OUI sans réserve à une neutralité suisse 

Peter Küpfer, Horizons et débats, Zurich, 25 août 2026

La soi-disant « neutralité flexible » de la Suisse – un tour de passe-passe bernois

Depuis quelques années, le Conseil fédéral, c’est-à-dire le gouvernement suisse, s’aligne sur les prises de position des États-Unis et de l’Europe en matière de politique étrangère. En application de la démocratie directe pratiquée en Suisse, l’association Pro Suisse autour de Christoph Blocher, désireuse de contester la prétendue « neutralité flexible » du Conseil fédéral a déposé une initiative populaire exigeant le retour à une vraie neutralité, initiative qui sera soumise au peuple le 27 septembre 2026. L’initiative était soutenue dès son lancement en novembre 2022 par un des partis au pouvoir, l’UDC (Union démocratique du centre).
P.S. Le titre et les intertitres sont ajoutés par le blog La Paix mondiale menacée. Le titre original a été main tenu en sous-titre (La soi-disant « neutralité flexible » de la Suisse – un tour de passe-passe bernois). NDÉ

Une « solidarité » qui tourne le dos à la neutralité suisse

Dans les médias et parmi les partis politiques suisses, mais aussi malheureusement dans l’esprit de certains élus suisses particulièrement éloquents, s’est répandue une idée aussi fausse que tenace. Certains milieux, dont la direction actuelle du PS suisse, rejettent l’Initiative sur la neutralité bientôt soumise à votation, notamment parce que celle-ci interdirait à l’avenir toute sanction économique[i], sur laquelle vient alors se superposer le terme élastique de la « solidarité ».

La solidarité – un mot lourd de sens, mais bien souvent aussi galvaudé. Mais avec qui, cette solidarité? Avec Donald Trump, cet esprit dérangé et sans scrupules? Qui fait mine de recourir aux Bons offices de la Suisse et prétend discuter sérieusement de paix avec les négociateurs iraniens, alors même qu’en février 2026 il s’apprête à lancer une attaque contre l’Iran ? Quelques heures seulement après l’amorce d’un accord qui semblait à portée de main à Genève, les bombes américaines s’abattront à nouveau sur l’Iran et tueront des responsables de haut rang au sein du gouvernement, du haut commandement militaire et des institutions religieuses. Elles feront également des victimes parmi les civils, y compris des écolières – un massacre aveugle, un acte de destruction pure et simple, orchestré de manière déloyale. Il s’agit là, aujourd’hui comme hier, d’un terrible crime de guerre, un de plus auquel sont également mêlés les actuels dirigeants d’Israël, à quoi viennent s’ajouter les assassinats ciblés perpétrés dans la bande de Gaza.

Les sanctions économiques, une arme de guerre meurtrière

Est-ce là vraiment l’avenir que nous souhaitons pour le monde? Terreur et destructions massives à l’encontre d’un pays qui souhaite emprunter une voie différente de celle imposée par les États-Unis et l’Union européenne? Jusqu’à présent, la Suisse avait, à plusieurs reprises, eu le courage de refuser les sanctions économiques illégales exigées unilatéralement par les États-Unis ou l’UE, en invoquant sa neutralité, et elle avait bien fait. Mais soudain, du jour au lendemain et motivée par un simple froncement de sourcil de « Big Brother », elle a opéré un virage à 180°. Nous savons aujourd’hui, comme cela a été démontré à maintes reprises, que les sanctions économiques à l’encontre de pays et d’individus sont devenues une arme meurtrière dans les guerres économiques. Elles remplacent ou accompagnent la guerre sur les champs de bataille, mais infligent souvent aux populations qu’elles touchent des dégâts équivalents, voire supérieurs à ceux des combats. Ceux qui les ont décrétées en sont conscients, et c’est précisément leur but.

C’est précisément ce qu’un lapsus de l’ex-ministre allemande – alors fraîchement émoulue – des Affaires étrangères du gouvernement Scholz, a révélé lorsqu’elle a déclaré : « Nous menons une guerre contre la Russie », dont l’objectif était « de ruiner la Russie »[ii]Annalena Baerbock (actuellement présidente de l’Assemblée générale des Nations unies!) ne pouvait ignorer que, selon des études indépendantes unanimes, les sanctions touchent avant tout la population civile, dont un nombre effrayant d’enfants, car elles entraînent la malnutrition, le manque d’hygiène et l’insuffisance des soins médicaux.

Des sanctions inefficaces et contre-productives

C’est précisément dans les régions ravagées par la guerre que les sanctions ont des conséquences mortelles pour la population civile. Or, selon des études récentes, cette redoutable arme de guerre économique s’avère inefficace quant aux objectifs invoqués par ceux qui y ont recours. Malgré la participation imposée par les États-Unis à d’autres pays dans leur guerre économique, Cuba, par exemple, reste socialiste, tandis qu’en Afghanistan, les talibans continuent de régner. L’Irak, ramené à l’âge de pierre par les bombardements, est aujourd’hui encore tout sauf une démocratie. Ni là, ni en Iran, ni en Russie, les sanctions n’ont conduit à la formation d’un mouvement insurrectionnel contre le pouvoir en place, comme semblent encore le croire les délirants conseillers de Trump. Bien au contraire, tant en Iran qu’en Russie, l’attitude de l’Occident a poussé la population à décider de se défendre contre une ingérence extérieure contraire au droit international.

Néanmoins, sous l’effet des sanctions qui ne cessent d’aggraver la situation, la misère catastrophique s’intensifie en Afrique et au Proche-Orient. Le Comité international de la Croix-Rouge, dont le siège est à Genève, ne cesse de le dénoncer avec un désespoir grandissant. Cette misère n’a été causée ni par Poutine, ni par l’Iran, mais avant tout par les Américains au nom de leur prétendue lutte contre le terrorisme, de Clinton à Trump en passant par Bush et Biden, suivis docilement par les bellicistes catastrophistes de Bruxelles, qui n’ont d’autre vision de la paix mondiale que celle d’une OTAN devenue agressive.

La neutralité flexible mise en scène au Bürgenstock

La Suisse officielle, dont le siège est à Berne, continue dans la pratique à s’aligner docilement sur les soi-disant puissants et sur Trump, ce rutilant criminel de guerre qui déclenche des guerres sanglantes avec autant de désinvolture que s’il jouait au golf – une honte hélas durable pour la Suisse. Le Conseil fédéral suisse souhaite pouvoir s’en tenir à sa « neutralité flexible » ayant, prétend-il, fait ses preuves. Mais dans quel but? Avec sa « neutralité flexible », il n’a pas mis fin à la folie qui culmina au Bürgenstock[iii], mais l’a mise en scène aux yeux du monde entier comme un spectacle grandiose pour Zelensky, qui, depuis des années, envoie chaque jour des centaines de jeunes gens vers une mort certaine. Dans quel but? En faveur de qui? En ce qui concerne la paix véritable dans le monde, ce scénario suisse grandiose n’a abouti à aucun résultat. Rien d’étonnant à cela, puisque seule l’une des parties impliquées dans cette terrible guerre sans fin y a été autorisée à s’exprimer, tandis que l’autre est ignorée. Cela a constitué un signal supplémentaire adressé au monde entier, indiquant que la Suisse avait renoncé à sa neutralité (au profit des États-Unis).

Le spectacle donné au Bürgenstock n’était pas une conférence de paix, mais une parade militaire des partisans européens des États-Unis, extrêmement embarrassante pour notre pays, face à l’absence de la moindre réflexion de ceux qui s’y étaient rendus pour s’assurer réciproquement leur gloire, manifestement en voie de rétrécir. Ce n’était pas là le modèle suisse de résolution des conflits que nous ont transmis des personnalités telles que Henri Dufour, Henry Dunant, Konrad Ilg, Giuseppe Motta, Henri Guisan et bien d’autres, véritables serviteurs du bien commun suisse, ouverts sur un monde meurtri par de nombreuses blessures.

Fermeté et souveraineté : la tradition suisse

Au cours de ces dernières années, dans ce monde troublé, notre Conseil fédéral, dans son ensemble, s’est souvent montré servile face à des puissances considérées à tort comme toutes-puissantes. Et même si elles l’étaient, la tradition suisse veut que nous restions fermes, que nous ne bradions pas notre souveraineté, mais que nous la revendiquions avec conviction. Une fermeté éprouvée est notre meilleure défense, et une neutralité crédible en est la clé.

Nous avons là un préjudice considérable à réparer. Roger Köppel (Weltwoche Daily du 1er août) a appelé ce phénomène par son vrai nom : pour lui, le terme de « neutralité flexible » n’est pas seulement arbitraire, il est également trompeur et constitue donc une variante de l’« argot du milieu ». La Suisse doit-elle continuer à s’en tenir à cette approbation tacite, à peine dissimulée, des exactions manifestes du pouvoir prétendument dominant – et persister dans son silence de plomb à l’égard de ses alliés? À quoi sert donc notre Parlement s’il laisse passer ce parti pris manifeste dans l’action du gouvernement suisse et l’accepte encore comme de la neutralité?

L’initiative sur la neutralité suisse, un remède au silence de plomb

Ce n’est pas sans raison que l’initiative sur la neutralité souhaite enfin interdire clairement ces armes meurtrières que sont les sanctions : c’est pour cela que la Suisse doit les abolir. Nous disposons ainsi de la marge de manœuvre nécessaire pour manifester une véritable solidarité, non pas celle au service des prétendus maîtres du monde, mais dirigée vers les populations qui souffrent de la mégalomanie du monde occidental. C’est là que réside la place de la véritable solidarité de la Suisse : une solidarité avec les personnes et populations mêmes qui souffrent, et non avec des égocentriques imbus d’eux-mêmes, soutenus en coulisses par le lobby de l’armement et de la finance qui tire largement profit de la guerre permanente.

Le monde entier, et surtout sa partie la plus défavorisée, a toujours espéré cette véritable solidarité, y compris de la part de la Suisse neutre. Il n’y a qu’un seul remède à la complicité silencieuse de la Suisse officielle face à ces injustices quotidiennes flagrantes : un « oui » sans réserve à une neutralité suisse cohérente, lors du week-end de votation du 27 septembre 2026, mais aussi avant et après cette date cruciale.


[i] Précisons que le texte de l’initiative interdirait exclusivement la participation de la Suisse aux sanctions non autorisées par les Nations-Unies, donc illégales. Elle précise en toutes lettres la volonté de maintenir « les obligations envers l’ONU ». NDÉ.

[ii] La première formule a été prononcée le 24 janvier 2023 devant l’Assemblée parlementaire du Conseil de l’Europe, à Strasbourg, alors que la ministre allemande des Affaires étrangères Annalena Baerbock plaidait pour la livraison de chars Leopard 2 à l’Ukraine (« Germany Says Quiet Part Out Loud About Ukraine War », Newsweek, 25 janvier 2023). La deuxième formule l’a été le 25 février 2022 à la réunion extraordinaire des ministres des Affaires étrangères de l’UE à Bruxelles (« “Wird Russland ruinieren” — Baerbock bestätigt EU-Sanktionen gegen Putin und Lawrow », Die Welt, 25 février 2022). NDÉ.

[iii] Bürgenstock est le site d’un sommet sur la paix en Ukraine destiné à définir les modalités selon lesquelles la guerre russo-ukrainienne pourrait prendre fin : 92 pays y ont pris part, mais la Russie n’y a pas été invitée. NDÉ.