Jeffrey Sachs
Horizons et débats, 26 mai 2026
Lettre ouverte de Jeffrey Sachs au Chancelier Friedrich Merz, 26 mai 2026
Monsieur le Chancelier fédéral,
Il y a six mois, dans une lettre ouverte que je vous avais adressée, j’avais appelé l’Allemagne à privilégier la voie diplomatique avec la Russie plutôt que de banaliser la guerre. Six mois plus tard, la situation s’est considérablement détériorée en Europe, qui glisse vers une guerre ouverte avec la Russie. Votre responsabilité, Monsieur le Chancelier, est donc particulièrement importante. Aucun autre chef d’État ou de gouvernement européen – ni à Paris, ni à Varsovie, ni à Rome – n’a autant de poids que l’Allemagne, sans compter le pouvoir dont vous disposez personnellement pour empêcher cette catastrophe. Allez-vous enfin vous mobiliser en faveur de la paix?
En janvier 2026, vous avez vous-même appelé, aux côtés de votre homologue italienne GiorgiaMeloni et d’Emmanuel Macron, le Président français, à la reprise de relations entre l’Europe et la Russie, qualifiant cette dernière de «pays européen», sans donner cependant de suite à cette initiative diplomatique. Alors que l’avenir de l’Europe est en jeu, il s’agit là d’un abandon sans précédent de votre rôle de leader.
Avez-vous, pendant votre mandat de chancelier fédéral, tenté d’avoir ne serait-ce qu’un seul dialogue de fond avec le Président Poutine? Votre ministre des Affaires étrangères a-t-il jamais tenté un véritable échange avec Lavrov, Ministre des Affaires étrangères russe? De véritables pourparlers, comme ceux qui ont mis fin à la Guerre froide? D’après les archives publiques, la réponse est non. Pas une seule fois. Et ce n’est pas faute d’avoir méconnu l’urgence de la situation.
Ces derniers jours ont été témoins d’une dangereuse escalade qui devrait alarmer tous les Européens. Les deux capitales sont désormais la cible de tirs incessants: des drones ukrainiens à longue portée ont frappé en plein cœur de Moscou, touchant notamment des cibles civiles. En retour, les frappes de missiles et de drones russes contre Kiev ont redoublé d’intensité. Des drones ukrainiens ont pénétré dans l’espace aérien des États baltes, faisant planer la menace immédiate d’un incident susceptible d’entraîner l’Europe directement dans la guerre. Une violente frappe ukrainienne visant une école professionnelle à Louhansk a porté un coup de grâce aux derniers vestiges de retenue. Le 25 mai, sur instruction du Président Poutine, Sergueï Lavrov, Ministre des Affaires étrangères, a officiellement informé son homologue américain que les forces armées russes mèneraient désormais des frappes systématiques et soutenues contre des installations et des centres de décision à Kiev. Le ministère russe des Affaires étrangères a conseillé aux États-Unis et aux autres pays «d’assurer l’évacuation de leur personnel diplomatique et de leurs ressortissants de la capitale ukrainienne». Ce dernier message pourrait être le prélude à une escalade majeure. Il est donc plus urgent que jamais de recourir à la diplomatie.
Pour défendre l’Ukraine, il faudrait mettre un terme au carnage et instaurer la paix à des conditions acceptables pour toutes les parties. Sinon, c’est l’aggravation du conflit qui nous menace, avec encore plus de morts, encore plus de destructions et le risque réel d’une guerre qui s’étendrait au-delà des frontières de l’Ukraine. En exigeant toujours plus d’armes, un potentiel militaire toujours plus important, en faisant bruyamment état de votre «détermination», et en laissant entendre qu’au lieu d’œuvrer à y mettre fin, l’Allemagne se préparait à la guerre, vous avez fait de Berlin un accélérateur plutôt qu’un frein à une guerre à l’échelle européenne.
La responsabilité de l’Allemagne en six manquements
L’Allemagne porte une responsabilité considérable dans la situation actuelle. Avant de pouvoir réorienter sa politique vers la paix, il faut entreprendre un véritable travail de mémoire sur le passé de l’Allemagne. Je présente ci-dessous six manquements graves de la politique étrangère allemande à l’égard de la Russie depuis la réunification allemande en 1990.
Premier point: le Traité 2+4 et l’élargissement de l’OTAN vers l’Est
Le 12 septembre 1990, l’Allemagne a signé à Moscou le Traité sur le règlement définitif des questions en suspens concernant l’Allemagne – le «Traité 2+4» – qui a scellé la réunification allemande. Ce traité a vu le jour parce que Mikhaïl Gorbatchev avait reçu de Hans-Dietrich Genscher, Helmut Kohl, James Baker et d’autres chefs d’État et de gouvernement occidentaux l’assurance solennelle qu’il n’y aurait pas d’extension de l’OTAN vers l’Est. Les documents entre-temps déclassifiés – et notamment les mémorandums désormais accessibles au public des National Security Archives de l’université George Washington – sont sans équivoque: ces garanties ont été données et devaient, comme cela avait été clairement formulé à l’époque, s’étendre au-delà du territoire de l’ancienne RDA pour couvrir l’ex-Europe de l’Est. Elles ont été réaffirmées en 1990 et 1991. Le «Traité 2+4» limitait le déploiement de troupes de l’OTAN dans l’ancienne RDA et rappelait les principes de l’Acte final d’Helsinki, qui souligne que la sécurité d’une nation ne peut se faire au détriment de celle d’une autre. Qui pourrait sérieusement croire que l’Union soviétique s’opposait à la présence de troupes occidentales sur le territoire de l’ex-RDA, mais qu’elle accepterait sans sourciller celle des armées de l’OTAN à Varsovie, Vilnius ou Kiev? Bien sûr que non. L’élargissement de l’OTAN a fait l’objet de discussions approfondies, l’Allemagne ayant donné aux dirigeants soviétiques des garanties expresses d’un non-élargissement vers l’Est – garanties qu’elle a ensuite enfreintes. L’Allemagne a cependant été la principale bénéficiaire de ces garanties qui constituaient la contrepartie majeure de sa réunification. Dès 1993, pourtant, les responsables politiques allemands ont commencé à rompre ces engagements.
Deuxième point: les propres déclarations de la Chancelière Merkel
Dans ses mémoires, Angela Merkel écrit avec une franchise remarquable qu’en 2008, au Sommet de Bucarest, elle avait tout de suite compris qu’inviter l’Ukraine et la Géorgie à rejoindre l’OTAN équivaudrait à une déclaration de guerre à la Russie. Elle connaissait l’existence de la ligne rouge tracée par la Russie. Elle a pourtant cédé à la pression américaine et accepté les termes du compromis selon lesquels l’Ukraine et la Géorgie «pourraient devenir, à terme» membres de l’OTAN. Cette seule phrase a déclenché les catastrophes de 2014 et 2022. La franchise dont Merkel a fait preuve par la suite est une aubaine pour ses successeurs: elle leur a clairement indiqué ce qui était évident à l’époque. Aujourd’hui, l’Allemagne ne devrait donc pas faire comme si de rien n’était.
Troisième point:
la trahison de l’accord du 21 février 2014
Le 21 février 2014, à Kiev, le Ministre allemand des Affaires étrangères de l’époque, Frank-Walter Steinmeier, avait négocié, en collaboration avec ses homologues polonais et français, un accord entre le Président Ianoukovitch et l’opposition. Cet accord prévoyait un retour à la Constitution de 2004, la formation d’un gouvernement d’union nationale et la tenue d’élections présidentielles anticipées. Le Président Poutine avait été consulté, et l’accord avait été signé. Ce fut un véritable succès diplomatique, conclu dans un contexte de violentes tensions et de confrontations ouvertes. Toutefois, moins de 24 heures plus tard, Ianoukovitch fut renversé par un véritable coup d’État. L’Allemagne ne fit pas valoir l’accord qu’elle venait tout juste de ratifier, mais, suivant l’exemple des États-Unis, elle soutint le nouveau gouvernement comme s’il n’y avait jamais eu d’accord auparavant. A Moscou, ce revirement conforta l’idée qu’il ne fallait pas se fier aux promesses de l’Occident.
Quatrième point: Minsk II.
En février 2015, les Accords de Minsk II furent, dans le cadre du «Format Normandie», ratifiés par la Chancelière Merkel elle-même, qui avait en outre promis le soutien politique de l’Allemagne dans la déclaration de soutien, adoptée le 12 février 2015 à Minsk.
Sept ans plus tard, Kiev n’avait toujours pas mis en œuvre le dispositif politique central, à savoir l’autonomie des régions du Donbass au sein d’une Ukraine souveraine. L’Allemagne n’exerça aucune pression sur Kiev pour que celle-ci applique la clause d’autonomie qu’elle avait elle-même exigée.
Mme Merkel a par la suite admis que l’accord avait servi de moyen de pression pour permettre à l’Ukraine de se réarmer. Le Président Hollande s’est exprimé dans le même sens. La garantie n’était donc en réalité pas une garantie, mais une manœuvre – là encore, à la demande de Washington. Une fois de plus, le message adressé à Moscou était le suivant: impossible de se fier aux signatures occidentales.
Cinquième point: Nord Stream
Le 7 février 2022, le Président Biden déclarait, dans la Salle Est de la Maison Blanche et en présence de l’ancien Chancelier fédéral Olaf Scholz: «Si la Russie envahit l’Ukraine, il n’y aura plus de Nord Stream 2. Nous y mettrons un terme.» Quand on lui demanda de quelle façon il s’y prendrait, il répondit: «Je vous assure que nous y parviendrons.» Sept mois plus tard, les gazoducs étaient détruits suite à un acte de sabotage en mer Baltique. Les preuves disponibles – des enquêtes menées aux États-Unis et en Allemagne, les investigations du parquet fédéral allemand et les déclarations publiques d’anciens fonctionnaires – pointent très clairement vers une opération conjointe ukraino-américaine. Le gouvernement fédéral allemand le savait depuis longtemps, mais l’Allemagne a néanmoins laissé faire en rejetant la responsabilité des faits sur la Russie, en dépit des preuves irréfutables, tandis que cet acte de sabotage industriel contre l’économie allemande restait impuni et sans conséquences.
Sixième point: désistement
de l’armistice qui était à portée de main
Quelques semaines seulement après l’invasion russe de février 2022, des négociateurs russes et ukrainiens se seraient réunis à Istanbul pour négocier les termes d’un accord de paix: neutralité de l’Ukraine en dehors de l’OTAN, garanties de sécurité multilatérales, limitations négociées des effectifs militaires et résolution politique progressive des différends concernant le Donbass et la Crimée. L’accord était sur le point d’être signé. L’ancien Premier ministre israélien Naftali Bennett, l’un des médiateurs, a publiquement confirmé que l’accord était imminent et que l’Occident, en particulier les États-Unis et la Grande-Bretagne, étaient intervenus pour le bloquer. La mission du Premier ministre Boris Johnsonà Kiev en avril 2022, pour faire pression sur l’Ukraine afin d’empêcher la signature de l’accord, est un fait établi. Des centaines de milliers de vies ukrainiennes et russes, ainsi que l’ordre européen tout entier, ont payé le prix de cette intervention américano-britannique. L’Allemagne a gardé le silence à ce sujet – alors que c’est elle, plus que tout autre pays européen, qui a dû en supporter les conséquences économiques.
L’autodestruction économique de l’Allemagne
Pour l’Allemagne, la paix doit être la priorité absolue. Les dernières nouvelles en provenance de Moscou soulignent l’urgence de la situation. Mais parallèlement à cette première catastrophe, une seconde se profile: la destruction délibérée de l’économie allemande, dont Berlin est à la fois l’instigateur et la victime.
L’économie industrielle allemande reposait sur le commerce avec la Russie. La destruction du gazoduc Nord Stream, puis la rupture des relations commerciales germano-russes qui s’en est suivie ont conduit l’Allemagne à acheter du gaz naturel aux États-Unis à des prix plusieurs fois supérieurs à ceux du gaz russe acheminé par gazoduc, qu’il est censé remplacer. C’est un suicide industriel. L’industrie chimique, l’industrie sidérurgique, l’industrie du verre et les entreprises à forte consommation énergétique – qui constituent le socle des PME – perdent chaque jour un peu plus de leur compétitivité internationale. Des emplois qualifiés disparaissent de l’économie allemande. Et le contribuable et le consommateur allemands transfèrent la richesse nationale de l’Allemagne vers les producteurs de gaz américains à une échelle sans précédent dans l’Europe d’après-guerre.
Qui plus est, le gouvernement fédéral prévoit désormais un renforcement considérable de ses dépenses d’armement – des centaines de milliards d’euros au cours de la prochaine décennie – afin de se préparer à une guerre qui aurait pu être facilement évitée avec un peu de diplomatie. Il s’agit là d’une flagrante erreur d’affectation des ressources nationales. Le principal défi pour l’Allemagne au cours de cette décennie est d’assurer sa compétitivité à l’ère numérique. Chaque euro dépensé en chars, missiles et obus d’artillerie fait défaut aux capacités allemandes en matière d’IA, au développement et à la fabrication de puces électroniques, à l’infrastructure énergétique et aux réseaux numériques à haut débit dont le pays a besoin pour rester une puissance économique de premier plan.
La dure réalité, Monsieur le Chancelier, est la suivante: ces armes sont incapables d’acheter la sécurité que la diplomatie permettrait d’obtenir à moindre coût. Et sans les investissements dans le numérique et l’énergie, désormais supplantés par ce réarmement, impossible d’atteindre la prospérité.
J’en appelle à vous, Monsieur le Chancelier, à qui, plus que tout autre chef d’État ou de gouvernement européen, il revient de décider si l’Europe va sombrer dans un conflit généralisé ou revenir à la table des négociations et à une forme de raison économique. Il est grand temps d’agir. Le message officiel que Moscou vient d’adresser à Washington le démontre clairement.
Je vous en prie, engagez le dialogue avec le Président Poutine. Envoyez votre Ministre des Affaires étrangères à Moscou ou invitez le Ministre russe des Affaires étrangères à Berlin. Rouvrez les canaux de l’OSCE que l’Allemagne a laissés se détériorer. Demandez à Kiev de cesser toute frappe sur des cibles civiles.
Mais surtout, dites la vérité à l’opinion publique allemande. Une paix négociée fondée sur la neutralité de l’Ukraine est la seule voie réaliste pour sortir de cette catastrophe, et le rétablissement de relations économiques normales avec la Russie, la seule voie réaliste pour sortir l’Allemagne du déclin industriel.
Les conditions d’un accord viable et susceptible d’être proposé par l’Allemagne sont claires: cessez-le-feu le long d’une ligne de démarcation. Toutes les parties renonceront à tout recours futur à la force dans les questions frontalières. L’Ukraine rétablira sa neutralité, l’OTAN renoncera définitivement à toute nouvelle expansion vers l’Est. L’Europe et la Russie renoueront leurs relations économiques et mettront fin aux provocations bellicistes. L’OSCE redeviendra le forum central pour la sécurité européenne, avec pour principe que la sécurité européenne est indivisible et ne repose pas sur une division de l’Europe en blocs militaires. Dans un tel scénario de paix, l’Allemagne pourra concentrer ses ressources nationales sur les investissements dans le numérique, l’IA, les semi-conducteurs et les investissements énergétiques dont dépend l’avenir économique de l’Allemagne.
L’histoire retiendra ce que vous ferez ou non au cours des semaines à venir. Il en ira de même pour l’opinion publique allemande, les peuples de Russie, d’Ukraine et de toute l’Europe. L’heure est à la diplomatie, Monsieur le Chancelier. Vous avez le choix.
Je vous prie d’agréer, Monsieur le Chancelier, mes sentiments distingués.

Jeffrey David Sachs (né le 5 novembre 1954 à Détroit) est un économiste, professeur à l’Université Columbia, où il a dirigé le Center for Sustainable Development auprès du Earth Institute qu’il présida de 2002 à 2016.
Dans les années 1980 et 1990, il a été consultant auprès de plusieurs pays confrontés à des difficultés économiques: la Bolivie à partir de 1985, la Pologne à partir de 1989 et la Russie à partir de 1991. De 2002 à 2006, Jeffrey Sachs a été Conseiller spécial pour les Objectifs du Millénaire pour le développement (OMD). Il dirige le Réseau des solutions pour le développement durable des Nations Unies à l’Université Columbia. De 2001 à 2018, il a accompli la mission de Conseiller spécial auprès des Secrétaires généraux des Nations Unies, Kofi Annan, Ban Ki-moon et António Guterres. De 2002 à 2006, il a dirigé le projet des Objectifs du Millénaire pour le développement des Nations Unies. Jeffrey Sachs est co-rédacteur du Rapport mondial sur le bonheur.
Sachs a publié plusieurs ouvrages, dont trois best-sellers du New York Times: «La Fin de la pauvreté» (2005), «Common Wealth: Economics for a Crowded Planet» (2008) et «The Price of Civilization» (2011). En juillet 2015, lors de la crise de la dette grecque, il a publié, ensemble avec les universitaires Heiner Flassbeck, Thomas Piketty, Dani Rodrik et Simon Wren-Lewis, une lettre ouverte à Angela Merkel, l’exhortant à réduire la dette de la Grèce et à accorder au gouvernement grec un délai suffisant pour rembourser l’empreinte.
En 2015, Sachs a cofondé l’initiative Ethiques in action avec Marcelo Sánchez Sorondo. Le Pape François l’a nommé membre de l’Académie pontificale des sciences sociales. Sachs a dirigé plusieurs conférences lors des six colloques au Vatican, entre 2019 et 2020. Il a prodigué des conseils sur les questions de développement durable dans le contexte de l’Encyclique Laudato si’. Dans une interview du 7 novembre 2018, il a déclaré que le Pape représentait «en matière de leadership la voix la plus convaincante au monde».
Sachs qualifie la doctrine sociale de l’Eglise catholique étant essentielle et convaincante. Selon lui, la doctrine sociale offre une perspective éthique sur le monde, fournissant un cadre éthique pour l’économie.
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Première publication en allemand par Berliner Zeitung, le 27/05/2026. Sous: https://www.berliner-zeitung.de/ article/jeffrey-sachs-an-bundeskanzler-merz-verhindern-sie-offenen-krieg-mit-russland-10038620