Il n’y a plus de guerre juste

Jean-Daniel Ruch, ex-ambassadeur, « Il n’y a plus de guerre juste », L’Impertinent, 15 août 2026.

Note des éditeurs
L’article que vous allez lire, de Jean-Daniel Ruch, porte sur la théorie de la « guerre juste » et sur la condamnation qu’en fait le pape Léon XIV dans son encyclique Magnifica Humanitas (25 mai 2026). Précisons d’emblée que l’objet principal de cette encyclique est l’intelligence artificielle et ses impacts, dont l’un est bien entendu la guerre. Il faut attendre le chapitre 5 pour que la question de la guerre juste soit abordée, ce qui n’enlève rien à la vigueur du propos. Il s’agit en effet d’une remise en question par le Vatican de toute la pensée chrétienne depuis Saint-Augustin. C’est donc une évolution majeure que les médias ont dans leur quasi totalité passée sous silence. D’où l’importance de l’article de Jean-Daniel Ruch paru une première fois dans L’Impertinent et que nous reprenons ici.
>>> Des extraits du chapitre 5 de l’encyclique sont reproduits en fin d’article (section sur “La banalisation de la guerre”).
>>> Les sous-titres ont été ajoutés au texte initial par les éditeurs du blog.

Points clés

  • Le pape Léon XIV remet en question la notion de « guerre juste » dans son encyclique Magnifica Humanitas en lien avec l’intelligence artificielle.
  • La doctrine traditionnelle de la guerre juste repose sur trois critères : l’autorité légitime, la cause juste et l’intention droite.
  • L’encyclique souligne les dangers de l’IA, notamment l’anonymisation des responsabilités et l’amplification des discours de haine.
  • Le pape appelle à dépasser la théorie de la guerre juste pour privilégier le dialogue, la diplomatie et la coopération.
  • L’article critique la réaction de l’Occident face à la pensée du pape et évoque le besoin d’une réflexion morale sur la guerre.
© Dicastère pour la Communication – Vatican Media

Le 25 mai 2026, le pape Léon XIV a publié l’encyclique Magnifica Humanitas qui remet en question la notion de « guerre juste » ayant fourni la base morale de la guerre selon l’Église catholique depuis Saint-Augustin au cinquième siècle. Développée par Thomas d’Aquin au 13ᵉ siècle, la notion de « guerre juste » a été sécularisée par le juriste néerlandais Hugo Grotius au 17ᵉ siècle. On est dès lors passé de la morale au droit international, de la définition de la guerre « juste » aux conditions d’une guerre « légale ».

La doctrine traditionnelle de la guerre juste

Cette conception de la guerre juste était fondée sur trois critères:

  1. L’autorité légitime. Une guerre ne peut être déclenchée que par un État souverain, mais pas par des particuliers ou des milices privées. Ceci rejoint la théorie de l’État, celui-ci ne pouvant exister que s’il dispose du monopole de la violence.
  2. La cause juste. Le recours aux armes n’est moralement justifié que si une injustice a été commise ou est sur le point d’être commise.
  3. L’intention droite. Le but ne doit pas être la vengeance ou la conquête, mais la réparation d’un tort. Implicitement, ce critère introduit le comportement des armées dans la conduite des hostilités, qui doit être proportionnel et éviter les dommages causés aux non-combattants.

Le droit international moderne

Dans le droit international moderne, formulé après les deux guerres mondiales, les conceptions héritées de la tradition catholique sont consacrées dans la Charte des Nations Unies (1945) et dans les Conventions de Genève (1949) et leurs Protocoles additionnels (1977). La première définit les règles du jus ad bellum, à savoir le droit de faire la guerre. Les deuxièmes détaillent le jus in bello, soit les règles à appliquer par les armées en guerre qui veillent à protéger les civils et autres non-combattants. La Charte autorise le recours à la force dans deux cas de figure: à l’article 42 en cas de décision du Conseil de sécurité (l’autorité légitime), et à l’article 51 dans l’exercice de la légitime défense (la cause juste). Pour que celle-ci soit exercée de manière légale, elle doit répondre à une agression ou à une menace imminente. Qu’est-ce que l’encyclique de Léon XIV change?

L’encyclique Magnifica Humanitas : un tournant

Le 10 avril, alors qu’un cessez-le-feu venait de prendre place entre l’Iran, les États-Unis et Israël, le pape se fendait d’un tweet aux conséquences vertigineuses :

« Dieu ne bénit aucun conflit. Quiconque est un disciple du Christ, le Prince de la Paix, n’est jamais du côté de ceux qui alors maniaient le glaive et aujourd’hui lâchent des bombes. L’action militaire ne va pas créer des espaces de liberté, ni des temps de Paix. Ceux-ci ne viennent que de la promotion patiente de la coexistence et du dialogue entre les peuples. »

Cette critique a été perçue comme une condamnation de la guerre « de choix » israélo-américaine contre l’Iran. Notez les termes utilisés : lorsque l’Occident, médias ou dirigeants, parlent de la guerre menée par la Russie en Ukraine, il s’agit d’une « agression non provoquée et injustifiée », comme si les bonnes âmes qui nous dirigent devaient se convaincre elles-mêmes que cette « opération militaire spéciale », ainsi que les Russes la nomment, était vraiment non provoquée et n’avait pas une justification quelconque – comme par exemple la pénétration des intérêts et des armes otaniens dans le voisinage de la Russie.

Mais l’action israélo-américaine contre l’Iran, qui n’est pas plus de la légitime défense que l’opération russe contre l’Ukraine, est pudiquement devenue une « guerre de choix ». Les deux sont en droit international des agressions de même calibre.

L’IA et l’anonymisation des responsabilités

Léon XIV précisa sa pensée dans son encyclique. Dans une quarantaine de paragraphes consacrés à « La culture du pouvoir et la civilisation de l’amour », il fustige la banalisation de la guerre encore exacerbée par l’irruption de l’intelligence artificielle qui amplifie les discours de haine et la polarisation tout en anonymisant les responsabilités. Comment peut-on tenir une machine pour responsable de crimes de guerre ?

Le Pape plaide pour l’identification de chaînes de commandement claires qui renvoient à ceux qui, in fine, ordonnent à des systèmes autonomes de tuer. Au passage, il ne se gêne pas de lancer une pique acerbe aux industries militaires qui deviennent un « moteur autonome des choix belliqueux » alimentant les tensions dans le monde, car elles « tirent profit d’un marché qui prospère précisément grâce aux conflits ».

Le dépassement de la théorie de la guerre juste

Face à cette exacerbation de la culture, voire du culte de la puissance armée, « aujourd’hui plus que jamais il est important de réaffirmer le dépassement de la théorie de la ‘guerre juste’ trop souvent invoquée pour justifier n’importe quelle guerre, sous réserve du droit à la légitime défense dans son sens le plus strict. » Donc, on a le droit de se défendre en cas d’agression. Léon termine en plaidant avec force pour le dialogue et la diplomatie, ainsi qu’un renouveau du multilatéralisme.

L’administration Trump face au Pape

L’administration Trump avait toutes les raisons de se sentir visée par la nouvelle théologie de la guerre promue par le pape Léon XIV. On ne va pas s’étendre sur les insanités proférées par le bouffon vulgaire qui sert de président américain, y compris les icônes IA de lui-même en pape.

Plus sérieux sont les doutes émis par le vice-président, un homme provenant d’un milieu difficile et converti au catholicisme en 2019 à l’âge de 35 ans après s’être passionné pour la théologie de Saint-Augustin, justement le père de la doctrine de la guerre juste. Vance pourrait être le prochain président américain.

Gêné, il a répondu aux critiques papales en rappelant son maître à penser : « Lorsque le Pape prétend que Dieu n’est jamais du côté de ceux qui manient le glaive, il oublie la tradition millénaire de la guerre juste. » Et de poser la question rhétorique : « Dieu était-il du côté de ceux qui ont libéré les camps de l’Holocauste? »

Vance n’a peut-être pas réalisé alors que, de ce point de vue, Dieu était avec les Soviétiques, car ce sont eux qui ont libéré Auschwitz…

La clarification du Pape du 6 juin

Le 6 juin, Léon XIV a encore eu l’occasion de préciser sa pensée auprès de journalistes. Interrogé sur la question de savoir si la guerre en Iran remplissait les conditions de la guerre juste, il rétorqua sans appel :

« En Iran, les critères pour une guerre juste ne sont pas présents. » 

Implicitement, il reconnaissait ainsi que l’offensive israélo-américaine constituait un acte d’agression. Il poursuivit dans le sens de son encyclique:

« La théorie de la guerre juste date d’il y a des siècles, alors qu’il était impossible d’imaginer les armements et la capacité destructive à la disposition de l’humanité aujourd’hui. »

Le silence moral de l’Occident

Le vice-président américain s’est abstenu de poursuivre le débat. Il s’est borné, le 18 juin, à affirmer qu’il restait en contact avec le souverain pontife et à décrire leur relation positive. Mais la gêne est palpable chez cet homme croyant.

Il n’y a pas besoin d’être catholique (et l’auteur de ces lignes est un protestant plutôt de tradition antipapiste primaire) pour apprécier la révolution douce que le premier pape américain, né Robert Francis Prevost à Chicago en 1955, enclenche dans le monde occidental. Aux États-Unis, le dernier pays occidental où la religion joue un rôle majeur, l’encyclique Magnifica Humanitas n’est pas sans effet, voir Vance. Il faut aussi dire que l’Amérique continue de bénéficier de journalistes qui savent être incisifs.

L’Europe et son hystérie guerrière

Malheureusement, les élites européennes, tout obsédées qu’elles sont, en particulier en Allemagne, par leur réarmement, n’ont plus la capacité de la réflexion morale. On ne se pose pas la question de savoir ce qui est juste ou faux, bien ou mal, ni où est l’intérêt public. Il n’y a qu’une chose qui compte: battre les Russes. 

L’hystérie guerrière en Allemagne a atteint des proportions telles qu’on est amené à se poser des questions sur les raisons profondes qui animent ces bouffées d’émotions bellicistes : les Allemands veulent-ils se venger des humiliations infligées par les Russes à Stalingrad et à Berlin ? N’oublions pas que ce sont les Russes qui ont occupé Berlin en 1945 alors que les troupes occidentales attendaient sur la rive occidentale de l’Elbe. À nul moment n’entend-on une voix européenne prôner le dialogue et la diplomatie avec Moscou, alors que cette injonction est au cœur de l’encyclique de Léon XIV.

Le cas suisse

Quant à notre très catholique ministre des Affaires étrangères, Ignazio Cassis, sa pensée morale et stratégique rappelle le galetas de ma grand-mère : vide avec beaucoup de toiles d’araignée de poussière. On peut, comme Charlie Hebdo, insulter sans limite l’Église. À bien des égards, on peut se réjouir qu’elle n’ait plus guère d’influence sur nos sociétés et nos politiques. Mais, lorsque l’humanité a besoin d’une boussole pour éviter une nouvelle guerre mondiale, il n’y a pas tellement d’alternative au Pape. Qui, dans le monde occidental, jouit d’une autorité morale comparable?

PS: Tandis que les dirigeants européens restaient muets face aux questions fondamentales posées par le chef de la principale confession chrétienne, le président iranien, lui, les décrivait comme étant « morales, logiques et équitables ». Massoud Peseskhian salua l’appel du Pape pour une « une paix juste. »

L’auteur

Jean-Daniel Ruch a été l’ambassadeur de Suisse en Serbie, au Monténégro, en Israël et en Turquie. Il a aussi travaillé pour l’OSCE dans les années 90 et aux côtés de Carla Del Ponte au Tribunal de l’ONU pour l’ex-Yougoslavie. Depuis 2024, il enseigne et écrit. “Crimes et tremblements. D’une guerre froide à l’autre au service de la paix et de la justice” est paru aux éditions Favre en 2024. Samira au pouvoir, un thriller politique, a été publié aux éditions Zarka en 2025.


Extraits du chapitre 5 de l’encyclique Magnifica Humanitas

La banalisation de la guerre

189. En 1965, le cri de saint Paul VI résonnait avec force devant lʼAssemblée Générale des Nations Unies : « jamais plus la guerre, jamais plus la guerre ! »[i]. Nous devons reconnaître que, malgré les aspirations et les proclamations de paix, les soixante dernières années ont été marquées par des conflits dʼune férocité impressionnante qui ont souvent impliqué massivement les populations civiles, causant des victimes innocentes, des vagues de réfugiés, une déstabilisation sociale et des blessures durables. Cependant, dans le discours public, il était communément admis que la guerre devait rester une extrema ratio, encadrée par des limites éthiques et juridiques rigoureuses, et en tout état de cause par une perspective politique orientée vers la paix. À la suite des événements survenus pendant lʼentre-deux-guerres, un tournant sʼest produit après la Seconde Guerre mondiale : la paix avait été placée au centre de lʼordre international, comme en témoigne notamment la Charte des Nations Unies, qui se propose de « préserver les générations futures du fléau de la guerre »[ii]; de nombreuses Constitutions nationales, dans le même esprit, avaient relégué le recours aux armes à des cas extrêmes et strictement délimités. Même pendant la Guerre froide, malgré la présence de conflits graves, la conscience quʼil fallait éviter à tout prix un nouveau conflit mondial persistait.

190. Aujourdʼhui, en revanche, nous assistons à un véritable changement de paradigme dans le discours public et dans les choix en matière de réarmement, avec une réhabilitation inquiétante de la guerre en tant quʼinstrument de politique internationale, tandis que les critères éthiques mêmes qui en avaient limité lʼusage sont progressivement érodés. Les conflits régionaux qui sʼéternisent, lʼescalade des tensions et les menaces réciproques deviennent presque habituels, et des formes de conflit pour lʼexpansion territoriale que lʼon croyait dépassées réapparaissent. Lʼopinion publique est progressivement orientée et habituée par des récits médiatiques polarisants, souvent amplifiés par des algorithmes qui valorisent la confrontation et lʼopposition.

191. Nous assistons également à une perte inquiétante de la mémoire historique. La disparition progressive des témoins directs de la Shoah et des deux guerres mondiales facilite une réécriture sélective ou déformée du passé, dans un climat où les fausses informations et les manipulations narratives brouillent les leçons apprises. Sans une mémoire vive des horreurs de la guerre, les décisions politiques risquent dʼêtre prises sur la base de calculs de force, sans vision des conséquences à long terme.

192. À tout cela sʼajoute un élément nouveau et déterminant : la dimension médiatique et numérique. Les réseaux de communication, les espaces dʼinformation fragmentés et les algorithmes qui favorisent la confrontation peuvent amplifier la polarisation et le ressentiment, accélérer la propagande et rendre plus difficile un discernement commun. Ainsi, la guerre nʼest pas seulement menée, mais aussi préparée culturellement à travers des récits simplistes, des logiques ami-ennemi, la désinformation et la peur. Lorsque la mémoire historique sʼestompe et que les critères éthiques qui protègent les civils et les plus fragiles sʼaffaiblissent, il devient plus facile de présenter la violence comme nécessaire, inévitable, voire “propreˮ. Cʼest dans ce climat que lʼhumanité est en train de glisser vers une culture violente de la puissance, où la paix nʼapparaît plus comme une tâche à assumer, mais comme un intervalle précaire entre les conflits. Aujourdʼhui plus que jamais, il est important de réaffirmer le dépassement de la théorie de la “guerre justeˮ trop souvent invoquée pour justifier nʼimporte quelle guerre, sous réserve du droit à la légitime défense dans son sens le plus strict[iii]. La magnifique humanité dispose dʼoutils bien plus efficaces et capables de promouvoir la vie humaine pour faire face aux conflits, tels que le dialogue, la diplomatie, le pardon. Le recours à la force, à la violence et aux armes témoigne dʼune pauvreté relationnelle qui a toujours des conséquences désastreuses sur les populations civiles.

Source: Lettre encyclique du Saint-Père Léon XIV Magnifica Humanitas (15 mai 2026), 50 pages. Cf. pp. 34-5.


[i] Saint Paul VI, Discours à la 20 Assemblée générale des Nations Unies (4 octobre 1965) : AAS 57 (1965), p. 881.

[ii] Organisation des Nations Unies, Charte des Nations Unies (26 juin 1945), Préambule.

[iii] Cf. François, Lett. enc. Fratelli tutti (3 octobre 2020), n. 258 : AAS 112 (2020), p. 1061 : « De fait, ces dernières décennies,toutes les guerres ont été prétendument “justifiées”. Le Catéchisme de l’Église catholique parle de la possibilité d’une légitimedéfense par la force militaire, qui suppose qu’on démontre que sont remplies certaines “conditions rigoureuses de légitimitémorale”. Mais on tombe facilement dans une interprétation trop large de ce droit éventuel. On veut ainsi justifier indument mêmedes attaques ‘‘préventives’’ ou des actions guerrières qui difficilement n’entraînent pas “des maux et des désordres plus gravesque le mal à éliminer” » ; cf. Catéchisme de l’Eglise Catholique, n. 2309.

Ukraine : de la neutralité brisée à la paix introuvable

Portrait de Jean-Guy Rens

Jean-Guy Rens

Jean-Guy Rens a dirigé la production de multiples études sur les technologies de l’information, y compris la cybersécurité, au Canada et au Maroc. Il est l’auteur, entre autre, d’une histoire des télécommunications au Canada (“L’empire invisible”, Presses de l’Université du Québec, 1993).

La guerre actuelle en Ukraine s’inscrit dans la rupture d’un cadre juridique et politique établi dès l’indépendance. Dans la Déclaration de souveraineté de juillet 1990, qui sert de base aux débats constitutionnels, l’Ukraine affirme déjà un statut de neutralité : elle se définit comme État non nucléaire et neutre, n’appartenant à aucun bloc militaire. Cette orientation est reprise dans la Constitution de juin 1996, puis dans la Loi sur les principes de la politique intérieure et extérieure adoptée en juillet 2010, qui consacre explicitement son non‑alignement ou « non‑bloc status ». Autrement dit, la neutralité de l’Ukraine n’est pas seulement un fait géopolitique, mais un engagement inscrit dans ses textes fondamentaux.

C’est dans ce cadre que se nouent les engagements des années 1990 : l’Ukraine renonce aux armes nucléaires et accepte de transférer son arsenal à la Russie, qui devient l’unique puissance nucléaire successeur sur son territoire ; en contrepartie, la Russie, les États‑Unis et le Royaume‑Uni, rejoints plus tard par d’autres signataires, garantissent sa souveraineté et son intégrité territoriale dans le mémorandum de Budapest. Cet équilibre repose sur une donnée implicite mais centrale : l’Ukraine est neutre, non hostile, et ne cherche pas à rejoindre une alliance militaire dirigée contre la Russie. C’est parce que ces conditions sont réunies que Moscou peut, à ce moment‑là, considérer l’Ukraine comme un partenaire légitime, voire amical, et non comme une plateforme avancée de l’OTAN.

La crise s’ouvre lorsque cette neutralité formelle est remise en cause. À partir de 2004, puis surtout de 2014, des forces politiques pro‑occidentales prennent le dessus et font de l’intégration euro‑atlantique le cœur de leur projet : l’adhésion à l’Union européenne devient un objectif stratégique, ce que la Russie peut admettre, mais la perspective d’un rattachement à l’OTAN est progressivement assumée comme horizon de sécurité. Le renversement du président en quête d’équilibre Viktor Ianoukovytch sous la pression des mobilisations de Maïdan et du soutien occidental marque, aux yeux de Moscou, une rupture du « contrat » initial : un État qui s’était engagé à la neutralité et au non‑alignement se met désormais en marche vers une alliance militaire perçue comme hostile.

Le pari perdu du président Viktor Ianoukovytch
Qualifié de pro-russe, le président Ianoukovytch tentait, en fait, de trouver un difficile équilibre entre le maintien des liens traditionnels avec la Russie dans le cadre de l’Union économique eurasiatique alors en voie de création et la nécessité de s’ouvrir à l’Union européenne dans le cadre d’un Accord d’association. Les deux organisations comprenaient une union douanière et l’UE exigeait un accord exclusif, d’où la crise de Maïdan. À l’époque, la solution de la sagesse aurait consisté à organiser une négociation à trois – UE, Ukraine et Russie.

Dans ce contexte, les élargissements successifs de l’OTAN vers l’Est et les débats publics en Ukraine sur la fin de la neutralité alimentent la conviction russe que les conditions des engagements des années 1990‑2010 ne sont plus respectées. La Russie répond d’abord en 2014 par l’annexion de la Crimée et son soutien à la guerre du Donbass ; en 2022, elle franchit le seuil de l’invasion à grande échelle en présentant son intervention comme une réaction à la « dérive occidentale » de l’Ukraine et au risque de voir l’OTAN s’installer durablement sur un territoire qu’elle considérait jusque‑là comme neutre. 

C’est dans ce cadre de rupture du statut de neutralité, de contestation des garanties anciennes et de polarisation entre projets euro‑atlantiques et russes que s’inscrivent les initiatives de paix examinées dans les pages qui suivent. Avant d’examiner les initiatives de paix portées par des États ou des coalitions après 2022, il est utile de revenir sur quelques expériences sociétales ou académiques de la période 2014‑2022, qui ont cherché à travailler la paix dans un contexte de guerre limitée et de neutralité encore concevable.

Les élargissements de l’OTAN post-Guerre froide

Les élargissements de l'OTAN post-Guerre froide
Légende et carte conçues par Pierre Verluise, carte réalisée par Matthieu Seynaeve. © Février 2016 – Diploweb (https://www.diploweb.com)

Initiatives de type sociétal ou académique

Le nombre de ces initiatives sociétales ou académiques est considérable, mais la plupart d’entre elles ne peuvent être qualifiées de véritablement neutres dans la mesure où elles condamnent explicitement l’agression russe de février 2022, soutiennent une « paix juste » au sens occidental, ou s’inscrivent dans des réseaux très proches de la diplomatie européenne. 

Pour trouver des initiatives plus « transversales », il faut remonter avant l’éclatement de la guerre à grande échelle en février 2022. Ainsi, au tournant des années 2018‑2019, la Commission Vérité, Justice et Réconciliation entre l’Union européenne, la Russie et l’Ukraine (VJR) a constitué l’une des rares tentatives structurées de la société civile pour penser une sortie durable de la guerre du Donbass. 

La Commission VJR

Portée par le Collège des Bernardins, l’Académie Mohyla, l’Université catholique d’Ukraine et l’ONG Memorial, la Commission VJR a tenu quatre sessions et publié en décembre 2019 un rapport articulé autour de dix propositions majeures : relance d’un dialogue politique inclusif, garanties de sécurité, travail de vérité et de mémoire, justice pour les victimes, rôle des Églises dans la réconciliation, protection des minorités et reconstruction progressive d’un cadre de coexistence entre Russes et Ukrainiens.

Depuis l’éclatement de la guerre à grande échelle en février 2022, cette commission n’apparaît plus comme un acteur opérationnel : ses travaux ont été suspendus de fait, et son apport se situe désormais sur le plan rétrospectif, comme un corpus de réflexions élaboré dans un contexte où la recherche d’une paix négociée restait concevable.[i]

Le projet Swisspeace

Dans le même esprit, le projet suisse « Promouvoir le dialogue entre les sociétés civiles ukrainienne et russe », mis en œuvre par Swisspeace et financé à 90% par la Division Sécurité humaine (DSH) du Département fédéral des affaires étrangères, mérite une attention particulière pour son approche équilibrée.

Conçu pour la phase ouverte en 2014, ce programme visait explicitement à contrecarrer l’ethnicisation croissante des relations entre ukrainophones et russophones et à atténuer les effets des propagandes sécessionistes. Son but consistait à créer un climat de confiance et à instaurer un dialogue transnational au sein de la population, en Russie comme en Ukraine.

L’action de Swisspeace reposait sur l’organisation de plateformes de discussion séparées, d’abord en Ukraine et en Russie, puis sur la mise en relation de ces groupes pour analyser les résultats, dégager des recommandations et soutenir les acteurs civils qui œuvraient en faveur d’une entente et d’une résolution pacifique. 

Ni fondé sur une rhétorique punitive, ni sur l’exigence de poursuites pénales préalables, ce projet illustre une approche de facilitation et de dépolarisation qui, tout en étant aujourd’hui en veilleuse – sa durée initiale courait du 1er novembre 2014 au 31 octobre 2015 –, offre un précédent intéressant pour penser ce que pourrait être une médiation neutre entre sociétés civiles russes et ukrainiennes. Depuis lors, les autorités fédérales suisses ont progressivement renoncé à toute velléité de jouer un rôle de médiation, en alignant leur politique de sanctions sur celle de leurs partenaires occidentaux, au profit du camp ukrainien.

Intervention de la Fondation Brazzaville

À l’époque actuelle, ce sont davantage des initiatives de diplomatie parallèle comme celles de la Fondation Brazzaville qui s’efforcent de reprendre le flambeau d’une médiation non alignée. Impliquée depuis 2023 dans une « initiative africaine pour la paix » associant plusieurs chefs d’État africains, la Fondation Brazzaville se donne pour objectif de faciliter le dialogue entre la Russie et l’Ukraine en partant des préoccupations concrètes des pays du Sud, au premier rang desquelles la sécurité alimentaire et l’accès aux engrais. 

Elle travaille à constituer un consortium de dirigeants africains (Macky Sall, Abdel Fattah al‑Sissi, Denis Sassou Nguesso, Hakainde Hichilema, Yoweri Museveni, puis Cyril Ramaphosa) et revendique des contacts suivis avec Kiev, Moscou, Washington, Londres, Pékin et l’Union européenne, non pour porter un plan de paix à proprement parler, mais pour obtenir des gestes de désescalade et des garanties sur la circulation des céréales. 

À ce titre, elle se situe dans la continuité des expériences antérieures de dialogue de société civile et de médiation neutre : moins académique que la Commission VJR, moins structurée que les programmes suisses initiaux, mais inscrite dans une logique pragmatique qui privilégie l’ouverture de canaux, la réduction des dommages pour les populations, et la possibilité d’une paix graduelle plutôt que la proclamation d’objectifs maximalistes incompatibles avec une négociation.[ii]

Ce type de démarche propose des pistes de paix durable (justice, travail de mémoire, réconciliation religieuse) mais reste au niveau de recommandations de société civile, sans constituer un projet politique de règlement du conflit accepté par les parties.

Avec l’extension du conflit à partir de février 2022 et la polarisation croissante des grandes puissances, ce type d’initiatives de société civile s’est trouvé relégué à l’arrière‑plan. La scène des projets de paix s’est déplacée vers des acteurs étatiques ou des coalitions revendiquant le non‑alignement, dont il faut maintenant examiner les propositions.

Une exception : les pourparlers d’Istanbul (mars 2022)

Les pourparlers d’Istanbul de mars 2022 occupent une place à part dans l’histoire diplomatique de la guerre, car ils constituent les seules véritables négociations directes de portée politique entre délégations russe et ukrainienne depuis l’invasion à grande échelle. Ils ne relevaient ni d’une médiation sociétale, ni d’un simple échange humanitaire, mais d’une tentative explicite de définir les paramètres d’un accord de sécurité entre les deux parties.

Pour cette raison, il est utile de distinguer ces discussions des initiatives ultérieures dites « de paix » : celles-ci ont presque toutes été indirectes, multilatérales ou formulées par des acteurs tiers, alors qu’Istanbul correspondait à une négociation bilatérale effective entre les belligérants eux-mêmes.

Le projet discuté à Istanbul reposait sur un élément central : l’Ukraine devait devenir un « État neutre de façon permanente, ne participant à aucun bloc militaire », mais pouvait adhérer à l’UE. Le règlement des questions territoriales, notamment celui de la Crimée, était reporté à des négociations ultérieures. Un petit groupe de pays était chargé de garantir l’accord et devait s’engager, en cas d’agression ou d’opération militaire contre l’Ukraine, à lui fournir l’assistance nécessaire, y compris l’emploi de la force armée. Ces pays étaient le Royaume-Uni, la Chine, la France, la Russie et les États-Unis (leur accord n’avait été pas été sollicité).[iii]

Deux phrases essentielles du communiqué d’Istanbul
– « …par cette déclaration, l’Ukraine solennellement proclame son intention de devenir à l’avenir un État neutre de façon permanente, ne participant à aucun bloc militaire et adhérant à trois principes non nucléaires : ne pas accepter, produire ni acheter d’armes nucléaires… »

– « Le paragraphe 1 de l’article 2 et les articles 4, 5 et 11 du présent traité ne s’appliquent pas à la Crimée et à Sébastopol. »

Le texte du projet, intitulé en substance « Treaty on Permanent Neutrality and Security Guarantees for Ukraine – Istanbul Communiqué » et daté du 15 avril 2022, est accessible via le site du New York Times (documenttools).

La négociation fut interrompue peu après le retrait de la région de Kiev par les troupes russes. Plusieurs raisons sont avancées pour expliquer cet échec. La version officielle ukrainienne veut que la découverte des massacres de Boutcha au début du mois d’avril aurait convaincu le président Volodymyr Zelensky qu’il ne pouvait plus négocier avec des « génocidaires ». Dans les faits, les négociations se poursuivirent sans discontinuer jusqu’au 15 avril. La vérité est ailleurs. Les capitales occidentales n’avaient jamais manifesté beaucoup d’enthousiasme à l’idée de voir les deux pays négocier directement.

En fait, le retrait russe de leurs forces stationnées devant Kiev avait suscité un grand optimisme parmi les Occidentaux, à commencer par les États-Unis et le Royaume-Uni. Dès le départ, ils avaient manifesté une grande tiédeur vis-à-vis d’un projet de paix qui faisait la part trop belle à la partie russe et, il faut bien le reconnaître, les engageait à intervenir directement en cas de reprise des hostilités. Sur ces entrefaites, le Premier ministre Boris Johnson se rendit à Kiev le 9 avril –premier dirigeant du G7 à poser ce geste depuis le début de la guerre – attestant la ligne dure adoptée par les Occidentaux.

Sur le rôle de Boris Johnson
La version officielle des pays occidentaux est que Boris Johnson n’est pour rien dans la décision des Ukrainiens de mettre fin aux pourparlers de paix et que le président Zelensky n’allait de toute façon jamais accepter les termes même préalable de l’accord, jugeant qu’aucun dirigeant ukrainien n’aurait survécu politiquement à un tel compromis. Toujours est-il que les négociations ont pris fin dans la foulée de sa visite éclair à Kiev.[iv]

Initiatives revendiquant une position non-alignée

– La proposition mexicaine (septembre 2022)

Le président mexicain Andrés Manuel López Obrador a proposé 16 septembre 2022 à l’Assemblée générale des Nations unies la création d’un « Caucus de haut niveau pour le dialogue et la paix », composé du Secrétaire général de l’ONU António Guterres, du Premier ministre indien Modi et du Pape François, en vue d’une trêve de cinq ans. Le président colombien Gustavo Petro s’y était associé. Cette initiative avait lieu dans un climat d’urgence en raison de la situation précaire qui prévalait de la centrale nucléaire de Zaporijia, que l’Agence internationale de l’énergie atomique a qualifiée d’« intenable ». Kiev la rejeta comme un « plan russe » parce qu’elle gelait de facto la ligne de front.[v]

– La proposition indonésienne (juin 2023)

Le 3 juin 2023, le ministre de la Défense indonésien Prabowo Subianto présente au Dialogue de Shangri‑La à Singapour, un plan en plusieurs volets pour l’Ukraine. Il prévoit : cessez‑le‑feu immédiat « sur les positions actuelles », création d’une zone démilitarisée en retirant environ 15 km de forces de chaque côté de la ligne de front, déploiement de forces de maintien de la paix de l’ONU, puis organisation par l’ONU de référendums dans les régions « contestées » afin de déterminer « objectivement » la volonté des populations. L’Indonésie se réclame d’une diplomatie non alignée et met en avant l’impact économique du conflit sur l’Asie (approvisionnement alimentaire, inflation, sécurité maritime). Rejetée sans appel par Kiev comme « un plan russe, pas un plan indonésien ». Le référendum sur les territoires occupés est selon les autorités ukrainiennes une revendication qui légitimerait les annexions russes de 2022.[vi]

Qu’est-ce que le Dialogue de Shangri-La?
Largement reconnu comme le principal sommet de défense d’Asie, le Dialogue de Shangri-La de l’Institut international d’études stratégiques (IISS) est une rencontre unique où les ministres débattent des défis sécuritaires les plus pressants de la région, mènent des discussions bilatérales importantes et élaborent ensemble de nouvelles approches. Organisé chaque année à Singapour, ce Dialogue est le principal sommet de défense d’Asie.

– L’initiative africaine (juin 2023)

Portée par sept chefs d’État — Afrique du Sud, Égypte, Sénégal, Congo-Brazzaville, Comores, Zambie, Ouganda — sous la direction de Cyril Ramaphosa. Le plan en 10 points appelle à la désescalade, au respect de la souveraineté selon la Charte de l’ONU, à des garanties de sécurité pour toutes les parties, à la libération des prisonniers et au retour des enfants déportés, à la réouverture des exportations céréalières et à la reconstruction. Ramaphosa a explicitement revendiqué une « position non-alignée ». L’Institut Peace Research de Francfort la décrit comme « un plaidoyer diplomatique modeste en faveur de la paix » plutôt qu’une véritable médiation. Poutine l’a qualifiée « d’équilibrée » — ce qui a immédiatement suscité la méfiance de Kiev.

Une délégation de sept chefs d’État africains (Afrique du Sud, Comores, Congo, Ouganda, Sénégal, Zambie, Égypte), préparée et facilitée notamment par la Fondation Brazzaville, s’est rendue à Kiev puis à Saint‑Pétersbourg mi‑juin 2023.[vii]

Elle portait un plan en dix points incluant désescalade des deux côtés, reconnaissance de la souveraineté des États telle que reconnue par l’ONU, garanties de sécurité, levée des entraves aux exportations de céréales, et libération des prisonniers de guerre, le tout dans une logique très marquée par les préoccupations africaines (sécurité alimentaire, coût économique du conflit).[viii]

Volodymyr Zelensky lui a opposé une fin de non‑recevoir, estimant que l’initiative ne prenait pas suffisamment en compte le caractère agressif de la guerre russe, tandis que Vladimir Poutine s’est déclaré « ouvert » à un dialogue constructif sans s’engager concrètement.[ix]

Critique de l’initiative de paix africaine par le quotidien Le Monde
Les dix points qu’il défendait avec ses pairs pour mettre un terme aux combats traduisaient le souci de ménager le Kremlin. L’appel à la ‘désescalade’ sans mention de la présence de troupes étrangères sur le sol ukrainien ne pouvait être perçu à Kiev que comme l’acceptation des conquêtes russes. Il était bien question de garantir la souveraineté des États et des peuples, conformément à la Charte des Nations unies, mais sans rappeler le respect de l’intégrité territoriale inscrite dans son article 2.

Gilles Paris, « Guerre en Ukraine : A quoi servent et à qui profitent les plans de paix du Sud global ? », Le Monde, 21 juin 2023.

Sur le plan géopolitique, cette initiative illustre la volonté de certains États africains de se positionner comme médiateurs du « Sud global », mais elle est critiquée par le régime de Kiev et ses alliés occidentaux pour son absence de condamnation de l’agression russe et pour certaines suggestions (comme la suspension du mandat d’arrêt de la Cour pénale internationale contre Poutine) perçues comme favorables à Moscou.

– La mission vaticane (2023 – présent)

En mai 2023, le pape François confie au cardinal Matteo Zuppi, archevêque de Bologne et président de la Conférence épiscopale italienne, une « mission » visant à contribuer à l’apaisement des tensions et à ouvrir des « chemins de paix » entre l’Ukraine et la Russie. Le cardinal Parolin a précisé dès le départ qu’il ne s’agissait pas d’une « médiation » mais « d’une aide à créer un climat favorable ».

C’est dans ce cadre précis que le cardinal Zuppi se rend à Kiev début juin 2023 pour rencontrer autorités civiles et religieuses, « écouter en profondeur » les responsables ukrainiens sur les conditions d’une paix juste et soutenir des gestes humanitaires. Dans les mois suivants, il visite Moscou, Washington, puis Pékin, avec un accent croissant sur des dossiers concrets comme le sort des enfants ukrainiens déportés en Russie, la réunification des familles et des initiatives humanitaires ciblées 

L’initiative vaticane est considérée comme authentiquement neutre par toutes les parties au conflit car son objectif humanitaire éclipse toute dimension politique.[xi]

– L’initiative Chine-Brésil et le groupe « Amis de la paix » (mai-septembre 2024)

En mai 2024, la Chine et le Brésil publient une déclaration conjointe, dite parfois « consensus en six points », sur la crise ukrainienne, qui insiste sur le dialogue direct entre Moscou et Kiev comme seule voie de règlement, la prise en compte des « préoccupations légitimes de toutes les parties » et l’idée d’une conférence internationale de paix « à un moment opportun » avec participation égale de tous.[xii]

Au nombre des six points fondamentaux, notons le refus d’une escalade, la protection des centrales nucléaires et le rejet des armes de destruction massive. Ce texte n’aborde pas la restauration explicite de l’intégrité territoriale de l’Ukraine, ni la responsabilité juridique de la Russie pour violation des accords internationaux, ce qui suscite des critiques à Kiev et dans plusieurs capitales occidentales.[1][xiii]

Zelensky l’a rejetée comme favorisant Moscou ; le conseiller brésilien Celso Amorim a répondu qu’il ne parlait « ni pour Zelensky ni pour Poutine, seulement pour une résolution pacifique ». La présence de la Chine, alliée stratégique de Moscou, entache à ses yeux la neutralité de l’initiative.

En septembre 2024, la Chine et le Brésil étendent la portée de leur initiative et lancent au sein de l’ONU un « Groupe des Amis de la paix ». La coalition regroupe 17 pays du Sud global au tour du « consensus en six points » — dont l’Afrique du Sud, l’Indonésie, le Mexique, la Turquie, l’Égypte, la Zambie — en se présentant comme une alternative aux projets occidentaux et aux plans russes explicitement unilatéraux.

Par cette initiative, Pékin et Brasilia élaborent une théorie de la « paix négociée » qui est centrée sur la stabilité du système international et les intérêts des pays du Sud (énergie, alimentation, sécurité des routes commerciales), plutôt que sur une lecture strictement juridique du conflit.

Au cœur de l’engagement : l’initiative américaine

Toutes ces initiatives avaient pour caractéristique première d’émaner d’acteur neutres et, en tout cas, libres de toute attache avec les forces en présence. Or, voici qu’en août 2025 les États-Unis, en la personne du président Donald Trump, organisent en Alaska un rendez‑vous « pour la paix » avec le président russe Vladimir Poutine. Le schéma discuté en Alaska reposait sur quelques principes de base : gel du front sur les lignes existantes, concessions territoriales à la Russie (Crimée et Donbass, statu quo dans les régions de Kherson et Zaporijjia) et allègement progressif des sanctions frappant la Russie.

En outre, la principale exigence russe, celle qui avait déclenché la guerre, à savoir l’élargissement de l’OTAN à l’Ukraine, était satisfaite : l’Ukraine serait neutre et ses forces armées plafonnées. En échange de quoi, la sécurité de l’Ukraine serait garantie par les États-Unis et certains de ses alliés, mais « hors OTAN ». Fidèle à une logique de « deal », le président américain était prêt à sacrifier une partie des revendications ukrainiennes pour obtenir une stabilisation rapide.

Malgré ces éléments clairement avantageux pour Moscou sur le plan territorial, le sommet d’Anchorage n’a débouché sur aucun accord formel. Plusieurs facteurs semblent avoir joué. Moscou estimait sans doute que la prolongation de la guerre lui offrirait des avantages additionnels, d’autre part, l’Ukraine a rejeté très nettement l’idée d’un compromis qui consacrerait la perte de la Crimée et du Donbass. Le résultat est un sommet qui a mis à nu les paramètres d’un compromis possible, mais a montré dans le même temps que, tant que Moscou espère améliorer encore sa position militaire et tant que Kiev refuse toute cession territoriale durable, aucun plan n’est envisageable.

Conclusion provisoire

Deux constats se dégagent.

  1. D’abord, presque toutes les propositions réellement non‑alignées, qu’elles viennent d’États du Sud global ou de projets de diplomatie parallèle, convergent sur une même formule minimale : cessez‑le‑feu sur les positions actuelles, garanties de sécurité mutuelles, médiation sous l’égide de l’ONU ou d’un groupe élargi, traitement prioritaire des questions humanitaires et économiques (civils, prisonniers, enfants déplacés, céréales, engrais). 

    Cette convergence n’est pas le fruit d’un alignement sur Moscou, mais de la logique propre à des acteurs qui cherchent avant tout à arrêter les combats et à stabiliser le système international. C’est précisément cette logique qui conduit Kiev et ses soutiens à les qualifier de « pro‑russes » : en gelant de facto les gains territoriaux obtenus par la force, ces plans enferment l’Ukraine dans un statu quo militaire et juridique que le pouvoir ukrainien juge politiquement inacceptable.
  • Ensuite le sommet de Bürgenstock (juin 2024) bien qu’organisé par une Suisse traditionnellement neutre consacre l’alignement intégral de la Suisse sur la position des Occidentaux. La Russie n’y pas même été invitée, mais l’Ukraine oui ; le communiqué final est centré sur l’intégrité territoriale ukrainienne et reprend les grandes lignes de la « formule de paix » de Kiev ; si bien que plusieurs États non‑alignés – Inde, Mexique, Arabie saoudite, Afrique du Sud, Thaïlande, Émirats arabes unis – refusent de le signer ou de s’y associer sous quelque forme que ce soit.

    Le résultat est paradoxal : en voulant offrir une plateforme à la paix ukrainienne sans la Russie, la Suisse s’est, de facto, alignée sur camp occidental et a fortement ébréché l’image de neutralité qu’elle revendique encore.

En somme, la neutralité procédurale existe encore – Vatican, Turquie comme pays hôte, démarche africaine dans sa méthode, fondations comme Brazzaville dans leur pratique de facilitation – mais la neutralité substantielle, c’est‑à‑dire un plan qui ne favorise objectivement aucun camp, se présente comme structurellement impossible dans un conflit de ce type. Tout plan qui accepte un cessez‑le‑feu sur la ligne de front actuelle favorise la Russie en entérinant ses avancées sur le terrain ; tout plan qui insiste sur un retour aux frontières de 1991 favorise l’Ukraine et est, par définition, inacceptable pour Moscou.

Entre ces deux pôles, il ne reste en pratique presque aucun espace pour des initiatives réellement neutres. Les démarches qui peuvent prétendre à des résultats sont celles qui se concentrent sur la réduction des dommages humains, l’ouverture de canaux et la préparation d’une paix plus juste. Toute initiative qui ambitionne de « régler » le conflit dans son ensemble est immédiatement perçue comme gagnée à l’un ou l’autre camp.

Key Takeaways

  • L’Ukraine a commencé par se défini comme un État neutre, mais a progressivement remis en cause cette neutralité depuis 2004.
  • Les initiatives de paix, telles que celles portées par des États africains, le Mexique, l’Indonésie, le binôme Brésil-Chine ou le Vatican, reflètent des tentatives de médiation neutre malgré la polarisation croissante.
  • Les pourparlers d’Istanbul en mars 2022 représentent une rare négociation bilatérale directe entre la Russie et l’Ukraine, bien qu’interrompue sous pression occidentale.
  • La fenêtre d’opportunités dans laquelle ont lieu ces propositions de paix est étroite, prise en tenailles entre deux visions exclusives du conflit, et rendant aléatoire toute position fondée sur une neutralité réelle.


Notes

[i] « Quel plan de paix entre la Russie et l’Ukraine ? », Normandie pour la paix, janvier 2020. | Plas Pascal et Chereau Laurine, « Commission vérité justice réconciliation entre la Russie, l’Ukraine et l’UE », Institut international de recherche sur la conflictualité (IiRCO), 24 juin 2019. | « Actualité : Le Collège des Bernardins à l’unisson avec l’Ukraine », L’Église catholique à Paris, 17 mars 2022.

[ii] « Dialogue Russie-Ukraine : une initiative africaine pour la paix », Fondation Brazzaville, 16 mai 2023. | « Facilitation africaine du dialogue Ukraine-Russie », Fondation Brazzaville, non daté. | « Jean-Yves Ollivier et la Fondation Brazzaville au cœur de la médiation africaine dans le conflit Ukraine-Russie », Afriquinfos, 14 février 2023. | « La Fondation Brazzaville invitée à Kiev pour une consultation sur le conflit Russie-Ukraine », Fondation Brazzaville, 14 février 2023. | « Ressources documentaires », Fondation Brazzaville, non daté. Accessible en ligne: https://www.brazzavillefoundation.org/ressources-documentaires/page/17/

[iii] Samuel Charap and Sergey Radchenko, “The Talks That Could Have Ended the War in Ukraine: A Hidden History of Diplomacy That Came Up Short—but Holds Lessons for Future Negotiations”, Foreign Affairs, April 16, 2024. | Pierre Dubuc, « Ukraine : Boris Johnson a fait dérailler les négos de paix », L’Aut’Journal, 23 mai 2024. | “NYT publishes documents under discussion of Ukraine, Russia in spring of 2022”, LB.ua, June 15, 2024.

[iv] Benoît Bréville, « La piste d’Istanbul », Le Monde diplomatique, juin 2024.

[v] H.E. Juan Ramón de la Fuente and Pablo Arrocha Olabuenaga, « Mexico’s Initiative for Dialogue and Peace in Ukraine », Just Security, September 23, 2022.

[vi] « L’Indonésie propose un plan de paix pour l’Ukraine et la Russie », Ouest-France, 03 juin 2023.

[vii] « Une médiation africaine pour la paix en Ukraine », Vatican News, 15 juin 2023.

[viii] Cyril Bensimon et Benoît Vitkine, « Guerre en Ukraine : la difficile tentative de médiation des chefs d’État africains », Le Monde, 19 juin 2023. | Sandrine Blanchard, « L’Afrique tente une médiation entre la Russie et l’Ukraine », Deutsche Welle (DW), 15 juin 2023. 

[ix] « Ukraine : la médiation africaine prône la fin de ‘la guerre’, Poutine ‘ouvert’ à un dialogue », Euronews, 17 juin 2023. 

[x] Gilles Paris, « Guerre en Ukraine : A quoi servent et à qui profitent les plans de paix du Sud global ? », Le Monde, 21 juin 2023.

[xi] Loup Besmond de Senneville , « Guerre en Ukraine : le pape François confie au cardinal Zuppi une mission pour l’apaisement des tensions », La Croix, 21 mai 2023. | « Pope entrusts Cardinal Zuppi with Ukraine peace mission », Vatican News, May 20, 2023. | Devin Watkins, « Cardinal Zuppi visits Washington DC as part of peace mission for Ukraine », Vatican News, July 17, 2023. | « Avancée de la mission de paix du pape en Ukraine », Zenit, 22 septembre 2023.| Francesca Sabatinelli, « Cardinal Zuppi: Peace in Ukraine cannot be imposed », Vatican News, September 12, 2023.

[xii] « La Chine et le Brésil publient une déclaration conjointe sur la crise ukrainienne », China.org.cn, 13 mai 2025. | « La Chine et le Brésil prévoient d’impliquer davantage les ‘Amis de la paix’ dans la résolution de la ‘crise ukrainienne’ », Ukrinform, 30 avril 2025.

[xiii] « La Chine estime que l’époque où une puissance ou deux dictaient la loi est à jamais révolue », ONU Info, 28 septembre 2024.


Les graines de la guerre en Ukraine

EuroMaïdan : Comment le couple EU-US a semé les graines de la guerre en Ukraine 

par Jean-François Le Drian

Jean-François Le Drian

Juriste et scientifique de formation, Jean-François Le Drian mène depuis plus de trente ans des recherches qui l’ont conduit à s’intéresser à des domaines variés comme les neurosciences, la psychologie, la logique formelle, la philosophie des sciences, l’épistémologie, la linguistique ainsi que la théologie. Il confronte sa réflexion avec nombre de grands spécialistes dans leur domaine. Il est président-fondateur du cercle de pensée et d’action Libre – Puissante – Souveraine.

Les manifestations d’EuroMaïdan de 2013-2014 en Ukraine ont marqué un tournant décisif dans l’histoire du pays, entraînant un changement radical de son orientation géopolitique et contribuant à l’éclatement d’un conflit armé.

Cet article analyse comment les stratégies de l’Union européenne (UE) et des États-Unis (USA), notamment à travers l’expansion de l’OTAN, de l’UE, et les pressions économiques, ont semé les graines de la guerre en Ukraine.

En examinant les événements clés, les déclarations officielles et les politiques mises en œuvre, nous cherchons à mettre en lumière les intérêts complexes qui ont alimenté cette crise.

Une question centrale se pose : le bouleversement de 2014 doit-il être qualifié de révolution ou de coup d’État ? Ce texte invite le lecteur à réfléchir sur les responsabilités des acteurs internationaux et leurs conséquences dramatiques.

Selon Zbigniew Brzezinski, un stratège néoconservateur influent dont les idées ont marqué la politique étrangère américaine, l’espace post-soviétique, en particulier les anciennes républiques de l’URSS, constitue un « vaste trou noir » à la fois dangereux et riche en ressources, notamment en hydrocarbures.

(…)

Dans son édition de juillet 2004, Le Monde diplomatique résumait ainsi cette vision :

Le Monde diplomatique en juillet 2004 résumait ainsi la pensée de ce néoconservateur américain :

Mal désoviétisée, la Russie devrait être définitivement séparée de l’Ukraine, refoulée du Caucase et de l’Asie centrale, dont les hydrocarbures seraient exportés hors de son contrôle. Moscou affaibli, l’équilibre géopolitique serait plus favorable. On pourrait affranchir les républiques nord-caucasiennes, cette « constellation de petites enclaves ethniques encore sous domination russe ». Les deux Azerbaïdjan (ex-URSS et Iran) se réunifieraient.

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Cette analyse reflète une stratégie occidentale visant à réduire l’influence russe dans son ancien espace soviétique, en favorisant une intégration des pays voisins à l’UE et à l’OTAN.

Dès 1992, c’est à dire au lendemain de l’effondrement de l’URSS, la stratégie américaine pour l’Europe était la suivante :

  • Élargissement de l’Otan et de la Communauté économique européenne (CEE) vers l’Est.
  • Œuvrer contre une trop forte intégration des douze ayant pour effet de compromettre l’intégration des pays de l’Est.
  • Empêcher les douze de mettre en place un système autonome de défense européen.
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La question de l’élargissement de l’OTAN vers l’Est appartient donc à un agenda ancien.

Un document déclassifié datant du 9 février 1990 rapporte une promesse faite par le secrétaire d’État américain James Baker au dirigeant soviétique Mikhaïl Gorbatchev lors des négociations sur la réunification allemande :

Si nous maintenons une présence dans une Allemagne membre de l’OTAN, il n’y aura pas d’extension de la juridiction de l’OTAN d’un seul pouce vers l’Est.

Bien que cette assurance n’ait pas été formalisée dans un traité, elle a été perçue comme un engagement moral par la Russie, alimentant les accusations de « promesses trahies » face à l’élargissement ultérieur de l’OTAN vers les pays de l’ancien bloc soviétique.

D’ailleurs, le 4 avril 2008, lors de la session du Conseil OTAN-Russie à Bucarest, le président russe Vladimir Poutine s’opposa fermement à l’élargissement de l’OTAN, perçu comme une provocation visant à préparer le terrain pour une intégration à l’UE.

La guerre russo-géorgienne d’août 2008, qui éclata dans les régions séparatistes d’Ossétie du Sud et d’Abkhazie, fut une conséquence logique de ces tensions, bien que le conflit ait des racines historiques plus profondes, notamment les relations tendues entre la Russie et ces régions, exacerbées par l’orientation pro-occidentale du président géorgien Mikheil Saakachvili.

En définitive, le sommet de Bucarest, où l’OTAN promit un futur élargissement à l’Ukraine et à la Géorgie, joua un rôle de catalyseur.

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Cinq ans plus tard, en 2013, la Communauté des États indépendants (CEI), regroupant 12 anciennes républiques soviétiques actives, ambitionnait de se transformer en une union douanière, à l’image de la Communauté économique européenne.

Alors que l’Ukraine s’apprêtait à renforcer ses liens économiques avec la Russie, des oligarques ukrainiens, menés par Petro Porochenko, l’une des plus grandes fortunes du pays, plaidèrent pour un accord d’association avec l’UE.

C’est ainsi que lorsqu’il fut nommé ministre du commerce, Porochenko négocia ce projet d’association qualifié de « plus ambitieux accord bilatéral » jamais signé par l’UE, lequel se traduisait par une baisse de 99% des droits de douane.

L’UE exigeait qu’elle choisisse entre son accord de libre-échange approfondi et complet (DCFTA) et l’union douanière avec la Russie, présentant cette décision comme un choix exclusif entre deux blocs géopolitiques.

Sur le plan économique, l’Ukraine traversait une année difficile. C’est pourquoi le président Viktor Ianoukovytch demanda une aide annuelle de 20 milliards d’euros à l’UE, qui ne proposa que 610 millions d’euros, conditionnés à des réformes, le président français François Hollande ayant répondu : « Nous n’allons pas payer l’Ukraine pour qu’elle signe l’accord d’association » (The Telegraph, 29/11/2013)

Ainsi en 2013, l’Ukraine se retrouvait donc face à un dilemme aux conséquences dramatiques.

Vladimir Poutine considérait qu’« un accord de libre-échange Ukraine-UE représenterait une grande menace pour la Russie et déboucherait sur une hausse du chômage » et posa la question suivante : « Devons-nous étrangler des pans entiers de notre économie pour que l’Europe nous apprécie ? (BBC 26.11.13)

Aussi, Ianoukovytch proposa un accord trilatéral incluant la Russie pour éviter d’exclure l’un des deux partenaires, mais l’UE, représentée par Barroso, rejeta cette proposition, déclarant : « Lorsque nous signons un accord bilatéral, nous n’avons pas besoin d’un traité trilatéral. »

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Finalement, la Russie offrit à l’Ukraine une aide de 15 milliards de dollars et une réduction du prix du gaz, formalisées dans un accord signé par Ianoukovytch le 17 décembre 2013. Cependant, Petro Porochenko et d’autres oligarques pro-UE poursuivirent une autre voie, plaidant pour l’intégration européenne.

Malheureusement l’histoire ne s’est pas arrêtée là. Porochenko en décida autrement.

À ce stade, il convient d’examiner la thèse selon laquelle, les EU et surtout les USA manipulèrent le pouvoir contestataire des Pro-UE et créèrent le mouvement EuroMaïdan financé en partie par le ministre oligarque, Petro Porochenko.

Le 7 février 2014, le Kyiv Post, un journal Ukrainien pro-occidental faisait état d’un sondage basé sur un échantillon représentatif de 2600 personnes, selon lequel 48 % ne souhaitaient pas de rapprochement entre l’Ukraine et l’Europe et ne soutenaient pas le mouvement « EuroMaïdan » contre 45 % des sondés qui supportaient les manifestations.

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Coup d’État ou révolution ?

Lorsqu’un gouvernement, supporté par la moitié de la population, et contesté par l’autre moitié, est renversé par l’usage de la violence, doit-on parler de « Révolution » ou de « Coup d’État » ?

Si les Gilets jaunes en France avaient renversé le gouvernement, la communauté internationale aurait-elle salué une révolution ?

La manipulation des mouvements contestataires, théorisée lors de la guerre du Kosovo dans les années 1990, semble s’être répétée en Ukraine.

EuroMaïdan, alimenté à la fois par un mécontentement populaire sincère et par des influences extérieures, a conduit à un changement de pouvoir violent, soulevant des interrogations sur le rôle des acteurs étrangers dans la destinée de l’Ukraine.

Avioutskii, Viatcheslav dans son article “La Révolution orange en tant que phénomène géopolitique“, Hérodote, vol. 129, no. 2, 2008, pp. 69-99, écrit ceci en parlant de la révolution dite “orange” de 2004 :

L’opposition a pu compter sur l’aide des ONG et fondations occidentales « spécialisées » en révolutions de velours telles Freedom House et la fondation Open Society Institute de George Soros, mais aussi des think tanks américains comme le National Democratic Institute (NDI), dépendant du Parti démocrate, ou encore l’International Republican Institute (IRI), lié au Parti républicain.

Ces organisations avaient de nombreux relais sur place parmi lesquels figure l’acteur le plus important – le mouvement étudiant Pora. Au-delà de cette influence indirecte, les États-Unis et l’Union européenne ont utilisé des canaux officiels pour exercer une forte pression afin que les élections se déroulent honnêtement. Le président polonais Aleksander Kwas´niewski et son homologue lituanien Valdas Adamkus, accompagnés de Javier Solana, ont été appelés à offrir leur médiation durant la crise de novembre 2004. »

Il conclut :

Il est indéniable que les campagnes organisées par les mouvements de jeunesse, comme Pora, se sont révélées efficaces dans la transformation politique de l’espace postcommuniste.

Elles s’appuient sur des militants formés et financés par des ONG et des fondations essentiellement américaines qui mettent à leur disposition un canevas intellectuel, des formations pratiques et d’importants moyens financiers et matériels.

Ces organisations de jeunesse qui agissent par-delà les frontières et constituent de ce fait des mouvements transnationaux remettent en cause le principe de souveraineté nationale qui dominait auparavant l’analyse géopolitique classique. Les États-Unis s’avèrent être les pionniers en la matière, même s’ils n’ont pas le monopole de ce principe.

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La transcription ci-dessous d’une interview de Georges Soros par CNN démontre qu’effectivement les US n’ont jamais cessé d’agir sur l’opinion publique ukrainienne.

ZAKARIA : D’abord sur l’Ukraine. L’une des choses que beaucoup de gens ont reconnues à votre sujet, c’est que vous, pendant les révolutions de 1989, avez financé de nombreuses activités dissidentes, des groupes de la société civile en Europe de l’Est et en Pologne, en République tchèque. Faites-vous des choses similaires en Ukraine ?

SOROS : Eh bien, j’ai créé une fondation en Ukraine avant que l’Ukraine ne devienne indépendante de la Russie. Et la fondation fonctionne depuis. Et cela a joué un – un rôle important dans les événements maintenant. » (Il parle des évènements de Maïdan).

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Victoria Nuland, la célèbre sous-secrétaire d’État américaine qui prononça le fameux « Fuck the EU », révélait le 13 décembre 2013 devant la fondation US-UKRAINE que les États Unis avaient dépensé 5 milliards de dollars pour aider les ukrainiens à « satisfaire » leurs « aspirations », à savoir se détourner de la Russie pour rejoindre l’Occident.

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Le 7 février 2014, BBC NEWS reproduisait la transcription d’une conversation entre Victoria Nuland et l’Ambassadeur US en Ukraine et titrait :

La fuite de la conversation téléphonique de Victoria Nuland (avec l’ambassadeur américain en Ukraine) montre la mainmise des US sur l’Ukraine.

Cliquez pour accéder à l’article de la BBC

On y entend Victoria Nuland échanger avec l’Ambassadeur américain en Ukraine et proférer son célèbre « Fuck the UE ».

La transcription de cette conversation met en scène une V. Nuland qui bloque un candidat pour le poste de premier ministre et choisit seule son candidat qui sera effectivement désigné 1er ministre par la suite.

Ci-dessous, un extrait de la fameuse transcription de la conversation de V. Nuland avec l’ambassadeur des US en Ukraine (Pyatt) :

NULAND: Je ne pense pas que Klitsch (l’actuel Maire de Kiev et ancien boxeur, Wladimir Klitschko) devrait entrer dans le gouvernement, ce n’est pas nécessaire, je ne pense pas que ce soit une bonne idée.

PYATT: Oui. Je suppose… en cette matière qu’il n’entre effectivement pas dans le gouvernement, laissez-le simplement rester dehors et faire ses devoirs politiques et tout.

Je pense juste en termes de sorte de processus qui va de l’avant, nous voulons garder les démocrates modérés ensemble.

Le problème va être Tyahnybok [Oleh Tyahnybok, l’autre chef de l’opposition] et ses gars et je suis sûr que cela fait partie de ce que [le président Viktor] Ianoukovitch calcule sur tout cela.

NULAND: Je pense que Lats (Latseniouk) est le gars qui a l’expérience économique, l’expérience de gouvernance. Il est le… ce dont il a besoin, c’est de Klitsch et de Tyahnybok à l’extérieur.

Il doit leur parler quatre fois par semaine, tu sais. Je pense juste que Klitsch entre… il va être à ce niveau en travaillant pour Yatseniuk, ça ne marchera tout simplement pas.

PYATT: Ouais, non, je pense que c’est vrai. D’ACCORD. Bien. Voulez-vous que nous organisions un appel avec lui comme prochaine étape ? 

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John McCain, Victoria Nuland, Pyatt à Kiev lors du coup d’État de Maïdan

Justement, le 27 février 2014, cinq jours après la destitution du président Ianoukovytch, dont l’élection avait été certifiée par l’OSCE, Latseniouk est nommé premier ministre.

Victoria Nuland, nomme donc le Premier ministre ukrainien, au moins 3 semaines avant que la chute supposée non programmée du président régulièrement élu se produise.

Par la suite, des personnes nées à l’étranger se verront attribuer la nationalité Ukrainienne juste quelques heures avant leurs prises de fonction de sorte à intégrer le nouveau gouvernement.

Le journal Le Monde rapportera le 2 décembre 2014 ce qui suit :

Cette équipe comporte une surprise de taille et une nouveauté : trois étrangers y prennent des responsabilités de premier ordre.

Le ministère des finances est attribué à Natalia Iaresko, ressortissante américaine d’origine ukrainienne, qui a fait une partie de sa carrière au département d’Etat, le ministère des affaires étrangères américain, avant de travailler dans le privé » où elle supervisera un fonds de capital-investissement créé par le gouvernement américain pour investir dans le pays, et sera PDG d’Horizon Capital, une société d’investissement qui administre divers investissements occidentaux dans le pays

Un Lituanien, Aïvaras Arbomavitchous, ancien champion de basket mais surtout dirigeant de la filiale kiévienne du fonds d’investissement East Capital, est nommé à l’économie.

Enfin Sandro Kvitachvili, ancien ministre géorgien de la santé et du travail, prend le ministère de la santé, un poste important tant le système de santé ukrainien est miné par la corruption.

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Le Monde poursuit :

Ces trois entrées détonantes sont une initiative du président Porochenko, qui a réservé aux « étrangers », comme les désigne déjà la presse ukrainienne, une partie des postes qui revenaient à son parti. Les décrets de naturalisation ont été pris en urgence, mardi.

Sur la conversation entre Nuland et l’Ambassadeur, l’article de la BBC précisera :

le gros de la conversation montre que les US manipulent l’Ukraine autant que le fait la Russie, et c’est là le vrai désastre diplomatique.

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Ce que révèle cet enregistrement, c’est que Victoria Nuland semble considérer que la chute du Président en exercice est acquise.

Une telle certitude pourrait s’expliquer soit par une intelligence de l’histoire et des évènements, soit plus simplement parce qu’un plan a été élaboré à cet effet.

Ceux qui pourrait douter qu’un tel plan ait pu être envisagé et seraient tentés de considérer cette hypothèse comme complotiste, ne sont certainement pas familiers avec le concept de « regime change » qui est devenu une spécialité des US au soutien de laquelle la division des « opérations psychologiques » est mobilisée.

À titre d’exemples, sur la mise en application pratique des techniques de « regime change » des US, l’article ci-dessous recense 7 gouvernements étrangers qui furent renversés au moyen d’opérations menées par la CIA.

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Rétrospectivement, le Think Tank CATO INSTITUTE déclarait en 2017 concernant les évènement de Maïdan de 2014 : « L’ampleur de l’ingérence de l’administration Obama dans la politique ukrainienne était à couper le souffle. »

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Un deuxième élément vient étayer la thèse de l’orchestration du coup d’État, il s’agit de la mise en œuvre d’une opération de type « false flag », « fausse bannière » en français.

Concrètement, des snipers tirèrent sur la foule avec des balles réelles provoquant la mort de nombreux manifestants.

L’opinion publique considéra que les forces gouvernementales étaient responsables de ce massacre de civils et que le Président Ianoukovytch avait lui-même ordonné de tirer sur la foule.

Non seulement la communauté internationale fut outrée par ces tirs sur la foule mais surtout, des Ukrainiens de l’Ouest qui à l’origine n’étaient pas pro-EU basculèrent dans le mouvement pro-Euromaïdan.

Finalement le président ukrainien sera démis par le parlement, bien que la loi constitutionnelle ne le permettait pas, et ce, en l’absence de vote des députés élus de son propre parti.

Depuis, des chercheurs ont travaillé sur les images et en particulier un chercheur ukro-canadien qui décrit son étude comme il suit :

Cette étude analyse les révélations du procès et de l’enquête en Ukraine concernant le massacre qui a eu lieu à Kiev le 20 février 2014.

Ce massacre de manifestants et de policiers sur le Maïdan est un cas emblématique de violence politique en Ukraine et dans le monde parce qu’il a conduit au renversement du gouvernement de Ianoukovitch et finalement à l’annexion russe de la Crimée, la guerre civile et les interventions militaires russes dans le Donbass, ainsi que les conflits entre la Russie et l’Ukraine ainsi que l’Ouest, que la Russie a aggravés en envahissant illégalement l’Ukraine en 2022.

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La majorité absolue des manifestants blessés de Maïdan, près de 100 témoins à charge et à décharge, des vidéos synchronisées et des informations médicales et médicales, les examens balistiques effectués par des experts gouvernementaux ont montré sans équivoque que les manifestants de Maïdan ont été massacrés par des tireurs d’élite situés dans des bâtiments contrôlés par Maïdan.

Cependant, à ce jour, en raison du caractère politiquement sensible de ces découvertes et de cette dissimulation, personne n’a été condamné pour ce massacre.

L’article discute des implications de ces révélations pour la guerre entre l’Ukraine et la Russie et pour l’avenir des relations russo-ukrainiennes.

La conclusion de ce chercheur qui a peiné à s’imposer mais qui fait désormais l’objet d’un consensus, c’est que les tirs adressés à la foule provenait de bâtiments contrôlés par les pro-maïdan.

Ainsi, la réalité de l’opération « false flag », « fausse bannière » est raisonnablement établie.

On peut par conséquent parler d’un véritable coup d’État, d’une opération de “regime change“.

Les US ont-ils validé l’opération « fausse bannière » et participé à l’organisation du coup ?

En 2014, une fuite téléphonique entre la cheffe des Affaires étrangères de l’UE Catherine Ashton et le ministre estonien des Affaires étrangères Urmas Paet a révélé que ceux-ci avaient discuté d’une possible opération fausse bannière.

La conversation de 11 minutes fut publiée sur YouTube.

Lors de cet appel, Paet déclare qu’on lui avait dit que les tireurs d’élite responsables des meurtres de policiers et de civils à Kiev le mois dernier étaient des provocateurs du mouvement de protestation plutôt que des partisans du président de l’époque, Viktor Ianoukovitch.

Ashton répond : « Je ne savais pas… Mon Dieu. » « Il y a donc une compréhension de plus en plus forte que derrière les tireurs d’élite, ce n’était pas Ianoukovitch, mais quelqu’un de la nouvelle coalition », dit Paet.

Texte publié pour la première fois dans: Jean-François Le Drian, « EuroMaïdan : Comment le couple EU-US a semé les graines de la guerre en Ukraine »,  Journal d’idées, 17 novembre 2024

La diplomatie de la destruction

par Djoomart Ortobaev,
05 septembre 2015

Djoomart Otorbaev (18 août 1955) a été Premier ministre du Kirghizistan. Physicien de formation (doctorat à l’Institut de physique générale de l’Académie des sciences de l’URSS), il mène une carrière de professeur et de chercheur à l’université d’État du Kirghizistan, puis à l’université technologique d’Eindhoven aux Pays-Bas. Il devient ensuite PDG de Philips Electronics en République kirghize. En 2001, il a été nommé conseiller économique du président du Kirghizistan. Entre 2006 et 2011, il a travaillé comme conseiller principal de la Banque européenne pour la reconstruction et le développement (BERD). En 2012, il devient premier vice-Premier ministre du Kirghizistan et, en 2014, Premier ministre. Il démissionnera un an plus tard pour des raisons politiques. Aujourd’hui, Otorbaev est membre du conseil d’administration de l’Université nationale kirghize et collabore régulièrement à divers médias tels que Project SyndicateChina DailyValdai Discussion Club, etc. Son livre, « Central Asia’s Economic Rebirth in the Shadow of the New Great Game », a été publié en 2023 par Routledge au Royaume-Uni.
Les Occidentaux passent leur temps à insulter le président russe Vladimir Poutine, allant même jusqu'à la traiter de "cannibale". Quel est le but de ces insultes ? Elles n'affaiblissent pas la Russie. Elles ne favorisent pas la victoire de l'Ukraine. Elles ne font pas avancer la paix. Leur seul effet est d'affaiblir la position de l'Europe, en limitant ses options diplomatiques. Djoomart Ortobaev conclut en écrivant: "L'Europe n'insulte pas seulement son adversaire. Elle insulte son propre avenir."
Djoomart Otorbaev prend la parole

Dans nos vies, il existe une règle tacite que tout le monde comprend : les insultes détruisent la confiance. Elles ne guérissent pas les blessures, elles les enveniment. Elles n’ouvrent pas les portes, elles les verrouillent.

Si vous voulez vraiment mettre fin à une relation pour toujours, vous ne vous contentez pas de partir, vous insultez l’autre personne. C’est pourquoi les insultes personnelles sont l’arme la plus dangereuse qui soit en politique, où le coût d’une confiance brisée peut se mesurer en guerres.

Et pourtant, les dirigeants occidentaux semblent avoir fait de l’insulte à Vladimir Poutine non seulement une habitude, mais aussi une stratégie.

Le Kremlin a été clair. En 2017, Dmitri Peskov a déclaré que Poutine pouvait accepter les critiques, mais qu’il n’acceptait pas les insultes personnelles. 

Mais les dirigeants occidentaux continuent de franchir cette ligne. Joe Biden a été le plus virulent. En mars 2022, il a qualifié Poutine de « dictateur sanguinaire », de « pur voyou » et de « boucher ». Il est allé plus loin en le qualifiant de « criminel de guerre ». Et en mars 2024, dans un discours de campagne dans un État pivot, Biden a réutilisé cette expression : « ce boucher de Poutine ».

Emmanuel Macron, qui avait autrefois déclaré qu’il « n’utiliserait jamais de tels mots », a finalement qualifié Poutine de « cannibale à notre porte » et de « prédateur qui ne veut pas la paix ».

Mais cette semaine, le chancelier allemand Friedrich Merz les a tous surpassés en déclarant que Poutine était « peut-être le criminel de guerre le plus brutal de notre époque » et en appelant ouvertement à l’épuisement économique de la Russie.

Les insultes du chancelier allemand Friedrich Merz 

La question se pose donc : quel est exactement le but de ces insultes ?

La diplomatie existe pour garder la porte ouverte, même aux adversaires. Les négociations exigent un dialogue, pas des insultes. Les insultes personnelles ne font pas avancer la diplomatie, elles l’étouffent.

Si la paix ne peut être obtenue que par la négociation, alors ce langage est non seulement antidiplomatique, mais aussi autodestructeur. Il ferme la voie à la négociation tout en entretenant l’illusion que la Russie peut seulement être vaincue, humiliée et contrainte à la capitulation.

Mais nous entrons là dans le domaine de l’aberration : la Russie ne sera pas vaincue et contrainte à la capitulation. À lui seul, son arsenal nucléaire rend la chose impossible. Croire le contraire n’est pas une stratégie, c’est un fantasme. Et les fantasmes, lorsqu’ils sont élevés au rang de politique, conduisent à des catastrophes historiques de grande ampleur.

Alors, que permettent réellement d’accomplir ces insultes ? Elles n’affaiblissent pas Poutine. Au contraire, elles renforcent son image au niveau national, le présentant comme la cible de l’hostilité occidentale.

Elles ne font pas avancer la paix. Elles ne favorisent pas la victoire de l’Ukraine. Elles affaiblissent l’Europe, en limitant ses options diplomatiques, en érodant sa sécurité et en la poussant vers le précipice géopolitique.

Dans la vie personnelle, les insultes mettent fin aux relations. En géopolitique, elles amenuisent le champ du possible.

Si les dirigeants occidentaux pensent que traiter Poutine de tous les noms leur apportera la victoire, ils se trompent lourdement. 

La seule issue à cette démarche est la défaite de l’Europe, vaincue non pas par les chars russes, mais par ses propres déclarations irresponsables.

L’Europe n’insulte pas seulement son adversaire. Elle insulte son propre avenir.

Et le plus tragique, c’est qu’elle risque de ne pas s’en rendre compte avant qu’il ne soit trop tard.

Interview de la présidente du CICR Mirjana Spoljaric

par Richard Werly

« On critique le CICR pour se débarrasser de la responsabilité humanitaire qui incombe aux belligérants »

La présidente du CICR Mirjana Spoljaric lance un cri d'alarme: "nous faisons face aux pires crises humanitaires".
La présidente du Comité international de la Croix Rouge (CICR) parle sur les grands enjeux de l’heure: guerre en Ukraine, massacres de Gaza.
Mirjana SpoljaricRichard Werly
Présidente du Comité international de la Croix Rouge (CICR) depuis octobre 2022 le Comité International de la Croix Rouge (CICR). Née en Croatie, cette diplomate suisse passée par les Nations unies a la très lourde tâche, avec le directeur général de l’organisation Pierre Krähenbühl, de défendre sur tous les théâtres de guerre le droit international humanitaire et les Conventions de Genève, dont la Confédération helvétique est dépositaire. Est-ce devenu une mission impossible dans le monde de Donald Trump ? Le Droit international humanitaire (DIH) peut-il se relever des violations dénoncées, à Gaza ou en Ukraine, par le CICR ?Éditorialiste France-Europe pour le quotidien suisse Blick, Auteur de La France contre elle-même (Éditions Grasset, 2022). Ancien journaliste correspondant à Bangkok du Journal de Genève et de La Croix-L’Événement.
Source: Richard Werly, « Entretien – ‘On critique le CICR pour se débarrasser de la responsabilité humanitaire qui incombe aux belligérants’ », Revue Défense Nationale (RDN), 31 août 2025.

Commençons par l’Ukraine, ce conflit dans lequel la réputation, la responsabilité et la neutralité du Comité international de la Croix rouge ont été plusieurs fois mises en cause par les autorités de Kiev, qui l’accusent d’être du côté de l’agresseur russe. Aujourd’hui, le CICR peut- il y mener à bien sa mission ?

Il est faux d’affirmer que le CICR entretient un quelconque lien avec la Russie. La vérité est que nous entretenons des liens avec tous les États dans le monde, car cela est indispensable pour mener à bien notre mission. Et partout nous fonctionnons de la même manière : en restant à équidistance de toutes les parties belligérantes afin de remplir le mandat que nous confèrent les Conventions de Genève. Il est important de répéter cette évidence dans une revue comme la RDN, lue par les militaires, les états-majors et les experts en géopolitique : tous les États, sans exception, ont les mêmes obligations de respecter ces conventions, de manière non transactionnelle et, indépendamment de ce que font les autres, y compris leurs ennemis. Or, comment y parvenir si l’on ne dialogue pas avec les parties en présence pour insister sur le respect du Droit international humanitaire (DIH) ?

Soyons plus précis : le CICR opère en Ukraine et en Russie. De la même manière ? Avec le même degré d’accès ?

Pour opérer en Ukraine, nous avons besoin de savoir ce qui se passe en Russie. Nous devons avoir, des deux côtés du front, accès aux prisonniers de guerre. Et c’est ce que nous nous efforçons de faire. Je le répète : il est faux de dire, comme je l’ai entendu à Kiev, que le CICR devrait se distancier d’un pays ou l’autre car il ne respecte pas le DIH – au contraire, c’est là où nous devons être plus présents et redoubler nos efforts. Notre mandat est strictement fondé sur le principe de neutralité qui, il est vrai, peut être difficile à comprendre et à accepter lorsque vous subissez une agression caractérisée. Nos modalités de confidentialité sont aussi compliquées à justifier face aux victimes ; mais cela fonctionne. L’histoire du CICR prouve que l’accès aux populations, y compris dans les situations les plus difficiles, est toujours meilleur si on reste neutre. N’oublions pas que les guerres sont aussi des batailles politiques et médiatiques. Chacun se positionne. Or il est devenu très populaire, pour certains politiques, de critiquer le CICR pour se débarrasser de la responsabilité qui leur incombe de respecter le droit international humanitaire.

Concrètement, le CICR obtient des résultats ?

Oui. Si nous n’étions pas là, la situation humanitaire et celle des prisonniers de guerre des deux camps seraient sans doute pires. Avons-nous accès à tous les endroits où nous réclamons systématiquement de nous rendre ? Non. Disposons-nous, comme nous le demandons, d’un accès répété aux sites d’internement des prisonniers, pour pouvoir vérifier leurs conditions de détention ? Non. Restent les faits : grâce à l’intervention et aux messages qui transitent via le CICR, 14 200 familles ont pu être, depuis le début de la guerre, informées de la situation de leurs proches disparus. Nous avons convoyé plus de 18 000 messages entre les détenus et leurs familles. Nous avons visité depuis l’escalade du conflit 6 700 prisonniers de guerre, principalement en Ukraine. Est-ce suffisant ? Non. Nos statistiques ne correspondent malheureusement pas au nombre de personnes disparues. Au moment où nous parlons, des dizaines de milliers d’Ukrainiens sont à la recherche de leurs fils ou de leurs parents. Le travail du CICR consiste aussi, grâce à nos banques de données, à mettre des noms sur des disparitions, à vérifier les identités. C’est un travail très minutieux, essentiel, qui va durer très longtemps, même en cas d’accord de paix et de cessez-le-feu.

Le Comité international de la Croix Rouge va donc rester en Ukraine au-delà d’un possible règlement du conflit ?

Bien sûr. C’est ce qui se passe dans les Balkans. Nous serons toujours là bien après l’arrêt des combats que nous espérons tous. Je pense que le CICR sera présent en Ukraine, et dans les territoires contestés par les deux pays, pendant des décennies. C’est la réalité de la guerre. Elle se prolonge au-delà du retour de la paix.

Prenez le cas de la Syrie, où j’ai effectué une mission en janvier. Actuellement, nous gérons un total de 31 000 cas de disparus. L’angoisse des familles à la recherche de leurs proches disparus met en évidence les souffrances qui pourraient être évitées si le CICR était en mesure de rendre visite aux détenus afin de contrôler leurs conditions de détention et de leur permettre de rester en contact avec leurs familles.

Notre mission est de maintenir cette dynamique et de déployer tous les efforts nécessaires pour y parvenir. Le CICR réaffirme son engagement envers les populations touchées par les conflits. C’est l’essence même de notre mandat.

L’une des conséquences du conflit en Ukraine est le réarmement de l’Europe. Les dépenses de défense augmentent de façon importante sur le Vieux Continent, en particulier au sein de l’OTAN. La Suisse, malgré sa neutralité, est aussi concernée. Bref, presque tous nos pays, d’une façon ou d’une autre, consolident leur défense. On parle de la menace russe. On parle de guerre hybride. Le CICR est concerné ?

C’est une évidence. Tous les responsables militaires et politiques européens – puisque vous me parlez de l’Europe – doivent en avoir conscience : dès que vous prenez la décision de vous armer davantage et de vous préparer à une guerre éventuelle, la question du droit international humanitaire est centrale, incontournable. Vos armées, vos soldats ont intérêt à ce que les éventuels belligérants respectent le DIH. Il est impossible d’investir massivement dans la défense et d’ignorer les conséquences humanitaires. Se préparer à la guerre et à affronter des menaces, c’est aussi entraîner vos armées au respect du DIH. Vous devez disposer des moyens et des outils pour cela. La protection des populations civiles, des installations médicales et des infrastructures civiles, le respect des équipes du CICR et des convois humanitaires, tout cela fait partie intégrante de la guerre. Mon message aux gouvernements européens est : c’est votre responsabilité, comme État. Le CICR peut offrir un soutien technique. Mais ce sont les belligérants qui ont le dernier mot et doivent se mettre d’accord. C’est pour cette raison que nous demandons à nos interlocuteurs de l’Union européenne et de l’Otan de faire du DIH une priorité de leur politique de sécurité et de défense.

À ce stade, il nous faut parler de Gaza. Ce conflit n’est-il pas le cimetière du droit international que vous défendez ?

Ce qui se passe à Gaza est une négation de toutes les normes morales et juridiques. Je me suis moi-même rendu à nouveau dans les territoires palestiniens en janvier 2025. J’ai pu constater de mes propres yeux les conditions épouvantables dans lesquelles vit la population civile palestinienne. Il ne reste plus aucune dignité pour les habitants de Gaza. Gaza est détruite dans sa totalité. Cette enclave n’est plus vivable. Ce que j’ai vu en janvier n’était déjà pas tenable et la situation humanitaire s’est massivement détériorée jusqu’à aujourd’hui. Nous ne sommes pas en mesure de faire rentrer le matériel nécessaire pour équiper adéquatement notre hôpital de campagne à Rafah. Médicaments, eau, nourriture… Tout manque. C’est une horreur humanitaire.

Comment en finir ?

Il est très clair que nous demandons l’arrêt des combats, la distribution rapide et sans entrave d’aide humanitaire impartiale dans l’ensemble de Gaza, et la libération inconditionnelle des otages. Nous l’avons demandée dès le début de ce conflit, tout de suite après le 7 octobre 2023. Le CICR a joué un rôle clé dans la libération de plus de 149 otages et 1 709 détenus. Mais on ne peut rien faire sans un cessez-le-feu et sans volonté politique. Il est crucial que les droits les plus élémentaires de la population civile de Gaza soient respectés. C’est une obligation pour la communauté internationale tout entière. Si on n’arrive pas à revenir à un meilleur respect du DIH, ce qui se passe à Gaza restera comme une faillite morale majeure pour tous les États.

Plus les combats se poursuivent, plus cette faillite morale pèse sur nos épaules, notamment pour les pays occidentaux alliés d’Israël ?

Avant tout, Israël a une responsabilité principale et immédiate pour ce qui se passe à Gaza, y compris en tant que puissance occupante. Ce pays ne peut pas échapper aux responsabilités qui incombent à tous les États signataires des conventions de Genève de respecter et faire respecter le DIH. Je demande à tous les chefs des États de prendre leurs téléphones et d’appeler leurs alliés à respecter le droit international humanitaire.

On entend souvent, en particulier dans les pays du sud, des dirigeants dénoncer le « deux poids deux mesures » des Occidentaux qui dénoncent les frappes russes sur l’Ukraine, mais se montrent beaucoup plus prudents sur Gaza. Ce déséquilibre problématique, le CICR le ressent-il aussi, vu que votre organisation est présente dans le monde entier ?

Il est évident que plus la tragédie à Gaza se prolonge, plus les dirigeants, les gouvernements, les factions, les mouvements et les milices du monde entier sont encouragés à considérer le droit international humanitaire comme facultatif et à le bafouer. Nous n’avons pas les moyens de nous le permettre. Ce qui se passe à Gaza informe de manière extrêmement dangereuse ce qui se passe dans tous les conflits, que ce soit au Soudan, en Ukraine, en République Démocratique du Congo ou au Myanmar, où j’étais il y a quelques mois. Les interprétations permissives et la tolérance vis-à-vis des violations du droit de la guerre sont des signaux qui influencent la conduite des hostilités ailleurs. On ne peut pas laisser cela durer. Nous devons impérativement renverser cette tendance. C’est pour cette raison que le CICR a lancé une initiative globale, avec le soutien de la France, du Brésil, de la Jordanie, de l’Afrique du Sud, de la Chine et du Kazakhstan, en faveur d’une conférence internationale fin 2026 appelant à faire du respect du droit international humanitaire une priorité politique, dans le domaine diplomatique comme du point de vue militaire. Plus de 85 pays soutiennent déjà cet appel. Nous voulons avoir à bord, lors de cette conférence, tous les États signataires des conventions de Genève.

La guerre en Ukraine, devenue largement une guerre des drones et des missiles, démontre combien la nature des conflits a changé. Les armes du futur vont encore accentuer ces bouleversements. Le CICR s’y prépare ?

Les nouvelles technologies ont toujours modifié la conduite des hostilités et le comportement des combattants. Le plus frappant est l’utilisation de l’intelligence artificielle dans le pilotage des drones, lesquels peuvent voyager à des milliers de kilomètres. Vous pouvez très bien déclencher une attaque depuis un autre pays. Vous pouvez procéder à une frappe létale, dévastatrice, depuis votre appartement. Or le droit international humanitaire demeure la règle, quelle que soit l’arme utilisée.

Est-ce que cette mutation technologique rend plus difficile le travail et la mission du Comité International de la Croix Rouge ?

Oui, c’est évident. Il est faux, en tout cas, de penser que la technologie élimine les lois et les règles : le DIH demeure pertinent et s’applique aux opérations militaires menées avec l’aide des nouvelles technologies.

Sauf qu’avec l’intelligence artificielle, l’homme disparaît derrière l’arme…

L’homme en tant que pilote oui, mais pas l’État, pas le commanditaire de l’action, pas le responsable de la décision de frapper. Il est faux de penser que le Droit international humanitaire ne s’applique pas. Il y a deux ans, le CICR a participé à l’élaboration d’un cadre normatif pour les armes autonomes, et le danger nous est apparu clairement avec la création d’armes à 100 % indépendantes d’un contrôle humain. Il faut mettre des barrières internationales pour clarifier ce qui peut être permis et ce qui ne peut pas l’être et empêcher la construction d’armes qui auraient un impact dévastateur comparable aux armes nucléaires.

Vous parlez de communauté internationale, mais existe-t-elle encore ?

Le multilatéralisme et le besoin d’organisations internationales n’est pas mort. Je refuse de considérer leur disparition comme une fatalité. La gouvernance globale est sous pression, c’est juste. Mais les États continuent de se parler, de négocier et même de faire des « deals ». Parler de fin du multilatéralisme est bien trop simple, bien trop réducteur. Ce qu’on observe et que le CICR déplore, c’est la dégradation des règles de la guerre et leur interprétation permissive. C’est la disparition de notre acquis humanitaire bâti au fil de plusieurs décennies de conflit. C’est la mise à mal du besoin de préserver l’humanité à tout prix. Nous allons tous payer cela très cher.

Présider le Comité International de la Croix Rouge, ce n’est pas courir le risque d’être découragée face à la montée des périls que vous évoquez ?

Le CICR a été créé, après la bataille de Solferino en juin 1859, dans les conditions d’une guerre atroce. Depuis la naissance du Mouvement international de la Croix-Rouge et du Croissant-Rouge, nous faisons face aux pires crises humanitaires. Nous n’allons sûrement pas lâcher prise au moment où le monde a le plus besoin de nous. Au contraire. Nous allons renforcer notre action et notre plaidoyer pour demander un accès humanitaire. Il n’est pas acceptable d’être systématiquement empêché de livrer des vivres et des cargaisons humanitaires, dans le seul but de venir en aide aux populations civiles. Nous allons aussi renforcer notre engagement en faveur du droit international humanitaire. Nous sommes résolus à mener ce combat politique. Les solutions ne sont pas militaires. Elles sont politiques. Nous devons mobiliser les États pour un meilleur État de droit, pour un meilleur respect des règles multilatérales. Et croyez-moi, je vais me battre pour cela. Je ne suis pas du tout découragée.

Le CICR est une très grosse machine. L’organisation a traversé ces dernières années une crise financière sérieuse. En êtes-vous sorti ?

La situation financière du CICR est toujours un sujet d’importance dans la mesure où les besoins humanitaires dépassent largement nos moyens. Nous devons souvent agir sans avoir les garanties financières adéquates. C’est dans ce contexte que nous avons fait face à une crise aiguë en 2023. Nous avons, en conséquence, réformé nos structures internes, réduit nos coûts opérationnels et supprimer plus de 4 000 postes. Est-ce suffisant pour l’avenir ? Rien n’est sûr, car nous sommes aujourd’hui soumis, comme tous les acteurs humanitaires, à de nouvelles pressions financières d’une dimension différente. Il faut regarder la réalité en face : toute l’architecture humanitaire est mise sous pression à cause de la volonté de retrait de nombreux donateurs, dont les États-Unis et d’autres soutiens traditionnels de l’action humanitaire, y compris la Suisse ou la France. De nombreux États, en particulier européens, sont aussi en train de baisser leurs budgets de coopération internationale pour investir davantage dans la défense. Mon message à ces pays est : ne renoncez pas au DIH et continuez de nous soutenir. Le CICR est souvent l’ultime preuve d’humanité, l’ultime secours, l’ultime rempart contre la barbarie absolue. Vous pouvez investir dans la défense. C’est votre décision souveraine. Mais ne le faites pas au détriment de votre devoir d’humanité.

Quand la Finlande bascule dans la bêtise et l’aveuglement

Régis de Castelnau

Être limitrophe de la Russie n’est pas une situation facile. Même si celle de la Finlande est meilleure que celle de la Pologne située géographiquement et très précisément entre le marteau allemand et l’enclume russe. Ce qui l’amènera à faire ce que Marx avait déjà décrit au XIXe siècle « très courageusement les choses les plus stupides ». Et de continuer gaiement au XXIe siècle.

La Finlande, qui est un petit pays c’est différent. La Russie tsariste a toujours considéré que la Finlande faisait partie de la Russie. Les bolcheviks n’ont pas repris ces revendications à leur compte et ont foutu la paix au minuscule voisin. Jusqu’au moment où Staline sachant bien ce qui l’attendait de la part de l’Allemagne nazie lança une guerre de rectifications de frontières (la Guerre d’hiver) qui lui permit après beaucoup de déboires d’arriver à ses fins. Le problème, c’est que les Finlandais profitèrent de Barbarossa pour déclarer la guerre à la Russie en s’alliant avec les nazis, le 26 juin 1941 soit quatre jours après l’offensive hitlérienne. Et en particulier, ils jouèrent un rôle important en bouclant l’atroce siège de Leningrad et en participant au massacre.

Mais finalement, les Finlandais s’en sont bien tirés. En septembre 1944, après Bagration, les soviétiques étaient très occupés à terminer le conflit pour aller tuer la bête dans sa tanière. Aussi ils acceptèrent la demande finlandaise de sortir de la guerre et signèrent un armistice. Pour finir par mettre fin officiellement et juridiquement au conflit entre Union soviétique et la Finlande par un traité de paix signé à Paris en 1947. Les Finlandais qui s’en tirèrent très bien malgré leurs lourdes responsabilités dans ce qui fut infligé à l’URSS, mais le traité contenait une condition déterminante : la Finlande devait rester neutre sur le plan international. Avec les restrictions suivantes : la possession d’armes offensives telles que des missiles à longue portée, des sous-marins ou une aviation stratégique, le réarmement au-delà d’un certain seuil, la propagande fasciste ou revancharde.

Après les débuts de la guerre froide, au traité de paix de 1947 fut ajouté un complément spécifique entre les deux parties qui prévoyait que la Finlande ne permettrait pas que son territoire soit utilisé pour une attaque contre l’URSS. Qui de son côté reconnaissait la souveraineté de la Finlande et s’engageait à ne pas interférer dans ses affaires intérieures, tant que la Finlande respectait ses engagements.

Ce statut d’État neutre, lui permit un développement normal, une certaine autorité dans le concert international, et des relations cordiales avec son puissant voisin. Au point que le terme « finlandisation » entra dans le langage courant pour caractériser une solution particulièrement profitable dans le contexte de la guerre froide.

En 1995, soit après la chute de l’Union soviétique aux droits de laquelle intervenait désormais la Russie, la Finlande décida d’adhérer à L’Union Européenne, sans que la Russie n’émette d’objections et considère qu’il s’agissait là d’une rupture de la condition de neutralité du traité de paix.

La situation a complètement changé avec l’adhésion de la Finlande à l’OTAN le 4 avril 2023 qui a mis fin à plus de 75 ans de neutralité ou de non-alignement militaire. Outre la violation de cette condition fondamentale du traité de paix de 1947, cette décision donne aussi à l’OTAN une nouvelle frontière directe avec la Russie, longue de plus de 1 300 km. Provoquant une modification profonde de l’équilibre stratégique en Europe. Pire, en plus d’installation de bases de l’OTAN aux portes de la Russie, la Finlande a passé un accord spécial avec les États-Unis pour la prise de contrôle direct de 15 bases militaires finlandaises. Y prévoyant l’installation de missiles à portée intermédiaire.

Force est de constater que le gouvernement Finlandais a purement et simplement déchiré un traité de paix qui mettait fin à un conflit militaire avec l’URSS aux droits de laquelle vient désormais la Russie. La condition de neutralité étant une condition substantielle de ce traité, celui-ci est donc désormais sans portée. Et les deux pays sont ainsi à nouveau officiellement et juridiquement en guerre.

On peut s’interroger sur le niveau intellectuel de dirigeants qui au-delà de la crise économique générée par la fermeture des frontières, ont décidé de mettre fin à 75 ans de prospérité pour transformer leur petit pays de 5 millions d’habitants, en un outil de menace militaire directe pour la Russie, à 130 km de Saint-Pétersbourg ! Et qui n’ont pas réfléchi aux conséquences de leur situation au regard du droit international qui est celui de la réactivation de la déclaration de guerre de juin 1941.

Histoire d’enfoncer le clou, ces imbéciles qui s’excitent à partir en guerre contre la première puissance militaire du monde, piétinent également allègrement la clause d’interdiction « de la propagande fasciste et revancharde » en invitant Ursula von der Leyen, la néo nazie mafieuse qui préside la Commission européenne à venir haranguer les foules et insulter le très robuste voisin.

Et qui fidèle à son extrémisme n’hésite pas à éructer à l’égard d’un protestataire « Et quant à ceux qui manifestent et crient si fort, ils devraient être contents d’être en Finlande, un pays libre où la liberté d’expression est un droit ! A Moscou, ils seraient arrêtés ! » Au moment précis où ledit protestataire est arrêté par la police finlandaise.

Formidable séquence qui illustre le basculement stupide et dangereux de l’Union Européenne dans un bellicisme absurde et dans la mise en place d’un système qui commence de plus en plus à s’apparenter à un néo fascisme.

Source: Régis de Castelnau, « Quand la Finlande bascule dans la bêtise et l’aveuglement », Vu du Droit, 8 août 2025

Europe, Ukraine : Obstination sans issue

Éric Denécé, mars 2025

Éric Denécé est le fondateur du Centre français de recherche sur le renseignement (CF2R), un « think tank » indépendant spécialisé dans les domaines de la défense, du renseignement, de l’intelligence économique et de la géopolitique. Docteur en science politique (Université Panthéon‑Assas), il avait débuté sa carrière comme officier-analyste au Secrétariat Général de la Défense Nationale (SGDN), avant d’exercer différentes fonctions dans le secteur de la défense et de l’intelligence économique : ingénieur commercial chez Matra Défense, consultant pour le ministère de la Défense sur les forces spéciales, ou encore opérateur à l’étranger dans des zones sensibles comme le Cambodge et la Birmanie. Il a ensuite travaillé dans le secteur privé comme conseiller en intelligence économique et enseignait dans plusieurs institutions (ENA, Collège interarmées de Défense). Auteur ou éditeur de 29 ouvrages, consacrés notamment à l’histoire du renseignement (Première et Seconde Guerres mondiales, Révolutions arabes, terrorisme…), il est lauréat du Prix de la Fondation pour les Études de Défense (FED) et du Prix Akropolis (Institut des Hautes Études de Sécurité Intérieure). Le 12 juin 2025, il est retrouvé sans vie dans son domicile parisien. Il était alors âgé de 62 ans. L’hypothèse du suicide avancée par les enquêteurs a été réfutée par l’ensemble de son entourage. Au moment de son décès, Éric Denécé travaillait sur un dossier important consacré à l’Histoire du Renseignement et de l’espionnage au profit d’Histoire Magazine.

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Alors que la nouvelle administration américaine et les dirigeants européens s’opposent quant à savoir s’il faut mettre rapidement fin à la guerre d’Ukraine ou poursuivre le soutien à Kiev, il convient de rappeler que les trois acteurs à l’origine de ce conflit qui déchire l’Europe depuis février 2022 sont :

  • Les États-Unis, par leur volonté d’affaiblir – voire de démembrer – la Russie et d’accaparer ses ressources humaines et matérielles dans la perspective d’une possible confrontation avec la Chine. Depuis la chute de l’URSS, Washington n’a cessé de renier ses engagements vis-à-vis de Moscou, en procédant à une expansion continue de l’OTAN – allant jusqu’à installer ses missiles aux frontières de la Russie (Pologne et Roumanie) –, en sortant des traités de limitation des armements qui avaient permis de réguler la Guerre froide, en armant Kiev et en rejetant avec force tous les propositions d’une nouvelle architecture de sécurité enEurope proposées par Moscou.
  • L’Ukraine, dont le régime, rappelons-le, est issu d’un coup d’État antidémocratique organisé et soutenu par l’Occident (2014) et qui a lancé, le 17 février 2022, une opération de vive force pour la reconquête du Donbass, dont les populations russophones s’étaient révoltées face à l’interdiction de leur langue par Kiev et réclamaient une autonomie accrue dans le cadre de l’Ukraine – et non l’indépendance. Ce à quoi le régime de Zelensky et ses milices néonazies ont répondu par le recours à la violence (15 000 morts entre 2014 et 2021). De plus Kiev réclamait son adhésion à l’OTAN en dépit des mises en garde sérieuses et légitimes de Moscou.
  • La Russie, enfin, qui face à cette situation a d’abord décidé de s’emparer de la Crimée en 2014 (notamment parce que Kiev avait proposé de louer la base de Sébastopol à l’US Navy) ; puis n’ayant d’autres moyens de faire respecter ses intérêt de sécurité, Moscou a déclenché son opération militaire spéciale (et non une invasion) pour conduire l’Ukraine à changer de politique, renverser le régime de Zelenski et afin de protéger les population russophones du Donbass, persécutées par Kiev.

Ainsi, en dépit du narratif conçu par les Spin Doctors américains et ukrainiens et matraqué par des médias occidentaux aux ordres, les torts sont donc très largement partagés. Et dans ce tableau, l’Europe n’y est pas pour grand-chose. Certes, la France et l’Allemagne sont coupables d’avoir violé les accords de Minsk, avec l’assentiment de Washington. Mais les États de l’Union européenne n’ont fait qu’exécuter la politique américaine en acceptant de soutenir le régime corrompu de Kiev et en se pliant aux directives de l’OTAN.

Pourtant, c’est elle aujourd’hui qui s’obstine à la poursuite de la guerre et à soutenir le régime criminel de Kiev. Criminel car Zelenski et sa clique ont décidé de poursuivre l’envoi au front et à la mort de leurs concitoyens, alors même que l’issue du conflit et d’ores et déjà jouée. Criminel car les membres de ce régime, dont les turpitudes sont bien connues quoi que tues par nos médias (détournement, blanchiment, trafics d’armes, interdiction des partis et médias d’opposition, rafles et arrestations, suspension des élections, mensonges…), profitent très directement du soutien financier de l’Occident pour s’enrichir personnellement. Trump et son équipe l’ont très bien perçu et souhaitent mettre à terme à ce conflit autant qu’à cette comédie pseudo-démocratique et pseudo-héroïque.

Mettre un terme à la guerre

Force est de constater qu’après trois ans de conflit, la situation est dramatique pour les belligérants et leurs soutiens : morts, blessés, émigration massive, destructions des infrastructures, rupture politique et économique Russie/Occident, sanctions, crise énergétique et économique…

Ceux qui ont payé le prix fort sont bien sûr les Ukrainiens des deux camps. Puis suivent les Européens, pour lesquels le coût de cette guerre a été prohibitif, bien qu’ils n’en soient pas à l’origine – mais ils en sont devenus co-responsables par leur soutien inconsidéré à Kiev –, provoquant l’affaiblissement de leur économie et la destruction de leur industrie.

La Russie a également perdu beaucoup d’hommes et ses relations avec ses voisins européens sont devenues antagonistes. Mais sa situation économique n’a pas été altérée par les sanctions, en dépit des faux espoirs de l’Occident, et elle fait preuve d’une résilience remarquable. Le Sud Global ne l’a pas abandonné en dépit des pressions, conscient de la politique inique des Américains et de leurs auxiliaires européens. Au contraire, un ras-le-bol du diktat occidental, caractérisé par son « deux poids, deux mesures », se manifeste de plus en plus explicitement dans le monde. Surtout, les force russes en train de l’emporter militairement sur le terrain et d’atteindre des objectifs que Moscou n’avait jamais envisagé avant cette crise, car la Russie n’a jamais revendiqué le Donbass.

Pour les États-Unis, enfin, c’est un bilan en demi-teinte. Certes, ils ont réussi à provoquer la rupture durable des relations UE/Russie, à reprendre en mains l’OTAN et à vassaliser l’Europe, à affaiblir son statut de concurrent économique et à s’enrichir en lui vendant massivement du GNL en remplacement du gaz russe et des armements. Mais en réalité, c’est un échec majeur pour la stratégie initiée par les néoconservateurs qui n’a pas atteint son but principal : l’affaiblissement de la Russie. Au contraire, celle-ci apparait aujourd’hui plus forte qu’au début du conflit et le multilatéralisme prôné par les BRICS semble en voie de remettre en cause l’unilatéralisme américain.

Tout cela est clairement perçu de ceux qui sont capables d’analyser objectivement ce conflit. C’est d’ailleurs ce qu’ont fait Trump et son équipe qui ont compris que la politique de leurs prédécesseurs ne menait nulle part. D’où leur volonté de mettre un terme rapidement à cette boucherie qui ne sert plus leurs intérêts.

Rappelons qu’une première issue à ce conflit a failli avoir lieu fin avril 2022, six semaines seulement après le déclenchement de l’opération militaire spéciale russe. Kiev et Moscou étaient parvenus à un accord grâce à l’intercession d’Israël et de la Turquie. Mais les néoconservateurs de l’administration Biden s’y sont alors opposés et ont dépêché Boris Johnson à Kiev porter l’ordre de poursuivre la guerre. Cette décision insensée, à laquelle Zelensky s’est rangé sans attendre, les rend sans conteste co-responsables des centaines de milliers de victimes des trois années suivantes.

Illusions européennes et mirages ukrainiens

Il est aujourd’hui urgent de mettre un terme à cet affrontement dont le sort est militairement joué.

Pourtant, l’Europe et ses dirigeants affichent leur détermination à poursuivre leur soutien à Kiev, continuant à affirmer que l’Ukraine n’est qu’une victime et qu’elle doit recouvrer une intégrité territoriale sans véritables fondements historiques, et invoquant la forte probabilité d’une prochaine invasion russe de l’Europe, argument infondé et mensonger construit par l’OTAN.

Tous ces dirigeants qui s’opposent avec bravade à la politique de la nouvelle administration Trump, arguant de l’imprescriptible indépendance de l’Europe, et qui clament aujourd’hui en chœur que le Vieux continent ne saurait être le vassal des États-Unis, omettent ou veulent faire oublier le fait qu’ils ont été les exécutants obséquieux de la stratégie des néoconservateurs de l’équipe Biden depuis 2021. Mais ils n’en sont pas à une contradiction près.

Pourquoi s’obstinent-ils ? Plusieurs hypothèses existent : soit par idéologie, étant acquis aux idées néoconservatrices d’outre-Atlantique ; soit parce qu’ils veulent profiter de cette crise pour faire de l’UE un État fédéral dirigé par Bruxelles, en plaçant les peuples devant le fait accompli ; soit encore par intérêt personnel ; ou simplement par bêtise, ainsi qu’Edgar Quinet en soupçonnait certains politiques dès 1865 :

Nous rejetons trop souvent sur le compte de la trahison et de la perfidie ce qui appartient à la sottise. Les historiens ne font pas jouer à celle-ci le grand rôle qui lui appartient dans les choses humaines. Est-ce faute de l’entrevoir ? Est-ce sot orgueil qui consent à se reconnaître criminel plutôt que dupe ? On aime mieux la trahison et le crime, parce qu’ils font de l’homme un sujet plus tragique, et qu’ils le haussent au moins sur l’échafaud.

Pour moi, je lui ai vu moins de grandeur de mon temps. J’ai vu dans les grandes affaires tant de déraison, une obstination si invétérée à s’aveugler, une volonté si absolue de se perdre, un amour si passionné, si instinctif du faux, une horreur si enracinée de l’évidence, et, pour tout dire, une si grande, si miraculeuse sottise, que je suis, au contraire, disposé à croire qu’elle explique la plupart des cas litigieux, et que la perfidie, la trahison, le crime, ne font que l’exception[1] .”

Éric Denécé (1963-2025)

L’obstination des dirigeants européens est d’autant plus funeste que les trois années écoulées ont montré que ce conflit était dévastateur pour l’économie européenne et que ses États membres étaient incapables d’assurer eux-mêmes leur sécurité comme de soutenir efficacement l’Ukraine en matière d’armements.

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Ce conflit prendra fin prochainement, avec ou sans la participation de l’Europe. L’administration Trump a déjà entamé des discussions avec la Russie, signe qu’il s’agissait bien d’une guerre américano-russe par Ukrainiens, OTAN et Européens interposés. Le nouvel hôte de la Maison-Blanche a déjà annoncé que l’Ukraine ne rentrerait pas dans l’OTAN et, à la suite de sa rencontre houleuse avec Zelensky à la Maison Blanche, il envisage sérieusement de suspendre le soutien financier et militaire à Kiev. Les États-Unis ont fait volte-face, ce à quoi leur politique pragmatique de défense de leurs intérêts nous a habitués depuis longtemps. Seuls les naïfs ou ceux qui méconnaissent l’histoire sont surpris. Après avoir entrainé Ukrainiens et européens dans le conflit, ils les abandonnent et valident une forme de victoire russe.

Soyons lucides : l’Ukraine ne récupérera pas la Crimée ni le Donbass. Souhaitons qu’elle n’intègre pas l’Union européenne, ce qui reviendrait à déstabiliser et à criminaliser davantage nos économies, déjà considérablement affaiblies par ce conflit. Seule la paix, le reconstruction du pays et sa neutralité sont des solutions réalistes. C’est la fin de la partie pour Zelensky. Mais ce dernier et ses complices européens ne l’ont pas encore compris.


[1] Edgar Quinet, La Révolution (tome 2, 1865), Belin, Paris, réédition de 1987, Livre XXIV, pp. 1030 à 1033.