Il n’y a plus de guerre juste

Jean-Daniel Ruch, ex-ambassadeur, « Il n’y a plus de guerre juste », L’Impertinent, 15 août 2026.

Note des éditeurs
L’article que vous allez lire, de Jean-Daniel Ruch, porte sur la théorie de la « guerre juste » et sur la condamnation qu’en fait le pape Léon XIV dans son encyclique Magnifica Humanitas (25 mai 2026). Précisons d’emblée que l’objet principal de cette encyclique est l’intelligence artificielle et ses impacts, dont l’un est bien entendu la guerre. Il faut attendre le chapitre 5 pour que la question de la guerre juste soit abordée, ce qui n’enlève rien à la vigueur du propos. Il s’agit en effet d’une remise en question par le Vatican de toute la pensée chrétienne depuis Saint-Augustin. C’est donc une évolution majeure que les médias ont dans leur quasi totalité passée sous silence. D’où l’importance de l’article de Jean-Daniel Ruch paru une première fois dans L’Impertinent et que nous reprenons ici.
>>> Des extraits du chapitre 5 de l’encyclique sont reproduits en fin d’article (section sur “La banalisation de la guerre”).
>>> Les sous-titres ont été ajoutés au texte initial par les éditeurs du blog.

Points clés

  • Le pape Léon XIV remet en question la notion de « guerre juste » dans son encyclique Magnifica Humanitas en lien avec l’intelligence artificielle.
  • La doctrine traditionnelle de la guerre juste repose sur trois critères : l’autorité légitime, la cause juste et l’intention droite.
  • L’encyclique souligne les dangers de l’IA, notamment l’anonymisation des responsabilités et l’amplification des discours de haine.
  • Le pape appelle à dépasser la théorie de la guerre juste pour privilégier le dialogue, la diplomatie et la coopération.
  • L’article critique la réaction de l’Occident face à la pensée du pape et évoque le besoin d’une réflexion morale sur la guerre.
© Dicastère pour la Communication – Vatican Media

Le 25 mai 2026, le pape Léon XIV a publié l’encyclique Magnifica Humanitas qui remet en question la notion de « guerre juste » ayant fourni la base morale de la guerre selon l’Église catholique depuis Saint-Augustin au cinquième siècle. Développée par Thomas d’Aquin au 13ᵉ siècle, la notion de « guerre juste » a été sécularisée par le juriste néerlandais Hugo Grotius au 17ᵉ siècle. On est dès lors passé de la morale au droit international, de la définition de la guerre « juste » aux conditions d’une guerre « légale ».

La doctrine traditionnelle de la guerre juste

Cette conception de la guerre juste était fondée sur trois critères:

  1. L’autorité légitime. Une guerre ne peut être déclenchée que par un État souverain, mais pas par des particuliers ou des milices privées. Ceci rejoint la théorie de l’État, celui-ci ne pouvant exister que s’il dispose du monopole de la violence.
  2. La cause juste. Le recours aux armes n’est moralement justifié que si une injustice a été commise ou est sur le point d’être commise.
  3. L’intention droite. Le but ne doit pas être la vengeance ou la conquête, mais la réparation d’un tort. Implicitement, ce critère introduit le comportement des armées dans la conduite des hostilités, qui doit être proportionnel et éviter les dommages causés aux non-combattants.

Le droit international moderne

Dans le droit international moderne, formulé après les deux guerres mondiales, les conceptions héritées de la tradition catholique sont consacrées dans la Charte des Nations Unies (1945) et dans les Conventions de Genève (1949) et leurs Protocoles additionnels (1977). La première définit les règles du jus ad bellum, à savoir le droit de faire la guerre. Les deuxièmes détaillent le jus in bello, soit les règles à appliquer par les armées en guerre qui veillent à protéger les civils et autres non-combattants. La Charte autorise le recours à la force dans deux cas de figure: à l’article 42 en cas de décision du Conseil de sécurité (l’autorité légitime), et à l’article 51 dans l’exercice de la légitime défense (la cause juste). Pour que celle-ci soit exercée de manière légale, elle doit répondre à une agression ou à une menace imminente. Qu’est-ce que l’encyclique de Léon XIV change?

L’encyclique Magnifica Humanitas : un tournant

Le 10 avril, alors qu’un cessez-le-feu venait de prendre place entre l’Iran, les États-Unis et Israël, le pape se fendait d’un tweet aux conséquences vertigineuses :

« Dieu ne bénit aucun conflit. Quiconque est un disciple du Christ, le Prince de la Paix, n’est jamais du côté de ceux qui alors maniaient le glaive et aujourd’hui lâchent des bombes. L’action militaire ne va pas créer des espaces de liberté, ni des temps de Paix. Ceux-ci ne viennent que de la promotion patiente de la coexistence et du dialogue entre les peuples. »

Cette critique a été perçue comme une condamnation de la guerre « de choix » israélo-américaine contre l’Iran. Notez les termes utilisés : lorsque l’Occident, médias ou dirigeants, parlent de la guerre menée par la Russie en Ukraine, il s’agit d’une « agression non provoquée et injustifiée », comme si les bonnes âmes qui nous dirigent devaient se convaincre elles-mêmes que cette « opération militaire spéciale », ainsi que les Russes la nomment, était vraiment non provoquée et n’avait pas une justification quelconque – comme par exemple la pénétration des intérêts et des armes otaniens dans le voisinage de la Russie.

Mais l’action israélo-américaine contre l’Iran, qui n’est pas plus de la légitime défense que l’opération russe contre l’Ukraine, est pudiquement devenue une « guerre de choix ». Les deux sont en droit international des agressions de même calibre.

L’IA et l’anonymisation des responsabilités

Léon XIV précisa sa pensée dans son encyclique. Dans une quarantaine de paragraphes consacrés à « La culture du pouvoir et la civilisation de l’amour », il fustige la banalisation de la guerre encore exacerbée par l’irruption de l’intelligence artificielle qui amplifie les discours de haine et la polarisation tout en anonymisant les responsabilités. Comment peut-on tenir une machine pour responsable de crimes de guerre ?

Le Pape plaide pour l’identification de chaînes de commandement claires qui renvoient à ceux qui, in fine, ordonnent à des systèmes autonomes de tuer. Au passage, il ne se gêne pas de lancer une pique acerbe aux industries militaires qui deviennent un « moteur autonome des choix belliqueux » alimentant les tensions dans le monde, car elles « tirent profit d’un marché qui prospère précisément grâce aux conflits ».

Le dépassement de la théorie de la guerre juste

Face à cette exacerbation de la culture, voire du culte de la puissance armée, « aujourd’hui plus que jamais il est important de réaffirmer le dépassement de la théorie de la ‘guerre juste’ trop souvent invoquée pour justifier n’importe quelle guerre, sous réserve du droit à la légitime défense dans son sens le plus strict. » Donc, on a le droit de se défendre en cas d’agression. Léon termine en plaidant avec force pour le dialogue et la diplomatie, ainsi qu’un renouveau du multilatéralisme.

L’administration Trump face au Pape

L’administration Trump avait toutes les raisons de se sentir visée par la nouvelle théologie de la guerre promue par le pape Léon XIV. On ne va pas s’étendre sur les insanités proférées par le bouffon vulgaire qui sert de président américain, y compris les icônes IA de lui-même en pape.

Plus sérieux sont les doutes émis par le vice-président, un homme provenant d’un milieu difficile et converti au catholicisme en 2019 à l’âge de 35 ans après s’être passionné pour la théologie de Saint-Augustin, justement le père de la doctrine de la guerre juste. Vance pourrait être le prochain président américain.

Gêné, il a répondu aux critiques papales en rappelant son maître à penser : « Lorsque le Pape prétend que Dieu n’est jamais du côté de ceux qui manient le glaive, il oublie la tradition millénaire de la guerre juste. » Et de poser la question rhétorique : « Dieu était-il du côté de ceux qui ont libéré les camps de l’Holocauste? »

Vance n’a peut-être pas réalisé alors que, de ce point de vue, Dieu était avec les Soviétiques, car ce sont eux qui ont libéré Auschwitz…

La clarification du Pape du 6 juin

Le 6 juin, Léon XIV a encore eu l’occasion de préciser sa pensée auprès de journalistes. Interrogé sur la question de savoir si la guerre en Iran remplissait les conditions de la guerre juste, il rétorqua sans appel :

« En Iran, les critères pour une guerre juste ne sont pas présents. » 

Implicitement, il reconnaissait ainsi que l’offensive israélo-américaine constituait un acte d’agression. Il poursuivit dans le sens de son encyclique:

« La théorie de la guerre juste date d’il y a des siècles, alors qu’il était impossible d’imaginer les armements et la capacité destructive à la disposition de l’humanité aujourd’hui. »

Le silence moral de l’Occident

Le vice-président américain s’est abstenu de poursuivre le débat. Il s’est borné, le 18 juin, à affirmer qu’il restait en contact avec le souverain pontife et à décrire leur relation positive. Mais la gêne est palpable chez cet homme croyant.

Il n’y a pas besoin d’être catholique (et l’auteur de ces lignes est un protestant plutôt de tradition antipapiste primaire) pour apprécier la révolution douce que le premier pape américain, né Robert Francis Prevost à Chicago en 1955, enclenche dans le monde occidental. Aux États-Unis, le dernier pays occidental où la religion joue un rôle majeur, l’encyclique Magnifica Humanitas n’est pas sans effet, voir Vance. Il faut aussi dire que l’Amérique continue de bénéficier de journalistes qui savent être incisifs.

L’Europe et son hystérie guerrière

Malheureusement, les élites européennes, tout obsédées qu’elles sont, en particulier en Allemagne, par leur réarmement, n’ont plus la capacité de la réflexion morale. On ne se pose pas la question de savoir ce qui est juste ou faux, bien ou mal, ni où est l’intérêt public. Il n’y a qu’une chose qui compte: battre les Russes. 

L’hystérie guerrière en Allemagne a atteint des proportions telles qu’on est amené à se poser des questions sur les raisons profondes qui animent ces bouffées d’émotions bellicistes : les Allemands veulent-ils se venger des humiliations infligées par les Russes à Stalingrad et à Berlin ? N’oublions pas que ce sont les Russes qui ont occupé Berlin en 1945 alors que les troupes occidentales attendaient sur la rive occidentale de l’Elbe. À nul moment n’entend-on une voix européenne prôner le dialogue et la diplomatie avec Moscou, alors que cette injonction est au cœur de l’encyclique de Léon XIV.

Le cas suisse

Quant à notre très catholique ministre des Affaires étrangères, Ignazio Cassis, sa pensée morale et stratégique rappelle le galetas de ma grand-mère : vide avec beaucoup de toiles d’araignée de poussière. On peut, comme Charlie Hebdo, insulter sans limite l’Église. À bien des égards, on peut se réjouir qu’elle n’ait plus guère d’influence sur nos sociétés et nos politiques. Mais, lorsque l’humanité a besoin d’une boussole pour éviter une nouvelle guerre mondiale, il n’y a pas tellement d’alternative au Pape. Qui, dans le monde occidental, jouit d’une autorité morale comparable?

PS: Tandis que les dirigeants européens restaient muets face aux questions fondamentales posées par le chef de la principale confession chrétienne, le président iranien, lui, les décrivait comme étant « morales, logiques et équitables ». Massoud Peseskhian salua l’appel du Pape pour une « une paix juste. »

L’auteur

Jean-Daniel Ruch a été l’ambassadeur de Suisse en Serbie, au Monténégro, en Israël et en Turquie. Il a aussi travaillé pour l’OSCE dans les années 90 et aux côtés de Carla Del Ponte au Tribunal de l’ONU pour l’ex-Yougoslavie. Depuis 2024, il enseigne et écrit. “Crimes et tremblements. D’une guerre froide à l’autre au service de la paix et de la justice” est paru aux éditions Favre en 2024. Samira au pouvoir, un thriller politique, a été publié aux éditions Zarka en 2025.


Extraits du chapitre 5 de l’encyclique Magnifica Humanitas

La banalisation de la guerre

189. En 1965, le cri de saint Paul VI résonnait avec force devant lʼAssemblée Générale des Nations Unies : « jamais plus la guerre, jamais plus la guerre ! »[i]. Nous devons reconnaître que, malgré les aspirations et les proclamations de paix, les soixante dernières années ont été marquées par des conflits dʼune férocité impressionnante qui ont souvent impliqué massivement les populations civiles, causant des victimes innocentes, des vagues de réfugiés, une déstabilisation sociale et des blessures durables. Cependant, dans le discours public, il était communément admis que la guerre devait rester une extrema ratio, encadrée par des limites éthiques et juridiques rigoureuses, et en tout état de cause par une perspective politique orientée vers la paix. À la suite des événements survenus pendant lʼentre-deux-guerres, un tournant sʼest produit après la Seconde Guerre mondiale : la paix avait été placée au centre de lʼordre international, comme en témoigne notamment la Charte des Nations Unies, qui se propose de « préserver les générations futures du fléau de la guerre »[ii]; de nombreuses Constitutions nationales, dans le même esprit, avaient relégué le recours aux armes à des cas extrêmes et strictement délimités. Même pendant la Guerre froide, malgré la présence de conflits graves, la conscience quʼil fallait éviter à tout prix un nouveau conflit mondial persistait.

190. Aujourdʼhui, en revanche, nous assistons à un véritable changement de paradigme dans le discours public et dans les choix en matière de réarmement, avec une réhabilitation inquiétante de la guerre en tant quʼinstrument de politique internationale, tandis que les critères éthiques mêmes qui en avaient limité lʼusage sont progressivement érodés. Les conflits régionaux qui sʼéternisent, lʼescalade des tensions et les menaces réciproques deviennent presque habituels, et des formes de conflit pour lʼexpansion territoriale que lʼon croyait dépassées réapparaissent. Lʼopinion publique est progressivement orientée et habituée par des récits médiatiques polarisants, souvent amplifiés par des algorithmes qui valorisent la confrontation et lʼopposition.

191. Nous assistons également à une perte inquiétante de la mémoire historique. La disparition progressive des témoins directs de la Shoah et des deux guerres mondiales facilite une réécriture sélective ou déformée du passé, dans un climat où les fausses informations et les manipulations narratives brouillent les leçons apprises. Sans une mémoire vive des horreurs de la guerre, les décisions politiques risquent dʼêtre prises sur la base de calculs de force, sans vision des conséquences à long terme.

192. À tout cela sʼajoute un élément nouveau et déterminant : la dimension médiatique et numérique. Les réseaux de communication, les espaces dʼinformation fragmentés et les algorithmes qui favorisent la confrontation peuvent amplifier la polarisation et le ressentiment, accélérer la propagande et rendre plus difficile un discernement commun. Ainsi, la guerre nʼest pas seulement menée, mais aussi préparée culturellement à travers des récits simplistes, des logiques ami-ennemi, la désinformation et la peur. Lorsque la mémoire historique sʼestompe et que les critères éthiques qui protègent les civils et les plus fragiles sʼaffaiblissent, il devient plus facile de présenter la violence comme nécessaire, inévitable, voire “propreˮ. Cʼest dans ce climat que lʼhumanité est en train de glisser vers une culture violente de la puissance, où la paix nʼapparaît plus comme une tâche à assumer, mais comme un intervalle précaire entre les conflits. Aujourdʼhui plus que jamais, il est important de réaffirmer le dépassement de la théorie de la “guerre justeˮ trop souvent invoquée pour justifier nʼimporte quelle guerre, sous réserve du droit à la légitime défense dans son sens le plus strict[iii]. La magnifique humanité dispose dʼoutils bien plus efficaces et capables de promouvoir la vie humaine pour faire face aux conflits, tels que le dialogue, la diplomatie, le pardon. Le recours à la force, à la violence et aux armes témoigne dʼune pauvreté relationnelle qui a toujours des conséquences désastreuses sur les populations civiles.

Source: Lettre encyclique du Saint-Père Léon XIV Magnifica Humanitas (15 mai 2026), 50 pages. Cf. pp. 34-5.


[i] Saint Paul VI, Discours à la 20 Assemblée générale des Nations Unies (4 octobre 1965) : AAS 57 (1965), p. 881.

[ii] Organisation des Nations Unies, Charte des Nations Unies (26 juin 1945), Préambule.

[iii] Cf. François, Lett. enc. Fratelli tutti (3 octobre 2020), n. 258 : AAS 112 (2020), p. 1061 : « De fait, ces dernières décennies,toutes les guerres ont été prétendument “justifiées”. Le Catéchisme de l’Église catholique parle de la possibilité d’une légitimedéfense par la force militaire, qui suppose qu’on démontre que sont remplies certaines “conditions rigoureuses de légitimitémorale”. Mais on tombe facilement dans une interprétation trop large de ce droit éventuel. On veut ainsi justifier indument mêmedes attaques ‘‘préventives’’ ou des actions guerrières qui difficilement n’entraînent pas “des maux et des désordres plus gravesque le mal à éliminer” » ; cf. Catéchisme de l’Eglise Catholique, n. 2309.

Les graines de la guerre en Ukraine

EuroMaïdan : Comment le couple EU-US a semé les graines de la guerre en Ukraine 

par Jean-François Le Drian

Jean-François Le Drian

Juriste et scientifique de formation, Jean-François Le Drian mène depuis plus de trente ans des recherches qui l’ont conduit à s’intéresser à des domaines variés comme les neurosciences, la psychologie, la logique formelle, la philosophie des sciences, l’épistémologie, la linguistique ainsi que la théologie. Il confronte sa réflexion avec nombre de grands spécialistes dans leur domaine. Il est président-fondateur du cercle de pensée et d’action Libre – Puissante – Souveraine.

Les manifestations d’EuroMaïdan de 2013-2014 en Ukraine ont marqué un tournant décisif dans l’histoire du pays, entraînant un changement radical de son orientation géopolitique et contribuant à l’éclatement d’un conflit armé.

Cet article analyse comment les stratégies de l’Union européenne (UE) et des États-Unis (USA), notamment à travers l’expansion de l’OTAN, de l’UE, et les pressions économiques, ont semé les graines de la guerre en Ukraine.

En examinant les événements clés, les déclarations officielles et les politiques mises en œuvre, nous cherchons à mettre en lumière les intérêts complexes qui ont alimenté cette crise.

Une question centrale se pose : le bouleversement de 2014 doit-il être qualifié de révolution ou de coup d’État ? Ce texte invite le lecteur à réfléchir sur les responsabilités des acteurs internationaux et leurs conséquences dramatiques.

Selon Zbigniew Brzezinski, un stratège néoconservateur influent dont les idées ont marqué la politique étrangère américaine, l’espace post-soviétique, en particulier les anciennes républiques de l’URSS, constitue un « vaste trou noir » à la fois dangereux et riche en ressources, notamment en hydrocarbures.

(…)

Dans son édition de juillet 2004, Le Monde diplomatique résumait ainsi cette vision :

Le Monde diplomatique en juillet 2004 résumait ainsi la pensée de ce néoconservateur américain :

Mal désoviétisée, la Russie devrait être définitivement séparée de l’Ukraine, refoulée du Caucase et de l’Asie centrale, dont les hydrocarbures seraient exportés hors de son contrôle. Moscou affaibli, l’équilibre géopolitique serait plus favorable. On pourrait affranchir les républiques nord-caucasiennes, cette « constellation de petites enclaves ethniques encore sous domination russe ». Les deux Azerbaïdjan (ex-URSS et Iran) se réunifieraient.

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Cette analyse reflète une stratégie occidentale visant à réduire l’influence russe dans son ancien espace soviétique, en favorisant une intégration des pays voisins à l’UE et à l’OTAN.

Dès 1992, c’est à dire au lendemain de l’effondrement de l’URSS, la stratégie américaine pour l’Europe était la suivante :

  • Élargissement de l’Otan et de la Communauté économique européenne (CEE) vers l’Est.
  • Œuvrer contre une trop forte intégration des douze ayant pour effet de compromettre l’intégration des pays de l’Est.
  • Empêcher les douze de mettre en place un système autonome de défense européen.
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La question de l’élargissement de l’OTAN vers l’Est appartient donc à un agenda ancien.

Un document déclassifié datant du 9 février 1990 rapporte une promesse faite par le secrétaire d’État américain James Baker au dirigeant soviétique Mikhaïl Gorbatchev lors des négociations sur la réunification allemande :

Si nous maintenons une présence dans une Allemagne membre de l’OTAN, il n’y aura pas d’extension de la juridiction de l’OTAN d’un seul pouce vers l’Est.

Bien que cette assurance n’ait pas été formalisée dans un traité, elle a été perçue comme un engagement moral par la Russie, alimentant les accusations de « promesses trahies » face à l’élargissement ultérieur de l’OTAN vers les pays de l’ancien bloc soviétique.

D’ailleurs, le 4 avril 2008, lors de la session du Conseil OTAN-Russie à Bucarest, le président russe Vladimir Poutine s’opposa fermement à l’élargissement de l’OTAN, perçu comme une provocation visant à préparer le terrain pour une intégration à l’UE.

La guerre russo-géorgienne d’août 2008, qui éclata dans les régions séparatistes d’Ossétie du Sud et d’Abkhazie, fut une conséquence logique de ces tensions, bien que le conflit ait des racines historiques plus profondes, notamment les relations tendues entre la Russie et ces régions, exacerbées par l’orientation pro-occidentale du président géorgien Mikheil Saakachvili.

En définitive, le sommet de Bucarest, où l’OTAN promit un futur élargissement à l’Ukraine et à la Géorgie, joua un rôle de catalyseur.

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Cinq ans plus tard, en 2013, la Communauté des États indépendants (CEI), regroupant 12 anciennes républiques soviétiques actives, ambitionnait de se transformer en une union douanière, à l’image de la Communauté économique européenne.

Alors que l’Ukraine s’apprêtait à renforcer ses liens économiques avec la Russie, des oligarques ukrainiens, menés par Petro Porochenko, l’une des plus grandes fortunes du pays, plaidèrent pour un accord d’association avec l’UE.

C’est ainsi que lorsqu’il fut nommé ministre du commerce, Porochenko négocia ce projet d’association qualifié de « plus ambitieux accord bilatéral » jamais signé par l’UE, lequel se traduisait par une baisse de 99% des droits de douane.

L’UE exigeait qu’elle choisisse entre son accord de libre-échange approfondi et complet (DCFTA) et l’union douanière avec la Russie, présentant cette décision comme un choix exclusif entre deux blocs géopolitiques.

Sur le plan économique, l’Ukraine traversait une année difficile. C’est pourquoi le président Viktor Ianoukovytch demanda une aide annuelle de 20 milliards d’euros à l’UE, qui ne proposa que 610 millions d’euros, conditionnés à des réformes, le président français François Hollande ayant répondu : « Nous n’allons pas payer l’Ukraine pour qu’elle signe l’accord d’association » (The Telegraph, 29/11/2013)

Ainsi en 2013, l’Ukraine se retrouvait donc face à un dilemme aux conséquences dramatiques.

Vladimir Poutine considérait qu’« un accord de libre-échange Ukraine-UE représenterait une grande menace pour la Russie et déboucherait sur une hausse du chômage » et posa la question suivante : « Devons-nous étrangler des pans entiers de notre économie pour que l’Europe nous apprécie ? (BBC 26.11.13)

Aussi, Ianoukovytch proposa un accord trilatéral incluant la Russie pour éviter d’exclure l’un des deux partenaires, mais l’UE, représentée par Barroso, rejeta cette proposition, déclarant : « Lorsque nous signons un accord bilatéral, nous n’avons pas besoin d’un traité trilatéral. »

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Finalement, la Russie offrit à l’Ukraine une aide de 15 milliards de dollars et une réduction du prix du gaz, formalisées dans un accord signé par Ianoukovytch le 17 décembre 2013. Cependant, Petro Porochenko et d’autres oligarques pro-UE poursuivirent une autre voie, plaidant pour l’intégration européenne.

Malheureusement l’histoire ne s’est pas arrêtée là. Porochenko en décida autrement.

À ce stade, il convient d’examiner la thèse selon laquelle, les EU et surtout les USA manipulèrent le pouvoir contestataire des Pro-UE et créèrent le mouvement EuroMaïdan financé en partie par le ministre oligarque, Petro Porochenko.

Le 7 février 2014, le Kyiv Post, un journal Ukrainien pro-occidental faisait état d’un sondage basé sur un échantillon représentatif de 2600 personnes, selon lequel 48 % ne souhaitaient pas de rapprochement entre l’Ukraine et l’Europe et ne soutenaient pas le mouvement « EuroMaïdan » contre 45 % des sondés qui supportaient les manifestations.

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Coup d’État ou révolution ?

Lorsqu’un gouvernement, supporté par la moitié de la population, et contesté par l’autre moitié, est renversé par l’usage de la violence, doit-on parler de « Révolution » ou de « Coup d’État » ?

Si les Gilets jaunes en France avaient renversé le gouvernement, la communauté internationale aurait-elle salué une révolution ?

La manipulation des mouvements contestataires, théorisée lors de la guerre du Kosovo dans les années 1990, semble s’être répétée en Ukraine.

EuroMaïdan, alimenté à la fois par un mécontentement populaire sincère et par des influences extérieures, a conduit à un changement de pouvoir violent, soulevant des interrogations sur le rôle des acteurs étrangers dans la destinée de l’Ukraine.

Avioutskii, Viatcheslav dans son article “La Révolution orange en tant que phénomène géopolitique“, Hérodote, vol. 129, no. 2, 2008, pp. 69-99, écrit ceci en parlant de la révolution dite “orange” de 2004 :

L’opposition a pu compter sur l’aide des ONG et fondations occidentales « spécialisées » en révolutions de velours telles Freedom House et la fondation Open Society Institute de George Soros, mais aussi des think tanks américains comme le National Democratic Institute (NDI), dépendant du Parti démocrate, ou encore l’International Republican Institute (IRI), lié au Parti républicain.

Ces organisations avaient de nombreux relais sur place parmi lesquels figure l’acteur le plus important – le mouvement étudiant Pora. Au-delà de cette influence indirecte, les États-Unis et l’Union européenne ont utilisé des canaux officiels pour exercer une forte pression afin que les élections se déroulent honnêtement. Le président polonais Aleksander Kwas´niewski et son homologue lituanien Valdas Adamkus, accompagnés de Javier Solana, ont été appelés à offrir leur médiation durant la crise de novembre 2004. »

Il conclut :

Il est indéniable que les campagnes organisées par les mouvements de jeunesse, comme Pora, se sont révélées efficaces dans la transformation politique de l’espace postcommuniste.

Elles s’appuient sur des militants formés et financés par des ONG et des fondations essentiellement américaines qui mettent à leur disposition un canevas intellectuel, des formations pratiques et d’importants moyens financiers et matériels.

Ces organisations de jeunesse qui agissent par-delà les frontières et constituent de ce fait des mouvements transnationaux remettent en cause le principe de souveraineté nationale qui dominait auparavant l’analyse géopolitique classique. Les États-Unis s’avèrent être les pionniers en la matière, même s’ils n’ont pas le monopole de ce principe.

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La transcription ci-dessous d’une interview de Georges Soros par CNN démontre qu’effectivement les US n’ont jamais cessé d’agir sur l’opinion publique ukrainienne.

ZAKARIA : D’abord sur l’Ukraine. L’une des choses que beaucoup de gens ont reconnues à votre sujet, c’est que vous, pendant les révolutions de 1989, avez financé de nombreuses activités dissidentes, des groupes de la société civile en Europe de l’Est et en Pologne, en République tchèque. Faites-vous des choses similaires en Ukraine ?

SOROS : Eh bien, j’ai créé une fondation en Ukraine avant que l’Ukraine ne devienne indépendante de la Russie. Et la fondation fonctionne depuis. Et cela a joué un – un rôle important dans les événements maintenant. » (Il parle des évènements de Maïdan).

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Victoria Nuland, la célèbre sous-secrétaire d’État américaine qui prononça le fameux « Fuck the EU », révélait le 13 décembre 2013 devant la fondation US-UKRAINE que les États Unis avaient dépensé 5 milliards de dollars pour aider les ukrainiens à « satisfaire » leurs « aspirations », à savoir se détourner de la Russie pour rejoindre l’Occident.

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Le 7 février 2014, BBC NEWS reproduisait la transcription d’une conversation entre Victoria Nuland et l’Ambassadeur US en Ukraine et titrait :

La fuite de la conversation téléphonique de Victoria Nuland (avec l’ambassadeur américain en Ukraine) montre la mainmise des US sur l’Ukraine.

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On y entend Victoria Nuland échanger avec l’Ambassadeur américain en Ukraine et proférer son célèbre « Fuck the UE ».

La transcription de cette conversation met en scène une V. Nuland qui bloque un candidat pour le poste de premier ministre et choisit seule son candidat qui sera effectivement désigné 1er ministre par la suite.

Ci-dessous, un extrait de la fameuse transcription de la conversation de V. Nuland avec l’ambassadeur des US en Ukraine (Pyatt) :

NULAND: Je ne pense pas que Klitsch (l’actuel Maire de Kiev et ancien boxeur, Wladimir Klitschko) devrait entrer dans le gouvernement, ce n’est pas nécessaire, je ne pense pas que ce soit une bonne idée.

PYATT: Oui. Je suppose… en cette matière qu’il n’entre effectivement pas dans le gouvernement, laissez-le simplement rester dehors et faire ses devoirs politiques et tout.

Je pense juste en termes de sorte de processus qui va de l’avant, nous voulons garder les démocrates modérés ensemble.

Le problème va être Tyahnybok [Oleh Tyahnybok, l’autre chef de l’opposition] et ses gars et je suis sûr que cela fait partie de ce que [le président Viktor] Ianoukovitch calcule sur tout cela.

NULAND: Je pense que Lats (Latseniouk) est le gars qui a l’expérience économique, l’expérience de gouvernance. Il est le… ce dont il a besoin, c’est de Klitsch et de Tyahnybok à l’extérieur.

Il doit leur parler quatre fois par semaine, tu sais. Je pense juste que Klitsch entre… il va être à ce niveau en travaillant pour Yatseniuk, ça ne marchera tout simplement pas.

PYATT: Ouais, non, je pense que c’est vrai. D’ACCORD. Bien. Voulez-vous que nous organisions un appel avec lui comme prochaine étape ? 

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John McCain, Victoria Nuland, Pyatt à Kiev lors du coup d’État de Maïdan

Justement, le 27 février 2014, cinq jours après la destitution du président Ianoukovytch, dont l’élection avait été certifiée par l’OSCE, Latseniouk est nommé premier ministre.

Victoria Nuland, nomme donc le Premier ministre ukrainien, au moins 3 semaines avant que la chute supposée non programmée du président régulièrement élu se produise.

Par la suite, des personnes nées à l’étranger se verront attribuer la nationalité Ukrainienne juste quelques heures avant leurs prises de fonction de sorte à intégrer le nouveau gouvernement.

Le journal Le Monde rapportera le 2 décembre 2014 ce qui suit :

Cette équipe comporte une surprise de taille et une nouveauté : trois étrangers y prennent des responsabilités de premier ordre.

Le ministère des finances est attribué à Natalia Iaresko, ressortissante américaine d’origine ukrainienne, qui a fait une partie de sa carrière au département d’Etat, le ministère des affaires étrangères américain, avant de travailler dans le privé » où elle supervisera un fonds de capital-investissement créé par le gouvernement américain pour investir dans le pays, et sera PDG d’Horizon Capital, une société d’investissement qui administre divers investissements occidentaux dans le pays

Un Lituanien, Aïvaras Arbomavitchous, ancien champion de basket mais surtout dirigeant de la filiale kiévienne du fonds d’investissement East Capital, est nommé à l’économie.

Enfin Sandro Kvitachvili, ancien ministre géorgien de la santé et du travail, prend le ministère de la santé, un poste important tant le système de santé ukrainien est miné par la corruption.

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Le Monde poursuit :

Ces trois entrées détonantes sont une initiative du président Porochenko, qui a réservé aux « étrangers », comme les désigne déjà la presse ukrainienne, une partie des postes qui revenaient à son parti. Les décrets de naturalisation ont été pris en urgence, mardi.

Sur la conversation entre Nuland et l’Ambassadeur, l’article de la BBC précisera :

le gros de la conversation montre que les US manipulent l’Ukraine autant que le fait la Russie, et c’est là le vrai désastre diplomatique.

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Ce que révèle cet enregistrement, c’est que Victoria Nuland semble considérer que la chute du Président en exercice est acquise.

Une telle certitude pourrait s’expliquer soit par une intelligence de l’histoire et des évènements, soit plus simplement parce qu’un plan a été élaboré à cet effet.

Ceux qui pourrait douter qu’un tel plan ait pu être envisagé et seraient tentés de considérer cette hypothèse comme complotiste, ne sont certainement pas familiers avec le concept de « regime change » qui est devenu une spécialité des US au soutien de laquelle la division des « opérations psychologiques » est mobilisée.

À titre d’exemples, sur la mise en application pratique des techniques de « regime change » des US, l’article ci-dessous recense 7 gouvernements étrangers qui furent renversés au moyen d’opérations menées par la CIA.

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Rétrospectivement, le Think Tank CATO INSTITUTE déclarait en 2017 concernant les évènement de Maïdan de 2014 : « L’ampleur de l’ingérence de l’administration Obama dans la politique ukrainienne était à couper le souffle. »

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Un deuxième élément vient étayer la thèse de l’orchestration du coup d’État, il s’agit de la mise en œuvre d’une opération de type « false flag », « fausse bannière » en français.

Concrètement, des snipers tirèrent sur la foule avec des balles réelles provoquant la mort de nombreux manifestants.

L’opinion publique considéra que les forces gouvernementales étaient responsables de ce massacre de civils et que le Président Ianoukovytch avait lui-même ordonné de tirer sur la foule.

Non seulement la communauté internationale fut outrée par ces tirs sur la foule mais surtout, des Ukrainiens de l’Ouest qui à l’origine n’étaient pas pro-EU basculèrent dans le mouvement pro-Euromaïdan.

Finalement le président ukrainien sera démis par le parlement, bien que la loi constitutionnelle ne le permettait pas, et ce, en l’absence de vote des députés élus de son propre parti.

Depuis, des chercheurs ont travaillé sur les images et en particulier un chercheur ukro-canadien qui décrit son étude comme il suit :

Cette étude analyse les révélations du procès et de l’enquête en Ukraine concernant le massacre qui a eu lieu à Kiev le 20 février 2014.

Ce massacre de manifestants et de policiers sur le Maïdan est un cas emblématique de violence politique en Ukraine et dans le monde parce qu’il a conduit au renversement du gouvernement de Ianoukovitch et finalement à l’annexion russe de la Crimée, la guerre civile et les interventions militaires russes dans le Donbass, ainsi que les conflits entre la Russie et l’Ukraine ainsi que l’Ouest, que la Russie a aggravés en envahissant illégalement l’Ukraine en 2022.

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La majorité absolue des manifestants blessés de Maïdan, près de 100 témoins à charge et à décharge, des vidéos synchronisées et des informations médicales et médicales, les examens balistiques effectués par des experts gouvernementaux ont montré sans équivoque que les manifestants de Maïdan ont été massacrés par des tireurs d’élite situés dans des bâtiments contrôlés par Maïdan.

Cependant, à ce jour, en raison du caractère politiquement sensible de ces découvertes et de cette dissimulation, personne n’a été condamné pour ce massacre.

L’article discute des implications de ces révélations pour la guerre entre l’Ukraine et la Russie et pour l’avenir des relations russo-ukrainiennes.

La conclusion de ce chercheur qui a peiné à s’imposer mais qui fait désormais l’objet d’un consensus, c’est que les tirs adressés à la foule provenait de bâtiments contrôlés par les pro-maïdan.

Ainsi, la réalité de l’opération « false flag », « fausse bannière » est raisonnablement établie.

On peut par conséquent parler d’un véritable coup d’État, d’une opération de “regime change“.

Les US ont-ils validé l’opération « fausse bannière » et participé à l’organisation du coup ?

En 2014, une fuite téléphonique entre la cheffe des Affaires étrangères de l’UE Catherine Ashton et le ministre estonien des Affaires étrangères Urmas Paet a révélé que ceux-ci avaient discuté d’une possible opération fausse bannière.

La conversation de 11 minutes fut publiée sur YouTube.

Lors de cet appel, Paet déclare qu’on lui avait dit que les tireurs d’élite responsables des meurtres de policiers et de civils à Kiev le mois dernier étaient des provocateurs du mouvement de protestation plutôt que des partisans du président de l’époque, Viktor Ianoukovitch.

Ashton répond : « Je ne savais pas… Mon Dieu. » « Il y a donc une compréhension de plus en plus forte que derrière les tireurs d’élite, ce n’était pas Ianoukovitch, mais quelqu’un de la nouvelle coalition », dit Paet.

Texte publié pour la première fois dans: Jean-François Le Drian, « EuroMaïdan : Comment le couple EU-US a semé les graines de la guerre en Ukraine »,  Journal d’idées, 17 novembre 2024

Interview de la présidente du CICR Mirjana Spoljaric

par Richard Werly

« On critique le CICR pour se débarrasser de la responsabilité humanitaire qui incombe aux belligérants »

La présidente du CICR Mirjana Spoljaric lance un cri d'alarme: "nous faisons face aux pires crises humanitaires".
La présidente du Comité international de la Croix Rouge (CICR) parle sur les grands enjeux de l’heure: guerre en Ukraine, massacres de Gaza.
Mirjana SpoljaricRichard Werly
Présidente du Comité international de la Croix Rouge (CICR) depuis octobre 2022 le Comité International de la Croix Rouge (CICR). Née en Croatie, cette diplomate suisse passée par les Nations unies a la très lourde tâche, avec le directeur général de l’organisation Pierre Krähenbühl, de défendre sur tous les théâtres de guerre le droit international humanitaire et les Conventions de Genève, dont la Confédération helvétique est dépositaire. Est-ce devenu une mission impossible dans le monde de Donald Trump ? Le Droit international humanitaire (DIH) peut-il se relever des violations dénoncées, à Gaza ou en Ukraine, par le CICR ?Éditorialiste France-Europe pour le quotidien suisse Blick, Auteur de La France contre elle-même (Éditions Grasset, 2022). Ancien journaliste correspondant à Bangkok du Journal de Genève et de La Croix-L’Événement.
Source: Richard Werly, « Entretien – ‘On critique le CICR pour se débarrasser de la responsabilité humanitaire qui incombe aux belligérants’ », Revue Défense Nationale (RDN), 31 août 2025.

Commençons par l’Ukraine, ce conflit dans lequel la réputation, la responsabilité et la neutralité du Comité international de la Croix rouge ont été plusieurs fois mises en cause par les autorités de Kiev, qui l’accusent d’être du côté de l’agresseur russe. Aujourd’hui, le CICR peut- il y mener à bien sa mission ?

Il est faux d’affirmer que le CICR entretient un quelconque lien avec la Russie. La vérité est que nous entretenons des liens avec tous les États dans le monde, car cela est indispensable pour mener à bien notre mission. Et partout nous fonctionnons de la même manière : en restant à équidistance de toutes les parties belligérantes afin de remplir le mandat que nous confèrent les Conventions de Genève. Il est important de répéter cette évidence dans une revue comme la RDN, lue par les militaires, les états-majors et les experts en géopolitique : tous les États, sans exception, ont les mêmes obligations de respecter ces conventions, de manière non transactionnelle et, indépendamment de ce que font les autres, y compris leurs ennemis. Or, comment y parvenir si l’on ne dialogue pas avec les parties en présence pour insister sur le respect du Droit international humanitaire (DIH) ?

Soyons plus précis : le CICR opère en Ukraine et en Russie. De la même manière ? Avec le même degré d’accès ?

Pour opérer en Ukraine, nous avons besoin de savoir ce qui se passe en Russie. Nous devons avoir, des deux côtés du front, accès aux prisonniers de guerre. Et c’est ce que nous nous efforçons de faire. Je le répète : il est faux de dire, comme je l’ai entendu à Kiev, que le CICR devrait se distancier d’un pays ou l’autre car il ne respecte pas le DIH – au contraire, c’est là où nous devons être plus présents et redoubler nos efforts. Notre mandat est strictement fondé sur le principe de neutralité qui, il est vrai, peut être difficile à comprendre et à accepter lorsque vous subissez une agression caractérisée. Nos modalités de confidentialité sont aussi compliquées à justifier face aux victimes ; mais cela fonctionne. L’histoire du CICR prouve que l’accès aux populations, y compris dans les situations les plus difficiles, est toujours meilleur si on reste neutre. N’oublions pas que les guerres sont aussi des batailles politiques et médiatiques. Chacun se positionne. Or il est devenu très populaire, pour certains politiques, de critiquer le CICR pour se débarrasser de la responsabilité qui leur incombe de respecter le droit international humanitaire.

Concrètement, le CICR obtient des résultats ?

Oui. Si nous n’étions pas là, la situation humanitaire et celle des prisonniers de guerre des deux camps seraient sans doute pires. Avons-nous accès à tous les endroits où nous réclamons systématiquement de nous rendre ? Non. Disposons-nous, comme nous le demandons, d’un accès répété aux sites d’internement des prisonniers, pour pouvoir vérifier leurs conditions de détention ? Non. Restent les faits : grâce à l’intervention et aux messages qui transitent via le CICR, 14 200 familles ont pu être, depuis le début de la guerre, informées de la situation de leurs proches disparus. Nous avons convoyé plus de 18 000 messages entre les détenus et leurs familles. Nous avons visité depuis l’escalade du conflit 6 700 prisonniers de guerre, principalement en Ukraine. Est-ce suffisant ? Non. Nos statistiques ne correspondent malheureusement pas au nombre de personnes disparues. Au moment où nous parlons, des dizaines de milliers d’Ukrainiens sont à la recherche de leurs fils ou de leurs parents. Le travail du CICR consiste aussi, grâce à nos banques de données, à mettre des noms sur des disparitions, à vérifier les identités. C’est un travail très minutieux, essentiel, qui va durer très longtemps, même en cas d’accord de paix et de cessez-le-feu.

Le Comité international de la Croix Rouge va donc rester en Ukraine au-delà d’un possible règlement du conflit ?

Bien sûr. C’est ce qui se passe dans les Balkans. Nous serons toujours là bien après l’arrêt des combats que nous espérons tous. Je pense que le CICR sera présent en Ukraine, et dans les territoires contestés par les deux pays, pendant des décennies. C’est la réalité de la guerre. Elle se prolonge au-delà du retour de la paix.

Prenez le cas de la Syrie, où j’ai effectué une mission en janvier. Actuellement, nous gérons un total de 31 000 cas de disparus. L’angoisse des familles à la recherche de leurs proches disparus met en évidence les souffrances qui pourraient être évitées si le CICR était en mesure de rendre visite aux détenus afin de contrôler leurs conditions de détention et de leur permettre de rester en contact avec leurs familles.

Notre mission est de maintenir cette dynamique et de déployer tous les efforts nécessaires pour y parvenir. Le CICR réaffirme son engagement envers les populations touchées par les conflits. C’est l’essence même de notre mandat.

L’une des conséquences du conflit en Ukraine est le réarmement de l’Europe. Les dépenses de défense augmentent de façon importante sur le Vieux Continent, en particulier au sein de l’OTAN. La Suisse, malgré sa neutralité, est aussi concernée. Bref, presque tous nos pays, d’une façon ou d’une autre, consolident leur défense. On parle de la menace russe. On parle de guerre hybride. Le CICR est concerné ?

C’est une évidence. Tous les responsables militaires et politiques européens – puisque vous me parlez de l’Europe – doivent en avoir conscience : dès que vous prenez la décision de vous armer davantage et de vous préparer à une guerre éventuelle, la question du droit international humanitaire est centrale, incontournable. Vos armées, vos soldats ont intérêt à ce que les éventuels belligérants respectent le DIH. Il est impossible d’investir massivement dans la défense et d’ignorer les conséquences humanitaires. Se préparer à la guerre et à affronter des menaces, c’est aussi entraîner vos armées au respect du DIH. Vous devez disposer des moyens et des outils pour cela. La protection des populations civiles, des installations médicales et des infrastructures civiles, le respect des équipes du CICR et des convois humanitaires, tout cela fait partie intégrante de la guerre. Mon message aux gouvernements européens est : c’est votre responsabilité, comme État. Le CICR peut offrir un soutien technique. Mais ce sont les belligérants qui ont le dernier mot et doivent se mettre d’accord. C’est pour cette raison que nous demandons à nos interlocuteurs de l’Union européenne et de l’Otan de faire du DIH une priorité de leur politique de sécurité et de défense.

À ce stade, il nous faut parler de Gaza. Ce conflit n’est-il pas le cimetière du droit international que vous défendez ?

Ce qui se passe à Gaza est une négation de toutes les normes morales et juridiques. Je me suis moi-même rendu à nouveau dans les territoires palestiniens en janvier 2025. J’ai pu constater de mes propres yeux les conditions épouvantables dans lesquelles vit la population civile palestinienne. Il ne reste plus aucune dignité pour les habitants de Gaza. Gaza est détruite dans sa totalité. Cette enclave n’est plus vivable. Ce que j’ai vu en janvier n’était déjà pas tenable et la situation humanitaire s’est massivement détériorée jusqu’à aujourd’hui. Nous ne sommes pas en mesure de faire rentrer le matériel nécessaire pour équiper adéquatement notre hôpital de campagne à Rafah. Médicaments, eau, nourriture… Tout manque. C’est une horreur humanitaire.

Comment en finir ?

Il est très clair que nous demandons l’arrêt des combats, la distribution rapide et sans entrave d’aide humanitaire impartiale dans l’ensemble de Gaza, et la libération inconditionnelle des otages. Nous l’avons demandée dès le début de ce conflit, tout de suite après le 7 octobre 2023. Le CICR a joué un rôle clé dans la libération de plus de 149 otages et 1 709 détenus. Mais on ne peut rien faire sans un cessez-le-feu et sans volonté politique. Il est crucial que les droits les plus élémentaires de la population civile de Gaza soient respectés. C’est une obligation pour la communauté internationale tout entière. Si on n’arrive pas à revenir à un meilleur respect du DIH, ce qui se passe à Gaza restera comme une faillite morale majeure pour tous les États.

Plus les combats se poursuivent, plus cette faillite morale pèse sur nos épaules, notamment pour les pays occidentaux alliés d’Israël ?

Avant tout, Israël a une responsabilité principale et immédiate pour ce qui se passe à Gaza, y compris en tant que puissance occupante. Ce pays ne peut pas échapper aux responsabilités qui incombent à tous les États signataires des conventions de Genève de respecter et faire respecter le DIH. Je demande à tous les chefs des États de prendre leurs téléphones et d’appeler leurs alliés à respecter le droit international humanitaire.

On entend souvent, en particulier dans les pays du sud, des dirigeants dénoncer le « deux poids deux mesures » des Occidentaux qui dénoncent les frappes russes sur l’Ukraine, mais se montrent beaucoup plus prudents sur Gaza. Ce déséquilibre problématique, le CICR le ressent-il aussi, vu que votre organisation est présente dans le monde entier ?

Il est évident que plus la tragédie à Gaza se prolonge, plus les dirigeants, les gouvernements, les factions, les mouvements et les milices du monde entier sont encouragés à considérer le droit international humanitaire comme facultatif et à le bafouer. Nous n’avons pas les moyens de nous le permettre. Ce qui se passe à Gaza informe de manière extrêmement dangereuse ce qui se passe dans tous les conflits, que ce soit au Soudan, en Ukraine, en République Démocratique du Congo ou au Myanmar, où j’étais il y a quelques mois. Les interprétations permissives et la tolérance vis-à-vis des violations du droit de la guerre sont des signaux qui influencent la conduite des hostilités ailleurs. On ne peut pas laisser cela durer. Nous devons impérativement renverser cette tendance. C’est pour cette raison que le CICR a lancé une initiative globale, avec le soutien de la France, du Brésil, de la Jordanie, de l’Afrique du Sud, de la Chine et du Kazakhstan, en faveur d’une conférence internationale fin 2026 appelant à faire du respect du droit international humanitaire une priorité politique, dans le domaine diplomatique comme du point de vue militaire. Plus de 85 pays soutiennent déjà cet appel. Nous voulons avoir à bord, lors de cette conférence, tous les États signataires des conventions de Genève.

La guerre en Ukraine, devenue largement une guerre des drones et des missiles, démontre combien la nature des conflits a changé. Les armes du futur vont encore accentuer ces bouleversements. Le CICR s’y prépare ?

Les nouvelles technologies ont toujours modifié la conduite des hostilités et le comportement des combattants. Le plus frappant est l’utilisation de l’intelligence artificielle dans le pilotage des drones, lesquels peuvent voyager à des milliers de kilomètres. Vous pouvez très bien déclencher une attaque depuis un autre pays. Vous pouvez procéder à une frappe létale, dévastatrice, depuis votre appartement. Or le droit international humanitaire demeure la règle, quelle que soit l’arme utilisée.

Est-ce que cette mutation technologique rend plus difficile le travail et la mission du Comité International de la Croix Rouge ?

Oui, c’est évident. Il est faux, en tout cas, de penser que la technologie élimine les lois et les règles : le DIH demeure pertinent et s’applique aux opérations militaires menées avec l’aide des nouvelles technologies.

Sauf qu’avec l’intelligence artificielle, l’homme disparaît derrière l’arme…

L’homme en tant que pilote oui, mais pas l’État, pas le commanditaire de l’action, pas le responsable de la décision de frapper. Il est faux de penser que le Droit international humanitaire ne s’applique pas. Il y a deux ans, le CICR a participé à l’élaboration d’un cadre normatif pour les armes autonomes, et le danger nous est apparu clairement avec la création d’armes à 100 % indépendantes d’un contrôle humain. Il faut mettre des barrières internationales pour clarifier ce qui peut être permis et ce qui ne peut pas l’être et empêcher la construction d’armes qui auraient un impact dévastateur comparable aux armes nucléaires.

Vous parlez de communauté internationale, mais existe-t-elle encore ?

Le multilatéralisme et le besoin d’organisations internationales n’est pas mort. Je refuse de considérer leur disparition comme une fatalité. La gouvernance globale est sous pression, c’est juste. Mais les États continuent de se parler, de négocier et même de faire des « deals ». Parler de fin du multilatéralisme est bien trop simple, bien trop réducteur. Ce qu’on observe et que le CICR déplore, c’est la dégradation des règles de la guerre et leur interprétation permissive. C’est la disparition de notre acquis humanitaire bâti au fil de plusieurs décennies de conflit. C’est la mise à mal du besoin de préserver l’humanité à tout prix. Nous allons tous payer cela très cher.

Présider le Comité International de la Croix Rouge, ce n’est pas courir le risque d’être découragée face à la montée des périls que vous évoquez ?

Le CICR a été créé, après la bataille de Solferino en juin 1859, dans les conditions d’une guerre atroce. Depuis la naissance du Mouvement international de la Croix-Rouge et du Croissant-Rouge, nous faisons face aux pires crises humanitaires. Nous n’allons sûrement pas lâcher prise au moment où le monde a le plus besoin de nous. Au contraire. Nous allons renforcer notre action et notre plaidoyer pour demander un accès humanitaire. Il n’est pas acceptable d’être systématiquement empêché de livrer des vivres et des cargaisons humanitaires, dans le seul but de venir en aide aux populations civiles. Nous allons aussi renforcer notre engagement en faveur du droit international humanitaire. Nous sommes résolus à mener ce combat politique. Les solutions ne sont pas militaires. Elles sont politiques. Nous devons mobiliser les États pour un meilleur État de droit, pour un meilleur respect des règles multilatérales. Et croyez-moi, je vais me battre pour cela. Je ne suis pas du tout découragée.

Le CICR est une très grosse machine. L’organisation a traversé ces dernières années une crise financière sérieuse. En êtes-vous sorti ?

La situation financière du CICR est toujours un sujet d’importance dans la mesure où les besoins humanitaires dépassent largement nos moyens. Nous devons souvent agir sans avoir les garanties financières adéquates. C’est dans ce contexte que nous avons fait face à une crise aiguë en 2023. Nous avons, en conséquence, réformé nos structures internes, réduit nos coûts opérationnels et supprimer plus de 4 000 postes. Est-ce suffisant pour l’avenir ? Rien n’est sûr, car nous sommes aujourd’hui soumis, comme tous les acteurs humanitaires, à de nouvelles pressions financières d’une dimension différente. Il faut regarder la réalité en face : toute l’architecture humanitaire est mise sous pression à cause de la volonté de retrait de nombreux donateurs, dont les États-Unis et d’autres soutiens traditionnels de l’action humanitaire, y compris la Suisse ou la France. De nombreux États, en particulier européens, sont aussi en train de baisser leurs budgets de coopération internationale pour investir davantage dans la défense. Mon message à ces pays est : ne renoncez pas au DIH et continuez de nous soutenir. Le CICR est souvent l’ultime preuve d’humanité, l’ultime secours, l’ultime rempart contre la barbarie absolue. Vous pouvez investir dans la défense. C’est votre décision souveraine. Mais ne le faites pas au détriment de votre devoir d’humanité.