Nous sommes le samedi 30 novembre 2024 à Beit Lahiya, petite ville au nord de la bande de Gaza. Mahmoud Almadhoun quitte l’abri temporaire où il a passé la nuit et il se rend à l’hôpital Kamal Adwan pour livrer de la nourriture comme il le fait depuis le mois de mars. Il a marché une trentaine de mètres et un drone l’attendait, tirant sa roquette, l’abattant du premier coup. Mahmoud Almadhoun avait tout juste 33 ans. Dix jours plus tôt, il venait d’être père d’une petite fille sans état-civil. Il n’y a pas de bureaux à Gaza pour émettre des certificats de naissance.
Un ami se précipite au secours de l’homme à terre et tente de le conduire à l’hôpital. Des tirs de snipers le prennent aussitôt pour cible. Quelques témoins essaient de l’emmener en passant par un autre chemin. Les tirs se rapprochent aussitôt. Entre-temps, Mahmoud Almadhoun a cessé de respirer. Le petit groupe enveloppe alors son corps dans une couverture et le ramène vers l’abri qui lui servait de logis. Cette fois, les snipers laissent faire. Ils savent que leur mission a été couronnée de succès.
Un mot de plus à Gaza? Pas tout à fait. Mahmoud Almadhoun n’était pas le premier venu, c’était le cuisinier de Gaza. D’après son frère Hani, c’est pour cela qu’il a été ciblé individuellement. Son frère Hani explique :
Son seul « crime » a été de ralentir le nettoyage ethnique du nord de Gaza grâce à ses efforts inlassables pour organiser l’aide, distribuer des repas et soutenir son entourage.[1]

Dans le nord de Gaza la famine a commencé en 2023
Il faut savoir qu’à Beit Lahiya ainsi que dans tout le nord de la bande de Gaza, la famine n’a pas commencé avec la rupture du cessez-le-feu de mars 2025. Elle dure depuis octobre 2023 quand Israël a ordonné l’évacuation du nord de Gaza. Depuis ce moment, l’entrée de nourriture et de carburant est interdite. L’alimentation électrique est coupée ce qui signifie que la station de dessalement du nord de Gaza ne fournit plus d’eau potable. Malgré cela, environ 300 000 Palestiniens ont refusé de quitter cette partie de l’enclave.
Au cours de cet automne 2023, la famine a fait son apparition d’autant plus vite que les conditions de vie étaient déjà précaires. Une sœur de Mahmoud Almadhoun nommée Samah avait imaginé un moyen ingénieux pour lutter contre la pénurie : elle cuisinait de la nourriture pour animaux domestiques. Malgré cela, les plus faibles avaient commencé à mourir : nourrissons, personnes âgées. Telle était la situation quand, au mois de décembre, Mahmoud Almadhoun fut arrêté par une patrouille israélienne.
Les forces d’occupation n’avaient rien contre l’individu en particulier. À l’époque, Mahmoud Almadhoun était propriétaire d’un magasin de téléphones mobiles. C’était un commerçant relativement prospère que la guerre avait réduit à une semi-inactivité. Non seulement son magasin avait-il été endommagé dans un bombardement, mais le réseau cellulaire connaissait des coupures répétées à cause de la destruction des tours et de la pénurie de carburant. Au demeurant, il n’y avait plus de téléphones mobiles à vendre à Gaza.
Les soldats se contentèrent de déshabiller les hommes arrêtés ce jour-là et de les promener en sous-vêtements, les yeux bandés, pour les humilier en public. Les hommes suspectés d’activités de résistance à l’occupation étaient envoyés en détention en Israël, les autres relâchés 24 heures plus tard. Or, les Israélien n’avaient rien contre Mahmoud Almadhoun. Celui-ci confiera quelques mois plus tard au Washington Post :
Nous, Palestiniens, comprenons que le seul but de ces pratiques est de nous humilier. De nous briser, de nous réduire au silence et de nous abaisser. Mais cela ne m’a pas brisé, et aujourd’hui, je me trouve sur le champ de bataille le plus meurtrier de Gaza : sur le front de la faim.[2]
Monter au front de la faim : les repas à base d’alimentation animale préparés par sa sœur avaient préparé le terrain. Avec cette arrestation humiliante, ç’en était trop. Mahmoud Almadhoun bascula dans le camp de l’action. Il ne rejoignit pas les rangs de l’une ou l’autre organisation armée qui luttait contre l’occupant. C’était un homme d’affaires. Il décida de prendre le problème à l’envers et de créer sa propre organisation non pas pour tuer, mais pour nourrir les gens qui n’ont rien à manger, les empêcher de mourir.
Faire la guerre oui, mais contre la faim
Et c’est ainsi que dans les premiers jours de janvier 2024, Mahmoud Almadhoun puisa dans ses modestes économies et engagea un vendeur de riz cuit. Les deux hommes ont ainsi pu distribuer des repas à deux reprises, mais le vendeur déclara inopinément faillite. Mahmoud Almadhoun conçut alors le projet de cuisiner lui-même les repas destinés aux démunis – c’est-à-dire tout le monde dans le nord de Gaza. Il loua un espace ouvert chez un parent et acheta du matériel de cuisine.
Gaza Soup Kitchen était née. Le premier jour, avec seulement quatre grandes marmites et un feu alimenté par du bois récupéré, Mahmoud Almadhoun aidé de sa mère, de Faten – une autre de ses sœurs – et de quelques voisins, a nourri 120 familles. Le lendemain, 150 familles ont pu manger à la nouvelle cuisine populaire de Beit Lahiya. La bonne nouvelle s’est répandue rapidement et la demande a explosé. À son apogée, Gaza Soup Kitchen servira 700 familles par jour, soit environ 3 000 personnes. Une goutte d’eau en comparaison de l’immensité des besoins, mais Gaza Soup Kitchen apportait aussi une sorte de fierté : voyez, ce que nous sommes capables de faire par nous-mêmes…
La principale difficulté consistait bien sûr à se procurer des aliments. Pour le premier repas de Gaza Soup Kitchen, Mahmoud Almadhoun avait acheté des produits excédentaires aux agriculteurs locaux. Comme leurs courgettes étaient trop mûres, il avait dû les couper en petits morceaux et cacher le tout sous de multiples assaisonnements et une bonne couche de pâte de tomate. Le principe était d’acheter tout ce qui était possible localement – environ 5 % des fermes de l’enclave occupée sont encore en activité – et de se tourner vers le marché noir qu’en cas de dernière extrémité.
Avant le conflit, Beit Lahiya était considéré comme « le grenier à blé » et le cœur agricole du nord de la bande de Gaza, réputée notamment pour ses fraises qui étaient la culture emblématique de la ville. Bien sûr, les bombardements et l’utilisation massive de munitions avaient rendu la terre infertile, voire toxique dans certains secteurs. Les serres et les maisons agricoles avaient été méthodiquement rasées par les bulldozers israéliens. Quelques agriculteurs persévéraient pourtant à faire pousser de petites cultures de survie (comme des légumes dans des récipients de fortune).

Mais écoutons plutôt Mahmoud Almadhoun expliquer comment la petite Gaza Soup Kitchen réussit à s’approvisionner :
À l’aide d’une liste d’anciens contacts, je me suis mise en quête d’ingrédients de base tels que des pommes de terre, des carottes et des oignons, des denrées rares dont la plupart des habitants du nord ne peuvent que rêver. J’ai trouvé et payé des centaines de dollars pour des fagots de bois de chauffage, difficiles à trouver depuis qu’Israël nous empêche de nous approvisionner en combustible pour cuisiner. J’ai cueilli des légumes verts de saison comestibles comme la mauve commune et la bette sauvage, j’ai acheté des champignons en conserve pour ajouter des protéines à sept fois le prix habituel, j’ai acheté quelques sacs de tomates de contrebande à 27 dollars la livre…[3]
L’argent difficile de Gaza Soup Kitchen
Il y a des limites à ce que la simple volonté humaine peut accomplir. Il fallait de l’argent, toujours plus d’argent, pour faire fonctionner Gaza Soup Kitchen au fur et à mesure que l’étau israélien se resserrait sur la population. C’est alors qu’intervient l’autre « héros » de ce récit, à savoir le frère aîné de Mahmoud Almadhoun – Hani. Celui-ci vit aux États-Unis où il est directeur principal de la philanthropie à l’UNRWA-USA[4]. Titulaire d’une une maîtrise en administration publique et d’une licence en études internationales à l’université Brigham Young, il est parfaitement intégré dans la société nord-américaine.
Impliqué dès le départ dans le combat contre la famine mené par son frère, Hani Almadhoun conçut l’idée d’utiliser la technique du crowdfunding pour réunir des fonds. Il lança une campagne sur la plateforme de financement participatif GoFundMe et l’argent se mit bientôt à entrer. Ce n’est pas tout : pour disposer des fonds, il fallait une structure légale. À cette fin, en juillet 2024, Gaza Soup Kitchen fut enregistrée aux États-Unis comme association à but non lucratif. Depuis lors, chaque matin, Hani Almadhoun transfère scrupuleusement 15 000 dollars à son frère…
Transférer : c’est vite dit. La grande majorité des agences bancaires de la bande de Gaza ont été détruites ou rendues inopérantes. Israël bloque l’entrée de nouveaux billets, notamment de shekels (la principale devise locale)[5]. Pour effectuer son envoi quotidien, Hani Almadhoun doit utiliser à plusieurs plateformes numériques et applications de paiement. Comme chaque système impose des limites quotidiennes aux transferts, il faut donc recourir en parallèle à toute une série de méthodes différentes.
Au moment de la mort de Mahmoud Almadhoun, la campagne de crowdfunding de son frère Hani avait réussi à réunir plus de deux millions de dollars, mais seulement la moitié avait pu être expédiée à Gaza Soup Kitchen. Cela ne signifie pas que l’organisation de Gaza avait reçu un million de dollars : les frais prélevés par les différents intermédiaires varient entre 25 % et 40 %, ce qui signifie qu’un transfert de 1 000 dollars peut ne rapporter que 600 dollars en espèces. Avec ce montant résiduel, il fallait acheter des aliments au marché noir à des prix eux-aussi gonflés par une spéculation prohibitive.
Vers une diversification des activités de sauvetage
Une partie des fonds sert aussi à distribuer de l’eau potable et offrir une aide médicale car, dans certaines communautés, la faim provoque de nombreuses maladies chez les enfants : diarrhée, déshydratation anémie et même scorbut. Les personnes âgées aussi. Pour espérer manger à Gaza Soup Kitchen, les gens commençaient à faire la queue dès le petit matin. Or, il n’y avait qu’un service par jour : en fin d’après-midi. Il est arrivé plus d’une fois qu’une personne prise de vertige, s’effondre en attendant de recevoir de la nourriture. Il fallait alors la conduire à l’hôpital pour lui administrer une perfusion.
Mahmoud Almadhoun décida alors d’ouvrir une clinique médicale prenant en charge jusqu’à 75 patients par jour et distribuant des produits de première nécessité comme du lait maternisé et des couches. Hani Almadhoun explique ainsi la démarche de son frère : « Sa vision ne se limitait pas à la survie ; il s’agissait de préserver la dignité et l’humanité. »[6] La diversification ne s’arrêta pas au domaine de la santé.
À l’automne 2024, il a ouvert une petite école accueillant 560 élèves. De nombreux bâtiments scolaires ayant été détruits par les frappes aériennes israéliennes ou transformés en camps de réfugiés, la nouvelle école avait dû être aménagée par des volontaires dans un bâtiment commercial. Tout le mobilier avait été fabriqué à partir de débris ramassés dans les décombres.
Sur le toit, il y avait un grand drapeau américain et une pancarte qui indiquait en hébreu et en anglais : « École. Ne bombardez pas, s’il vous plaît. » Le 3 novembre, l’armée israélienne a attaqué le bâtiment, laissant un trou dans le plafond et pulvérisant le mobilier à l’intérieur. Heureusement, il n’y avait personne dans le bâtiment au moment de l’explosion.[7]
Pendant ce temps, Gaza Soup Kitchen continuait son expansion. Très vite après l’ouverture de la cuisine initiale à Beit Lahiya, Mahmoud Almadhoun avait ouvert un deuxième site à Rafah au sud de la bande de Gaza, c’est-à-dire à l’autre extrémité du territoire. Une autre de ses sœurs Niveen dirigeait cette cuisine avec une équipe entièrement féminine. L’afflux de réfugiés venus du Nord de l’enclave avait incité Niveen à ajouter plusieurs tâches à sa mission première, comme la distribution de vêtements achetés avec les fonds issus des campagnes de crowdfunding aux États-Unis.[8]
Peu à peu, Gaza Soup Kitchen était ainsi devenue une bouée de sauvetage pour bien des gens qui avaient été laissés pour compte par la fermeture des organisations officielles des Nations-Unies, à commencer par l’UNRWA. Après Rafah, vint Sheikh Radwan, le camp d’Al-Shati, Al Nasr, Rimal et Al Saftawi… Mahmoud Almadhoun ouvrit dix nouveaux sites en moins d’un an avec pour seules limites, le manque de réserves alimentaires et l’argent américain qui entrait au compte-gouttes. L’ensemble employait désormais 45 personnes mobilisées nuit et jour dans un seul but : trouver des ingrédients pour empêcher les gens de s’affaiblir.[9]
Ce n’est pas tout. Mahmoud Almadhoun documentait tout ce qui était accompli dans le cadre de Gaza Soup Kitchen. Tout était documenté, la cuisine, le ramassage du bois, la petite clinique, l’école détruite par les bombes : chaque fois qu’Internet le permettait, les images partaient pour les États-Unis où son frère Hani les mettait en ligne sur le site de l’association. Chaque clip se terminait toujours par la même formule de gratitude : «J’envoie cette vidéo avec amour et remerciements à mes amis aux États-Unis.»
À mesure que les attaques israéliennes s’intensifiaient, le fonctionnement de la soupe populaire est devenu de plus en plus précaire. Dans les jours précédant sa mort, Mahmoud Almadhoun devait se résigner de livrer des repas à 200 à 250 familles par jour. Certains sites devaient fermer des journées entières ou fonctionner à capacité réduite. Pour compenser le ralentissement de son activité principale, il envoyait des produits à l’hôpital Kamal Adwan à destination des patients et du personnel médical. Il a même réussi à fournir de l’eau filtrée à l’unité de dialyse.[10]
Mahmoud Almadhoun a-t-il été tué en raison même de son succès? C’est ce que pense son frère Hani. Les médias s’intéressaient à lui. Le Washington Post avait publié une lettre ouverte de lui. CNN l’avait interviewé. Les médias moyen-orientaux le prenaient comme symbole de la nouvelle résistance palestinienne. En empêchant les gens de mourir de faim, il se battait de la façon la plus efficace qui soit contre les buts de guerre de l’occupant, tel est le sens du commentaire d’Hani Almadhoun sur l’action de son frère : il ralentissait le « nettoyage ethnique ».
Le combat continue
Huit mois après la mort tragique de son fondateur, Gaza Soup Kitchen continue d’exister et d’opérer. L’organisation fonctionne maintenant sous la direction des membres survivants de la famille Almadhoun et d’amis fidèles. Hani Almadhoun continue de gérer les collectes de fonds depuis les États-Unis via ses campagnes sur la plateforme GoFundMe. Le montant des sommes recueillies s’élève aujourd’hui à 4,6 millions de dollars. Deux millions sont encore bloqués aux États-Unis et sont acheminés jour après jour au moyen de fintechs ou de procédés plus détournés, parfois sur le darkweb.
Cependant, l’organisation fait face à des défis énormes. En juillet 2025, sur les 11 cuisines que comptait Gaza Soup Kitchen au moment de la mort Mahmoud Almadhoun, seulement cinq restent fonctionnelles. Certaines ne fonctionnent qu’à 70% de leur capacité en raison de la rareté croissante des ingrédients. Avec maintenant 60 employés, l’équipe est plus nombreuse que jamais. Samah Almadhoun est devenue l’une des chefs principales, elle est accompagnée de Faten Almadhoun et de leur mère. Leur mulukhiyah (soupe de légumes verts à feuilles) est meilleure que jamais. Malgré les aléas, le nombre de personnes secourues quotidiennement se maintient autour de 3 000.
Le site web officiel de Gaza Soup Kitchen rend hommage à Mahmoud, décrivant comment il terminait toujours ses vidéos de remerciement à ses amis aux États-Unis en signant avec le mot arabe « Mostamreen » (مستمرين), signifiant « nous continuerons ». Son esprit vit à travers le : travail patient pour empêcher les gens de mourir poursuivi par une petite communauté à cheval entre Gaza et les États-Unis. Il est toujours possible de contribuer au financement de Gaza Soup Kitchen et n’oublions pas que c’est plus qu’une simple opération de secours alimentaire – c’est un symbole de résistance, de solidarité collective et d’espoir face à un monde bien souvent inhumain.
Veuillez visiter le site de Gaza Soup Kitchen >>> https://gazasoupkitchen.com
[1] Hani Almadhoun, “Killing the Helpers”, The Nation, February 2025.
[2] Mahmoud Almadhoun, “Our northern Gaza family will feed our neighbors — until we can’t”, The Washington Post, April 3, 2024.
[3] Mahmoud Almadhoun, idem.
[4] United Nations Relief and Works Agency for Palestine Refugees in the Near East (UNRWA).
[5] “Liquidity crisis: Israel’s financial blockade intensifies civilian suffering in Gaza”, Euro-Med Human Rights Monitor, 25 April 2025.
[6] Hani Almadhoun, idem.
[7] Nir Hasson, “Within a Month, the Israeli Army Has Destroyed What Remained of Gaza’s Education System”, Haaretz, November 27, 2024.
[8] Raya Jalabi and Malaika Kanaaneh Tapper, “Eid in Gaza: ‘The only thing to celebrate is that we’re still alive’”, Financial Times, April 10, 2024.
[9] Nilanjana Gupta, Rakan Abdel El Rahman, “GoFundMe-backed Gaza Soup Kitchen struggles to feed starving Palestinians as supplies run out”, MSN, July 25, 2025
[10] Sana Noor Haq and Abeer Salman, “They killed him on the spot. Israel targeted Gaza soup kitchen chef in drone attack, brother says”, CNN, December 4, 2024.