par le professeur Michael Lynk,
ancien Rapporteur spécial des Nations Unies sur la situation des droits de l’homme
interviewé par Anne Guion
Michael Lynk a occupé pendant six ans (2016-2022) le poste de rapporteur spécial des Nations unies sur la situation des droits de l’homme dans les territoires palestiniens occupés. Professeur associé de droit à l’université Western Ontario au Canada, spécialiste des droits humains, il livre une analyse sans concessions sur l’incapacité des grandes puissances à faire respecter le droit international en Palestine. De la réticence à employer le terme de « génocide » au rôle décisif que pourrait jouer la société civile, Michael Lynk explore les différents leviers qui permettraient de sortir de l’impasse.
Quels sont les principaux facteurs qui expliquent le silence de l’Occident sur Gaza, selon vous ?
Il y a plusieurs facteurs déterminants. Premièrement, l’influence du lobby israélien. Elle est importante en Europe, mais extraordinairement puissante aux États-Unis, où elle inclut notamment le rôle des évangéliques chrétiens. Il ne faut pas sous-estimer à quel point Israël est un enjeu de politique intérieure aux États-Unis. Deuxièmement, l’alliance politique et militaire extraordinaire entre les États-Unis et Israël. De nombreux pays du Nord global, particulièrement en Europe, ne veulent pas s’opposer à Israël car cela signifierait s’opposer aux États-Unis. Troisièmement, il persiste dans les pays occidentaux une vision romantique d’Israël et de sa fondation comme réponse à l’Holocauste européen. Cette perception historique continue d’influencer fortement les positions politiques occidentales.
Enfin, on ne peut ignorer la dimension raciale dans le traitement médiatique et politique différencié des crises internationales. La réaction rapide et unanime face à l’invasion de l’Ukraine contraste fortement avec la relative indifférence face aux souffrances palestiniennes. Cela révèle des biais profondément ancrés dans nos sociétés.
Il y a aussi le narratif lié à la lutte contre le terrorisme…
Certainement. Et aussi la question de l’antisémitisme. Prenons l’exemple des États-Unis, où celle-ci a pris une dimension particulièrement problématique dans le débat public. Son instrumentalisation actuelle rappelle, par son intensité et sa fonction politique, l’obsession anticommuniste de l’ère McCarthy dans les années 1950. Cette utilisation extensive du terme « antisémitisme » inquiète d’ailleurs de nombreuses organisations juives traditionnelles états-uniennes. Elles considèrent que cette instrumentalisation dessert les intérêts de leur communauté et vise principalement à servir d’autres objectifs politiques.
L’antisémitisme est, bien sûr, une réalité qu’il faut combattre partout où il se manifeste. Mais il est tout à fait possible de s’y opposer fermement tout en soutenant les droits des Palestiniens. Dans les universités états-uniennes, plusieurs présidents d’établissement, eux-mêmes juifs, dénoncent la façon dont Trump utilise l’accusation d’antisémitisme pour réprimer la liberté d’expression et la dissidence. Qualifier systématiquement d’antisémite l’usage de termes comme « génocide » ou de slogans comme « Palestine libre » finit par vider le concept de son sens. Cette inflation sémantique rend plus difficile l’identification et la lutte contre le véritable antisémitisme. Si tout est antisémite, alors plus rien ne l’est.
Face à ces tensions croissantes, comment les instances internationales ont-elles fait évoluer leurs positions ces derniers mois ?
Nous avons assisté à une série d’événements diplomatiques majeurs. En novembre 2024, la Cour pénale internationale a émis des mandats d’arrêt contre Netanyahou et Galant. Il y a eu aussi les décisions historiques de la Cour internationale de justice : en janvier 2024, la Cour internationale de justice a jugé que l’accusation de génocide portée par l’Afrique du Sud contre Israël était plausible et a ordonné des mesures d’urgence pour prévenir tout acte génocidaire à Gaza. En juillet 2024, une autre décision a déclaré l’occupation israélienne illégale.
Le point culminant a été la résolution extraordinaire adoptée à une écrasante majorité par l’Assemblée générale des Nations unies, en septembre 2024, donnant 12 mois à Israël pour mettre fin complètement à l’occupation des territoires palestiniens. Cette échéance approche – nous ne sommes plus qu’à quatre mois du délai – et il est déjà évident qu’Israël ne s’y conformera pas. Cette situation risque de provoquer un affrontement majeur entre le Nord et le Sud global après septembre 2025, quand il deviendra clair qu’Israël a ignoré les instances internationales. Certains États pourraient alors aller jusqu’à remettre en question le maintien d’Israël comme membre des Nations unies.
Pensez-vous qu’Israël pourrait être exclu des Nations unies ?
Je pense qu’un mouvement en ce sens va émerger. Il n’y aura pas de vote immédiat, mais la question sera soulevée quand on considèrera le nombre de fois où Israël a défié non seulement les résolutions du Conseil des droits de l’homme ou de l’Assemblée générale, mais aussi les résolutions du Conseil de sécurité et les décisions de la Cour internationale de justice.
Il faut garder à l’esprit qu’Israël est un pays relativement petit de 14 millions d’habitants. Il est fortement dépendant de la diplomatie internationale et de l’aide militaire états-unienne. Il n’a pas la liberté ou l’indépendance d’un pays plus grand comme la France ou la Grande-Bretagne. Israël a donc davantage besoin de l’Occident que l’Occident n’a besoin d’Israël.
On évoque aussi la dépendance technologique et militaire de l’Occident vis-à-vis d’Israël, notamment dans les domaines de la cybersécurité et du renseignement. Cela pourrait-il expliquer la retenue des gouvernements français ou britannique ?
Israël est une puissance militaire avancée avec un important complexe militaro-industriel. Il est particulièrement à la pointe en matière de technologies de surveillance. D’ailleurs, les Palestiniens sont parmi les peuples les plus surveillés au monde. Israël a développé une recherche avancée en IA, notamment pour la surveillance et le contrôle militaire. Ces technologies sont importantes pour l’Occident. Cependant, d’autres pays pourraient fournir ces technologies. Israël reste bien plus dépendant de l’Occident que l’inverse. Les raisons évoquées précédemment restent plus déterminantes.
Si l’Occident arrêtait de vendre des armes à Israël, cela mettrait-il fin à la guerre ?
Un simple coup de téléphone de Joe Biden, ou maintenant de Donald Trump, aurait suffi à arrêter la guerre. C’est ce qui s’est passé en 1982 quand Ronald Reagan a appelé Menahem Begin pour mettre fin à la guerre au Liban. Begin a protesté mais la guerre s’est arrêtée le lendemain ! Il faut comprendre la dynamique politique intérieure états-unienne pour expliquer pourquoi cela ne se produit pas. Donald Trump a accordé énormément de cadeaux à Israël, même durant ses quatre premiers mois de retour au pouvoir. Mais sa pensée n’est pas toujours cohérente.
Il pourrait théoriquement demander à Israël d’arrêter la guerre après son séjour en Arabie saoudite, au Qatar et aux Émirats. Mais je ne pense pas que cela arrivera car les dirigeants politiques arabes n’ont jamais été aussi peu décisifs sur la scène mondiale. Ils auraient la capacité d’exercer une pression significative sur Trump pour obtenir un arrêt des hostilités, mais cette option n’a pas été exploitée. Le cas des Émirats arabes unis est particulièrement révélateur : malgré 19 mois d’une guerre dévastatrice à Gaza, ces derniers maintiennent leurs relations diplomatiques avec Israël. Si cela n’a pas suffi à provoquer une rupture diplomatique, on peut légitimement se demander ce qui pourrait les y conduire !
Comment expliquez-vous cette attitude étonnante des pays arabes et notamment des États du Golfe, malgré leur soutien historique à la cause palestinienne ?
Il y a deux facteurs principaux qui expliquent cette attitude. D’abord, ces pays, particulièrement les Émirats arabes unis, ont développé des relations commerciales très lucratives avec Israël depuis les accords d’Abraham (signés en 2020, ndlr). Ces partenariats économiques représentent des investissements considérables qu’ils ne souhaitent pas compromettre.
Mais plus fondamentalement, ces États veulent maintenir de bonnes relations avec les États-Unis, qui sont déterminés à préserver les accords d’Abraham et la normalisation des relations avec Israël. Cette alliance avec Washington est fondamentale pour leur sécurité régionale, notamment face à l’Iran, et pour leur développement économique.
Le système international semble montrer ses limites face à cette crise. Quelle est la véritable efficacité des institutions internationales dans ce contexte ?
Il y a effectivement des limitations extraordinaires. Prenons l’exemple de la Cour internationale de justice qui a émis contre Israël trois ordonnances de mesures provisoires en janvier, mars et mai 2024 concernant les allégations de génocide. Aucune n’a été respectée. Cependant, contrairement à ce que certains pensent, le droit international fonctionne bien dans son rôle d’identification des violations commises par Israël. Le problème n’est pas le droit international en soi, mais plutôt la politique internationale et le manque de volonté politique. La CIJ et la CPI dépendent du Conseil de sécurité de l’Onu pour être efficaces. En tant que juriste, je dirais que le droit international n’est pas censé être un parapluie qui se replie au premier signe de pluie. Il doit être efficace et s’appliquer à toutes les situations.
Le système des Nations unies, tel qu’il a été conçu par les vainqueurs de la Seconde Guerre mondiale, il y a 80 ans, ne reflète plus les réalités géopolitiques actuelles. Le droit de veto au Conseil de sécurité, accordé aux cinq membres permanents, paralyse aujourd’hui toute action significative sur des crises majeures comme celle de Gaza. Un fait révélateur : depuis les années 1970, les États-Unis ont utilisé leur veto 49 fois pour protéger Israël – soit plus de la moitié de tous leurs vetos. Aucun autre membre permanent du Conseil de sécurité, y compris la France, n’a jamais utilisé son veto pour protéger Israël. Cela montre la relation extraordinaire entre ces deux pays.
Plusieurs dirigeants occidentaux, comme Emmanuel Macron récemment, évoquent la reconnaissance d’un État palestinien. Comment évaluez-vous l’efficacité de ces déclarations face à la réalité de la crise actuelle ?
L’échelle de ce qui se passe à Gaza montre l’écart dramatique entre les déclarations et la réalité. Lors des dernières crises majeures, en 2008-2009 et en 2014, environ 2 200 Palestiniens avaient été tués à Gaza par Israël. Aujourd’hui, nous avons plus de 50 000 morts, un nombre inimaginable qui pourrait encore augmenter. La crise est d’une intensité exceptionnelle, et Israël franchit les lignes rouges les unes après les autres sans conséquences réelles. Les dirigeants du Nord global parlent sotto voce (« à voix basse »), en disant simplement : « s’il vous plaît, arrêtez ». La reconnaissance d’un État palestinien par la France et le Royaume-Uni serait formidable, mais nous sommes face à un décalage profond avec la réalité : 740 000 colons israéliens vivent en Cisjordanie et à Jérusalem-Est (12 % de la population juive israélienne) répartis dans 360 colonies. Comment créer un État palestinien viable dans ces conditions ?
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Les dirigeants israéliens, y compris les centristes comme Benny Gantz ou Yaïr Lapid, s’opposent ouvertement à une solution à deux États. Israël s’accommode très bien que l’Europe et l’Amérique du Nord continuent d’en parler, car cela lui permet de poursuivre la colonisation. Ce dont nous avons vraiment besoin, ce n’est pas de nouvelles déclarations sur la reconnaissance mutuelle d’États, mais de sanctions économiques décisives imposées à Israël. Ce n’est que lorsqu’un citoyen israélien, à Haïfa ou Tel Aviv, se réveillera en se disant : « Bon sang, j’ai besoin d’un visa pour aller en vacances en Europe » ou que les liens étroits entre des universités européennes et israéliennes seront rompus, que nous aurons un espoir de changement de direction. Si nous n’imposons pas de coûts réels à Israël, toutes ces déclarations diplomatiques resteront lettre morte.
Vous pensez donc que la campagne Boycott désinvestissement sanction (BDS) est une bonne méthode ?
Je pense que le BDS est effectivement une approche nécessaire car ses trois revendications fondamentales sont parfaitement alignées avec le droit international. La première demande est la fin de l’occupation israélienne, une exigence qui a été clairement formulée par la Cour internationale de justice et l’Assemblée générale des Nations unies. La deuxième concerne la reconnaissance du droit au retour des réfugiés palestiniens. Ce droit n’est pas une invention récente : il est inscrit dans la résolution 194 de l’Assemblée générale adoptée en 1948. Il est important de noter que cette résolution est celle qui a été le plus fréquemment réaffirmée dans toute l’histoire des Nations unies, ce qui témoigne de son importance fondamentale.
La troisième demande porte sur la reconnaissance de l’égalité totale des citoyens arabes palestiniens d’Israël. C’est un principe démocratique fondamental : un État doit garantir l’égalité de tous ses citoyens, indépendamment de leur appartenance ethnique. Il ne peut pas être un État privilégiant uniquement un groupe ethnique particulier. Ces trois revendications ne sont donc pas des demandes radicales ou extrêmes, mais simplement l’application des principes fondamentaux du droit international et de la démocratie.
Face à cette paralysie diplomatique, quels leviers pourraient, selon vous, débloquer la situation ?
Je suis convaincu que le changement devra venir de la société civile dans les pays du Nord global. C’est elle qui devra exercer une pression suffisante sur les gouvernements européens et nord-américains pour les contraindre à respecter leurs engagements en matière de droit international. Cette dynamique est particulièrement visible dans la réticence de ces pays à utiliser le terme « génocide ». Ce n’est pas un simple débat sémantique : l’utilisation de ce mot a des implications juridiques précises.
Selon la Convention sur le génocide de 1948 et le Statut de Rome de 1998 qui a créé la Cour pénale internationale, reconnaître un génocide oblige la communauté internationale à agir rapidement et collectivement pour y mettre fin. C’est précisément pour éviter ces obligations que les gouvernements occidentaux évitent soigneusement ce terme ou nient sa pertinence dans ce contexte. En refusant de qualifier la situation de génocide, ils se donnent la possibilité de limiter leur action à des déclarations de principe sans conséquences concrètes. Laissés à eux-mêmes, ces gouvernements continueront d’éviter toute action significative qui pourrait froisser les États-Unis, et a fortiori Israël. Seule une mobilisation forte et continue de la société civile pourra les pousser à sortir de cette inertie diplomatique.
On observe une évolution du discours diplomatique international ces derniers jours, avec des prises de position plus marquées de certains pays européens. Pensez-vous que nous sommes à un tournant diplomatique ?
Nous sommes effectivement à un moment critique. Les pays européens cherchent désespérément à obtenir un cessez-le-feu durable, largement poussés par une pression interne croissante. Cette pression vient d’une coalition remarquable d’acteurs : des journalistes qui couvrent courageusement la situation, une société civile mobilisée, des défenseurs des droits humains, des organisations religieuses et des syndicats. Seuls, ces gouvernements hésiteront à prendre des mesures susceptibles d’offenser les États-Unis, sans parler d’Israël.
Les négociations actuelles laissent-elles entrevoir la possibilité d’un cessez-le-feu prochain ?
La période qui vient sera décisive. Tout dépendra largement de la position de Trump après sa visite dans les pays du Golfe cette semaine. S’il décide d’exercer une pression réelle sur Netanyahou pour arrêter l’offensive, cela pourrait être déterminant. Mais pour l’instant, Netanyahou semble utiliser ces négociations comme un outil tactique plus que comme une réelle volonté de paix. Il continue de mobiliser des troupes supplémentaires et annonce une offensive militaire majeure à Gaza, sous prétexte d’éradiquer complètement le Hamas.
Or, une telle « éradication » du Hamas serait impossible sans des conséquences catastrophiques pour la population civile de Gaza. Netanyahou en est parfaitement conscient. Ses déclarations récentes dans le Jerusalem Post sont révélatrices : « Nous avons détruit de plus en plus de maisons et les Gazaouis n’ont nulle part où retourner. Le seul résultat inévitable sera le souhait des Gazaouis de migrer hors de la bande de Gaza. »
Cette déclaration montre que la destruction massive de 500 000 à 600 000 maisons à Gaza n’est pas un dommage collatéral mais s’inscrit dans une stratégie délibérée pour rendre le territoire inhabitable. Ce qui est particulièrement préoccupant, c’est que malgré l’ordre explicite de la CIJ à Israël de sanctionner l’incitation au génocide, des dirigeants politiques israéliens, des journalistes et des personnalités publiques, continuent d’appeler à « se débarrasser de tous les Palestiniens » ou à « tuer tous les Palestiniens », sans qu’aucune mesure ne soit prise pour les sanctionner.