s’exprimer publiquement sur leurs expériences de nettoyage ethnique et de dépossession continue, sans rien faire pour protéger les Juifs contre le véritable antisémitisme.
Comportement protégé
Même avant le 7 octobre, les discours habituels sur l’antisémitisme présentaient les Palestiniens comme étant presque exclusivement associés au terrorisme.
Aujourd’hui, les termes « Palestinien » et « terroriste du Hamas » sont souvent considérés comme synonymes. Par conséquent, suggérer que les Palestiniens pourraient mériter des droits, la souveraineté et la solidarité revient à cautionner la violence contre les Juifs, écrit la journaliste et universitaire Natasha Roth-Rowland.
Empêcher cela et lutter contre ce phénomène lorsqu’il se produit « revient essentiellement à présenter la violence d’État israélienne – nettoyage ethnique, incarcération de masse, exécutions extrajudiciaires, spoliation des terres – comme une forme de comportement protégé parce qu’elle est perpétrée par des Juifs ».
Comme certains le soutiennent, l’une des manifestations de la redéfinition de l’antisémitisme en antisionisme est que l’antisémitisme ne concerne plus « ceux qui haïssent les Juifs », mais « ceux que les Juifs haïssent ».
Antisionisme
Le succès persistant de cette instrumentalisation repose sur une vision déformée et instrumentalisée de l’histoire juive : l’idée que, d’une part, l’antisémitisme est éternel et immuable, et que, d’autre part, l’antisionisme est le « nouvel antisémitisme ».
Quoi qu’il en soit, les organisations anti-antisémites politisées ne cessent d’encourager les gens à croire que l’extermination antisémite est imminente. La première conception, « éterniste », du passé juif, qualifiée de vision larmoyante, ignore les formes contingentes et historiquement spécifiques de l’antisémitisme.
Quant à l’antisionisme, il n’y a rien de plus juif. Les Juifs ont été les premiers antisionistes, le sont restés dans leur grande majorité jusqu’à la Seconde Guerre mondiale, et des centaines de milliers d’entre eux le sont encore aujourd’hui.
« Quant à l’antisionisme, il n’y a rien de plus juif »
Cependant, il est dans l’intérêt d’Israël de continuer à entretenir l’idée que les Juifs, partout dans le monde, sont également et éternellement vulnérables, même si le sionisme était censé mettre fin à la haine des Juifs.
Alors que tant de gens semblent se réjouir d’être exploités pour susciter la compassion au nom d’allégations douteuses d’un antisémitisme en constante montée, pourquoi ne pas continuer à instrumentaliser le discours sur l’Holocauste et les pogroms en les présentant comme des dangers évidents et immédiats ?
Pour les dirigeants israéliens, chaque confrontation militaire, chaque combat contre le Hamas ou le Hezbollah est mené au nom du « peuple juif ». Peu importe que le fait de ne faire aucune distinction entre l’État d’Israël et les Juifs du monde entier soit considéré comme une croyance antisémite selon l’IHRA.
Ephraim Mirvis, le grand rabbin de la United Synagogue britannique, n’avait certainement pas lu le script lorsqu’il a qualifié les soldats israéliens commettant un génocide à Gaza, au nom de l’éradication de l’antisémitisme, d’« incroyables soldats héroïques ». Pourrait-il être plus évident que l’antisémitisme instrumentalisé constitue un danger évident et immédiat pour les Juifs qui ne réclament pas l’égalité des droits pour tous, du fleuve à la mer ?
Discours prononcé par Mirjana Spoljaric, Présidente du Comité international de la Croix-Rouge, lors du débat public du Conseil de sécurité de l’Organisation des Nations Unies sur la protection des civils dans les conflits armés – 20 mai 2026, New York
Monsieur le Président,
Toute guerre menée sans règles ne se déroule plus parmi des combattants, c’est une guerre menée contre les civils.
Au cours des dernières semaines, j’ai effectué une série de visites au Moyen-Orient, où les conséquences de la guerre sur les civils sont aussi manifestes que tragiques. Cette brutalité dans les conflits armés devient la norme, du Moyen-Orient à la Corne de l’Afrique, mais aussi en Europe de l’Est et dans d’autres régions du monde.
Nous ne pouvons plus prétendre que ce dont nous sommes témoins dans les zones de guerre est conforme au droit.
Ni les destructions massives,
ni les immenses souffrances infligées aux populations,
ni la rhétorique utilisée en guise de justification ne sont conformes au droit.
Lorsque des dirigeants donnent l’ordre à leurs forces armées de combattre sans retenue, lorsqu’ils qualifient leurs adversaires de sous-hommes, lorsqu’ils menacent des populations entières, ils font bien plus qu’encourager les crimes de guerre.
Ils menacent de réduire à néant les fondements moraux de notre humanité commune.
L’histoire nous a appris que la déshumanisation est toujours suivie d’atrocités. Tuer sans distinction, torturer, maltraiter devient plus facile à justifier dès lors que l’on cesse de considérer l’autre comme un être humain à part entière.
Mais que se passe-t-il lorsque cette rhétorique brutale devient la nouvelle norme?
L’adversaire l’adopte à son tour.
Et les conséquences sont effroyables, comme nous le constatons chaque jour.
Des territoires entiers sont réduits à l’état de ruines. Des hôpitaux sont détruits et des patients sont tués. Des travailleurs humanitaires et des personnels de santé sont régulièrement pris pour cible.
Ces violations du droit international humanitaire se déroulent sous nos yeux.
Mais d’autres sont aussi commises dans l’ombre, à l’abri des regards, dans des cellules de prison, des centres de détention, des salles d’interrogatoire. Le rapport de pouvoir entre un prisonnier et ses geôliers est tellement déséquilibré que les digues morales peuvent facilement céder.
Dans bien trop de conflits armés, les détenus se voient arracher jusqu’à la dernière parcelle de leur humanité. Réduits à l’état de sous-hommes, ils n’ont plus droit à un traitement ou à un procès équitable. Dépossédés de leur identité, ils risquent de disparaître à jamais, toute trace de ce qui leur est arrivé étant délibérément effacée.
La déshumanisation ne concerne pas seulement les combattants tombés aux mains de l’adversaire; les civils privés de liberté aussi en sont souvent victimes.
Ces actes de cruauté délibérés ne surviennent pas par accident. La torture et la violence ne sont jamais fortuites.Elles sont le produit d’un système qui vise à rationaliser des actes rendus possibles par le mépris du droit et l’application de stratégies militaires d’annihilation.
Les Conventions de Genève sont sans équivoque: dans les situations de conflit armé international – y compris dans les situations d’occupation – les prisonniers de guerre, les internés civils et les détenus ont le droit d’être visités par le CICR. Nous évaluons le traitement qu’ils reçoivent et leurs conditions de détention, nous les aidons à maintenir le contact avec leurs familles, et nous contribuons à empêcher qu’ils ne disparaissent.
Bien que les États aient l’obligation de laisser le CICR visiter les détenus, nous nous voyons bien trop souvent opposer un refus ou imposer d’importantes restrictions d’accès – il s’agit d’un recul inquiétant du respect des normes, qui risque de porter préjudice non seulement aux détenus actuels mais aussi aux prisonniers de demain.
Partout où nous le pouvons, nous continuons de visiter les lieux de détention. La semaine dernière, j’étais à la prison centrale de Karkh, à Bagdad, où sont actuellement détenues plusieurs milliers de personnes de près de 70 nationalités différentes, récemment transférées du nord-est de la Syrie. Parmi elles se trouvent des enfants pris au piège d’une guerre qu’ils n’ont pas choisie et qui risquent aujourd’hui de passer le restant de leurs jours derrière les barreaux.
La situation de ces enfants est un exemple de ce qui arrive lorsque la communauté internationale laisse des catégories entières de personnes hors du cadre du droit et qu’elle n’a pas le courage politique et moral de statuer sur leur sort.
Pour les populations qui vivent dans des zones de conflit ou sous occupation, le sentiment d’emprisonnement n’est pas cantonné aux lieux de détention; il est omniprésent. Aujourd’hui, des millions de civils à travers le monde voient leur avenir confisqué par les conflits et la violence, qui détruisent leurs foyers et leurs moyens de subsistance, les séparent de leurs terres et les privent de leur dignité la plus élémentaire.
Les conflits armés ne surgissent pas du néant. Lorsque la politique échoue, la guerre s’ensuit. Il est donc temps de prendre des mesures effectives en faveur d’une résolution durable des conflits et de ne plus seulement chercher à en limiter les effets.
Monsieur le Président,
protéger les civils et traiter ses adversaires dans le respect des règles du droit n’est pas un signe de faiblesse. C’est au contraire la réaffirmation, dans son propre pays comme sur la scène internationale, d’une exigence morale supérieure.
Le chemin qui mène à la paix commence souvent avec la libération simultanée de prisonniers ou la restitution des dépouilles des défunts à leurs familles. Il est plus aisé de mener à bien ces activités lorsque les parties respectent les règles de la guerre.
C’est pourquoi j’invite les dirigeants à faire du droit international humanitaire une priorité politique. Le fait que 111 États aient déjà répondu à l’appel à rejoindre l’Initiative mondiale visant à revitaliser l’engagement politique en faveur du droit international humanitaire, lancée par l’Afrique du Sud, le Brésil, la Chine, la France, la Jordanie et le Kazakhstan, est très encourageant.
Nous ne pouvons laisser s’installer une culture politique aveugle aux leçons héritées de deux guerres mondiales marquées par des destructions massives et un génocide.
Il est de la responsabilité de chacun d’entre vous, en sa qualité de membre du Conseil de sécurité, de membre de l’Assemblée générale des Nations Unies et d’État partie aux Conventions de Genève, d’inverser le cours des choses.
Mirjana Spoljaric souligne la déshumanisation des civils dans les conflits armés, mettant en avant l’importance de respecter le droit international.
Elle appelle à une prise de conscience de la brutalité de la guerre, où les civils souffrent de manière disproportionnée.
Spoljaric insiste sur le fait que la déshumanisation mène aux atrocités et que le respect des règles de la guerre est crucial.
Elle invite les dirigeants à donner priorité au droit international humanitaire afin de protéger les populations vulnérables.
Elle conclut en affirmant que chaque membre des Nations Unies a la responsabilité d’inverser le courant de l’indifférence face à la brutalité des conflits.
Jean-Guy Rens a dirigé la production de multiples études sur les technologies de l’information, y compris la cybersécurité, au Canada et au Maroc. Il est l’auteur, entre autre, d’une histoire des télécommunications au Canada (“L’empire invisible”, Presses de l’Université du Québec, 1993).
La guerre actuelle en Ukraine s’inscrit dans la rupture d’un cadre juridique et politique établi dès l’indépendance. Dans la Déclaration de souveraineté de juillet 1990, qui sert de base aux débats constitutionnels, l’Ukraine affirme déjà un statut de neutralité : elle se définit comme État non nucléaire et neutre, n’appartenant à aucun bloc militaire. Cette orientation est reprise dans la Constitution de juin 1996, puis dans la Loi sur les principes de la politique intérieure et extérieure adoptée en juillet 2010, qui consacre explicitement son non‑alignement ou « non‑bloc status ». Autrement dit, la neutralité de l’Ukraine n’est pas seulement un fait géopolitique, mais un engagement inscrit dans ses textes fondamentaux.
C’est dans ce cadre que se nouent les engagements des années 1990 : l’Ukraine renonce aux armes nucléaires et accepte de transférer son arsenal à la Russie, qui devient l’unique puissance nucléaire successeur sur son territoire ; en contrepartie, la Russie, les États‑Unis et le Royaume‑Uni, rejoints plus tard par d’autres signataires, garantissent sa souveraineté et son intégrité territoriale dans le mémorandum de Budapest. Cet équilibre repose sur une donnée implicite mais centrale : l’Ukraine est neutre, non hostile, et ne cherche pas à rejoindre une alliance militaire dirigée contre la Russie. C’est parce que ces conditions sont réunies que Moscou peut, à ce moment‑là, considérer l’Ukraine comme un partenaire légitime, voire amical, et non comme une plateforme avancée de l’OTAN.
La crise s’ouvre lorsque cette neutralité formelle est remise en cause. À partir de 2004, puis surtout de 2014, des forces politiques pro‑occidentales prennent le dessus et font de l’intégration euro‑atlantique le cœur de leur projet : l’adhésion à l’Union européenne devient un objectif stratégique, ce que la Russie peut admettre, mais la perspective d’un rattachement à l’OTAN est progressivement assumée comme horizon de sécurité. Le renversement du président en quête d’équilibre Viktor Ianoukovytch sous la pression des mobilisations de Maïdan et du soutien occidental marque, aux yeux de Moscou, une rupture du « contrat » initial : un État qui s’était engagé à la neutralité et au non‑alignement se met désormais en marche vers une alliance militaire perçue comme hostile.
Le pari perdu du président Viktor Ianoukovytch Qualifié de pro-russe, le président Ianoukovytch tentait, en fait, de trouver un difficile équilibre entre le maintien des liens traditionnels avec la Russie dans le cadre de l’Union économique eurasiatique alors en voie de création et la nécessité de s’ouvrir à l’Union européenne dans le cadre d’un Accord d’association. Les deux organisations comprenaient une union douanière et l’UE exigeait un accord exclusif, d’où la crise de Maïdan. À l’époque, la solution de la sagesse aurait consisté à organiser une négociation à trois – UE, Ukraine et Russie.
Dans ce contexte, les élargissements successifs de l’OTAN vers l’Est et les débats publics en Ukraine sur la fin de la neutralité alimentent la conviction russe que les conditions des engagements des années 1990‑2010 ne sont plus respectées. La Russie répond d’abord en 2014 par l’annexion de la Crimée et son soutien à la guerre du Donbass ; en 2022, elle franchit le seuil de l’invasion à grande échelle en présentant son intervention comme une réaction à la « dérive occidentale » de l’Ukraine et au risque de voir l’OTAN s’installer durablement sur un territoire qu’elle considérait jusque‑là comme neutre.
C’est dans ce cadre de rupture du statut de neutralité, de contestation des garanties anciennes et de polarisation entre projets euro‑atlantiques et russes que s’inscrivent les initiatives de paix examinées dans les pages qui suivent. Avant d’examiner les initiatives de paix portées par des États ou des coalitions après 2022, il est utile de revenir sur quelques expériences sociétales ou académiques de la période 2014‑2022, qui ont cherché à travailler la paix dans un contexte de guerre limitée et de neutralité encore concevable.
Le nombre de ces initiatives sociétales ou académiques est considérable, mais la plupart d’entre elles ne peuvent être qualifiées de véritablement neutres dans la mesure où elles condamnent explicitement l’agression russe de février 2022, soutiennent une « paix juste » au sens occidental, ou s’inscrivent dans des réseaux très proches de la diplomatie européenne.
Pour trouver des initiatives plus « transversales », il faut remonter avant l’éclatement de la guerre à grande échelle en février 2022. Ainsi, au tournant des années 2018‑2019, la Commission Vérité, Justice et Réconciliation entre l’Union européenne, la Russie et l’Ukraine (VJR) a constitué l’une des rares tentatives structurées de la société civile pour penser une sortie durable de la guerre du Donbass.
LaCommission VJR
Portée par le Collège des Bernardins, l’Académie Mohyla, l’Université catholique d’Ukraine et l’ONG Memorial, la Commission VJR a tenu quatre sessions et publié en décembre 2019 un rapport articulé autour de dix propositions majeures : relance d’un dialogue politique inclusif, garanties de sécurité, travail de vérité et de mémoire, justice pour les victimes, rôle des Églises dans la réconciliation, protection des minorités et reconstruction progressive d’un cadre de coexistence entre Russes et Ukrainiens.
Depuis l’éclatement de la guerre à grande échelle en février 2022, cette commission n’apparaît plus comme un acteur opérationnel : ses travaux ont été suspendus de fait, et son apport se situe désormais sur le plan rétrospectif, comme un corpus de réflexions élaboré dans un contexte où la recherche d’une paix négociée restait concevable.[i]
Le projet Swisspeace
Dans le même esprit, le projet suisse « Promouvoir le dialogue entre les sociétés civiles ukrainienne et russe », mis en œuvre par Swisspeace et financé à 90% par la Division Sécurité humaine (DSH) du Département fédéral des affaires étrangères, mérite une attention particulière pour son approche équilibrée.
Conçu pour la phase ouverte en 2014, ce programme visait explicitement à contrecarrer l’ethnicisation croissante des relations entre ukrainophones et russophones et à atténuer les effets des propagandes sécessionistes. Son but consistait à créer un climat de confiance et à instaurer un dialogue transnational au sein de la population, en Russie comme en Ukraine.
L’action de Swisspeace reposait sur l’organisation de plateformes de discussion séparées, d’abord en Ukraine et en Russie, puis sur la mise en relation de ces groupes pour analyser les résultats, dégager des recommandations et soutenir les acteurs civils qui œuvraient en faveur d’une entente et d’une résolution pacifique.
Ni fondé sur une rhétorique punitive, ni sur l’exigence de poursuites pénales préalables, ce projet illustre une approche de facilitation et de dépolarisation qui, tout en étant aujourd’hui en veilleuse – sa durée initiale courait du 1er novembre 2014 au 31 octobre 2015 –, offre un précédent intéressant pour penser ce que pourrait être une médiation neutre entre sociétés civiles russes et ukrainiennes. Depuis lors, les autorités fédérales suisses ont progressivement renoncé à toute velléité de jouer un rôle de médiation, en alignant leur politique de sanctions sur celle de leurs partenaires occidentaux, au profit du camp ukrainien.
Intervention de la Fondation Brazzaville
À l’époque actuelle, ce sont davantage des initiatives de diplomatie parallèle comme celles de la Fondation Brazzaville qui s’efforcent de reprendre le flambeau d’une médiation non alignée. Impliquée depuis 2023 dans une « initiative africaine pour la paix » associant plusieurs chefs d’État africains, la Fondation Brazzaville se donne pour objectif de faciliter le dialogue entre la Russie et l’Ukraine en partant des préoccupations concrètes des pays du Sud, au premier rang desquelles la sécurité alimentaire et l’accès aux engrais.
Elle travaille à constituer un consortium de dirigeants africains (Macky Sall, Abdel Fattah al‑Sissi, Denis Sassou Nguesso, Hakainde Hichilema, Yoweri Museveni, puis Cyril Ramaphosa) et revendique des contacts suivis avec Kiev, Moscou, Washington, Londres, Pékin et l’Union européenne, non pour porter un plan de paix à proprement parler, mais pour obtenir des gestes de désescalade et des garanties sur la circulation des céréales.
À ce titre, elle se situe dans la continuité des expériences antérieures de dialogue de société civile et de médiation neutre : moins académique que la Commission VJR, moins structurée que les programmes suisses initiaux, mais inscrite dans une logique pragmatique qui privilégie l’ouverture de canaux, la réduction des dommages pour les populations, et la possibilité d’une paix graduelle plutôt que la proclamation d’objectifs maximalistes incompatibles avec une négociation.[ii]
Ce type de démarche propose des pistes de paix durable (justice, travail de mémoire, réconciliation religieuse) mais reste au niveau de recommandations de société civile, sans constituer un projet politique de règlement du conflit accepté par les parties.
Avec l’extension du conflit à partir de février 2022 et la polarisation croissante des grandes puissances, ce type d’initiatives de société civile s’est trouvé relégué à l’arrière‑plan. La scène des projets de paix s’est déplacée vers des acteurs étatiques ou des coalitions revendiquant le non‑alignement, dont il faut maintenant examiner les propositions.
Une exception : les pourparlers d’Istanbul (mars 2022)
Les pourparlers d’Istanbul de mars 2022 occupent une place à part dans l’histoire diplomatique de la guerre, car ils constituent les seules véritables négociations directes de portée politique entre délégations russe et ukrainienne depuis l’invasion à grande échelle. Ils ne relevaient ni d’une médiation sociétale, ni d’un simple échange humanitaire, mais d’une tentative explicite de définir les paramètres d’un accord de sécurité entre les deux parties.
Pour cette raison, il est utile de distinguer ces discussions des initiatives ultérieures dites « de paix » : celles-ci ont presque toutes été indirectes, multilatérales ou formulées par des acteurs tiers, alors qu’Istanbul correspondait à une négociation bilatérale effective entre les belligérants eux-mêmes.
Le projet discuté à Istanbul reposait sur un élément central : l’Ukraine devait devenir un « État neutre de façon permanente, ne participant à aucun bloc militaire », mais pouvait adhérer à l’UE. Le règlement des questions territoriales, notamment celui de la Crimée, était reporté à des négociations ultérieures. Un petit groupe de pays était chargé de garantir l’accord et devait s’engager, en cas d’agression ou d’opération militaire contre l’Ukraine, à lui fournir l’assistance nécessaire, y compris l’emploi de la force armée. Ces pays étaient le Royaume-Uni, la Chine, la France, la Russie et les États-Unis (leur accord n’avait été pas été sollicité).[iii]
Deux phrases essentielles du communiqué d’Istanbul – « …par cette déclaration, l’Ukraine solennellement proclame son intention de devenir à l’avenir un État neutre de façon permanente, ne participant à aucun bloc militaire et adhérant à trois principes non nucléaires : ne pas accepter, produire ni acheter d’armes nucléaires… »
– « Le paragraphe 1 de l’article 2 et les articles 4, 5 et 11 du présent traité ne s’appliquent pas à la Crimée et à Sébastopol. »
Le texte du projet, intitulé en substance « Treaty on Permanent Neutrality and Security Guarantees for Ukraine – Istanbul Communiqué » et daté du 15 avril 2022, est accessible via le site du New York Times (documenttools).
La négociation fut interrompue peu après le retrait de la région de Kiev par les troupes russes. Plusieurs raisons sont avancées pour expliquer cet échec. La version officielle ukrainienne veut que la découverte des massacres de Boutcha au début du mois d’avril aurait convaincu le président Volodymyr Zelensky qu’il ne pouvait plus négocier avec des « génocidaires ». Dans les faits, les négociations se poursuivirent sans discontinuer jusqu’au 15 avril. La vérité est ailleurs. Les capitales occidentales n’avaient jamais manifesté beaucoup d’enthousiasme à l’idée de voir les deux pays négocier directement.
En fait, le retrait russe de leurs forces stationnées devant Kiev avait suscité un grand optimisme parmi les Occidentaux, à commencer par les États-Unis et le Royaume-Uni. Dès le départ, ils avaient manifesté une grande tiédeur vis-à-vis d’un projet de paix qui faisait la part trop belle à la partie russe et, il faut bien le reconnaître, les engageait à intervenir directement en cas de reprise des hostilités. Sur ces entrefaites, le Premier ministre Boris Johnson se rendit à Kiev le 9 avril –premier dirigeant du G7 à poser ce geste depuis le début de la guerre – attestant la ligne dure adoptée par les Occidentaux.
Sur le rôle de Boris Johnson La version officielle des pays occidentaux est que Boris Johnson n’est pour rien dans la décision des Ukrainiens de mettre fin aux pourparlers de paix et que le président Zelensky n’allait de toute façon jamais accepter les termes même préalable de l’accord, jugeant qu’aucun dirigeant ukrainien n’aurait survécu politiquement à un tel compromis. Toujours est-il que les négociations ont pris fin dans la foulée de sa visite éclair à Kiev.[iv]
Initiatives revendiquant une position non-alignée
– La proposition mexicaine (septembre 2022)
Le président mexicain Andrés Manuel López Obrador a proposé 16 septembre 2022 à l’Assemblée générale des Nations unies la création d’un « Caucus de haut niveau pour le dialogue et la paix », composé du Secrétaire général de l’ONU António Guterres, du Premier ministre indien Modi et du Pape François, en vue d’une trêve de cinq ans. Le président colombien Gustavo Petro s’y était associé. Cette initiative avait lieu dans un climat d’urgence en raison de la situation précaire qui prévalait de la centrale nucléaire de Zaporijia, que l’Agence internationale de l’énergie atomique a qualifiée d’« intenable ». Kiev la rejeta comme un « plan russe » parce qu’elle gelait de facto la ligne de front.[v]
– La proposition indonésienne (juin 2023)
Le 3 juin 2023, le ministre de la Défense indonésien Prabowo Subianto présente au Dialogue de Shangri‑La à Singapour, un plan en plusieurs volets pour l’Ukraine. Il prévoit : cessez‑le‑feu immédiat « sur les positions actuelles », création d’une zone démilitarisée en retirant environ 15 km de forces de chaque côté de la ligne de front, déploiement de forces de maintien de la paix de l’ONU, puis organisation par l’ONU de référendums dans les régions « contestées » afin de déterminer « objectivement » la volonté des populations. L’Indonésie se réclame d’une diplomatie non alignée et met en avant l’impact économique du conflit sur l’Asie (approvisionnement alimentaire, inflation, sécurité maritime). Rejetée sans appel par Kiev comme « un plan russe, pas un plan indonésien ». Le référendum sur les territoires occupés est selon les autorités ukrainiennes une revendication qui légitimerait les annexions russes de 2022.[vi]
Qu’est-ce que le Dialogue de Shangri-La? Largement reconnu comme le principal sommet de défense d’Asie, le Dialogue de Shangri-La de l’Institut international d’études stratégiques (IISS) est une rencontre unique où les ministres débattent des défis sécuritaires les plus pressants de la région, mènent des discussions bilatérales importantes et élaborent ensemble de nouvelles approches. Organisé chaque année à Singapour, ce Dialogue est le principal sommet de défense d’Asie.
– L’initiative africaine (juin 2023)
Portée par sept chefs d’État — Afrique du Sud, Égypte, Sénégal, Congo-Brazzaville, Comores, Zambie, Ouganda — sous la direction de Cyril Ramaphosa. Le plan en 10 points appelle à la désescalade, au respect de la souveraineté selon la Charte de l’ONU, à des garanties de sécurité pour toutes les parties, à la libération des prisonniers et au retour des enfants déportés, à la réouverture des exportations céréalières et à la reconstruction. Ramaphosa a explicitement revendiqué une « position non-alignée ». L’Institut Peace Research de Francfort la décrit comme « un plaidoyer diplomatique modeste en faveur de la paix » plutôt qu’une véritable médiation. Poutine l’a qualifiée « d’équilibrée » — ce qui a immédiatement suscité la méfiance de Kiev.
Une délégation de sept chefs d’État africains (Afrique du Sud, Comores, Congo, Ouganda, Sénégal, Zambie, Égypte), préparée et facilitée notamment par la Fondation Brazzaville, s’est rendue à Kiev puis à Saint‑Pétersbourg mi‑juin 2023.[vii]
Elle portait un plan en dix points incluant désescalade des deux côtés, reconnaissance de la souveraineté des États telle que reconnue par l’ONU, garanties de sécurité, levée des entraves aux exportations de céréales, et libération des prisonniers de guerre, le tout dans une logique très marquée par les préoccupations africaines (sécurité alimentaire, coût économique du conflit).[viii]
Volodymyr Zelensky lui a opposé une fin de non‑recevoir, estimant que l’initiative ne prenait pas suffisamment en compte le caractère agressif de la guerre russe, tandis que Vladimir Poutine s’est déclaré « ouvert » à un dialogue constructif sans s’engager concrètement.[ix]
Critique de l’initiative de paix africaine par le quotidien Le Monde Les dix points qu’il défendait avec ses pairs pour mettre un terme aux combats traduisaient le souci de ménager le Kremlin. L’appel à la ‘désescalade’ sans mention de la présence de troupes étrangères sur le sol ukrainien ne pouvait être perçu à Kiev que comme l’acceptation des conquêtes russes. Il était bien question de garantir la souveraineté des États et des peuples, conformément à la Charte des Nations unies, mais sans rappeler le respect de l’intégrité territoriale inscrite dans son article 2.
Gilles Paris, « Guerre en Ukraine : A quoi servent et à qui profitent les plans de paix du Sud global ? », Le Monde, 21 juin 2023.
Sur le plan géopolitique, cette initiative illustre la volonté de certains États africains de se positionner comme médiateurs du « Sud global », mais elle est critiquée par le régime de Kiev et ses alliés occidentaux pour son absence de condamnation de l’agression russe et pour certaines suggestions (comme la suspension du mandat d’arrêt de la Cour pénale internationale contre Poutine) perçues comme favorables à Moscou.
– La mission vaticane (2023 – présent)
En mai 2023, le pape François confie au cardinal Matteo Zuppi, archevêque de Bologne et président de la Conférence épiscopale italienne, une « mission » visant à contribuer à l’apaisement des tensions et à ouvrir des « chemins de paix » entre l’Ukraine et la Russie. Le cardinal Parolin a précisé dès le départ qu’il ne s’agissait pas d’une « médiation » mais « d’une aide à créer un climat favorable ».
C’est dans ce cadre précis que le cardinal Zuppi se rend à Kiev début juin 2023 pour rencontrer autorités civiles et religieuses, « écouter en profondeur » les responsables ukrainiens sur les conditions d’une paix juste et soutenir des gestes humanitaires. Dans les mois suivants, il visite Moscou, Washington, puis Pékin, avec un accent croissant sur des dossiers concrets comme le sort des enfants ukrainiens déportés en Russie, la réunification des familles et des initiatives humanitaires ciblées
L’initiative vaticane est considérée comme authentiquement neutre par toutes les parties au conflit car son objectif humanitaire éclipse toute dimension politique.[xi]
– L’initiative Chine-Brésil et le groupe « Amis de la paix » (mai-septembre 2024)
En mai 2024, la Chine et le Brésil publient une déclaration conjointe, dite parfois « consensus en six points », sur la crise ukrainienne, qui insiste sur le dialogue direct entre Moscou et Kiev comme seule voie de règlement, la prise en compte des « préoccupations légitimes de toutes les parties » et l’idée d’une conférence internationale de paix « à un moment opportun » avec participation égale de tous.[xii]
Au nombre des six points fondamentaux, notons le refus d’une escalade, la protection des centrales nucléaires et le rejet des armes de destruction massive. Ce texte n’aborde pas la restauration explicite de l’intégrité territoriale de l’Ukraine, ni la responsabilité juridique de la Russie pour violation des accords internationaux, ce qui suscite des critiques à Kiev et dans plusieurs capitales occidentales.[1][xiii]
Zelensky l’a rejetée comme favorisant Moscou ; le conseiller brésilien Celso Amorim a répondu qu’il ne parlait « ni pour Zelensky ni pour Poutine, seulement pour une résolution pacifique ». La présence de la Chine, alliée stratégique de Moscou, entache à ses yeux la neutralité de l’initiative.
En septembre 2024, la Chine et le Brésil étendent la portée de leur initiative et lancent au sein de l’ONU un « Groupe des Amis de la paix ». La coalition regroupe 17 pays du Sud global au tour du « consensus en six points » — dont l’Afrique du Sud, l’Indonésie, le Mexique, la Turquie, l’Égypte, la Zambie — en se présentant comme une alternative aux projets occidentaux et aux plans russes explicitement unilatéraux.
Par cette initiative, Pékin et Brasilia élaborent une théorie de la « paix négociée » qui est centrée sur la stabilité du système international et les intérêts des pays du Sud (énergie, alimentation, sécurité des routes commerciales), plutôt que sur une lecture strictement juridique du conflit.
Au cœur de l’engagement : l’initiative américaine
Toutes ces initiatives avaient pour caractéristique première d’émaner d’acteur neutres et, en tout cas, libres de toute attache avec les forces en présence. Or, voici qu’en août 2025 les États-Unis, en la personne du président Donald Trump, organisent en Alaska un rendez‑vous « pour la paix » avec le président russe Vladimir Poutine. Le schéma discuté en Alaska reposait sur quelques principes de base : gel du front sur les lignes existantes, concessions territoriales à la Russie (Crimée et Donbass, statu quo dans les régions de Kherson et Zaporijjia) et allègement progressif des sanctions frappant la Russie.
En outre, la principale exigence russe, celle qui avait déclenché la guerre, à savoir l’élargissement de l’OTAN à l’Ukraine, était satisfaite : l’Ukraine serait neutre et ses forces armées plafonnées. En échange de quoi, la sécurité de l’Ukraine serait garantie par les États-Unis et certains de ses alliés, mais « hors OTAN ». Fidèle à une logique de « deal », le président américain était prêt à sacrifier une partie des revendications ukrainiennes pour obtenir une stabilisation rapide.
Malgré ces éléments clairement avantageux pour Moscou sur le plan territorial, le sommet d’Anchorage n’a débouché sur aucun accord formel. Plusieurs facteurs semblent avoir joué. Moscou estimait sans doute que la prolongation de la guerre lui offrirait des avantages additionnels, d’autre part, l’Ukraine a rejeté très nettement l’idée d’un compromis qui consacrerait la perte de la Crimée et du Donbass. Le résultat est un sommet qui a mis à nu les paramètres d’un compromis possible, mais a montré dans le même temps que, tant que Moscou espère améliorer encore sa position militaire et tant que Kiev refuse toute cession territoriale durable, aucun plan n’est envisageable.
Conclusion provisoire
Deux constats se dégagent.
D’abord, presque toutes les propositions réellement non‑alignées, qu’elles viennent d’États du Sud global ou de projets de diplomatie parallèle, convergent sur une même formule minimale : cessez‑le‑feu sur les positions actuelles, garanties de sécurité mutuelles, médiation sous l’égide de l’ONU ou d’un groupe élargi, traitement prioritaire des questions humanitaires et économiques (civils, prisonniers, enfants déplacés, céréales, engrais).
Cette convergence n’est pas le fruit d’un alignement sur Moscou, mais de la logique propre à des acteurs qui cherchent avant tout à arrêter les combats et à stabiliser le système international. C’est précisément cette logique qui conduit Kiev et ses soutiens à les qualifier de « pro‑russes » : en gelant de facto les gains territoriaux obtenus par la force, ces plans enferment l’Ukraine dans un statu quo militaire et juridique que le pouvoir ukrainien juge politiquement inacceptable.
Ensuite le sommet de Bürgenstock (juin 2024) bien qu’organisé par une Suisse traditionnellement neutre consacre l’alignement intégral de la Suisse sur la position des Occidentaux. La Russie n’y pas même été invitée, mais l’Ukraine oui ; le communiqué final est centré sur l’intégrité territoriale ukrainienne et reprend les grandes lignes de la « formule de paix » de Kiev ; si bien que plusieurs États non‑alignés – Inde, Mexique, Arabie saoudite, Afrique du Sud, Thaïlande, Émirats arabes unis – refusent de le signer ou de s’y associer sous quelque forme que ce soit.
Le résultat est paradoxal : en voulant offrir une plateforme à la paix ukrainienne sans la Russie, la Suisse s’est, de facto, alignée sur camp occidental et a fortement ébréché l’image de neutralité qu’elle revendique encore.
En somme, la neutralité procédurale existe encore – Vatican, Turquie comme pays hôte, démarche africaine dans sa méthode, fondations comme Brazzaville dans leur pratique de facilitation – mais la neutralité substantielle, c’est‑à‑dire un plan qui ne favorise objectivement aucun camp, se présente comme structurellement impossible dans un conflit de ce type. Tout plan qui accepte un cessez‑le‑feu sur la ligne de front actuelle favorise la Russie en entérinant ses avancées sur le terrain ; tout plan qui insiste sur un retour aux frontières de 1991 favorise l’Ukraine et est, par définition, inacceptable pour Moscou.
Entre ces deux pôles, il ne reste en pratique presque aucun espace pour des initiatives réellement neutres. Les démarches qui peuvent prétendre à des résultats sont celles qui se concentrent sur la réduction des dommages humains, l’ouverture de canaux et la préparation d’une paix plus juste. Toute initiative qui ambitionne de « régler » le conflit dans son ensemble est immédiatement perçue comme gagnée à l’un ou l’autre camp.
Key Takeaways
L’Ukraine a commencé par se défini comme un État neutre, mais a progressivement remis en cause cette neutralité depuis 2004.
Les initiatives de paix, telles que celles portées par des États africains, le Mexique, l’Indonésie, le binôme Brésil-Chine ou le Vatican, reflètent des tentatives de médiation neutre malgré la polarisation croissante.
Les pourparlers d’Istanbul en mars 2022 représentent une rare négociation bilatérale directe entre la Russie et l’Ukraine, bien qu’interrompue sous pression occidentale.
La fenêtre d’opportunités dans laquelle ont lieu ces propositions de paix est étroite, prise en tenailles entre deux visions exclusives du conflit, et rendant aléatoire toute position fondée sur une neutralité réelle.
Notes
[i] « Quel plan de paix entre la Russie et l’Ukraine ? », Normandie pour la paix, janvier 2020. | Plas Pascal et Chereau Laurine, « Commission vérité justice réconciliation entre la Russie, l’Ukraine et l’UE », Institut international de recherche sur la conflictualité (IiRCO), 24 juin 2019. | « Actualité : Le Collège des Bernardins à l’unisson avec l’Ukraine », L’Église catholique à Paris, 17 mars 2022.
[ii] « Dialogue Russie-Ukraine : une initiative africaine pour la paix », Fondation Brazzaville, 16 mai 2023. | « Facilitation africaine du dialogue Ukraine-Russie », Fondation Brazzaville, non daté. | « Jean-Yves Ollivier et la Fondation Brazzaville au cœur de la médiation africaine dans le conflit Ukraine-Russie », Afriquinfos, 14 février 2023. | « La Fondation Brazzaville invitée à Kiev pour une consultation sur le conflit Russie-Ukraine », Fondation Brazzaville, 14 février 2023. | « Ressources documentaires », Fondation Brazzaville, non daté. Accessible en ligne: https://www.brazzavillefoundation.org/ressources-documentaires/page/17/
[iii] Samuel Charap and Sergey Radchenko, “The Talks That Could Have Ended the War in Ukraine: A Hidden History of Diplomacy That Came Up Short—but Holds Lessons for Future Negotiations”, Foreign Affairs, April 16, 2024. | Pierre Dubuc, « Ukraine : Boris Johnson a fait dérailler les négos de paix », L’Aut’Journal, 23 mai 2024. | “NYT publishes documents under discussion of Ukraine, Russia in spring of 2022”, LB.ua, June 15, 2024.
[iv] Benoît Bréville, « La piste d’Istanbul », Le Monde diplomatique, juin 2024.
[v] H.E. Juan Ramón de la Fuente and Pablo Arrocha Olabuenaga, « Mexico’s Initiative for Dialogue and Peace in Ukraine », Just Security, September 23, 2022.
[vi] « L’Indonésie propose un plan de paix pour l’Ukraine et la Russie », Ouest-France, 03 juin 2023.
[vii] « Une médiation africaine pour la paix en Ukraine », Vatican News, 15 juin 2023.
[viii] Cyril Bensimon et Benoît Vitkine, « Guerre en Ukraine : la difficile tentative de médiation des chefs d’État africains », Le Monde, 19 juin 2023. | Sandrine Blanchard, « L’Afrique tente une médiation entre la Russie et l’Ukraine », Deutsche Welle (DW), 15 juin 2023.
[ix] « Ukraine : la médiation africaine prône la fin de ‘la guerre’, Poutine ‘ouvert’ à un dialogue », Euronews, 17 juin 2023.
[x] Gilles Paris, « Guerre en Ukraine : A quoi servent et à qui profitent les plans de paix du Sud global ? », Le Monde, 21 juin 2023.
[xi] Loup Besmond de Senneville , « Guerre en Ukraine : le pape François confie au cardinal Zuppi une mission pour l’apaisement des tensions », La Croix, 21 mai 2023. | « Pope entrusts Cardinal Zuppi with Ukraine peace mission », Vatican News, May 20, 2023. | Devin Watkins, « Cardinal Zuppi visits Washington DC as part of peace mission for Ukraine », Vatican News, July 17, 2023. | « Avancée de la mission de paix du pape en Ukraine », Zenit, 22 septembre 2023.| Francesca Sabatinelli, « Cardinal Zuppi: Peace in Ukraine cannot be imposed », Vatican News, September 12, 2023.
[xii] « La Chine et le Brésil publient une déclaration conjointe sur la crise ukrainienne », China.org.cn, 13 mai 2025. | « La Chine et le Brésil prévoient d’impliquer davantage les ‘Amis de la paix’ dans la résolution de la ‘crise ukrainienne’ », Ukrinform, 30 avril 2025.
[xiii] « La Chine estime que l’époque où une puissance ou deux dictaient la loi est à jamais révolue », ONU Info, 28 septembre 2024.
Jean-Guy Rens a dirigé la production de multiples études sur les technologies de l’information, y compris la cybersécurité, au Canada et au Maroc. Il est l’auteur, entre autre, d’une histoire des télécommunications au Canada (“L’empire invisible”, Presses de l’Université du Québec, 1993).
Texte publié dans le magazine “Horizon et Débats“, No 7, avril 2026.
Une étude qui change tout
En juillet 2025, The Lancet Global Health publiait une étude qui mérite d’être qualifiée d’historique. Ses auteurs — les économistes Francisco Rodríguez (Université de Denver), Silvio Rendón (Banque interaméricaine de développement) et Mark Weisbrot (Centre de recherche économique et politique, CEPR) — ont pour la première fois procédé à une évaluation systématique et causale de l’impact des sanctions économiques sur la mortalité dans le monde. En analysant un ensemble de données portant sur 152 pays et couvrant cinq décennies (1971–2021), ils sont parvenus à une conclusion aussi précise que dérangeante : les sanctions unilatérales imposées par les États-Unis et l’Union européenne ont causé, chaque année sur cette période, environ 564 258 morts (avec un intervalle de confiance à 95% entre 367 838 et 760 677). Cumulés sur cinquante ans, ces décès représentent quelque 38 millions de vies perdues.[i]
The Lancet, Volume 13, Issue 8, August 2025
Ce chiffre n’est pas une estimation approximative ni une extrapolation spéculative. Les chercheurs ont utilisé quatre méthodes économétriques distinctes conçues pour établir des relations causales à partir de données observationnelles — l’entropy balancing, la causalité de Granger, les représentations par études d’événements, et les variables instrumentales. La robustesse des résultats, cohérents à travers ces quatre approches, renforce considérablement la validité des conclusions. Le taux de mortalité lié aux sanctions représente un accroissement de 3,6% de la mortalité totale observée dans les pays sanctionnés.
La guerre par d’autres moyens
Le titre de l’article du Lancet résonne comme une provocation scientifique : ses auteurs citent Woodrow Wilson, qui décrivait dès 1919 les sanctions économiques comme « something more tremendous than war » (quelque chose de plus terrible que la guerre), pour conclure : « Notre étude suggère qu’il avait raison ». Cette formule, prononcée lors de la fondation de la Société des Nations, révèle que l’idée de recourir à l’asphyxie économique plutôt qu’aux armes n’est pas nouvelle. Ce qui est nouveau, c’est que la science confirme aujourd’hui, avec une rigueur inédite, l’intuition du président américain.[ii]
Le mécanisme par lequel les sanctions tuent est indirect mais implacable. En bloquant l’accès aux marchés financiers, au commerce international, aux devises étrangères et aux technologies, les sanctions érodent les capacités d’un État à financer son système de santé, à importer des médicaments, à maintenir des infrastructures d’eau potable et d’assainissement, ainsi qu’à assurer la sécurité alimentaire de sa population. Ces effets ne se font pas sentir immédiatement : ils sont cumulatifs, ils s’aggravent avec le temps. L’étude du Lancet est particulièrement éloquente sur ce point : pour des sanctions d’une durée inférieure à trois ans, la mortalité infantile augmente de 6% ; si elles se prolongent entre quatre et six ans, la hausse atteint 8,6% ; au-delà d’une durée de sept ans, elle grimpe à 10,5%. La durée des sanctions est une sentence de mort progressive.[iii]
La comparaison avec les conflits armés est saisissante. La moyenne de 564 000 morts annuels dû aux sanctions unilatérales « se situe dans la fourchette que les chercheurs ont calculée pour les décès annuels liés aux conflits armés ». À l’échelle de la seule année 2021, plus de 800 000 personnes sont mortes des suites directes des sanctions imposées par Washington et Bruxelles — soit environ huit fois le nombre de morts de combats enregistré la même année dans tous les conflits armés du monde. L’organisation Progressive International le formulait de manière plus précise : ce bilan équivaut au rythme de 1 500 morts par jour, comparable au siège de Leningrad par l’Allemagne nazie.[iv] Selon certaines estimations, pendant la période de 20 ans couverte par l’étude, les sanctions occidentales ont causé au moins autant de morts que l’ensemble des conflits armés et des génocides de la planète combinés.
Des victimes surtout innocentes — et jeunes
L’une des conclusions les plus troublantes de l’étude du Lancet concerne l’identité des victimes. La publicité officielle présente les sanctions comme des outils ciblés, visant les élites dirigeantes, les régimes autoritaires, les réseaux criminels. La réalité statistique est tout autre. Les enfants de moins de cinq ans représentent 51% des décès imputables aux sanctions. Plus largement, si on additionne les victimes appartenant à la tranche des 0-15 ans à celles de la tranche des 60-80 ans, on obtient un taux de 77% des décès dus aux sanctions. Ce sont les plus vulnérables — ceux qui n’ont aucune part dans les décisions politiques de leurs gouvernements — qui payent le prix le plus élevé.
Les effets sur la mortalité infantile sont précisément mesurés : les sanctions américaines sont associées à une hausse de 9,3% de la mortalité néonatale, de 9,1% chez les enfants de moins d’un an, et de 8,5% chez les moins de cinq ans. Ces pourcentages abstraits recouvrent des réalités concrètes et tragiques : des nourrissons qui ne reçoivent pas les vaccins nécessaires, des enfants qui meurent de maladies infectieuses faute d’antibiotiques devenus inaccessibles, des mères qui accouchent sans soins médicaux appropriés. Une autre étude, publiée par l’Université de Stanford dans The Lancet Global Health en mars 2025, portant spécifiquement sur les sanctions à l’aide étrangère, estime que ces mesures peuvent annuler jusqu’à 64% des progrès réalisés contre la mortalité maternelle et jusqu’à 29% des progrès contre la mortalité infantile dans les pays à faibles revenus, pour des sanctions d’une durée supérieure à cinq ans.[v]
La réponse la plus célèbre à cette réalité reste celle de Madeleine Albright, alors ambassadrice américaine à l’ONU, interrogée en 1996 sur CBS lors de l’émission 60 Minutes : l’interviewer Lesley Stahl rappelait que les sanctions contre l’Irak avaient entraîné la mort d’un demi-million d’enfants de moins de cinq ans — soit plus qu’à Hiroshima — et demandait si ce bilan en valait la peine. La réponse d’Albright : « Je pense que c’est un choix très difficile, mais oui, ça en vaut le prix ». Des décennies plus tard, en 2020, elle reconnaîtra avoir fait une « déclaration stupide », tout en ajoutant qu’elle avait appris que « les sanctions globales nuisent souvent aux populations du pays sans vraiment accomplir ce qui est recherché pour changer le comportement du pays sanctionné ».[vi]
L’Afrique, cible privilégiée
L’étude du Lancet ne désagrège pas les résultats par continent, mais les données géographiques disponibles dressent un tableau sans ambiguïté. L’Afrique est le continent le plus sanctionné au monde, proportionnellement à sa population et à son niveau de développement. Dix pays africains font l’objet de programmes de sanctions actifs impliquant simultanément les États-Unis, l’Union européenne et parfois les Nations Unies. Ce n’est pas un hasard si cette liste recoupe presque parfaitement les « points chauds » de la faim selon le Programme alimentaire mondial.[vii]
Pays africain
Sanctions US
Sanctions UE
Sanctions ONU
République centrafricaine
✔
✔
✔
République démocratique du Congo
✔
✔
✔
Libye
✔
✔
✔
Somalie
✔
✔
✔
Soudan du Sud
✔
✔
✔
Soudan
✔
✔
✔
Guinée
✔
✔
—
Mali
✔
✔
—
Zimbabwe
✔
✔
—
Guinée-Bissau
✔
—
✔
Sources : Council on Foreign Relations, juin 2024
Le cas du Zimbabwe est emblématique. Depuis 2001, les sanctions américaines et européennes ont coûté au pays, selon ses propres estimations, plus de 150 milliards USD en actifs gelés, en aide au développement supprimée et en opportunités commerciales bloquées. L’embargo sur les armes imposé à la République centrafricaine en 2013 a, quant à lui, privé un État en guerre civile des moyens de se défendre contre des groupes terroristes extérieurs — un exemple de la perversité que peuvent prendre des mesures présentées comme protectrices des droits humains.[viii]
Plusieurs analystes africains et juristes ont désigné ce phénomène comme un néo-colonialisme économique : les sanctions unilatérales sont un outil utilisé quasi-exclusivement par les pays les plus riches du monde contre les pays les plus pauvres, exacerbant les déséquilibres de pouvoir hérités de la période coloniale. Une note juridique du barreau africain le formule sans détour : « En portant atteinte au droit des États africains à l’égalité et à la souveraineté, les mesures coercitives unilatérales aggravent le déséquilibre de pouvoir entre les pays du Sud et les puissances occidentales, devenant ainsi un instrument de néo-colonialisme ».[ix]
Des « exemptions humanitaires » qui ne fonctionnent pas
Face aux critiques récurrentes, les gouvernements américain et européen répondent invariablement que leurs sanctions prévoient des « exemptions humanitaires » pour la nourriture, les médicaments et l’aide d’urgence. En novembre 2022, un groupe d’experts indépendants des Nations Unies a publié une déclaration cinglante à ce sujet, qualifiant ces exemptions d’« inefficaces et inefficientes ». Les problèmes sont systémiques : les exemptions ne couvrent pas tous les régimes de sanctions, les organisations humanitaires et les banques n’ont ni l’expertise ni les ressources pour naviguer dans des régimes juridiques d’une complexité labyrinthique, la peur de violer accidentellement les sanctions pousse les établissements financiers à une « surconformité » paralysante, et les délais de délivrance des licences spéciales dépassent souvent les fenêtres d’urgence humanitaire.[x]
La pandémie de COVID-19 a fourni une illustration spectaculaire de ces défaillances. En 2020, le Conseil norvégien pour les réfugiés alertait : « Les régimes de sanctions actuels étouffent notre capacité à aider les personnes dans le besoin dans de nombreux endroits ». Lorsque l’économie afghane s’est effondrée après le retour des Talibans au pouvoir en 2021, les agences humanitaires se sont retrouvées dans l’impossibilité de transférer des fonds vers le pays par crainte de violer les sanctions — des dispenses ayant été accordées tardivement et partiellement, en omettant initialement les activités éducatives. Les exemptions existent sur le papier ; dans la pratique, elles constituent un labyrinthe bureaucratique que seules les grandes organisations peuvent parfois, mais pas toujours, traverser.[xi]
Une arme inefficace à 69%
La justification principale des sanctions est leur présumée efficacité diplomatique : elles changeraient le comportement des gouvernements ciblés à moindre coût que la guerre. Cette prémisse est sérieusement mise à mal par les données. La référence académique en la matière reste l’étude fondatrice de Gary Hufbauer et ses coauteurs pour le Peterson Institute for International Economics, qui conclut que les sanctions « réussissent » dans environ 34% des cas — ce qui signifie qu’elles échouent dans les deux tiers restants. Le CEPR retient un taux comparable de 31%. Et encore faut-il préciser que cette définition du « succès » est très approximative : elle inclut tout résultat dans lequel les sanctions ont « contribué de manière significative à la réalisation partielle ou totale de l’objectif de politique étrangère ».[xii]
Dans les cas les plus médiatisés, la corrélation entre coût humain et résultat politique est particulièrement défavorable. La Corée du Nord reste nucléarisée malgré des décennies de sanctions. Cuba demeure sous régime communiste malgré soixante ans d’embargo américain. La Russie, malgré un régime de sanctions sans précédent historique depuis 2022, continue la guerre en Ukraine. Il existe même des cas où les sanctions renforcent les gouvernements cibles : confrontées à une menace extérieure, les populations se rallient souvent derrière leurs dirigeants, qui peuvent instrumentaliser les sanctions pour légitimer leur cause et attribuer leurs difficultés économiques à un ennemi extérieur. Cette dynamique de « rally-round-the-flag » a été documentée en Russie, en Iran, à Cuba et dans de nombreux pays africains.[xiii]
Une politique sans mandat démocratique
Forcément, à un moment donné, la question de confiance doit être posée : les citoyens américains et européens ont-ils jamais été consultés sur la politique de sanctions ? Dans un sens, on peut dire que ce problème de gouvernance est aussi crucial que le bilan humanitaire lui-même. Or, la réponse est sans ambiguïté : NON.
Aux États-Unis, la quasi-totalité des sanctions sont imposées par décret présidentiel (executive order), sans vote du Congrès et sans aucune consultation populaire. La base légale est généralement l’International Emergency Economic Powers Act (IEEPA) de 1977, qui autorise le président à déclarer une « urgence nationale extraordinaire » dès lors qu’il identifie une menace « inhabituelle et extraordinaire » ayant sa source, en tout ou en partie, à l’étranger. Cette définition est si vague qu’elle peut s’appliquer à presque n’importe quelle situation de crise. Dans les faits, « le pouvoir de sanction a glissé de plus en plus entre les mains du pouvoir exécutif au cours des cent dernières années, laissant l’OFAC sanctionner des milliers d’entités par an avec un contrôle parlementaire incroyablement limité ».[xiv]
Qu’est-ce l’OFAC ? L’Office of Foreign Assets Control (OFAC) est une agence du département du Trésor des États‑Unis chargée d’administrer et de faire appliquer les sanctions économiques et financières décidées au nom de la sécurité nationale américaine. Concrètement, c’est elle qui rédige et applique les règlements qui interdisent certaines transactions, ordonnent le gel des avoirs, et interdisent aux « US persons » (personnes et entreprises américaines, mais aussi toute entité utilisant le dollar ou le système financier américain) de commercer avec des pays, entreprises ou individus visés par des sanctions. L’OFAC tient notamment à jour la fameuse SDN (Specially Designated Nationals and Blocked Persons List) : quiconque figure sur cette liste voit se trouve de facto exclu d’une grande partie du système financier. Les banques et entreprises du monde entier sont donc contraintes de filtrer leurs clients et partenaires contre cette liste pour éviter des amendes souvent très lourdes. Historiquement, l’OFAC est l’héritière d’un dispositif mis en place pendant la Seconde Guerre mondiale pour empêcher l’Allemagne nazie et ses alliés d’utiliser des fonds détenus aux États‑Unis. Depuis, son mandat s’est considérablement élargi : elle gère aujourd’hui des dizaines de programmes de sanctions visant des États (Iran, Cuba, Russie, etc.), mais aussi des organisations (groupes terroristes, cartels de la drogue) et même des individus accusés de crimes du point de vue du droit américain, etc. L’OFAC opère sur la base de décrets présidentiels et de lois-cadres très larges. La majeure partie de la politique de sanctions américaine est, dans les faits, mise en œuvre par ce bureau administratif, sans débat parlementaire détaillé ni, a fortiori, consultation des électeurs.[xv]
La multiplication des programmes de sanctions illustre cette dérive. L’administration Biden a imposé davantage de sanctions que n’importe quel autre président américain, doublant même le nombre de celles imposées par Trump. En 2022, pas moins de 11 097 nouvelles désignations ont été ajoutées aux listes américaines en une seule année, soit un record historique. En 2024, la liste SDN (Specially Designated Nationals) de l’OFAC s’est enrichie de 3 135 nouvelles entrées supplémentaires, soit une augmentation de 25% par rapport à 2023. À l’échelle mondiale, il existe aujourd’hui plus de 70 000 personnes et entités sanctionnées, soit une augmentation de 370% depuis 2017.[xvi]
Dans ce contexte, la question de la légitimité démocratique de ces décisions n’est pas théorique. Elle renvoie à une tension fondamentale entre deux conceptions de la démocratie. D’un côté, les élus confèrent au gouvernement un mandat général pour conduire la politique étrangère selon leur jugement. De l’autre, une politique qui cause chaque année la mort de plus d’un demi-million de personnes dans des pays tiers — dont des centaines de milliers d’enfants — comporte une gravité comparable à la déclaration d’une guerre. Or aucun mandat électoral, ni aux États-Unis, ni en Europe, n’a jamais porté explicitement sur la nécessité de sanctionner tel ou tel pays. Aucun programme de campagne présidentielle n’a proposé aux électeurs de choisir entre sanction et dialogue sur l’Iran, Cuba ou le Zimbabwe. Aucun référendum populaire n’a validé une politique dont l’impact humanitaire, on le sait désormais, rivalise avec celui des guerres.
Le Brennan Center for Justice, institution juridique américaine respectée, a relevé que lorsque le Congrès a adopté l’IEEPA en 1977, il envisageait un recours « rare et bref » à ces pouvoirs d’urgence — « pas l’équivalent de problèmes normaux et permanents ». Aujourd’hui, les « urgences nationales » justifiant des programmes de sanctions sont déclarées et reconduites indéfiniment, souvent pendant des décennies, sans que la population des pays sanctionnés ni celle des pays qui imposent les sanctions ne soient jamais consultées.
Du côté européen, le mécanisme est légèrement différent mais aboutit au même résultat. Les sanctions de l’UE sont adoptées à l’unanimité du Conseil, organe non élu composé de représentants des gouvernements membres. Le Parlement européen, seule institution directement élue, n’a pas de pouvoir de codécision formel en matière de politique étrangère et de sécurité commune. Le citoyen européen n’a donc pas plus voix au chapitre que son homologue américain.
Une arme qui doit être repensée sinon abolie
L’étude du Lancet ne prône pas l’abolition de toute forme de pression internationale. Elle fait observer, de manière significative, que les sanctions des Nations Unies — les seules soumises à un processus délibératif multilatéral incluant les pays cibles — n’ont pas d’effet statistiquement mesurable sur la mortalité. Cette observation suggère une piste : la légitimité du processus par lequel les sanctions sont adoptées n’est pas étrangère à leur impact humanitaire. Les sanctions unilatérales, imposées sans discussion ni accord avec les pays concernés, génèrent un ressentiment qui pousse les populations à résister plutôt qu’à se retourner contre leurs dirigeants. Elles n’atteignent pas leurs cibles ; elles frappent les plus vulnérables.
Les auteurs de l’étude concluent sans ambages : « Il est difficile de penser à d’autres interventions de politique publique ayant des effets aussi néfastes sur la vie humaine qui continuent d’être aussi largement utilisées ». Mark Weisbrot, l’un des coauteurs, va plus loin : « Il est immoral et indéfendable qu’une forme aussi létale de punition collective continue d’être utilisée, et même régulièrement étendue au fil des années ».[xvii]
À cet égard, la notion de « punition collective » mérite d’être relevée. Le droit international humanitaire — notamment l’article 33 de la IV° Convention de Genève — interdit explicitement les punitions collectives infligées à des « populations protégées » pour des actes qu’elles n’ont pas commis. Or, cette interdiction s’applique formellement aux situations d’occupation militaire et non à la politique économique internationale, ce qui crée un vide juridique considérable. La distinction entre bombarder un hôpital et couper l’approvisionnement en médicaments d’un pays entier est moralement ténue, même si elle reste juridiquement distincte.[xviii]
On peut légitimement se demander si, dans 50 ans, les historiens du droit international ne traiteront pas les sanctions économiques de masse comme nous traitons aujourd’hui la torture ou la peine de mort — une pratique longtemps admise par la justice officielle, progressivement codifiée par la recherche empirique comme inefficace et moralement inacceptable, et finalement prohibée. La différence, c’est que 50 ans de sanctions supplémentaires signifieraient, aux rythmes actuels, 28 millions de morts de plus.
Sources principales : Rodríguez, Rendón et Weisbrot, « Effects of International Sanctions on Age-Specific Mortality: A Cross-National Panel Data Analysis », The Lancet Global Health, vol. 13, pp. 1358-1366, juillet 2025 ; Hufbauer et al., « Economic Sanctions Reconsidered », Peterson Institute for International Economics ; Brennan Center for Justice, « Reining in the President’s Sanctions Powers », 2021 ; Gibson et al., « Foreign Aid Sanctions and Maternal and Child Mortality », The Lancet Global Health, mars 2025.
[i] Francisco Rodríguez, Silvio Rendón, and Mark Weisbrot, “Effects of International Sanctions on Age-Specific Mortality: A Cross-National Panel Data Analysis”, The Lancet Global Health, July 22, 2025.
[ii] “Sanctions, on rise, are as deadly as armed conflict: Study”, The Straits Times, July 23, 2025.
[iii] “Punishment of ‘innocent civilians’ through government sanctions must end: UN experts”, UN News, August 11, 2021.
[iv] L’organisation Progressive International est un « mouvement des mouvements » à l’échelle mondiale. Elle regroupe des partis, syndicats, mouvements paysans, ONG et collectifs militants — plus de 70 organisations membres — autour d’un programme explicitement anticapitaliste, anti‑impérialiste et écologiste. Fondée en 2020, à l’initiative notamment du Sanders Institute (États‑Unis) et du mouvement européen DiEM25 (Yanis Varoufakis), elle coordonne des campagnes, produit des analyses (la série PI Briefings). Source : Elizabeth Leier, “Introducing Progressive International—a global left-wing solidarity movement”, Canadian Dimension, September 24, 2020.
[v] Nathallia Fonseca, “U.S. sanctions raise mortality to war-like levels, says study”, Brasil de Fato (BdF), July 25, 2025. | Beth Duff-Brown and Jamie Hansen, “Study finds foreign aid sanctions set back decades of progress on maternal and child mortality”, Stanford University, March 19, 2025.
[vi] “Madeleine Albright Dies at 84; Once Defended U.S. Sanctions Despite Deaths of 500K+ Iraqi Children”, Democracy Now!, March 24, 2022.
[vii] Sylvanus Kwaku Afesorgbor, “Economic sanctions need a rethink: evidence shows they raise food prices and hurt the poor most”, Democracy in Africa, September 26, 2025. | Solomon Ekanem, “10 African countries with the most international sanctions”, Africa Business Insider, 26 June 2025.
[viii] “The impact of international sanctions in Africa: a look at the impact of restrictive measures”, Fatshimetrie, November 30, 2024 ·
[ix] Joy Gordon, “The Brutal Impact of Sanctions on the Global South”, Yale Journal of International Law, June 28, 2023. | Alena Douhan, « Mesures coercitives unilatérales : notion, types et qualification », Nations Unies, 8 juillet 2021, 21 pages.
[x] “Humanitarian exemptions in unilateral sanctions regimes ineffective and inefficient: UN experts”, Office of the High Commissioner for Human Rights, November 23, 2022. | “Review sanction regimes to facilitate Covid-19 response”, Norwegian Refugee Council, April 22, 2020.
[xi] Hope Arcuri, “IRC calls for global humanitarian sanctions exemption”, International Rescue Committee (IRC), December 8, 2022.
[xii] Gary Clyde Hufbauer, Jeffrey J. Schott, Kimberly Ann Elliott, and Barbara Oegg, “Economic Sanctions: New Directions for the 21st Century”, Peterson Institute for International Economics, July 15, 2008, 25 pages. | Gary Clyde Hufbauer, Jeffrey J. Schott, and Kimberly Ann Elliott, “Economic Sanctions Reconsidered”, Peterson Institute for International Economics, June 2009, 248 pages. Conclusion disponible en ligne: https://www.piie.com/publications/chapters_preview/4075/06iie4075.pdf
[xiii] Julia Grauvogel and Christian Von Soest, “Claims to legitimacy count: Why sanctions fail to instigate democratisation in authoritarian regimes”, European Journal of Political Research, November 2014.
[xiv] Max Khadduri, “Broad and Expansive Sanction Power: A Case for Curtailing Executive Authority”, Brooklyn Law Review, vol. 91, issue 1, 2025. | Andrew Boyle, “Reining in the President’s Sanctions Powers”, Brennan Center for Justice at New York University School of Law, August 4, 2021.
[xvi] Eleanor Hume and Kyle Rutter, “Sanctions by the Numbers: 2024 Year in Review”, Center for a New American Security (CNAS), March 11, 2025. | “Global sanctions trends: the GSI report”, London Stock Exchange Group (LSEG), May 16, 2024. | Spencer Vuksic, “Year in Review: How Sanctions Changed in 2023 with 17 charts”, Castellum.AI, January 1, 2024.
[xvii] Dan Beeton, “New Study Estimates Over Half a Million People Die Each Year Due to Unilateral Economic Sanctions”, Center for Economic and Policy Research (CEPR), July 23, 2025.
[xviii] « Article 33 – Responsabilité individuelle. Peines collectives. Pillage. Représailles », Bases de données de Droit international humanitaire, 12 août 1949. | “Punishment of ‘innocent civilians’ through government sanctions must end: UN experts”, idem.
Résumé
Une étude de *The Lancet Global Health* révèle que les sanctions économiques unilatérales causent environ 564 258 morts par an, représentant près de 38 millions de vies perdues sur cinquante ans.
Les sanctions ne touchent pas seulement les élites politiques, mais principalement les populations vulnérables, avec 51% des décès concernés étant des enfants de moins de cinq ans.
Les gouvernements justifient ces sanctions par leur efficacité supposée, mais elles échouent dans deux tiers des cas selon des études académiques.
Les sanctions imposées par les États-Unis et l’Union européenne ciblent principalement l’Afrique, exacerbant les inégalités par rapport à des pays plus riches.
Les exemptions humanitaires sont souvent inefficaces, aggravant les souffrances des populations tout en n’atteignant pas leurs objectifs politiques.
Pino Arlacchi, ancien Vice-Secrétaire général ONU et Directeur executif de l’ONUDC
Pino Arlacchi (né en 1951 à Gioia Tauro, en Calabre) est un sociologue et un homme politique. Il a été membre de la Chambre des députés italienne (1994 à 1996) et sénateur (1997), ainsi que membre du Parlement européen (2009–2014). Arlacchi a également été Sous-secrétaire général des Nations unies et Directeur exécutif de l’ONUDC, le Programme des Nations Unies pour le Contrôle international des Drogues et la prévention du Crime. Ses études et autres publications relatives à la Mafia ont contribué à sa notoriété.
Pendant mon mandat en tant que directeur de l’ONUDC, l’office des Nations Unies contre la drogue et le crime, je me suis rendu en Colombie, en Bolivie, au Pérou et au Brésil, mais je ne suis jamais allé au Venezuela. Je n’en avais tout simplement pas besoin. En matière de lutte contre le trafic de drogue, la coopération du gouvernement vénézuélien était l’une des meilleures d’Amérique du Sud; elle n’était comparable qu’aux résultats irréprochables obtenus par Cuba. A la lumière de ces faits, le discours délirant de Trump sur le « narco-État vénézuélien » semble être une calomnie aux motivations géopolitiques.
La lecture des données publiées dans le Rapport mondial sur les drogues 2025, par l’organisation que j’ai eu l’honneur de diriger, révèle une information qui contredit directement celle que colporte l’administration Trump.
Le rapport démonte, point par point, le discours géopolitique construit autour du « Cártel de los Soles » (Cartel des Soleils), une entité à peu près aussi réelle que le monstre du Loch Ness, mais qui sert à justifier les sanctions, les embargos et les menaces d’intervention militaire contre un pays qui, comme par hasard, se trouve sur l’une des plus grandes réserves de pétrole de la planète.
Rapport de l’ONUDC: le Venezuela n’a rien à voir avec les réseaux mondiaux de trafic de drogue
Le rapport 2025 de l’ONUDC est on ne peut plus clair et devrait mettre dans l’embarras ceux qui ont élaboré une rhétorique visant à diaboliser le Venezuela. Le rapport ne fait qu’une brève allusion au Venezuela, indiquant que seule une infime partie de la production colombienne de drogue transite par ce pays pour rejoindre les États-Unis et l’Europe. Selon l’ONU, le Venezuela se positionne comme un territoire dépourvu de toute plantation de feuilles de coca, de marijuana et autres produits similaires, mais également libre de toute présence de cartels internationaux de la drogue. Ce document ne fait que confirmer les 30 rapports annuels précédents, qui ne font aucune mention du trafic de drogue au Venezuela, car celui-ci n’existe pas. Seuls 5% de la drogue colombienne transitent par le Venezuela, pas plus.
Pour mettre ce chiffre en perspective: en 2018, alors que 210 tonnes de cocaïne transitaient par le Venezuela, la Colombie en produisait ou en commercialisait 2370 tonnes, soit 10 fois plus, et le Guatemala 1400 tonnes; oui, vous avez bien lu: le Guatemala est un véritable canal de trafic de drogue, sept fois plus important que le soi-disant redoutable « narco-État » vénézuélien. Mais personne n’en parle, car le Guatemala ne produit que 0,01% du total mondial de la seule drogue qui intéresse Trump: le pétrole.
Le Cartel des Soleils, un fantasme total et une fiction, comme à Hollywood
Le « Cartel des Soleils »[i] est un fantasme tout droit sorti de l’imagination de Trump. Bien qu’il soit censé être dirigé par le président du Venezuela, il n’est cependant mentionné ni dans le rapport de la principale agence mondiale de lutte contre la drogue, ni dans les documents d’aucune agence européenne ou de pratiquement aucune autre agence de lutte contre la criminalité dans le monde. Il n’apparaît même pas dans une note de bas de page.
Un silence assourdissant, qui devrait faire réfléchir tous ceux qui ont encore un minimum d’esprit critique. Comment une organisation criminelle aussi puissante, dont la capture a été mise à prix à la hauteur de 50 millions de dollars[ii] peut-elle être totalement ignorée par ceux qui travaillent dans la lutte contre le trafic de drogue? En d’autres termes, ce qui est présenté comme un super cartel dans le pur style Netflix est en réalité ce genre d’organisation criminelle mineure que l’on retrouve dans tous les pays du monde, y compris aux États-Unis, où près de 100 000 personnes meurent chaque année d’une overdose d’opioïdes, des décès qui n’ont rien à voir avec le Venezuela mais tout à voir avec les grandes sociétés pharmaceutiques américaines.
L’Équateur: un véritable carrefour du trafic de drogue mais tout le monde feint de l’ignorer
Alors que Washington se focalise sur la question vénézuélienne, les véritables plaques tournantes du trafic de drogue prospèrent quasiment sans être inquiétées. Par exemple, en Équateur, 57% des conteneurs de bananes qui quittent Guayaquil arrivent en Belgique chargés de cocaïne.
Les autorités européennes ont saisi 13 tonnes de cocaïne à bord d’un navire espagnol qui provenait des ports équatoriens, contrôlés par des groupes protégés par des fonctionnaires du gouvernement équatorien. L’Union européenne a rédigé un rapport détaillé sur les ports de Guayaquil, décrivant comment « les mafias colombiennes, mexicaines et albanaises opèrent largement en Équateur ». Le taux d’homicides dans ce pays est passé de 7,8 pour 100 000 habitants en 2020 à 45,7 en 2023. Mais personne n’en parle, ou si peu. Peut-être parce que l’Équateur ne détient que 0,5 % des réserves mondiales de pétrole et que son gouvernement n’a pas la mauvaise habitude de contester la domination américaine en Amérique latine?
Les vraies routes de la drogue: géographie contre propagande
Au cours de mes années passées à l’ONUDC, l’une des leçons les plus importantes que j’ai apprises est que la géographie ne ment pas. Les routes de la drogue suivent une logique précise: proximité des centres de production, facilité de transport, corruption des autorités locales et présence de réseaux criminels bien implantés.
Le Venezuela ne répond à aucun de ces critères. La Colombie produit plus de 70% de la cocaïne mondiale. Le Pérou et la Bolivie se partagent la majeure partie des 30% restants. Les itinéraires logiques pour atteindre les marchés américains et européens passent par le Pacifique via l’Asie, par les Caraïbes orientales vers l’Europe, et par voie terrestre, en passant par l’Amérique centrale vers les États-Unis. Le Venezuela, qui est bordé par l’Atlantique Sud, est géographiquement désavantagé par rapport aux trois principaux itinéraires. La logistique criminelle fait du Venezuela un acteur insignifiant sur la scène internationale du trafic de drogue.
Cuba : l’exemple qui fait honte, même aux États-Unis
La géographie ne change pas, mais les politiques peuvent venir à bout du trafic de drogue malgré la géographie. Cuba représente aujourd’hui le modèle à suivre en matière de coopération antidrogue dans les Caraïbes. Une île située près des côtes de la Floride, une base théoriquement parfaite pour le transit vers les États-Unis, mais qui, dans la pratique, ne sert pas au trafic de drogue. J’ai maintes fois observé l’admiration des agents de la DEA et du FBI pour les rigoureuses politiques antidrogues des communistes cubains. Le Venezuela chaviste a toujours suivi le modèle cubain dans la lutte contre la drogue, inauguré par Fidel Castro lui-même: « Coopération internationale, contrôle territorial et répression des activités criminelles ». Ce n’est ni au Venezuela ni à Cuba qu’on trouve de vastes zones cultivées de cocaïne et contrôlées par des criminels.
L’Union européenne n’a pas d’intérêts pétroliers spécifiques au Venezuela, mais elle a en revanche tout intérêt à lutter contre le trafic de drogue qui affecte ses ressortissants. Elle a rédigé le Rapport européen sur les drogues 2025. Ce document, qui s’appuie sur des données réelles et non sur des illusions géopolitiques, ne mentionne à aucun moment le Venezuela comme voie de transit pour le trafic international de drogue. C’est là toute la différence entre une honnête analyse et un discours fallacieux et injurieux. L’Europe a besoin de données fiables pour protéger ses citoyens contre la drogue, c’est pourquoi elle produit des rapports précis. Les États-Unis ont besoin de justifier leurs politiques pétrolières, c’est pourquoi ils produisent de la propagande déguisée en rapports de renseignement.
Selon le rapport européen, la cocaïne est la deuxième drogue la plus consommée dans les 27 pays de l’UE, mais les principales provenances sont clairement identifiées : la Colombie pour la production, l’Amérique centrale pour la distribution et l’Afrique de l’Ouest pour les différentes voies de distribution. Le Venezuela et Cuba n’apparaissent tout simplement à aucun moment dans ces circuits. Pourtant, le Venezuela est systématiquement diabolisé, au mépris de tout principe de vérité.
Après qu’il ait démissionné, l’ex directeur du FBI, James Comey, a dévoilé les dessous de l’affaire dans ses mémoires, évoquant les inavouables intentions sous-jacentes de la politique américaine envers le Venezuela: Trump lui avait confié que le gouvernement Maduro était « un gouvernement assis sur une véritable montagne de pétrole que nous devons contrôler ». Il ne s’agit donc pas de drogue, de criminalité ou de sécurité nationale. Il s’agit de pétrole que les États-Unis préféreraient se procurer gratuitement.
En fait, c’est pour l’arrestation de Donald Trump qu’on devrait offrir une prime internationale, et ce pour un crime bien précis: diffamation systématique d’un État souverain dans le but de s’approprier ses ressources pétrolières. •
[i] Les États-Unis accusent le gouvernement vénézuélien de diriger un cartel de la drogue baptisé Cártel de los Soles. Ce terme a été utilisé au Venezuela dans les années 1990, lorsque la justice enquêtait sur certains hauts gradés de l’armée soupçonnés de trafic de drogue. [Note de la rédaction]
[ii] Le 7 août 2025, le gouvernement américain a doublé la prime offerte pour toute information permettant l’arrestation du président vénézuélien Nicolás Maduro, la portant à 50 millions de dollars. Maduro serait le chef du cartel et le responsable du trafic de drogue à destination des États-Unis. [Note de la rédaction]
Tout le monde a suivi la saga du président Donald Trump sur l’envoi / non-envoi de Tomahawks en Ukraine. Tout a commencé le 23 septembre dernier avec un message surprenant de Donald Trump posté sur le réseau Truth Social : « Je pense que l’Ukraine, avec le soutien de l’Union européenne, est en position de se battre et de RECONQUÉRIR l’ensemble de l’Ukraine dans sa forme originelle. »
Au cours des semaines qui ont suivi, le président américain a joué avec l’idée d’envoyer des missiles de croisière de type Tomahawk en Ukraine. Ce missile d’une portée de 1 600 kilomètres permettrait à l’armée ukrainienne de frapper la Russie en profondeur. Leur livraison à l’Ukraine constituerait à bien des égards un tournant décisif dans la guerre en Ukraine.
Tomahawks ou pas Tomahawks?
Pourtant, lors de sa rencontre du 17 octobre avec Volodymyr Zelensky à la Maison Blanche, Donald Trump rejette la demande ukrainienne d’armes lourdes, à commencer par les missiles Tomahawks, se prononce avec insistance sur un cessez-le-feu le long de la ligne de front actuelle et annonce préparer un sommet avec Vladimir Poutine.
Cette volte-face a aussitôt enflammé la sphère médiatique qui a diffusé sans hésitation que le changement d’attitude du président Trump était la conséquence directe de sa discussion avec le président Poutine. Ce dernier l’aurait en quelque sorte roulé dans la farine et persuadé de renoncer à poser un geste aussi lourd de conséquence que l’envoi de Tomahawks en Ukraine.
Nous ne croyons pas que ce soit le cas. Une phrase de Donald Trump pour justifier sa décision de ne pas livrer de missiles de croisière, a retenu notre attention : “Nous avons aussi besoin de Tomahawks pour les États-Unis. Ce que je veux dire est que nous ne pouvons pas vider notre pays.”
Dans d’autres interventions, il a reformulé ce point en disant : “Nous ne pouvons pas donner toutes nos armes ; nous ne pouvons pas faire ça.”[1]
Les États-Unis détiennent plus de 1000 Tomahawk, peut-être même près de 2000, car ils n’ont plus utilisé ce type de missile depuis la campagne de bombardements aériens sur la Libye en 2011. De toute façon, si les États-Unis livraient des Tomahawks à l’Ukraine, ils pourraient fort bien les remplacer en quelques mois. Du moins auraient-ils pu le faire sans difficulté il y a quelques années.
Exemples d’utilisation des Tomahawks Les États-Unis ont lancé 288 Tomahawks contre des cibles en Irak durant la guerre du Golfe en 1991 (Opération Desert Storm). Lors de l’Opération Desert Fox toujours contre l’Irak en 1998, ce nombre est monté à 325 tirs en quelques jours. L’année suivante, les États-Unis ont lancé 218 missiles contre la Serbie. Pendant la campagne d’invasion de l’Irak en 2003, les forces américaines ont utilisé plus de 802 missiles Tomahawk pour frapper des objectifs stratégiques en début d’opération. Enfin, la campagne libyenne de 2011 leur a coûté 124 de ces missiles. Chaque fois les États-Unis ont regarni leur stock sans difficulté.
Sans terres rares chinoises, pas de Tomahawks
Aujourd’hui, les États-Unis doivent vivre avec leur stock existant. Tout a basculé très précisément le 9 octobre 2025 quand la Chine a décidé de soumettre toute exportation de terres rares à usage militaire ou dual, à un régime d’approbation au cas par cas. Il y avait bien eu quelques signes avant-coureurs les années précédentes, mais l’annonce du 9 octobre a généralisé le système d’approbation.
Désormais, tout produit chinois contenant ne serait-ce que 0,1 % de terres rares doit obtenir l’approbation de Pékin avant d’être exporté. Or, les États-Unis ont besoin de ces terres rares pour fabriquer des Tomahawks — ou des F35 ou toute autre arme de haute précision : sous-marins nucléaires, aimants permanents, radars, etc.
Justement, la Chine détient quelque 40% des réserves mondiales de terres rares, ce qui en fait le premier pays détenteur de cette ressource. En matière de production, la part de la Chine s’élève à environ 70% de l’extraction minière mondiale. Dans le secteur du raffinage, cette proportion s’élève à plus de 90% des terres rares utilisées dans le monde. Pour les terres rares lourdes, cette proportion grimpe à 99,9%, renforçant encore la dépendance mondiale vis-à-vis de la Chine pour les éléments les plus critiques.[1]
Les États-Unis n’ont pas de réserves stratégiques
Face à cela, les États-Unis se trouvent dans une position de faiblesse inouïe. En 2024, ils ont consommé environ 6 600 tonnes de terres rares raffinée, en quasi-totalité en provenance de Chine. À titre de comparaison, la consommation mondiale se situe autour de 200 000 tonnes en majorité sur le marché chinois.
La faible part des États-Unis dans la consommation mondiale de terres rares s’explique par la structure de la chaîne d’approvisionnement mondiale : en quasi-totalité, les terres rares incorporées dans les produits de haute technologie américains sont d’abord raffinées, puis transformées en composants (aimants, phosphores, semi-conducteurs) en Chine, au Japon, en Corée du Sud ou à Taïwan, avant d’être réexportées vers les États-Unis sous la forme de produits finis ou semi-finis.
Restent les 6 600 tonnes de terres rares consommées aux États-Unis… Comme on le devine, ces terres rares servent avant tout à faire tourner le secteur de la défense, de l’aérospatial et, dans une moindre mesure, de l’énergie et du médical avancé (imagerie médicale). Contrairement à ce que l’on pourrait penser, les États‑Unis n’ont pas anticipé le coup d’arrêt chinois et n’ont pas accumulé des stocks de terres rares.
Les évaluations du US Geological Survey, de Rare Earth Exchanges et du Financial Times montrent que les stocks américains actuels couvriraient tout au plus quelques semaines de besoins militaires intensifs, principalement pour les terres rares lourdes comme le dysprosium et le terbium.[1] Un plan pour constituer des stocks avait bien été prévu dans le “One Big Beautiful Bill Act” de Donald Trump. Ratifié en juillet 2025, son exécution est donc tributaire du bon vouloir chinois…[2]
Voilà pourquoi, il aurait été inconcevable que les États-Unis envoient des Tomahawks en Ukraine. C’est comme cela qu’il faut comprendre la volte-face de Donald Trump. Les talents de persuasion du président russe n’y sont pour rien. Au lendemain de sa promesse inconsidérée d’envoyer des Tomahawks en Ukraine, des conseillers qui savent compter ont dû lui rappeler le triste état des stocks de terres rares et ce que cela signifiait pour l’arsenal américain de missiles.
Lancer des Tomahawks serait trop difficile…Par la suite, Donald Trump a trouvé une autre explication au non-envoi de missiles de croisière en Ukraine : former des militaires ukrainiens au lancement de tels missiles serait trop complexe et long, cela requerrait « au moins six mois, généralement un an » de formation intensive. La difficulté de formation des équipages ukrainiens est réelle, mais savamment amplifiée dans le discours officiel pour éviter d’aborder les véritables considérations logistiques motivant la décision présidentielle.[3]
Mais pourquoi donc la Chine a-t-elle tant attendu?
La question n’est pas tellement de savoir pourquoi les États-Unis ont si rapidement enterré la seule façon classique, c’est-à-dire non nucléaire, de mettre la Russie à genoux. La véritable question est de savoir pourquoi la Chine a tant tardé à utiliser sa maîtrise des terres rares pour répliquer à l’incessante guerre économique que lui livrent les États-Unis?
Tout avait commencé en 2018, sous la première administration Trump, avec l’embargo sur les microprocesseurs haut de gamme à destination de Huawei et ZTE, accusées ne pas respecter les sanctions américaines sur l’Iran. Cette mesure visait à limiter l’accès des deux entreprises chinoises aux puces de dernière génération (7 nm et en dessous) ainsi qu’aux équipements de lithographie nécessaires à leur fabrication.
En octobre 2022, sous l’administration Biden, Washington a introduit un régime de contrôle élargi des exportations, interdisant la vente à la Chine de processeurs avancés et des machines servant à les produire, sous prétexte de sécurité nationale. Ces restrictions ont encore été renforcées en octobre 2023 pour inclure tous les processeurs graphiques et autres composants destinés à l’intelligence artificielle.
Pendant ce temps, la Chine continuait à exporter aux États-Unis ses terres rares qui servaient à fabriquer des microprocesseurs auxquels elle n’avait pas accès. Cette relation ne laissait pas de surprendre. Pourquoi les Chinois persévéraient-ils à honorer des contrats exempts des réciprocité?
Domination américaine sur le marché de l’hélium
La raison de cet étrange comportement vient seulement d’apparaître. Si la Chine détient un quasi-monopole sur les terres rares, elle est dépourvue d’un élément tout aussi essentiel pour la micro-électronique ainsi que pour l’armement, à savoir l’hélium. Ce gaz est utilisé dans l’industrie pour ses capacités de refroidissement. Ainsi, les avions de combat, hélicoptères militaires et missiles requièrent un soudage TIG (Tungsten Inert Gas) de haute précision pour assembler leurs structures en aluminium épais et alliages légers.
Cette technologie entre également dans la fabrication de blindages en titane et alliages réactifs. De même, les obus d’artillerie haut de gamme nécessitent des soudures de précision. La construction navale militaire utilise extensivement le soudage sous atmosphère d’hélium pour assembler les coques de sous-marins, destroyers et frégates. Enfin, les moteurs de fusées et autres systèmes propulsifs militaires nécessitent des soudures cryogéniques et des assemblages de précision.
Bref, l’hélium est aussi essentiel que les terres rares dans les technologies de pointe. Or, on ne peut pas le « fabriquer » de manière synthétique : il faut l’extraire de certains gisements de gaz naturel qui en contiennent de faibles concentrations (souvent des traces de moins de 1 %). Mon seulement, ces gisements sont très rares sur le plan géologique, mais l’extraction de l’hélium repose sur un processus complexe et énergivore, exigeant des basses températures et des hautes pressions pour le séparer des autres gaz avec lesquels il est mélangé (méthane, diazote, néon, hydrogène, etc.).
En 2025, la production mondiale d’hélium est dominée par les États-Unis et un petit groupe de pays qui sont d’ailleurs les mêmes qui extraient l’hélium gazeux. En effet, l’extraction et le raffinage de l’hélium industriel s’effectuent au plus près des forages, à la source même du gaz naturel, car seules les installations sur site permettent la séparation de ce gaz très volatil, qui serait sinon perdu de façon irrémédiable.[4]
Production stable autour de 50 % du total mondial. L’expansion se concentre dans le gisement de Hugoton, situé à cheval sur le Kansas, le Texas et l’Oklahoma.
2
Qatar
≈ 30 %
Extension de la liquéfaction pour répondre à la demande asiatique et européenne. Exploitation par Qatargas et Air Liquide.
3
Algérie
≈ 9 %
Production relancée après modernisation du site d’Arzew, en partenariat avec Air Products et Sonatrach.
4
Russie
≈ 3–5 %
Baisse temporaire liée à l’explosion en 2023 d’une unité de production du complexe géant Amur Gas Processing Plant, entraînant une forte baisse des exportations d’hélium. Reprise graduelle depuis 2024.
5
Australie
< 3 %
Gisements modestes. Croissance rapide, nouvelle production commerciale à Darwin et Mount Isa (Queensland).
Traitement des terres rares dans le port de Lianyungang, province de Jiangsu (Chine).
Jusqu’en 2020, la Chine s’approvisionnait en hélium presque exclusivement aux États-Unis. Depuis cette année-là, Pékin a lancé un programme stratégique d’indépendance en hélium, coordonné par Sinopec, PetroChina et plusieurs universités et instituts techniques. C’est ainsi qu’en 2022, un premier grand site d’extraction a été ouvert dans la région autonome du Xinjiang, suivi d’autres unités dans les provinces du Shaanxi et du Sichuan ainsi qu’en Mongolie-Intérieure. En 2025, une nouvelle installation dans le Shaanxi, exploitée par Vacree Technologies, est devenue la première unité capable de produire de l’hélium ultra‑pur (99,99997 % ou à « 6N9 »).
L’usine Vacree Technologies positionne la Chine comme le premier pays capable de produire industriellement de l’hélium ultra‑pur à grande échelle, alors que, jusqu’à présent, ce niveau de pureté n’était généralement accessible qu’en laboratoire ou via de petites unités spécialisées dans quelques pays (États-Unis, Allemagne, Japon). Cette évolution place la Chine en avance industrielle sur ce segment, avec la possibilité d’exporter et de dominer le marché mondial de l’hélium ultra‑pur pour les technologies de pointe.
La Chine n’est toutefois pas encore autosuffisante sur le plan de l’hélium classique, bien que sa production augmente à un rythme annuel proche de 60 % par an depuis 2022. Pour mettre fin à sa dépendance vis-à-vis des États-Unis, les autorités chinoises ont conclu un accord stratégique de vingt ans avec QatarEnergy signé début 2025, ainsi que des ententes avec la Russie et l’Algérie.[1] Quoiqu’il en soit, cette situation est provisoire car la Chine devrait devenir autosuffisante d’ici deux à quatre ans.
Et maintenant?
Toujours est-il que, fin 2025, estimant avoir suffisamment assuré ses arrières sur le front de l’hélium, la Chine a enfin pu recourir à son atout maître : les terres rares. C’est l’aboutissement d’une planification méticuleuse – cette même planification qui fait tant défaut aux États-Unis. Car il ne faut pas s’y tromper : en matière de terres rares, il n’existe pas d’alternative à la filière chinoise.
Les médias se font l’écho de gisements de terres rares en Ukraine, au Congo et au Groenland et spéculent sur une possible stratégie de contournement de l’écosystème chinois. Mais les États-Unis possèdent leurs propres gisements à Mountain Pass (Californie), Elk Creek (Nebraska), et Bokan Mountain (Alaska). Ils possèdent même une unité de raffinage à Mountain Pass qui a été réouverte précipitamment en 2022 afin de produire des les terres rares dites « légères ».
Heurs et malheurs des terres rares américainesL’usine de raffinage de Mountain Pass (Californie) a été initialement créée à la suite de la découverte d’un gisement de terres rares en 1949. L’exploitation industrielle a débuté à compter de 1952-1954. Il s’agissait alors du plus grand site de terres rares aux États-Unis, qui a dominé la production mondiale jusqu’à la fin des années 1980. Toutefois, après que des milliers de litres d’eau radioactive aient été accidentellement déversés dans la nature, Mountain Pass ferme en 2002 ses unités de raffinage. Depuis lors, le minerais extrait à Mountain Pass était intégralement envoyé en Chine pour traitement. Après plusieurs rachats et une longue restructuration, l’usine est rénovée et relancée officiellement en 2022 sous contrat avec le Pentagone pour la production d’aimants permanents et de terres rares stratégiques. En 2025, elle fonctionne à pleine capacité pour les terres rares « légères » et prépare une montée en gamme pour préparer le traitement des terres rares « lourdes ».
La longue saga de l’usine de terres rares de Mountain Pass montre bien qu’il ne suffit pas de mettre la main sur quelques gisements de terres rares pour créer une industrie dans ce domaine. L’exploitation de nouveaux gisements ou l’ouverture d’une usine ne suffit pas à inverser la tendance mondiale. Ce que la Chine a construit au cours des quatre dernières décennies est un véritable écosystème industriel : de la construction d’infrastructures énergétiques à la formation de main d’œuvre qualifiée, en passant par une intégration verticale à toutes les étapes de la production.
Hors de Chine, seule l’Australie maîtrise une large gamme de traitement des terres rares, bien que des trous subsistent pour certains éléments (comme le lutécium, le thulium) ainsi que pour les applications nécessitant des volumes considérables.[2] La filière australienne est toutefois loin des capacités de production chinoises et ne saurait satisfaire à l’ensemble des besoins des États-Unis.
La principale alternative à l’industrie chinoise réside dans le recyclage des terres rares déjà en circulation dans des produits finis. Le principe consiste à extraire ces éléments des produits usagés et des déchets électroniques, notamment les aimants permanents, les lampes fluorescentes et certains composants électroniques. Toutefois, le processus reste émergent et confronté à d’importants défis techniques et économiques.
Somme toute, la Chine de Xi Jinping vient d’administrer aux États-Unis de Donald Trump une leçon cuisante. En matière de guerre commerciale, seule compte la planification à long terme. Les « bons coups » aussi spectaculaires soient-ils ne sauraient inverser les rapports de force.
Dans l’affaire des terres rares, il reste au président Trump à faire ce que malgré ses rodomontades, il sait le moins bien faire : négocier, c’est-à-dire traiter avec un interlocuteur d’égal à égal, alors qu’il n’a pas toutes les cartes en main (il en a quelques-unes, certaines très bonnes, mais pas toutes). Voilà pourquoi, sa ligne politique tangue si fort dans l’affaire ukrainienne : il est en train d’apprendre à être prudent en matière de ventes d’armes.
Les États-Unis ne sont plus tout-puissants. Leur puissance connaît certaines limites. Il va leur falloir se résoudre à redécouvrir le bon usage de la diplomatie.
[1] « Le Qatar signe un contrat d’approvisionnement en hélium de 20 ans avec la Chine », Nova News, 26 Février 2025.
[2] « Production de terres rares hors de Chine: quels sont les enjeux? », Zonebourse, 23 mai 2025. | « Terres rares: cette production hors de Chine qui défie la domination de Pékin », Géo, 29 mai 2025.
[1] “U.S. Heavy Rare Earth Stockpiles Under Strain Amid China’s Export Curbs”, Rare Earth Exchanges, September 11, 2025. | “U.S. Geological Survey, Mineral Commodity Summaries”, US Geological Survey (USGS), US Department of the Interior, January 2025. | Karen Hui, “China’s New Rare-Earth Controls Send Shockwaves Through Global Supply Chains”, Asia Pacific Foundation of Canada, October 15, 2025.
[2] Saptakee S, “Pentagon’s $1B Mineral Stockpile Boosts U.S. Independence from China”, Carbon Credits, October 14, 2025.
[3] Victor Nava, “Trump shoots down sending Ukraine ‘highly complex’ Tomahawk missiles: ‘Tremendous learning curve’”, New York Post, October 22, 2025.
[4] Jean-Claude Bernier, L’hélium, l’autre gaz indispensable, Mediachimie, 06 juillet 2022.
[1] « Restrictions à l’exportation des terres rares et droits de douane : comprendre l’escalade entre la Chine et les États-Unis », Le Grand Continent, 12 octobre 2025. | Armelle Bohineust, « Pourquoi la Chine restreint encore l’accès aux terres rares », Le Figaro, 9 octobre 2025. | « Comment la Chine domine la production de terres rares », Adimas, 16 janvier 2025.
[1] Mandy Taheri, “Trump Says US Needs Tomahawk Missiles Amid Ukraine Request”, Newsweek, October 19, 2025. | Nurbanu Tanrikulu Kizil, “Trump hesitant on selling Tomahawk missiles to Ukraine”, Daily Sabah, October 17, 2025.
Alors que la guerre fait rage en Ukraine depuis plus de trois ans, il semble qu’aucun plan de paix ne soit en préparation. Entendons-nous bien, il existe des multitudes de « plans » sur la table, la plupart émanent du côté occidental qui épousent en fait la cause de la partie ukrainienne et mettent comme préalable le retrait des forces russes d’Ukraine. Cette position est un simple prolongement des thèses ukrainiennes et nous ne pouvons la considérer comme un plan de paix.
Le prototype de ces pseudo plans est la Conférence de haut niveau sur la paix en Ukraine qui s’est tenue en juin 2024 au Bürgenstock en Suisse. La particularité de cette initiative est d’avoir été organisée en étroite relation avec l’Ukraine et les puissances occidentales et en l’absence de la Russie ce qui déroge manifestement à la traditionnelle neutralité de la Confédération suisse.
Le communiqué final, appelé « Joint Communiqué on a Peace Framework », réaffirmait les principes d’intégrité territoriale et de souveraineté de l’Ukraine selon le droit international. C’est la reprise mot pour mot de la position ukrainienne. L’ensemble du processus visait surtout à réaffirmer le soutien des pays de l’OTAN à l’Ukraine.
De son côté, la Russie réclame la reconnaissance internationale de sa souveraineté sur la Crimée et les régions du Donbass, Zaporijia, et Kherson, ainsi que la neutralité officielle de l’Ukraine (interdiction d’adhérer à l’OTAN), l’arrêt des aides militaires étrangères à l’Ukraine, etc. L’Ukraine refuse catégoriquement les exigences russes, insistant sur son intégrité territoriale absolue, y compris sur la Crimée. En outre, l’Ukraine veut des garanties fermes et actives contre toute résurgence telle que la présence de soldats occidentaux sur son territoire.
En résumé, il existe une multitude de propositions de processus de paix, mais aucune modalité n’est apparue acceptable à la fois à Kiev et à Moscou sans concessions majeures de part et d’autre sur la souveraineté territoriale, la sécurité après la fin des hostilités et la neutralité. Aucune de ces propositions de paix ne mérite d’être qualifiée de plan de paix car elles sont des simples reformulations de la position ukrainienne (Conférence du Bürgenstock).
Voilà pourquoi, il nous a paru utile de revenir aux fondamentaux et de rappeler les deux seuls processus qui méritent véritablement d’être qualifiés de plans de paix, à savoir les négociations entre la Russie et l’Ukraine à Istanbul du printemps 2022 et la proposition commune en six points, présentée par la Chine et le Brésil en mai 2024. Dans les deux cas, il existe un texte visant à définir une solution acceptable par les deux parties.
Projet d’accord d’Istanbul
La Russie et l’Ukraine avaient entamé des discussions dès février 2022 dans différents formats, mais après des cycles infructueux en Biélorussie, la Turquie a proposé d’accueillir une nouvelle série de pourparlers à Istanbul. Cette initiative a été rendue possible car Ankara, membre de l’OTAN, entretenait de bonnes relations à la fois avec Moscou et Kiev. Le président turc Recep Tayyip Erdoğan a personnellement plaidé pour que les deux parties « laissent la porte du dialogue ouverte » et a appelé mis de l’avant un devoir humanitaire régional.
À Istanbul, chaque camp a présenté ses revendications écrites à l’autre, et la Turquie s’est entremise entres les deux parties, assumant de facto les bons offices. En fin de session, un « communiqué d’Istanbul » contenant des points de convergence et les éléments d’un éventuel traité a été rédigé, sans qu’aucun texte définitif ne soit signé.
Le président Erdoğan inaugure à Istanbul les négociations entre la Russie et l’Ukraine en mars 2022
Ce processus a été interrompu brusquement début avril 2022, alors que des progrès sur une feuille de route de sortie de crise étaient en discussion. L’arrêt du processus est attribué à la visite inopinée du Premier ministre britannique Boris Johnson à Kiev le 9 avril 2022. Selon les témoignages de négociateurs, Boris Johnson a expressément conseillé au président ukrainien Volodymyr Zelensky de ne pas signer d’accord avec la Russie à ce stade. Il aurait tenu deux arguments principaux :
La Russie ne serait pas un partenaire fiable et ne mérite pas de garanties de sécurité.
Les alliés occidentaux (et notamment le Royaume-Uni) ne souhaitent pas voir la guerre s’achever prématurément sur un compromis défavorable à l’Ukraine : l’aide militaire occidentale serait maintenue, permettant à Kiev d’obtenir des conditions sur le champ de bataille meilleures qu’à la table des négociations.
Plusieurs sources concordantes rapportent que cette intervention a pesé dans la décision ukrainienne de suspendre le dialogue, alors que les négociations sur le projet de traité abordaient le thème de la neutralité de l’Ukraine et des garanties multilatérales. L’intervention de Boris Johnson n’a pas été prise en toute autonomie : les États-Unis, alors dirigés par Joe Biden, étaient régulièrement consultés et informés des démarches britanniques. Toutefois, les sources indiquent que Johnson fut le principal messager auprès de Zelensky, agissant avec l’accord de Washington, mais ajoutant son équation personnelle : insistance, fougue et surtout inclination aux stratégies de rupture.
Le texte du projet d’accord a été publié par le New York Times en trois documents distincts : deux versions du projet de traité (datés des 17 mars et 15 avril 2022) et le « Communiqué d’Istanbul » du 29 mars 2022, tous disponibles sur la plateforme SlideShare et dans l’article interactif du NYT.
Voici les dix clauses clés qui résument le projet d’accord d’avril 2022 négocié entre la Russie et l’Ukraine à Istanbul :
L’Ukraine s’engageait à une neutralité permanente : pas d’adhésion à l’OTAN ni à aucune alliance militaire ; interdiction d’accueil de forces ou bases étrangères sur son territoire.
Des garanties de sécurité collectives devaient être apportées par plusieurs puissances (États-Unis, Chine, France, Royaume-Uni, Russie, Turquie, Allemagne, Canada, Italie, Pologne, Israël).
Le texte évoquait la limitation du nombre et du type de forces armées ukrainiennes, y compris l’aviation, la flotte et les systèmes de missiles.
L’Ukraine acceptait de ne pas développer d’armes nucléaires ni d’autres armes de destruction massive.
Le statut de la Crimée devait être discuté ultérieurement, la Russie exigeant la reconnaissance de son annexion, alors que l’Ukraine voulait en différer la résolution.
Pour le Donbass, la question du statut restait à déterminer ultérieurement dans une négociation bilatérale Russie-Ukraine.
L’Ukraine conservait le droit de rejoindre l’Union européenne, la seule limitation étant une interdiction d’adhésion à l’OTAN et à toute alliance militaire.
Un mécanisme similaire à l’article 5 de l’OTAN était prévu : en cas d’agression contre l’Ukraine, les garants se consultaient rapidement et s’engageaient à fournir assistance.
L’accord devait être ratifié par référendum national ukrainien et entraîner une réforme constitutionnelle pour ancrer la neutralité.
En cas de désaccord sur l’interprétation de l’accord, un organe trilatéral (Ukraine, Russie, garants) devait s’entremettre pour régler les différends.
Ce projet d’accord portait donc sur la neutralité, les garanties internationales, les limitations militaires, le statut des territoires, la sécurité collective et la ratification démocratique. Après l’interruption des réunions en avril 2022, le processus de négociation est resté “en pause”, sans communication conjointe finale. Le retrait de l’Ukraine des négociations d’Istanbul n’a pas fait l’objet d’une déclaration officielle annonçant l’arrêt du processus de paix, mais a été entériné de façon progressive. Par la suite, la partie ukrainienne a évoqué l’absence de progrès tangible sur les points fondamentaux, notamment le retrait des troupes russes et les garanties de sécurité.
L’élément le plus marquant est survenu en septembre 2022, après l’annonce par Moscou de l’annexion de quatre régions ukrainiennes. Sur proposition du président Zelensky, le Conseil national de sécurité et de défense de l’Ukraine a adopté un décret interdisant toute négociation avec la partie russe et plus particulièrement son président, officialisant ainsi la suspension durable des discussions (« décider de l’impossibilité de tenir des pourparlers avec le dirigeant russe Vladimir Poutine »). Zelensky a par la suite expliqué publiquement que ce décret visait à éviter le séparatisme et à mettre fin aux canaux de négociation parallèles. L’Ukraine avait ainsi verrouillé de manière juridique toute possibilité de négociations directes avec la Russie.
Proposition en six points sino-brésilienne
Il faut attendre 2024 pour assister à la naissance d’un second plan de paix, bien que beaucoup plus timide, porté par la Chine et le Brésil. Cette initiative avait été mise au point lors de consultations bilatérales de haut niveau, notamment à l’occasion d’une rencontre à Pékin entre le ministre chinois des affaires étrangères Wang Yi et le conseiller spécial du président brésilien Lula, Celso Amorim. Ces pourparlers avaient pour objectif explicite d’offrir une alternative issue du « Sud global » à la formule défendue par l’Ukraine et ses alliés occidentaux à la Conférence du Bürgenstock alors en voie de préparation.1
Rencontre à Pékin entre le ministre chinois des affaires étrangères et le conseiller spécial du président brésilien
La Chine et le Brésil jouissaient d’excellentes relations avec l’Ukraine avant le déclenchement de l’invasion russe. La Chine était le premier partenaire commercial de l’Ukraine avant 2022, importatrice majeure de blé et de maïs. La Chine était aussi en pourparlers pour faire de l’Ukraine un « hub logistique européen » pour ses nouvelles routes de la soie (Belt and Road Initiative, BRI). La géographie ukrainienne, ses infrastructures ferroviaires et portuaires, et son accord de libre-échange avec l’UE en faisaient un « gateway to Europe » idéal aux yeux des planificateurs chinois. Ils pouvaient ainsi contourner certains goulets d’étranglement logistiques en Pologne et dans les Balkans. En outre, Beijing n’avais jamais reconnu l’annexion de la Crimée.
Le Brésil, quant à lui, entretenait avec l’Ukraine une coopération particulièrement active, avec de nombreux échanges institutionnels, commerciaux, une coopération dans le spatial (notamment le projet de fusée Cyclone-4), ainsi que dans les secteurs de la défense, de l’agriculture, de l’éducation et de la santé. Ces liens multiples tiennent peut-être au fait que le Brésil accueille la troisième plus grande communauté ukrainienne au monde (environ 500 000 personnes). Sur le plan géopolitique, le Brésil soutenait depuis 2014 l’intégrité territoriale ukrainienne à l’ONU, tout en refusant de sanctionner Moscou, préférant l’appel au dialogue et à la paix, en continuité avec la doctrine brésilienne de non-intervention, d’autodétermination et de recherche de solutions pacifiques.2
Les deux pays étaient donc bien placés pour faire entendre leur voix à Kiev. De plus, comme membres des BRICS, ils entendaient affirmer un rôle diplomatique d’équilibre, promouvoir une résolution multilatérale et contrer la mise à l’écart de la Russie. Ils publièrent leur initiative juste avant la conférence du Bürgenstock pour marquer la volonté du « Sud global » de peser dans la médiation internationale, notamment face à l’exclusion de la Russie de la conférence suisse. Le document en six points prône la désescalade, la non-extension du conflit, l’opposition aux armes de destruction massive, la sécurité des installations nucléaires, l’aide humanitaire, la stabilisation des chaînes d’approvisionnement mondiales et la nécessité d’une conférence internationale réellement inclusive (c’est-à-dire avec la Russie et l’Ukraine à la table).
Le plan sino-brésilien met l’accent sur le dialogue direct entre la Russie et l’Ukraine, tout en s’opposant à la division du monde en « groupes politiques ou économiques isolés ». On peut résumer comme suit les six points de la proposition sino-brésilienne :
Les deux parties appellent toutes les parties concernées à respecter trois principes pour désamorcer la situation, à savoir : pas d’extension du champ de bataille, pas d’escalade des combats et pas de provocation de la part d’aucune des parties.
Les deux parties estiment que le dialogue et la négociation sont la seule solution viable à la crise ukrainienne. Toutes les parties doivent créer les conditions nécessaires à la reprise du dialogue direct et œuvrer à la désescalade de la situation jusqu’à la mise en place d’un cessez-le-feu global. La Chine et le Brésil soutiennent la tenue, à un moment opportun reconnu par la Russie et l’Ukraine, d’une conférence internationale de paix à laquelle toutes les parties participeront sur un pied d’égalité et où tous les plans de paix seront discutés de manière équitable.
Des efforts sont nécessaires pour accroître l’aide humanitaire aux régions concernées et prévenir une crise humanitaire à plus grande échelle. Les attaques contre les civils ou les installations civiles doivent être évitées, et les civils, y compris les femmes et les enfants, ainsi que les prisonniers de guerre (PG) doivent être protégés. Les deux parties soutiennent l’échange de PG entre les parties au conflit.
L’utilisation d’armes de destruction massive, en particulier les armes nucléaires et les armes chimiques et biologiques, doit être combattue. Tous les efforts possibles doivent être déployés pour empêcher la prolifération nucléaire et éviter une crise nucléaire.
Les attaques contre les centrales nucléaires et autres installations nucléaires pacifiques doivent être combattues. Toutes les parties doivent se conformer au droit international, y compris la Convention sur la sûreté nucléaire, et prévenir résolument les accidents nucléaires d’origine humaine.
Il convient de s’opposer à la division du monde en groupes politiques ou économiques isolés. Les deux parties appellent à des efforts visant à renforcer la coopération internationale dans les domaines de l’énergie, des devises, des finances, du commerce, de la sécurité alimentaire et de la sécurité des infrastructures critiques, notamment les oléoducs et les gazoducs, les câbles optiques sous-marins, les installations électriques et énergétiques et les réseaux de fibre optique, afin de protéger la stabilité des chaînes industrielles et d’approvisionnement mondiales.
Les deux parties invitent les membres de la communauté internationale à soutenir et à approuver les ententes communes susmentionnées, et à jouer conjointement un rôle constructif dans la désescalade de la situation et la promotion des pourparlers de paix. Toutefois, ce plan a été immédiatement rejeté par l’Ukraine car il ne mentionnait pas explicitement la restauration de l’intégrité territoriale du pays attaqué. Le président Zelensky a qualifié l’initiative sino-brésilienne de « destructive », accusant cette proposition de chercher à « geler le conflit » au bénéfice de la Russie. L’Ukraine considère que ce plan crée « l’illusion du dialogue » sans aborder le cœur du problème – c’est-à-dire l’agression russe, la responsabilité pour les crimes de guerre, l’occupation du territoire et le respect des frontières internationalement reconnues.3
Où en sommes-nous aujourd’hui?
Les initiatives récentes du président américain Donald Trump ne comportaient pas de plan de paix à proprement parler. Son intervention s’est limitée à encourager un dialogue direct entre Moscou et Kiev, ainsi qu’à soutenir verbalement certaines propositions russes lors de contacts diplomatiques avec Poutine et Zelensky. Lors de sommets récents et d’entretiens téléphoniques, il a évoqué son soutien à l’idée russe d’un gel du front sur plusieurs régions et d’une cession de territoires du Donbass à la Russie, tout en poussant pour des garanties de sécurité « hors du cadre de l’OTAN » pour l’Ukraine.
Aujourd’hui que l’intervention américaine semble avoir fait long feu, que l’initiative sino-brésilienne a été rejetée sans autre forme de procès et que le projet d’accord d’Istanbul a été détruit en plein vol, on se retrouve face à deux positions irréconciliables. L’Ukraine a présenté en novembre 2022 une formule de paix en 10 points (rien à voir avec le résumé aussi en 10 points du projet d’accord d’Istanbul) régulièrement réaffirmée depuis. Cette formule inclut la restauration complète de l’intégrité territoriale ukrainienne, le retrait total des forces russes, la poursuite judiciaire des responsables de crimes de guerre, des garanties de sécurité internationales, la sauvegarde de la sécurité alimentaire et nucléaire, ainsi que le retour des personnes déplacées et des enfants déportés.4
Comme on peut s’en douter, la partie russe juge la formule de Zelensky « irréaliste et inacceptable », mais elle n’a pas présenté de plan de paix officiel, écrit ou détaillé, susceptible de servir de base commune. Toutefois, le Kremlin a formalisé à plusieurs reprises ses exigences minimales pour un accord : il communique principalement via ses diplomates ou le porte-parole du Kremlin (Dmitri Peskov) sur la nécessité de partir « des réalités sur le terrain », c’est-à-dire de sa position de force sur le plan militaire. On peut regrouper en cinq points, les exigences avancées par la Russie (ces points peuvent varier quelque peu, mais l’essentiel demeure :
Renonciation de l’Ukraine à toute forme d’adhésion à l’OTAN.
Plafonnement des effectifs militaires ukrainiens.
Reconnaissance de la souveraineté russe sur la Crimée (2014) et les quatre régions annexées en 2022 (Kherson, Zaporijia, Donetsk, Lougansk), même si Moscou ne contrôle pas tout le territoire de chacune d’elle.
Interdiction de toute base ou présence militaire étrangère en Ukraine.
Garanties pour les russophones et la langue russe.
Interdiction de glorifier certaines figures historiques (comme Stepan Bandera).5
En septembre 2025, la situation du conflit Russie-Ukraine apparaître complètement bloquée, sans perspective immédiate de paix négociée : les négociations sont officiellement en « pause », et les positions en présence apparaissent à la fois rigides et irréconciliables. En revanche, le front militaire est actif et seule la poursuite des opérations semble susceptible décider de l’issue du conflit. En effet, nonobstant la fourniture massive d’armes et de munitions par les pays occidentaux, l’Ukraine perd tous les jours du terrain, mais son armée ne s’effondre pas. La Russie domine le champ de bataille, mais ne parvient pas à opérer une percée décisive. Chacune des deux parties imagine qu’elle peut l’emporter sur le terrain. Toutefois, face à la puissance russe, tout indique que l’Ukraine seule ne peut l’emporter. Voilà pourquoi l’Ukraine joue aujourd’hui plus que jamais la carte de l’internationalisation du conflit avec tous les risques que cela comporte (tout porte à croire que le déroutage des drones russes aux frontières polonaise et roumaine pourrait avoir été conçu dans ce but). À ce stade, très peu d’espace politique existe pour une médiation extérieure : la méfiance est mutuelle, chaque camp pariant sur l’usure ou un tournant militaire pour modifier le rapport de forces
Zhang Han, « La Chine et le Brésil proposent une feuille de route pour résoudre la crise ukrainienne », Histoire et société, 25 mai 2024. ↩︎
Christophe Ventura, « Le Brésil et la guerre en Ukraine, une illustration de la position des pays du Sud face aux évolutions de l’ordre international », IRIS, 10 mai 1022. ↩︎
« Selon l’Ukraine, l’initiative de paix sino-brésilienne ne fait que créer l’illusion du dialogue », Ukrinform, 29 septembre 2024. ↩︎
“Explainer: What is Zelenskiy’s 10-point peace plan?”, Reuters, December 28, 2022. ↩︎
Igor Delanoë, « Quelles perspectives face aux négociations russo-ukrainiennes restées infructueuses ? », IRIS, 11 juin 2025. ↩︎