Juifs, révoltez-vous ! Maintenant !

L’appel d’Avraham Burg à la Cour Internationale de Justice (8 août 2025)

Avraham Burg

Avraham « Avrum » Burg, né en 1955 à Jérusalem, est une figure de la gauche israélienne : ancien président de la Knesset (1999-2003), ex-président de l’Agence juive et de l’Organisation sioniste mondiale, il a même assuré l’intérim de la présidence de l’État en 2000. Retiré de la politique active depuis 2004, il s’est imposé comme essayiste post-sioniste et critique constant de Benjamin Netanyahu, plaidant pour une identité juive plus ouverte et dénonçant les dérives de la politique israélienne. Membre du parti Hadash depuis 2015, il a annoncé en 2026 se présenter aux législatives israéliennes avec le mouvement « A Place for Us All »

Nous publions avec un an de retard cet appel d’Avraham Burg, qui appelle à déposer un recours devant la Cour internationale de justice afin que Benjamin Netanyahu soit jugé pour crimes contre l’humanité à Gaza : « Il ne s’agit pas d’un rejet de notre peuple, mais d’une défense de son âme ».
 
Le texte publié sur son blog et intitulé « Jews – Rebel. Now!!! » (traduit en français tour à tout par « Juifs, rebellez-vous maintenant ! » ou « Juifs, révoltez-vous ! Maintenant ! »), appelait un million de Juifs dans le monde — moins de 10 % de la population juive mondiale — à se joindre à une plainte collective devant la Cour internationale de justice pour crimes contre l’humanité commis à Gaza.
 
Quand on lit le texte avec attention, on s’aperçoit qu’ il ne s’agissait pas d’une pétition structurée avec un site de collecte de signatures, mais d’un appel moral publié sur son propre blog, dans lequel il écrivait explicitement espérer que « des lecteurs activistes se saisiraient de cet appel pour l’organiser » — autrement dit, il n’a pas lui-même mis en place de mécanisme de signature.
 
Au demeurant, si on s’en tient au plan juridique, seuls les États peuvent saisir la Cour internationale de justice — des particuliers ne peuvent pas y déposer une plainte collective — ce qui explique en partie pourquoi l’initiative est restée de l’ordre de l’appel politique et symbolique plutôt que d’une procédure judiciaire réelle.
 
Dans un billet de suivi publié en octobre 2025 (« Jews Rebel #2 »), après le cessez-le-feu à Gaza, Burg réoriente son propos vers d’autres priorités : un « Fonds juif mondial pour la reconstruction de Gaza », le soutien à la poursuite de « criminels de guerre juifs devant les tribunaux internationaux » en général, et des initiatives communautaires symboliques (« Maisons de compassion », « Communautés de réparation »).
 
En résumé : il faut considérer l’appel « Juifs, révoltez-vous ! Maintenant! » non pas comme une pétition, mais comme un témoignage pour l’honneur de la communauté juive mondiale devant l’histoire : « nous ne permettrons pas à l’État d’Israël, qui inflige systématiquement des violences à une population civile, de parler en notre nom ».

Magnifié, sanctifié
Sois le saint nom
Avili, crucifié
Chez les humains
Un million de bougies allumées
Pour l’aide qui n’est jamais venue
Vous le voulez plus sombre

Hineni, hineni
Je suis prêt, Seigneur

Leonard Cohen

Il n’existe pas de définition unique pour tous ceux qui s’identifient comme juifs. La judéité est-elle une religion ? Un gène ? Une culture? Une nationalité ? Un statut juridique ? Dans la confusion de ces identités qui se chevauchent et se contredisent, l’Israël moderne a forgé sa propre synthèse sans précédent, une fusion de cinq éléments jamais entièrement soudés dans l’histoire juive : la religion, la terre, le pouvoir, la langue et la souveraineté. Le produit de ce creuset israélien est une mutation culturelle qui ose s’appeler le judaïsme.

À ce moment de l’histoire israélienne, trois de ces éléments, la religion, le pouvoir et la terre, se sont métastasés en excroissances malignes. Le pouvoir est devenu trop grand et est désormais mis au service des interprétations les plus pathologiques du judaïsme, axées sur la conquête et la domination. Le coût immédiat de ce cancer est l’effritement de la souveraineté israélienne. Le pouvoir a été confié à des milices messianiques violentes, dont les chefs de gangs font désormais office de ministres. Ensemble, du haut en bas simultanément, ils ont démantelé l’État israélien. Ce pays n’existe plus.

Ces éléments destructeurs ont toujours été présents dans l’ensemble juif, mais ils étaient généralement contenus, marginalisés, limités. Aujourd’hui, après deux mille ans, ils ont pris le contrôle et mettent en œuvre leurs sombres projets. Chaque juif doit aujourd’hui faire face à deux questions fondamentales : Quelle est mon identité juive ? Et suis-je avec eux ou contre eux ?

Il n’y a pas de juste milieu. Il ne doit pas y en avoir.

Les soutenir, c’est s’aligner sur les forces ruineuses de notre passé. Avec ceux qui ont lancé une révolte imprudente et délirante contre l’Empire romain, entraînant la destruction du second temple et des souffrances indicibles pour notre peuple. Se ranger à leurs côtés, c’est embrasser les commandements bibliques d’anéantissement des nations indigènes et le mythe du suicide collectif à Massada. C’est suivre une culture séparatiste et suprémaciste : un monde où les non-Juifs sont vilipendés et où les Juifs sont choisis et exaltés.

Des lignes épaisses et ininterrompues s’étendent de l’orgueil de Bar Kokhba à la brutalité de Ben-Gvir, de la folie messianique de Rabbi Akiva à la grossièreté et au zèle de Smotrich. Les seigneurs de la ruine de l’histoire juive ne sont jamais vraiment morts et, aujourd’hui, ils tuent même.

Mais le judaïsme a toujours porté en lui une autre civilisation. Une civilisation enracinée dans l’introspection, la critique, la compassion et l’action morale. Le prophète Nathan s’est présenté devant le roi David, le dirigeant le plus puissant d’Israël, et l’a accusé de corruption et d’effusion de sang. Des siècles plus tard, le prophète Jérémie avertit les élites décadentes de Jérusalem de la destruction imminente du premier temple. En l’an 70 de notre ère, Rabbi Yochanan ben Zakkaï a fui la ville des zélotes et de la soif de sang, et a inauguré le nouveau judaïsme alternatif : une foi de culte sans temple, d’identité sans territoire, de force sans domination, et d’autorité spirituelle sans souveraineté politique.

C’est ce judaïsme qui a ensuite embrassé le yiddish, la langue qu’Isaac Bashevis Singer a décrite comme « la langue de l’exil… une langue sans terre et sans frontières, qui n’est soutenue par aucun gouvernement, une langue qui n’a pas de mots pour désigner les armes, les munitions, les manœuvres militaires ou les tactiques de guerre ». Dans les ghettos, les yiddishophones vivaient ce que les grandes religions ne faisaient que prêcher : une pratique quotidienne de l’étude de l’humanité et des relations humaines. Ce qu’ils appellent la Torah, le Talmud, l’éthique et la mystique. Le ghetto, loin d’être un simple refuge pour les persécutés, était une grande expérience de vie paisible, de sens de soi et d’attention aux autres. Et il survit encore, refusant de se rendre, malgré la cruauté qui l’entoure.

Cette tension intérieure de l’âme juive est toujours vivante. Entre les forces de la domination, de la soif de sang et de la « silenciation » des autres, et ce judaïsme de la tolérance, de l’ouverture et du dialogue.

Aujourd’hui, une grande inspiration morale s’impose à tous ceux qui refusent d’accepter la dictature du pouvoir et de la corruption menée par César Netanyahou et sa coalition de zélotes apocalyptiques.

Il est temps de sortir de la ville, comme l’a fait Yohanan ben Zakkaï, et de faire renaître un judaïsme de moralité et d’humanité. Nous n’avons pas d’institutions, pas de grandes ressources. Nous sommes dispersés, souvent seuls. Nous ne possédons aucun pouvoir militaire ou gouvernemental. Mais nous avons la force spirituelle et éthique de notre passé. L’histoire juive est de notre côté.

C’est pourquoi nous pouvons et devons arrêter l’écoulement du sang.

Voici comment nous pouvons commencer : nous avons besoin d’un million de Juifs. Moins de dix pour cent de la population juive mondiale pour déposer un appel commun à la Cour Internationale de Justice de La Haye. Une plainte juridique collective contre l’État d’Israël pour les crimes contre l’humanité commis en notre nom et sous la fausse bannière de notre identité juive.

Il est temps de dire : ça suffit !

Deux soleils se lèveront ce jour-là. L’un brillera au firmament juif, éclairant nos ténèbres intérieures et remplaçant le fanatisme par la clarté morale. L’autre brillera dans le monde entier, déclarant que parmi les Juifs, il y a ceux qui ressemblent aux pires criminels des nations et qu’il y a ceux qui, sans peur ni privilège, se dressent contre eux.

Oui, le Hamas a commis des crimes odieux contre l’humanité. Mais rien de tout cela ne justifie les actions d’Israël à Gaza depuis lors.

Nous sommes à l’heure des comptes. Nous ne devons pas l’esquiver.

Voici donc mon appel :

Si vous êtes un individu, une communauté ou une organisation juive n’importe où dans le monde, et que vous êtes ébranlés par ce que fait Israël, si vous vous alignez sur les valeurs du judaïsme humaniste, sur la décence morale de base et la responsabilité collective, rejoignez cette initiative historique. Non pas en vous tournant vers les armes ou les structures de pouvoir, mais vers la conscience de l’humanité. Adressez-vous à La Haye.

Dans notre appel, nous déclarerons : nous ne permettrons pas à l’État d’Israël, qui inflige systématiquement des violences à une population civile, de parler en notre nom. Nous n’accepterons pas que le judaïsme serve de couverture à des actes de violence. Ce n’est pas un rejet de notre peuple, c’est une défense de son âme. Il ne s’agit pas de détruire, mais de réparer.

Nous sommes des milliers, des dizaines de milliers, des centaines de milliers. Un million de Juifs qui disent simplement : nous sommes ici, et nous sommes contre.

Individus dotés d’une conscience et dont l’âme est en éveil, penseurs, érudits, membres du clergé, artistes, juristes, l’heure est venue. Connectez-vous. Signez. Organisez-vous. Élevez la voix juive de la résistance morale. La lumière existe. Elle a seulement besoin de nombreuses bougies.

J’espère vraiment que les lecteurs prêts à s’engager répondront à cet appel et le diffuseront.

Qu’ils entendront le plus ancien des appels –  « Où es-tu ? »  –  et qu’ils répondront comme l’a fait Leonard Cohen :

Hineni, hineni

Hineni, hineni

Je suis prêt, Seigneur.

Avraham Burg in 2008 (The Times of Israel)

Source:  Avrum Burg’s Substack

Traduction : Agence Média Palestine

N.B. Nous n’avons pas retenu le titre proposé par l’Agence Média Palestine qui nous paraissait incomplet et avons retenu celui de Michael J.P Laurent qui publie dans Geopolitics.fr un article consacré à l’appel d’Avrum Burg.

Il n’y a plus de guerre juste

Jean-Daniel Ruch, ex-ambassadeur, « Il n’y a plus de guerre juste », L’Impertinent, 15 août 2026.

Note des éditeurs
L’article que vous allez lire, de Jean-Daniel Ruch, porte sur la théorie de la « guerre juste » et sur la condamnation qu’en fait le pape Léon XIV dans son encyclique Magnifica Humanitas (25 mai 2026). Précisons d’emblée que l’objet principal de cette encyclique est l’intelligence artificielle et ses impacts, dont l’un est bien entendu la guerre. Il faut attendre le chapitre 5 pour que la question de la guerre juste soit abordée, ce qui n’enlève rien à la vigueur du propos. Il s’agit en effet d’une remise en question par le Vatican de toute la pensée chrétienne depuis Saint-Augustin. C’est donc une évolution majeure que les médias ont dans leur quasi totalité passée sous silence. D’où l’importance de l’article de Jean-Daniel Ruch paru une première fois dans L’Impertinent et que nous reprenons ici.
>>> Des extraits du chapitre 5 de l’encyclique sont reproduits en fin d’article (section sur “La banalisation de la guerre”).
>>> Les sous-titres ont été ajoutés au texte initial par les éditeurs du blog.

Points clés

  • Le pape Léon XIV remet en question la notion de « guerre juste » dans son encyclique Magnifica Humanitas en lien avec l’intelligence artificielle.
  • La doctrine traditionnelle de la guerre juste repose sur trois critères : l’autorité légitime, la cause juste et l’intention droite.
  • L’encyclique souligne les dangers de l’IA, notamment l’anonymisation des responsabilités et l’amplification des discours de haine.
  • Le pape appelle à dépasser la théorie de la guerre juste pour privilégier le dialogue, la diplomatie et la coopération.
  • L’article critique la réaction de l’Occident face à la pensée du pape et évoque le besoin d’une réflexion morale sur la guerre.
© Dicastère pour la Communication – Vatican Media

Le 25 mai 2026, le pape Léon XIV a publié l’encyclique Magnifica Humanitas qui remet en question la notion de « guerre juste » ayant fourni la base morale de la guerre selon l’Église catholique depuis Saint-Augustin au cinquième siècle. Développée par Thomas d’Aquin au 13ᵉ siècle, la notion de « guerre juste » a été sécularisée par le juriste néerlandais Hugo Grotius au 17ᵉ siècle. On est dès lors passé de la morale au droit international, de la définition de la guerre « juste » aux conditions d’une guerre « légale ».

La doctrine traditionnelle de la guerre juste

Cette conception de la guerre juste était fondée sur trois critères:

  1. L’autorité légitime. Une guerre ne peut être déclenchée que par un État souverain, mais pas par des particuliers ou des milices privées. Ceci rejoint la théorie de l’État, celui-ci ne pouvant exister que s’il dispose du monopole de la violence.
  2. La cause juste. Le recours aux armes n’est moralement justifié que si une injustice a été commise ou est sur le point d’être commise.
  3. L’intention droite. Le but ne doit pas être la vengeance ou la conquête, mais la réparation d’un tort. Implicitement, ce critère introduit le comportement des armées dans la conduite des hostilités, qui doit être proportionnel et éviter les dommages causés aux non-combattants.

Le droit international moderne

Dans le droit international moderne, formulé après les deux guerres mondiales, les conceptions héritées de la tradition catholique sont consacrées dans la Charte des Nations Unies (1945) et dans les Conventions de Genève (1949) et leurs Protocoles additionnels (1977). La première définit les règles du jus ad bellum, à savoir le droit de faire la guerre. Les deuxièmes détaillent le jus in bello, soit les règles à appliquer par les armées en guerre qui veillent à protéger les civils et autres non-combattants. La Charte autorise le recours à la force dans deux cas de figure: à l’article 42 en cas de décision du Conseil de sécurité (l’autorité légitime), et à l’article 51 dans l’exercice de la légitime défense (la cause juste). Pour que celle-ci soit exercée de manière légale, elle doit répondre à une agression ou à une menace imminente. Qu’est-ce que l’encyclique de Léon XIV change?

L’encyclique Magnifica Humanitas : un tournant

Le 10 avril, alors qu’un cessez-le-feu venait de prendre place entre l’Iran, les États-Unis et Israël, le pape se fendait d’un tweet aux conséquences vertigineuses :

« Dieu ne bénit aucun conflit. Quiconque est un disciple du Christ, le Prince de la Paix, n’est jamais du côté de ceux qui alors maniaient le glaive et aujourd’hui lâchent des bombes. L’action militaire ne va pas créer des espaces de liberté, ni des temps de Paix. Ceux-ci ne viennent que de la promotion patiente de la coexistence et du dialogue entre les peuples. »

Cette critique a été perçue comme une condamnation de la guerre « de choix » israélo-américaine contre l’Iran. Notez les termes utilisés : lorsque l’Occident, médias ou dirigeants, parlent de la guerre menée par la Russie en Ukraine, il s’agit d’une « agression non provoquée et injustifiée », comme si les bonnes âmes qui nous dirigent devaient se convaincre elles-mêmes que cette « opération militaire spéciale », ainsi que les Russes la nomment, était vraiment non provoquée et n’avait pas une justification quelconque – comme par exemple la pénétration des intérêts et des armes otaniens dans le voisinage de la Russie.

Mais l’action israélo-américaine contre l’Iran, qui n’est pas plus de la légitime défense que l’opération russe contre l’Ukraine, est pudiquement devenue une « guerre de choix ». Les deux sont en droit international des agressions de même calibre.

L’IA et l’anonymisation des responsabilités

Léon XIV précisa sa pensée dans son encyclique. Dans une quarantaine de paragraphes consacrés à « La culture du pouvoir et la civilisation de l’amour », il fustige la banalisation de la guerre encore exacerbée par l’irruption de l’intelligence artificielle qui amplifie les discours de haine et la polarisation tout en anonymisant les responsabilités. Comment peut-on tenir une machine pour responsable de crimes de guerre ?

Le Pape plaide pour l’identification de chaînes de commandement claires qui renvoient à ceux qui, in fine, ordonnent à des systèmes autonomes de tuer. Au passage, il ne se gêne pas de lancer une pique acerbe aux industries militaires qui deviennent un « moteur autonome des choix belliqueux » alimentant les tensions dans le monde, car elles « tirent profit d’un marché qui prospère précisément grâce aux conflits ».

Le dépassement de la théorie de la guerre juste

Face à cette exacerbation de la culture, voire du culte de la puissance armée, « aujourd’hui plus que jamais il est important de réaffirmer le dépassement de la théorie de la ‘guerre juste’ trop souvent invoquée pour justifier n’importe quelle guerre, sous réserve du droit à la légitime défense dans son sens le plus strict. » Donc, on a le droit de se défendre en cas d’agression. Léon termine en plaidant avec force pour le dialogue et la diplomatie, ainsi qu’un renouveau du multilatéralisme.

L’administration Trump face au Pape

L’administration Trump avait toutes les raisons de se sentir visée par la nouvelle théologie de la guerre promue par le pape Léon XIV. On ne va pas s’étendre sur les insanités proférées par le bouffon vulgaire qui sert de président américain, y compris les icônes IA de lui-même en pape.

Plus sérieux sont les doutes émis par le vice-président, un homme provenant d’un milieu difficile et converti au catholicisme en 2019 à l’âge de 35 ans après s’être passionné pour la théologie de Saint-Augustin, justement le père de la doctrine de la guerre juste. Vance pourrait être le prochain président américain.

Gêné, il a répondu aux critiques papales en rappelant son maître à penser : « Lorsque le Pape prétend que Dieu n’est jamais du côté de ceux qui manient le glaive, il oublie la tradition millénaire de la guerre juste. » Et de poser la question rhétorique : « Dieu était-il du côté de ceux qui ont libéré les camps de l’Holocauste? »

Vance n’a peut-être pas réalisé alors que, de ce point de vue, Dieu était avec les Soviétiques, car ce sont eux qui ont libéré Auschwitz…

La clarification du Pape du 6 juin

Le 6 juin, Léon XIV a encore eu l’occasion de préciser sa pensée auprès de journalistes. Interrogé sur la question de savoir si la guerre en Iran remplissait les conditions de la guerre juste, il rétorqua sans appel :

« En Iran, les critères pour une guerre juste ne sont pas présents. » 

Implicitement, il reconnaissait ainsi que l’offensive israélo-américaine constituait un acte d’agression. Il poursuivit dans le sens de son encyclique:

« La théorie de la guerre juste date d’il y a des siècles, alors qu’il était impossible d’imaginer les armements et la capacité destructive à la disposition de l’humanité aujourd’hui. »

Le silence moral de l’Occident

Le vice-président américain s’est abstenu de poursuivre le débat. Il s’est borné, le 18 juin, à affirmer qu’il restait en contact avec le souverain pontife et à décrire leur relation positive. Mais la gêne est palpable chez cet homme croyant.

Il n’y a pas besoin d’être catholique (et l’auteur de ces lignes est un protestant plutôt de tradition antipapiste primaire) pour apprécier la révolution douce que le premier pape américain, né Robert Francis Prevost à Chicago en 1955, enclenche dans le monde occidental. Aux États-Unis, le dernier pays occidental où la religion joue un rôle majeur, l’encyclique Magnifica Humanitas n’est pas sans effet, voir Vance. Il faut aussi dire que l’Amérique continue de bénéficier de journalistes qui savent être incisifs.

L’Europe et son hystérie guerrière

Malheureusement, les élites européennes, tout obsédées qu’elles sont, en particulier en Allemagne, par leur réarmement, n’ont plus la capacité de la réflexion morale. On ne se pose pas la question de savoir ce qui est juste ou faux, bien ou mal, ni où est l’intérêt public. Il n’y a qu’une chose qui compte: battre les Russes. 

L’hystérie guerrière en Allemagne a atteint des proportions telles qu’on est amené à se poser des questions sur les raisons profondes qui animent ces bouffées d’émotions bellicistes : les Allemands veulent-ils se venger des humiliations infligées par les Russes à Stalingrad et à Berlin ? N’oublions pas que ce sont les Russes qui ont occupé Berlin en 1945 alors que les troupes occidentales attendaient sur la rive occidentale de l’Elbe. À nul moment n’entend-on une voix européenne prôner le dialogue et la diplomatie avec Moscou, alors que cette injonction est au cœur de l’encyclique de Léon XIV.

Le cas suisse

Quant à notre très catholique ministre des Affaires étrangères, Ignazio Cassis, sa pensée morale et stratégique rappelle le galetas de ma grand-mère : vide avec beaucoup de toiles d’araignée de poussière. On peut, comme Charlie Hebdo, insulter sans limite l’Église. À bien des égards, on peut se réjouir qu’elle n’ait plus guère d’influence sur nos sociétés et nos politiques. Mais, lorsque l’humanité a besoin d’une boussole pour éviter une nouvelle guerre mondiale, il n’y a pas tellement d’alternative au Pape. Qui, dans le monde occidental, jouit d’une autorité morale comparable?

PS: Tandis que les dirigeants européens restaient muets face aux questions fondamentales posées par le chef de la principale confession chrétienne, le président iranien, lui, les décrivait comme étant « morales, logiques et équitables ». Massoud Peseskhian salua l’appel du Pape pour une « une paix juste. »

L’auteur

Jean-Daniel Ruch a été l’ambassadeur de Suisse en Serbie, au Monténégro, en Israël et en Turquie. Il a aussi travaillé pour l’OSCE dans les années 90 et aux côtés de Carla Del Ponte au Tribunal de l’ONU pour l’ex-Yougoslavie. Depuis 2024, il enseigne et écrit. “Crimes et tremblements. D’une guerre froide à l’autre au service de la paix et de la justice” est paru aux éditions Favre en 2024. Samira au pouvoir, un thriller politique, a été publié aux éditions Zarka en 2025.


Extraits du chapitre 5 de l’encyclique Magnifica Humanitas

La banalisation de la guerre

189. En 1965, le cri de saint Paul VI résonnait avec force devant lʼAssemblée Générale des Nations Unies : « jamais plus la guerre, jamais plus la guerre ! »[i]. Nous devons reconnaître que, malgré les aspirations et les proclamations de paix, les soixante dernières années ont été marquées par des conflits dʼune férocité impressionnante qui ont souvent impliqué massivement les populations civiles, causant des victimes innocentes, des vagues de réfugiés, une déstabilisation sociale et des blessures durables. Cependant, dans le discours public, il était communément admis que la guerre devait rester une extrema ratio, encadrée par des limites éthiques et juridiques rigoureuses, et en tout état de cause par une perspective politique orientée vers la paix. À la suite des événements survenus pendant lʼentre-deux-guerres, un tournant sʼest produit après la Seconde Guerre mondiale : la paix avait été placée au centre de lʼordre international, comme en témoigne notamment la Charte des Nations Unies, qui se propose de « préserver les générations futures du fléau de la guerre »[ii]; de nombreuses Constitutions nationales, dans le même esprit, avaient relégué le recours aux armes à des cas extrêmes et strictement délimités. Même pendant la Guerre froide, malgré la présence de conflits graves, la conscience quʼil fallait éviter à tout prix un nouveau conflit mondial persistait.

190. Aujourdʼhui, en revanche, nous assistons à un véritable changement de paradigme dans le discours public et dans les choix en matière de réarmement, avec une réhabilitation inquiétante de la guerre en tant quʼinstrument de politique internationale, tandis que les critères éthiques mêmes qui en avaient limité lʼusage sont progressivement érodés. Les conflits régionaux qui sʼéternisent, lʼescalade des tensions et les menaces réciproques deviennent presque habituels, et des formes de conflit pour lʼexpansion territoriale que lʼon croyait dépassées réapparaissent. Lʼopinion publique est progressivement orientée et habituée par des récits médiatiques polarisants, souvent amplifiés par des algorithmes qui valorisent la confrontation et lʼopposition.

191. Nous assistons également à une perte inquiétante de la mémoire historique. La disparition progressive des témoins directs de la Shoah et des deux guerres mondiales facilite une réécriture sélective ou déformée du passé, dans un climat où les fausses informations et les manipulations narratives brouillent les leçons apprises. Sans une mémoire vive des horreurs de la guerre, les décisions politiques risquent dʼêtre prises sur la base de calculs de force, sans vision des conséquences à long terme.

192. À tout cela sʼajoute un élément nouveau et déterminant : la dimension médiatique et numérique. Les réseaux de communication, les espaces dʼinformation fragmentés et les algorithmes qui favorisent la confrontation peuvent amplifier la polarisation et le ressentiment, accélérer la propagande et rendre plus difficile un discernement commun. Ainsi, la guerre nʼest pas seulement menée, mais aussi préparée culturellement à travers des récits simplistes, des logiques ami-ennemi, la désinformation et la peur. Lorsque la mémoire historique sʼestompe et que les critères éthiques qui protègent les civils et les plus fragiles sʼaffaiblissent, il devient plus facile de présenter la violence comme nécessaire, inévitable, voire “propreˮ. Cʼest dans ce climat que lʼhumanité est en train de glisser vers une culture violente de la puissance, où la paix nʼapparaît plus comme une tâche à assumer, mais comme un intervalle précaire entre les conflits. Aujourdʼhui plus que jamais, il est important de réaffirmer le dépassement de la théorie de la “guerre justeˮ trop souvent invoquée pour justifier nʼimporte quelle guerre, sous réserve du droit à la légitime défense dans son sens le plus strict[iii]. La magnifique humanité dispose dʼoutils bien plus efficaces et capables de promouvoir la vie humaine pour faire face aux conflits, tels que le dialogue, la diplomatie, le pardon. Le recours à la force, à la violence et aux armes témoigne dʼune pauvreté relationnelle qui a toujours des conséquences désastreuses sur les populations civiles.

Source: Lettre encyclique du Saint-Père Léon XIV Magnifica Humanitas (15 mai 2026), 50 pages. Cf. pp. 34-5.


[i] Saint Paul VI, Discours à la 20 Assemblée générale des Nations Unies (4 octobre 1965) : AAS 57 (1965), p. 881.

[ii] Organisation des Nations Unies, Charte des Nations Unies (26 juin 1945), Préambule.

[iii] Cf. François, Lett. enc. Fratelli tutti (3 octobre 2020), n. 258 : AAS 112 (2020), p. 1061 : « De fait, ces dernières décennies,toutes les guerres ont été prétendument “justifiées”. Le Catéchisme de l’Église catholique parle de la possibilité d’une légitimedéfense par la force militaire, qui suppose qu’on démontre que sont remplies certaines “conditions rigoureuses de légitimitémorale”. Mais on tombe facilement dans une interprétation trop large de ce droit éventuel. On veut ainsi justifier indument mêmedes attaques ‘‘préventives’’ ou des actions guerrières qui difficilement n’entraînent pas “des maux et des désordres plus gravesque le mal à éliminer” » ; cf. Catéchisme de l’Eglise Catholique, n. 2309.

L’instrumentalisation de l’antisémitisme

Antony Lerman

Source: “Weaponising Antisemitism: The Gift that Keeps on Giving“, Declassified UK, 14 février 2024

Les défenseurs de la brutalité d’Israël à l’égard des Palestiniens de Gaza continuent d’utiliser les persécutions subies par les juifs dans le passé pour neutraliser les critiques à l’égard d’Israël.

Des milliers d’Israéliens se sont rassemblés à Jérusalem le 28 janvier à l’occasion d’une conférence d’extrême droite.

Antony Lerman

Cette conférence a appelé à la recolonisation juive de la bande de Gaza et au transfert de la population qui y vit, présenté de manière douteuse à l’aide de l’euphémisme « un moyen légal de les faire émigrer volontairement ».

Parmi les principaux orateurs figuraient d’éminents dirigeants extrémistes du gouvernement. On comptait notamment Itamar Ben-Gvir, ministre de la Sécurité nationale issu du Parti du pouvoir juif, et Bezalel Smotrich, ministre des Finances issu du Parti sioniste religieux.

Leur projet, que des membres du gouvernement israélien d’extrême droite annonçaient dès les premiers jours de la guerre de Gaza, constitue un nettoyage ethnique.

Tout Palestinien restant à Gaza serait soumis à l’extension, sur ce territoire, de l’apartheid sanctionné par l’État qui prévalait dans l’Israël d’avant 1967, en Cisjordanie après 1967 et sur le plateau du Golan.

Ce plan génocidaire a été salué par le ministre du Tourisme du Likoud, Haim Katz, comme une « occasion de reconstruire et d’étendre la terre d’Israël ».

« Parti pris antisémite »

Cela signifiait un rejet total de la décision rendue le 26 janvier par la Cour internationale de justice (CIJ) des Nations unies, selon laquelle « Israël doit prendre des mesures pour empêcher toute violence génocidaire de la part de ses forces armées » et « prévenir et punir » l’incitation au génocide.

Cela constituait également une validation de la vague d’accusations d’antisémitisme à l’encontre de la CIJ que la décision sur Israël de cette dernière avait provoquée. Les représentants du gouvernement israélien ont été les premiers à réagir. La Cour a fait preuve d’un « parti pris antisémite », ont-ils déclaré.

Les dirigeants du J7, le grand groupe de travail des communautés juives américaines contre l’antisémitisme, se sont ralliés à cette position. La CIJ est « tombée sous l’emprise de la propagande antisémite », a écrit Jake Wallis Simons, rédacteur en chef du Jewish Chronicle, dans le Telegraph.

Ce recours à l’antisémitisme comme arme pour détourner les critiques visant la riposte d’Israël aux attaques du Hamas du 7 au 10 octobre contre les colonies juives et les unités de l’armée israélienne situées au-delà de la barrière de sécurité à l’est de la bande de Gaza, était manifeste alors même que les informations sur les atrocités commises commençaient juste à filtrer.

Et la réaction à la décision de la CIJ n’a surpris personne. Après tout, cette stratégie, qui consiste à exploiter l’expérience passée de la persécution antijuive pour neutraliser les critiques à l’égard de l’État juif et susciter la sympathie à son égard, est un procédé qui perdure depuis des décennies.

Propagande tous azimuts

Comme je l’ai analysé dans mon livre « Whatever Happened to Antisemitism? », cette stratégie s’adapte très bien à pratiquement toutes les violations par Israël des droits humains des Palestiniens. Il a été déployé dès le premier jour pour décrire les motivations du Hamas, puis sans discontinuer depuis lors pour saper et détourner les demandes d’un cessez-le-feu immédiat.

En l’espace de quelques heures, dans ce qui présentait toutes les caractéristiques d’une offensive de propagande coordonnée, des responsables gouvernementaux et des responsables politiques israéliens qualifiaient les attaques de « pogroms » et décrivaient ces événements comme « la journée la plus meurtrière pour les Juifs depuis l’Holocauste ». Et ces descriptions continuent de façonner le discours public et la compréhension des événements du 7 octobre.

Le terme « pogrom » est un mot russe désignant les attaques violentes menées par des populations locales non juives contre les Juifs dans l’Empire russe et dans d’autres pays au XIXe siècle. Elles étaient perpétrées par l’oppresseur puissant contre les faibles et les vulnérables.

Aussi grotesque soit-elle, l’attaque du Hamas était précisément le contraire : « une manifestation sans précédent de violence anticoloniale », a écrit Tareq Baconi dans un commentaire pour Al Shabaka, le think tank palestinien international. Il s’agissait d’une attaque contre une cible qui a toujours été vulnérable et qui symbolisait le régime raciste anti-palestinien, le puissant État israélien, imposant l’asservissement de la population de Gaza.

« Une astuce qu’on utilise toujours »

Quant à la comparaison avec l’Holocauste, un tel langage apocalyptique déforme et banalise le génocide nazi des Juifs. Shulamit Aloni, défunte présidente du Meretz – alors le parti le plus à gauche d’Israël dans les années 1990 –, connue pour son franc-parler et très respectée, l’avait candidement condamnée en ces termes : « C’est une astuce à laquelle nous recourons toujours. Quand quelqu’un en Europe critique Israël, nous évoquons l’Holocauste. »

Si l’on compare l’instrumentalisation de l’antisémitisme à l’époque, alors qu’elle n’en était qu’à ses balbutiements, à son ampleur actuelle, on constate que le rôle que l’Holocauste est sans vergogne amené à jouer pour blanchir l’apartheid israélien et justifier la dépossession et le nettoyage ethnique des Palestiniens devient de plus en plus important.

« Quand quelqu’un en Europe critique Israël, on évoque l’Holocauste »

L’institution qui a rendu cela possible est l’Alliance internationale pour la mémoire de l’Holocauste et la « définition opérationnelle » de l’antisémitisme qu’elle a adoptée en 2016. Cette organisation est connue dans le monde entier simplement sous son acronyme : IHRA.

Quelle que soit la teneur de cette définition, qui oserait remettre en cause un document diffusé par un organisme dont le nom comporte les mots « mémoire de l’Holocauste » ? D’autant plus que ses promoteurs ont pratiquement décrété qu’une telle remise en question était un sacrilège.

Et pourtant, la plupart des exemples d’antisémitisme contenus dans cette définition servent à justifier la restriction du droit des Palestiniens à s’exprimer publiquement sur leurs expériences de nettoyage ethnique et de dépossession continue, sans rien faire pour protéger les Juifs contre le véritable antisémitisme.

Comportement protégé

Même avant le 7 octobre, les discours habituels sur l’antisémitisme présentaient les Palestiniens comme étant presque exclusivement associés au terrorisme.

Aujourd’hui, les termes « Palestinien » et « terroriste du Hamas » sont souvent considérés comme synonymes. Par conséquent, suggérer que les Palestiniens pourraient mériter des droits, la souveraineté et la solidarité revient à cautionner la violence contre les Juifs, écrit la journaliste et universitaire Natasha Roth-Rowland.

Empêcher cela et lutter contre ce phénomène lorsqu’il se produit « revient essentiellement à présenter la violence d’État israélienne – nettoyage ethnique, incarcération de masse, exécutions extrajudiciaires, spoliation des terres – comme une forme de comportement protégé parce qu’elle est perpétrée par des Juifs ».

Comme certains le soutiennent, l’une des manifestations de la redéfinition de l’antisémitisme en antisionisme est que l’antisémitisme ne concerne plus « ceux qui haïssent les Juifs », mais « ceux que les Juifs haïssent ».

Antisionisme

Le succès persistant de cette instrumentalisation repose sur une vision déformée et instrumentalisée de l’histoire juive : l’idée que, d’une part, l’antisémitisme est éternel et immuable, et que, d’autre part, l’antisionisme est le « nouvel antisémitisme ».

Quoi qu’il en soit, les organisations anti-antisémites politisées ne cessent d’encourager les gens à croire que l’extermination antisémite est imminente. La première conception, « éterniste », du passé juif, qualifiée de vision larmoyante, ignore les formes contingentes et historiquement spécifiques de l’antisémitisme.

Quant à l’antisionisme, il n’y a rien de plus juif. Les Juifs ont été les premiers antisionistes, le sont restés dans leur grande majorité jusqu’à la Seconde Guerre mondiale, et des centaines de milliers d’entre eux le sont encore aujourd’hui.

« Quant à l’antisionisme, il n’y a rien de plus juif »

Cependant, il est dans l’intérêt d’Israël de continuer à entretenir l’idée que les Juifs, partout dans le monde, sont également et éternellement vulnérables, même si le sionisme était censé mettre fin à la haine des Juifs.

Alors que tant de gens semblent se réjouir d’être exploités pour susciter la compassion au nom d’allégations douteuses d’un antisémitisme en constante montée, pourquoi ne pas continuer à instrumentaliser le discours sur l’Holocauste et les pogroms en les présentant comme des dangers évidents et immédiats ?

Pour les dirigeants israéliens, chaque confrontation militaire, chaque combat contre le Hamas ou le Hezbollah est mené au nom du « peuple juif ». Peu importe que le fait de ne faire aucune distinction entre l’État d’Israël et les Juifs du monde entier soit considéré comme une croyance antisémite selon l’IHRA.

Ephraim Mirvis, le grand rabbin de la United Synagogue britannique, n’avait certainement pas lu le script lorsqu’il a qualifié les soldats israéliens commettant un génocide à Gaza, au nom de l’éradication de l’antisémitisme, d’« incroyables soldats héroïques ».  Pourrait-il être plus évident que l’antisémitisme instrumentalisé constitue un danger évident et immédiat pour les Juifs qui ne réclament pas l’égalité des droits pour tous, du fleuve à la mer ?


À propos de l’auteur

Antony Lerman est chercheur senior au Bruno Kreisky Forum for International Dialogue, à Vienne, et membre honoraire du Parkes Institute for the Study of Jewish/non-Jewish Relations, à l’Université de Southampton. Il est l’auteur de “Whatever Happened to Antisemitism? Redefinition and the Myth of the ‘Collective Jew’” (Pluto Press, 2022) et de “The Making and Unmaking of a Zionist: A Personal and Political Journey” (Pluto Press, 2012).

Pour aller plus loin

Jamais depuis la Shoah les alertes sur la menace antisémite n’ont été aussi dramatiques. Pourtant, les désaccords n’ont jamais été aussi profonds sur ce qu’est réellement l’antisémitisme, sur ses origines et sur la manière d’y répondre.

Dans cet ouvrage décisif, Antony Lerman analyse la confusion croissante autour du « nouvel antisémitisme » et l’assimilation entre antisionisme et haine des Juifs. Il montre comment, depuis quarante ans, l’État d’Israël et ses soutiens ont imposé un récit qui fait d’Israël le « Juif collectif » parmi les nations — un mythe mobilisé pour délégitimer la solidarité avec les Palestiniens, tout en renforçant des forces islamophobes et nationalistes.

En retraçant l’histoire de cette redéfinition, Lerman met en évidence ses effets délétères : banalisation des accusations d’antisémitisme, instrumentalisation de la mémoire de la Shoah, atteintes à la liberté d’expression et criminalisation des luttes palestiniennes pour la justice et l’égalité.

Interview de la présidente du CICR Mirjana Spoljaric

par Richard Werly

« On critique le CICR pour se débarrasser de la responsabilité humanitaire qui incombe aux belligérants »

La présidente du CICR Mirjana Spoljaric lance un cri d'alarme: "nous faisons face aux pires crises humanitaires".
La présidente du Comité international de la Croix Rouge (CICR) parle sur les grands enjeux de l’heure: guerre en Ukraine, massacres de Gaza.
Mirjana SpoljaricRichard Werly
Présidente du Comité international de la Croix Rouge (CICR) depuis octobre 2022 le Comité International de la Croix Rouge (CICR). Née en Croatie, cette diplomate suisse passée par les Nations unies a la très lourde tâche, avec le directeur général de l’organisation Pierre Krähenbühl, de défendre sur tous les théâtres de guerre le droit international humanitaire et les Conventions de Genève, dont la Confédération helvétique est dépositaire. Est-ce devenu une mission impossible dans le monde de Donald Trump ? Le Droit international humanitaire (DIH) peut-il se relever des violations dénoncées, à Gaza ou en Ukraine, par le CICR ?Éditorialiste France-Europe pour le quotidien suisse Blick, Auteur de La France contre elle-même (Éditions Grasset, 2022). Ancien journaliste correspondant à Bangkok du Journal de Genève et de La Croix-L’Événement.
Source: Richard Werly, « Entretien – ‘On critique le CICR pour se débarrasser de la responsabilité humanitaire qui incombe aux belligérants’ », Revue Défense Nationale (RDN), 31 août 2025.

Commençons par l’Ukraine, ce conflit dans lequel la réputation, la responsabilité et la neutralité du Comité international de la Croix rouge ont été plusieurs fois mises en cause par les autorités de Kiev, qui l’accusent d’être du côté de l’agresseur russe. Aujourd’hui, le CICR peut- il y mener à bien sa mission ?

Il est faux d’affirmer que le CICR entretient un quelconque lien avec la Russie. La vérité est que nous entretenons des liens avec tous les États dans le monde, car cela est indispensable pour mener à bien notre mission. Et partout nous fonctionnons de la même manière : en restant à équidistance de toutes les parties belligérantes afin de remplir le mandat que nous confèrent les Conventions de Genève. Il est important de répéter cette évidence dans une revue comme la RDN, lue par les militaires, les états-majors et les experts en géopolitique : tous les États, sans exception, ont les mêmes obligations de respecter ces conventions, de manière non transactionnelle et, indépendamment de ce que font les autres, y compris leurs ennemis. Or, comment y parvenir si l’on ne dialogue pas avec les parties en présence pour insister sur le respect du Droit international humanitaire (DIH) ?

Soyons plus précis : le CICR opère en Ukraine et en Russie. De la même manière ? Avec le même degré d’accès ?

Pour opérer en Ukraine, nous avons besoin de savoir ce qui se passe en Russie. Nous devons avoir, des deux côtés du front, accès aux prisonniers de guerre. Et c’est ce que nous nous efforçons de faire. Je le répète : il est faux de dire, comme je l’ai entendu à Kiev, que le CICR devrait se distancier d’un pays ou l’autre car il ne respecte pas le DIH – au contraire, c’est là où nous devons être plus présents et redoubler nos efforts. Notre mandat est strictement fondé sur le principe de neutralité qui, il est vrai, peut être difficile à comprendre et à accepter lorsque vous subissez une agression caractérisée. Nos modalités de confidentialité sont aussi compliquées à justifier face aux victimes ; mais cela fonctionne. L’histoire du CICR prouve que l’accès aux populations, y compris dans les situations les plus difficiles, est toujours meilleur si on reste neutre. N’oublions pas que les guerres sont aussi des batailles politiques et médiatiques. Chacun se positionne. Or il est devenu très populaire, pour certains politiques, de critiquer le CICR pour se débarrasser de la responsabilité qui leur incombe de respecter le droit international humanitaire.

Concrètement, le CICR obtient des résultats ?

Oui. Si nous n’étions pas là, la situation humanitaire et celle des prisonniers de guerre des deux camps seraient sans doute pires. Avons-nous accès à tous les endroits où nous réclamons systématiquement de nous rendre ? Non. Disposons-nous, comme nous le demandons, d’un accès répété aux sites d’internement des prisonniers, pour pouvoir vérifier leurs conditions de détention ? Non. Restent les faits : grâce à l’intervention et aux messages qui transitent via le CICR, 14 200 familles ont pu être, depuis le début de la guerre, informées de la situation de leurs proches disparus. Nous avons convoyé plus de 18 000 messages entre les détenus et leurs familles. Nous avons visité depuis l’escalade du conflit 6 700 prisonniers de guerre, principalement en Ukraine. Est-ce suffisant ? Non. Nos statistiques ne correspondent malheureusement pas au nombre de personnes disparues. Au moment où nous parlons, des dizaines de milliers d’Ukrainiens sont à la recherche de leurs fils ou de leurs parents. Le travail du CICR consiste aussi, grâce à nos banques de données, à mettre des noms sur des disparitions, à vérifier les identités. C’est un travail très minutieux, essentiel, qui va durer très longtemps, même en cas d’accord de paix et de cessez-le-feu.

Le Comité international de la Croix Rouge va donc rester en Ukraine au-delà d’un possible règlement du conflit ?

Bien sûr. C’est ce qui se passe dans les Balkans. Nous serons toujours là bien après l’arrêt des combats que nous espérons tous. Je pense que le CICR sera présent en Ukraine, et dans les territoires contestés par les deux pays, pendant des décennies. C’est la réalité de la guerre. Elle se prolonge au-delà du retour de la paix.

Prenez le cas de la Syrie, où j’ai effectué une mission en janvier. Actuellement, nous gérons un total de 31 000 cas de disparus. L’angoisse des familles à la recherche de leurs proches disparus met en évidence les souffrances qui pourraient être évitées si le CICR était en mesure de rendre visite aux détenus afin de contrôler leurs conditions de détention et de leur permettre de rester en contact avec leurs familles.

Notre mission est de maintenir cette dynamique et de déployer tous les efforts nécessaires pour y parvenir. Le CICR réaffirme son engagement envers les populations touchées par les conflits. C’est l’essence même de notre mandat.

L’une des conséquences du conflit en Ukraine est le réarmement de l’Europe. Les dépenses de défense augmentent de façon importante sur le Vieux Continent, en particulier au sein de l’OTAN. La Suisse, malgré sa neutralité, est aussi concernée. Bref, presque tous nos pays, d’une façon ou d’une autre, consolident leur défense. On parle de la menace russe. On parle de guerre hybride. Le CICR est concerné ?

C’est une évidence. Tous les responsables militaires et politiques européens – puisque vous me parlez de l’Europe – doivent en avoir conscience : dès que vous prenez la décision de vous armer davantage et de vous préparer à une guerre éventuelle, la question du droit international humanitaire est centrale, incontournable. Vos armées, vos soldats ont intérêt à ce que les éventuels belligérants respectent le DIH. Il est impossible d’investir massivement dans la défense et d’ignorer les conséquences humanitaires. Se préparer à la guerre et à affronter des menaces, c’est aussi entraîner vos armées au respect du DIH. Vous devez disposer des moyens et des outils pour cela. La protection des populations civiles, des installations médicales et des infrastructures civiles, le respect des équipes du CICR et des convois humanitaires, tout cela fait partie intégrante de la guerre. Mon message aux gouvernements européens est : c’est votre responsabilité, comme État. Le CICR peut offrir un soutien technique. Mais ce sont les belligérants qui ont le dernier mot et doivent se mettre d’accord. C’est pour cette raison que nous demandons à nos interlocuteurs de l’Union européenne et de l’Otan de faire du DIH une priorité de leur politique de sécurité et de défense.

À ce stade, il nous faut parler de Gaza. Ce conflit n’est-il pas le cimetière du droit international que vous défendez ?

Ce qui se passe à Gaza est une négation de toutes les normes morales et juridiques. Je me suis moi-même rendu à nouveau dans les territoires palestiniens en janvier 2025. J’ai pu constater de mes propres yeux les conditions épouvantables dans lesquelles vit la population civile palestinienne. Il ne reste plus aucune dignité pour les habitants de Gaza. Gaza est détruite dans sa totalité. Cette enclave n’est plus vivable. Ce que j’ai vu en janvier n’était déjà pas tenable et la situation humanitaire s’est massivement détériorée jusqu’à aujourd’hui. Nous ne sommes pas en mesure de faire rentrer le matériel nécessaire pour équiper adéquatement notre hôpital de campagne à Rafah. Médicaments, eau, nourriture… Tout manque. C’est une horreur humanitaire.

Comment en finir ?

Il est très clair que nous demandons l’arrêt des combats, la distribution rapide et sans entrave d’aide humanitaire impartiale dans l’ensemble de Gaza, et la libération inconditionnelle des otages. Nous l’avons demandée dès le début de ce conflit, tout de suite après le 7 octobre 2023. Le CICR a joué un rôle clé dans la libération de plus de 149 otages et 1 709 détenus. Mais on ne peut rien faire sans un cessez-le-feu et sans volonté politique. Il est crucial que les droits les plus élémentaires de la population civile de Gaza soient respectés. C’est une obligation pour la communauté internationale tout entière. Si on n’arrive pas à revenir à un meilleur respect du DIH, ce qui se passe à Gaza restera comme une faillite morale majeure pour tous les États.

Plus les combats se poursuivent, plus cette faillite morale pèse sur nos épaules, notamment pour les pays occidentaux alliés d’Israël ?

Avant tout, Israël a une responsabilité principale et immédiate pour ce qui se passe à Gaza, y compris en tant que puissance occupante. Ce pays ne peut pas échapper aux responsabilités qui incombent à tous les États signataires des conventions de Genève de respecter et faire respecter le DIH. Je demande à tous les chefs des États de prendre leurs téléphones et d’appeler leurs alliés à respecter le droit international humanitaire.

On entend souvent, en particulier dans les pays du sud, des dirigeants dénoncer le « deux poids deux mesures » des Occidentaux qui dénoncent les frappes russes sur l’Ukraine, mais se montrent beaucoup plus prudents sur Gaza. Ce déséquilibre problématique, le CICR le ressent-il aussi, vu que votre organisation est présente dans le monde entier ?

Il est évident que plus la tragédie à Gaza se prolonge, plus les dirigeants, les gouvernements, les factions, les mouvements et les milices du monde entier sont encouragés à considérer le droit international humanitaire comme facultatif et à le bafouer. Nous n’avons pas les moyens de nous le permettre. Ce qui se passe à Gaza informe de manière extrêmement dangereuse ce qui se passe dans tous les conflits, que ce soit au Soudan, en Ukraine, en République Démocratique du Congo ou au Myanmar, où j’étais il y a quelques mois. Les interprétations permissives et la tolérance vis-à-vis des violations du droit de la guerre sont des signaux qui influencent la conduite des hostilités ailleurs. On ne peut pas laisser cela durer. Nous devons impérativement renverser cette tendance. C’est pour cette raison que le CICR a lancé une initiative globale, avec le soutien de la France, du Brésil, de la Jordanie, de l’Afrique du Sud, de la Chine et du Kazakhstan, en faveur d’une conférence internationale fin 2026 appelant à faire du respect du droit international humanitaire une priorité politique, dans le domaine diplomatique comme du point de vue militaire. Plus de 85 pays soutiennent déjà cet appel. Nous voulons avoir à bord, lors de cette conférence, tous les États signataires des conventions de Genève.

La guerre en Ukraine, devenue largement une guerre des drones et des missiles, démontre combien la nature des conflits a changé. Les armes du futur vont encore accentuer ces bouleversements. Le CICR s’y prépare ?

Les nouvelles technologies ont toujours modifié la conduite des hostilités et le comportement des combattants. Le plus frappant est l’utilisation de l’intelligence artificielle dans le pilotage des drones, lesquels peuvent voyager à des milliers de kilomètres. Vous pouvez très bien déclencher une attaque depuis un autre pays. Vous pouvez procéder à une frappe létale, dévastatrice, depuis votre appartement. Or le droit international humanitaire demeure la règle, quelle que soit l’arme utilisée.

Est-ce que cette mutation technologique rend plus difficile le travail et la mission du Comité International de la Croix Rouge ?

Oui, c’est évident. Il est faux, en tout cas, de penser que la technologie élimine les lois et les règles : le DIH demeure pertinent et s’applique aux opérations militaires menées avec l’aide des nouvelles technologies.

Sauf qu’avec l’intelligence artificielle, l’homme disparaît derrière l’arme…

L’homme en tant que pilote oui, mais pas l’État, pas le commanditaire de l’action, pas le responsable de la décision de frapper. Il est faux de penser que le Droit international humanitaire ne s’applique pas. Il y a deux ans, le CICR a participé à l’élaboration d’un cadre normatif pour les armes autonomes, et le danger nous est apparu clairement avec la création d’armes à 100 % indépendantes d’un contrôle humain. Il faut mettre des barrières internationales pour clarifier ce qui peut être permis et ce qui ne peut pas l’être et empêcher la construction d’armes qui auraient un impact dévastateur comparable aux armes nucléaires.

Vous parlez de communauté internationale, mais existe-t-elle encore ?

Le multilatéralisme et le besoin d’organisations internationales n’est pas mort. Je refuse de considérer leur disparition comme une fatalité. La gouvernance globale est sous pression, c’est juste. Mais les États continuent de se parler, de négocier et même de faire des « deals ». Parler de fin du multilatéralisme est bien trop simple, bien trop réducteur. Ce qu’on observe et que le CICR déplore, c’est la dégradation des règles de la guerre et leur interprétation permissive. C’est la disparition de notre acquis humanitaire bâti au fil de plusieurs décennies de conflit. C’est la mise à mal du besoin de préserver l’humanité à tout prix. Nous allons tous payer cela très cher.

Présider le Comité International de la Croix Rouge, ce n’est pas courir le risque d’être découragée face à la montée des périls que vous évoquez ?

Le CICR a été créé, après la bataille de Solferino en juin 1859, dans les conditions d’une guerre atroce. Depuis la naissance du Mouvement international de la Croix-Rouge et du Croissant-Rouge, nous faisons face aux pires crises humanitaires. Nous n’allons sûrement pas lâcher prise au moment où le monde a le plus besoin de nous. Au contraire. Nous allons renforcer notre action et notre plaidoyer pour demander un accès humanitaire. Il n’est pas acceptable d’être systématiquement empêché de livrer des vivres et des cargaisons humanitaires, dans le seul but de venir en aide aux populations civiles. Nous allons aussi renforcer notre engagement en faveur du droit international humanitaire. Nous sommes résolus à mener ce combat politique. Les solutions ne sont pas militaires. Elles sont politiques. Nous devons mobiliser les États pour un meilleur État de droit, pour un meilleur respect des règles multilatérales. Et croyez-moi, je vais me battre pour cela. Je ne suis pas du tout découragée.

Le CICR est une très grosse machine. L’organisation a traversé ces dernières années une crise financière sérieuse. En êtes-vous sorti ?

La situation financière du CICR est toujours un sujet d’importance dans la mesure où les besoins humanitaires dépassent largement nos moyens. Nous devons souvent agir sans avoir les garanties financières adéquates. C’est dans ce contexte que nous avons fait face à une crise aiguë en 2023. Nous avons, en conséquence, réformé nos structures internes, réduit nos coûts opérationnels et supprimer plus de 4 000 postes. Est-ce suffisant pour l’avenir ? Rien n’est sûr, car nous sommes aujourd’hui soumis, comme tous les acteurs humanitaires, à de nouvelles pressions financières d’une dimension différente. Il faut regarder la réalité en face : toute l’architecture humanitaire est mise sous pression à cause de la volonté de retrait de nombreux donateurs, dont les États-Unis et d’autres soutiens traditionnels de l’action humanitaire, y compris la Suisse ou la France. De nombreux États, en particulier européens, sont aussi en train de baisser leurs budgets de coopération internationale pour investir davantage dans la défense. Mon message à ces pays est : ne renoncez pas au DIH et continuez de nous soutenir. Le CICR est souvent l’ultime preuve d’humanité, l’ultime secours, l’ultime rempart contre la barbarie absolue. Vous pouvez investir dans la défense. C’est votre décision souveraine. Mais ne le faites pas au détriment de votre devoir d’humanité.

Les Palestiniens sont les nouveaux Indiens, les Indiens d’Israël

Par Gilles Deleuze

Gilles Deleuze a publié quelques textes pour la Revue d’Études Palestiniennes dans les années 1980. L’extrait qui suit est extrait d’un article intitulé “Grandeur de Yasser Arafat” qui était une réaction aux massacres de Sabra et Chatila perpétrés lors de l’invasion israélienne au Liban. Nous avons ôté les paragraphes d’introduction et de fin qui évoquaient les événements en question. Abstraction faite de ces références, le texte rédigé en 1983 n’a pas pris une ride. D’un côté, c’est désespérant parce ce que disait Deleuze il y a plus de 40 ans pourrait être répété aujourd’hui mot pour mot. Mais n’est-ce pas le propre des philosophes d’aller au cœur immobile de l’actualité ondoyante? Le titre proposé est tiré du texte ci-dessous.
[Note des éditeurs]


Gilles Deleuze en 1988-89 (photo extraite du documentaire L'Abécédaire produit par Pierre-André Boutang)
Gilles Deleuze en 1988-89 (photo extraite du documentaire L’Abécédaire produit par Pierre-André Boutang)

La cause palestinienne est d’abord l’ensemble des injustices que ce peuple a subies et ne cesse de subir. Ces injustices sont les actes de violence, mais aussi les illogismes, les faux raisonnements, les fausses garanties qui prétendent les compenser ou les justifier. (…) D’un bout à l’autre, il s’agira de faire comme si le peuple palestinien, non seulement ne devait plus être, mais n’avait jamais été. 

Les conquérants étaient de ceux qui avaient subi eux-mêmes le plus grand génocide de l’histoire. De ce génocide, les sionistes avaient fait un mal absolu. Mais transformer le plus grand génocide de l’histoire en mal absolu, c’est une vision religieuse et mystique, ce n’est pas une vision historique. Elle n’arrête pas le mal ; au contraire, elle le propage, elle le fait retomber sur d’autres innocents, elle exige une réparation qui fait subir à ces autres une partie de ce que les juifs ont subi (l’expulsion, la mise en ghetto, la disparition comme peuple). Avec des moyens plus “froids” que le génocide, on veut aboutir au même résultat.

Les USA et l’Europe devaient réparation aux juifs. Et cette réparation, ils la firent payer par un peuple dont le moins qu’on puisse dire est qu’il n’y était pour rien, singulièrement innocent de tout holocauste et n’en ayant même pas entendu parler. C’est là que le grotesque commence, aussi bien que la violence. Le sionisme, puis l’État d’Israël exigeront que les Palestiniens les reconnaissent en droit. Mais lui, l’État d’Israël, il ne cessera de nier le fait même d’un peuple palestinien. On ne parlera jamais de Palestiniens, mais d’Arabes de Palestine, comme s’ils s’étaient trouvés là par hasard ou par erreur. Et plus tard, on fera comme si les Palestiniens expulsés venaient du dehors, on ne parlera pas de la première guerre de résistance qu’ils ont menée tout seuls. On en fera les descendants d’Hitler, puisqu’ils ne reconnaissaient pas le droit d’Israël. Mais Israël se réserve le droit de nier leur existence de fait. C’est là que commence une fiction qui devait s’étendre de plus en plus, et peser sur tous ceux qui défendaient la cause palestinienne. Cette fiction, ce pari d’Israël, c’était de faire passer pour antisémites tous ceux qui contesteraient les conditions de fait et les actions de l’État sioniste. Cette opération trouve sa source dans la froide politique d’Israël à l’égard des Palestiniens. 

Israël n’a jamais caché son but, dès le début : faire le vide dans le territoire palestinien. Et bien mieux, faire comme si le territoire palestinien était vide, destiné depuis toujours aux sionistes. Il s’agissait bien de colonisation, mais pas au sens européen du XIXe siècle : on n’exploiterait pas les habitants du pays, on les ferait partir. Ceux qui resteraient, on n’en ferait pas une main-d’œuvre dépendant du territoire, mais plutôt une main-d’œuvre volante et détachée, comme si c’étaient des immigrés mis en ghetto. Dès le début, c’est l’achat des terres sous la condition qu’elles soient vides d’occupants, ou vidables. C’est un génocide, mais où l’extermination physique reste subordonnée à l’évacuation géographique : n’étant que des Arabes en général, les Palestiniens survivants doivent aller se fondre avec les autres Arabes. L’extermination physique, qu’elle soit ou non confiée à des mercenaires, est parfaitement présente. Mais ce n’est pas un génocide, dit-on, puisqu’elle n’est pas le « but final » : en effet, c’est un moyen parmi d’autres.

Gilles Deleuze, « Grandeur de Yasser Arafat », Revue d’Études Palestiniennes, no 10, hiver 1984, p. 41-43. Le texte est daté de septembre 1983. Repris en volume dans Gilles Deleuze, « Deux régimes de fous et autres textes », Éditions de Minuit, 2003, 384 pages.

Cisjordanie occupée : le chagrin de Michael Sfard

Régis de Castelnau

Régis de Castelnau, « Cisjordanie occupée : le chagrin
de Michael Sfard », Vu du droit, 5 août 2025

Michael Sfard

Le choix que j’ai fait il y a fort longtemps d’embrasser la profession d’avocat, était le fruit de ce que l’on appelle communément une « vocation ». Il y avait la place dans la Cité, le rôle multiséculaire et indispensable de défendre non le crime mais l’Homme selon la belle expression d’Henri Leclerc qui fut mon modèle. La possibilité aussi de l’engagement dans des combats qui dépassaient l’individuel, et bien sûr la reconnaissance du rôle social dont l’importance s’exprimait dans le port de la robe, et les privilèges qu’il octroyait. Mais finalement, à la réflexion en regardant ce que furent ces 52 années, je mesure que le premier moteur était spontanément celui du refus de l’injustice, et l’aversion pour l’arbitraire.

Lorsqu’après le 7 octobre, au nom d’une vengeance biblique j’ai vu se déchaîner en Palestine une violence sans mesure dont les enfants furent les premières victimes innocentes, ce furent l’indignation et le refus qui s’exprimèrent immédiatement. J’en fut copieusement insulté, y compris par des proches devenus évidemment « anciens amis » qui me reprochèrent « d’avoir perdu ma boussole morale » (!) pour oser prendre le parti des « arabes » et m’opposer à un massacre devenu élément constitutif d’un génocide.

Mais tout ceci s’est fait sans jamais oublier ce qu’Israël impose aux palestiniens de Cisjordanie, cet affreux système de domination, à base d’incroyable racisme, de spoliation, d’exploitation, de violences quotidiennes allant jusqu’à laisser à des colons, meurtriers fanatiques un quasi droit d’exécution individuelle sur les habitants de ces territoires occupés. Comme vient de le démontrer l’assassinat impuni d’Awdah Hathaleen.

En Cisjordanie tout n’y est qu’arbitraire et injustice. Or cet arbitraire et ces injustices sont le moyen de priver les Palestiniens de leur dignité, et par conséquent de nier leur humanité. Et cette négation-là procède d’une volonté d’éradication qui relève elle aussi d’une volonté génocidaire. Si le massacre de Gaza peut provoquer l’épouvante et la colère, ce qui se passe en Cisjordanie, ce qui est imposé à ses habitants légitimes doit déclencher la rage.

Je vais demander à ce stade à mes lecteurs d’excuser l’impudeur de ce qui précède. Mais il s’agissait d’introduire la publication d’un texte bouleversant, qui m’a noué la gorge, et confronté au chagrin de l’impuissance.

Il est celui de quelqu’un que je ne connais pas, mais que je ne peux considérer que comme un frère. C’est un avocat israélien, de ceux qui sauvent l’honneur, et qui obligent à poursuivre.

– o – o – o –

Je veux dire quelque chose à propos de la Cisjordanie.

Pas à propos de la famine, ni de la torture, ni de l’extermination.

À propos du mal simple, personnel, (relativement) petit.

Je suis avocat depuis 26 ans. Durant toutes ces années, j’ai représenté des Palestiniens vivant en Cisjordanie. J’ai représenté des individus, des familles, des communautés entières, et j’ai traité, en cumulé, des milliers de cas où l’armée, les colons, ou les deux, ont fait du mal à mes clients, les ont menacés ou harcelés.

Je ne me suis jamais senti aussi impuissant qu’en ce moment.

En Faculté de Droit, on nous enseigne les dangers du pouvoir arbitraire — ce pouvoir sans contrôle, sans contrainte juridique, échappant à toute institution chargée de le contenir. Quand on y pense, on imagine des pays lointains, des époques révolues. On pense au seigneur féodal expulsant un vassal sur un coup de tête, au roi qui s’empare du seul agneau d’un pauvre, au fonctionnaire du parti unique qui, d’un clin d’œil, fait arrêter un voisin gênant. On pense à des endroits sans justice, ou du moins sans justice indépendante, sans éthique professionnelle.

Et aujourd’hui, depuis des mois, en Cisjordanie, je regarde droit dans les yeux un pouvoir brut, violent, arbitraire.

Chaque semaine, chaque jour — parfois plusieurs fois par jour — mon bureau reçoit des signalements d’usage arbitraire de la force :

Ceux qui tentent de protester — sont arrêtés.

Des colons, soutenus par des soldats, empêchent les paysans d’accéder à leurs terres. Aucune explication n’est donnée.

La police n’applique pas les ordonnances de protection émises par les tribunaux israéliens contre les colons harceleurs, n’enquête pas sur les violations, n’arrête pas les auteurs, même lorsque les menaces persistent.

La police refuse de prendre les plaintes sur place ou par téléphone — « Venez au poste », disent-ils (et attendez cinq heures dehors, sous la chaleur).

Rien de tout cela n’est légal.

Rien de tout cela n’est légal.

Rien, rien de tout cela n’est légal — même selon les lois de l’occupant, même selon le droit militaire en vigueur dans le territoire.

Et rien de tout cela n’est nouveau — sauf qu’aujourd’hui, il n’y a plus personne à qui parler.

Il y avait autrefois un numéro, un commandant, un officier, un procureur, un conseiller juridique — quelqu’un qui montrait un soupçon de honte.

Aujourd’hui, il n’y a plus personne à qui parler.

Soit ils ne répondent pas.

Soit ils répondent avec hostilité.

Soit ils répondent — et ignorent.

Ceux qui aidaient, ceux dont c’était le travail d’aider, ceux qui comprenaient autrefois que leur mission était d’imposer la loi aux civils et soldats israéliens — ils disparaissent, changent de poste, prennent leur retraite, ou se conforment à l’esprit du temps, aussi laid soit-il.

La police, l’armée et les colons ont toujours été, en grande partie, un seul et même corps — mais il y avait des failles entre eux, à travers lesquelles on pouvait parfois obtenir réparation, à travers lesquelles on pouvait contenir, un peu, le monstre de la suprématie juive.

Aujourd’hui, c’est un bloc compact de mal distillé.

Et un autre client envoie un message WhatsApp, et encore un autre. Et mon équipe et moi perdons la tête.

Il n’y a plus personne à qui parler.

Je ne trouve de réconfort que dans une chose : savoir qu’un jour, vous tous, tous ceux qui servez cette machine du mal — vous devrez expliquer à vos enfants, à vos petits-enfants, et à vous-mêmes comment il se fait — que vous avez échoué à rester humains.

Il y aura des musées qui raconteront votre histoire — et celle de vos victimes.

Parce que cela ne durera pas éternellement.

L’humanisme ne perdra pas cette bataille — et moi, j’y resterai toujours aux côtés de celles et ceux à qui, dans vos esprits et dans vos cœurs, vous avez déjà arraché toute humanité.

Michael Sfard, Israeli human-rights lawyer, speaks out”,
Jewish Voice for Labour, 30 July, 2025