Pas de sécurité sans une vraie neutralité

par Georges Martin, ancien ambassadeur de Suisse

La guerre n’a pas attendu l’Ukraine pour faire son retour sur le continent européen. Il est vrai que les bombardements de Belgrade et de la Serbie par les avions de l’OTAN, sans mandat du Conseil de sécurité, entre mars et juin 1999, n’ont guère laissé de traces dans les mémoires occidentales. C’était pourtant la première « guerre juste » sur sol européen, au nom de « l’ordre basé sur les règles » (occidentales) ! La guerre en Ukraine, « guerre d’agression non-provoquée » selon le récit occidental, est la suite de l’histoire européenne qui a renoué avec ce que le continent sait faire de mieux : la guerre. Au niveau mondial, l’Europe mène en effet largement la compétition concernant le nombre de millions de morts causés par les guerres. A tel point que sous les pieds des Européens se trouve le plus grand cimetière de la planète. Après la deuxième guerre mondiale, on avait fait le pari du « plus jamais ça » ! Nous nous sommes trompés. La guerre n’a pas commencé en février 2022. Ce n’est pas être complotiste que de rappeler les co-responsabilités de l’Occident dans la crise ukrainienne. L’élargissement de l’OTAN jusqu’à la frontière russe, le coup d’État du Maïdan de 2014, la création et le renforcement d’une armée ukrainienne offensive et l’établissement de bases de la CIA sur la frontière orientale ukrainienne avaient clairement manifesté l’attitude inamicale de l’Occident à l’égard de la Russie. La guerre en Ukraine a-t-elle changé fondamentalement la situation géopolitique et la donne pour la Suisse en matière de sécurité ?

La neutralité permanente et armée de la Suisse a toujours été une donnée fondamentale de sa sécurité. Depuis 1815, elle lui a permis d’éviter toutes les guerres continentales et mondiales. En 1914, la neutralité a permis à la Suisse d’éviter de se déchirer entre les parties au conflit. En 1939, il aurait été envisageable, rétrospectivement, de nous solidariser avec les « puissances du bien » contre le « camp du mal » représenté par l’Allemagne nazie et d’entrer en guerre. La Suisse a malgré tout choisi la neutralité, sans que son choix ait paru scandaleux aux yeux des adversaires du Troisième Reich. Au cours des guerres récentes, non européennes, souvent déclarées en violations du Droit international, comme la guerre en Irak de 2003, la Suisse avait aussi rappelé sa neutralité. La Cheffe du DFAE de l’époque, Micheline Calmy-Rey, s’était même attirée des quolibets, lorsqu’elle avait voulu tenir un décompte officiel des morts de cette guerre.1 La Suisse, pourtant bien ancrée dans le camp occidental, avait aussi fait valoir sa neutralité pendant les 40 ans de guerre froide. Cette position fut appréciée par les deux blocs. Elle a joué un rôle important dans le processus d’Helsinki et la Conférence sur la sécurité et la coopération en Europe depuis 1973. Neutre, la Suisse l’était aussi restée depuis l’implosion de l’empire soviétique en 1991, jusqu’en février 2022, début de la guerre en Ukraine. Que s’est-il donc passé depuis 2022 pour remettre en question la neutralité suisse vieille de plus de 200 ans ?

La neutralité est une construction à trois étages. Le rez-de-chaussée, les fondations, est constitué par le droit de neutralité, le premier étage étant la politique de neutralité et le deuxième la perception internationale. Dès le début de la guerre, le Conseil fédéral2 a violé le droit de neutralité, qui nous impose de traiter de manière équitable les parties au conflit, en reprenant intégralement les sanctions occidentales, qui visaient « l’effondrement total de l’économie russe », comme l’avait annoncé Bruno Le Maire, le ministre français de l’économie et des finances de l’époque. Concernant le deuxième étage, Ignazio Cassis n’avait laissé planer aucun doute, en participant à une manifestation de soutien à l’Ukraine devant le Palais fédéral, organisée par l’Ambassade d’Ukraine. La conférence du Bürgenstock, qui a réuni les « amis de l’Ukraine » pour renouveler leurs promesses d’aide à son effort militaire, a constitué l’apogée dans le rôle de supplétive de l’OTAN et de l’UE que la Suisse avait choisi de jouer, s’éloignant encore un peu plus de ses obligations d’État neutre.3 C’est donc sans surprise que la Russie, les États-Unis, l’Europe et le reste de la planète ont progressivement conclu que la Suisse n’était plus neutre !

Ce n’est pas non plus surprenant que depuis le début de la guerre en Ukraine, notre neutralité soit remise en question comme jamais dans notre histoire. Ce n’est pas le peuple qui la remet en question, mais l’élite politique, intellectuelle et médiatique. Pour comprendre ce qui se passe, il faut lire ou relire l’« essai-testament » de Christopher Lasch, « La révolte des élites » (1995). Il explique le fossé qui est allé croissant entre les élites, « progressistes », et les peuples, « conservateurs ». Si autrefois ce furent « les révoltes des peuples » contre leurs élites qui ont constitué le moteur des changements, aujourd’hui ce sont les élites qui veulent aller plus vite que la musique et bousculent leurs peuples. C’est ainsi que peut s’expliquer la victoire de Donald Trump aux États-Unis, et, plus modestement, le rejet en Suisse de la neutralité par les élites. Ces dernières sont en effet arrivées à la conclusion qu’elle aurait fait son temps. Elles ont décidé que, même si le peuple y tient encore parce « qu’il ne comprend rien », la neutralité est devenue obsolète. De nos « grands médias » à nos politiques, en passant par les think tanks et les groupes d’experts les plus prestigieux, l’unanimité est faite : la Suisse doit abandonner sa neutralité, comme la Suède et la Finlande. Ce serait une question d’adaptation aux temps nouveaux. Plusieurs fois dans le passé il y eut des Suisses qui militaient en faveur d’une « adaptation aux « temps nouveaux », notamment dans les années trente ! Quoiqu’il en soit, la question centrale demeure : la neutralité assure-t-elle à la Suisse plus ou moins de sécurité ?

La coalition des partisans de l’abandon de notre neutralité est hétéroclite. On y trouve les inquiets qui font des cauchemars et craignent, comme nos parents au temps de la guerre froide, de découvrir un char russe en ouvrant leurs volets le matin. Il y a aussi et surtout les militaires et les diplomates qui rêvent de côtoyer les généraux étoilés et décorés et les diplomates des pays membres de l’OTAN. D’autres avancent masqués, car ils ont un plan. Ils souhaitent depuis longtemps amener la Suisse dans l’OTAN, suivant en cela l’exemple de la Suède et de la Finlande. Ils avancent masqués parce qu’ils savent que le peuple suisse tient à sa neutralité. Alors ils créent des plateformes, comme « Manifeste Neutralité 21 », qui donnent l’occasion à un aréopage de représentants de l’élite de nous expliquer en long et en large que nous devons changer d’époque. Il y a aussi des groupes d’experts, triés sur le volet pour être certain qu’ils proposent les conclusions escomptées, qui nous disent que seul un rapprochement avec l’OTAN nous procurerait la sécurité. N’oublions pas non plus les think tanks, notamment le « Center for Security Studies » de l’EPFZ , largement financé par le DDPS , dont l’atlantisme est probablement aussi prononcé qu’au QG de l’OTAN.

Le moment est arrivé de répondre à la question : oui la vraie neutralité est la plus à même de nous procurer une vraie sécurité. En poursuivant sur la voie des petits pas qui nous rapprochent toujours plus de l’OTAN, nous renoncerions à une recette qui nous a assuré plus de deux siècles de paix. Qu’est-ce qui nous dit que le no man’s land (rapprochement sans adhésion) que nos élites veulent nous vendre nous offrira de la sécurité ? Admettons que nous adhérions à l’alliance militaire qu’est l’OTAN, aboutissement logique du rapprochement, nous déléguerions à d’autres la décision d’entrer en guerre (article 5). Nous deviendrions dès le premier jour une cible dans un futur conflit. Dans cette situation « Win (OTAN) – Lose (Suisse) », la seule certitude que nous aurions, en cas de conflit généralisé, serait de disparaître avec les autres du « camp du bien » !

Ce que Christopher Lasch n’a pas intégré dans sa réflexion est la démocratie directe suisse. Il ne la connaissait sans doute pas. Aux États-Unis, le peuple a exprimé son « ras-le-bol » des excès de la dictature « lgbtiste » et wokiste et d’une immigration incontrôlée en portant D. Trump à la Maison Blanche pour un deuxième mandat. En Suisse, ce même peuple et les cantons auront l’occasion de se prononcer sur la neutralité. Aujourd’hui, la mention de la neutralité dans les tréfonds de notre Constitution (article 185) n’est plus suffisante, face aux attaques directes et indirectes de ses adversaires. Il est devenu impératif de l’inscrire dans un article constitutionnel. Pour terminer sur une note humoristique qui paraphrase une blague populaire: en vieillissant, la Suisse a les neutralités qui se déplacent, puisqu’elle éprouve des doutes sur sa neutralité au moment même où une personne suisse et neutre (de sexe, NDLR) remporte le Grand Prix Eurovision de la chanson et réussit à être reçu/e par un ministre pour parler de l’acceptation du genre X dans sa législation. La neutralité a encore de beaux jours devant elle !

Stop ou encore ! La décision d’abandonner ou de conserver notre neutralité reviendra au peuple et aux cantons suisses. En refusant l’initiative populaire, les Suisses ôteraient le dernier obstacle dans notre marche inexorable vers l’adhésion à l’organisation militaire, « pour nous adapter aux temps nouveaux », la fameuse « Zeitenwende ». Il faut espérer que la campagne qui s’annonce permette un vrai débat et mette sur la table les vraies questions. L’importance du sujet le mérite, car la décision qui sortira des urnes configurera la Suisse pour de longues années !


  1. DFAE : Département fédéral des affaires étrangères. (NDE) ↩︎
  2. Le Conseil fédéral est l’organe exécutif de la Confédération suisse. (NDE) ↩︎
  3. Du 15 au 16 juin 2024 se déroule la Conférence de haut niveau du Bürgenstock sur la paix en Ukraine avec des dirigeants de 92 pays, dont l’Ukraine mais en absence de la Russie. La Chine n’a pas participé à la conférence, tandis que plusieurs des pays présents n’ont pas signé la déclaration finale (Inde, Indonésie, Afrique du Sud, etc.). (NDE) ↩︎

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