Sur le consentement à l’écrasement de Gaza


Didier Fassin, « Une étrange défaite : Sur le consentement à l’écrasement de Gaza », éditions La Découverte, 2024, 187 pages.

Textes extraits de l’ouvrage de Didier Fassin intitulé « Une étrange défaite » , présentés et sélectionnés par Didier Leheudre, concepteur pour la fabrication et l’assemblage en aéronautique, Longueuil, Québec.

Résumé

Avec le recul du temps, les événements qui, après l’attaque meurtrière du Hamas le 7 octobre 2023, se sont déroulés en Palestine et leur réception dans une grande partie des lieux de pouvoir, tant politiques qu’intellectuels, de la planète apparaîtront à la lumière crue de leur signification : plus que l’abandon d’une partie de l’humanité, dont la réalpolitique internationale a donné maints exemples récents, c’est le soutien apporté à sa destruction que retiendra l’histoire.

Cet acquiescement à la dévastation de Gaza et au massacre de sa population par l’État d’Israël, à quoi s’ajoute la persécution des habitants de Cisjordanie, a suscité l’indignation de celles et ceux qui, tout en condamnant les actes sanglants ayant déclenché l’offensive, rappelaient les décennies de spoliation, de violence et d’humiliation qui les avait précédés, et refusaient la poursuite de l’écrasement d’un peuple et de l’effacement de sa mémoire. Mais on les a stigmatisés et réprimés. Une police de la pensée s’est imposée. Le détournement des mots et l’inversion des valeurs ont mis à l’épreuve l’intelligence politique et le discernement moral. Ce livre propose une archive et une analyse de cette abdication historique.

Didier Fassin est professeur au Collège de France, où il est titulaire de la chaire « Questions morales et enjeux politiques dans les sociétés contemporaines ». Il enseigne également à l’Institute for Advanced Study de Princeton et à l’École des hautes études en sciences sociales. Il est notamment l’auteur, à La Découverte, de « Quand les corps se souviennent » (2005) et « Économies morales contemporaines » (dir., avec Jean-Sébastien Eideliman, 2012).

Extraits

Relativisation des événements de Gaza

Ce sont d’ailleurs ces guerres et ces massacres durant ce siècle] que certains invoquent pour relativiser la singularité de l’écrasement de Gaza. Il y a aussi, observent-ils avec raison, le Congo et le Kivu, le Soudan et le Darfour, l’Éthiopie et le Tigré, la Turquie et les Kurdes, la Russie et les Ukrainiens, le Myanmar et les Rohingyas, la Chine et les Ouïghours, et d’autres encore. Chacune de ces situations est tragique. Certaines ont causé un plus grand nombre de victimes qu’on n’en déplore à Gaza. Mais aucune de ces guerres et aucun de ces massacres n’a fait l’objet d’un soutien aussi indéfectible des gouvernements occidentaux et d’une condamnation aussi systématique de celles et ceux qui les dénoncent, alors même que l’ampleur de la dévastation et la volonté d’effacement y sont sans commune mesure.[1]

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Les fakes news israéliennes

Les exactions commises par les assaillants le 7 octobre ont donné matière à des déclarations contradictoires et des controverses vives (1). Ainsi, des récits faisant état de quarante nourrissons décapités et d’une femme enceinte éventrée qui ont nourri le sentiment d’horreur et le désir de vengeance ont été formellement invalidés, après avoir été répétés pendant des semaines dans les médias et les milieux politiques, y compris par le président des États-Unis (2). De même, le témoignage d’un infirmier israélien déclarant avoir vu dans un kibboutz deux adolescentes partiellement dévêtues présentant des signes d’agression sexuelles a été démenti par une vidéo prise sur les lieux par un militaire, après avoir là encore été repris par les grands organes de presse internationaux (3). Quant à l’article d’investigation d’un grand quotidien états-unien qui rapportait en une le viol d’une jeune femme israélienne pendant la rave party sur la base de la déclaration d’une personne connue pour diffuser des théories du complot d’extrême-droite, les faits ont été contestés par la famille qui a déclaré avoir été manipulée par les journalistes (4). Néanmoins, malgré les difficultés rencontrées pour vérifier les faits, en raison notamment du refus des autorités israéliennes de coopérer avec la Commission internationale indépendante des Nations unies sur les violences sexuelles dans les situations de conflit, de l’impossibilité pour ses membres de rencontrer aucun témoin direct, de l’interdiction faite aux médecins ayant soigné les survivants de parler aux experts et de l’absence de preuves médico-légales des violences alléguées, le rapport de cette commission rédigé au terme d’une brève et difficile mission, quatre mois après l’attaque, indique qu’il existe des « motifs raisonnables de croire » que des violences sexuelles ont été commises par les combattants palestiniens.[2]

  1. Quelques-unes de ces controverses ont été discutées par Ellen Ioannes, « What the UN report on October 7 sexual violence does – and doesn’t – say », Vox, 7 mars 2024.
  2. Les récits d’atrocités qui ont été inventées ou manipulés ont indéniablement porté préjudice aux témoignages crédibles : Nir Hasson et Liza Rozovsky, « Hamas committed documented atrocities. But a few false stories feed the deniers », Haaretz, 4 décembre 2023.
  3. Adam Rasgon et Natan Odemheimer, « Israeli soldier’s video undercuts medic’s account of sexual assault », The New York Times, 25 mars 2024.
  4. Le récit du viol de la « femme en robe noire » avait fait la une du New York Times le 28 décembre 2023. La manipulation a été analysée par le collectif de journalistes palestiniens THE SHORT STRING, « Family of key case in New York Times October 7 sexual violence report renounces story, says reporters manipulated them », Mondoweiss, 3 janvier 2024.

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Le négationnisme

Invoquer l’histoire, rappeler la dépossession continue des terres en Cisjordanie, les évictions permanentes des logements de Jérusalem-Est, le blocus de la bande de Gaza, les raids dans le camps de Jénine, les limitations des mobilités, les restrictions des libertés, les violations des droits, les arrestations arbitraires et les détentions sans charges ni procès, les morts et les mutilations d’enfants et d’adolescents, les humiliations et les agressions quotidiennes que font subir les colons et les soldats, c’est donner à comprendre comment une situation devenue invivable peut conduire à une révolte, alors que les protestations pacifiques restaient sans effet pour empêcher l’extension illégale des colonies et des zones militaires, et qu’au contraire la répression israélienne se faisait de plus en plus meurtrière au cours des dernières années, avec un nombre record de Palestiniens tués par l’armée en 2022, souvent en dehors de tout contexte d’affrontement (1).[3]

  1. Hagar Shezaf, « 2022 saw highest number of Palestians killed in West Bank by Israeli forces since Second Intifada », Haaretz, 4 janvier 2023.

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Nelson Mandela était considéré comme terroriste par les États-Unis

En Afrique du Sud, l’ANC, African National Congress, dont la branche paramilitaire, uMkhonto we Sizwe, a commis une série d’attentats qui a causé la mort de membres des forces de sécurité mais aussi de civils, a longtemps été considéré par la Grande-Bretagne et les États-Unis comme une organisation terroriste, alors que, dans la plupart des pays du monde, il était vu comme luttant contre l’oppression du régime suprémaciste blanc. Le fondateur de l’ANC et dirigeant de sa branche armée, Nelson Mandela, artisan de la transition pacifique vers la démocratie et premier président du pays après la fin de l’apartheid, a figuré sur la liste des personnes terroristes établies par les États-Unis jusqu’en 2008, soit dix-huit ans après sa sortie de prison et quinze ans après s’être vu décerner avec Frederick de Klerk le prix Nobel de la paix.[4]

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Le silence complice occidental

Il est à cet égard une réalité cruelle mais indéniable : l’attaque du 7 octobre a brutalement remis en question la question palestinienne sur la scène internationale, de laquelle ele s’était trouvée exclue par Israël, les États-Unis, la plupart des membres de l’Union européenne et un nombre croissant de pays arabes et africains. Le monde s’accommodait de l’incarcération et de la mort de milliers de Palestiniens, de l’extension illégale des colonies juives en Cisjordanie, du blocus étouffant de la bande de Gaza, de la normalisation des relations d’Israël avec les Émirats arabes unis, Bahreïn, le Soudan et le Maroc par les accords d’Abraham que devait compléter un traité avec l’Arabie saoudite, et du déplacement de l’ambassade des États-Unis à Jérusalem sur des terrains appartenant à des familles palestiniennes, décision qui contrevenait au principe de ne pas créer de missions diplomatiques dans la Ville sainte des trois monothéismes. « Certains ont cru, parmi ceux qui sont au pouvoir en Israël, qu’on pouvait complétement ignorer la question palestinienne et normaliser comme si de rien n’était les relations avec les pays arabes », constate l’écrivain et journaliste israélien Michel Warschawski, qui ajoute : « Ils se sont gravement trompés (1) ». Le monde occidental partageait cette vision. Qui parlait encore sérieusement d’un État palestinien avant le 7 octobre? Malgré la reconnaissance de ce dernier par 138 des 193 pays membres des Nations unies, le monde occidental – à l’exception de l’Islande et de la Suède – avait jusqu’alors réussi à empêcher l’application du droit international, selon lequel devait exister un « État palestinien indépendant, souverain, démocratique, d’un seul tenant et viable vivant dans la paix et la sécurité côte à côte avec Israël, sur la base des frontières d’avant 1967 (2) ».

Le 22 septembre, deux semaines avant l’attaque du Hamas, dans son discours devant l’Assemblée générale des Nations unies, le Premier ministre israélien avait montré une carte intitulée « The New Middle East » sur laquelle le Grand Israël avait absorbé la Cisjordanie et la bande de Gaza. Cette déclaration survenait après une autre, quelques mois plus tôt, lors de sa prise de fonction comme nouveau chef du gouvernement, au cours de laquelle il avait proclamé que « le peuple juif a un droit exclusif et incontestable sur la terre d’Israël – la Galilée, le Néguev, le Golan, la Judée et la Samarie (3) ». De son côté, le 19 mai, à l’occasion d’une conférence à Paris donnée devant un drapeau représentant lui aussi Israël après l’absorption de l’ensemble des Territoires palestiniens occupés, le ministre des Finances, également chargé de la colonisation, affirmait qu’il n’y avait ni histoire palestinienne ni culture palestinienne, et qu’il n’y avait « pas même de peuple palestinien (4) ». Les évènements récents ont tragiquement replacé ces territoires sur la carte du monde et ce peuple dans l’imaginaire des nations. Contestée par les uns et simplement abandonnée par les autres jusqu’à il y a peu, la possibilité d’un État palestinien est désormais sur pratiquement tous les agendas politiques, même ceux alliés les plus indéfectibles d’Israël, non sans double langage cependant (5) ».[5]

  1. Michel Warschawski, « Nous avons dépassé les crimes de guerre à Gaza », Mediapart, 28 octobre 2023.
  2. Cette formule de la résolution 67/19 de l’Assemblée générale des Nations unies, le 29 novembre 2012, reprenait les termes d’une série de résolutions précédentes. Neuf mois après le début de la guerre à Gaza, quatre nouveaux pays européens avaient reconnu l’État de Palestine : l’Espagne, l’Irlande, la Norvège et la Slovénie. En retrait du droit international et en contradiction avec le vote de la France aux Nations unies en faveur d’une recommandation d’admission de la Palestine comme « État de plein droit », le président français a rejeté le 28 mai 2024 ce qui aurait été, selon lui, une « reconnaissance d’émotion ». Marc Daou, « Reconnaissance de l’État palestinien : c’est « le bon moment » pour la France », France 24, 30 mai 2024.
  3. Ishaan Tharoor, « Welcome to the new, “new” Middle East”, The Washington Post, 16 octobre 2023.
  4. Lazar Berman, “France slams Smotrich’s “infuriating” claim that Palestinian nation doesn’t exist”, The Times of Israel, 21 mars 2023.
  5. Dès la fin octobre, le président des États-Unis soulignait la « nécessité d’un État palestinien », Yasmeen Abutaleb, « Biden, shifting tone, stresses need for Palestinian state », The Washington Post, 25 octobre 2023. Mais, en coulisse, la Maison-Blanche s’oppose à cette création, comme le révèle des télégrammes diplomatiques enjoignant les membres du Conseil de sécurité des Nations unies de voter contre le texte proposant la reconnaissance de la Palestine comme membre à part entière de l’ONU : Ken Klippenstein et Daniel Boguslaw, « Leaked cables show White Housse opposes Palestinian statehood », The Intercept, 17 avril 2024.

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Les crimes de guerre israéliens

Selon les services de renseignements états-uniens, près de la moitié des bombes lâchées sur le territoire l’étaient à l’aveugle tandis que des bombes de près d’une tonne susceptibles de creuser des cratères de 360 mètres de diamètre étaient larguées sur des zones densément habitées, ces deux éléments attestant la volonté de décimer des civils de manière indiscriminée. Chaque jour, plus d’une centaine d’enfants mouraient, et l’on estime que plus d’enfants ont été tués à Gaza au cours des trois premières semaines de la guerre que, chaque année depuis 2019, dans l’ensemble des conflits de la planète. Lors des évacuations massives de population imposées par l’armée israélienne, des déplacés ont été la cible des soldats, des drones ou des bombes sur les trajets supposés être des corridors sécurisés. Certaines professions étaient particulièrement affectées : 311 médecins, infirmières et autres agents de santé, 103 journalistes, 209 enseignants, 144 agents des Nation unies, principalement des humanitaires, ont été tués en moins de trois mois. On dénombrait au cours de cette période 238 attaques contre des structures sanitaires dans lesquelles au moins 570 personnes avaient été tuées et 746 autres blessées parmi les patients et les déplacés venus se réfugier dans ces bâtiments. Parmi les 55 000 blessés, un millier d’enfants ont perdu un ou les deux membres inférieurs, et l’utilisation de munitions incendiaires au phosphore blanc a causé de sévères brûlures.[6]

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L’usage de fakes news dans la propagande israélienne

La situation humanitaire a de surcroît encore été aggravé par les allégations israéliennes à l’encontre de l’UNRWA, l’Office de secours et de travaux des Nations unies pour les réfugiés de Palestine, de loin la plus grande agence internationale d’aide à Gaza, dont douze membres ont été accusés d’avoir participé aux événements du 7 octobre, ce qui a entraîné la suspension du financement de seize des plus grands pays donateurs, dont les États-Unis, l’Allemagne et la France, sans qu’Israël ait apporté aucun élément attestant l’implication de ces membres que les services de renseignements états-uniens considèrent comme peu vraisemblable (1). La mission indépendante des Nations unies présidée par Catherine Colonna a rendu ses conclusions dans un rapport de 54 pages publié le 22 avril 2024, confirmant le fait qu’Israël n’avait fourni aucune preuve à l’appui de ses accusations, attestant l’absence de formulations antisémites dans les livres scolaires, saluant la rigueur de l’agence en termes de neutralité de son activité, et faisant une série de recommandations pour en améliorer encore le fonctionnement (2). En réalité, il apparait que la déstabilisation de l’agence fait partie d’un plan israélien destiné à « détruire l’UNRWA », dont les camions d’aide ont été interdits d’entrer à Gaza, avec pour conséquence, selon son directeur des opérations, que « plus de gens vont mourir (3) ».[7]

  1. Julian Borger, « Israel yet to provide evidence to back UNRWA 7 October attack claim – UN”, The Guardian, 1er mars 2024.
  2. United Nations, “Independent review panel releases final report on UNRWA”, 22 avril 2024.
  3. Neve Gordon et Mouna Haddad, “The road to famine in Gaza”, The New York Review of Books, 18 avril 2024.

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L’intention de génocide palestinien

Les discours sur le projet de l’État hébreu ne sont pas moins probants que les faits. Pour l’historien israélien Raz Segal, qui parle de « cas d’école en matière de génocide », il est en effet rare que les auteurs expriment leur intention d’en commettre un de manière aussi « explicite, ouverte et décomplexée » (1). Car, très vite, les discours jusqu’aux plus hautes sphères du pouvoir, ont montré que l’intervention militaire israélienne à Gaza visait bien plus que la disparition du Hamas, objectif que beaucoup considéraient du reste comme inatteignable : c’étaient indistinctement l’ensemble du territoire et de ses résidents qui étaient la cible. La liste des citations documentées par l’Afrique du Sud est impressionnante : le Premier ministre demandant aux soldats de « se souvenir de ce qu’Amalek vous a fait », en référence à l’ennemi biblique dont Israël devait, selon le texte sacré, indistinctement « tuer les hommes et les femmes, les nourrissons et les nouveau-nés »; le président affirmant à propos des Palestiniens que « la nation entière est responsable » et doit être « combattue jusqu’à lui briser l’échine » ; le ministre de la Défense indiquant qu’il n’y aurait plus « ni électricité, ni nourriture, ni eau, ni essence », car il s’agit d’une guerre « contre des animaux humains » et il faut « agir en conséquence »; le ministre de la Sécurité nationale précisant que lorsqu’on dit que « le Hamas doit être détruit, cela signifie aussi ceux qui célèbrent et ceux qui soutiennent » son action, car « ils sont tous des terroristes et doivent aussi être détruits » ; le ministre de l’Énergie et des Infrastructures proclamant qu’ils « ne recevront pas une goutte d’eau jusqu’à ce qu’ils quittent le monde » ; le vice-président de la Knesset annonçant un « but commun : éliminer la bande de Gaza de la face de la Terre »; un major général réserviste expliquant qu’il faut « faire de Gaza un endroit où il est impossible de vivre » et « dire aux gens qu’ils n’ont que deux choix : rester et mourir d’inanition, ou bien partir » (2).

Ce sont encore des dizaines de citations de parlementaires, de journalistes, de soldats qui répètent qu’il n’y a « pas d’innocents » et « pas de place pour des gestes humanitaires ». Ainsi que l’observe l’avocat et anthropologue états-unien Darry Li, la force du cas présenté par l’Afrique du Sud tient à cette « méticuleuse reconstitution de l’intention génocidaire (3) ».[8]

  1. Raz Segal, “A textbook case of genocide”, Jewish Currents, 13 octobre 2023.
  2. Toutes les références de ces citations sont dans : Republic of south Africa, « Application instituting proceedings », ICJ, 29 décembre 2023.
  3. Darryl Li, « The charge of genocide”, Dissent Magazine, 18 janvier 2024.

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Quand les persécutés deviennent persécuteurs

La rapporteure spéciale des Nations unies sur la situation des droits humains dans les Territoires palestiniens occupés, Francesca Albanese, n’a guère de doute concernant la qulification des faits. Son rapport, présenté le 25 mars, s’intitule Anatomy of a genocide (1). Elle rapporte en 25 pages denses et 309 références les éléments justifiant son titre. Pour autant, l’officialisation éventuelle de cette qualification n’interviendra qu’au terme d’un processus judiciaire long et difficile. Mais quel que soit l’issue de ce processus dans lequel les rapports de force entre les pays peuvent s’avérer plus déterminants que le droit international, l’évocation d’un génocide commis par un État qui a été fondé par les Nations unies en réparation du plus grand génocide jamais perpétré est une question éminemment sensible. « C’est une leçon tragique de l’histoire, déplore le sociologue Edgar Morin : les descendants d’un peuple persécuté pendant des siècles par l’Occident chrétien, puis raciste, peuvent devenir à la fois les persécuteurs et le bastion avancé de l’Occident dans le monde arabe (2) ». On comprend, dans ces conditions, la résistance opposée par les Israéliens et leurs alliés à cette qualification.[9]

  1. Human Right Council, Anatomy of a Genocide: Report of the Special Rapporteur on the Situation of Human Rights in the Palestinian Territories Occupied Since 1967, United Nations, 25 mars 2024
  2. Edgar Morin, “Le progrès des connaissances a suscité une régression de la pensée », Le Monde, 22 janvier 2024

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L’opposition des juifs à l’amalgame sionisme et judaïsme

C’est contre cette évolution que la Déclaration de Jérusalem sur l’antisémitisme signée par 350 universitaires internationaux spécialistes des études juives a proposé en 2020 une définition plus précise et des lignes directrices moins problématiques, considérant notamment comme n’étant pas antisémite le fait de « soutenir l’exigence de justice du peuple palestinien et la recherche de l’obtention de l’intégralité de ses droits », de « critiquer le sionisme ou s’y opposer, en tant que forme de nationalisme », d’établir « des parallèles entre la situation d’aujourd’hui en Israël et d’autres contextes historiques, y compris de colonisation de peuplement ou d’apartheid », et de défendre « des mesures de boycott, de désinvestissement et de sanctions qui constituent des formes répandues et non violentes de lutte politique contre des États (1) ».[10]

  1. « The Jerusalem Declaration on antisemitism »

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Amalgame entre antisémitisme et antisionisme

La confusion entre critique de la politique israélienne, voire critique du sionisme, et antisémitisme n’en demeure pas moins la règle de la part des gouvernements, des médias public et des institutions académiques occidentaux, ce qui aboutit au paradoxe démocratique selon lequel critiquer un gouvernement composé de ministres d’extrême droite, promoteur d’un suprémacisme religieux, auteur de lois discriminatoires, rejetant le droit international et commettant des massacres de populations civiles, expose à se trouver soi-même accusé d’iniquité (1). La France a depuis longtemps entériné cette confusion.[11]

  1. Kennan Malik, « Solidarity with Palestinians is not hate speech, whatever would-be consors may say », The Guardian, 3 décembre 2023.

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La partialité de l’information

Comme l’analyse l’association Acrimed, les principaux médias français ont manifesté une « compassion sélective (1) ». Ils ont rapporté les récits des otages israéliens libérés se plaignant d’avoir souffert de la faim pendant leur captivité dans Gaza assiégée sans mentionner l’origine de la pénurie alimentaire dont ils souffraient, mais ils n’ont pas évoqué les civils palestiniens relâchés des prisons et des camps d’Israël après y avoir été humiliés et torturés. Ils ont rendu compte des peurs des écoliers israéliens près de la frontière avec le Liban, obligés de se réfugier dans des abris lorsque retentissent les sirènes, mais n’ont pas fait état des angoisses des enfants palestiniens de Gaza, qui ne disposent d’aucun lieu où se protéger des bombes qui détruisent des quartiers entiers. Ils ont interrogé des surfeurs israéliens sur la plage de Tel Aviv expliquant que cette activité apaise leur anxiété après l’envoi de drones et de missiles par l’Iran, mais ils se sont contentés d’une phrase pour rappeler simplement le nombre des morts palestiniens à Gaza, sans faire partager l’expérience des femmes qui ne peuvent plus allaiter et des enfants qui n’ont plus à manger (2). Nombre de médias ont ainsi choisi d’humaniser les Israéliens plutôt que les Palestiniens. Ainsi, ont-ils longuement rendu compte du « succès » de l’opération militaire visant à délivrer quatre Israéliens détenus dans un camp de réfugiés, le 8 juin 2024, et des manifestations de « joie » lors de leur accueil à Tel Aviv, en mentionnant simplement en fin de reportage le coût humain de l’intervention parmi les Palestiniens : 274 morts, dont 64 enfants et 57 femmes, et 700 blessés. Dans les médias officiels, on parlait de « libération des otages »; dans les médias indépendants, l’épisode est connu comme le « Massacre de Nuiseirat (3) ».[12]

  1. ACRIMED, « Naufrage et asphyxie du débat public », 20 décembre 2023, et BLAST, « Un naufrage médiatique sans précédent », 31 mars 2024.
  2. Extraits de journaux quotidiens d’une radio nationale, évoqués à titre d’illustration d’un faut général. Il est vrai que la plupart des correspondants permanents et des envoyés spéciaux se trouvent à Jérusalem ou Tel Aviv. Mais imaginerait-on un seul instant n’avoir d’information sur l’invasion de l’Ukraine par la Russie et ses conséquences pour la population qu’en utilisant les seules sources officielles du régime de Moscou?
  3. Shrouq Aïla, « Inside the Nuiseirat massacre: this carnage I saw during Israel’s hostage rescue”, The Intercept, 10 juin 2024 ; Gideon Levy, “Why did Israel conceal hundreds of Gazans’ deaths in “perfect” hostage rescue operation?”, Haaretz, 12 juin 2024. Au lendemain de l’attaque, le journal d’une radio nationale consacrait vingt-quatre fois plus de temps à l’information heureuse côté israéliens qu’à la réalité tragique côté palestinien pourtant déjà connu. Parallèlement, les présidents états-uniens et français se réjouissaient de la libération des quatre otages israéliens, sans un mot pour les centaines de victimes civiles palestiniennes.

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Instructions aux médias pour réduire l’usage des mots « génocide », « nettoyage ethnique »…

Dans une lettre à leur direction, des journalistes de la BBC déploraient justement le parti pris de la présentation des faits et, en particulier, de la différence dans la manière de donner une dimension humaine au deuil des familles israéliennes mais non à celui des familles palestiniennes (1). On apprenait d’ailleurs que, dans un mémorandum distribué aux journalistes du New York Times au début de la guerre, les éditeurs leur demandaient de réduire l’usage des mots « génocide » et « nettoyage ethnique », de ne pas parler de « camps de réfugiés », d’éviter l’expression « territoires occupés », même de ne se référer que le plus rarement possible à la « Palestine », et ils leur signifiaient également que les mots « massacres » et « tueries », trop « émotionnels », devaient être remplacés par des descriptions factuelles, consigne qui ne valait toutefois pas pour qualifier l’attaque du 7 octobre (2). De telles instructions étaient probablement communes dans les grands médias états-uniens, car, selon une étude du langage utilisé pour décrire les victimes des deux côtés dans trois des principaux quotidiens du pays, après trois mois de guerre, le mot « horrible » apparaissait neuf fois plus souvent pour parler des morts israéliennes que des morts palestiniennes, le mot « massacre » trente fois plus fréquemment, le mot « tuerie » soixante fois, quant au mot « enfants », dont les victimes, décédées ou mutilées, se comptaient en dizaines de milliers à Gaza, il n’était présent qu’à deux reprises sur 1100 titres de journaux (3). Dès novembre, ils étaient plus de 750 reporters de nombreux organes de presse états-uniens à critiquer la couverture unilatéralement orientée du conflit (4).[13]

  1. Inidia McTaggart, « BBC reporters accuse it of favoritism towards Israel”, The Telegraph, 23 novembre 2023.
  2. Jeremy Scahill, “Leaked NYT Gaza memo tells journalists to avoid words “genocide”, “ethnic cleansing” and “occupied territories”, The Intercept, 15 avril 2024.
  3. Adam Johnson et Othman Ali, “Coverage of Gaza war in the New York Times and other major newspapers heavily favored Israel, analysis shows”, The Intercept, 9 janvier 2024.
  4. Laura Wagner et Will Sommer, “Hundreds of journalists sign letter protesting coverage of Israel”, The Washington Post, 9 novembre 2023.

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Mise au pas des intellectuels occidentaux

L’acquiescement à la guerre à Gaza et à ses conséquences tragiques rend pour longtemps illégitime et inopérante l’invocation des droits humains et de la raison humanitaire par celles et ceux qui ont participé à cette abdication morale, même s’il faut reconnaitre que leur « deux poids, deux mesures », sur bien des terrains, y compris dans leurs propres pays, leur a depuis longtemps fait perdre tout crédit dans ce domaine. Le monde occidental – ou tout au moins la majorité de ses gouvernants et de ses institutions – aura apporté son soutien presque inconditionnel non seulement à l’élimination d’une large part de la population palestinienne, et notamment de la génération qui en représente l’espoir et l’avenir, mais aussi à l’effacement de tout ce qui fait l’âme d’un peuple, ses écoles, ses bibliothèques, ses librairies, ses musées, ses cimetières, ses édifices religieux, ses monuments historiques, ses centres culturels. Il l’aura fait en s’efforçant de réduire au silence, par l’intimidation, la stigmatisation et les sanctions, les chercheurs, les intellectuels, les étudiants, les artistes, les militants, les politiciens et, plus largement, les citoyens qui refusaient d’être associés à ce crime imprescriptible, tandis que, de son côté, l’armée israélienne faisait taire, en les éliminant, les universitaires, les journalistes, les écrivains, les poètes, les médecins et les humanitaires palestiniens (1).[14]

  1. Esmat Elhalaby, « Toward an intellectual history of genocide in Gaza: Destruction begins with ideas”, Baffler, 27 mars 2024.

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Israël, le paria du monde occidental

En poursuivant son projet de destruction de Gaza et de ses habitants, le gouvernement israélien dégrade chaque jour un peu plus l’image de son pays et, par voie de conséquence, l’image de ses alliés. Ces derniers ont commencé à prendre leurs distances à l’égard d’un pays qu’ils continuent de dire ami, mais dont ils comprennent qu’il les entraîne dans l’abîme. Accusé de génocide par un nombre croissant de gouvernements et de personnalités du monde entier – une accusation validée à demi-mot par la Cour internationale de justice -, Israël est devenu un partenaire géopolitique embarrassant pour les dirigeants occidentaux qui comprennent qu’ils pourraient à leur tour se voir inculpés pour complicité de ce crime, ce qui est déjà le cas de certains d’entre eux (1). Les images de la destruction systématiques de l’hôpital A-Shifa, de sa maternité, de ses blocs opératoires, de son service d’urgence dont les cent quinze lits ont été brûlés, de son département de soins néonataux intensifs dont les quatorze incubateurs ont été détruits, de son unité de production d’oxygène qui a été saccagée ont révélé la détermination à rendre définitivement inutilisable le système de santé palestinien, comme l’a montré la mission des Nations unies après l’occupation des lieux par l’armée israélienne qui a, de plus, entraîné la mort, faute de soins, de nombreux malades et blessés hospitalisés (2). Les informations sur la famine dont souffrait une grande partie de la population, notamment les nourrissons, les enfants et les femmes enceintes, le refus de laisser entrer la majeur partie de l’aide internationale, les carnages provoqués par les tirs sur les personnes se précipitant vers les points d’approvisionnement, les bombardements des véhicules et des structures des organisations humanitaires ont rendu d’autant plus difficile aux grandes puissances de continuer à détourner le regard du projet du gouvernement israélien d’en finir avec la population palestinienne que ce dernier n’a cessé de l’affirmer publiquement (3).[15]

  1. La décision du procureur de la Cour pénale internationale de requérir, le 20 mai 2024, des mandats d’arrêt contre le Premier ministre israélien et son ministre de la Défense, ainsi que contre trois chefs du Hamas, ajoute certainement à l’inconfort des responsables occidentaux, et l’on peut noter à cet égard le revirement du gouvernement français qui, à la différence des gouvernements états-unien et britannique, a publiquement apporté son soutien à la juridiction de la Haye.
  2. World Health Organization, « Six months of War leave Al-Shifa hospital in ruins”, 6 avril 2024.
  3. World Health Organization, “Famine in Gaza is imminent, with immediate and long-term health consequences”, 18 mars 2024.

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Pourquoi les gouvernements occidentaux n’ont-ils pas essayé d’arrêter le génocide ?

Pourquoi la plupart des gouvernements occidentaux ont-ils alors soutenu non seulement le droit d’Israël à se défendre, mais également son projet d’anéantissement de Gaza? Pourquoi n’ont-ils pas réagi lorsque le président israélien a affirmé que c’est toute une nation qui est responsable, annonçant ainsi les meurtres de masse qui se préparaient? Pourquoi le président français a-t-il déclaré à la veille de la commémoration du trentième anniversaire du génocide des Tutsis que la France aurait pu arrêter avec ses alliés occidentaux et africains mais qu’elle n’en a pas eu la volonté, sans établir un lien avec le fait qu’il se trouvait à son tour, depuis six mois, dans la position de pouvoir intervenir, avec ses alliés occidentaux et peut-être arabes, pour essayer de mettre fin à ce que la plus haute juridiction internationale considérait comme un risque plausible de génocide à Gaza, et qu’il n’en avait pas eu la volonté, comme peut-être, dans trois décennies, son successeur l’affirmera (1)?[16]

  1. « Rwanda : pour Emmanuel Macron, la France « aurait pu arrêter le génocide », mais n’en a « pas eu la volonté » », Le Monde, 4 avril 2024. Devant les réactions politiques de protestation contre cette affirmation et comprenant peut-être le risque légal d’une plainte pour complicité de génocide, le président français l’a finalement retirée de la communication qu’il a adressée aux autorités de Kigali, lesquelles n’ont pas jugé bon de la diffuser.

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Israël sous perfusion de l’aide américaine

Aujourd’hui, c’est l’aide apportée par les États-Unis qui est de loin la plus importante, dépassant largement tous ses autres dons à des pays étrangers. Depuis 1946, elle s’élève à 310 milliards de dollars. Au cours de la période récente, elle était de 3,3 milliards de dollars par an, dont 99,7% pour le seul secteur militaire, auxquels s’ajoutent 500 millions de dollars pour la consolidation du dôme de protection contre les attaques aériennes. Cette contribution représente en moyenne 71% de l’aide internationale que reçoit Israël et 15% de son budget de la défense (1). Le 19 avril 2024, un supplément de 17 milliards de dollars d’aide militaire a été voté par le Congrès, en plus des 14 milliards déjà attribués par ses membres quelques mois plus tôt. Avant de soumettre ce nouveau texte de loi, le président des États-Unis avait rappelé que son pays ne fournirait pas d’aide militaire à des gouvernements étrangers qui se rendaient coupables de violations flagrantes des droits humains, en conformité avec une loi dite Leahy Law qui impose cette règle, laquelle est donc censée avoir été respectée par Israël au cours des dernières décennies et, singulièrement, depuis le 7 octobre nonobstant le jugement rendu à cet égard par la Cour internationale de justice (2). Comme pour tous les dons faits par les États-Unis pour les activités de défense, les récipiendaires doivent dépenser les sommes allouées en achetant du matériel et des services étatsuniens, avec certaines exceptions autorisées dans le cas israélien. Ce qui signifie que l’aide est en réalité une subvention au complexe industriel militaire étatsunien. Tout comme la guerre en Ukraine, la guerre à Gaza constitue donc une ressource majeure pour les entreprises de ce secteur, mais aussi pour l’expertise que développe le Pentagone dans la course globale aux armements. Plus largement, pour les États-Unis comme pour l’Allemagne, la France, l’Italie et la Grande-Bretagne, les ventes de matériel et de services militaires à Israël, en plus des rentrées financières qu’elles procurent, présentent ainsi l’intérêt de les mettre à l’épreuve des situations de guerre.[17]

  1. « How much aid does the US gives to Israel”, USA Facts, 12 octobre 2023.
  2. Jonathan Masters et Will Merrow, “US aid ti Israel in four charts”, Council on Foreign Relations, 11 avril 2024.

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Comment l’AIPAC a soudoyé les démocrates

De ces multiples dimensions du soutien occidental, le Premier ministre israélien sait se servir. Outre l’invocation du risque existentiel pour l’État d’Israël, il ne manque pas de rappeler, comme l’a montré Jean-Pierre Filiu, qu’il est le représentant et le défenseur du « monde civilisé » dans la région (1). Il est au demeurant probable que, dans un contexte de montée des autoritarismes et des nationalismes, avec, dans une grande partie de l’Europe, une progression spectaculaire des partis d’extrême droite dont plusieurs sont désormais au gouvernement, la tolérance, voire la sympathie à l’égard de cet allié s’explique par son exercice du pouvoir qui exalte ces tendances. Ce qui expliquerait l’étroite affinité entre le Premier ministre hongrois antisémite et le Premier ministre israélien. Mais, dans le cas des États-Unis, il y a une raison plus triviale au soutien du gouvernement démocrate à la politique israélienne. Elle est liée au rôle de l’AIPAC, L’American Israel Public Affairs Committee, principal financeur extérieur des primaires démocrates, qui a promis de dépenser 100 millions de dollars pour évincer les candidats favorables à un cessez-le-feu et qui a fait un don substantiel pour les frais de campagne du speaker républicain de la Chambre des représentants après qu’il a fait approuver le texte accordant 14 milliards de dollars d’aide militaires à Israël (2).[18]

  1. Jean-Pierre Filiu, « Comment Benyamin Netanyahou est devenu le leader autoproclamé du « monde civilisé », Le Monde, 29 octobre 2023.
  2. Catherine Caruso, « After House speaker Mike Johnson pushed through Israel aid package, AIPAC cash came flowing in”, The Intercept, 20 janvier 2024, et Akela Lacy, “The left is finally building a response to AIPAC”, The Intercept, 11 mars 2024.

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Hostilité à l’encontre des musulmans et racisme anti-arabe

À côté de ces différentes logiques – historique, géopolitique, économique, militaire, tactique – dont les configurations varient selon les contextes nationaux, il existe un élément commun aux pays occidentaux. Il est idéologique. Il se manifeste par l’hostilité à l’égard des musulmans et le racisme à l’encontre des populations arabes. L’une et l’autre s’inscrivent dans un héritage colonial, notamment pour les empires français et britanniques, et même précolonial, pour ce que Maxime Rodinson désignait comme l’« Occident chrétien (1) ». Mais elles ont pris une autre signification après le 11 septembre 2001. L’islam a alors été associé au terrorisme, les musulmans à un péril pour la sécurité des pays occidentaux et les populations arabes à une menace pour l’identité européenne. On a vu se multiplier les discours xénophobes les visant spécifiquement, le thème du « grand remplacement » se disséminer comme dans un autre temps la théorie du complot judéo-maçonnique, les restrictions aux frontières ciblant les musulmans aux États-Unis, l’interdiction des signes religieux liés à l’islam progressivement étendue en France, la montée de l’islamophobie documentée dans un récent rapport en Allemagne, et même, plus singulièrement encore, l’annonce du retrait de la nationalité belge aux enfants de parents palestiniens nés en Belgique (2). Les politiques européennes sélectives en matière d’immigration sont révélatrices de cette discrimination à l’encontre des musulmans, comme on a pu l’observer avec le traitement différentiel des exilés ukrainiens fuyant l’envahisseur russe, généreusement accueillis, et des exilés afghans fuyant la répression talibane, brutalisés aux frontières grecques, croates et hongroise de l’Union européenne (3).[19]

  1. Vincent Geisser, « L’islamophobie en France au regard du débat européen », in Rémi Leveau et Khadidja Mohsen-Finan (dir.), Les Musulmans de France et d’Europe, Paris, CNRS Éditions, 2005, p. 59-79.
  2. Marc-Olivier Behrer, « Le ‘grand remplacement’, généalogie d’un complotisme caméléon », Le Monde, 25 août 2022 ; ACLU, Timeline of the Muslim Ban, Washington ; Cady Lang, « Who gets to wear a headscarf? The complex history behind France’s latest hijab controversery », Time, 19 mai 2021 ; Arsalan Iftikhar, « German ministry issues 400- page report on islamophobia », Bridge, Georgetown University, 1er Février 2024 ; Ugo Santkin, « Nationalité belge retirée à des enfants de parents palestiniens : ‘Une décision sans précédent et profondément discriminante’ », Le Soir, 7 décembre 2023.
  3. Laurence Alexandrowicz, « Les associations dénoncent un traitement différent des réfugiés afghans et ukrainiens », Euronews, 11 mai 2022.

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Ce ne sont pas les Palestiniens qui ont persécuté les Juifs pendant des siècles…

Comme l’écrit le juriste israélien Chaim Gans, « ce ne sont pas les Palestiniens qui ont persécuté les Juifs de manière continue en Europe pendant le second millénaire, et ce n’est pas dans leur société que l’émancipation citoyenne des Juifs a tragiquement échoué aux XIXème et XXème siècles ». Dès lors, demande-t-il, « comment justifier qu’on leur en fasse payer le prix? » (1). Probablement est-ce là l’ultime clé d’interprétation du consentement des pays occidentaux à l’écrasement de Gaza : l’expiation par procuration de leur participation à la destruction des Juifs d’Europe, fût-ce en laissant s’accomplir une seconde Nakba à l’encontre d’une population dont le monde avait déjà accepté le sacrifice.[20]

  1. Chaim Gans, « Storms in the Negev 2023, or Why is Israel mocking history”, Israel Studies, 2023, 29 (1), p. 62-73.

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La crise morale occidentale

La crise actuelle est l’une des plus profondes qu’a connues le monde depuis ce moment, il y a près de huit décennies, où l’on a proclamé « Plus jamais ça ». Il n’est pas ici question de la situation à Gaza, car on ne peut pas appeler « crise » une opération militaire de destruction d’un peuple en tant que tel, de sa mémoire, de sa culture matérielle, de la possibilité d’exister de ses membres – que les juristes et les historiens décident ou non de la qualifier un jour de « génocide », au terme de luttes de pouvoir symbolique dans lesquelles les gouvernements occidentaux mettront tout leur poids pour s’y opposer. Même parler de « crise humanitaire », malgré l’enjeu légitime de faire valoir le droit à la survie d’hommes, de femmes et d’enfants réduits à des conditions extrêmes et d’exiger l’accès à l’assistance minimale dont on les a privés, revient à éviter de nommer ce qui est, en désignant les effets sans en dire la cause, et à justifier une demande de « couloirs et pauses humanitaires » tout en laissant se poursuivre les bombardements de civils dans l’apparent respect du droit international (1).

Non, la crise dont il est question concerne le monde qui a assisté avec indifférence à l’effacement progressif des Territoires palestiniens occupés depuis plus d’un demi-siècle et qui a laissé se produire en quelques mois la disparition brutale d’une partie de ce qui les définit. Pour ce qui est des pays européens, nord-américains et quelques autres, il ne s’est pas agi simplement de passivité, mais de soutien politique et militaire inconditionnel à Israël. Cette alliance a suscité l’indignation de celles et ceux qui, tout en condamnant les actes sanglants qui l’avaient déclenché, mais en rappelant les décennies d’oppression qui les avaient précédés, refusaient de laisser le massacre être perpétré, mais qu’on a stigmatisés et réprimés.[21]

  1. Heidi Mogstad, « Gaza is not a humanitarian crisis: On self-defense, depoliticizing language and contextualization”, Bergen, Christian Michelsen Institute, 2023. “Le cauchemar à Gaza est plus qu’une crise humanitaire, a déclaré, de son côté, le secrétaire général des Nations unies.

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Quand on appelle « antisémites » les demandes d’arrêter de tuer des civils

Le langage a été abîmé quand on a appelé « antisémites » les demandes d’arrêter de tuer des civils, « morale » une armée qui déshumanise ses ennemis, « riposte » une entreprise d’anéantissement, « guerre Israël-Hamas » une opération militaire ouvertement menée contre les civils palestiniens. La pensée a été étouffée lorsqu’on a empêché les débats, interdit des conférences, annulé des expositions, imposé des procureurs pour garantir l’orthodoxie, eu recours aux forces de l’ordre pour réprimer des étudiants sur les campus universitaires, fait entrer des politiciens dans les établissements d’enseignement supérieur. Une pesante atmosphère de suspicion et d’accusation a mis en danger la liberté d’expression. Une tentative de détournement des mots et d’inversion des valeurs a mis à l’épreuve l’intelligence politique et le discernement moral. Dans un texte intitulé « Qui sont les assassins de la mémoire? », Pierre Vidal-Naquet analysait la manière dont l’utilisation d’un « langage codé » avait servi, à diverses époques, les stratégies discursives de réécriture de l’histoire, citant Thucydide à propos de la guerre du Péloponnèse : « On changera jusqu’au sens usuel des mots par rapport aux actes dans les justifications qu’on en donnait (1). » Ces falsifications justifient qu’avec humilité mais détermination les sciences sociales fassent entendre leur vérité, quelque fragile qu’elle soit (2).[22]

  1. Pierre Vidal-Naquet, « Qui sont les assassins de la mémoire? », in Réflexion sur le génocide. Les juifs, la mémoire et le présent, t. III, Paris, La Découverte, 1995.
  2. Didier Fassin, Sciences sociales par temps de crise, Paris, Fayard-Collège de France, 2023.

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Si je dois mourir, un poème de Refaat Alareer

Si je dois mourir, 

tu dois vivre

pour raconter mon histoire

pour vendre mes affaires

pour acheter un morceau de tissu

et quelques ficelles,

(fais-le blanc avec une longue traîne)

pour qu’ainsi un enfant quelque part dans Gaza

en regardant le ciel dans les yeux

en attendant son père parti dans un éclat –

sans dire adieu à personne

pas même à sa chair

pas même à lui-même –

voie le cerf-volant, mon cerf-volant que tu auras fait, flottant là-haut

et pense un instant qu’un ange est là

pour faire revivre l’amour.

Si je dois mourir

qu’il en naisse de l’espoir

qu’il en reste une histoire.

Poème écrit avant la mort de l’auteur lors d’une frappe aérienne de l’armée israélienne
« ‘If I must Die’: A poem by Refaat Alareer », In These Times, 27 décembre 2023. Le titre et le premier vers sont une réminiscence et un hommage au poème « If We Must Die » de Claude McKay, écrivain jamaïcain-états-unien, qui le composa en 1919 dans le contexte du Red Summer au cours duquel des personnes noires ont été victimes d’attaques racistes qui ont fait des centaines de morts. Faire voler des cerfs-volants est une activité prisée des enfants palestiniens, et, même au plus fort de la guerre, certains ont réussi à en trouver le plaisir entre deux exodes ou entre deux bombardements : Ruwaida Amer, « Kites fill Rafah’s skies, a symbol of hope amid Israel’s war on Gaza », Aljazeera, 20 février 2024. On peut y voir un symbole d’espoir, en effet, mais peut-être aussi une ultime résistance de ces enfants, infime et décisive, face au projet de les faire disparaître.
Source : https://inthesetimes.com/article/refaat-alareer-israeli-occupation-palestine

[1] Didier Fassin, Une étrange défaite, Sur le consentement à l’écrasement de Gaza, pages 13 et 14.

[2] Didier Fassin, Une étrange défaite, Sur le consentement à l’écrasement de Gaza, pages 19 à 21.

[3] Didier Fassin, Une étrange défaite, Sur le consentement à l’écrasement de Gaza, pages 34 et 35.

[4] Didier Fassin, Une étrange défaite, Sur le consentement à l’écrasement de Gaza, page 43.

[5] Didier Fassin, Une étrange défaite, Sur le consentement à l’écrasement de Gaza, pages 46 à 49.

[6] Didier Fassin, Une étrange défaite, Sur le consentement à l’écrasement de Gaza, pages 59 et 60.

[7] Didier Fassin, Une étrange défaite, Sur le consentement à l’écrasement de Gaza, pages 62 à 64.

[8] Didier Fassin, Une étrange défaite, Sur le consentement à l’écrasement de Gaza, pages 64 à 66.

[9] Didier Fassin, Une étrange défaite, Sur le consentement à l’écrasement de Gaza, pages 75 et 76.

[10] Didier Fassin, Une étrange défaite, Sur le consentement à l’écrasement de Gaza, page 90.

[11] Didier Fassin, Une étrange défaite, Sur le consentement à l’écrasement de Gaza, page 91.

[12] Didier Fassin, Une étrange défaite, Sur le consentement à l’écrasement de Gaza, pages 120 à 122.

[13] Didier Fassin, Une étrange défaite, Sur le consentement à l’écrasement de Gaza, pages 124 à 126.

[14] Didier Fassin, Une étrange défaite, Sur le consentement à l’écrasement de Gaza, pages 139 à 140.

[15] Didier Fassin, Une étrange défaite, Sur le consentement à l’écrasement de Gaza, pages 148 à 150.

[16] Didier Fassin, Une étrange défaite, Sur le consentement à l’écrasement de Gaza, pages 154 à 155.

[17] Didier Fassin, Une étrange défaite, Sur le consentement à l’écrasement de Gaza, pages 160 à 162.

[18] Didier Fassin, Une étrange défaite, Sur le consentement à l’écrasement de Gaza, pages 162 à 163.

[19] Didier Fassin, Une étrange défaite, Sur le consentement à l’écrasement de Gaza, pages 164 à 166.

[20] Didier Fassin, Une étrange défaite, Sur le consentement à l’écrasement de Gaza, pages 169 et 170.

[21] Didier Fassin, Une étrange défaite, Sur le consentement à l’écrasement de Gaza, pages 171 à 173.

[22] Didier Fassin, Une étrange défaite, Sur le consentement à l’écrasement de Gaza, pages 173 et 174.


Une réponse à “Sur le consentement à l’écrasement de Gaza”

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