L’instrumentalisation de l’antisémitisme

Antony Lerman

Source: “Weaponising Antisemitism: The Gift that Keeps on Giving“, Declassified UK, 14 février 2024

Les défenseurs de la brutalité d’Israël à l’égard des Palestiniens de Gaza continuent d’utiliser les persécutions subies par les juifs dans le passé pour neutraliser les critiques à l’égard d’Israël.

Des milliers d’Israéliens se sont rassemblés à Jérusalem le 28 janvier à l’occasion d’une conférence d’extrême droite.

Antony Lerman

Cette conférence a appelé à la recolonisation juive de la bande de Gaza et au transfert de la population qui y vit, présenté de manière douteuse à l’aide de l’euphémisme « un moyen légal de les faire émigrer volontairement ».

Parmi les principaux orateurs figuraient d’éminents dirigeants extrémistes du gouvernement. On comptait notamment Itamar Ben-Gvir, ministre de la Sécurité nationale issu du Parti du pouvoir juif, et Bezalel Smotrich, ministre des Finances issu du Parti sioniste religieux.

Leur projet, que des membres du gouvernement israélien d’extrême droite annonçaient dès les premiers jours de la guerre de Gaza, constitue un nettoyage ethnique.

Tout Palestinien restant à Gaza serait soumis à l’extension, sur ce territoire, de l’apartheid sanctionné par l’État qui prévalait dans l’Israël d’avant 1967, en Cisjordanie après 1967 et sur le plateau du Golan.

Ce plan génocidaire a été salué par le ministre du Tourisme du Likoud, Haim Katz, comme une « occasion de reconstruire et d’étendre la terre d’Israël ».

« Parti pris antisémite »

Cela signifiait un rejet total de la décision rendue le 26 janvier par la Cour internationale de justice (CIJ) des Nations unies, selon laquelle « Israël doit prendre des mesures pour empêcher toute violence génocidaire de la part de ses forces armées » et « prévenir et punir » l’incitation au génocide.

Cela constituait également une validation de la vague d’accusations d’antisémitisme à l’encontre de la CIJ que la décision sur Israël de cette dernière avait provoquée. Les représentants du gouvernement israélien ont été les premiers à réagir. La Cour a fait preuve d’un « parti pris antisémite », ont-ils déclaré.

Les dirigeants du J7, le grand groupe de travail des communautés juives américaines contre l’antisémitisme, se sont ralliés à cette position. La CIJ est « tombée sous l’emprise de la propagande antisémite », a écrit Jake Wallis Simons, rédacteur en chef du Jewish Chronicle, dans le Telegraph.

Ce recours à l’antisémitisme comme arme pour détourner les critiques visant la riposte d’Israël aux attaques du Hamas du 7 au 10 octobre contre les colonies juives et les unités de l’armée israélienne situées au-delà de la barrière de sécurité à l’est de la bande de Gaza, était manifeste alors même que les informations sur les atrocités commises commençaient juste à filtrer.

Et la réaction à la décision de la CIJ n’a surpris personne. Après tout, cette stratégie, qui consiste à exploiter l’expérience passée de la persécution antijuive pour neutraliser les critiques à l’égard de l’État juif et susciter la sympathie à son égard, est un procédé qui perdure depuis des décennies.

Propagande tous azimuts

Comme je l’ai analysé dans mon livre « Whatever Happened to Antisemitism? », cette stratégie s’adapte très bien à pratiquement toutes les violations par Israël des droits humains des Palestiniens. Il a été déployé dès le premier jour pour décrire les motivations du Hamas, puis sans discontinuer depuis lors pour saper et détourner les demandes d’un cessez-le-feu immédiat.

En l’espace de quelques heures, dans ce qui présentait toutes les caractéristiques d’une offensive de propagande coordonnée, des responsables gouvernementaux et des responsables politiques israéliens qualifiaient les attaques de « pogroms » et décrivaient ces événements comme « la journée la plus meurtrière pour les Juifs depuis l’Holocauste ». Et ces descriptions continuent de façonner le discours public et la compréhension des événements du 7 octobre.

Le terme « pogrom » est un mot russe désignant les attaques violentes menées par des populations locales non juives contre les Juifs dans l’Empire russe et dans d’autres pays au XIXe siècle. Elles étaient perpétrées par l’oppresseur puissant contre les faibles et les vulnérables.

Aussi grotesque soit-elle, l’attaque du Hamas était précisément le contraire : « une manifestation sans précédent de violence anticoloniale », a écrit Tareq Baconi dans un commentaire pour Al Shabaka, le think tank palestinien international. Il s’agissait d’une attaque contre une cible qui a toujours été vulnérable et qui symbolisait le régime raciste anti-palestinien, le puissant État israélien, imposant l’asservissement de la population de Gaza.

« Une astuce qu’on utilise toujours »

Quant à la comparaison avec l’Holocauste, un tel langage apocalyptique déforme et banalise le génocide nazi des Juifs. Shulamit Aloni, défunte présidente du Meretz – alors le parti le plus à gauche d’Israël dans les années 1990 –, connue pour son franc-parler et très respectée, l’avait candidement condamnée en ces termes : « C’est une astuce à laquelle nous recourons toujours. Quand quelqu’un en Europe critique Israël, nous évoquons l’Holocauste. »

Si l’on compare l’instrumentalisation de l’antisémitisme à l’époque, alors qu’elle n’en était qu’à ses balbutiements, à son ampleur actuelle, on constate que le rôle que l’Holocauste est sans vergogne amené à jouer pour blanchir l’apartheid israélien et justifier la dépossession et le nettoyage ethnique des Palestiniens devient de plus en plus important.

« Quand quelqu’un en Europe critique Israël, on évoque l’Holocauste »

L’institution qui a rendu cela possible est l’Alliance internationale pour la mémoire de l’Holocauste et la « définition opérationnelle » de l’antisémitisme qu’elle a adoptée en 2016. Cette organisation est connue dans le monde entier simplement sous son acronyme : IHRA.

Quelle que soit la teneur de cette définition, qui oserait remettre en cause un document diffusé par un organisme dont le nom comporte les mots « mémoire de l’Holocauste » ? D’autant plus que ses promoteurs ont pratiquement décrété qu’une telle remise en question était un sacrilège.

Et pourtant, la plupart des exemples d’antisémitisme contenus dans cette définition servent à justifier la restriction du droit des Palestiniens à s’exprimer publiquement sur leurs expériences de nettoyage ethnique et de dépossession continue, sans rien faire pour protéger les Juifs contre le véritable antisémitisme.

Comportement protégé

Même avant le 7 octobre, les discours habituels sur l’antisémitisme présentaient les Palestiniens comme étant presque exclusivement associés au terrorisme.

Aujourd’hui, les termes « Palestinien » et « terroriste du Hamas » sont souvent considérés comme synonymes. Par conséquent, suggérer que les Palestiniens pourraient mériter des droits, la souveraineté et la solidarité revient à cautionner la violence contre les Juifs, écrit la journaliste et universitaire Natasha Roth-Rowland.

Empêcher cela et lutter contre ce phénomène lorsqu’il se produit « revient essentiellement à présenter la violence d’État israélienne – nettoyage ethnique, incarcération de masse, exécutions extrajudiciaires, spoliation des terres – comme une forme de comportement protégé parce qu’elle est perpétrée par des Juifs ».

Comme certains le soutiennent, l’une des manifestations de la redéfinition de l’antisémitisme en antisionisme est que l’antisémitisme ne concerne plus « ceux qui haïssent les Juifs », mais « ceux que les Juifs haïssent ».

Antisionisme

Le succès persistant de cette instrumentalisation repose sur une vision déformée et instrumentalisée de l’histoire juive : l’idée que, d’une part, l’antisémitisme est éternel et immuable, et que, d’autre part, l’antisionisme est le « nouvel antisémitisme ».

Quoi qu’il en soit, les organisations anti-antisémites politisées ne cessent d’encourager les gens à croire que l’extermination antisémite est imminente. La première conception, « éterniste », du passé juif, qualifiée de vision larmoyante, ignore les formes contingentes et historiquement spécifiques de l’antisémitisme.

Quant à l’antisionisme, il n’y a rien de plus juif. Les Juifs ont été les premiers antisionistes, le sont restés dans leur grande majorité jusqu’à la Seconde Guerre mondiale, et des centaines de milliers d’entre eux le sont encore aujourd’hui.

« Quant à l’antisionisme, il n’y a rien de plus juif »

Cependant, il est dans l’intérêt d’Israël de continuer à entretenir l’idée que les Juifs, partout dans le monde, sont également et éternellement vulnérables, même si le sionisme était censé mettre fin à la haine des Juifs.

Alors que tant de gens semblent se réjouir d’être exploités pour susciter la compassion au nom d’allégations douteuses d’un antisémitisme en constante montée, pourquoi ne pas continuer à instrumentaliser le discours sur l’Holocauste et les pogroms en les présentant comme des dangers évidents et immédiats ?

Pour les dirigeants israéliens, chaque confrontation militaire, chaque combat contre le Hamas ou le Hezbollah est mené au nom du « peuple juif ». Peu importe que le fait de ne faire aucune distinction entre l’État d’Israël et les Juifs du monde entier soit considéré comme une croyance antisémite selon l’IHRA.

Ephraim Mirvis, le grand rabbin de la United Synagogue britannique, n’avait certainement pas lu le script lorsqu’il a qualifié les soldats israéliens commettant un génocide à Gaza, au nom de l’éradication de l’antisémitisme, d’« incroyables soldats héroïques ».  Pourrait-il être plus évident que l’antisémitisme instrumentalisé constitue un danger évident et immédiat pour les Juifs qui ne réclament pas l’égalité des droits pour tous, du fleuve à la mer ?


À propos de l’auteur

Antony Lerman est chercheur senior au Bruno Kreisky Forum for International Dialogue, à Vienne, et membre honoraire du Parkes Institute for the Study of Jewish/non-Jewish Relations, à l’Université de Southampton. Il est l’auteur de “Whatever Happened to Antisemitism? Redefinition and the Myth of the ‘Collective Jew’” (Pluto Press, 2022) et de “The Making and Unmaking of a Zionist: A Personal and Political Journey” (Pluto Press, 2012).

Pour aller plus loin

Jamais depuis la Shoah les alertes sur la menace antisémite n’ont été aussi dramatiques. Pourtant, les désaccords n’ont jamais été aussi profonds sur ce qu’est réellement l’antisémitisme, sur ses origines et sur la manière d’y répondre.

Dans cet ouvrage décisif, Antony Lerman analyse la confusion croissante autour du « nouvel antisémitisme » et l’assimilation entre antisionisme et haine des Juifs. Il montre comment, depuis quarante ans, l’État d’Israël et ses soutiens ont imposé un récit qui fait d’Israël le « Juif collectif » parmi les nations — un mythe mobilisé pour délégitimer la solidarité avec les Palestiniens, tout en renforçant des forces islamophobes et nationalistes.

En retraçant l’histoire de cette redéfinition, Lerman met en évidence ses effets délétères : banalisation des accusations d’antisémitisme, instrumentalisation de la mémoire de la Shoah, atteintes à la liberté d’expression et criminalisation des luttes palestiniennes pour la justice et l’égalité.