Les graines de la guerre en Ukraine

EuroMaïdan : Comment le couple EU-US a semé les graines de la guerre en Ukraine 

par Jean-François Le Drian

Jean-François Le Drian

Juriste et scientifique de formation, Jean-François Le Drian mène depuis plus de trente ans des recherches qui l’ont conduit à s’intéresser à des domaines variés comme les neurosciences, la psychologie, la logique formelle, la philosophie des sciences, l’épistémologie, la linguistique ainsi que la théologie. Il confronte sa réflexion avec nombre de grands spécialistes dans leur domaine. Il est président-fondateur du cercle de pensée et d’action Libre – Puissante – Souveraine.

Les manifestations d’EuroMaïdan de 2013-2014 en Ukraine ont marqué un tournant décisif dans l’histoire du pays, entraînant un changement radical de son orientation géopolitique et contribuant à l’éclatement d’un conflit armé.

Cet article analyse comment les stratégies de l’Union européenne (UE) et des États-Unis (USA), notamment à travers l’expansion de l’OTAN, de l’UE, et les pressions économiques, ont semé les graines de la guerre en Ukraine.

En examinant les événements clés, les déclarations officielles et les politiques mises en œuvre, nous cherchons à mettre en lumière les intérêts complexes qui ont alimenté cette crise.

Une question centrale se pose : le bouleversement de 2014 doit-il être qualifié de révolution ou de coup d’État ? Ce texte invite le lecteur à réfléchir sur les responsabilités des acteurs internationaux et leurs conséquences dramatiques.

Selon Zbigniew Brzezinski, un stratège néoconservateur influent dont les idées ont marqué la politique étrangère américaine, l’espace post-soviétique, en particulier les anciennes républiques de l’URSS, constitue un « vaste trou noir » à la fois dangereux et riche en ressources, notamment en hydrocarbures.

(…)

Dans son édition de juillet 2004, Le Monde diplomatique résumait ainsi cette vision :

Le Monde diplomatique en juillet 2004 résumait ainsi la pensée de ce néoconservateur américain :

Mal désoviétisée, la Russie devrait être définitivement séparée de l’Ukraine, refoulée du Caucase et de l’Asie centrale, dont les hydrocarbures seraient exportés hors de son contrôle. Moscou affaibli, l’équilibre géopolitique serait plus favorable. On pourrait affranchir les républiques nord-caucasiennes, cette « constellation de petites enclaves ethniques encore sous domination russe ». Les deux Azerbaïdjan (ex-URSS et Iran) se réunifieraient.

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Cette analyse reflète une stratégie occidentale visant à réduire l’influence russe dans son ancien espace soviétique, en favorisant une intégration des pays voisins à l’UE et à l’OTAN.

Dès 1992, c’est à dire au lendemain de l’effondrement de l’URSS, la stratégie américaine pour l’Europe était la suivante :

  • Élargissement de l’Otan et de la Communauté économique européenne (CEE) vers l’Est.
  • Œuvrer contre une trop forte intégration des douze ayant pour effet de compromettre l’intégration des pays de l’Est.
  • Empêcher les douze de mettre en place un système autonome de défense européen.
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La question de l’élargissement de l’OTAN vers l’Est appartient donc à un agenda ancien.

Un document déclassifié datant du 9 février 1990 rapporte une promesse faite par le secrétaire d’État américain James Baker au dirigeant soviétique Mikhaïl Gorbatchev lors des négociations sur la réunification allemande :

Si nous maintenons une présence dans une Allemagne membre de l’OTAN, il n’y aura pas d’extension de la juridiction de l’OTAN d’un seul pouce vers l’Est.

Bien que cette assurance n’ait pas été formalisée dans un traité, elle a été perçue comme un engagement moral par la Russie, alimentant les accusations de « promesses trahies » face à l’élargissement ultérieur de l’OTAN vers les pays de l’ancien bloc soviétique.

D’ailleurs, le 4 avril 2008, lors de la session du Conseil OTAN-Russie à Bucarest, le président russe Vladimir Poutine s’opposa fermement à l’élargissement de l’OTAN, perçu comme une provocation visant à préparer le terrain pour une intégration à l’UE.

La guerre russo-géorgienne d’août 2008, qui éclata dans les régions séparatistes d’Ossétie du Sud et d’Abkhazie, fut une conséquence logique de ces tensions, bien que le conflit ait des racines historiques plus profondes, notamment les relations tendues entre la Russie et ces régions, exacerbées par l’orientation pro-occidentale du président géorgien Mikheil Saakachvili.

En définitive, le sommet de Bucarest, où l’OTAN promit un futur élargissement à l’Ukraine et à la Géorgie, joua un rôle de catalyseur.

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Cinq ans plus tard, en 2013, la Communauté des États indépendants (CEI), regroupant 12 anciennes républiques soviétiques actives, ambitionnait de se transformer en une union douanière, à l’image de la Communauté économique européenne.

Alors que l’Ukraine s’apprêtait à renforcer ses liens économiques avec la Russie, des oligarques ukrainiens, menés par Petro Porochenko, l’une des plus grandes fortunes du pays, plaidèrent pour un accord d’association avec l’UE.

C’est ainsi que lorsqu’il fut nommé ministre du commerce, Porochenko négocia ce projet d’association qualifié de « plus ambitieux accord bilatéral » jamais signé par l’UE, lequel se traduisait par une baisse de 99% des droits de douane.

L’UE exigeait qu’elle choisisse entre son accord de libre-échange approfondi et complet (DCFTA) et l’union douanière avec la Russie, présentant cette décision comme un choix exclusif entre deux blocs géopolitiques.

Sur le plan économique, l’Ukraine traversait une année difficile. C’est pourquoi le président Viktor Ianoukovytch demanda une aide annuelle de 20 milliards d’euros à l’UE, qui ne proposa que 610 millions d’euros, conditionnés à des réformes, le président français François Hollande ayant répondu : « Nous n’allons pas payer l’Ukraine pour qu’elle signe l’accord d’association » (The Telegraph, 29/11/2013)

Ainsi en 2013, l’Ukraine se retrouvait donc face à un dilemme aux conséquences dramatiques.

Vladimir Poutine considérait qu’« un accord de libre-échange Ukraine-UE représenterait une grande menace pour la Russie et déboucherait sur une hausse du chômage » et posa la question suivante : « Devons-nous étrangler des pans entiers de notre économie pour que l’Europe nous apprécie ? (BBC 26.11.13)

Aussi, Ianoukovytch proposa un accord trilatéral incluant la Russie pour éviter d’exclure l’un des deux partenaires, mais l’UE, représentée par Barroso, rejeta cette proposition, déclarant : « Lorsque nous signons un accord bilatéral, nous n’avons pas besoin d’un traité trilatéral. »

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Finalement, la Russie offrit à l’Ukraine une aide de 15 milliards de dollars et une réduction du prix du gaz, formalisées dans un accord signé par Ianoukovytch le 17 décembre 2013. Cependant, Petro Porochenko et d’autres oligarques pro-UE poursuivirent une autre voie, plaidant pour l’intégration européenne.

Malheureusement l’histoire ne s’est pas arrêtée là. Porochenko en décida autrement.

À ce stade, il convient d’examiner la thèse selon laquelle, les EU et surtout les USA manipulèrent le pouvoir contestataire des Pro-UE et créèrent le mouvement EuroMaïdan financé en partie par le ministre oligarque, Petro Porochenko.

Le 7 février 2014, le Kyiv Post, un journal Ukrainien pro-occidental faisait état d’un sondage basé sur un échantillon représentatif de 2600 personnes, selon lequel 48 % ne souhaitaient pas de rapprochement entre l’Ukraine et l’Europe et ne soutenaient pas le mouvement « EuroMaïdan » contre 45 % des sondés qui supportaient les manifestations.

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Coup d’État ou révolution ?

Lorsqu’un gouvernement, supporté par la moitié de la population, et contesté par l’autre moitié, est renversé par l’usage de la violence, doit-on parler de « Révolution » ou de « Coup d’État » ?

Si les Gilets jaunes en France avaient renversé le gouvernement, la communauté internationale aurait-elle salué une révolution ?

La manipulation des mouvements contestataires, théorisée lors de la guerre du Kosovo dans les années 1990, semble s’être répétée en Ukraine.

EuroMaïdan, alimenté à la fois par un mécontentement populaire sincère et par des influences extérieures, a conduit à un changement de pouvoir violent, soulevant des interrogations sur le rôle des acteurs étrangers dans la destinée de l’Ukraine.

Avioutskii, Viatcheslav dans son article “La Révolution orange en tant que phénomène géopolitique“, Hérodote, vol. 129, no. 2, 2008, pp. 69-99, écrit ceci en parlant de la révolution dite “orange” de 2004 :

L’opposition a pu compter sur l’aide des ONG et fondations occidentales « spécialisées » en révolutions de velours telles Freedom House et la fondation Open Society Institute de George Soros, mais aussi des think tanks américains comme le National Democratic Institute (NDI), dépendant du Parti démocrate, ou encore l’International Republican Institute (IRI), lié au Parti républicain.

Ces organisations avaient de nombreux relais sur place parmi lesquels figure l’acteur le plus important – le mouvement étudiant Pora. Au-delà de cette influence indirecte, les États-Unis et l’Union européenne ont utilisé des canaux officiels pour exercer une forte pression afin que les élections se déroulent honnêtement. Le président polonais Aleksander Kwas´niewski et son homologue lituanien Valdas Adamkus, accompagnés de Javier Solana, ont été appelés à offrir leur médiation durant la crise de novembre 2004. »

Il conclut :

Il est indéniable que les campagnes organisées par les mouvements de jeunesse, comme Pora, se sont révélées efficaces dans la transformation politique de l’espace postcommuniste.

Elles s’appuient sur des militants formés et financés par des ONG et des fondations essentiellement américaines qui mettent à leur disposition un canevas intellectuel, des formations pratiques et d’importants moyens financiers et matériels.

Ces organisations de jeunesse qui agissent par-delà les frontières et constituent de ce fait des mouvements transnationaux remettent en cause le principe de souveraineté nationale qui dominait auparavant l’analyse géopolitique classique. Les États-Unis s’avèrent être les pionniers en la matière, même s’ils n’ont pas le monopole de ce principe.

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La transcription ci-dessous d’une interview de Georges Soros par CNN démontre qu’effectivement les US n’ont jamais cessé d’agir sur l’opinion publique ukrainienne.

ZAKARIA : D’abord sur l’Ukraine. L’une des choses que beaucoup de gens ont reconnues à votre sujet, c’est que vous, pendant les révolutions de 1989, avez financé de nombreuses activités dissidentes, des groupes de la société civile en Europe de l’Est et en Pologne, en République tchèque. Faites-vous des choses similaires en Ukraine ?

SOROS : Eh bien, j’ai créé une fondation en Ukraine avant que l’Ukraine ne devienne indépendante de la Russie. Et la fondation fonctionne depuis. Et cela a joué un – un rôle important dans les événements maintenant. » (Il parle des évènements de Maïdan).

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Victoria Nuland, la célèbre sous-secrétaire d’État américaine qui prononça le fameux « Fuck the EU », révélait le 13 décembre 2013 devant la fondation US-UKRAINE que les États Unis avaient dépensé 5 milliards de dollars pour aider les ukrainiens à « satisfaire » leurs « aspirations », à savoir se détourner de la Russie pour rejoindre l’Occident.

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Le 7 février 2014, BBC NEWS reproduisait la transcription d’une conversation entre Victoria Nuland et l’Ambassadeur US en Ukraine et titrait :

La fuite de la conversation téléphonique de Victoria Nuland (avec l’ambassadeur américain en Ukraine) montre la mainmise des US sur l’Ukraine.

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On y entend Victoria Nuland échanger avec l’Ambassadeur américain en Ukraine et proférer son célèbre « Fuck the UE ».

La transcription de cette conversation met en scène une V. Nuland qui bloque un candidat pour le poste de premier ministre et choisit seule son candidat qui sera effectivement désigné 1er ministre par la suite.

Ci-dessous, un extrait de la fameuse transcription de la conversation de V. Nuland avec l’ambassadeur des US en Ukraine (Pyatt) :

NULAND: Je ne pense pas que Klitsch (l’actuel Maire de Kiev et ancien boxeur, Wladimir Klitschko) devrait entrer dans le gouvernement, ce n’est pas nécessaire, je ne pense pas que ce soit une bonne idée.

PYATT: Oui. Je suppose… en cette matière qu’il n’entre effectivement pas dans le gouvernement, laissez-le simplement rester dehors et faire ses devoirs politiques et tout.

Je pense juste en termes de sorte de processus qui va de l’avant, nous voulons garder les démocrates modérés ensemble.

Le problème va être Tyahnybok [Oleh Tyahnybok, l’autre chef de l’opposition] et ses gars et je suis sûr que cela fait partie de ce que [le président Viktor] Ianoukovitch calcule sur tout cela.

NULAND: Je pense que Lats (Latseniouk) est le gars qui a l’expérience économique, l’expérience de gouvernance. Il est le… ce dont il a besoin, c’est de Klitsch et de Tyahnybok à l’extérieur.

Il doit leur parler quatre fois par semaine, tu sais. Je pense juste que Klitsch entre… il va être à ce niveau en travaillant pour Yatseniuk, ça ne marchera tout simplement pas.

PYATT: Ouais, non, je pense que c’est vrai. D’ACCORD. Bien. Voulez-vous que nous organisions un appel avec lui comme prochaine étape ? 

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John McCain, Victoria Nuland, Pyatt à Kiev lors du coup d’État de Maïdan

Justement, le 27 février 2014, cinq jours après la destitution du président Ianoukovytch, dont l’élection avait été certifiée par l’OSCE, Latseniouk est nommé premier ministre.

Victoria Nuland, nomme donc le Premier ministre ukrainien, au moins 3 semaines avant que la chute supposée non programmée du président régulièrement élu se produise.

Par la suite, des personnes nées à l’étranger se verront attribuer la nationalité Ukrainienne juste quelques heures avant leurs prises de fonction de sorte à intégrer le nouveau gouvernement.

Le journal Le Monde rapportera le 2 décembre 2014 ce qui suit :

Cette équipe comporte une surprise de taille et une nouveauté : trois étrangers y prennent des responsabilités de premier ordre.

Le ministère des finances est attribué à Natalia Iaresko, ressortissante américaine d’origine ukrainienne, qui a fait une partie de sa carrière au département d’Etat, le ministère des affaires étrangères américain, avant de travailler dans le privé » où elle supervisera un fonds de capital-investissement créé par le gouvernement américain pour investir dans le pays, et sera PDG d’Horizon Capital, une société d’investissement qui administre divers investissements occidentaux dans le pays

Un Lituanien, Aïvaras Arbomavitchous, ancien champion de basket mais surtout dirigeant de la filiale kiévienne du fonds d’investissement East Capital, est nommé à l’économie.

Enfin Sandro Kvitachvili, ancien ministre géorgien de la santé et du travail, prend le ministère de la santé, un poste important tant le système de santé ukrainien est miné par la corruption.

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Le Monde poursuit :

Ces trois entrées détonantes sont une initiative du président Porochenko, qui a réservé aux « étrangers », comme les désigne déjà la presse ukrainienne, une partie des postes qui revenaient à son parti. Les décrets de naturalisation ont été pris en urgence, mardi.

Sur la conversation entre Nuland et l’Ambassadeur, l’article de la BBC précisera :

le gros de la conversation montre que les US manipulent l’Ukraine autant que le fait la Russie, et c’est là le vrai désastre diplomatique.

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Ce que révèle cet enregistrement, c’est que Victoria Nuland semble considérer que la chute du Président en exercice est acquise.

Une telle certitude pourrait s’expliquer soit par une intelligence de l’histoire et des évènements, soit plus simplement parce qu’un plan a été élaboré à cet effet.

Ceux qui pourrait douter qu’un tel plan ait pu être envisagé et seraient tentés de considérer cette hypothèse comme complotiste, ne sont certainement pas familiers avec le concept de « regime change » qui est devenu une spécialité des US au soutien de laquelle la division des « opérations psychologiques » est mobilisée.

À titre d’exemples, sur la mise en application pratique des techniques de « regime change » des US, l’article ci-dessous recense 7 gouvernements étrangers qui furent renversés au moyen d’opérations menées par la CIA.

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Rétrospectivement, le Think Tank CATO INSTITUTE déclarait en 2017 concernant les évènement de Maïdan de 2014 : « L’ampleur de l’ingérence de l’administration Obama dans la politique ukrainienne était à couper le souffle. »

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Un deuxième élément vient étayer la thèse de l’orchestration du coup d’État, il s’agit de la mise en œuvre d’une opération de type « false flag », « fausse bannière » en français.

Concrètement, des snipers tirèrent sur la foule avec des balles réelles provoquant la mort de nombreux manifestants.

L’opinion publique considéra que les forces gouvernementales étaient responsables de ce massacre de civils et que le Président Ianoukovytch avait lui-même ordonné de tirer sur la foule.

Non seulement la communauté internationale fut outrée par ces tirs sur la foule mais surtout, des Ukrainiens de l’Ouest qui à l’origine n’étaient pas pro-EU basculèrent dans le mouvement pro-Euromaïdan.

Finalement le président ukrainien sera démis par le parlement, bien que la loi constitutionnelle ne le permettait pas, et ce, en l’absence de vote des députés élus de son propre parti.

Depuis, des chercheurs ont travaillé sur les images et en particulier un chercheur ukro-canadien qui décrit son étude comme il suit :

Cette étude analyse les révélations du procès et de l’enquête en Ukraine concernant le massacre qui a eu lieu à Kiev le 20 février 2014.

Ce massacre de manifestants et de policiers sur le Maïdan est un cas emblématique de violence politique en Ukraine et dans le monde parce qu’il a conduit au renversement du gouvernement de Ianoukovitch et finalement à l’annexion russe de la Crimée, la guerre civile et les interventions militaires russes dans le Donbass, ainsi que les conflits entre la Russie et l’Ukraine ainsi que l’Ouest, que la Russie a aggravés en envahissant illégalement l’Ukraine en 2022.

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La majorité absolue des manifestants blessés de Maïdan, près de 100 témoins à charge et à décharge, des vidéos synchronisées et des informations médicales et médicales, les examens balistiques effectués par des experts gouvernementaux ont montré sans équivoque que les manifestants de Maïdan ont été massacrés par des tireurs d’élite situés dans des bâtiments contrôlés par Maïdan.

Cependant, à ce jour, en raison du caractère politiquement sensible de ces découvertes et de cette dissimulation, personne n’a été condamné pour ce massacre.

L’article discute des implications de ces révélations pour la guerre entre l’Ukraine et la Russie et pour l’avenir des relations russo-ukrainiennes.

La conclusion de ce chercheur qui a peiné à s’imposer mais qui fait désormais l’objet d’un consensus, c’est que les tirs adressés à la foule provenait de bâtiments contrôlés par les pro-maïdan.

Ainsi, la réalité de l’opération « false flag », « fausse bannière » est raisonnablement établie.

On peut par conséquent parler d’un véritable coup d’État, d’une opération de “regime change“.

Les US ont-ils validé l’opération « fausse bannière » et participé à l’organisation du coup ?

En 2014, une fuite téléphonique entre la cheffe des Affaires étrangères de l’UE Catherine Ashton et le ministre estonien des Affaires étrangères Urmas Paet a révélé que ceux-ci avaient discuté d’une possible opération fausse bannière.

La conversation de 11 minutes fut publiée sur YouTube.

Lors de cet appel, Paet déclare qu’on lui avait dit que les tireurs d’élite responsables des meurtres de policiers et de civils à Kiev le mois dernier étaient des provocateurs du mouvement de protestation plutôt que des partisans du président de l’époque, Viktor Ianoukovitch.

Ashton répond : « Je ne savais pas… Mon Dieu. » « Il y a donc une compréhension de plus en plus forte que derrière les tireurs d’élite, ce n’était pas Ianoukovitch, mais quelqu’un de la nouvelle coalition », dit Paet.

Texte publié pour la première fois dans: Jean-François Le Drian, « EuroMaïdan : Comment le couple EU-US a semé les graines de la guerre en Ukraine »,  Journal d’idées, 17 novembre 2024

La diplomatie de la destruction

par Djoomart Ortobaev,
05 septembre 2015

Djoomart Otorbaev (18 août 1955) a été Premier ministre du Kirghizistan. Physicien de formation (doctorat à l’Institut de physique générale de l’Académie des sciences de l’URSS), il mène une carrière de professeur et de chercheur à l’université d’État du Kirghizistan, puis à l’université technologique d’Eindhoven aux Pays-Bas. Il devient ensuite PDG de Philips Electronics en République kirghize. En 2001, il a été nommé conseiller économique du président du Kirghizistan. Entre 2006 et 2011, il a travaillé comme conseiller principal de la Banque européenne pour la reconstruction et le développement (BERD). En 2012, il devient premier vice-Premier ministre du Kirghizistan et, en 2014, Premier ministre. Il démissionnera un an plus tard pour des raisons politiques. Aujourd’hui, Otorbaev est membre du conseil d’administration de l’Université nationale kirghize et collabore régulièrement à divers médias tels que Project SyndicateChina DailyValdai Discussion Club, etc. Son livre, « Central Asia’s Economic Rebirth in the Shadow of the New Great Game », a été publié en 2023 par Routledge au Royaume-Uni.
Les Occidentaux passent leur temps à insulter le président russe Vladimir Poutine, allant même jusqu'à la traiter de "cannibale". Quel est le but de ces insultes ? Elles n'affaiblissent pas la Russie. Elles ne favorisent pas la victoire de l'Ukraine. Elles ne font pas avancer la paix. Leur seul effet est d'affaiblir la position de l'Europe, en limitant ses options diplomatiques. Djoomart Ortobaev conclut en écrivant: "L'Europe n'insulte pas seulement son adversaire. Elle insulte son propre avenir."
Djoomart Otorbaev prend la parole

Dans nos vies, il existe une règle tacite que tout le monde comprend : les insultes détruisent la confiance. Elles ne guérissent pas les blessures, elles les enveniment. Elles n’ouvrent pas les portes, elles les verrouillent.

Si vous voulez vraiment mettre fin à une relation pour toujours, vous ne vous contentez pas de partir, vous insultez l’autre personne. C’est pourquoi les insultes personnelles sont l’arme la plus dangereuse qui soit en politique, où le coût d’une confiance brisée peut se mesurer en guerres.

Et pourtant, les dirigeants occidentaux semblent avoir fait de l’insulte à Vladimir Poutine non seulement une habitude, mais aussi une stratégie.

Le Kremlin a été clair. En 2017, Dmitri Peskov a déclaré que Poutine pouvait accepter les critiques, mais qu’il n’acceptait pas les insultes personnelles. 

Mais les dirigeants occidentaux continuent de franchir cette ligne. Joe Biden a été le plus virulent. En mars 2022, il a qualifié Poutine de « dictateur sanguinaire », de « pur voyou » et de « boucher ». Il est allé plus loin en le qualifiant de « criminel de guerre ». Et en mars 2024, dans un discours de campagne dans un État pivot, Biden a réutilisé cette expression : « ce boucher de Poutine ».

Emmanuel Macron, qui avait autrefois déclaré qu’il « n’utiliserait jamais de tels mots », a finalement qualifié Poutine de « cannibale à notre porte » et de « prédateur qui ne veut pas la paix ».

Mais cette semaine, le chancelier allemand Friedrich Merz les a tous surpassés en déclarant que Poutine était « peut-être le criminel de guerre le plus brutal de notre époque » et en appelant ouvertement à l’épuisement économique de la Russie.

Les insultes du chancelier allemand Friedrich Merz 

La question se pose donc : quel est exactement le but de ces insultes ?

La diplomatie existe pour garder la porte ouverte, même aux adversaires. Les négociations exigent un dialogue, pas des insultes. Les insultes personnelles ne font pas avancer la diplomatie, elles l’étouffent.

Si la paix ne peut être obtenue que par la négociation, alors ce langage est non seulement antidiplomatique, mais aussi autodestructeur. Il ferme la voie à la négociation tout en entretenant l’illusion que la Russie peut seulement être vaincue, humiliée et contrainte à la capitulation.

Mais nous entrons là dans le domaine de l’aberration : la Russie ne sera pas vaincue et contrainte à la capitulation. À lui seul, son arsenal nucléaire rend la chose impossible. Croire le contraire n’est pas une stratégie, c’est un fantasme. Et les fantasmes, lorsqu’ils sont élevés au rang de politique, conduisent à des catastrophes historiques de grande ampleur.

Alors, que permettent réellement d’accomplir ces insultes ? Elles n’affaiblissent pas Poutine. Au contraire, elles renforcent son image au niveau national, le présentant comme la cible de l’hostilité occidentale.

Elles ne font pas avancer la paix. Elles ne favorisent pas la victoire de l’Ukraine. Elles affaiblissent l’Europe, en limitant ses options diplomatiques, en érodant sa sécurité et en la poussant vers le précipice géopolitique.

Dans la vie personnelle, les insultes mettent fin aux relations. En géopolitique, elles amenuisent le champ du possible.

Si les dirigeants occidentaux pensent que traiter Poutine de tous les noms leur apportera la victoire, ils se trompent lourdement. 

La seule issue à cette démarche est la défaite de l’Europe, vaincue non pas par les chars russes, mais par ses propres déclarations irresponsables.

L’Europe n’insulte pas seulement son adversaire. Elle insulte son propre avenir.

Et le plus tragique, c’est qu’elle risque de ne pas s’en rendre compte avant qu’il ne soit trop tard.

Interview de la présidente du CICR Mirjana Spoljaric

par Richard Werly

« On critique le CICR pour se débarrasser de la responsabilité humanitaire qui incombe aux belligérants »

La présidente du CICR Mirjana Spoljaric lance un cri d'alarme: "nous faisons face aux pires crises humanitaires".
La présidente du Comité international de la Croix Rouge (CICR) parle sur les grands enjeux de l’heure: guerre en Ukraine, massacres de Gaza.
Mirjana SpoljaricRichard Werly
Présidente du Comité international de la Croix Rouge (CICR) depuis octobre 2022 le Comité International de la Croix Rouge (CICR). Née en Croatie, cette diplomate suisse passée par les Nations unies a la très lourde tâche, avec le directeur général de l’organisation Pierre Krähenbühl, de défendre sur tous les théâtres de guerre le droit international humanitaire et les Conventions de Genève, dont la Confédération helvétique est dépositaire. Est-ce devenu une mission impossible dans le monde de Donald Trump ? Le Droit international humanitaire (DIH) peut-il se relever des violations dénoncées, à Gaza ou en Ukraine, par le CICR ?Éditorialiste France-Europe pour le quotidien suisse Blick, Auteur de La France contre elle-même (Éditions Grasset, 2022). Ancien journaliste correspondant à Bangkok du Journal de Genève et de La Croix-L’Événement.
Source: Richard Werly, « Entretien – ‘On critique le CICR pour se débarrasser de la responsabilité humanitaire qui incombe aux belligérants’ », Revue Défense Nationale (RDN), 31 août 2025.

Commençons par l’Ukraine, ce conflit dans lequel la réputation, la responsabilité et la neutralité du Comité international de la Croix rouge ont été plusieurs fois mises en cause par les autorités de Kiev, qui l’accusent d’être du côté de l’agresseur russe. Aujourd’hui, le CICR peut- il y mener à bien sa mission ?

Il est faux d’affirmer que le CICR entretient un quelconque lien avec la Russie. La vérité est que nous entretenons des liens avec tous les États dans le monde, car cela est indispensable pour mener à bien notre mission. Et partout nous fonctionnons de la même manière : en restant à équidistance de toutes les parties belligérantes afin de remplir le mandat que nous confèrent les Conventions de Genève. Il est important de répéter cette évidence dans une revue comme la RDN, lue par les militaires, les états-majors et les experts en géopolitique : tous les États, sans exception, ont les mêmes obligations de respecter ces conventions, de manière non transactionnelle et, indépendamment de ce que font les autres, y compris leurs ennemis. Or, comment y parvenir si l’on ne dialogue pas avec les parties en présence pour insister sur le respect du Droit international humanitaire (DIH) ?

Soyons plus précis : le CICR opère en Ukraine et en Russie. De la même manière ? Avec le même degré d’accès ?

Pour opérer en Ukraine, nous avons besoin de savoir ce qui se passe en Russie. Nous devons avoir, des deux côtés du front, accès aux prisonniers de guerre. Et c’est ce que nous nous efforçons de faire. Je le répète : il est faux de dire, comme je l’ai entendu à Kiev, que le CICR devrait se distancier d’un pays ou l’autre car il ne respecte pas le DIH – au contraire, c’est là où nous devons être plus présents et redoubler nos efforts. Notre mandat est strictement fondé sur le principe de neutralité qui, il est vrai, peut être difficile à comprendre et à accepter lorsque vous subissez une agression caractérisée. Nos modalités de confidentialité sont aussi compliquées à justifier face aux victimes ; mais cela fonctionne. L’histoire du CICR prouve que l’accès aux populations, y compris dans les situations les plus difficiles, est toujours meilleur si on reste neutre. N’oublions pas que les guerres sont aussi des batailles politiques et médiatiques. Chacun se positionne. Or il est devenu très populaire, pour certains politiques, de critiquer le CICR pour se débarrasser de la responsabilité qui leur incombe de respecter le droit international humanitaire.

Concrètement, le CICR obtient des résultats ?

Oui. Si nous n’étions pas là, la situation humanitaire et celle des prisonniers de guerre des deux camps seraient sans doute pires. Avons-nous accès à tous les endroits où nous réclamons systématiquement de nous rendre ? Non. Disposons-nous, comme nous le demandons, d’un accès répété aux sites d’internement des prisonniers, pour pouvoir vérifier leurs conditions de détention ? Non. Restent les faits : grâce à l’intervention et aux messages qui transitent via le CICR, 14 200 familles ont pu être, depuis le début de la guerre, informées de la situation de leurs proches disparus. Nous avons convoyé plus de 18 000 messages entre les détenus et leurs familles. Nous avons visité depuis l’escalade du conflit 6 700 prisonniers de guerre, principalement en Ukraine. Est-ce suffisant ? Non. Nos statistiques ne correspondent malheureusement pas au nombre de personnes disparues. Au moment où nous parlons, des dizaines de milliers d’Ukrainiens sont à la recherche de leurs fils ou de leurs parents. Le travail du CICR consiste aussi, grâce à nos banques de données, à mettre des noms sur des disparitions, à vérifier les identités. C’est un travail très minutieux, essentiel, qui va durer très longtemps, même en cas d’accord de paix et de cessez-le-feu.

Le Comité international de la Croix Rouge va donc rester en Ukraine au-delà d’un possible règlement du conflit ?

Bien sûr. C’est ce qui se passe dans les Balkans. Nous serons toujours là bien après l’arrêt des combats que nous espérons tous. Je pense que le CICR sera présent en Ukraine, et dans les territoires contestés par les deux pays, pendant des décennies. C’est la réalité de la guerre. Elle se prolonge au-delà du retour de la paix.

Prenez le cas de la Syrie, où j’ai effectué une mission en janvier. Actuellement, nous gérons un total de 31 000 cas de disparus. L’angoisse des familles à la recherche de leurs proches disparus met en évidence les souffrances qui pourraient être évitées si le CICR était en mesure de rendre visite aux détenus afin de contrôler leurs conditions de détention et de leur permettre de rester en contact avec leurs familles.

Notre mission est de maintenir cette dynamique et de déployer tous les efforts nécessaires pour y parvenir. Le CICR réaffirme son engagement envers les populations touchées par les conflits. C’est l’essence même de notre mandat.

L’une des conséquences du conflit en Ukraine est le réarmement de l’Europe. Les dépenses de défense augmentent de façon importante sur le Vieux Continent, en particulier au sein de l’OTAN. La Suisse, malgré sa neutralité, est aussi concernée. Bref, presque tous nos pays, d’une façon ou d’une autre, consolident leur défense. On parle de la menace russe. On parle de guerre hybride. Le CICR est concerné ?

C’est une évidence. Tous les responsables militaires et politiques européens – puisque vous me parlez de l’Europe – doivent en avoir conscience : dès que vous prenez la décision de vous armer davantage et de vous préparer à une guerre éventuelle, la question du droit international humanitaire est centrale, incontournable. Vos armées, vos soldats ont intérêt à ce que les éventuels belligérants respectent le DIH. Il est impossible d’investir massivement dans la défense et d’ignorer les conséquences humanitaires. Se préparer à la guerre et à affronter des menaces, c’est aussi entraîner vos armées au respect du DIH. Vous devez disposer des moyens et des outils pour cela. La protection des populations civiles, des installations médicales et des infrastructures civiles, le respect des équipes du CICR et des convois humanitaires, tout cela fait partie intégrante de la guerre. Mon message aux gouvernements européens est : c’est votre responsabilité, comme État. Le CICR peut offrir un soutien technique. Mais ce sont les belligérants qui ont le dernier mot et doivent se mettre d’accord. C’est pour cette raison que nous demandons à nos interlocuteurs de l’Union européenne et de l’Otan de faire du DIH une priorité de leur politique de sécurité et de défense.

À ce stade, il nous faut parler de Gaza. Ce conflit n’est-il pas le cimetière du droit international que vous défendez ?

Ce qui se passe à Gaza est une négation de toutes les normes morales et juridiques. Je me suis moi-même rendu à nouveau dans les territoires palestiniens en janvier 2025. J’ai pu constater de mes propres yeux les conditions épouvantables dans lesquelles vit la population civile palestinienne. Il ne reste plus aucune dignité pour les habitants de Gaza. Gaza est détruite dans sa totalité. Cette enclave n’est plus vivable. Ce que j’ai vu en janvier n’était déjà pas tenable et la situation humanitaire s’est massivement détériorée jusqu’à aujourd’hui. Nous ne sommes pas en mesure de faire rentrer le matériel nécessaire pour équiper adéquatement notre hôpital de campagne à Rafah. Médicaments, eau, nourriture… Tout manque. C’est une horreur humanitaire.

Comment en finir ?

Il est très clair que nous demandons l’arrêt des combats, la distribution rapide et sans entrave d’aide humanitaire impartiale dans l’ensemble de Gaza, et la libération inconditionnelle des otages. Nous l’avons demandée dès le début de ce conflit, tout de suite après le 7 octobre 2023. Le CICR a joué un rôle clé dans la libération de plus de 149 otages et 1 709 détenus. Mais on ne peut rien faire sans un cessez-le-feu et sans volonté politique. Il est crucial que les droits les plus élémentaires de la population civile de Gaza soient respectés. C’est une obligation pour la communauté internationale tout entière. Si on n’arrive pas à revenir à un meilleur respect du DIH, ce qui se passe à Gaza restera comme une faillite morale majeure pour tous les États.

Plus les combats se poursuivent, plus cette faillite morale pèse sur nos épaules, notamment pour les pays occidentaux alliés d’Israël ?

Avant tout, Israël a une responsabilité principale et immédiate pour ce qui se passe à Gaza, y compris en tant que puissance occupante. Ce pays ne peut pas échapper aux responsabilités qui incombent à tous les États signataires des conventions de Genève de respecter et faire respecter le DIH. Je demande à tous les chefs des États de prendre leurs téléphones et d’appeler leurs alliés à respecter le droit international humanitaire.

On entend souvent, en particulier dans les pays du sud, des dirigeants dénoncer le « deux poids deux mesures » des Occidentaux qui dénoncent les frappes russes sur l’Ukraine, mais se montrent beaucoup plus prudents sur Gaza. Ce déséquilibre problématique, le CICR le ressent-il aussi, vu que votre organisation est présente dans le monde entier ?

Il est évident que plus la tragédie à Gaza se prolonge, plus les dirigeants, les gouvernements, les factions, les mouvements et les milices du monde entier sont encouragés à considérer le droit international humanitaire comme facultatif et à le bafouer. Nous n’avons pas les moyens de nous le permettre. Ce qui se passe à Gaza informe de manière extrêmement dangereuse ce qui se passe dans tous les conflits, que ce soit au Soudan, en Ukraine, en République Démocratique du Congo ou au Myanmar, où j’étais il y a quelques mois. Les interprétations permissives et la tolérance vis-à-vis des violations du droit de la guerre sont des signaux qui influencent la conduite des hostilités ailleurs. On ne peut pas laisser cela durer. Nous devons impérativement renverser cette tendance. C’est pour cette raison que le CICR a lancé une initiative globale, avec le soutien de la France, du Brésil, de la Jordanie, de l’Afrique du Sud, de la Chine et du Kazakhstan, en faveur d’une conférence internationale fin 2026 appelant à faire du respect du droit international humanitaire une priorité politique, dans le domaine diplomatique comme du point de vue militaire. Plus de 85 pays soutiennent déjà cet appel. Nous voulons avoir à bord, lors de cette conférence, tous les États signataires des conventions de Genève.

La guerre en Ukraine, devenue largement une guerre des drones et des missiles, démontre combien la nature des conflits a changé. Les armes du futur vont encore accentuer ces bouleversements. Le CICR s’y prépare ?

Les nouvelles technologies ont toujours modifié la conduite des hostilités et le comportement des combattants. Le plus frappant est l’utilisation de l’intelligence artificielle dans le pilotage des drones, lesquels peuvent voyager à des milliers de kilomètres. Vous pouvez très bien déclencher une attaque depuis un autre pays. Vous pouvez procéder à une frappe létale, dévastatrice, depuis votre appartement. Or le droit international humanitaire demeure la règle, quelle que soit l’arme utilisée.

Est-ce que cette mutation technologique rend plus difficile le travail et la mission du Comité International de la Croix Rouge ?

Oui, c’est évident. Il est faux, en tout cas, de penser que la technologie élimine les lois et les règles : le DIH demeure pertinent et s’applique aux opérations militaires menées avec l’aide des nouvelles technologies.

Sauf qu’avec l’intelligence artificielle, l’homme disparaît derrière l’arme…

L’homme en tant que pilote oui, mais pas l’État, pas le commanditaire de l’action, pas le responsable de la décision de frapper. Il est faux de penser que le Droit international humanitaire ne s’applique pas. Il y a deux ans, le CICR a participé à l’élaboration d’un cadre normatif pour les armes autonomes, et le danger nous est apparu clairement avec la création d’armes à 100 % indépendantes d’un contrôle humain. Il faut mettre des barrières internationales pour clarifier ce qui peut être permis et ce qui ne peut pas l’être et empêcher la construction d’armes qui auraient un impact dévastateur comparable aux armes nucléaires.

Vous parlez de communauté internationale, mais existe-t-elle encore ?

Le multilatéralisme et le besoin d’organisations internationales n’est pas mort. Je refuse de considérer leur disparition comme une fatalité. La gouvernance globale est sous pression, c’est juste. Mais les États continuent de se parler, de négocier et même de faire des « deals ». Parler de fin du multilatéralisme est bien trop simple, bien trop réducteur. Ce qu’on observe et que le CICR déplore, c’est la dégradation des règles de la guerre et leur interprétation permissive. C’est la disparition de notre acquis humanitaire bâti au fil de plusieurs décennies de conflit. C’est la mise à mal du besoin de préserver l’humanité à tout prix. Nous allons tous payer cela très cher.

Présider le Comité International de la Croix Rouge, ce n’est pas courir le risque d’être découragée face à la montée des périls que vous évoquez ?

Le CICR a été créé, après la bataille de Solferino en juin 1859, dans les conditions d’une guerre atroce. Depuis la naissance du Mouvement international de la Croix-Rouge et du Croissant-Rouge, nous faisons face aux pires crises humanitaires. Nous n’allons sûrement pas lâcher prise au moment où le monde a le plus besoin de nous. Au contraire. Nous allons renforcer notre action et notre plaidoyer pour demander un accès humanitaire. Il n’est pas acceptable d’être systématiquement empêché de livrer des vivres et des cargaisons humanitaires, dans le seul but de venir en aide aux populations civiles. Nous allons aussi renforcer notre engagement en faveur du droit international humanitaire. Nous sommes résolus à mener ce combat politique. Les solutions ne sont pas militaires. Elles sont politiques. Nous devons mobiliser les États pour un meilleur État de droit, pour un meilleur respect des règles multilatérales. Et croyez-moi, je vais me battre pour cela. Je ne suis pas du tout découragée.

Le CICR est une très grosse machine. L’organisation a traversé ces dernières années une crise financière sérieuse. En êtes-vous sorti ?

La situation financière du CICR est toujours un sujet d’importance dans la mesure où les besoins humanitaires dépassent largement nos moyens. Nous devons souvent agir sans avoir les garanties financières adéquates. C’est dans ce contexte que nous avons fait face à une crise aiguë en 2023. Nous avons, en conséquence, réformé nos structures internes, réduit nos coûts opérationnels et supprimer plus de 4 000 postes. Est-ce suffisant pour l’avenir ? Rien n’est sûr, car nous sommes aujourd’hui soumis, comme tous les acteurs humanitaires, à de nouvelles pressions financières d’une dimension différente. Il faut regarder la réalité en face : toute l’architecture humanitaire est mise sous pression à cause de la volonté de retrait de nombreux donateurs, dont les États-Unis et d’autres soutiens traditionnels de l’action humanitaire, y compris la Suisse ou la France. De nombreux États, en particulier européens, sont aussi en train de baisser leurs budgets de coopération internationale pour investir davantage dans la défense. Mon message à ces pays est : ne renoncez pas au DIH et continuez de nous soutenir. Le CICR est souvent l’ultime preuve d’humanité, l’ultime secours, l’ultime rempart contre la barbarie absolue. Vous pouvez investir dans la défense. C’est votre décision souveraine. Mais ne le faites pas au détriment de votre devoir d’humanité.

Les Palestiniens sont les nouveaux Indiens, les Indiens d’Israël

Par Gilles Deleuze

Gilles Deleuze a publié quelques textes pour la Revue d’Études Palestiniennes dans les années 1980. L’extrait qui suit est extrait d’un article intitulé “Grandeur de Yasser Arafat” qui était une réaction aux massacres de Sabra et Chatila perpétrés lors de l’invasion israélienne au Liban. Nous avons ôté les paragraphes d’introduction et de fin qui évoquaient les événements en question. Abstraction faite de ces références, le texte rédigé en 1983 n’a pas pris une ride. D’un côté, c’est désespérant parce ce que disait Deleuze il y a plus de 40 ans pourrait être répété aujourd’hui mot pour mot. Mais n’est-ce pas le propre des philosophes d’aller au cœur immobile de l’actualité ondoyante? Le titre proposé est tiré du texte ci-dessous.
[Note des éditeurs]


Gilles Deleuze en 1988-89 (photo extraite du documentaire L'Abécédaire produit par Pierre-André Boutang)
Gilles Deleuze en 1988-89 (photo extraite du documentaire L’Abécédaire produit par Pierre-André Boutang)

La cause palestinienne est d’abord l’ensemble des injustices que ce peuple a subies et ne cesse de subir. Ces injustices sont les actes de violence, mais aussi les illogismes, les faux raisonnements, les fausses garanties qui prétendent les compenser ou les justifier. (…) D’un bout à l’autre, il s’agira de faire comme si le peuple palestinien, non seulement ne devait plus être, mais n’avait jamais été. 

Les conquérants étaient de ceux qui avaient subi eux-mêmes le plus grand génocide de l’histoire. De ce génocide, les sionistes avaient fait un mal absolu. Mais transformer le plus grand génocide de l’histoire en mal absolu, c’est une vision religieuse et mystique, ce n’est pas une vision historique. Elle n’arrête pas le mal ; au contraire, elle le propage, elle le fait retomber sur d’autres innocents, elle exige une réparation qui fait subir à ces autres une partie de ce que les juifs ont subi (l’expulsion, la mise en ghetto, la disparition comme peuple). Avec des moyens plus “froids” que le génocide, on veut aboutir au même résultat.

Les USA et l’Europe devaient réparation aux juifs. Et cette réparation, ils la firent payer par un peuple dont le moins qu’on puisse dire est qu’il n’y était pour rien, singulièrement innocent de tout holocauste et n’en ayant même pas entendu parler. C’est là que le grotesque commence, aussi bien que la violence. Le sionisme, puis l’État d’Israël exigeront que les Palestiniens les reconnaissent en droit. Mais lui, l’État d’Israël, il ne cessera de nier le fait même d’un peuple palestinien. On ne parlera jamais de Palestiniens, mais d’Arabes de Palestine, comme s’ils s’étaient trouvés là par hasard ou par erreur. Et plus tard, on fera comme si les Palestiniens expulsés venaient du dehors, on ne parlera pas de la première guerre de résistance qu’ils ont menée tout seuls. On en fera les descendants d’Hitler, puisqu’ils ne reconnaissaient pas le droit d’Israël. Mais Israël se réserve le droit de nier leur existence de fait. C’est là que commence une fiction qui devait s’étendre de plus en plus, et peser sur tous ceux qui défendaient la cause palestinienne. Cette fiction, ce pari d’Israël, c’était de faire passer pour antisémites tous ceux qui contesteraient les conditions de fait et les actions de l’État sioniste. Cette opération trouve sa source dans la froide politique d’Israël à l’égard des Palestiniens. 

Israël n’a jamais caché son but, dès le début : faire le vide dans le territoire palestinien. Et bien mieux, faire comme si le territoire palestinien était vide, destiné depuis toujours aux sionistes. Il s’agissait bien de colonisation, mais pas au sens européen du XIXe siècle : on n’exploiterait pas les habitants du pays, on les ferait partir. Ceux qui resteraient, on n’en ferait pas une main-d’œuvre dépendant du territoire, mais plutôt une main-d’œuvre volante et détachée, comme si c’étaient des immigrés mis en ghetto. Dès le début, c’est l’achat des terres sous la condition qu’elles soient vides d’occupants, ou vidables. C’est un génocide, mais où l’extermination physique reste subordonnée à l’évacuation géographique : n’étant que des Arabes en général, les Palestiniens survivants doivent aller se fondre avec les autres Arabes. L’extermination physique, qu’elle soit ou non confiée à des mercenaires, est parfaitement présente. Mais ce n’est pas un génocide, dit-on, puisqu’elle n’est pas le « but final » : en effet, c’est un moyen parmi d’autres.

Gilles Deleuze, « Grandeur de Yasser Arafat », Revue d’Études Palestiniennes, no 10, hiver 1984, p. 41-43. Le texte est daté de septembre 1983. Repris en volume dans Gilles Deleuze, « Deux régimes de fous et autres textes », Éditions de Minuit, 2003, 384 pages.

Quand la Finlande bascule dans la bêtise et l’aveuglement

Régis de Castelnau

Être limitrophe de la Russie n’est pas une situation facile. Même si celle de la Finlande est meilleure que celle de la Pologne située géographiquement et très précisément entre le marteau allemand et l’enclume russe. Ce qui l’amènera à faire ce que Marx avait déjà décrit au XIXe siècle « très courageusement les choses les plus stupides ». Et de continuer gaiement au XXIe siècle.

La Finlande, qui est un petit pays c’est différent. La Russie tsariste a toujours considéré que la Finlande faisait partie de la Russie. Les bolcheviks n’ont pas repris ces revendications à leur compte et ont foutu la paix au minuscule voisin. Jusqu’au moment où Staline sachant bien ce qui l’attendait de la part de l’Allemagne nazie lança une guerre de rectifications de frontières (la Guerre d’hiver) qui lui permit après beaucoup de déboires d’arriver à ses fins. Le problème, c’est que les Finlandais profitèrent de Barbarossa pour déclarer la guerre à la Russie en s’alliant avec les nazis, le 26 juin 1941 soit quatre jours après l’offensive hitlérienne. Et en particulier, ils jouèrent un rôle important en bouclant l’atroce siège de Leningrad et en participant au massacre.

Mais finalement, les Finlandais s’en sont bien tirés. En septembre 1944, après Bagration, les soviétiques étaient très occupés à terminer le conflit pour aller tuer la bête dans sa tanière. Aussi ils acceptèrent la demande finlandaise de sortir de la guerre et signèrent un armistice. Pour finir par mettre fin officiellement et juridiquement au conflit entre Union soviétique et la Finlande par un traité de paix signé à Paris en 1947. Les Finlandais qui s’en tirèrent très bien malgré leurs lourdes responsabilités dans ce qui fut infligé à l’URSS, mais le traité contenait une condition déterminante : la Finlande devait rester neutre sur le plan international. Avec les restrictions suivantes : la possession d’armes offensives telles que des missiles à longue portée, des sous-marins ou une aviation stratégique, le réarmement au-delà d’un certain seuil, la propagande fasciste ou revancharde.

Après les débuts de la guerre froide, au traité de paix de 1947 fut ajouté un complément spécifique entre les deux parties qui prévoyait que la Finlande ne permettrait pas que son territoire soit utilisé pour une attaque contre l’URSS. Qui de son côté reconnaissait la souveraineté de la Finlande et s’engageait à ne pas interférer dans ses affaires intérieures, tant que la Finlande respectait ses engagements.

Ce statut d’État neutre, lui permit un développement normal, une certaine autorité dans le concert international, et des relations cordiales avec son puissant voisin. Au point que le terme « finlandisation » entra dans le langage courant pour caractériser une solution particulièrement profitable dans le contexte de la guerre froide.

En 1995, soit après la chute de l’Union soviétique aux droits de laquelle intervenait désormais la Russie, la Finlande décida d’adhérer à L’Union Européenne, sans que la Russie n’émette d’objections et considère qu’il s’agissait là d’une rupture de la condition de neutralité du traité de paix.

La situation a complètement changé avec l’adhésion de la Finlande à l’OTAN le 4 avril 2023 qui a mis fin à plus de 75 ans de neutralité ou de non-alignement militaire. Outre la violation de cette condition fondamentale du traité de paix de 1947, cette décision donne aussi à l’OTAN une nouvelle frontière directe avec la Russie, longue de plus de 1 300 km. Provoquant une modification profonde de l’équilibre stratégique en Europe. Pire, en plus d’installation de bases de l’OTAN aux portes de la Russie, la Finlande a passé un accord spécial avec les États-Unis pour la prise de contrôle direct de 15 bases militaires finlandaises. Y prévoyant l’installation de missiles à portée intermédiaire.

Force est de constater que le gouvernement Finlandais a purement et simplement déchiré un traité de paix qui mettait fin à un conflit militaire avec l’URSS aux droits de laquelle vient désormais la Russie. La condition de neutralité étant une condition substantielle de ce traité, celui-ci est donc désormais sans portée. Et les deux pays sont ainsi à nouveau officiellement et juridiquement en guerre.

On peut s’interroger sur le niveau intellectuel de dirigeants qui au-delà de la crise économique générée par la fermeture des frontières, ont décidé de mettre fin à 75 ans de prospérité pour transformer leur petit pays de 5 millions d’habitants, en un outil de menace militaire directe pour la Russie, à 130 km de Saint-Pétersbourg ! Et qui n’ont pas réfléchi aux conséquences de leur situation au regard du droit international qui est celui de la réactivation de la déclaration de guerre de juin 1941.

Histoire d’enfoncer le clou, ces imbéciles qui s’excitent à partir en guerre contre la première puissance militaire du monde, piétinent également allègrement la clause d’interdiction « de la propagande fasciste et revancharde » en invitant Ursula von der Leyen, la néo nazie mafieuse qui préside la Commission européenne à venir haranguer les foules et insulter le très robuste voisin.

Et qui fidèle à son extrémisme n’hésite pas à éructer à l’égard d’un protestataire « Et quant à ceux qui manifestent et crient si fort, ils devraient être contents d’être en Finlande, un pays libre où la liberté d’expression est un droit ! A Moscou, ils seraient arrêtés ! » Au moment précis où ledit protestataire est arrêté par la police finlandaise.

Formidable séquence qui illustre le basculement stupide et dangereux de l’Union Européenne dans un bellicisme absurde et dans la mise en place d’un système qui commence de plus en plus à s’apparenter à un néo fascisme.

Source: Régis de Castelnau, « Quand la Finlande bascule dans la bêtise et l’aveuglement », Vu du Droit, 8 août 2025

Cisjordanie occupée : le chagrin de Michael Sfard

Régis de Castelnau

Régis de Castelnau, « Cisjordanie occupée : le chagrin
de Michael Sfard », Vu du droit, 5 août 2025

Michael Sfard

Le choix que j’ai fait il y a fort longtemps d’embrasser la profession d’avocat, était le fruit de ce que l’on appelle communément une « vocation ». Il y avait la place dans la Cité, le rôle multiséculaire et indispensable de défendre non le crime mais l’Homme selon la belle expression d’Henri Leclerc qui fut mon modèle. La possibilité aussi de l’engagement dans des combats qui dépassaient l’individuel, et bien sûr la reconnaissance du rôle social dont l’importance s’exprimait dans le port de la robe, et les privilèges qu’il octroyait. Mais finalement, à la réflexion en regardant ce que furent ces 52 années, je mesure que le premier moteur était spontanément celui du refus de l’injustice, et l’aversion pour l’arbitraire.

Lorsqu’après le 7 octobre, au nom d’une vengeance biblique j’ai vu se déchaîner en Palestine une violence sans mesure dont les enfants furent les premières victimes innocentes, ce furent l’indignation et le refus qui s’exprimèrent immédiatement. J’en fut copieusement insulté, y compris par des proches devenus évidemment « anciens amis » qui me reprochèrent « d’avoir perdu ma boussole morale » (!) pour oser prendre le parti des « arabes » et m’opposer à un massacre devenu élément constitutif d’un génocide.

Mais tout ceci s’est fait sans jamais oublier ce qu’Israël impose aux palestiniens de Cisjordanie, cet affreux système de domination, à base d’incroyable racisme, de spoliation, d’exploitation, de violences quotidiennes allant jusqu’à laisser à des colons, meurtriers fanatiques un quasi droit d’exécution individuelle sur les habitants de ces territoires occupés. Comme vient de le démontrer l’assassinat impuni d’Awdah Hathaleen.

En Cisjordanie tout n’y est qu’arbitraire et injustice. Or cet arbitraire et ces injustices sont le moyen de priver les Palestiniens de leur dignité, et par conséquent de nier leur humanité. Et cette négation-là procède d’une volonté d’éradication qui relève elle aussi d’une volonté génocidaire. Si le massacre de Gaza peut provoquer l’épouvante et la colère, ce qui se passe en Cisjordanie, ce qui est imposé à ses habitants légitimes doit déclencher la rage.

Je vais demander à ce stade à mes lecteurs d’excuser l’impudeur de ce qui précède. Mais il s’agissait d’introduire la publication d’un texte bouleversant, qui m’a noué la gorge, et confronté au chagrin de l’impuissance.

Il est celui de quelqu’un que je ne connais pas, mais que je ne peux considérer que comme un frère. C’est un avocat israélien, de ceux qui sauvent l’honneur, et qui obligent à poursuivre.

– o – o – o –

Je veux dire quelque chose à propos de la Cisjordanie.

Pas à propos de la famine, ni de la torture, ni de l’extermination.

À propos du mal simple, personnel, (relativement) petit.

Je suis avocat depuis 26 ans. Durant toutes ces années, j’ai représenté des Palestiniens vivant en Cisjordanie. J’ai représenté des individus, des familles, des communautés entières, et j’ai traité, en cumulé, des milliers de cas où l’armée, les colons, ou les deux, ont fait du mal à mes clients, les ont menacés ou harcelés.

Je ne me suis jamais senti aussi impuissant qu’en ce moment.

En Faculté de Droit, on nous enseigne les dangers du pouvoir arbitraire — ce pouvoir sans contrôle, sans contrainte juridique, échappant à toute institution chargée de le contenir. Quand on y pense, on imagine des pays lointains, des époques révolues. On pense au seigneur féodal expulsant un vassal sur un coup de tête, au roi qui s’empare du seul agneau d’un pauvre, au fonctionnaire du parti unique qui, d’un clin d’œil, fait arrêter un voisin gênant. On pense à des endroits sans justice, ou du moins sans justice indépendante, sans éthique professionnelle.

Et aujourd’hui, depuis des mois, en Cisjordanie, je regarde droit dans les yeux un pouvoir brut, violent, arbitraire.

Chaque semaine, chaque jour — parfois plusieurs fois par jour — mon bureau reçoit des signalements d’usage arbitraire de la force :

Ceux qui tentent de protester — sont arrêtés.

Des colons, soutenus par des soldats, empêchent les paysans d’accéder à leurs terres. Aucune explication n’est donnée.

La police n’applique pas les ordonnances de protection émises par les tribunaux israéliens contre les colons harceleurs, n’enquête pas sur les violations, n’arrête pas les auteurs, même lorsque les menaces persistent.

La police refuse de prendre les plaintes sur place ou par téléphone — « Venez au poste », disent-ils (et attendez cinq heures dehors, sous la chaleur).

Rien de tout cela n’est légal.

Rien de tout cela n’est légal.

Rien, rien de tout cela n’est légal — même selon les lois de l’occupant, même selon le droit militaire en vigueur dans le territoire.

Et rien de tout cela n’est nouveau — sauf qu’aujourd’hui, il n’y a plus personne à qui parler.

Il y avait autrefois un numéro, un commandant, un officier, un procureur, un conseiller juridique — quelqu’un qui montrait un soupçon de honte.

Aujourd’hui, il n’y a plus personne à qui parler.

Soit ils ne répondent pas.

Soit ils répondent avec hostilité.

Soit ils répondent — et ignorent.

Ceux qui aidaient, ceux dont c’était le travail d’aider, ceux qui comprenaient autrefois que leur mission était d’imposer la loi aux civils et soldats israéliens — ils disparaissent, changent de poste, prennent leur retraite, ou se conforment à l’esprit du temps, aussi laid soit-il.

La police, l’armée et les colons ont toujours été, en grande partie, un seul et même corps — mais il y avait des failles entre eux, à travers lesquelles on pouvait parfois obtenir réparation, à travers lesquelles on pouvait contenir, un peu, le monstre de la suprématie juive.

Aujourd’hui, c’est un bloc compact de mal distillé.

Et un autre client envoie un message WhatsApp, et encore un autre. Et mon équipe et moi perdons la tête.

Il n’y a plus personne à qui parler.

Je ne trouve de réconfort que dans une chose : savoir qu’un jour, vous tous, tous ceux qui servez cette machine du mal — vous devrez expliquer à vos enfants, à vos petits-enfants, et à vous-mêmes comment il se fait — que vous avez échoué à rester humains.

Il y aura des musées qui raconteront votre histoire — et celle de vos victimes.

Parce que cela ne durera pas éternellement.

L’humanisme ne perdra pas cette bataille — et moi, j’y resterai toujours aux côtés de celles et ceux à qui, dans vos esprits et dans vos cœurs, vous avez déjà arraché toute humanité.

Michael Sfard, Israeli human-rights lawyer, speaks out”,
Jewish Voice for Labour, 30 July, 2025

L’assassinat du cuisinier de Gaza

Nous sommes le samedi 30 novembre 2024 à Beit Lahiya, petite ville au nord de la bande de Gaza. Mahmoud Almadhoun quitte l’abri temporaire où il a passé la nuit et il se rend à l’hôpital Kamal Adwan pour livrer de la nourriture comme il le fait depuis le mois de mars. Il a marché une trentaine de mètres et un drone l’attendait, tirant sa roquette, l’abattant du premier coup. Mahmoud Almadhoun avait tout juste 33 ans. Dix jours plus tôt, il venait d’être père d’une petite fille sans état-civil. Il n’y a pas de bureaux à Gaza pour émettre des certificats de naissance.

Un ami se précipite au secours de l’homme à terre et tente de le conduire à l’hôpital. Des tirs de snipers le prennent aussitôt pour cible. Quelques témoins essaient de l’emmener en passant par un autre chemin. Les tirs se rapprochent aussitôt. Entre-temps, Mahmoud Almadhoun a cessé de respirer. Le petit groupe enveloppe alors son corps dans une couverture et le ramène vers l’abri qui lui servait de logis. Cette fois, les snipers laissent faire. Ils savent que leur mission a été couronnée de succès.

Un mot de plus à Gaza? Pas tout à fait. Mahmoud Almadhoun n’était pas le premier venu, c’était le cuisinier de Gaza. D’après son frère Hani, c’est pour cela qu’il a été ciblé individuellement. Son frère Hani explique :

Son seul « crime » a été de ralentir le nettoyage ethnique du nord de Gaza grâce à ses efforts inlassables pour organiser l’aide, distribuer des repas et soutenir son entourage.[1]

Carte de la bande de Gaza
Carte de la bande de Gaza

Dans le nord de Gaza la famine a commencé en 2023

Il faut savoir qu’à Beit Lahiya ainsi que dans tout le nord de la bande de Gaza, la famine n’a pas commencé avec la rupture du cessez-le-feu de mars 2025. Elle dure depuis octobre 2023 quand Israël a ordonné l’évacuation du nord de Gaza. Depuis ce moment, l’entrée de nourriture et de carburant est interdite. L’alimentation électrique est coupée ce qui signifie que la station de dessalement du nord de Gaza ne fournit plus d’eau potable. Malgré cela, environ 300 000 Palestiniens ont refusé de quitter cette partie de l’enclave.

Au cours de cet automne 2023, la famine a fait son apparition d’autant plus vite que les conditions de vie étaient déjà précaires. Une sœur de Mahmoud Almadhoun nommée Samah avait imaginé un moyen ingénieux pour lutter contre la pénurie : elle cuisinait de la nourriture pour animaux domestiques. Malgré cela, les plus faibles avaient commencé à mourir : nourrissons, personnes âgées. Telle était la situation quand, au mois de décembre, Mahmoud Almadhoun fut arrêté par une patrouille israélienne.

Les forces d’occupation n’avaient rien contre l’individu en particulier. À l’époque, Mahmoud Almadhoun était propriétaire d’un magasin de téléphones mobiles. C’était un commerçant relativement prospère que la guerre avait réduit à une semi-inactivité. Non seulement son magasin avait-il été endommagé dans un bombardement, mais le réseau cellulaire connaissait des coupures répétées à cause de la destruction des tours et de la pénurie de carburant. Au demeurant, il n’y avait plus de téléphones mobiles à vendre à Gaza.

Les soldats se contentèrent de déshabiller les hommes arrêtés ce jour-là et de les promener en sous-vêtements, les yeux bandés, pour les humilier en public. Les hommes suspectés d’activités de résistance à l’occupation étaient envoyés en détention en Israël, les autres relâchés 24 heures plus tard. Or, les Israélien n’avaient rien contre Mahmoud Almadhoun. Celui-ci confiera quelques mois plus tard au Washington Post :

Nous, Palestiniens, comprenons que le seul but de ces pratiques est de nous humilier. De nous briser, de nous réduire au silence et de nous abaisser. Mais cela ne m’a pas brisé, et aujourd’hui, je me trouve sur le champ de bataille le plus meurtrier de Gaza : sur le front de la faim.[2]

Monter au front de la faim : les repas à base d’alimentation animale préparés par sa sœur avaient préparé le terrain. Avec cette arrestation humiliante, ç’en était trop. Mahmoud Almadhoun bascula dans le camp de l’action. Il ne rejoignit pas les rangs de l’une ou l’autre organisation armée qui luttait contre l’occupant. C’était un homme d’affaires. Il décida de prendre le problème à l’envers et de créer sa propre organisation non pas pour tuer, mais pour nourrir les gens qui n’ont rien à manger, les empêcher de mourir.

Faire la guerre oui, mais contre la faim

Et c’est ainsi que dans les premiers jours de janvier 2024, Mahmoud Almadhoun puisa dans ses modestes économies et engagea un vendeur de riz cuit. Les deux hommes ont ainsi pu distribuer des repas à deux reprises, mais le vendeur déclara inopinément faillite. Mahmoud Almadhoun conçut alors le projet de cuisiner lui-même les repas destinés aux démunis – c’est-à-dire tout le monde dans le nord de Gaza. Il loua un espace ouvert chez un parent et acheta du matériel de cuisine.

Gaza Soup Kitchen était née. Le premier jour, avec seulement quatre grandes marmites et un feu alimenté par du bois récupéré, Mahmoud Almadhoun aidé de sa mère, de Faten – une autre de ses sœurs – et de quelques voisins, a nourri 120 familles. Le lendemain, 150 familles ont pu manger à la nouvelle cuisine populaire de Beit Lahiya. La bonne nouvelle s’est répandue rapidement et la demande a explosé. À son apogée, Gaza Soup Kitchen servira 700 familles par jour, soit environ 3 000 personnes. Une goutte d’eau en comparaison de l’immensité des besoins, mais Gaza Soup Kitchen apportait aussi une sorte de fierté : voyez, ce que nous sommes capables de faire par nous-mêmes…

La principale difficulté consistait bien sûr à se procurer des aliments. Pour le premier repas de Gaza Soup Kitchen, Mahmoud Almadhoun avait acheté des produits excédentaires aux agriculteurs locaux. Comme leurs courgettes étaient trop mûres, il avait dû les couper en petits morceaux et cacher le tout sous de multiples assaisonnements et une bonne couche de pâte de tomate. Le principe était d’acheter tout ce qui était possible localement – environ 5 % des fermes de l’enclave occupée sont encore en activité – et de se tourner vers le marché noir qu’en cas de dernière extrémité. 

Avant le conflit, Beit Lahiya était considéré comme « le grenier à blé » et le cœur agricole du nord de la bande de Gaza, réputée notamment pour ses fraises qui étaient la culture emblématique de la ville. Bien sûr, les bombardements et l’utilisation massive de munitions avaient rendu la terre infertile, voire toxique dans certains secteurs. Les serres et les maisons agricoles avaient été méthodiquement rasées par les bulldozers israéliens. Quelques agriculteurs persévéraient pourtant à faire pousser de petites cultures de survie (comme des légumes dans des récipients de fortune).

Mahmoud Almadhoun prépare des repas toujours végétariens mais toujours soigneusement calibrés de façon à prodiguer le maximum de valeur nutritive.
Mahmoud Almadhoun prépare des repas toujours végétariens mais toujours soigneusement calibrés de façon à prodiguer le maximum de valeur nutritive.

Mais écoutons plutôt Mahmoud Almadhoun expliquer comment la petite Gaza Soup Kitchen réussit à s’approvisionner :

À l’aide d’une liste d’anciens contacts, je me suis mise en quête d’ingrédients de base tels que des pommes de terre, des carottes et des oignons, des denrées rares dont la plupart des habitants du nord ne peuvent que rêver. J’ai trouvé et payé des centaines de dollars pour des fagots de bois de chauffage, difficiles à trouver depuis qu’Israël nous empêche de nous approvisionner en combustible pour cuisiner. J’ai cueilli des légumes verts de saison comestibles comme la mauve commune et la bette sauvage, j’ai acheté des champignons en conserve pour ajouter des protéines à sept fois le prix habituel, j’ai acheté quelques sacs de tomates de contrebande à 27 dollars la livre…[3]

L’argent difficile de Gaza Soup Kitchen

Il y a des limites à ce que la simple volonté humaine peut accomplir. Il fallait de l’argent, toujours plus d’argent, pour faire fonctionner Gaza Soup Kitchen au fur et à mesure que l’étau israélien se resserrait sur la population. C’est alors qu’intervient l’autre « héros » de ce récit, à savoir le frère aîné de Mahmoud Almadhoun – Hani. Celui-ci vit aux États-Unis où il est directeur principal de la philanthropie à l’UNRWA-USA[4]. Titulaire d’une une maîtrise en administration publique et d’une licence en études internationales à l’université Brigham Young, il est parfaitement intégré dans la société nord-américaine.

Impliqué dès le départ dans le combat contre la famine mené par son frère, Hani Almadhoun conçut l’idée d’utiliser la technique du crowdfunding pour réunir des fonds. Il lança une campagne sur la plateforme de financement participatif GoFundMe et l’argent se mit bientôt à entrer. Ce n’est pas tout : pour disposer des fonds, il fallait une structure légale. À cette fin, en juillet 2024, Gaza Soup Kitchen fut enregistrée aux États-Unis comme association à but non lucratif. Depuis lors, chaque matin, Hani Almadhoun transfère scrupuleusement 15 000 dollars à son frère…

Transférer : c’est vite dit. La grande majorité des agences bancaires de la bande de Gaza ont été détruites ou rendues inopérantes. Israël bloque l’entrée de nouveaux billets, notamment de shekels (la principale devise locale)[5]. Pour effectuer son envoi quotidien, Hani Almadhoun doit utiliser à plusieurs plateformes numériques et applications de paiement. Comme chaque système impose des limites quotidiennes aux transferts, il faut donc recourir en parallèle à toute une série de méthodes différentes.

Au moment de la mort de Mahmoud Almadhoun, la campagne de crowdfunding de son frère Hani avait réussi à réunir plus de deux millions de dollars, mais seulement la moitié avait pu être expédiée à Gaza Soup Kitchen. Cela ne signifie pas que l’organisation de Gaza avait reçu un million de dollars : les frais prélevés par les différents intermédiaires varient entre 25 % et 40 %, ce qui signifie qu’un transfert de 1 000 dollars peut ne rapporter que 600 dollars en espèces. Avec ce montant résiduel, il fallait acheter des aliments au marché noir à des prix eux-aussi gonflés par une spéculation prohibitive. 

Vers une diversification des activités de sauvetage

Une partie des fonds sert aussi à distribuer de l’eau potable et offrir une aide médicale car, dans certaines communautés, la faim provoque de nombreuses maladies chez les enfants : diarrhée, déshydratation anémie et même scorbut. Les personnes âgées aussi. Pour espérer manger à Gaza Soup Kitchen, les gens commençaient à faire la queue dès le petit matin. Or, il n’y avait qu’un service par jour : en fin d’après-midi. Il est arrivé plus d’une fois qu’une personne prise de vertige, s’effondre en attendant de recevoir de la nourriture. Il fallait alors la conduire à l’hôpital pour lui administrer une perfusion.

Mahmoud Almadhoun décida alors d’ouvrir une clinique médicale prenant en charge jusqu’à 75 patients par jour et distribuant des produits de première nécessité comme du lait maternisé et des couches. Hani Almadhoun explique ainsi la démarche de son frère : « Sa vision ne se limitait pas à la survie ; il s’agissait de préserver la dignité et l’humanité. »[6] La diversification ne s’arrêta pas au domaine de la santé.

À l’automne 2024, il a ouvert une petite école accueillant 560 élèves. De nombreux bâtiments scolaires ayant été détruits par les frappes aériennes israéliennes ou transformés en camps de réfugiés, la nouvelle école avait dû être aménagée par des volontaires dans un bâtiment commercial. Tout le mobilier avait été fabriqué à partir de débris ramassés dans les décombres.

Sur le toit, il y avait un grand drapeau américain et une pancarte qui indiquait en hébreu et en anglais : « École. Ne bombardez pas, s’il vous plaît. » Le 3 novembre, l’armée israélienne a attaqué le bâtiment, laissant un trou dans le plafond et pulvérisant le mobilier à l’intérieur. Heureusement, il n’y avait personne dans le bâtiment au moment de l’explosion.[7]

Pendant ce temps, Gaza Soup Kitchen continuait son expansion. Très vite après l’ouverture de la cuisine initiale à Beit Lahiya, Mahmoud Almadhoun avait ouvert un deuxième site à Rafah au sud de la bande de Gaza, c’est-à-dire à l’autre extrémité du territoire. Une autre de ses sœurs Niveen dirigeait cette cuisine avec une équipe entièrement féminine. L’afflux de réfugiés venus du Nord de l’enclave avait incité Niveen à ajouter plusieurs tâches à sa mission première, comme la distribution de vêtements achetés avec les fonds issus des campagnes de crowdfunding aux États-Unis.[8]

Peu à peu, Gaza Soup Kitchen était ainsi devenue une bouée de sauvetage pour bien des gens qui avaient été laissés pour compte par la fermeture des organisations officielles des Nations-Unies, à commencer par l’UNRWA. Après Rafah, vint Sheikh Radwan, le camp d’Al-Shati, Al Nasr, Rimal et Al Saftawi… Mahmoud Almadhoun ouvrit dix nouveaux sites en moins d’un an avec pour seules limites, le manque de réserves alimentaires et l’argent américain qui entrait au compte-gouttes. L’ensemble employait désormais 45 personnes mobilisées nuit et jour dans un seul but : trouver des ingrédients pour empêcher les gens de s’affaiblir.[9]

Ce n’est pas tout. Mahmoud Almadhoun documentait tout ce qui était accompli dans le cadre de Gaza Soup Kitchen. Tout était documenté, la cuisine, le ramassage du bois, la petite clinique, l’école détruite par les bombes : chaque fois qu’Internet le permettait, les images partaient pour les États-Unis où son frère Hani les mettait en ligne sur le site de l’association. Chaque clip se terminait toujours par la même formule de gratitude : «J’envoie cette vidéo avec amour et remerciements à mes amis aux États-Unis.»

À mesure que les attaques israéliennes s’intensifiaient, le fonctionnement de la soupe populaire est devenu de plus en plus précaire. Dans les jours précédant sa mort, Mahmoud Almadhoun devait se résigner de livrer des repas à 200 à 250 familles par jour. Certains sites devaient fermer des journées entières ou fonctionner à capacité réduite. Pour compenser le ralentissement de son activité principale, il envoyait des produits à l’hôpital Kamal Adwan à destination des patients et du personnel médical. Il a même réussi à fournir de l’eau filtrée à l’unité de dialyse.[10]

Mahmoud Almadhoun a-t-il été tué en raison même de son succès? C’est ce que pense son frère Hani. Les médias s’intéressaient à lui. Le Washington Post avait publié une lettre ouverte de lui. CNN l’avait interviewé. Les médias moyen-orientaux le prenaient comme symbole de la nouvelle résistance palestinienne. En empêchant les gens de mourir de faim, il se battait de la façon la plus efficace qui soit contre les buts de guerre de l’occupant, tel est le sens du commentaire d’Hani Almadhoun sur l’action de son frère : il ralentissait le « nettoyage ethnique ».

Le combat continue

Huit mois après la mort tragique de son fondateur, Gaza Soup Kitchen continue d’exister et d’opérer. L’organisation fonctionne maintenant sous la direction des membres survivants de la famille Almadhoun et d’amis fidèles. Hani Almadhoun continue de gérer les collectes de fonds depuis les États-Unis via ses campagnes sur la plateforme GoFundMe. Le montant des sommes recueillies s’élève aujourd’hui à 4,6 millions de dollars. Deux millions sont encore bloqués aux États-Unis et sont acheminés jour après jour au moyen de fintechs ou de procédés plus détournés, parfois sur le darkweb.

Cependant, l’organisation fait face à des défis énormes. En juillet 2025, sur les 11 cuisines que comptait Gaza Soup Kitchen au moment de la mort Mahmoud Almadhoun, seulement cinq restent fonctionnelles. Certaines ne fonctionnent qu’à 70% de leur capacité en raison de la rareté croissante des ingrédients. Avec maintenant 60 employés, l’équipe est plus nombreuse que jamais. Samah Almadhoun est devenue l’une des chefs principales, elle est accompagnée de Faten Almadhoun et de leur mère. Leur mulukhiyah (soupe de légumes verts à feuilles) est meilleure que jamais. Malgré les aléas, le nombre de personnes secourues quotidiennement se maintient autour de 3 000.

Le site web officiel de Gaza Soup Kitchen rend hommage à Mahmoud, décrivant comment il terminait toujours ses vidéos de remerciement à ses amis aux États-Unis en signant avec le mot arabe « Mostamreen » (مستمرين), signifiant « nous continuerons ». Son esprit vit à travers le : travail patient pour empêcher les gens de mourir poursuivi par une petite communauté à cheval entre Gaza et les États-Unis. Il est toujours possible de contribuer au financement de Gaza Soup Kitchen et n’oublions pas que c’est plus qu’une simple opération de secours alimentaire – c’est un symbole de résistance, de solidarité collective et d’espoir face à un monde bien souvent inhumain.

Veuillez visiter le site de Gaza Soup Kitchen >>>   https://gazasoupkitchen.com


[1] Hani Almadhoun, “Killing the Helpers”, The Nation, February 2025.

[2] Mahmoud Almadhoun, “Our northern Gaza family will feed our neighbors — until we can’t”, The Washington Post, April 3, 2024.

[3] Mahmoud Almadhoun, idem.

[4] United Nations Relief and Works Agency for Palestine Refugees in the Near East (UNRWA).

[5] “Liquidity crisis: Israel’s financial blockade intensifies civilian suffering in Gaza”, Euro-Med Human Rights Monitor, 25 April 2025.

[6] Hani Almadhoun, idem.

[7] Nir Hasson, “Within a Month, the Israeli Army Has Destroyed What Remained of Gaza’s Education System”, Haaretz, November 27, 2024.

[8] Raya Jalabi and Malaika Kanaaneh Tapper, “Eid in Gaza: ‘The only thing to celebrate is that we’re still alive’”, Financial Times, April 10, 2024.

[9] Nilanjana Gupta, Rakan Abdel El Rahman, “GoFundMe-backed Gaza Soup Kitchen struggles to feed starving Palestinians as supplies run out”, MSN, July 25, 2025

[10] Sana Noor Haq and Abeer Salman, “They killed him on the spot. Israel targeted Gaza soup kitchen chef in drone attack, brother says”, CNN, December 4, 2024.

Europe, Ukraine : Obstination sans issue

Éric Denécé, mars 2025

Éric Denécé est le fondateur du Centre français de recherche sur le renseignement (CF2R), un « think tank » indépendant spécialisé dans les domaines de la défense, du renseignement, de l’intelligence économique et de la géopolitique. Docteur en science politique (Université Panthéon‑Assas), il avait débuté sa carrière comme officier-analyste au Secrétariat Général de la Défense Nationale (SGDN), avant d’exercer différentes fonctions dans le secteur de la défense et de l’intelligence économique : ingénieur commercial chez Matra Défense, consultant pour le ministère de la Défense sur les forces spéciales, ou encore opérateur à l’étranger dans des zones sensibles comme le Cambodge et la Birmanie. Il a ensuite travaillé dans le secteur privé comme conseiller en intelligence économique et enseignait dans plusieurs institutions (ENA, Collège interarmées de Défense). Auteur ou éditeur de 29 ouvrages, consacrés notamment à l’histoire du renseignement (Première et Seconde Guerres mondiales, Révolutions arabes, terrorisme…), il est lauréat du Prix de la Fondation pour les Études de Défense (FED) et du Prix Akropolis (Institut des Hautes Études de Sécurité Intérieure). Le 12 juin 2025, il est retrouvé sans vie dans son domicile parisien. Il était alors âgé de 62 ans. L’hypothèse du suicide avancée par les enquêteurs a été réfutée par l’ensemble de son entourage. Au moment de son décès, Éric Denécé travaillait sur un dossier important consacré à l’Histoire du Renseignement et de l’espionnage au profit d’Histoire Magazine.

* * *

Alors que la nouvelle administration américaine et les dirigeants européens s’opposent quant à savoir s’il faut mettre rapidement fin à la guerre d’Ukraine ou poursuivre le soutien à Kiev, il convient de rappeler que les trois acteurs à l’origine de ce conflit qui déchire l’Europe depuis février 2022 sont :

  • Les États-Unis, par leur volonté d’affaiblir – voire de démembrer – la Russie et d’accaparer ses ressources humaines et matérielles dans la perspective d’une possible confrontation avec la Chine. Depuis la chute de l’URSS, Washington n’a cessé de renier ses engagements vis-à-vis de Moscou, en procédant à une expansion continue de l’OTAN – allant jusqu’à installer ses missiles aux frontières de la Russie (Pologne et Roumanie) –, en sortant des traités de limitation des armements qui avaient permis de réguler la Guerre froide, en armant Kiev et en rejetant avec force tous les propositions d’une nouvelle architecture de sécurité enEurope proposées par Moscou.
  • L’Ukraine, dont le régime, rappelons-le, est issu d’un coup d’État antidémocratique organisé et soutenu par l’Occident (2014) et qui a lancé, le 17 février 2022, une opération de vive force pour la reconquête du Donbass, dont les populations russophones s’étaient révoltées face à l’interdiction de leur langue par Kiev et réclamaient une autonomie accrue dans le cadre de l’Ukraine – et non l’indépendance. Ce à quoi le régime de Zelensky et ses milices néonazies ont répondu par le recours à la violence (15 000 morts entre 2014 et 2021). De plus Kiev réclamait son adhésion à l’OTAN en dépit des mises en garde sérieuses et légitimes de Moscou.
  • La Russie, enfin, qui face à cette situation a d’abord décidé de s’emparer de la Crimée en 2014 (notamment parce que Kiev avait proposé de louer la base de Sébastopol à l’US Navy) ; puis n’ayant d’autres moyens de faire respecter ses intérêt de sécurité, Moscou a déclenché son opération militaire spéciale (et non une invasion) pour conduire l’Ukraine à changer de politique, renverser le régime de Zelenski et afin de protéger les population russophones du Donbass, persécutées par Kiev.

Ainsi, en dépit du narratif conçu par les Spin Doctors américains et ukrainiens et matraqué par des médias occidentaux aux ordres, les torts sont donc très largement partagés. Et dans ce tableau, l’Europe n’y est pas pour grand-chose. Certes, la France et l’Allemagne sont coupables d’avoir violé les accords de Minsk, avec l’assentiment de Washington. Mais les États de l’Union européenne n’ont fait qu’exécuter la politique américaine en acceptant de soutenir le régime corrompu de Kiev et en se pliant aux directives de l’OTAN.

Pourtant, c’est elle aujourd’hui qui s’obstine à la poursuite de la guerre et à soutenir le régime criminel de Kiev. Criminel car Zelenski et sa clique ont décidé de poursuivre l’envoi au front et à la mort de leurs concitoyens, alors même que l’issue du conflit et d’ores et déjà jouée. Criminel car les membres de ce régime, dont les turpitudes sont bien connues quoi que tues par nos médias (détournement, blanchiment, trafics d’armes, interdiction des partis et médias d’opposition, rafles et arrestations, suspension des élections, mensonges…), profitent très directement du soutien financier de l’Occident pour s’enrichir personnellement. Trump et son équipe l’ont très bien perçu et souhaitent mettre à terme à ce conflit autant qu’à cette comédie pseudo-démocratique et pseudo-héroïque.

Mettre un terme à la guerre

Force est de constater qu’après trois ans de conflit, la situation est dramatique pour les belligérants et leurs soutiens : morts, blessés, émigration massive, destructions des infrastructures, rupture politique et économique Russie/Occident, sanctions, crise énergétique et économique…

Ceux qui ont payé le prix fort sont bien sûr les Ukrainiens des deux camps. Puis suivent les Européens, pour lesquels le coût de cette guerre a été prohibitif, bien qu’ils n’en soient pas à l’origine – mais ils en sont devenus co-responsables par leur soutien inconsidéré à Kiev –, provoquant l’affaiblissement de leur économie et la destruction de leur industrie.

La Russie a également perdu beaucoup d’hommes et ses relations avec ses voisins européens sont devenues antagonistes. Mais sa situation économique n’a pas été altérée par les sanctions, en dépit des faux espoirs de l’Occident, et elle fait preuve d’une résilience remarquable. Le Sud Global ne l’a pas abandonné en dépit des pressions, conscient de la politique inique des Américains et de leurs auxiliaires européens. Au contraire, un ras-le-bol du diktat occidental, caractérisé par son « deux poids, deux mesures », se manifeste de plus en plus explicitement dans le monde. Surtout, les force russes en train de l’emporter militairement sur le terrain et d’atteindre des objectifs que Moscou n’avait jamais envisagé avant cette crise, car la Russie n’a jamais revendiqué le Donbass.

Pour les États-Unis, enfin, c’est un bilan en demi-teinte. Certes, ils ont réussi à provoquer la rupture durable des relations UE/Russie, à reprendre en mains l’OTAN et à vassaliser l’Europe, à affaiblir son statut de concurrent économique et à s’enrichir en lui vendant massivement du GNL en remplacement du gaz russe et des armements. Mais en réalité, c’est un échec majeur pour la stratégie initiée par les néoconservateurs qui n’a pas atteint son but principal : l’affaiblissement de la Russie. Au contraire, celle-ci apparait aujourd’hui plus forte qu’au début du conflit et le multilatéralisme prôné par les BRICS semble en voie de remettre en cause l’unilatéralisme américain.

Tout cela est clairement perçu de ceux qui sont capables d’analyser objectivement ce conflit. C’est d’ailleurs ce qu’ont fait Trump et son équipe qui ont compris que la politique de leurs prédécesseurs ne menait nulle part. D’où leur volonté de mettre un terme rapidement à cette boucherie qui ne sert plus leurs intérêts.

Rappelons qu’une première issue à ce conflit a failli avoir lieu fin avril 2022, six semaines seulement après le déclenchement de l’opération militaire spéciale russe. Kiev et Moscou étaient parvenus à un accord grâce à l’intercession d’Israël et de la Turquie. Mais les néoconservateurs de l’administration Biden s’y sont alors opposés et ont dépêché Boris Johnson à Kiev porter l’ordre de poursuivre la guerre. Cette décision insensée, à laquelle Zelensky s’est rangé sans attendre, les rend sans conteste co-responsables des centaines de milliers de victimes des trois années suivantes.

Illusions européennes et mirages ukrainiens

Il est aujourd’hui urgent de mettre un terme à cet affrontement dont le sort est militairement joué.

Pourtant, l’Europe et ses dirigeants affichent leur détermination à poursuivre leur soutien à Kiev, continuant à affirmer que l’Ukraine n’est qu’une victime et qu’elle doit recouvrer une intégrité territoriale sans véritables fondements historiques, et invoquant la forte probabilité d’une prochaine invasion russe de l’Europe, argument infondé et mensonger construit par l’OTAN.

Tous ces dirigeants qui s’opposent avec bravade à la politique de la nouvelle administration Trump, arguant de l’imprescriptible indépendance de l’Europe, et qui clament aujourd’hui en chœur que le Vieux continent ne saurait être le vassal des États-Unis, omettent ou veulent faire oublier le fait qu’ils ont été les exécutants obséquieux de la stratégie des néoconservateurs de l’équipe Biden depuis 2021. Mais ils n’en sont pas à une contradiction près.

Pourquoi s’obstinent-ils ? Plusieurs hypothèses existent : soit par idéologie, étant acquis aux idées néoconservatrices d’outre-Atlantique ; soit parce qu’ils veulent profiter de cette crise pour faire de l’UE un État fédéral dirigé par Bruxelles, en plaçant les peuples devant le fait accompli ; soit encore par intérêt personnel ; ou simplement par bêtise, ainsi qu’Edgar Quinet en soupçonnait certains politiques dès 1865 :

Nous rejetons trop souvent sur le compte de la trahison et de la perfidie ce qui appartient à la sottise. Les historiens ne font pas jouer à celle-ci le grand rôle qui lui appartient dans les choses humaines. Est-ce faute de l’entrevoir ? Est-ce sot orgueil qui consent à se reconnaître criminel plutôt que dupe ? On aime mieux la trahison et le crime, parce qu’ils font de l’homme un sujet plus tragique, et qu’ils le haussent au moins sur l’échafaud.

Pour moi, je lui ai vu moins de grandeur de mon temps. J’ai vu dans les grandes affaires tant de déraison, une obstination si invétérée à s’aveugler, une volonté si absolue de se perdre, un amour si passionné, si instinctif du faux, une horreur si enracinée de l’évidence, et, pour tout dire, une si grande, si miraculeuse sottise, que je suis, au contraire, disposé à croire qu’elle explique la plupart des cas litigieux, et que la perfidie, la trahison, le crime, ne font que l’exception[1] .”

Éric Denécé (1963-2025)

L’obstination des dirigeants européens est d’autant plus funeste que les trois années écoulées ont montré que ce conflit était dévastateur pour l’économie européenne et que ses États membres étaient incapables d’assurer eux-mêmes leur sécurité comme de soutenir efficacement l’Ukraine en matière d’armements.

* * *

Ce conflit prendra fin prochainement, avec ou sans la participation de l’Europe. L’administration Trump a déjà entamé des discussions avec la Russie, signe qu’il s’agissait bien d’une guerre américano-russe par Ukrainiens, OTAN et Européens interposés. Le nouvel hôte de la Maison-Blanche a déjà annoncé que l’Ukraine ne rentrerait pas dans l’OTAN et, à la suite de sa rencontre houleuse avec Zelensky à la Maison Blanche, il envisage sérieusement de suspendre le soutien financier et militaire à Kiev. Les États-Unis ont fait volte-face, ce à quoi leur politique pragmatique de défense de leurs intérêts nous a habitués depuis longtemps. Seuls les naïfs ou ceux qui méconnaissent l’histoire sont surpris. Après avoir entrainé Ukrainiens et européens dans le conflit, ils les abandonnent et valident une forme de victoire russe.

Soyons lucides : l’Ukraine ne récupérera pas la Crimée ni le Donbass. Souhaitons qu’elle n’intègre pas l’Union européenne, ce qui reviendrait à déstabiliser et à criminaliser davantage nos économies, déjà considérablement affaiblies par ce conflit. Seule la paix, le reconstruction du pays et sa neutralité sont des solutions réalistes. C’est la fin de la partie pour Zelensky. Mais ce dernier et ses complices européens ne l’ont pas encore compris.


[1] Edgar Quinet, La Révolution (tome 2, 1865), Belin, Paris, réédition de 1987, Livre XXIV, pp. 1030 à 1033.

Sur le consentement à l’écrasement de Gaza

Didier Fassin, « Une étrange défaite : Sur le consentement à l’écrasement de Gaza », éditions La Découverte, 2024, 187 pages.

Textes extraits de l’ouvrage de Didier Fassin intitulé « Une étrange défaite » , présentés et sélectionnés par Didier Leheudre, concepteur pour la fabrication et l’assemblage en aéronautique, Longueuil, Québec.

Résumé

Avec le recul du temps, les événements qui, après l’attaque meurtrière du Hamas le 7 octobre 2023, se sont déroulés en Palestine et leur réception dans une grande partie des lieux de pouvoir, tant politiques qu’intellectuels, de la planète apparaîtront à la lumière crue de leur signification : plus que l’abandon d’une partie de l’humanité, dont la réalpolitique internationale a donné maints exemples récents, c’est le soutien apporté à sa destruction que retiendra l’histoire.

Cet acquiescement à la dévastation de Gaza et au massacre de sa population par l’État d’Israël, à quoi s’ajoute la persécution des habitants de Cisjordanie, a suscité l’indignation de celles et ceux qui, tout en condamnant les actes sanglants ayant déclenché l’offensive, rappelaient les décennies de spoliation, de violence et d’humiliation qui les avait précédés, et refusaient la poursuite de l’écrasement d’un peuple et de l’effacement de sa mémoire. Mais on les a stigmatisés et réprimés. Une police de la pensée s’est imposée. Le détournement des mots et l’inversion des valeurs ont mis à l’épreuve l’intelligence politique et le discernement moral. Ce livre propose une archive et une analyse de cette abdication historique.

Didier Fassin est professeur au Collège de France, où il est titulaire de la chaire « Questions morales et enjeux politiques dans les sociétés contemporaines ». Il enseigne également à l’Institute for Advanced Study de Princeton et à l’École des hautes études en sciences sociales. Il est notamment l’auteur, à La Découverte, de « Quand les corps se souviennent » (2005) et « Économies morales contemporaines » (dir., avec Jean-Sébastien Eideliman, 2012).

Extraits

Relativisation des événements de Gaza

Ce sont d’ailleurs ces guerres et ces massacres durant ce siècle] que certains invoquent pour relativiser la singularité de l’écrasement de Gaza. Il y a aussi, observent-ils avec raison, le Congo et le Kivu, le Soudan et le Darfour, l’Éthiopie et le Tigré, la Turquie et les Kurdes, la Russie et les Ukrainiens, le Myanmar et les Rohingyas, la Chine et les Ouïghours, et d’autres encore. Chacune de ces situations est tragique. Certaines ont causé un plus grand nombre de victimes qu’on n’en déplore à Gaza. Mais aucune de ces guerres et aucun de ces massacres n’a fait l’objet d’un soutien aussi indéfectible des gouvernements occidentaux et d’une condamnation aussi systématique de celles et ceux qui les dénoncent, alors même que l’ampleur de la dévastation et la volonté d’effacement y sont sans commune mesure.[1]

– o – o – o –

Les fakes news israéliennes

Les exactions commises par les assaillants le 7 octobre ont donné matière à des déclarations contradictoires et des controverses vives (1). Ainsi, des récits faisant état de quarante nourrissons décapités et d’une femme enceinte éventrée qui ont nourri le sentiment d’horreur et le désir de vengeance ont été formellement invalidés, après avoir été répétés pendant des semaines dans les médias et les milieux politiques, y compris par le président des États-Unis (2). De même, le témoignage d’un infirmier israélien déclarant avoir vu dans un kibboutz deux adolescentes partiellement dévêtues présentant des signes d’agression sexuelles a été démenti par une vidéo prise sur les lieux par un militaire, après avoir là encore été repris par les grands organes de presse internationaux (3). Quant à l’article d’investigation d’un grand quotidien états-unien qui rapportait en une le viol d’une jeune femme israélienne pendant la rave party sur la base de la déclaration d’une personne connue pour diffuser des théories du complot d’extrême-droite, les faits ont été contestés par la famille qui a déclaré avoir été manipulée par les journalistes (4). Néanmoins, malgré les difficultés rencontrées pour vérifier les faits, en raison notamment du refus des autorités israéliennes de coopérer avec la Commission internationale indépendante des Nations unies sur les violences sexuelles dans les situations de conflit, de l’impossibilité pour ses membres de rencontrer aucun témoin direct, de l’interdiction faite aux médecins ayant soigné les survivants de parler aux experts et de l’absence de preuves médico-légales des violences alléguées, le rapport de cette commission rédigé au terme d’une brève et difficile mission, quatre mois après l’attaque, indique qu’il existe des « motifs raisonnables de croire » que des violences sexuelles ont été commises par les combattants palestiniens.[2]

  1. Quelques-unes de ces controverses ont été discutées par Ellen Ioannes, « What the UN report on October 7 sexual violence does – and doesn’t – say », Vox, 7 mars 2024.
  2. Les récits d’atrocités qui ont été inventées ou manipulés ont indéniablement porté préjudice aux témoignages crédibles : Nir Hasson et Liza Rozovsky, « Hamas committed documented atrocities. But a few false stories feed the deniers », Haaretz, 4 décembre 2023.
  3. Adam Rasgon et Natan Odemheimer, « Israeli soldier’s video undercuts medic’s account of sexual assault », The New York Times, 25 mars 2024.
  4. Le récit du viol de la « femme en robe noire » avait fait la une du New York Times le 28 décembre 2023. La manipulation a été analysée par le collectif de journalistes palestiniens THE SHORT STRING, « Family of key case in New York Times October 7 sexual violence report renounces story, says reporters manipulated them », Mondoweiss, 3 janvier 2024.

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Le négationnisme

Invoquer l’histoire, rappeler la dépossession continue des terres en Cisjordanie, les évictions permanentes des logements de Jérusalem-Est, le blocus de la bande de Gaza, les raids dans le camps de Jénine, les limitations des mobilités, les restrictions des libertés, les violations des droits, les arrestations arbitraires et les détentions sans charges ni procès, les morts et les mutilations d’enfants et d’adolescents, les humiliations et les agressions quotidiennes que font subir les colons et les soldats, c’est donner à comprendre comment une situation devenue invivable peut conduire à une révolte, alors que les protestations pacifiques restaient sans effet pour empêcher l’extension illégale des colonies et des zones militaires, et qu’au contraire la répression israélienne se faisait de plus en plus meurtrière au cours des dernières années, avec un nombre record de Palestiniens tués par l’armée en 2022, souvent en dehors de tout contexte d’affrontement (1).[3]

  1. Hagar Shezaf, « 2022 saw highest number of Palestians killed in West Bank by Israeli forces since Second Intifada », Haaretz, 4 janvier 2023.

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Nelson Mandela était considéré comme terroriste par les États-Unis

En Afrique du Sud, l’ANC, African National Congress, dont la branche paramilitaire, uMkhonto we Sizwe, a commis une série d’attentats qui a causé la mort de membres des forces de sécurité mais aussi de civils, a longtemps été considéré par la Grande-Bretagne et les États-Unis comme une organisation terroriste, alors que, dans la plupart des pays du monde, il était vu comme luttant contre l’oppression du régime suprémaciste blanc. Le fondateur de l’ANC et dirigeant de sa branche armée, Nelson Mandela, artisan de la transition pacifique vers la démocratie et premier président du pays après la fin de l’apartheid, a figuré sur la liste des personnes terroristes établies par les États-Unis jusqu’en 2008, soit dix-huit ans après sa sortie de prison et quinze ans après s’être vu décerner avec Frederick de Klerk le prix Nobel de la paix.[4]

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Le silence complice occidental

Il est à cet égard une réalité cruelle mais indéniable : l’attaque du 7 octobre a brutalement remis en question la question palestinienne sur la scène internationale, de laquelle ele s’était trouvée exclue par Israël, les États-Unis, la plupart des membres de l’Union européenne et un nombre croissant de pays arabes et africains. Le monde s’accommodait de l’incarcération et de la mort de milliers de Palestiniens, de l’extension illégale des colonies juives en Cisjordanie, du blocus étouffant de la bande de Gaza, de la normalisation des relations d’Israël avec les Émirats arabes unis, Bahreïn, le Soudan et le Maroc par les accords d’Abraham que devait compléter un traité avec l’Arabie saoudite, et du déplacement de l’ambassade des États-Unis à Jérusalem sur des terrains appartenant à des familles palestiniennes, décision qui contrevenait au principe de ne pas créer de missions diplomatiques dans la Ville sainte des trois monothéismes. « Certains ont cru, parmi ceux qui sont au pouvoir en Israël, qu’on pouvait complétement ignorer la question palestinienne et normaliser comme si de rien n’était les relations avec les pays arabes », constate l’écrivain et journaliste israélien Michel Warschawski, qui ajoute : « Ils se sont gravement trompés (1) ». Le monde occidental partageait cette vision. Qui parlait encore sérieusement d’un État palestinien avant le 7 octobre? Malgré la reconnaissance de ce dernier par 138 des 193 pays membres des Nations unies, le monde occidental – à l’exception de l’Islande et de la Suède – avait jusqu’alors réussi à empêcher l’application du droit international, selon lequel devait exister un « État palestinien indépendant, souverain, démocratique, d’un seul tenant et viable vivant dans la paix et la sécurité côte à côte avec Israël, sur la base des frontières d’avant 1967 (2) ».

Le 22 septembre, deux semaines avant l’attaque du Hamas, dans son discours devant l’Assemblée générale des Nations unies, le Premier ministre israélien avait montré une carte intitulée « The New Middle East » sur laquelle le Grand Israël avait absorbé la Cisjordanie et la bande de Gaza. Cette déclaration survenait après une autre, quelques mois plus tôt, lors de sa prise de fonction comme nouveau chef du gouvernement, au cours de laquelle il avait proclamé que « le peuple juif a un droit exclusif et incontestable sur la terre d’Israël – la Galilée, le Néguev, le Golan, la Judée et la Samarie (3) ». De son côté, le 19 mai, à l’occasion d’une conférence à Paris donnée devant un drapeau représentant lui aussi Israël après l’absorption de l’ensemble des Territoires palestiniens occupés, le ministre des Finances, également chargé de la colonisation, affirmait qu’il n’y avait ni histoire palestinienne ni culture palestinienne, et qu’il n’y avait « pas même de peuple palestinien (4) ». Les évènements récents ont tragiquement replacé ces territoires sur la carte du monde et ce peuple dans l’imaginaire des nations. Contestée par les uns et simplement abandonnée par les autres jusqu’à il y a peu, la possibilité d’un État palestinien est désormais sur pratiquement tous les agendas politiques, même ceux alliés les plus indéfectibles d’Israël, non sans double langage cependant (5) ».[5]

  1. Michel Warschawski, « Nous avons dépassé les crimes de guerre à Gaza », Mediapart, 28 octobre 2023.
  2. Cette formule de la résolution 67/19 de l’Assemblée générale des Nations unies, le 29 novembre 2012, reprenait les termes d’une série de résolutions précédentes. Neuf mois après le début de la guerre à Gaza, quatre nouveaux pays européens avaient reconnu l’État de Palestine : l’Espagne, l’Irlande, la Norvège et la Slovénie. En retrait du droit international et en contradiction avec le vote de la France aux Nations unies en faveur d’une recommandation d’admission de la Palestine comme « État de plein droit », le président français a rejeté le 28 mai 2024 ce qui aurait été, selon lui, une « reconnaissance d’émotion ». Marc Daou, « Reconnaissance de l’État palestinien : c’est « le bon moment » pour la France », France 24, 30 mai 2024.
  3. Ishaan Tharoor, « Welcome to the new, “new” Middle East”, The Washington Post, 16 octobre 2023.
  4. Lazar Berman, “France slams Smotrich’s “infuriating” claim that Palestinian nation doesn’t exist”, The Times of Israel, 21 mars 2023.
  5. Dès la fin octobre, le président des États-Unis soulignait la « nécessité d’un État palestinien », Yasmeen Abutaleb, « Biden, shifting tone, stresses need for Palestinian state », The Washington Post, 25 octobre 2023. Mais, en coulisse, la Maison-Blanche s’oppose à cette création, comme le révèle des télégrammes diplomatiques enjoignant les membres du Conseil de sécurité des Nations unies de voter contre le texte proposant la reconnaissance de la Palestine comme membre à part entière de l’ONU : Ken Klippenstein et Daniel Boguslaw, « Leaked cables show White Housse opposes Palestinian statehood », The Intercept, 17 avril 2024.

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Les crimes de guerre israéliens

Selon les services de renseignements états-uniens, près de la moitié des bombes lâchées sur le territoire l’étaient à l’aveugle tandis que des bombes de près d’une tonne susceptibles de creuser des cratères de 360 mètres de diamètre étaient larguées sur des zones densément habitées, ces deux éléments attestant la volonté de décimer des civils de manière indiscriminée. Chaque jour, plus d’une centaine d’enfants mouraient, et l’on estime que plus d’enfants ont été tués à Gaza au cours des trois premières semaines de la guerre que, chaque année depuis 2019, dans l’ensemble des conflits de la planète. Lors des évacuations massives de population imposées par l’armée israélienne, des déplacés ont été la cible des soldats, des drones ou des bombes sur les trajets supposés être des corridors sécurisés. Certaines professions étaient particulièrement affectées : 311 médecins, infirmières et autres agents de santé, 103 journalistes, 209 enseignants, 144 agents des Nation unies, principalement des humanitaires, ont été tués en moins de trois mois. On dénombrait au cours de cette période 238 attaques contre des structures sanitaires dans lesquelles au moins 570 personnes avaient été tuées et 746 autres blessées parmi les patients et les déplacés venus se réfugier dans ces bâtiments. Parmi les 55 000 blessés, un millier d’enfants ont perdu un ou les deux membres inférieurs, et l’utilisation de munitions incendiaires au phosphore blanc a causé de sévères brûlures.[6]

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L’usage de fakes news dans la propagande israélienne

La situation humanitaire a de surcroît encore été aggravé par les allégations israéliennes à l’encontre de l’UNRWA, l’Office de secours et de travaux des Nations unies pour les réfugiés de Palestine, de loin la plus grande agence internationale d’aide à Gaza, dont douze membres ont été accusés d’avoir participé aux événements du 7 octobre, ce qui a entraîné la suspension du financement de seize des plus grands pays donateurs, dont les États-Unis, l’Allemagne et la France, sans qu’Israël ait apporté aucun élément attestant l’implication de ces membres que les services de renseignements états-uniens considèrent comme peu vraisemblable (1). La mission indépendante des Nations unies présidée par Catherine Colonna a rendu ses conclusions dans un rapport de 54 pages publié le 22 avril 2024, confirmant le fait qu’Israël n’avait fourni aucune preuve à l’appui de ses accusations, attestant l’absence de formulations antisémites dans les livres scolaires, saluant la rigueur de l’agence en termes de neutralité de son activité, et faisant une série de recommandations pour en améliorer encore le fonctionnement (2). En réalité, il apparait que la déstabilisation de l’agence fait partie d’un plan israélien destiné à « détruire l’UNRWA », dont les camions d’aide ont été interdits d’entrer à Gaza, avec pour conséquence, selon son directeur des opérations, que « plus de gens vont mourir (3) ».[7]

  1. Julian Borger, « Israel yet to provide evidence to back UNRWA 7 October attack claim – UN”, The Guardian, 1er mars 2024.
  2. United Nations, “Independent review panel releases final report on UNRWA”, 22 avril 2024.
  3. Neve Gordon et Mouna Haddad, “The road to famine in Gaza”, The New York Review of Books, 18 avril 2024.

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L’intention de génocide palestinien

Les discours sur le projet de l’État hébreu ne sont pas moins probants que les faits. Pour l’historien israélien Raz Segal, qui parle de « cas d’école en matière de génocide », il est en effet rare que les auteurs expriment leur intention d’en commettre un de manière aussi « explicite, ouverte et décomplexée » (1). Car, très vite, les discours jusqu’aux plus hautes sphères du pouvoir, ont montré que l’intervention militaire israélienne à Gaza visait bien plus que la disparition du Hamas, objectif que beaucoup considéraient du reste comme inatteignable : c’étaient indistinctement l’ensemble du territoire et de ses résidents qui étaient la cible. La liste des citations documentées par l’Afrique du Sud est impressionnante : le Premier ministre demandant aux soldats de « se souvenir de ce qu’Amalek vous a fait », en référence à l’ennemi biblique dont Israël devait, selon le texte sacré, indistinctement « tuer les hommes et les femmes, les nourrissons et les nouveau-nés »; le président affirmant à propos des Palestiniens que « la nation entière est responsable » et doit être « combattue jusqu’à lui briser l’échine » ; le ministre de la Défense indiquant qu’il n’y aurait plus « ni électricité, ni nourriture, ni eau, ni essence », car il s’agit d’une guerre « contre des animaux humains » et il faut « agir en conséquence »; le ministre de la Sécurité nationale précisant que lorsqu’on dit que « le Hamas doit être détruit, cela signifie aussi ceux qui célèbrent et ceux qui soutiennent » son action, car « ils sont tous des terroristes et doivent aussi être détruits » ; le ministre de l’Énergie et des Infrastructures proclamant qu’ils « ne recevront pas une goutte d’eau jusqu’à ce qu’ils quittent le monde » ; le vice-président de la Knesset annonçant un « but commun : éliminer la bande de Gaza de la face de la Terre »; un major général réserviste expliquant qu’il faut « faire de Gaza un endroit où il est impossible de vivre » et « dire aux gens qu’ils n’ont que deux choix : rester et mourir d’inanition, ou bien partir » (2).

Ce sont encore des dizaines de citations de parlementaires, de journalistes, de soldats qui répètent qu’il n’y a « pas d’innocents » et « pas de place pour des gestes humanitaires ». Ainsi que l’observe l’avocat et anthropologue états-unien Darry Li, la force du cas présenté par l’Afrique du Sud tient à cette « méticuleuse reconstitution de l’intention génocidaire (3) ».[8]

  1. Raz Segal, “A textbook case of genocide”, Jewish Currents, 13 octobre 2023.
  2. Toutes les références de ces citations sont dans : Republic of south Africa, « Application instituting proceedings », ICJ, 29 décembre 2023.
  3. Darryl Li, « The charge of genocide”, Dissent Magazine, 18 janvier 2024.

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Quand les persécutés deviennent persécuteurs

La rapporteure spéciale des Nations unies sur la situation des droits humains dans les Territoires palestiniens occupés, Francesca Albanese, n’a guère de doute concernant la qulification des faits. Son rapport, présenté le 25 mars, s’intitule Anatomy of a genocide (1). Elle rapporte en 25 pages denses et 309 références les éléments justifiant son titre. Pour autant, l’officialisation éventuelle de cette qualification n’interviendra qu’au terme d’un processus judiciaire long et difficile. Mais quel que soit l’issue de ce processus dans lequel les rapports de force entre les pays peuvent s’avérer plus déterminants que le droit international, l’évocation d’un génocide commis par un État qui a été fondé par les Nations unies en réparation du plus grand génocide jamais perpétré est une question éminemment sensible. « C’est une leçon tragique de l’histoire, déplore le sociologue Edgar Morin : les descendants d’un peuple persécuté pendant des siècles par l’Occident chrétien, puis raciste, peuvent devenir à la fois les persécuteurs et le bastion avancé de l’Occident dans le monde arabe (2) ». On comprend, dans ces conditions, la résistance opposée par les Israéliens et leurs alliés à cette qualification.[9]

  1. Human Right Council, Anatomy of a Genocide: Report of the Special Rapporteur on the Situation of Human Rights in the Palestinian Territories Occupied Since 1967, United Nations, 25 mars 2024
  2. Edgar Morin, “Le progrès des connaissances a suscité une régression de la pensée », Le Monde, 22 janvier 2024

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L’opposition des juifs à l’amalgame sionisme et judaïsme

C’est contre cette évolution que la Déclaration de Jérusalem sur l’antisémitisme signée par 350 universitaires internationaux spécialistes des études juives a proposé en 2020 une définition plus précise et des lignes directrices moins problématiques, considérant notamment comme n’étant pas antisémite le fait de « soutenir l’exigence de justice du peuple palestinien et la recherche de l’obtention de l’intégralité de ses droits », de « critiquer le sionisme ou s’y opposer, en tant que forme de nationalisme », d’établir « des parallèles entre la situation d’aujourd’hui en Israël et d’autres contextes historiques, y compris de colonisation de peuplement ou d’apartheid », et de défendre « des mesures de boycott, de désinvestissement et de sanctions qui constituent des formes répandues et non violentes de lutte politique contre des États (1) ».[10]

  1. « The Jerusalem Declaration on antisemitism »

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Amalgame entre antisémitisme et antisionisme

La confusion entre critique de la politique israélienne, voire critique du sionisme, et antisémitisme n’en demeure pas moins la règle de la part des gouvernements, des médias public et des institutions académiques occidentaux, ce qui aboutit au paradoxe démocratique selon lequel critiquer un gouvernement composé de ministres d’extrême droite, promoteur d’un suprémacisme religieux, auteur de lois discriminatoires, rejetant le droit international et commettant des massacres de populations civiles, expose à se trouver soi-même accusé d’iniquité (1). La France a depuis longtemps entériné cette confusion.[11]

  1. Kennan Malik, « Solidarity with Palestinians is not hate speech, whatever would-be consors may say », The Guardian, 3 décembre 2023.

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La partialité de l’information

Comme l’analyse l’association Acrimed, les principaux médias français ont manifesté une « compassion sélective (1) ». Ils ont rapporté les récits des otages israéliens libérés se plaignant d’avoir souffert de la faim pendant leur captivité dans Gaza assiégée sans mentionner l’origine de la pénurie alimentaire dont ils souffraient, mais ils n’ont pas évoqué les civils palestiniens relâchés des prisons et des camps d’Israël après y avoir été humiliés et torturés. Ils ont rendu compte des peurs des écoliers israéliens près de la frontière avec le Liban, obligés de se réfugier dans des abris lorsque retentissent les sirènes, mais n’ont pas fait état des angoisses des enfants palestiniens de Gaza, qui ne disposent d’aucun lieu où se protéger des bombes qui détruisent des quartiers entiers. Ils ont interrogé des surfeurs israéliens sur la plage de Tel Aviv expliquant que cette activité apaise leur anxiété après l’envoi de drones et de missiles par l’Iran, mais ils se sont contentés d’une phrase pour rappeler simplement le nombre des morts palestiniens à Gaza, sans faire partager l’expérience des femmes qui ne peuvent plus allaiter et des enfants qui n’ont plus à manger (2). Nombre de médias ont ainsi choisi d’humaniser les Israéliens plutôt que les Palestiniens. Ainsi, ont-ils longuement rendu compte du « succès » de l’opération militaire visant à délivrer quatre Israéliens détenus dans un camp de réfugiés, le 8 juin 2024, et des manifestations de « joie » lors de leur accueil à Tel Aviv, en mentionnant simplement en fin de reportage le coût humain de l’intervention parmi les Palestiniens : 274 morts, dont 64 enfants et 57 femmes, et 700 blessés. Dans les médias officiels, on parlait de « libération des otages »; dans les médias indépendants, l’épisode est connu comme le « Massacre de Nuiseirat (3) ».[12]

  1. ACRIMED, « Naufrage et asphyxie du débat public », 20 décembre 2023, et BLAST, « Un naufrage médiatique sans précédent », 31 mars 2024.
  2. Extraits de journaux quotidiens d’une radio nationale, évoqués à titre d’illustration d’un faut général. Il est vrai que la plupart des correspondants permanents et des envoyés spéciaux se trouvent à Jérusalem ou Tel Aviv. Mais imaginerait-on un seul instant n’avoir d’information sur l’invasion de l’Ukraine par la Russie et ses conséquences pour la population qu’en utilisant les seules sources officielles du régime de Moscou?
  3. Shrouq Aïla, « Inside the Nuiseirat massacre: this carnage I saw during Israel’s hostage rescue”, The Intercept, 10 juin 2024 ; Gideon Levy, “Why did Israel conceal hundreds of Gazans’ deaths in “perfect” hostage rescue operation?”, Haaretz, 12 juin 2024. Au lendemain de l’attaque, le journal d’une radio nationale consacrait vingt-quatre fois plus de temps à l’information heureuse côté israéliens qu’à la réalité tragique côté palestinien pourtant déjà connu. Parallèlement, les présidents états-uniens et français se réjouissaient de la libération des quatre otages israéliens, sans un mot pour les centaines de victimes civiles palestiniennes.

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Instructions aux médias pour réduire l’usage des mots « génocide », « nettoyage ethnique »…

Dans une lettre à leur direction, des journalistes de la BBC déploraient justement le parti pris de la présentation des faits et, en particulier, de la différence dans la manière de donner une dimension humaine au deuil des familles israéliennes mais non à celui des familles palestiniennes (1). On apprenait d’ailleurs que, dans un mémorandum distribué aux journalistes du New York Times au début de la guerre, les éditeurs leur demandaient de réduire l’usage des mots « génocide » et « nettoyage ethnique », de ne pas parler de « camps de réfugiés », d’éviter l’expression « territoires occupés », même de ne se référer que le plus rarement possible à la « Palestine », et ils leur signifiaient également que les mots « massacres » et « tueries », trop « émotionnels », devaient être remplacés par des descriptions factuelles, consigne qui ne valait toutefois pas pour qualifier l’attaque du 7 octobre (2). De telles instructions étaient probablement communes dans les grands médias états-uniens, car, selon une étude du langage utilisé pour décrire les victimes des deux côtés dans trois des principaux quotidiens du pays, après trois mois de guerre, le mot « horrible » apparaissait neuf fois plus souvent pour parler des morts israéliennes que des morts palestiniennes, le mot « massacre » trente fois plus fréquemment, le mot « tuerie » soixante fois, quant au mot « enfants », dont les victimes, décédées ou mutilées, se comptaient en dizaines de milliers à Gaza, il n’était présent qu’à deux reprises sur 1100 titres de journaux (3). Dès novembre, ils étaient plus de 750 reporters de nombreux organes de presse états-uniens à critiquer la couverture unilatéralement orientée du conflit (4).[13]

  1. Inidia McTaggart, « BBC reporters accuse it of favoritism towards Israel”, The Telegraph, 23 novembre 2023.
  2. Jeremy Scahill, “Leaked NYT Gaza memo tells journalists to avoid words “genocide”, “ethnic cleansing” and “occupied territories”, The Intercept, 15 avril 2024.
  3. Adam Johnson et Othman Ali, “Coverage of Gaza war in the New York Times and other major newspapers heavily favored Israel, analysis shows”, The Intercept, 9 janvier 2024.
  4. Laura Wagner et Will Sommer, “Hundreds of journalists sign letter protesting coverage of Israel”, The Washington Post, 9 novembre 2023.

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Mise au pas des intellectuels occidentaux

L’acquiescement à la guerre à Gaza et à ses conséquences tragiques rend pour longtemps illégitime et inopérante l’invocation des droits humains et de la raison humanitaire par celles et ceux qui ont participé à cette abdication morale, même s’il faut reconnaitre que leur « deux poids, deux mesures », sur bien des terrains, y compris dans leurs propres pays, leur a depuis longtemps fait perdre tout crédit dans ce domaine. Le monde occidental – ou tout au moins la majorité de ses gouvernants et de ses institutions – aura apporté son soutien presque inconditionnel non seulement à l’élimination d’une large part de la population palestinienne, et notamment de la génération qui en représente l’espoir et l’avenir, mais aussi à l’effacement de tout ce qui fait l’âme d’un peuple, ses écoles, ses bibliothèques, ses librairies, ses musées, ses cimetières, ses édifices religieux, ses monuments historiques, ses centres culturels. Il l’aura fait en s’efforçant de réduire au silence, par l’intimidation, la stigmatisation et les sanctions, les chercheurs, les intellectuels, les étudiants, les artistes, les militants, les politiciens et, plus largement, les citoyens qui refusaient d’être associés à ce crime imprescriptible, tandis que, de son côté, l’armée israélienne faisait taire, en les éliminant, les universitaires, les journalistes, les écrivains, les poètes, les médecins et les humanitaires palestiniens (1).[14]

  1. Esmat Elhalaby, « Toward an intellectual history of genocide in Gaza: Destruction begins with ideas”, Baffler, 27 mars 2024.

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Israël, le paria du monde occidental

En poursuivant son projet de destruction de Gaza et de ses habitants, le gouvernement israélien dégrade chaque jour un peu plus l’image de son pays et, par voie de conséquence, l’image de ses alliés. Ces derniers ont commencé à prendre leurs distances à l’égard d’un pays qu’ils continuent de dire ami, mais dont ils comprennent qu’il les entraîne dans l’abîme. Accusé de génocide par un nombre croissant de gouvernements et de personnalités du monde entier – une accusation validée à demi-mot par la Cour internationale de justice -, Israël est devenu un partenaire géopolitique embarrassant pour les dirigeants occidentaux qui comprennent qu’ils pourraient à leur tour se voir inculpés pour complicité de ce crime, ce qui est déjà le cas de certains d’entre eux (1). Les images de la destruction systématiques de l’hôpital A-Shifa, de sa maternité, de ses blocs opératoires, de son service d’urgence dont les cent quinze lits ont été brûlés, de son département de soins néonataux intensifs dont les quatorze incubateurs ont été détruits, de son unité de production d’oxygène qui a été saccagée ont révélé la détermination à rendre définitivement inutilisable le système de santé palestinien, comme l’a montré la mission des Nations unies après l’occupation des lieux par l’armée israélienne qui a, de plus, entraîné la mort, faute de soins, de nombreux malades et blessés hospitalisés (2). Les informations sur la famine dont souffrait une grande partie de la population, notamment les nourrissons, les enfants et les femmes enceintes, le refus de laisser entrer la majeur partie de l’aide internationale, les carnages provoqués par les tirs sur les personnes se précipitant vers les points d’approvisionnement, les bombardements des véhicules et des structures des organisations humanitaires ont rendu d’autant plus difficile aux grandes puissances de continuer à détourner le regard du projet du gouvernement israélien d’en finir avec la population palestinienne que ce dernier n’a cessé de l’affirmer publiquement (3).[15]

  1. La décision du procureur de la Cour pénale internationale de requérir, le 20 mai 2024, des mandats d’arrêt contre le Premier ministre israélien et son ministre de la Défense, ainsi que contre trois chefs du Hamas, ajoute certainement à l’inconfort des responsables occidentaux, et l’on peut noter à cet égard le revirement du gouvernement français qui, à la différence des gouvernements états-unien et britannique, a publiquement apporté son soutien à la juridiction de la Haye.
  2. World Health Organization, « Six months of War leave Al-Shifa hospital in ruins”, 6 avril 2024.
  3. World Health Organization, “Famine in Gaza is imminent, with immediate and long-term health consequences”, 18 mars 2024.

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Pourquoi les gouvernements occidentaux n’ont-ils pas essayé d’arrêter le génocide ?

Pourquoi la plupart des gouvernements occidentaux ont-ils alors soutenu non seulement le droit d’Israël à se défendre, mais également son projet d’anéantissement de Gaza? Pourquoi n’ont-ils pas réagi lorsque le président israélien a affirmé que c’est toute une nation qui est responsable, annonçant ainsi les meurtres de masse qui se préparaient? Pourquoi le président français a-t-il déclaré à la veille de la commémoration du trentième anniversaire du génocide des Tutsis que la France aurait pu arrêter avec ses alliés occidentaux et africains mais qu’elle n’en a pas eu la volonté, sans établir un lien avec le fait qu’il se trouvait à son tour, depuis six mois, dans la position de pouvoir intervenir, avec ses alliés occidentaux et peut-être arabes, pour essayer de mettre fin à ce que la plus haute juridiction internationale considérait comme un risque plausible de génocide à Gaza, et qu’il n’en avait pas eu la volonté, comme peut-être, dans trois décennies, son successeur l’affirmera (1)?[16]

  1. « Rwanda : pour Emmanuel Macron, la France « aurait pu arrêter le génocide », mais n’en a « pas eu la volonté » », Le Monde, 4 avril 2024. Devant les réactions politiques de protestation contre cette affirmation et comprenant peut-être le risque légal d’une plainte pour complicité de génocide, le président français l’a finalement retirée de la communication qu’il a adressée aux autorités de Kigali, lesquelles n’ont pas jugé bon de la diffuser.

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Israël sous perfusion de l’aide américaine

Aujourd’hui, c’est l’aide apportée par les États-Unis qui est de loin la plus importante, dépassant largement tous ses autres dons à des pays étrangers. Depuis 1946, elle s’élève à 310 milliards de dollars. Au cours de la période récente, elle était de 3,3 milliards de dollars par an, dont 99,7% pour le seul secteur militaire, auxquels s’ajoutent 500 millions de dollars pour la consolidation du dôme de protection contre les attaques aériennes. Cette contribution représente en moyenne 71% de l’aide internationale que reçoit Israël et 15% de son budget de la défense (1). Le 19 avril 2024, un supplément de 17 milliards de dollars d’aide militaire a été voté par le Congrès, en plus des 14 milliards déjà attribués par ses membres quelques mois plus tôt. Avant de soumettre ce nouveau texte de loi, le président des États-Unis avait rappelé que son pays ne fournirait pas d’aide militaire à des gouvernements étrangers qui se rendaient coupables de violations flagrantes des droits humains, en conformité avec une loi dite Leahy Law qui impose cette règle, laquelle est donc censée avoir été respectée par Israël au cours des dernières décennies et, singulièrement, depuis le 7 octobre nonobstant le jugement rendu à cet égard par la Cour internationale de justice (2). Comme pour tous les dons faits par les États-Unis pour les activités de défense, les récipiendaires doivent dépenser les sommes allouées en achetant du matériel et des services étatsuniens, avec certaines exceptions autorisées dans le cas israélien. Ce qui signifie que l’aide est en réalité une subvention au complexe industriel militaire étatsunien. Tout comme la guerre en Ukraine, la guerre à Gaza constitue donc une ressource majeure pour les entreprises de ce secteur, mais aussi pour l’expertise que développe le Pentagone dans la course globale aux armements. Plus largement, pour les États-Unis comme pour l’Allemagne, la France, l’Italie et la Grande-Bretagne, les ventes de matériel et de services militaires à Israël, en plus des rentrées financières qu’elles procurent, présentent ainsi l’intérêt de les mettre à l’épreuve des situations de guerre.[17]

  1. « How much aid does the US gives to Israel”, USA Facts, 12 octobre 2023.
  2. Jonathan Masters et Will Merrow, “US aid ti Israel in four charts”, Council on Foreign Relations, 11 avril 2024.

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Comment l’AIPAC a soudoyé les démocrates

De ces multiples dimensions du soutien occidental, le Premier ministre israélien sait se servir. Outre l’invocation du risque existentiel pour l’État d’Israël, il ne manque pas de rappeler, comme l’a montré Jean-Pierre Filiu, qu’il est le représentant et le défenseur du « monde civilisé » dans la région (1). Il est au demeurant probable que, dans un contexte de montée des autoritarismes et des nationalismes, avec, dans une grande partie de l’Europe, une progression spectaculaire des partis d’extrême droite dont plusieurs sont désormais au gouvernement, la tolérance, voire la sympathie à l’égard de cet allié s’explique par son exercice du pouvoir qui exalte ces tendances. Ce qui expliquerait l’étroite affinité entre le Premier ministre hongrois antisémite et le Premier ministre israélien. Mais, dans le cas des États-Unis, il y a une raison plus triviale au soutien du gouvernement démocrate à la politique israélienne. Elle est liée au rôle de l’AIPAC, L’American Israel Public Affairs Committee, principal financeur extérieur des primaires démocrates, qui a promis de dépenser 100 millions de dollars pour évincer les candidats favorables à un cessez-le-feu et qui a fait un don substantiel pour les frais de campagne du speaker républicain de la Chambre des représentants après qu’il a fait approuver le texte accordant 14 milliards de dollars d’aide militaires à Israël (2).[18]

  1. Jean-Pierre Filiu, « Comment Benyamin Netanyahou est devenu le leader autoproclamé du « monde civilisé », Le Monde, 29 octobre 2023.
  2. Catherine Caruso, « After House speaker Mike Johnson pushed through Israel aid package, AIPAC cash came flowing in”, The Intercept, 20 janvier 2024, et Akela Lacy, “The left is finally building a response to AIPAC”, The Intercept, 11 mars 2024.

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Hostilité à l’encontre des musulmans et racisme anti-arabe

À côté de ces différentes logiques – historique, géopolitique, économique, militaire, tactique – dont les configurations varient selon les contextes nationaux, il existe un élément commun aux pays occidentaux. Il est idéologique. Il se manifeste par l’hostilité à l’égard des musulmans et le racisme à l’encontre des populations arabes. L’une et l’autre s’inscrivent dans un héritage colonial, notamment pour les empires français et britanniques, et même précolonial, pour ce que Maxime Rodinson désignait comme l’« Occident chrétien (1) ». Mais elles ont pris une autre signification après le 11 septembre 2001. L’islam a alors été associé au terrorisme, les musulmans à un péril pour la sécurité des pays occidentaux et les populations arabes à une menace pour l’identité européenne. On a vu se multiplier les discours xénophobes les visant spécifiquement, le thème du « grand remplacement » se disséminer comme dans un autre temps la théorie du complot judéo-maçonnique, les restrictions aux frontières ciblant les musulmans aux États-Unis, l’interdiction des signes religieux liés à l’islam progressivement étendue en France, la montée de l’islamophobie documentée dans un récent rapport en Allemagne, et même, plus singulièrement encore, l’annonce du retrait de la nationalité belge aux enfants de parents palestiniens nés en Belgique (2). Les politiques européennes sélectives en matière d’immigration sont révélatrices de cette discrimination à l’encontre des musulmans, comme on a pu l’observer avec le traitement différentiel des exilés ukrainiens fuyant l’envahisseur russe, généreusement accueillis, et des exilés afghans fuyant la répression talibane, brutalisés aux frontières grecques, croates et hongroise de l’Union européenne (3).[19]

  1. Vincent Geisser, « L’islamophobie en France au regard du débat européen », in Rémi Leveau et Khadidja Mohsen-Finan (dir.), Les Musulmans de France et d’Europe, Paris, CNRS Éditions, 2005, p. 59-79.
  2. Marc-Olivier Behrer, « Le ‘grand remplacement’, généalogie d’un complotisme caméléon », Le Monde, 25 août 2022 ; ACLU, Timeline of the Muslim Ban, Washington ; Cady Lang, « Who gets to wear a headscarf? The complex history behind France’s latest hijab controversery », Time, 19 mai 2021 ; Arsalan Iftikhar, « German ministry issues 400- page report on islamophobia », Bridge, Georgetown University, 1er Février 2024 ; Ugo Santkin, « Nationalité belge retirée à des enfants de parents palestiniens : ‘Une décision sans précédent et profondément discriminante’ », Le Soir, 7 décembre 2023.
  3. Laurence Alexandrowicz, « Les associations dénoncent un traitement différent des réfugiés afghans et ukrainiens », Euronews, 11 mai 2022.

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Ce ne sont pas les Palestiniens qui ont persécuté les Juifs pendant des siècles…

Comme l’écrit le juriste israélien Chaim Gans, « ce ne sont pas les Palestiniens qui ont persécuté les Juifs de manière continue en Europe pendant le second millénaire, et ce n’est pas dans leur société que l’émancipation citoyenne des Juifs a tragiquement échoué aux XIXème et XXème siècles ». Dès lors, demande-t-il, « comment justifier qu’on leur en fasse payer le prix? » (1). Probablement est-ce là l’ultime clé d’interprétation du consentement des pays occidentaux à l’écrasement de Gaza : l’expiation par procuration de leur participation à la destruction des Juifs d’Europe, fût-ce en laissant s’accomplir une seconde Nakba à l’encontre d’une population dont le monde avait déjà accepté le sacrifice.[20]

  1. Chaim Gans, « Storms in the Negev 2023, or Why is Israel mocking history”, Israel Studies, 2023, 29 (1), p. 62-73.

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La crise morale occidentale

La crise actuelle est l’une des plus profondes qu’a connues le monde depuis ce moment, il y a près de huit décennies, où l’on a proclamé « Plus jamais ça ». Il n’est pas ici question de la situation à Gaza, car on ne peut pas appeler « crise » une opération militaire de destruction d’un peuple en tant que tel, de sa mémoire, de sa culture matérielle, de la possibilité d’exister de ses membres – que les juristes et les historiens décident ou non de la qualifier un jour de « génocide », au terme de luttes de pouvoir symbolique dans lesquelles les gouvernements occidentaux mettront tout leur poids pour s’y opposer. Même parler de « crise humanitaire », malgré l’enjeu légitime de faire valoir le droit à la survie d’hommes, de femmes et d’enfants réduits à des conditions extrêmes et d’exiger l’accès à l’assistance minimale dont on les a privés, revient à éviter de nommer ce qui est, en désignant les effets sans en dire la cause, et à justifier une demande de « couloirs et pauses humanitaires » tout en laissant se poursuivre les bombardements de civils dans l’apparent respect du droit international (1).

Non, la crise dont il est question concerne le monde qui a assisté avec indifférence à l’effacement progressif des Territoires palestiniens occupés depuis plus d’un demi-siècle et qui a laissé se produire en quelques mois la disparition brutale d’une partie de ce qui les définit. Pour ce qui est des pays européens, nord-américains et quelques autres, il ne s’est pas agi simplement de passivité, mais de soutien politique et militaire inconditionnel à Israël. Cette alliance a suscité l’indignation de celles et ceux qui, tout en condamnant les actes sanglants qui l’avaient déclenché, mais en rappelant les décennies d’oppression qui les avaient précédés, refusaient de laisser le massacre être perpétré, mais qu’on a stigmatisés et réprimés.[21]

  1. Heidi Mogstad, « Gaza is not a humanitarian crisis: On self-defense, depoliticizing language and contextualization”, Bergen, Christian Michelsen Institute, 2023. “Le cauchemar à Gaza est plus qu’une crise humanitaire, a déclaré, de son côté, le secrétaire général des Nations unies.

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Quand on appelle « antisémites » les demandes d’arrêter de tuer des civils

Le langage a été abîmé quand on a appelé « antisémites » les demandes d’arrêter de tuer des civils, « morale » une armée qui déshumanise ses ennemis, « riposte » une entreprise d’anéantissement, « guerre Israël-Hamas » une opération militaire ouvertement menée contre les civils palestiniens. La pensée a été étouffée lorsqu’on a empêché les débats, interdit des conférences, annulé des expositions, imposé des procureurs pour garantir l’orthodoxie, eu recours aux forces de l’ordre pour réprimer des étudiants sur les campus universitaires, fait entrer des politiciens dans les établissements d’enseignement supérieur. Une pesante atmosphère de suspicion et d’accusation a mis en danger la liberté d’expression. Une tentative de détournement des mots et d’inversion des valeurs a mis à l’épreuve l’intelligence politique et le discernement moral. Dans un texte intitulé « Qui sont les assassins de la mémoire? », Pierre Vidal-Naquet analysait la manière dont l’utilisation d’un « langage codé » avait servi, à diverses époques, les stratégies discursives de réécriture de l’histoire, citant Thucydide à propos de la guerre du Péloponnèse : « On changera jusqu’au sens usuel des mots par rapport aux actes dans les justifications qu’on en donnait (1). » Ces falsifications justifient qu’avec humilité mais détermination les sciences sociales fassent entendre leur vérité, quelque fragile qu’elle soit (2).[22]

  1. Pierre Vidal-Naquet, « Qui sont les assassins de la mémoire? », in Réflexion sur le génocide. Les juifs, la mémoire et le présent, t. III, Paris, La Découverte, 1995.
  2. Didier Fassin, Sciences sociales par temps de crise, Paris, Fayard-Collège de France, 2023.

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Si je dois mourir, un poème de Refaat Alareer

Si je dois mourir, 

tu dois vivre

pour raconter mon histoire

pour vendre mes affaires

pour acheter un morceau de tissu

et quelques ficelles,

(fais-le blanc avec une longue traîne)

pour qu’ainsi un enfant quelque part dans Gaza

en regardant le ciel dans les yeux

en attendant son père parti dans un éclat –

sans dire adieu à personne

pas même à sa chair

pas même à lui-même –

voie le cerf-volant, mon cerf-volant que tu auras fait, flottant là-haut

et pense un instant qu’un ange est là

pour faire revivre l’amour.

Si je dois mourir

qu’il en naisse de l’espoir

qu’il en reste une histoire.

Poème écrit avant la mort de l’auteur lors d’une frappe aérienne de l’armée israélienne
« ‘If I must Die’: A poem by Refaat Alareer », In These Times, 27 décembre 2023. Le titre et le premier vers sont une réminiscence et un hommage au poème « If We Must Die » de Claude McKay, écrivain jamaïcain-états-unien, qui le composa en 1919 dans le contexte du Red Summer au cours duquel des personnes noires ont été victimes d’attaques racistes qui ont fait des centaines de morts. Faire voler des cerfs-volants est une activité prisée des enfants palestiniens, et, même au plus fort de la guerre, certains ont réussi à en trouver le plaisir entre deux exodes ou entre deux bombardements : Ruwaida Amer, « Kites fill Rafah’s skies, a symbol of hope amid Israel’s war on Gaza », Aljazeera, 20 février 2024. On peut y voir un symbole d’espoir, en effet, mais peut-être aussi une ultime résistance de ces enfants, infime et décisive, face au projet de les faire disparaître.
Source : https://inthesetimes.com/article/refaat-alareer-israeli-occupation-palestine

[1] Didier Fassin, Une étrange défaite, Sur le consentement à l’écrasement de Gaza, pages 13 et 14.

[2] Didier Fassin, Une étrange défaite, Sur le consentement à l’écrasement de Gaza, pages 19 à 21.

[3] Didier Fassin, Une étrange défaite, Sur le consentement à l’écrasement de Gaza, pages 34 et 35.

[4] Didier Fassin, Une étrange défaite, Sur le consentement à l’écrasement de Gaza, page 43.

[5] Didier Fassin, Une étrange défaite, Sur le consentement à l’écrasement de Gaza, pages 46 à 49.

[6] Didier Fassin, Une étrange défaite, Sur le consentement à l’écrasement de Gaza, pages 59 et 60.

[7] Didier Fassin, Une étrange défaite, Sur le consentement à l’écrasement de Gaza, pages 62 à 64.

[8] Didier Fassin, Une étrange défaite, Sur le consentement à l’écrasement de Gaza, pages 64 à 66.

[9] Didier Fassin, Une étrange défaite, Sur le consentement à l’écrasement de Gaza, pages 75 et 76.

[10] Didier Fassin, Une étrange défaite, Sur le consentement à l’écrasement de Gaza, page 90.

[11] Didier Fassin, Une étrange défaite, Sur le consentement à l’écrasement de Gaza, page 91.

[12] Didier Fassin, Une étrange défaite, Sur le consentement à l’écrasement de Gaza, pages 120 à 122.

[13] Didier Fassin, Une étrange défaite, Sur le consentement à l’écrasement de Gaza, pages 124 à 126.

[14] Didier Fassin, Une étrange défaite, Sur le consentement à l’écrasement de Gaza, pages 139 à 140.

[15] Didier Fassin, Une étrange défaite, Sur le consentement à l’écrasement de Gaza, pages 148 à 150.

[16] Didier Fassin, Une étrange défaite, Sur le consentement à l’écrasement de Gaza, pages 154 à 155.

[17] Didier Fassin, Une étrange défaite, Sur le consentement à l’écrasement de Gaza, pages 160 à 162.

[18] Didier Fassin, Une étrange défaite, Sur le consentement à l’écrasement de Gaza, pages 162 à 163.

[19] Didier Fassin, Une étrange défaite, Sur le consentement à l’écrasement de Gaza, pages 164 à 166.

[20] Didier Fassin, Une étrange défaite, Sur le consentement à l’écrasement de Gaza, pages 169 et 170.

[21] Didier Fassin, Une étrange défaite, Sur le consentement à l’écrasement de Gaza, pages 171 à 173.

[22] Didier Fassin, Une étrange défaite, Sur le consentement à l’écrasement de Gaza, pages 173 et 174.

Pas de sécurité sans une vraie neutralité

par Georges Martin, ancien ambassadeur de Suisse

La guerre n’a pas attendu l’Ukraine pour faire son retour sur le continent européen. Il est vrai que les bombardements de Belgrade et de la Serbie par les avions de l’OTAN, sans mandat du Conseil de sécurité, entre mars et juin 1999, n’ont guère laissé de traces dans les mémoires occidentales. C’était pourtant la première « guerre juste » sur sol européen, au nom de « l’ordre basé sur les règles » (occidentales) ! La guerre en Ukraine, « guerre d’agression non-provoquée » selon le récit occidental, est la suite de l’histoire européenne qui a renoué avec ce que le continent sait faire de mieux : la guerre. Au niveau mondial, l’Europe mène en effet largement la compétition concernant le nombre de millions de morts causés par les guerres. A tel point que sous les pieds des Européens se trouve le plus grand cimetière de la planète. Après la deuxième guerre mondiale, on avait fait le pari du « plus jamais ça » ! Nous nous sommes trompés. La guerre n’a pas commencé en février 2022. Ce n’est pas être complotiste que de rappeler les co-responsabilités de l’Occident dans la crise ukrainienne. L’élargissement de l’OTAN jusqu’à la frontière russe, le coup d’État du Maïdan de 2014, la création et le renforcement d’une armée ukrainienne offensive et l’établissement de bases de la CIA sur la frontière orientale ukrainienne avaient clairement manifesté l’attitude inamicale de l’Occident à l’égard de la Russie. La guerre en Ukraine a-t-elle changé fondamentalement la situation géopolitique et la donne pour la Suisse en matière de sécurité ?

La neutralité permanente et armée de la Suisse a toujours été une donnée fondamentale de sa sécurité. Depuis 1815, elle lui a permis d’éviter toutes les guerres continentales et mondiales. En 1914, la neutralité a permis à la Suisse d’éviter de se déchirer entre les parties au conflit. En 1939, il aurait été envisageable, rétrospectivement, de nous solidariser avec les « puissances du bien » contre le « camp du mal » représenté par l’Allemagne nazie et d’entrer en guerre. La Suisse a malgré tout choisi la neutralité, sans que son choix ait paru scandaleux aux yeux des adversaires du Troisième Reich. Au cours des guerres récentes, non européennes, souvent déclarées en violations du Droit international, comme la guerre en Irak de 2003, la Suisse avait aussi rappelé sa neutralité. La Cheffe du DFAE de l’époque, Micheline Calmy-Rey, s’était même attirée des quolibets, lorsqu’elle avait voulu tenir un décompte officiel des morts de cette guerre.1 La Suisse, pourtant bien ancrée dans le camp occidental, avait aussi fait valoir sa neutralité pendant les 40 ans de guerre froide. Cette position fut appréciée par les deux blocs. Elle a joué un rôle important dans le processus d’Helsinki et la Conférence sur la sécurité et la coopération en Europe depuis 1973. Neutre, la Suisse l’était aussi restée depuis l’implosion de l’empire soviétique en 1991, jusqu’en février 2022, début de la guerre en Ukraine. Que s’est-il donc passé depuis 2022 pour remettre en question la neutralité suisse vieille de plus de 200 ans ?

La neutralité est une construction à trois étages. Le rez-de-chaussée, les fondations, est constitué par le droit de neutralité, le premier étage étant la politique de neutralité et le deuxième la perception internationale. Dès le début de la guerre, le Conseil fédéral2 a violé le droit de neutralité, qui nous impose de traiter de manière équitable les parties au conflit, en reprenant intégralement les sanctions occidentales, qui visaient « l’effondrement total de l’économie russe », comme l’avait annoncé Bruno Le Maire, le ministre français de l’économie et des finances de l’époque. Concernant le deuxième étage, Ignazio Cassis n’avait laissé planer aucun doute, en participant à une manifestation de soutien à l’Ukraine devant le Palais fédéral, organisée par l’Ambassade d’Ukraine. La conférence du Bürgenstock, qui a réuni les « amis de l’Ukraine » pour renouveler leurs promesses d’aide à son effort militaire, a constitué l’apogée dans le rôle de supplétive de l’OTAN et de l’UE que la Suisse avait choisi de jouer, s’éloignant encore un peu plus de ses obligations d’État neutre.3 C’est donc sans surprise que la Russie, les États-Unis, l’Europe et le reste de la planète ont progressivement conclu que la Suisse n’était plus neutre !

Ce n’est pas non plus surprenant que depuis le début de la guerre en Ukraine, notre neutralité soit remise en question comme jamais dans notre histoire. Ce n’est pas le peuple qui la remet en question, mais l’élite politique, intellectuelle et médiatique. Pour comprendre ce qui se passe, il faut lire ou relire l’« essai-testament » de Christopher Lasch, « La révolte des élites » (1995). Il explique le fossé qui est allé croissant entre les élites, « progressistes », et les peuples, « conservateurs ». Si autrefois ce furent « les révoltes des peuples » contre leurs élites qui ont constitué le moteur des changements, aujourd’hui ce sont les élites qui veulent aller plus vite que la musique et bousculent leurs peuples. C’est ainsi que peut s’expliquer la victoire de Donald Trump aux États-Unis, et, plus modestement, le rejet en Suisse de la neutralité par les élites. Ces dernières sont en effet arrivées à la conclusion qu’elle aurait fait son temps. Elles ont décidé que, même si le peuple y tient encore parce « qu’il ne comprend rien », la neutralité est devenue obsolète. De nos « grands médias » à nos politiques, en passant par les think tanks et les groupes d’experts les plus prestigieux, l’unanimité est faite : la Suisse doit abandonner sa neutralité, comme la Suède et la Finlande. Ce serait une question d’adaptation aux temps nouveaux. Plusieurs fois dans le passé il y eut des Suisses qui militaient en faveur d’une « adaptation aux « temps nouveaux », notamment dans les années trente ! Quoiqu’il en soit, la question centrale demeure : la neutralité assure-t-elle à la Suisse plus ou moins de sécurité ?

La coalition des partisans de l’abandon de notre neutralité est hétéroclite. On y trouve les inquiets qui font des cauchemars et craignent, comme nos parents au temps de la guerre froide, de découvrir un char russe en ouvrant leurs volets le matin. Il y a aussi et surtout les militaires et les diplomates qui rêvent de côtoyer les généraux étoilés et décorés et les diplomates des pays membres de l’OTAN. D’autres avancent masqués, car ils ont un plan. Ils souhaitent depuis longtemps amener la Suisse dans l’OTAN, suivant en cela l’exemple de la Suède et de la Finlande. Ils avancent masqués parce qu’ils savent que le peuple suisse tient à sa neutralité. Alors ils créent des plateformes, comme « Manifeste Neutralité 21 », qui donnent l’occasion à un aréopage de représentants de l’élite de nous expliquer en long et en large que nous devons changer d’époque. Il y a aussi des groupes d’experts, triés sur le volet pour être certain qu’ils proposent les conclusions escomptées, qui nous disent que seul un rapprochement avec l’OTAN nous procurerait la sécurité. N’oublions pas non plus les think tanks, notamment le « Center for Security Studies » de l’EPFZ , largement financé par le DDPS , dont l’atlantisme est probablement aussi prononcé qu’au QG de l’OTAN.

Le moment est arrivé de répondre à la question : oui la vraie neutralité est la plus à même de nous procurer une vraie sécurité. En poursuivant sur la voie des petits pas qui nous rapprochent toujours plus de l’OTAN, nous renoncerions à une recette qui nous a assuré plus de deux siècles de paix. Qu’est-ce qui nous dit que le no man’s land (rapprochement sans adhésion) que nos élites veulent nous vendre nous offrira de la sécurité ? Admettons que nous adhérions à l’alliance militaire qu’est l’OTAN, aboutissement logique du rapprochement, nous déléguerions à d’autres la décision d’entrer en guerre (article 5). Nous deviendrions dès le premier jour une cible dans un futur conflit. Dans cette situation « Win (OTAN) – Lose (Suisse) », la seule certitude que nous aurions, en cas de conflit généralisé, serait de disparaître avec les autres du « camp du bien » !

Ce que Christopher Lasch n’a pas intégré dans sa réflexion est la démocratie directe suisse. Il ne la connaissait sans doute pas. Aux États-Unis, le peuple a exprimé son « ras-le-bol » des excès de la dictature « lgbtiste » et wokiste et d’une immigration incontrôlée en portant D. Trump à la Maison Blanche pour un deuxième mandat. En Suisse, ce même peuple et les cantons auront l’occasion de se prononcer sur la neutralité. Aujourd’hui, la mention de la neutralité dans les tréfonds de notre Constitution (article 185) n’est plus suffisante, face aux attaques directes et indirectes de ses adversaires. Il est devenu impératif de l’inscrire dans un article constitutionnel. Pour terminer sur une note humoristique qui paraphrase une blague populaire: en vieillissant, la Suisse a les neutralités qui se déplacent, puisqu’elle éprouve des doutes sur sa neutralité au moment même où une personne suisse et neutre (de sexe, NDLR) remporte le Grand Prix Eurovision de la chanson et réussit à être reçu/e par un ministre pour parler de l’acceptation du genre X dans sa législation. La neutralité a encore de beaux jours devant elle !

Stop ou encore ! La décision d’abandonner ou de conserver notre neutralité reviendra au peuple et aux cantons suisses. En refusant l’initiative populaire, les Suisses ôteraient le dernier obstacle dans notre marche inexorable vers l’adhésion à l’organisation militaire, « pour nous adapter aux temps nouveaux », la fameuse « Zeitenwende ». Il faut espérer que la campagne qui s’annonce permette un vrai débat et mette sur la table les vraies questions. L’importance du sujet le mérite, car la décision qui sortira des urnes configurera la Suisse pour de longues années !


  1. DFAE : Département fédéral des affaires étrangères. (NDE) ↩︎
  2. Le Conseil fédéral est l’organe exécutif de la Confédération suisse. (NDE) ↩︎
  3. Du 15 au 16 juin 2024 se déroule la Conférence de haut niveau du Bürgenstock sur la paix en Ukraine avec des dirigeants de 92 pays, dont l’Ukraine mais en absence de la Russie. La Chine n’a pas participé à la conférence, tandis que plusieurs des pays présents n’ont pas signé la déclaration finale (Inde, Indonésie, Afrique du Sud, etc.). (NDE) ↩︎