Selon une étude récente de la revue médicale universellement réputée The Lancet, plus d’un demi-million de personnes sont tuées chaque année en raison des sanctions occidentales – environ cinq fois plus que le nombre moyen de morts au combat dans les guerres.
LONDRES/BERLIN (rapport exclusif) – Les régimes de sanctions des puissances transatlantiques, dont l’Allemagne et l’UE, font plus d’un demi-million de morts chaque année dans les pays concernés. C’est le résultat d’une nouvelle étude rapportée la semaine dernière par la prestigieuse revue médicale The Lancet. Selon cette étude, plus de 564’000 personnes meurent en moyenne chaque année des suites de sanctions telles que la faim, le manque de soins médicaux et l’absence d’aide. Les enfants et les personnes âgées sont bien plus touchés que la moyenne. Le nombre de victimes de sanctions est cinq fois plus élevé que le nombre de personnes qui meurent chaque année dans des conflits armés. L’étude présentée dans The Lancet confirme largement ce que l’on sait depuis longtemps sur la base d’études de cas. Par exemple, dans les années 1990, un demi-million d’enfants sont morts en Irak à cause des sanctions de l’époque. En 1996, la secrétaire d’État américaine Madeleine Albright a déclaré que les objectifs politiques poursuivis par les sanctions « valaient ce prix ». Les sanctions contre l’Afghanistan, par exemple, continuent de provoquer des dommages dramatiques au sein de la population.
Un demi-million de morts par an
L’étude sur les conséquences des sanctions, publiée dans la dernière édition de la revue The Lancet, établit un lien entre le nombre élevé de victimes et les pénuries d’une multitude de biens essentiels à la survie.Selon le rapport, les sanctions obligent les États concernés à réduire leurs services publics – y compris, et surtout, les soins de santé.[1] Elles empêchent également l’importation de produits médicaux, de denrées alimentaires et d’autres biens indispensables, souvent parce que les sanctions financières ciblées rendent impossible le paiement des importations. De plus, les activités des organisations humanitaires sont fréquemment entravées :soit parce que les sanctions empêchent objectivement leurs activités, soit parce que les organisations ne se sentent pas en mesure d’assumer les risques liés au réseau de sanctions, généralement totalement opaque. L’étude chiffre le nombre moyen de victimes par an à 564’258. C’est plus de cinq fois le nombre de personnes tuées chaque année dans des conflits armés – environ 106’000 – et cela correspond à peu près au nombre réel de victimes de guerre par an, y compris les décès civils et indirects.
Objectifs politiques
The Lancet souligne explicitement que 77 pour cent des décès surviennent dans les tranches d’âge de 15 ans et moins ou de 60 à 80 ans. Les enfants, les adolescents et les personnes âgées sont donc bien plus touchés que la moyenne. 51 % des victimes sont âgées de moins de cinq ans.[2] Aujourd’hui, 25% des pays du monde sont touchés par des sanctions. Dans les années 1960, cette proportion n’était que de huit pour cent. L’étude conclut qu’il existe une différence significative entre les sanctions imposées par l’ONU et celles qui ont été imposées par les Etats-Unis ou même les Etats de l’UE. Les sanctions décidées par les Nations Unies – les seules reconnues par le droit international – n’entraînent généralement plus d’augmentation mesurable des victimes, car elles cherchent, du moins en théorie, à minimiser autant que possible leurs conséquences sur les populations civiles. En revanche, les sanctions des Etats-Unis – et des pays de l’UE – visent souvent très explicitement, par une détérioration des conditions de vie, à forcer le renversement de gouvernements peu appréciés ou du moins à les soumettre à une pression croissante de la part des populations pour qu’ils changent de comportement. En outre, les Etats-Unis et l’UE sont en mesure, grâce à leur puissance économique et au poids de leurs monnaies, de provoquer des dégâts économiques par le biais de sanctions.
« Elles valent ce prix »
L’étude reproduite par The Lancet confirme donc pleinement ce que les experts tiennent depuis longtemps pour certain sur la base d’observations de cas et de recherches individuelles : que les sanctions ont un effet dévastateur sur les populations des pays concernés, parfois même plus dévastateur qu’une guerre. En ce qui concerne les sanctions imposées à l’Irak en 1990, il est prouvé qu’elles ont fait chuter la consommation de calories par jour et par habitant de 3’120 en 1989 à 1’093 en 1995. Le budget de la santé irakien a dû être réduit à un dixième de son montant initial en raison des sanctions. L’effondrement de l’approvisionnement en eau potable a favorisé la propagation de maladies telles que le choléra. En 1999, la directrice de l’UNICEF de l’époque, Carol Bellamy, constatait ainsi : « Si la baisse considérable de la mortalité infantile observée dans les années 80 s’était poursuivie dans les années 90, on aurait enregistré au total un demi-million de décès en moins chez les enfants de moins de cinq ans en huit ans, de 1991 à 1998». [3] En 1996, la secrétaire d’État américaine Madeleine Albright, interrogée sur le fait de savoir si les objectifs politiques « valaient » la mort d’un demi-million d’enfants (de moins et de plus de cinq ans) déjà à l’époque, a déclaré : « Nous pensons qu’ils valent ce prix ».[4]
« La misère rend courageux »
Les sanctions imposées par les Etats-Unis et l’UE à la Syrie pendant le règne de Bachar el Assad ont également eu un impact catastrophique sur la population. En frappant les secteurs de la finance et des transports, elles ont empêché de facto l’importation, entre autres, de denrées alimentaires et de médicaments qui ne pouvaient être ni payés ni introduits dans le pays. Une étude de l’Université Tufts (Boston, juillet 2022) a démontré que les sanctions avaient gravement affecté le secteur agricole syrien: ni les engrais, ni les produits phytosanitaires, ni les équipements agricoles ne pouvaient être importés en Syrie.[5] Les sanctions financières ont également rendu très difficile l’envoi de fonds par les Syriens vivant à l’étranger à leurs proches restés au pays, une source importante de revenus. Les sanctions ont largement contribué à aggraver les conditions de vie à certains égards après la fin de la guerre ouverte. Par exemple, le Programme alimentaire mondial (PAM) a annoncé début 2023 que le prix d’un panier alimentaire standard avait été multiplié par 15 entre octobre 2019 et octobre 2022. En Syrie, la faim est plus forte que jamais depuis le début de la guerre.[6] En ce qui concerne l’orientation des sanctions, le journal télévisé de la télévision publique a déclaré en 2020, en prévision d’éventuelles émeutes de la faim : « La pauvreté et la misère rendent les Syriens courageux ».[7]
Avant la famine
Après la chute du gouvernement du président Al Assad, les pays occidentaux ont commencé à lever leurs sanctions. Bien que le régime islamiste d’Ahmed Al Sharaa soit impliqué dans le massacre de plus de 1’500 membres de la minorité alaouite et dans des violences meurtrières contre les Druzes, qui ont également coûté la vie à plus de mille personnes, il est prêt à se soumettre à l’Occident en matière de politique étrangère (german-foreign-policy.com a rapporté [8]). L’Afghanistan, par exemple, est toujours sous le coup de sanctions. En février 2023, Conrad Schetter, spécialiste de l’Afghanistan, expliquait déjà que l’économie du pays était « paralysée par les sanctions internationales ».[9] Entre-temps, « 97 pour cent des gens » en Afghanistan vivent « en dessous du seuil de pauvreté » ; la majeure partie de la population est « directement dépendante de l’aide humanitaire ».« Si ces aides venaient à disparaître, nous serions confrontés à une famine dramatique », avertissait déjà Setter (*) à l’époque. L’administration Trump a maintenant réduit son aide humanitaire ; les pays de l’UE ont également commencé à le faire. Les sanctions occidentales se poursuivent cependant.
[1], [2] Francisco Rodríguez, Silvio Rendón, Mark Weisbrot : Effects of international sanctions on age-specific mortality : a cross-national panel data analysis. In : The Lancet Global Health, Volume 13, Issue 8, August 2025. p. 1358-1366.
[3] Joachim Guilliard : Appels à l’aide humanitaire. Rapports d’enquête de l’ONU et d’autres organisations humanitaires sur les effets de l’embargo. Dans : Rüdiger Göbel, Joachim Guilliard, Michael Schiffmann : L’Irak. Un pays assiégé. Cologne 2001. p. 190-196. voir aussi Les destructeurs de culture.
[4] Cité d’après : Ramsey Clark : Feu et glace. La destruction de l’Irak par la guerre et les sanctions. Dans : Rüdiger Göbel, Joachim Guilliard, Michael Schiffmann : Der Irak. Un pays assiégé. Cologne 2001. p. 32-66.
[5] Mohammad Kanfash : Sanctions et insécurité alimentaire en Syrie. sites.tufts.edu 06.07.2022. Voir aussi Sanctions contre aide d’urgence.
[6] La faim atteint un niveau record de 12 ans en Syrie, le chef du PAM appelle à une action urgente. wfp.org 27.01.2023.
[7] Jürgen Stryjak : La pauvreté et le besoin rendent les Syriens courageux. tagesschau.de 15.06.2020.
[9] Conrad Schetter : « La situation humanitaire en Afghanistan est une catastrophe ». bpb.de 27.02.2023.
(*) Vraisemblablement Conrad Justus Schetter, membre de Weltungshilfe (Aide mondiale) et du Conseil de la Fondation allemande des études sur la paix. Wikipedia auf Deutsch. Rédaction du blogue La paix mondiale menacée.
Dans le contexte de guerre cognitive dans lequel nous autres Occidentaux baignons depuis une dizaine d’années, l’information est devenue une arme de destruction massive. Ou plutôt: une arme de tromperie massive. Dans un monde où les journalistes tendent à disparaître au profit des «créateurs d’information», il n’y a rien d’étonnant à ce que l’information soit désormais créée, formatée, conditionnée et distribuée comme un paquet de jambon artificiel au supermarché. Si, au départ, le jambon était censé provenir d’un vrai cochon de chair et d’os à l’arrivée, le produit n’a plus grand chose à voir avec le matériau originel. De la couleur à la texture, sans parler du goût, il n’a plus rien de naturel. Il est devenu parfaitement artificiel. Les miracles du packaging et du marketing font le reste: en bout de chaîne, le consommateur n’a plus qu’à payer pour une marchandise largement frelatée. Il en va de même pour les informations produites et vendues par les médias mainstream. Leur rapport avec la réalité est devenu très aléatoire. Les ingrédients d’origine, à savoir les faits, ont été si bien épluchés, essorés, cuits, recuits et gavés d’agents conservateurs, de parfums, de colorants, d’arômes et d’exhausteurs de goût que l’information délivrée au bout de la chaîne de production journalistique n’a plus qu’un très lointain rapport avec l’authenticité et la vérité du produit. Comme dans l’industrie alimentaire, ces transformations et ces reconditionnements se déroulent dans la plus grande opacité et sont dissimulés aux yeux du public qui la consomme. Dans cet univers parallèle, le journaliste et le média honnêtes qui chercheraient à rétablir les faits et à les analyser de la façon la plus objective et impartiale possible n’ont aucune chance de s’imposer, l’ensemble des médias officiels tant privés que publics diffusant la même bouillie insipide. Et s’ils y parvenaient, ils seraient alors impitoyablement traqués par les chasseurs de primes que sont devenus les fact-checkers et autres organes de «vérification».
En France, le gouvernement Macron n’a pas renoncé à restaurer le label de conformité qu’il avait échoué à imposer pendant la crise du Covid. Les privés ne sont pas en reste, qui s’associent entre eux sous des bannières aussi fallacieuses qu’hypocrites pour s’assurer de la diffusion unanime de la bonne parole, à l’image de la Trusted News Initiative créée par la BBC en 2019, du Réseau international de vérification des faits (IFCN) lancé par l’Institut Poynter en 2015 ou du Trust Project financé depuis 2014 par toutes sortes de fondations américaines afin de lutter contre la «désinformation», la haine raciale ou l’antisémitisme et qui consistent en pratique à garantir que les médias partenaires soient alignés sur les positions de l’OTAN en Ukraine, d’Israël en Palestine ou de Taiwan vis à vis de Chine. Dès lors le journaliste soucieux d’échapper au rouleau compresseur des médias mainstream est condamné à se fondre dans le moule pour survivre ou à végéter dans les marges du système, en exploitant les maigres ressources à disposition ou en se contentant de s’exprimer gratuitement sur les réseaux sociaux. De Telegram à Wechat, de Substack à X en passant par les myriades de blogs et de portails qui peuplent la galaxie internet et les radios et chaines TV des pays non-occidentaux – tous ces supports peuvent être mis à contribution mais ils ne sont pas rémunérés. Ces voix marginales, ces efforts ingrats sauvent pourtant l’honneur du métier d’informer. Ils sont comme des gouttelettes qui, peu à peu, vont créer un filet d’eau, puis un torrent, puis une rivière et un fleuve qui finiront par s’imposer dans le paysage public et par façonner la conscience de ceux qui l’habitent. Ne sous-estimons pas la force des filets d’eau: l’eau s’insinue partout, elle finit par éroder les roches les plus dures et trouve inéluctablement son chemin vers l’océan de la vérité. C’est en tout cas ce que devraient se dire celles et ceux qui doutent parfois d’avoir choisi la bonne voie. La foi est plus forte que la loi du grand nombre. De nombreux exemples montrent que cette stratégie marche. Prenez celui de Gaza et d’Israël. Pendant des mois, dans nos pays, il était impossible de parler de la Palestine, de la souffrance des Gazaouis, des destructions, de la famine, des massacres, etc. Puis, peu à peu, une vague est montée qui a fini par faire céder les digues mises en place par la propagande israélienne. Il en ira de même, tôt ou tard, avec les autres conflits, en Ukraine, au Soudan, en Iran, à Taiwan, au Congo. L’information, comme l’eau, exige de la patience et chemine lentement, souterrainement. C’est un travail ardu, peu spectaculaire, dont la récompense se fait longtemps attendre. Mais il en vaut la peine.
Le traitement européen de l’information (*)
La guerre de l’information est aussi menée de manière tout à fait officielle par le Service européen pour l’action extérieure (SEAE) sous la direction de Kaja Kallas, haute représentante de l’Union européenne pour les affaires étrangères et la politique de sécurité. En 2015, le SEAE a mis en place l’East StratCom Task Force. Ce groupe fonctionne sur une base réactive via le projet EUvsDisinfo, qui recense et analyse des milliers de cas de «désinformation » pro‑Kremlin visant les pays de l’UE et les pays du voisinage oriental et des Balkans. Parallèlement, le groupe agit de façon proactive via les campagnes « Share your Light » et « Free Press Talking » qui créent des spots, documents visuels, clips vidéos, événements publics et contenus pour réseaux sociaux, adaptés aux contextes locaux, qui sont relayés par les délégations de l’UE et des partenaires médiatiques ou associatifs. Cette action offensive va jusqu’au financement de projets et programmes pour médias indépendants, fact‑checkers et organisations de la société civile, ce qui peut inclure des subventions ou appuis logistiques.
Le 17 décembre 2025, Julian Assange, fondateur de Wikileaks, a déposé une plainte pénale auprès de l’Autorité suédoise chargée de la criminalité économique et de l’Unité suédoise chargée des crimes. La plainte vise la Fondation Nobel, arguant que le transfert en cours de 11 millions de couronnes suédoises (1,18 million de dollars américains) et la remise de la médaille du prix à María Corina Machado violent les termes du testament d’Alfred Nobel du 27 novembre 1895. Femme politique vénézuélienne, celle-ci est la principale figure de l’opposition au président vénézuélien Hugo Chávez, puis à son successeur Nicolás Maduro.
Étant donné que les lauréats du prix Nobel de la paix sont sélectionnés par le Comité Nobel norvégien, il aurait peut-être été préférable de commencer par demander des comptes à ce dernier pour son mauvais choix de lauréat. Mais la plainte en tient compte, soulignant que les administrateurs des fonds suédois ont une obligation fiduciaire en matière de versement des fonds. « La sélection du comité norvégien ne leur confère pas l’immunité pénale. » En effet, il appartenait aux administrateurs d’examiner une telle décision prise « en contradiction flagrante avec l’objectif explicite du testament, ou lorsqu’il existe des preuves que le lauréat utilisera ou utilise le prix pour promouvoir ou faciliter le crime d’agression, les crimes contre l’humanité ou les crimes de guerre ».
Machado n’a pas caché son approbation du renforcement des effectifs militaires américains (environ 15 000) au large des côtes du Venezuela depuis le mois d’août, notamment avec un sous-marin d’attaque à propulsion nucléaire et le plus grand porte-avions du monde, l’USS Gerald R. Ford. Elle a « incité et défendu le recours à la force militaire meurtrière et la préparation à la guerre par l’administration Trump ».
Rédaction de La paix mondiale menacée.
Julian Assange accuse la Fondation Nobel d’avoir transformé « un instrument de paix » en « instrument de guerre »
Le fondateur de WikiLeaks affirme que le prix décerné en 2025 à María Corina Machado constitue un détournement de fonds et une complicité de crimes de guerre au regard du droit suédois, et demande le gel de 11 millions de couronnes suédoises (1,18 million de dollars américains) de transferts en attente à Machado.
STOCKHOLM — 11 h 00 CET, le 17 décembre 2025
Julian Assange a déposé aujourd’hui une plainte pénale en Suède contre 30 personnes associées à la Fondation Nobel, y compris ses dirigeants, pour des crimes graves présumés, notamment le détournement de fonds, la facilitation de crimes de guerre et de crimes contre l’humanité, ainsi que le financement du crime d’agression.
La plainte montre que le testament d’Alfred Nobel de 1895 stipule explicitement que le prix de la paix doit être décerné à la personne qui, au cours de l’année écoulée, « a apporté le plus grand bienfait à l’humanité » en œuvrant « le plus ou le mieux pour la fraternité entre les nations, pour l’abolition ou la réduction des armées permanentes et pour la tenue et la promotion de congrès pour la paix ».
Assange fait valoir que « la décision politique du comité de sélection norvégien ne suspend pas l’obligation fiduciaire des administrateurs des fonds suédois ». « Tout versement contraire à ce mandat constitue un détournement de fonds ».
La plainte, déposée simultanément auprès de l’Autorité suédoise chargée de la criminalité économique (Ekobrottsmyndigheten) et de l’Unité suédoise chargée des crimes de guerre (Krigsbrottsenheten), allègue que les suspects, notamment la présidente de la Fondation Nobel, Astrid Söderbergh Widding, et la directrice exécutive, Hanna Stjärne, ont transformé « un instrument de paix en un instrument de guerre » en commettant des « actes criminels graves », notamment :
1) Abus de confiance, détournement de fonds et association de malfaiteurs en lien avec le versement imminent de 11 millions de couronnes suédoises (1,18 million de dollars) du prix Nobel de la paix à Maria Corina Machado, dont les actions passées et présentes l’excluent catégoriquement des critères énoncés dans le testament d’Alfred Nobel ;
2) Facilitation de crimes de guerre, y compris le crime d’agression et les crimes contre l’humanité, violant les obligations de la Suède en vertu de l’article 25(3)(c) du Statut de Rome, car les accusés avaient connaissance de l’incitation et du soutien de Machado à la perpétration de crimes internationaux par les États-Unis, et savaient ou auraient dû savoir que le versement des fonds Nobel contribuerait à des exécutions extrajudiciaires de civils et de naufragés en mer, et ont manqué à leur obligation de cesser les versements.
Assange note par le passé que les membres de la Fondation Nobel ont déjà exercé leur autorité de contrôle sur les prix et leur versement en suspendant le versement du prix de littérature en 2018. « Le fait de ne pas intervenir dans ce cas, malgré les crimes de guerre commis par les États-Unis au large des côtes vénézuéliennes et le rôle clé joué par Machado dans la poursuite de l’agression » engage leur responsabilité pénale.
« La dotation d’Alfred Nobel pour la paix ne peut être dépensée pour promouvoir la guerre », déclare Assange. Les accusés ont des obligations juridiques concrètes, car ils sont chargés de « veiller à la réalisation de l’objectif visé par le testament d’Alfred Nobel, à savoir mettre fin aux guerres et aux crimes de guerre, et non de les rendre possibles ».
L’incitation de Machado à la plus grande mobilisation militaire américaine depuis la guerre en Irak la rend catégoriquement inéligible
La plainte souligne que l’annonce et la cérémonie du prix Nobel ont eu lieu dans dans un contexte que les analystes militaires décrivent comme « le plus grand déploiement militaire américain dans les Caraïbes depuis la crise des missiles de Cuba », qui dépasse désormais les 15 000 personnes, y compris le porte-avions USS Gerald R. Ford. L’escalade se poursuit, le président Trump ayant annoncé le 10 décembre, deux jours après la cérémonie du prix Nobel, que les frappes américaines « commenceraient par voie terrestre ». La stratégie vénézuélienne s’inscrit dans ce que le secrétaire à la Guerre de Trump, Peter Hegseth, appelle un virage vers « une létalité maximale, et non une légalité tiède » et « une offensive ».
Dans ce contexte, Assange affirme que « Machado a continué à inciter l’administration Trump à poursuivre son escalade », notamment en s’engageant dans un complot visant à donner à l’administration américaine accès à 1 700 milliards de dollars de réserves de pétrole et d’autres ressources naturelles via la privatisation, une fois Maduro renversé.
« En utilisant sa position privilégiée de lauréate du prix Nobel de la paix, Machado a très probablement fait pencher la balance en faveur de la guerre, avec l’aide des suspects nommés », déclare Assange dans la plainte pénale.
La plainte énumère des preuves de cette incitation à une intervention militaire américaine, tout en faisant l’éloge de la conduite du Premier ministre israélien Benjamin Netanyahu à Gaza. Parmi ses déclarations :
– « L’escalade militaire est peut-être la seule solution… Les États-Unis pourraient devoir intervenir directement » (30 octobre 2025)
– Machado a qualifié les frappes militaires américaines contre des navires civils, qui ont tué au moins 95 personnes à ce jour, de « justifiées » et « visionnaires ».
– Machado a dédié le prix au président américain Trump, car il « a enfin placé le Venezuela… parmi les priorités de la sécurité nationale des États-Unis ».
– Déclarations historiques, notamment son témoignage devant le Congrès américain en 2014, où elle a déclaré : « La seule voie qui reste est le recours à la force ».
Le dossier cite de nombreux experts tiers et institutions opposés à l’attribution du prix à Machado :
– 21 organisations norvégiennes pour la paix ont déclaré : « Machado est tout le contraire d’une lauréate de la paix ».
– Le lauréat du prix Nobel de la paix Adolfo Pérez Esquivel a déclaré : « Attribuer le prix à quelqu’un qui appelle à une invasion étrangère est une parodie de la volonté d’Alfred Nobel ».
– L’Institut de recherche sur la paix d’Oslo (PRIO) a confirmé que Machado « a appelé à une intervention militaire au Venezuela ».
Mesures demandées
La plainte souligne qu’« il existe un risque réel que les fonds provenant de la dotation Nobel aient été ou soient détournés, intentionnellement ou par négligence, de leur objectif caritatif pour faciliter l’agression, les crimes contre l’humanité et les crimes de guerre ».
Assange demande aux autorités suédoises :
1. De geler immédiatement le versement du prix Nobel de la paix, d’un montant de 11 millions de couronnes suédoises, ainsi que tout budget y afférent restant, et d’obtenir la restitution de la médaille.
2. D’enquêter sur les personnes nommées, les responsables de la Fondation et les entités associées pour abus de confiance, complicité de crimes de guerre et de crimes contre l’humanité, et complot.
3. De saisir les procès-verbaux du conseil d’administration, les courriels, les conversations de groupe et les documents financiers.
4. D’interroger Widding, Stjärne et les autres suspects.
5. De mener une enquête approfondie au niveau national ou de saisir la CPI (Statut de Rome, art. 25(3)(c)).
« Cette plainte vise à obtenir le gel immédiat de tous les fonds restants et l’ouverture d’une enquête pénale approfondie afin d’éviter que le prix Nobel de la paix ne soit définitivement transformé d’un instrument de paix en un instrument de guerre », conclut Assange.
Pendant que l’Europe s’adonne à la guerre, le reste du monde avance
Qu’y a-t-il de commun entre la tuerie de Sydney et la frénésie de guerre en Ukraine ? Entre deux tireurs fous qui massacrent quinze juifs célébrant la Hanoukah sur une plage des mers du Sud et un quarteron de dirigeants européens apparemment rationnels et bien élevés mais qui poussent à une guerre à outrance dans la région du Dniepr ? Rien en apparence mais tout en réalité !
L’ancien chancelier allemand Gerhard Schröder a posé la même question à sa façon : « Depuis quand la paix est-elle devenue un crime en Europe ? »
Pour comprendre la relation entre ces événements, si dissemblables qu’ils en aient l’air, il faut lire ou relire « Le monde d’hier » de Stefan Zweig et « L’âge de la colère » de l’intellectuel indien Pankaj Mishra.
Le premier décrit la disparition de l’Europe d’avant 1914 et montre le naufrage d’une civilisation européenne basée sur la paix, l’essor des libertés, le progrès des sciences et de la culture lorsque ces idéaux humanistes sont anéantis par la défaillance de la raison et la soumission à la folie belliciste. Il critique sans concession l’aveuglement des élites et la trahison des clercs emportés par la montée vers les extrêmes.
L’Europe d’avant 1914 a été la proie du délire berserk, du nom de cette forme particulière de fureur guerrière inspirée de la mythologie viking et qui précipite celui qui en est saisi dans une rage destructrice et autodestructrice incontrôlable. Cette transe correspond à « un état modifié de la conscience où des individus perdent partiellement le sentiment d’identité ordinaire, présentent une très forte activation physiologique (force, agressivité, imprudence) et une réduction de perception de la douleur. Cet état peut être interprété culturellement comme une possession visant à se préparer psychologiquement au combat et qui se manifeste par des cris, des regards fixes et une amnésie partielle. »
A entendre les propos hallucinants du chef d’état-major de l’armée française, du secrétaire général Mark Rutte, de Friedrich Merz ou d’Ursula von der Leyen, nous sommes en plein dedans. Tous les jours, ils en rajoutent une couche. A les en croire, les Russes seraient à deux doigts d’occuper Paris et le fantôme de Poutine hanterait déjà la Chancellerie de Berlin.
Le second ouvrage, écrit par un penseur qui vit entre Londres et Delhi, a l’avantage du recul. Il montre de façon très érudite comment l’irruption de la modernité occidentale au siècle des Lumières a engendré une vague puissante de ressentiment chez la plupart des peuples contemporains, en particulier dans les couches sociales les moins favorisées, à force de promesses économiques et sociales non tenues, d’égalité jamais atteinte et de rituels démocratiques vidés de leur substance. En évacuant Dieu et en faisant de l’individu la mesure de toute chose, la modernité dix-huitièmiste a ouvert la voie à un besoin de reconnaissance insatiable, que le capitalisme sauvage puis les réseaux sociaux n’ont fait qu’exacerber.
Je cite : « Par conséquent, deux phénomènes très remarqués dans la société européenne du XIXe siècle, l’anomie, malaise de l’individu en roue libre qui n’est rattaché que par de vagues liens aux normes sociales environnantes, et la violence anarchiste connaissent aujourd’hui une expansion stupéfiante. Que ce soit en Inde, en Egypte ou aux Etats-Unis, on constate une même tendance des individus déçus à se révolter, et des esprits confus à chercher refuge dans une identité collective et les fantasmes partagés de nouvelle communauté ». (L’Age de la colère, Zulma Essais, 2022, p. 398).
Il relie donc des phénomènes en apparence très dissemblables – Brexit, élections de Trump, montées des populismes, attentats meurtriers de desperados islamistes – à des dynamiques communes d’humiliations, de frustrations, de pertes de statut et d’atomisations sociales résultant de la destruction des liens affectifs et sociaux traditionnels par la modernité conquérante.
L’Union européenne, avec son gouvernement de technocrates anonymes et de dirigeants à la fois hyper-narcissiques et vibrionnant comme des bacilles dans un bocal, interchangeables et détachés de toute réalité sociale ou contingence économique, représente la quintessence du monstre froid, sans amour et sans visage. Rien d’étonnant donc à ce qu’elle incite ses administrés à la haine la plus sauvage et à la violence la plus destructrice. Surtout quand ses dirigeants sont eux-mêmes saisis d’envie de guerre et que sa principale puissance, l’Allemagne, semble renouer avec son passé militariste et son désir inconscient de mort, comme en attestent son absence de réaction lorsque ses alliés occidentaux ont détruit sa principale infrastructure énergétique, le gazoduc Nordstream et sa complaisance devant le plus grand massacre de civils contemporain en Palestine.
Heureusement, le reste du monde reste à l’écart de ces délétères tendances. Il ne baigne pas dans l’irénisme et n’échappe pas non plus à aux conflits violents, entre le Cambodge et la Thaïlande, l’Inde et le Pakistan, le Congo et le Rwanda, le Yémen et Israël par exemple. Mais il s’agit là de conflits vieux comme le monde, de vendettas familiales, de querelles entre voisins, sanglantes certes, mais limitées et contrôlables. Pas de folies suicidaires aux effets imprévisibles.
L’Europe s’effaçant donc du monde par sa propre faute, comme l’ont bien analysé les Etats-Unis dans leur dernière Stratégie nationale de sécurité, les puissances émergentes tentent de combler le vide en proposant de nouvelles solutions. Elles tentent de réorganiser l’ordre mondial et de reformuler l’ancien « concert des nations » en vogue au XIXe siècle.
Comment préserver la paix, éviter l’holocauste nucléaire, gérer les problèmes globaux ? Il s’agirait de recréer un nouvel espace de discussion qui réunirait les quatre ou cinq nations qui comptent en remplaçant l’Europe défaillante par l’Inde, le Japon, ou d’autres le cas échéant, autour d’un axe formé par les Etats-Unis, la Chine et la Russie.
C’est ainsi que les Etats-Unis viennent de proposer la création d’un nouveau format rassemblant les cinq pays phares de l’élite mondiale, le « Core 5 », à savoir eux-mêmes, la Chine, la Russie, l’Inde et le Japon, qui pourrait remplacer à terme le G7, auquel la Russie a refusé de se joindre si d’aventure on la réinvitait. (Cf. Politico, How a new Russia-China-US network could work, 10,12.2025).
De son côté, la Chine a lancé une Initiative pour la gouvernance globale lors du dernier sommet de l’Organisation pour la coopération de Shanghai en septembre dernier. Elle a créé, le 10 décembre, le groupe des Amis de la gouvernance mondiale qui regroupe 43 pays membres des Nations Unies. Son but est de défendre l’égalité entre pays souverains et le droit de chacun à choisir son propre système politique et social ; d’appliquer la charte des Nations Unies sans double standard ; de pratiquer un multilatéralisme authentique ; de rester centré sur l’intérêt des peuples et focalisé sur les résultats concrets plutôt que sur des principes abstraits. Il s’agit aussi d’éviter la sous-représentation du Sud global, de lutter contre l’érosion de l’autorité des Nations Unies et d’être plus efficace pour affronter les problèmes urgents : climat, fossé numérique, régulation de l’AI et du cyberespace.
On notera pour terminer une initiative genevoise, née dans la mouvance du GIPRI (Institut pour la recherche de la paix) et du GIM (Institut pour la multipolarité). Elle s’inspire du fameux Téléphone rouge qui avait permis aux blocs occidental et soviétique de maintenir le dialogue après la crise de Cuba en 1962 et d’éviter la confrontation nucléaire. La restauration patiente de la confiance avait fini par amorcer la « détente » qui a mené aux accords d’Helsinki et à la fin de la guerre froide.
Soixante ans plus tard, le monde fait face à une réalité à la fois plus complexe et plus périlleuse. Le pouvoir mondial n’est plus bipolaire. Il est quadripolaire, avec la Chine, l’Inde, la Russie et les États-Unis façonnant collectivement le cours de la sécurité mondiale, de la stabilité économique, du développement technologique et de la résilience environnementale. Les décisions prises à Pékin, New Delhi, Moscou ou Washington se propagent désormais à travers les continents d’une manière que Kennedy et Khrouchtchev auraient à peine pu imaginer. Un conflit dans un point chaud régional, un exercice militaire mal interprété ou une perturbation soudaine des marchés de l’énergie peuvent se répercuter à travers les frontières, les économies et les sociétés en minutes et en heures, et non en semaines.
Le Téléphone Rouge, conçu pour deux acteurs dans un monde binaire, ne peut pas pleinement répondre aux besoins de cet ordre quadripolaire. Il n’est pas destiné à médiatiser le réseau complexe d’interdépendances, de rivalités et de responsabilités chevauchantes qui définissent le XXIᵉ siècle. Le M4 – réunion des Quatre – émerge donc comme une solution ancrée dans la logique durable du Téléphone Rouge. Ce n’est ni un organe de gouvernance, ni une alliance secrète, ni un outil de domination. C’est un forum proposé et conçu pour adapter le principe de la communication directe et de haut niveau à un monde quadripolaire.
Son objectif est simple mais profond : offrir à la Chine, à l’Inde, à la Russie et aux États-Unis une plateforme structurée pour le dialogue, la coordination et la réduction des risques, et garantir que les décisions ayant des impacts mondiaux soient prises dans la transparence, la prévoyance et la compréhension mutuelle.
En d’autres termes, le M4 pourrait transformer l’esprit du Téléphone Rouge en une réalité opérationnelle qui reflète les complexités de la géopolitique moderne. Sa justification saute aux yeux. Imaginez un scénario dans lequel un conflit régional s’intensifie : une nation réagit à une provocation perçue ; une autre interprète mal le signal ; une troisième hésite, paralysée par des pressions internes ; et la quatrième agit de manière préventive…
Ce mode de faire aurait l’avantage de nous éviter l’apocalypse et d’échapper à la fatalité mortelle décrite dans le dernier film de Kathryn Bigelow, sorti en novembre dernier (A House of Dynamite), qui met en scène un missile nucléaire de provenance inconnue mais que personne n’arrive à stopper faute de coordination appropriée entre autorités civiles et militaires, nationales et internationales…
par Jeffrey D. Sachs, professeur et directeur du Centre pour le développement durable à l’Université Columbia
17 décembre 2025
Monsieur le Chancelier Merz,
Vous avez maintes fois évoqué la responsabilité de l’Allemagne en matière de sécurité européenne. Cette responsabilité ne saurait se traduire par des slogans, une mémoire sélective ou la banalisation progressive du discours belliqueux. Les garanties de sécurité ne sont pas des instruments à sens unique. Elles fonctionnent dans les deux sens. Il ne s’agit pas d’un argument russe, ni américain ; c’est un principe fondamental de la sécurité européenne, explicitement inscrit dans l’Acte final d’Helsinki, le cadre de l’OSCE et des décennies de diplomatie d’après-guerre.
L’Allemagne a le devoir d’aborder ce moment avec sérieux et honnêteté historiques. À cet égard, les récents discours et choix politiques sont dangereusement insuffisants.
Depuis 1990, les principales préoccupations de la Russie en matière de sécurité ont été à plusieurs reprises rejetées, minimisées ou directement violées, souvent avec la participation active ou l’acquiescement de l’Allemagne. Ce bilan ne peut être effacé si l’on veut mettre fin à la guerre en Ukraine, et il ne peut être ignoré si l’Europe veut éviter un état de confrontation permanent.
À la fin de la guerre froide, l’Allemagne a donné aux dirigeants soviétiques, puis russes, des assurances répétées et explicites que l’OTAN ne s’étendrait pas vers l’est. Ces assurances ont été données dans le contexte de la réunification allemande. L’Allemagne en a énormément bénéficié. La réunification rapide de votre pays – au sein de l’OTAN – n’aurait pas eu lieu sans le consentement soviétique fondé sur ces engagements. Prétendre par la suite que ces assurances n’ont jamais eu d’importance, ou qu’il s’agissait simplement de remarques anodines, n’est pas du réalisme. C’est du révisionnisme historique.
En 1999, l’Allemagne a participé au bombardement de la Serbie par l’OTAN – première guerre majeure menée par l’OTAN sans l’autorisation du Conseil de sécurité des Nations unies. Il ne s’agissait pas d’une action défensive. Il s’agissait d’une intervention qui a créé un précédent et qui a fondamentalement modifié l’ordre sécuritaire de l’après-guerre froide. Pour la Russie, la Serbie n’était pas une abstraction. Le message était sans équivoque : l’OTAN utiliserait la force au-delà de son territoire, sans l’accord de l’ONU et sans tenir compte des objections russes.
En 2002, les États-Unis se sont retirés unilatéralement du Traité sur les missiles antibalistiques, (ABM) pierre angulaire de la stabilité stratégique depuis trois décennies. L’Allemagne n’a soulevé aucune objection sérieuse. Pourtant, l’érosion de l’architecture de contrôle des armements ne s’est pas produite dans le vide. Les systèmes de défense antimissile déployés plus près des frontières russes ont été perçus à juste titre par la Russie comme un facteur de déstabilisation. Rejeter ces perceptions comme de la paranoïa relevait de la propagande politique, non d’une diplomatie avisée.
En 2008, l’Allemagne a reconnu l’indépendance du Kosovo, malgré les avertissements explicites selon lesquels cela porterait atteinte au principe d’intégrité territoriale et créerait un précédent qui aurait des répercussions ailleurs. Une fois de plus, les objections de la Russie ont été écartées comme étant de mauvaise foi, au lieu d’être prises en compte comme des préoccupations stratégiques.
La pression constante pour étendre l’OTAN à l’Ukraine et à la Géorgie — officiellement déclarée lors du sommet de Bucarest en 2008 — a franchi la ligne rouge la plus évidente, malgré les objections virulentes, claires, cohérentes et répétées de Moscou pendant des années. Lorsqu’une grande puissance identifie un intérêt sécuritaire fondamental et le réitère pendant des décennies, l’ignorer n’est pas de la diplomatie. C’est une escalade délibérée.
Le rôle de l’Allemagne en Ukraine depuis 2014 est particulièrement préoccupant. Berlin, aux côtés de Paris et de Varsovie, a négocié l’accord du 21 février 2014 entre le président Ianoukovitch et l’opposition, un accord visant à mettre fin à la violence et à préserver l’ordre constitutionnel. En quelques heures, cet accord s’est effondré. Un renversement violent a suivi. Un nouveau gouvernement a vu le jour par des moyens extraconstitutionnels. L’Allemagne a immédiatement reconnu et soutenu le nouveau régime. L’accord que l’Allemagne avait garanti a été abandonné sans conséquence.
L’accord Minsk II de 2015 était censé être la solution corrective, un cadre négocié pour mettre fin à la guerre dans l’Est de l’Ukraine. L’Allemagne s’est à nouveau portée garante. Pourtant, pendant sept ans, Minsk II n’a pas été mis en œuvre par l’Ukraine. Kiev a ouvertement rejeté ses dispositions politiques. L’Allemagne ne les a pas fait respecter. D’anciens dirigeants allemands et européens ont depuis reconnu que Minsk était davantage considéré comme une mesure d’attente que comme un plan de paix. Cet aveu à lui seul devrait nous inciter à la réflexion.
Dans ce contexte, les appels à toujours plus d’armements, à une rhétorique toujours plus dure et à une « détermination » toujours plus grande sonnent creux. Ils demandent à l’Europe d’oublier le passé récent afin de justifier un avenir de confrontation permanente.
Assez de propagande. Assez de cette infantilisation morale du public. Les Européens sont tout à fait capables de comprendre que les dilemmes en matière de sécurité sont réels, que les actions de l’OTAN ont des conséquences et que la paix ne s’obtient pas en faisant comme si les préoccupations sécuritaires de la Russie n’existaient pas.
La sécurité européenne est indivisible. Ce principe signifie qu’aucun pays ne peut renforcer sa sécurité au détriment d’un autre sans provoquer d’instabilité. Il signifie également que la diplomatie n’est pas de l’apaisement et que l’honnêteté historique n’est pas une trahison.
L’Allemagne l’avait compris autrefois. L’Ostpolitik n’était pas une faiblesse, mais un signe de maturité stratégique. Elle reconnaissait que la stabilité de l’Europe dépendait de l’engagement, du contrôle des armements, des liens économiques et du respect des intérêts légitimes de la Russie en matière de sécurité.
Aujourd’hui, l’Allemagne a de nouveau besoin de cette maturité. Il faut cesser de parler comme si la guerre était inévitable ou vertueuse. Il faut cesser de déléguer la réflexion stratégique aux discours convenus des alliances. Il faut s’engager sérieusement dans la diplomatie, non pas comme une opération de relations publiques, mais comme un véritable effort pour reconstruire une architecture de sécurité européenne qui inclue la Russie, au lieu de l’exclure.
Une architecture de sécurité européenne renouvelée doit commencer par la clarté et la retenue. Tout d’abord, elle nécessite un arrêt sans équivoque de l’élargissement de l’OTAN vers l’Est, vers l’Ukraine, la Géorgie et tout autre État situé le long des frontières de la Russie.
L’expansion de l’OTAN n’était pas une caractéristique inévitable de l’ordre post-guerre froide ; il s’agissait d’un choix politique, pris en violation des assurances solennelles données en 1990 et poursuivi malgré les avertissements répétés selon lesquels cela déstabiliserait l’Europe.
La sécurité en Ukraine ne viendra pas du déploiement avancé de troupes allemandes, françaises ou autres troupes européennes, qui ne ferait que renforcer les divisions et prolonger la guerre. Elle viendra de la neutralité, soutenue par des garanties internationales crédibles. L’histoire est sans ambiguïté : ni l’Union soviétique ni la Fédération de Russie n’ont violé la souveraineté des États neutres dans l’ordre d’après-guerre, qu’il s’agisse de la Finlande, de l’Autriche, de la Suède, de la Suisse ou d’autres pays. La neutralité a fonctionné parce qu’elle répondait aux préoccupations légitimes de toutes les parties en matière de sécurité. Il n’y a aucune raison sérieuse de prétendre qu’elle ne peut plus fonctionner.
Deuxièmement, la stabilité nécessite la démilitarisation et la réciprocité. Les forces russes doivent être maintenues à bonne distance des frontières de l’OTAN, et les forces de l’OTAN, y compris les systèmes de missiles, doivent être maintenues à bonne distance des frontières de la Russie. La sécurité est indivisible, elle n’est pas unilatérale. Les régions frontalières doivent être démilitarisées grâce à des accords vérifiables, et non saturées d’armes toujours plus nombreuses.
Les sanctions devraient être levées dans le cadre d’un règlement négocié ; elles n’ont pas réussi à ramener la paix et ont causé de graves dommages à l’économie européenne.
L’Allemagne, en particulier, devrait rejeter la confiscation imprudente des actifs de l’État russe, qui constitue une violation flagrante du droit international et sape la confiance dans le système financier mondial. Relancer l’industrie allemande grâce à des échanges commerciaux légaux et négociés avec la Russie n’est pas une capitulation. C’est du réalisme économique. L’Europe ne devrait pas détruire sa propre base productive au nom d’une posture morale.
Enfin, l’Europe doit revenir aux fondements institutionnels de sa propre sécurité. L’OSCE — et non l’OTAN — devrait à nouveau servir de forum central pour la sécurité européenne, le renforcement de la confiance et le contrôle des armements. L’autonomie stratégique de l’Europe signifie précisément cela : un ordre de sécurité européen façonné par les intérêts européens, et non une subordination permanente à l’expansionnisme de l’OTAN.
La France pourrait à juste titre étendre sa dissuasion nucléaire en tant que parapluie de sécurité européen, mais uniquement dans une posture strictement défensive, sans systèmes déployés à l’avant qui menacent la Russie.
L’Europe devrait faire pression de toute urgence pour un retour au cadre des traités FNI et pour des négociations globales sur le contrôle des armes nucléaires stratégiques impliquant les États-Unis et la Russie — et, à terme, la Chine.
Plus important encore, chancelier Merz, tirez les leçons de l’histoire — et soyez honnête à ce sujet. Sans honnêteté, il ne peut y avoir de confiance. Sans confiance, il ne peut y avoir de sécurité. Et sans diplomatie, l’Europe risque de répéter les catastrophes dont elle prétend avoir tiré les leçons.
L’histoire jugera ce que l’Allemagne choisit de retenir et ce qu’elle choisit d’oublier. Cette fois-ci, que l’Allemagne choisisse la diplomatie et la paix, et qu’elle tienne parole.
Cyrus Janssen est un consultant américain en marketing et affaires internationales devenu commentateur très en vue de la Chine et des relations sino‑occidentales sur YouTube, où sa chaîne réunit près d’un million d’abonnés et des centaines de millions de vues. Diplômé en business de Florida State University, il a vécu plus de 10 ans à Shanghai et Hong Kong et met à profit sa maîtrise du mandarin pour se positionner comme passeur entre la Chine et l’Occident. Dans cet article très critique sur l’absence de stratégie européenne vis-à-vis de la Chine, il prend pour exemple l’Allemagne, frappée par le double choc de la sortie du nucléaire et de la fin des approvisionnements en gaz russe.
L’Allemagne se trouve dans une situation désespérée. À première vue, le pays semble être déchiré de toutes parts. Sur le plan intérieur, le pays est dirigé par un chancelier profondément impopulaire, Friedrich Merz, qui a succédé à Olaf Scholz, encore plus impopulaire. Tous deux sont issus des partis traditionnels au pouvoir en Allemagne, la CDU (centre-droit) et le SPD (centre-gauche). Cependant, ces piliers de l’establishment politique sont en déclin, cédant progressivement leur soutien à des partis plus extrêmes après les échecs répétés du gouvernement à résoudre les crises nationales.
Sur le plan économique, l’économie industrielle perd 10 000 emplois par mois, selon l’agence allemande pour l’emploi. Pour la première fois depuis que cette donnée est mesurée, l’industrie manufacturière allemande a contribué à moins de 20 % à l’économie nationale l’année dernière. Les dirigeants du secteur affirment que la culture du travail, les coûts énergétiques et la bureaucratie du pays nuisent à sa compétitivité.
Pendant des décennies, le pays a pu compter sur son ingénierie et ses produits de classe mondiale, qui lui ont permis d’atteindre un équilibre entre vie professionnelle et vie privée en Europe. Les statistiques de l’Organisation internationale du travail (OIT) montrent que l’Allemand moyen travaille 29,6 heures par semaine, contre 36,1 heures aux États-Unis et 44,8 heures en Chine. Aujourd’hui, cette éthique du travail n’est plus qu’un des nombreux clous dans le cercueil de la compétitivité industrielle du pays.
Non seulement les travailleurs chinois travaillent beaucoup plus longtemps, mais la Chine a rattrapé ou dépassé l’Allemagne dans presque tous les domaines industriels grâce à des décennies d’investissement dans le capital humain et les infrastructures. Contrairement à la croyance populaire, la Chine est la destination préférée pour la fabrication non pas en raison de ses bas salaires, mais en raison de sa population importante d’ingénieurs hautement qualifiés et de fabricants compétents. Le PDG d’Apple, Tim Cook, a déclaré que lorsqu’il recherchait les travailleurs hautement qualifiés nécessaires à la fabrication des produits Apple, il pouvait remplir plusieurs stades de football avec des talents qualifiés en Chine, alors qu’aux États-Unis, il doutait de pouvoir remplir ne serait-ce qu’une seule pièce avec des personnes possédant la même expertise.
Enfin, le facteur qui pénalise peut-être le plus l’Allemagne est le prix de l’électricité, qui est environ trois fois plus élevé qu’aux États-Unis et en Chine. C’est le résultat direct du double choc provoqué par la sortie du nucléaire à l’échelle nationale et l’effondrement des approvisionnements en gaz russe. (*)
Ces facteurs se sont combinés pour provoquer un renversement complet des relations commerciales entre les deux pays en seulement une décennie. En octobre 2015, l’Allemagne affichait un excédent commercial de 630 millions de dollars avec la Chine. Dix ans plus tard, en octobre 2025, elle affichait un déficit de 1,78 milliard de dollars, soit une variation de 338 % au cours de la dernière décennie. Au cours des dix premiers mois de cette année seulement, l’excédent commercial de la Chine avec l’Allemagne a bondi de 121 % par rapport à l’année précédente, selon les calculs basés sur les données douanières chinoises. L’effondrement des exportations allemandes vers la Chine depuis leur pic représente déjà un choc d’environ 1 % du PIB.
Si l’essor de la Chine a constitué un choc externe, bon nombre de ces échecs ont été causés et aggravés par des politiques contre-productives. Les dirigeants allemands se sont montrés totalement incapables d’élaborer une stratégie à long terme pour lutter contre le déclin de la puissance industrielle du pays. Aucun autre pays au monde n’est peut-être aussi rigoureusement attaché à l’idéologie et à l’ancien ordre mondial axé sur l’Occident que l’Allemagne. Les cinq dernières années ont été marquées par de profonds changements. L’essor des BRICS et les guerres en Ukraine et au Moyen-Orient ont révélé de profondes fissures dans le monde unipolaire. Alors que cette nouvelle réalité géopolitique est évidente pour tout observateur neutre, l’Allemagne a choisi de faire l’autruche et de miser encore plus sur un Occident en déclin. Un Occident dont le leader, les États-Unis, a signalé à plusieurs reprises qu’il abandonnait lui-même cette notion et prenait ses distances avec ses alliés européens.
La guerre en Ukraine a été dévastatrice pour le continent. Au lieu de reconnaître la Russie comme un acteur légitime ayant des préoccupations légitimes, l’Allemagne a choisi de renoncer à la diplomatie, refusant de dialoguer avec l’autre partie, et s’est engagée à réorienter son pays vers la capacité militaire à un moment où elle n’en a pas les moyens.
Ayant déjà rejeté la bouée de sauvetage que constituait le gaz russe bon marché qui alimentait autrefois son économie, l’Allemagne aurait pu se tourner vers des liens plus étroits avec la Chine pour contrebalancer l’influence déclinante des États-Unis. Mais elle a également écarté cette option.
La plupart des grandes marques allemandes dépendent fortement de la Chine, tant pour la fabrication que pour le marché de consommation chinois. Sans accord alternatif entre les deux pays, les plus grandes entreprises allemandes, et par extension l’ensemble de l’économie du pays, sont confrontées à un dilemme perdant-perdant. Relocaliser la production pour aider l’industrie allemande en déclin, ou rester en Chine pour sauver leurs marques. Revenir chez elles leur ferait perdre leur marché asiatique et signifierait capituler face à des concurrents chinois plus efficaces. Rester en Chine préserve leurs marques en tirant parti des talents locaux, des chaînes d’approvisionnement et des consommateurs, mais affaiblit encore davantage l’industrie manufacturière allemande. Confrontées à ce dilemme, les entreprises allemandes ont massivement choisi la seconde
option.
Un rapport récent de Bloomberg intitulé « L’Allemagne gagne trop d’argent en Chine pour se retirer maintenant » souligne le décalage considérable entre le souhait du gouvernement de rapatrier les entreprises et la réalité économique qui impose aux entreprises de rester en Chine pour survivre. Volkswagen a annoncé à la fin du mois dernier qu’elle fabriquerait un véhicule électrique entièrement en Chine pour la moitié du prix qu’il lui en coûterait ailleurs. De l’automobile à la chimie, les plus grands exportateurs du pays ignorent les appels du gouvernement et investissent des milliards dans de nouveaux projets qui lient encore plus étroitement leur destin à la deuxième économie mondiale. Selon l’Institut Mercator pour les études chinoises, les investissements des entreprises allemandes en Chine ont bondi de 1,3 milliard d’euros (1,5 milliard de dollars) entre 2023 et 2024, pour atteindre 5,7 milliards d’euros.
Si le « choc chinois » et la fin de la domination industrielle allemande, qui durait depuis des décennies, étaient pratiquement inévitables, la stratégie actuelle présente un paradoxe flagrant. Pour sauver leurs marques historiques, les industries allemandes sont contraintes d’intensifier leurs investissements en Chine, le pays même qui leur ravit leur couronne.
(*) Notice de la rédaction du blog. Ce double choc eût été à tout le moins atténué si l’Allemagne avait alors troqué son programme nucléaire contre un programme énergétique solaire ambitieux axé sur le photovoltaïque et l’éolien.
Pino Arlacchi, ancien Vice-Secrétaire général ONU et Directeur executif de l’ONUDC
Pino Arlacchi (né en 1951 à Gioia Tauro, en Calabre) est un sociologue et un homme politique. Il a été membre de la Chambre des députés italienne (1994 à 1996) et sénateur (1997), ainsi que membre du Parlement européen (2009–2014). Arlacchi a également été Sous-secrétaire général des Nations unies et Directeur exécutif de l’ONUDC, le Programme des Nations Unies pour le Contrôle international des Drogues et la prévention du Crime. Ses études et autres publications relatives à la Mafia ont contribué à sa notoriété.
Pendant mon mandat en tant que directeur de l’ONUDC, l’office des Nations Unies contre la drogue et le crime, je me suis rendu en Colombie, en Bolivie, au Pérou et au Brésil, mais je ne suis jamais allé au Venezuela. Je n’en avais tout simplement pas besoin. En matière de lutte contre le trafic de drogue, la coopération du gouvernement vénézuélien était l’une des meilleures d’Amérique du Sud; elle n’était comparable qu’aux résultats irréprochables obtenus par Cuba. A la lumière de ces faits, le discours délirant de Trump sur le « narco-État vénézuélien » semble être une calomnie aux motivations géopolitiques.
La lecture des données publiées dans le Rapport mondial sur les drogues 2025, par l’organisation que j’ai eu l’honneur de diriger, révèle une information qui contredit directement celle que colporte l’administration Trump.
Le rapport démonte, point par point, le discours géopolitique construit autour du « Cártel de los Soles » (Cartel des Soleils), une entité à peu près aussi réelle que le monstre du Loch Ness, mais qui sert à justifier les sanctions, les embargos et les menaces d’intervention militaire contre un pays qui, comme par hasard, se trouve sur l’une des plus grandes réserves de pétrole de la planète.
Rapport de l’ONUDC: le Venezuela n’a rien à voir avec les réseaux mondiaux de trafic de drogue
Le rapport 2025 de l’ONUDC est on ne peut plus clair et devrait mettre dans l’embarras ceux qui ont élaboré une rhétorique visant à diaboliser le Venezuela. Le rapport ne fait qu’une brève allusion au Venezuela, indiquant que seule une infime partie de la production colombienne de drogue transite par ce pays pour rejoindre les États-Unis et l’Europe. Selon l’ONU, le Venezuela se positionne comme un territoire dépourvu de toute plantation de feuilles de coca, de marijuana et autres produits similaires, mais également libre de toute présence de cartels internationaux de la drogue. Ce document ne fait que confirmer les 30 rapports annuels précédents, qui ne font aucune mention du trafic de drogue au Venezuela, car celui-ci n’existe pas. Seuls 5% de la drogue colombienne transitent par le Venezuela, pas plus.
Pour mettre ce chiffre en perspective: en 2018, alors que 210 tonnes de cocaïne transitaient par le Venezuela, la Colombie en produisait ou en commercialisait 2370 tonnes, soit 10 fois plus, et le Guatemala 1400 tonnes; oui, vous avez bien lu: le Guatemala est un véritable canal de trafic de drogue, sept fois plus important que le soi-disant redoutable « narco-État » vénézuélien. Mais personne n’en parle, car le Guatemala ne produit que 0,01% du total mondial de la seule drogue qui intéresse Trump: le pétrole.
Le Cartel des Soleils, un fantasme total et une fiction, comme à Hollywood
Le « Cartel des Soleils »[i] est un fantasme tout droit sorti de l’imagination de Trump. Bien qu’il soit censé être dirigé par le président du Venezuela, il n’est cependant mentionné ni dans le rapport de la principale agence mondiale de lutte contre la drogue, ni dans les documents d’aucune agence européenne ou de pratiquement aucune autre agence de lutte contre la criminalité dans le monde. Il n’apparaît même pas dans une note de bas de page.
Un silence assourdissant, qui devrait faire réfléchir tous ceux qui ont encore un minimum d’esprit critique. Comment une organisation criminelle aussi puissante, dont la capture a été mise à prix à la hauteur de 50 millions de dollars[ii] peut-elle être totalement ignorée par ceux qui travaillent dans la lutte contre le trafic de drogue? En d’autres termes, ce qui est présenté comme un super cartel dans le pur style Netflix est en réalité ce genre d’organisation criminelle mineure que l’on retrouve dans tous les pays du monde, y compris aux États-Unis, où près de 100 000 personnes meurent chaque année d’une overdose d’opioïdes, des décès qui n’ont rien à voir avec le Venezuela mais tout à voir avec les grandes sociétés pharmaceutiques américaines.
L’Équateur: un véritable carrefour du trafic de drogue mais tout le monde feint de l’ignorer
Alors que Washington se focalise sur la question vénézuélienne, les véritables plaques tournantes du trafic de drogue prospèrent quasiment sans être inquiétées. Par exemple, en Équateur, 57% des conteneurs de bananes qui quittent Guayaquil arrivent en Belgique chargés de cocaïne.
Les autorités européennes ont saisi 13 tonnes de cocaïne à bord d’un navire espagnol qui provenait des ports équatoriens, contrôlés par des groupes protégés par des fonctionnaires du gouvernement équatorien. L’Union européenne a rédigé un rapport détaillé sur les ports de Guayaquil, décrivant comment « les mafias colombiennes, mexicaines et albanaises opèrent largement en Équateur ». Le taux d’homicides dans ce pays est passé de 7,8 pour 100 000 habitants en 2020 à 45,7 en 2023. Mais personne n’en parle, ou si peu. Peut-être parce que l’Équateur ne détient que 0,5 % des réserves mondiales de pétrole et que son gouvernement n’a pas la mauvaise habitude de contester la domination américaine en Amérique latine?
Les vraies routes de la drogue: géographie contre propagande
Au cours de mes années passées à l’ONUDC, l’une des leçons les plus importantes que j’ai apprises est que la géographie ne ment pas. Les routes de la drogue suivent une logique précise: proximité des centres de production, facilité de transport, corruption des autorités locales et présence de réseaux criminels bien implantés.
Le Venezuela ne répond à aucun de ces critères. La Colombie produit plus de 70% de la cocaïne mondiale. Le Pérou et la Bolivie se partagent la majeure partie des 30% restants. Les itinéraires logiques pour atteindre les marchés américains et européens passent par le Pacifique via l’Asie, par les Caraïbes orientales vers l’Europe, et par voie terrestre, en passant par l’Amérique centrale vers les États-Unis. Le Venezuela, qui est bordé par l’Atlantique Sud, est géographiquement désavantagé par rapport aux trois principaux itinéraires. La logistique criminelle fait du Venezuela un acteur insignifiant sur la scène internationale du trafic de drogue.
Cuba : l’exemple qui fait honte, même aux États-Unis
La géographie ne change pas, mais les politiques peuvent venir à bout du trafic de drogue malgré la géographie. Cuba représente aujourd’hui le modèle à suivre en matière de coopération antidrogue dans les Caraïbes. Une île située près des côtes de la Floride, une base théoriquement parfaite pour le transit vers les États-Unis, mais qui, dans la pratique, ne sert pas au trafic de drogue. J’ai maintes fois observé l’admiration des agents de la DEA et du FBI pour les rigoureuses politiques antidrogues des communistes cubains. Le Venezuela chaviste a toujours suivi le modèle cubain dans la lutte contre la drogue, inauguré par Fidel Castro lui-même: « Coopération internationale, contrôle territorial et répression des activités criminelles ». Ce n’est ni au Venezuela ni à Cuba qu’on trouve de vastes zones cultivées de cocaïne et contrôlées par des criminels.
L’Union européenne n’a pas d’intérêts pétroliers spécifiques au Venezuela, mais elle a en revanche tout intérêt à lutter contre le trafic de drogue qui affecte ses ressortissants. Elle a rédigé le Rapport européen sur les drogues 2025. Ce document, qui s’appuie sur des données réelles et non sur des illusions géopolitiques, ne mentionne à aucun moment le Venezuela comme voie de transit pour le trafic international de drogue. C’est là toute la différence entre une honnête analyse et un discours fallacieux et injurieux. L’Europe a besoin de données fiables pour protéger ses citoyens contre la drogue, c’est pourquoi elle produit des rapports précis. Les États-Unis ont besoin de justifier leurs politiques pétrolières, c’est pourquoi ils produisent de la propagande déguisée en rapports de renseignement.
Selon le rapport européen, la cocaïne est la deuxième drogue la plus consommée dans les 27 pays de l’UE, mais les principales provenances sont clairement identifiées : la Colombie pour la production, l’Amérique centrale pour la distribution et l’Afrique de l’Ouest pour les différentes voies de distribution. Le Venezuela et Cuba n’apparaissent tout simplement à aucun moment dans ces circuits. Pourtant, le Venezuela est systématiquement diabolisé, au mépris de tout principe de vérité.
Après qu’il ait démissionné, l’ex directeur du FBI, James Comey, a dévoilé les dessous de l’affaire dans ses mémoires, évoquant les inavouables intentions sous-jacentes de la politique américaine envers le Venezuela: Trump lui avait confié que le gouvernement Maduro était « un gouvernement assis sur une véritable montagne de pétrole que nous devons contrôler ». Il ne s’agit donc pas de drogue, de criminalité ou de sécurité nationale. Il s’agit de pétrole que les États-Unis préféreraient se procurer gratuitement.
En fait, c’est pour l’arrestation de Donald Trump qu’on devrait offrir une prime internationale, et ce pour un crime bien précis: diffamation systématique d’un État souverain dans le but de s’approprier ses ressources pétrolières. •
[i] Les États-Unis accusent le gouvernement vénézuélien de diriger un cartel de la drogue baptisé Cártel de los Soles. Ce terme a été utilisé au Venezuela dans les années 1990, lorsque la justice enquêtait sur certains hauts gradés de l’armée soupçonnés de trafic de drogue. [Note de la rédaction]
[ii] Le 7 août 2025, le gouvernement américain a doublé la prime offerte pour toute information permettant l’arrestation du président vénézuélien Nicolás Maduro, la portant à 50 millions de dollars. Maduro serait le chef du cartel et le responsable du trafic de drogue à destination des États-Unis. [Note de la rédaction]
Tout le monde a suivi la saga du président Donald Trump sur l’envoi / non-envoi de Tomahawks en Ukraine. Tout a commencé le 23 septembre dernier avec un message surprenant de Donald Trump posté sur le réseau Truth Social : « Je pense que l’Ukraine, avec le soutien de l’Union européenne, est en position de se battre et de RECONQUÉRIR l’ensemble de l’Ukraine dans sa forme originelle. »
Au cours des semaines qui ont suivi, le président américain a joué avec l’idée d’envoyer des missiles de croisière de type Tomahawk en Ukraine. Ce missile d’une portée de 1 600 kilomètres permettrait à l’armée ukrainienne de frapper la Russie en profondeur. Leur livraison à l’Ukraine constituerait à bien des égards un tournant décisif dans la guerre en Ukraine.
Tomahawks ou pas Tomahawks?
Pourtant, lors de sa rencontre du 17 octobre avec Volodymyr Zelensky à la Maison Blanche, Donald Trump rejette la demande ukrainienne d’armes lourdes, à commencer par les missiles Tomahawks, se prononce avec insistance sur un cessez-le-feu le long de la ligne de front actuelle et annonce préparer un sommet avec Vladimir Poutine.
Cette volte-face a aussitôt enflammé la sphère médiatique qui a diffusé sans hésitation que le changement d’attitude du président Trump était la conséquence directe de sa discussion avec le président Poutine. Ce dernier l’aurait en quelque sorte roulé dans la farine et persuadé de renoncer à poser un geste aussi lourd de conséquence que l’envoi de Tomahawks en Ukraine.
Nous ne croyons pas que ce soit le cas. Une phrase de Donald Trump pour justifier sa décision de ne pas livrer de missiles de croisière, a retenu notre attention :
“Nous avons aussi besoin de Tomahawks pour les États-Unis. Ce que je veux dire est que nous ne pouvons pas vider notre pays.”
Dans d’autres interventions, il a reformulé ce point en disant :
“Nous ne pouvons pas donner toutes nos armes ; nous ne pouvons pas faire ça.”[1]
Les États-Unis détiennent plus de 1000 Tomahawk, peut-être même près de 2000, car ils n’ont plus utilisé ce type de missile depuis la campagne de bombardements aériens sur la Libye en 2011. De toute façon, si les États-Unis livraient des Tomahawks à l’Ukraine, ils pourraient fort bien les remplacer en quelques mois. Du moins auraient-ils pu le faire sans difficulté il y a quelques années.
Exemples d’utilisation des Tomahawks Les États-Unis ont lancé 288 Tomahawks contre des cibles en Irak durant la guerre du Golfe en 1991 (Opération Desert Storm). Lors de l’Opération Desert Fox toujours contre l’Irak en 1998, ce nombre est monté à 325 tirs en quelques jours. L’année suivante, les États-Unis ont lancé 218 missiles contre la Serbie. Pendant la campagne d’invasion de l’Irak en 2003, les forces américaines ont utilisé plus de 802 missiles Tomahawk pour frapper des objectifs stratégiques en début d’opération. Enfin, la campagne libyenne de 2011 leur a coûté 124 de ces missiles. Chaque fois les États-Unis ont regarni leur stock sans difficulté.
Sans terres rares chinoises, pas de Tomahawks
Aujourd’hui, les États-Unis doivent vivre avec leur stock existant. Tout a basculé très précisément le 9 octobre 2025 quand la Chine a décidé de soumettre toute exportation de terres rares à usage militaire ou dual, à un régime d’approbation au cas par cas. Il y avait bien eu quelques signes avant-coureurs les années précédentes, mais l’annonce du 9 octobre a généralisé le système d’approbation.
Désormais, tout produit chinois contenant ne serait-ce que 0,1 % de terres rares doit obtenir l’approbation de Pékin avant d’être exporté. Or, les États-Unis ont besoin de ces terres rares pour fabriquer des Tomahawks — ou des F35 ou toute autre arme de haute précision : sous-marins nucléaires, aimants permanents, radars, etc.
Justement, la Chine détient quelque 40% des réserves mondiales de terres rares, ce qui en fait le premier pays détenteur de cette ressource. En matière de production, la part de la Chine s’élève à environ 70% de l’extraction minière mondiale. Dans le secteur du raffinage, cette proportion s’élève à plus de 90% des terres rares utilisées dans le monde. Pour les terres rares lourdes, cette proportion grimpe à 99,9%, renforçant encore la dépendance mondiale vis-à-vis de la Chine pour les éléments les plus critiques.[1]
Les États-Unis n’ont pas de réserves stratégiques
Face à cela, les États-Unis se trouvent dans une position de faiblesse inouïe. En 2024, ils ont consommé environ 6 600 tonnes de terres rares raffinée, en quasi-totalité en provenance de Chine. À titre de comparaison, la consommation mondiale se situe autour de 200 000 tonnes en majorité sur le marché chinois.
La faible part des États-Unis dans la consommation mondiale de terres rares s’explique par la structure de la chaîne d’approvisionnement mondiale : en quasi-totalité, les terres rares incorporées dans les produits de haute technologie américains sont d’abord raffinées, puis transformées en composants (aimants, phosphores, semi-conducteurs) en Chine, au Japon, en Corée du Sud ou à Taïwan, avant d’être réexportées vers les États-Unis sous la forme de produits finis ou semi-finis.
Restent les 6 600 tonnes de terres rares consommées aux États-Unis… Comme on le devine, ces terres rares servent avant tout à faire tourner le secteur de la défense, de l’aérospatial et, dans une moindre mesure, de l’énergie et du médical avancé (imagerie médicale). Contrairement à ce que l’on pourrait penser, les États‑Unis n’ont pas anticipé le coup d’arrêt chinois et n’ont pas accumulé des stocks de terres rares.
Les évaluations du US Geological Survey, de Rare Earth Exchanges et du Financial Times montrent que les stocks américains actuels couvriraient tout au plus quelques semaines de besoins militaires intensifs, principalement pour les terres rares lourdes comme le dysprosium et le terbium.[1] Un plan pour constituer des stocks avait bien été prévu dans le “One Big Beautiful Bill Act” de Donald Trump. Ratifié en juillet 2025, son exécution est donc tributaire du bon vouloir chinois…[2]
Voilà pourquoi, il aurait été inconcevable que les États-Unis envoient des Tomahawks en Ukraine. C’est comme cela qu’il faut comprendre la volte-face de Donald Trump. Les talents de persuasion du président russe n’y sont pour rien. Au lendemain de sa promesse inconsidérée d’envoyer des Tomahawks en Ukraine, des conseillers qui savent compter ont dû lui rappeler le triste état des stocks de terres rares et ce que cela signifiait pour l’arsenal américain de missiles.
Lancer des Tomahawks serait trop difficile…Par la suite, Donald Trump a trouvé une autre explication au non-envoi de missiles de croisière en Ukraine : former des militaires ukrainiens au lancement de tels missiles serait trop complexe et long, cela requerrait « au moins six mois, généralement un an » de formation intensive. La difficulté de formation des équipages ukrainiens est réelle, mais savamment amplifiée dans le discours officiel pour éviter d’aborder les véritables considérations logistiques motivant la décision présidentielle.[3]
Mais pourquoi donc la Chine a-t-elle tant attendu?
La question n’est pas tellement de savoir pourquoi les États-Unis ont si rapidement enterré la seule façon classique, c’est-à-dire non nucléaire, de mettre la Russie à genoux. La véritable question est de savoir pourquoi la Chine a tant tardé à utiliser sa maîtrise des terres rares pour répliquer à l’incessante guerre économique que lui livrent les États-Unis?
Tout avait commencé en 2018, sous la première administration Trump, avec l’embargo sur les microprocesseurs haut de gamme à destination de Huawei et ZTE, accusées ne pas respecter les sanctions américaines sur l’Iran. Cette mesure visait à limiter l’accès des deux entreprises chinoises aux puces de dernière génération (7 nm et en dessous) ainsi qu’aux équipements de lithographie nécessaires à leur fabrication.
En octobre 2022, sous l’administration Biden, Washington a introduit un régime de contrôle élargi des exportations, interdisant la vente à la Chine de processeurs avancés et des machines servant à les produire, sous prétexte de sécurité nationale. Ces restrictions ont encore été renforcées en octobre 2023 pour inclure tous les processeurs graphiques et autres composants destinés à l’intelligence artificielle.
Pendant ce temps, la Chine continuait à exporter aux États-Unis ses terres rares qui servaient à fabriquer des microprocesseurs auxquels elle n’avait pas accès. Cette relation ne laissait pas de surprendre. Pourquoi les Chinois persévéraient-ils à honorer des contrats exempts des réciprocité?
Domination américaine sur le marché de l’hélium
La raison de cet étrange comportement vient seulement d’apparaître. Si la Chine détient un quasi-monopole sur les terres rares, elle est dépourvue d’un élément tout aussi essentiel pour la micro-électronique ainsi que pour l’armement, à savoir l’hélium. Ce gaz est utilisé dans l’industrie pour ses capacités de refroidissement. Ainsi, les avions de combat, hélicoptères militaires et missiles requièrent un soudage TIG (Tungsten Inert Gas) de haute précision pour assembler leurs structures en aluminium épais et alliages légers.
Cette technologie entre également dans la fabrication de blindages en titane et alliages réactifs. De même, les obus d’artillerie haut de gamme nécessitent des soudures de précision. La construction navale militaire utilise extensivement le soudage sous atmosphère d’hélium pour assembler les coques de sous-marins, destroyers et frégates. Enfin, les moteurs de fusées et autres systèmes propulsifs militaires nécessitent des soudures cryogéniques et des assemblages de précision.
Bref, l’hélium est aussi essentiel que les terres rares dans les technologies de pointe. Or, on ne peut pas le « fabriquer » de manière synthétique : il faut l’extraire de certains gisements de gaz naturel qui en contiennent de faibles concentrations (souvent des traces de moins de 1 %). Mon seulement, ces gisements sont très rares sur le plan géologique, mais l’extraction de l’hélium repose sur un processus complexe et énergivore, exigeant des basses températures et des hautes pressions pour le séparer des autres gaz avec lesquels il est mélangé (méthane, diazote, néon, hydrogène, etc.).
En 2025, la production mondiale d’hélium est dominée par les États-Unis et un petit groupe de pays qui sont d’ailleurs les mêmes qui extraient l’hélium gazeux. En effet, l’extraction et le raffinage de l’hélium industriel s’effectuent au plus près des forages, à la source même du gaz naturel, car seules les installations sur site permettent la séparation de ce gaz très volatil, qui serait sinon perdu de façon irrémédiable.[4]
Production stable autour de 50 % du total mondial. L’expansion se concentre dans le gisement de Hugoton, situé à cheval sur le Kansas, le Texas et l’Oklahoma.
2
Qatar
≈ 30 %
Extension de la liquéfaction pour répondre à la demande asiatique et européenne. Exploitation par Qatargas et Air Liquide.
3
Algérie
≈ 9 %
Production relancée après modernisation du site d’Arzew, en partenariat avec Air Products et Sonatrach.
4
Russie
≈ 3–5 %
Baisse temporaire liée à l’explosion en 2023 d’une unité de production du complexe géant Amur Gas Processing Plant, entraînant une forte baisse des exportations d’hélium. Reprise graduelle depuis 2024.
5
Australie
< 3 %
Gisements modestes. Croissance rapide, nouvelle production commerciale à Darwin et Mount Isa (Queensland).
Jusqu’en 2020, la Chine s’approvisionnait en hélium presque exclusivement aux États-Unis. Depuis cette année-là, Pékin a lancé un programme stratégique d’indépendance en hélium, coordonné par Sinopec, PetroChina et plusieurs universités et instituts techniques. C’est ainsi qu’en 2022, un premier grand site d’extraction a été ouvert dans la région autonome du Xinjiang, suivi d’autres unités dans les provinces du Shaanxi et du Sichuan ainsi qu’en Mongolie-Intérieure. En 2025, une nouvelle installation dans le Shaanxi, exploitée par Vacree Technologies, est devenue la première unité capable de produire de l’hélium ultra‑pur (99,99997 % ou à « 6N9 »).
L’usine Vacree Technologies positionne la Chine comme le premier pays capable de produire industriellement de l’hélium ultra‑pur à grande échelle, alors que, jusqu’à présent, ce niveau de pureté n’était généralement accessible qu’en laboratoire ou via de petites unités spécialisées dans quelques pays (États-Unis, Allemagne, Japon). Cette évolution place la Chine en avance industrielle sur ce segment, avec la possibilité d’exporter et de dominer le marché mondial de l’hélium ultra‑pur pour les technologies de pointe.
La Chine n’est toutefois pas encore autosuffisante sur le plan de l’hélium classique, bien que sa production augmente à un rythme annuel proche de 60 % par an depuis 2022. Pour mettre fin à sa dépendance vis-à-vis des États-Unis, les autorités chinoises ont conclu un accord stratégique de vingt ans avec QatarEnergy signé début 2025, ainsi que des ententes avec la Russie et l’Algérie.[1] Quoiqu’il en soit, cette situation est provisoire car la Chine devrait devenir autosuffisante d’ici deux à quatre ans.
Et maintenant?
Toujours est-il que, fin 2025, estimant avoir suffisamment assuré ses arrières sur le front de l’hélium, la Chine a enfin pu recourir à son atout maître : les terres rares. C’est l’aboutissement d’une planification méticuleuse – cette même planification qui fait tant défaut aux États-Unis. Car il ne faut pas s’y tromper : en matière de terres rares, il n’existe pas d’alternative à la filière chinoise.
Les médias se font l’écho de gisements de terres rares en Ukraine, au Congo et au Groenland et spéculent sur une possible stratégie de contournement de l’écosystème chinois. Mais les États-Unis possèdent leurs propres gisements à Mountain Pass (Californie), Elk Creek (Nebraska), et Bokan Mountain (Alaska). Ils possèdent même une unité de raffinage à Mountain Pass qui a été réouverte précipitamment en 2022 afin de produire des les terres rares dites « légères ».
Heurs et malheurs des terres rares américainesL’usine de raffinage de Mountain Pass (Californie) a été initialement créée à la suite de la découverte d’un gisement de terres rares en 1949. L’exploitation industrielle a débuté à compter de 1952-1954. Il s’agissait alors du plus grand site de terres rares aux États-Unis, qui a dominé la production mondiale jusqu’à la fin des années 1980. Toutefois, après que des milliers de litres d’eau radioactive aient été accidentellement déversés dans la nature, Mountain Pass ferme en 2002 ses unités de raffinage. Depuis lors, le minerais extrait à Mountain Pass était intégralement envoyé en Chine pour traitement. Après plusieurs rachats et une longue restructuration, l’usine est rénovée et relancée officiellement en 2022 sous contrat avec le Pentagone pour la production d’aimants permanents et de terres rares stratégiques. En 2025, elle fonctionne à pleine capacité pour les terres rares « légères » et prépare une montée en gamme pour préparer le traitement des terres rares « lourdes ».
La longue saga de l’usine de terres rares de Mountain Pass montre bien qu’il ne suffit pas de mettre la main sur quelques gisements de terres rares pour créer une industrie dans ce domaine. L’exploitation de nouveaux gisements ou l’ouverture d’une usine ne suffit pas à inverser la tendance mondiale. Ce que la Chine a construit au cours des quatre dernières décennies est un véritable écosystème industriel : de la construction d’infrastructures énergétiques à la formation de main d’œuvre qualifiée, en passant par une intégration verticale à toutes les étapes de la production.
Hors de Chine, seule l’Australie maîtrise une large gamme de traitement des terres rares, bien que des trous subsistent pour certains éléments (comme le lutécium, le thulium) ainsi que pour les applications nécessitant des volumes considérables.[2] La filière australienne est toutefois loin des capacités de production chinoises et ne saurait satisfaire à l’ensemble des besoins des États-Unis.
La principale alternative à l’industrie chinoise réside dans le recyclage des terres rares déjà en circulation dans des produits finis. Le principe consiste à extraire ces éléments des produits usagés et des déchets électroniques, notamment les aimants permanents, les lampes fluorescentes et certains composants électroniques. Toutefois, le processus reste émergent et confronté à d’importants défis techniques et économiques.
Somme toute, la Chine de Xi Jinping vient d’administrer aux États-Unis de Donald Trump une leçon cuisante. En matière de guerre commerciale, seule compte la planification à long terme. Les « bons coups » aussi spectaculaires soient-ils ne sauraient inverser les rapports de force.
Dans l’affaire des terres rares, il reste au président Trump à faire ce que malgré ses rodomontades, il sait le moins bien faire : négocier, c’est-à-dire traiter avec un interlocuteur d’égal à égal, alors qu’il n’a pas toutes les cartes en main (il en a quelques-unes, certaines très bonnes, mais pas toutes). Voilà pourquoi, sa ligne politique tangue si fort dans l’affaire ukrainienne : il est en train d’apprendre à être prudent en matière de ventes d’armes.
Les États-Unis ne sont plus tout-puissants. Leur puissance connaît certaines limites. Il va leur falloir se résoudre à redécouvrir le bon usage de la diplomatie.
[1] « Le Qatar signe un contrat d’approvisionnement en hélium de 20 ans avec la Chine », Nova News, 26 Février 2025.
[2] « Production de terres rares hors de Chine: quels sont les enjeux? », Zonebourse, 23 mai 2025. | « Terres rares: cette production hors de Chine qui défie la domination de Pékin », Géo, 29 mai 2025.
[1] “U.S. Heavy Rare Earth Stockpiles Under Strain Amid China’s Export Curbs”, Rare Earth Exchanges, September 11, 2025. | “U.S. Geological Survey, Mineral Commodity Summaries”, US Geological Survey (USGS), US Department of the Interior, January 2025. | Karen Hui, “China’s New Rare-Earth Controls Send Shockwaves Through Global Supply Chains”, Asia Pacific Foundation of Canada, October 15, 2025.
[2] Saptakee S, “Pentagon’s $1B Mineral Stockpile Boosts U.S. Independence from China”, Carbon Credits, October 14, 2025.
[3] Victor Nava, “Trump shoots down sending Ukraine ‘highly complex’ Tomahawk missiles: ‘Tremendous learning curve’”, New York Post, October 22, 2025.
[4] Jean-Claude Bernier, L’hélium, l’autre gaz indispensable, Mediachimie, 06 juillet 2022.
[1] « Restrictions à l’exportation des terres rares et droits de douane : comprendre l’escalade entre la Chine et les États-Unis », Le Grand Continent, 12 octobre 2025. | Armelle Bohineust, « Pourquoi la Chine restreint encore l’accès aux terres rares », Le Figaro, 9 octobre 2025. | « Comment la Chine domine la production de terres rares », Adimas, 16 janvier 2025.
[1] Mandy Taheri, “Trump Says US Needs Tomahawk Missiles Amid Ukraine Request”, Newsweek, October 19, 2025. | Nurbanu Tanrikulu Kizil, “Trump hesitant on selling Tomahawk missiles to Ukraine”, Daily Sabah, October 17, 2025.
Alors que la guerre fait rage en Ukraine depuis plus de trois ans, il semble qu’aucun plan de paix ne soit en préparation. Entendons-nous bien, il existe des multitudes de « plans » sur la table, la plupart émanent du côté occidental qui épousent en fait la cause de la partie ukrainienne et mettent comme préalable le retrait des forces russes d’Ukraine. Cette position est un simple prolongement des thèses ukrainiennes et nous ne pouvons la considérer comme un plan de paix.
Le prototype de ces pseudo plans est la Conférence de haut niveau sur la paix en Ukraine qui s’est tenue en juin 2024 au Bürgenstock en Suisse. La particularité de cette initiative est d’avoir été organisée en étroite relation avec l’Ukraine et les puissances occidentales et en l’absence de la Russie ce qui déroge manifestement à la traditionnelle neutralité de la Confédération suisse.
Le communiqué final, appelé « Joint Communiqué on a Peace Framework », réaffirmait les principes d’intégrité territoriale et de souveraineté de l’Ukraine selon le droit international. C’est la reprise mot pour mot de la position ukrainienne. L’ensemble du processus visait surtout à réaffirmer le soutien des pays de l’OTAN à l’Ukraine.
De son côté, la Russie réclame la reconnaissance internationale de sa souveraineté sur la Crimée et les régions du Donbass, Zaporijia, et Kherson, ainsi que la neutralité officielle de l’Ukraine (interdiction d’adhérer à l’OTAN), l’arrêt des aides militaires étrangères à l’Ukraine, etc. L’Ukraine refuse catégoriquement les exigences russes, insistant sur son intégrité territoriale absolue, y compris sur la Crimée. En outre, l’Ukraine veut des garanties fermes et actives contre toute résurgence telle que la présence de soldats occidentaux sur son territoire.
En résumé, il existe une multitude de propositions de processus de paix, mais aucune modalité n’est apparue acceptable à la fois à Kiev et à Moscou sans concessions majeures de part et d’autre sur la souveraineté territoriale, la sécurité après la fin des hostilités et la neutralité. Aucune de ces propositions de paix ne mérite d’être qualifiée de plan de paix car elles sont des simples reformulations de la position ukrainienne (Conférence du Bürgenstock).
Voilà pourquoi, il nous a paru utile de revenir aux fondamentaux et de rappeler les deux seuls processus qui méritent véritablement d’être qualifiés de plans de paix, à savoir les négociations entre la Russie et l’Ukraine à Istanbul du printemps 2022 et la proposition commune en six points, présentée par la Chine et le Brésil en mai 2024. Dans les deux cas, il existe un texte visant à définir une solution acceptable par les deux parties.
Projet d’accord d’Istanbul
La Russie et l’Ukraine avaient entamé des discussions dès février 2022 dans différents formats, mais après des cycles infructueux en Biélorussie, la Turquie a proposé d’accueillir une nouvelle série de pourparlers à Istanbul. Cette initiative a été rendue possible car Ankara, membre de l’OTAN, entretenait de bonnes relations à la fois avec Moscou et Kiev. Le président turc Recep Tayyip Erdoğan a personnellement plaidé pour que les deux parties « laissent la porte du dialogue ouverte » et a appelé mis de l’avant un devoir humanitaire régional.
À Istanbul, chaque camp a présenté ses revendications écrites à l’autre, et la Turquie s’est entremise entres les deux parties, assumant de facto les bons offices. En fin de session, un « communiqué d’Istanbul » contenant des points de convergence et les éléments d’un éventuel traité a été rédigé, sans qu’aucun texte définitif ne soit signé.
Le président Erdoğan inaugure à Istanbul les négociations entre la Russie et l’Ukraine en mars 2022
Ce processus a été interrompu brusquement début avril 2022, alors que des progrès sur une feuille de route de sortie de crise étaient en discussion. L’arrêt du processus est attribué à la visite inopinée du Premier ministre britannique Boris Johnson à Kiev le 9 avril 2022. Selon les témoignages de négociateurs, Boris Johnson a expressément conseillé au président ukrainien Volodymyr Zelensky de ne pas signer d’accord avec la Russie à ce stade. Il aurait tenu deux arguments principaux :
La Russie ne serait pas un partenaire fiable et ne mérite pas de garanties de sécurité.
Les alliés occidentaux (et notamment le Royaume-Uni) ne souhaitent pas voir la guerre s’achever prématurément sur un compromis défavorable à l’Ukraine : l’aide militaire occidentale serait maintenue, permettant à Kiev d’obtenir des conditions sur le champ de bataille meilleures qu’à la table des négociations.
Plusieurs sources concordantes rapportent que cette intervention a pesé dans la décision ukrainienne de suspendre le dialogue, alors que les négociations sur le projet de traité abordaient le thème de la neutralité de l’Ukraine et des garanties multilatérales. L’intervention de Boris Johnson n’a pas été prise en toute autonomie : les États-Unis, alors dirigés par Joe Biden, étaient régulièrement consultés et informés des démarches britanniques. Toutefois, les sources indiquent que Johnson fut le principal messager auprès de Zelensky, agissant avec l’accord de Washington, mais ajoutant son équation personnelle : insistance, fougue et surtout inclination aux stratégies de rupture.
Le texte du projet d’accord a été publié par le New York Times en trois documents distincts : deux versions du projet de traité (datés des 17 mars et 15 avril 2022) et le « Communiqué d’Istanbul » du 29 mars 2022, tous disponibles sur la plateforme SlideShare et dans l’article interactif du NYT.
Voici les dix clauses clés qui résument le projet d’accord d’avril 2022 négocié entre la Russie et l’Ukraine à Istanbul :
L’Ukraine s’engageait à une neutralité permanente : pas d’adhésion à l’OTAN ni à aucune alliance militaire ; interdiction d’accueil de forces ou bases étrangères sur son territoire.
Des garanties de sécurité collectives devaient être apportées par plusieurs puissances (États-Unis, Chine, France, Royaume-Uni, Russie, Turquie, Allemagne, Canada, Italie, Pologne, Israël).
Le texte évoquait la limitation du nombre et du type de forces armées ukrainiennes, y compris l’aviation, la flotte et les systèmes de missiles.
L’Ukraine acceptait de ne pas développer d’armes nucléaires ni d’autres armes de destruction massive.
Le statut de la Crimée devait être discuté ultérieurement, la Russie exigeant la reconnaissance de son annexion, alors que l’Ukraine voulait en différer la résolution.
Pour le Donbass, la question du statut restait à déterminer ultérieurement dans une négociation bilatérale Russie-Ukraine.
L’Ukraine conservait le droit de rejoindre l’Union européenne, la seule limitation étant une interdiction d’adhésion à l’OTAN et à toute alliance militaire.
Un mécanisme similaire à l’article 5 de l’OTAN était prévu : en cas d’agression contre l’Ukraine, les garants se consultaient rapidement et s’engageaient à fournir assistance.
L’accord devait être ratifié par référendum national ukrainien et entraîner une réforme constitutionnelle pour ancrer la neutralité.
En cas de désaccord sur l’interprétation de l’accord, un organe trilatéral (Ukraine, Russie, garants) devait s’entremettre pour régler les différends.
Ce projet d’accord portait donc sur la neutralité, les garanties internationales, les limitations militaires, le statut des territoires, la sécurité collective et la ratification démocratique. Après l’interruption des réunions en avril 2022, le processus de négociation est resté “en pause”, sans communication conjointe finale. Le retrait de l’Ukraine des négociations d’Istanbul n’a pas fait l’objet d’une déclaration officielle annonçant l’arrêt du processus de paix, mais a été entériné de façon progressive. Par la suite, la partie ukrainienne a évoqué l’absence de progrès tangible sur les points fondamentaux, notamment le retrait des troupes russes et les garanties de sécurité.
L’élément le plus marquant est survenu en septembre 2022, après l’annonce par Moscou de l’annexion de quatre régions ukrainiennes. Sur proposition du président Zelensky, le Conseil national de sécurité et de défense de l’Ukraine a adopté un décret interdisant toute négociation avec la partie russe et plus particulièrement son président, officialisant ainsi la suspension durable des discussions (« décider de l’impossibilité de tenir des pourparlers avec le dirigeant russe Vladimir Poutine »). Zelensky a par la suite expliqué publiquement que ce décret visait à éviter le séparatisme et à mettre fin aux canaux de négociation parallèles. L’Ukraine avait ainsi verrouillé de manière juridique toute possibilité de négociations directes avec la Russie.
Proposition en six points sino-brésilienne
Il faut attendre 2024 pour assister à la naissance d’un second plan de paix, bien que beaucoup plus timide, porté par la Chine et le Brésil. Cette initiative avait été mise au point lors de consultations bilatérales de haut niveau, notamment à l’occasion d’une rencontre à Pékin entre le ministre chinois des affaires étrangères Wang Yi et le conseiller spécial du président brésilien Lula, Celso Amorim. Ces pourparlers avaient pour objectif explicite d’offrir une alternative issue du « Sud global » à la formule défendue par l’Ukraine et ses alliés occidentaux à la Conférence du Bürgenstock alors en voie de préparation.1
Rencontre à Pékin entre le ministre chinois des affaires étrangères et le conseiller spécial du président brésilien
La Chine et le Brésil jouissaient d’excellentes relations avec l’Ukraine avant le déclenchement de l’invasion russe. La Chine était le premier partenaire commercial de l’Ukraine avant 2022, importatrice majeure de blé et de maïs. La Chine était aussi en pourparlers pour faire de l’Ukraine un « hub logistique européen » pour ses nouvelles routes de la soie (Belt and Road Initiative, BRI). La géographie ukrainienne, ses infrastructures ferroviaires et portuaires, et son accord de libre-échange avec l’UE en faisaient un « gateway to Europe » idéal aux yeux des planificateurs chinois. Ils pouvaient ainsi contourner certains goulets d’étranglement logistiques en Pologne et dans les Balkans. En outre, Beijing n’avais jamais reconnu l’annexion de la Crimée.
Le Brésil, quant à lui, entretenait avec l’Ukraine une coopération particulièrement active, avec de nombreux échanges institutionnels, commerciaux, une coopération dans le spatial (notamment le projet de fusée Cyclone-4), ainsi que dans les secteurs de la défense, de l’agriculture, de l’éducation et de la santé. Ces liens multiples tiennent peut-être au fait que le Brésil accueille la troisième plus grande communauté ukrainienne au monde (environ 500 000 personnes). Sur le plan géopolitique, le Brésil soutenait depuis 2014 l’intégrité territoriale ukrainienne à l’ONU, tout en refusant de sanctionner Moscou, préférant l’appel au dialogue et à la paix, en continuité avec la doctrine brésilienne de non-intervention, d’autodétermination et de recherche de solutions pacifiques.2
Les deux pays étaient donc bien placés pour faire entendre leur voix à Kiev. De plus, comme membres des BRICS, ils entendaient affirmer un rôle diplomatique d’équilibre, promouvoir une résolution multilatérale et contrer la mise à l’écart de la Russie. Ils publièrent leur initiative juste avant la conférence du Bürgenstock pour marquer la volonté du « Sud global » de peser dans la médiation internationale, notamment face à l’exclusion de la Russie de la conférence suisse. Le document en six points prône la désescalade, la non-extension du conflit, l’opposition aux armes de destruction massive, la sécurité des installations nucléaires, l’aide humanitaire, la stabilisation des chaînes d’approvisionnement mondiales et la nécessité d’une conférence internationale réellement inclusive (c’est-à-dire avec la Russie et l’Ukraine à la table).
Le plan sino-brésilien met l’accent sur le dialogue direct entre la Russie et l’Ukraine, tout en s’opposant à la division du monde en « groupes politiques ou économiques isolés ». On peut résumer comme suit les six points de la proposition sino-brésilienne :
Les deux parties appellent toutes les parties concernées à respecter trois principes pour désamorcer la situation, à savoir : pas d’extension du champ de bataille, pas d’escalade des combats et pas de provocation de la part d’aucune des parties.
Les deux parties estiment que le dialogue et la négociation sont la seule solution viable à la crise ukrainienne. Toutes les parties doivent créer les conditions nécessaires à la reprise du dialogue direct et œuvrer à la désescalade de la situation jusqu’à la mise en place d’un cessez-le-feu global. La Chine et le Brésil soutiennent la tenue, à un moment opportun reconnu par la Russie et l’Ukraine, d’une conférence internationale de paix à laquelle toutes les parties participeront sur un pied d’égalité et où tous les plans de paix seront discutés de manière équitable.
Des efforts sont nécessaires pour accroître l’aide humanitaire aux régions concernées et prévenir une crise humanitaire à plus grande échelle. Les attaques contre les civils ou les installations civiles doivent être évitées, et les civils, y compris les femmes et les enfants, ainsi que les prisonniers de guerre (PG) doivent être protégés. Les deux parties soutiennent l’échange de PG entre les parties au conflit.
L’utilisation d’armes de destruction massive, en particulier les armes nucléaires et les armes chimiques et biologiques, doit être combattue. Tous les efforts possibles doivent être déployés pour empêcher la prolifération nucléaire et éviter une crise nucléaire.
Les attaques contre les centrales nucléaires et autres installations nucléaires pacifiques doivent être combattues. Toutes les parties doivent se conformer au droit international, y compris la Convention sur la sûreté nucléaire, et prévenir résolument les accidents nucléaires d’origine humaine.
Il convient de s’opposer à la division du monde en groupes politiques ou économiques isolés. Les deux parties appellent à des efforts visant à renforcer la coopération internationale dans les domaines de l’énergie, des devises, des finances, du commerce, de la sécurité alimentaire et de la sécurité des infrastructures critiques, notamment les oléoducs et les gazoducs, les câbles optiques sous-marins, les installations électriques et énergétiques et les réseaux de fibre optique, afin de protéger la stabilité des chaînes industrielles et d’approvisionnement mondiales.
Les deux parties invitent les membres de la communauté internationale à soutenir et à approuver les ententes communes susmentionnées, et à jouer conjointement un rôle constructif dans la désescalade de la situation et la promotion des pourparlers de paix. Toutefois, ce plan a été immédiatement rejeté par l’Ukraine car il ne mentionnait pas explicitement la restauration de l’intégrité territoriale du pays attaqué. Le président Zelensky a qualifié l’initiative sino-brésilienne de « destructive », accusant cette proposition de chercher à « geler le conflit » au bénéfice de la Russie. L’Ukraine considère que ce plan crée « l’illusion du dialogue » sans aborder le cœur du problème – c’est-à-dire l’agression russe, la responsabilité pour les crimes de guerre, l’occupation du territoire et le respect des frontières internationalement reconnues.3
Où en sommes-nous aujourd’hui?
Les initiatives récentes du président américain Donald Trump ne comportaient pas de plan de paix à proprement parler. Son intervention s’est limitée à encourager un dialogue direct entre Moscou et Kiev, ainsi qu’à soutenir verbalement certaines propositions russes lors de contacts diplomatiques avec Poutine et Zelensky. Lors de sommets récents et d’entretiens téléphoniques, il a évoqué son soutien à l’idée russe d’un gel du front sur plusieurs régions et d’une cession de territoires du Donbass à la Russie, tout en poussant pour des garanties de sécurité « hors du cadre de l’OTAN » pour l’Ukraine.
Aujourd’hui que l’intervention américaine semble avoir fait long feu, que l’initiative sino-brésilienne a été rejetée sans autre forme de procès et que le projet d’accord d’Istanbul a été détruit en plein vol, on se retrouve face à deux positions irréconciliables. L’Ukraine a présenté en novembre 2022 une formule de paix en 10 points (rien à voir avec le résumé aussi en 10 points du projet d’accord d’Istanbul) régulièrement réaffirmée depuis. Cette formule inclut la restauration complète de l’intégrité territoriale ukrainienne, le retrait total des forces russes, la poursuite judiciaire des responsables de crimes de guerre, des garanties de sécurité internationales, la sauvegarde de la sécurité alimentaire et nucléaire, ainsi que le retour des personnes déplacées et des enfants déportés.4
Comme on peut s’en douter, la partie russe juge la formule de Zelensky « irréaliste et inacceptable », mais elle n’a pas présenté de plan de paix officiel, écrit ou détaillé, susceptible de servir de base commune. Toutefois, le Kremlin a formalisé à plusieurs reprises ses exigences minimales pour un accord : il communique principalement via ses diplomates ou le porte-parole du Kremlin (Dmitri Peskov) sur la nécessité de partir « des réalités sur le terrain », c’est-à-dire de sa position de force sur le plan militaire. On peut regrouper en cinq points, les exigences avancées par la Russie (ces points peuvent varier quelque peu, mais l’essentiel demeure :
Renonciation de l’Ukraine à toute forme d’adhésion à l’OTAN.
Plafonnement des effectifs militaires ukrainiens.
Reconnaissance de la souveraineté russe sur la Crimée (2014) et les quatre régions annexées en 2022 (Kherson, Zaporijia, Donetsk, Lougansk), même si Moscou ne contrôle pas tout le territoire de chacune d’elle.
Interdiction de toute base ou présence militaire étrangère en Ukraine.
Garanties pour les russophones et la langue russe.
Interdiction de glorifier certaines figures historiques (comme Stepan Bandera).5
En septembre 2025, la situation du conflit Russie-Ukraine apparaître complètement bloquée, sans perspective immédiate de paix négociée : les négociations sont officiellement en « pause », et les positions en présence apparaissent à la fois rigides et irréconciliables. En revanche, le front militaire est actif et seule la poursuite des opérations semble susceptible décider de l’issue du conflit. En effet, nonobstant la fourniture massive d’armes et de munitions par les pays occidentaux, l’Ukraine perd tous les jours du terrain, mais son armée ne s’effondre pas. La Russie domine le champ de bataille, mais ne parvient pas à opérer une percée décisive. Chacune des deux parties imagine qu’elle peut l’emporter sur le terrain. Toutefois, face à la puissance russe, tout indique que l’Ukraine seule ne peut l’emporter. Voilà pourquoi l’Ukraine joue aujourd’hui plus que jamais la carte de l’internationalisation du conflit avec tous les risques que cela comporte (tout porte à croire que le déroutage des drones russes aux frontières polonaise et roumaine pourrait avoir été conçu dans ce but). À ce stade, très peu d’espace politique existe pour une médiation extérieure : la méfiance est mutuelle, chaque camp pariant sur l’usure ou un tournant militaire pour modifier le rapport de forces
Zhang Han, « La Chine et le Brésil proposent une feuille de route pour résoudre la crise ukrainienne », Histoire et société, 25 mai 2024. ↩︎
Christophe Ventura, « Le Brésil et la guerre en Ukraine, une illustration de la position des pays du Sud face aux évolutions de l’ordre international », IRIS, 10 mai 1022. ↩︎
« Selon l’Ukraine, l’initiative de paix sino-brésilienne ne fait que créer l’illusion du dialogue », Ukrinform, 29 septembre 2024. ↩︎
“Explainer: What is Zelenskiy’s 10-point peace plan?”, Reuters, December 28, 2022. ↩︎
Igor Delanoë, « Quelles perspectives face aux négociations russo-ukrainiennes restées infructueuses ? », IRIS, 11 juin 2025. ↩︎
EuroMaïdan : Comment le couple EU-US a semé les graines de la guerre en Ukraine
par Jean-François Le Drian
Jean-François Le Drian
Juriste et scientifique de formation, Jean-François Le Drian mène depuis plus de trente ans des recherches qui l’ont conduit à s’intéresser à des domaines variés comme les neurosciences, la psychologie, la logique formelle, la philosophie des sciences, l’épistémologie, la linguistique ainsi que la théologie. Il confronte sa réflexion avec nombre de grands spécialistes dans leur domaine. Il est président-fondateur du cercle de pensée et d’action Libre – Puissante – Souveraine.
Les manifestations d’EuroMaïdan de 2013-2014 en Ukraine ont marqué un tournant décisif dans l’histoire du pays, entraînant un changement radical de son orientation géopolitique et contribuant à l’éclatement d’un conflit armé.
Cet article analyse comment les stratégies de l’Union européenne (UE) et des États-Unis (USA), notamment à travers l’expansion de l’OTAN, de l’UE, et les pressions économiques, ont semé les graines de la guerre en Ukraine.
En examinant les événements clés, les déclarations officielles et les politiques mises en œuvre, nous cherchons à mettre en lumière les intérêts complexes qui ont alimenté cette crise.
Une question centrale se pose : le bouleversement de 2014 doit-il être qualifié de révolution ou de coup d’État ? Ce texte invite le lecteur à réfléchir sur les responsabilités des acteurs internationaux et leurs conséquences dramatiques.
Selon Zbigniew Brzezinski, un stratège néoconservateur influent dont les idées ont marqué la politique étrangère américaine, l’espace post-soviétique, en particulier les anciennes républiques de l’URSS, constitue un « vaste trou noir » à la fois dangereux et riche en ressources, notamment en hydrocarbures.
(…)
Dans son édition de juillet 2004, Le Monde diplomatique résumait ainsi cette vision :
Le Monde diplomatique en juillet 2004 résumait ainsi la pensée de ce néoconservateur américain :
Mal désoviétisée, la Russie devrait être définitivement séparée de l’Ukraine, refoulée du Caucase et de l’Asie centrale, dont les hydrocarbures seraient exportés hors de son contrôle.Moscou affaibli, l’équilibre géopolitique serait plus favorable.On pourrait affranchir les républiques nord-caucasiennes, cette « constellation de petites enclaves ethniques encore sous domination russe ».Les deux Azerbaïdjan (ex-URSS et Iran) se réunifieraient.
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Cette analyse reflète une stratégie occidentale visant à réduire l’influence russe dans son ancien espace soviétique, en favorisant une intégration des pays voisins à l’UE et à l’OTAN.
Dès 1992, c’est à dire au lendemain de l’effondrement de l’URSS, la stratégie américaine pour l’Europe était la suivante :
Élargissement de l’Otan et de la Communauté économique européenne (CEE) vers l’Est.
Œuvrer contre une trop forte intégration des douze ayant pour effet de compromettre l’intégration des pays de l’Est.
Empêcher les douze de mettre en place un système autonome de défense européen.
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La question de l’élargissement de l’OTAN vers l’Est appartient donc à un agenda ancien.
Un document déclassifié datant du 9 février 1990 rapporte une promesse faite par le secrétaire d’État américain James Baker au dirigeant soviétique Mikhaïl Gorbatchev lors des négociations sur la réunification allemande :
Si nous maintenons une présence dans une Allemagne membre de l’OTAN, il n’y aura pas d’extension de la juridiction de l’OTAN d’un seul pouce vers l’Est.
Bien que cette assurance n’ait pas été formalisée dans un traité, elle a été perçue comme un engagement moral par la Russie, alimentant les accusations de « promesses trahies » face à l’élargissement ultérieur de l’OTAN vers les pays de l’ancien bloc soviétique.
D’ailleurs, le 4 avril 2008, lors de la session du Conseil OTAN-Russie à Bucarest, le président russe Vladimir Poutine s’opposa fermement à l’élargissement de l’OTAN, perçu comme une provocation visant à préparer le terrain pour une intégration à l’UE.
La guerre russo-géorgienne d’août 2008, qui éclata dans les régions séparatistes d’Ossétie du Sud et d’Abkhazie, fut une conséquence logique de ces tensions, bien que le conflit ait des racines historiques plus profondes, notamment les relations tendues entre la Russie et ces régions, exacerbées par l’orientation pro-occidentale du président géorgien Mikheil Saakachvili.
En définitive, le sommet de Bucarest, où l’OTAN promit un futur élargissement à l’Ukraine et à la Géorgie, joua un rôle de catalyseur.
Discours de Georges Bush
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Cinq ans plus tard, en 2013, la Communauté des États indépendants (CEI), regroupant 12 anciennes républiques soviétiques actives, ambitionnait de se transformer en une union douanière, à l’image de la Communauté économique européenne.
Alors que l’Ukraine s’apprêtait à renforcer ses liens économiques avec la Russie, des oligarques ukrainiens, menés par Petro Porochenko, l’une des plus grandes fortunes du pays, plaidèrent pour un accord d’association avec l’UE.
C’est ainsi que lorsqu’il fut nommé ministre du commerce, Porochenko négocia ce projet d’association qualifié de « plus ambitieux accord bilatéral » jamais signé par l’UE, lequel se traduisait par une baisse de 99% des droits de douane.
L’UE exigeait qu’elle choisisse entre son accord de libre-échange approfondi et complet (DCFTA) et l’union douanière avec la Russie, présentant cette décision comme un choix exclusif entre deux blocs géopolitiques.
Sur le plan économique, l’Ukraine traversait une année difficile. C’est pourquoi le président Viktor Ianoukovytch demanda une aide annuelle de 20 milliards d’euros à l’UE, qui ne proposa que 610 millions d’euros, conditionnés à des réformes, le président français François Hollande ayant répondu : « Nous n’allons pas payer l’Ukraine pour qu’elle signe l’accord d’association » (The Telegraph, 29/11/2013)
Ainsi en 2013, l’Ukraine se retrouvait donc face à un dilemme aux conséquences dramatiques.
Vladimir Poutine considérait qu’« un accord de libre-échange Ukraine-UE représenterait une grande menace pour la Russie et déboucherait sur une hausse du chômage » et posa la question suivante : « Devons-nous étrangler des pans entiers de notre économie pour que l’Europe nous apprécie ? (BBC 26.11.13)
Aussi, Ianoukovytch proposa un accord trilatéral incluant la Russie pour éviter d’exclure l’un des deux partenaires, mais l’UE, représentée par Barroso, rejeta cette proposition, déclarant : « Lorsque nous signons un accord bilatéral, nous n’avons pas besoin d’un traité trilatéral. »
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Finalement, la Russie offrit à l’Ukraine une aide de 15 milliards de dollars et une réduction du prix du gaz, formalisées dans un accord signé par Ianoukovytch le 17 décembre 2013. Cependant, Petro Porochenko et d’autres oligarques pro-UE poursuivirent une autre voie, plaidant pour l’intégration européenne.
Malheureusement l’histoire ne s’est pas arrêtée là. Porochenko en décida autrement.
À ce stade, il convient d’examiner la thèse selon laquelle, les EU et surtout les USA manipulèrent le pouvoir contestataire des Pro-UE et créèrent le mouvement EuroMaïdan financé en partie par le ministre oligarque, Petro Porochenko.
Le 7 février 2014, le Kyiv Post, un journal Ukrainien pro-occidental faisait état d’un sondage basé sur un échantillon représentatif de 2600 personnes, selon lequel 48 % ne souhaitaient pas de rapprochement entre l’Ukraine et l’Europe et ne soutenaient pas le mouvement « EuroMaïdan » contre 45 % des sondés qui supportaient les manifestations.
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Coup d’État ou révolution ?
Lorsqu’un gouvernement, supporté par la moitié de la population, et contesté par l’autre moitié, est renversé par l’usage de la violence, doit-on parler de « Révolution » ou de « Coup d’État » ?
Si les Gilets jaunes en France avaient renversé le gouvernement, la communauté internationale aurait-elle salué une révolution ?
La manipulation des mouvements contestataires, théorisée lors de la guerre du Kosovo dans les années 1990, semble s’être répétée en Ukraine.
EuroMaïdan, alimenté à la fois par un mécontentement populaire sincère et par des influences extérieures, a conduit à un changement de pouvoir violent, soulevant des interrogations sur le rôle des acteurs étrangers dans la destinée de l’Ukraine.
Avioutskii, Viatcheslav dans son article “La Révolution orange en tant que phénomène géopolitique“, Hérodote, vol. 129, no. 2, 2008, pp. 69-99, écrit ceci en parlant de la révolution dite “orange” de 2004 :
L’opposition a pu compter sur l’aide des ONG et fondations occidentales « spécialisées » en révolutions de velours telles Freedom House et la fondation Open Society Institute de George Soros, mais aussi des think tanks américains comme le National Democratic Institute (NDI), dépendant du Parti démocrate, ou encore l’International Republican Institute (IRI), lié au Parti républicain.
Ces organisations avaient de nombreux relais sur place parmi lesquels figure l’acteur le plus important – le mouvement étudiant Pora. Au-delà de cette influence indirecte, les États-Unis et l’Union européenne ont utilisé des canaux officiels pour exercer une forte pression afin que les élections se déroulent honnêtement. Le président polonais Aleksander Kwas´niewski et son homologue lituanien Valdas Adamkus, accompagnés de Javier Solana, ont été appelés à offrir leur médiation durant la crise de novembre 2004. »
Il conclut :
Il est indéniable que les campagnes organisées par les mouvements de jeunesse, comme Pora, se sont révélées efficaces dans la transformation politique de l’espace postcommuniste.
Elles s’appuient sur des militants formés et financés par des ONG et des fondations essentiellement américaines qui mettent à leur disposition un canevas intellectuel, des formations pratiques et d’importants moyens financiers et matériels.
Ces organisations de jeunesse qui agissent par-delà les frontières et constituent de ce fait des mouvements transnationaux remettent en cause le principe de souveraineté nationale qui dominait auparavant l’analyse géopolitique classique. Les États-Unis s’avèrent être les pionniers en la matière, même s’ils n’ont pas le monopole de ce principe.
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La transcription ci-dessous d’une interview de Georges Soros par CNN démontre qu’effectivement les US n’ont jamais cessé d’agir sur l’opinion publique ukrainienne.
ZAKARIA : D’abord sur l’Ukraine. L’une des choses que beaucoup de gens ont reconnues à votre sujet, c’est que vous, pendant les révolutions de 1989, avez financé de nombreuses activités dissidentes, des groupes de la société civile en Europe de l’Est et en Pologne, en République tchèque. Faites-vous des choses similaires en Ukraine ?
SOROS : Eh bien, j’ai créé une fondation en Ukraine avant que l’Ukraine ne devienne indépendante de la Russie. Et la fondation fonctionne depuis. Et cela a joué un – un rôle important dans les événements maintenant. » (Il parle des évènements de Maïdan).
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Victoria Nuland, la célèbre sous-secrétaire d’État américaine qui prononça le fameux « Fuck the EU », révélait le 13 décembre 2013 devant la fondation US-UKRAINE que les États Unis avaient dépensé 5 milliards de dollars pour aider les ukrainiens à « satisfaire » leurs « aspirations », à savoir se détourner de la Russie pour rejoindre l’Occident.
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Le 7 février 2014, BBC NEWS reproduisait la transcription d’une conversation entre Victoria Nuland et l’Ambassadeur US en Ukraine et titrait :
La fuite de la conversation téléphonique de Victoria Nuland (avec l’ambassadeur américain en Ukraine) montre la mainmise des US sur l’Ukraine.
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On y entend Victoria Nuland échanger avec l’Ambassadeur américain en Ukraine et proférer son célèbre « Fuck the UE ».
La transcription de cette conversation met en scène une V. Nuland qui bloque un candidat pour le poste de premier ministre et choisit seule son candidat qui sera effectivement désigné 1er ministre par la suite.
Ci-dessous, un extrait de la fameuse transcription de la conversation de V. Nuland avec l’ambassadeur des US en Ukraine (Pyatt) :
NULAND: Je ne pense pas que Klitsch (l’actuel Maire de Kiev et ancien boxeur, Wladimir Klitschko) devrait entrer dans le gouvernement, ce n’est pas nécessaire, je ne pense pas que ce soit une bonne idée.
PYATT: Oui. Je suppose… en cette matière qu’il n’entre effectivement pas dans le gouvernement, laissez-le simplement rester dehors et faire ses devoirs politiques et tout.
Je pense juste en termes de sorte de processus qui va de l’avant, nous voulons garder les démocrates modérés ensemble.
Le problème va être Tyahnybok [Oleh Tyahnybok, l’autre chef de l’opposition] et ses gars et je suis sûr que cela fait partie de ce que [le président Viktor] Ianoukovitch calcule sur tout cela.
NULAND: Je pense que Lats (Latseniouk) est le gars qui a l’expérience économique, l’expérience de gouvernance. Il est le… ce dont il a besoin, c’est de Klitsch et de Tyahnybok à l’extérieur.
Il doit leur parler quatre fois par semaine, tu sais. Je pense juste que Klitsch entre… il va être à ce niveau en travaillant pour Yatseniuk, ça ne marchera tout simplement pas.
PYATT: Ouais, non, je pense que c’est vrai. D’ACCORD. Bien. Voulez-vous que nous organisions un appel avec lui comme prochaine étape ?
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John McCain, Victoria Nuland, Pyatt à Kiev lors du coup d’État de Maïdan
Justement, le 27 février 2014, cinq jours après la destitution du président Ianoukovytch, dont l’élection avait été certifiée par l’OSCE, Latseniouk est nommé premier ministre.
Victoria Nuland, nomme donc le Premier ministre ukrainien, au moins 3 semaines avant que la chute supposée non programmée du président régulièrement élu se produise.
Par la suite, des personnes nées à l’étranger se verront attribuer la nationalité Ukrainienne juste quelques heures avant leurs prises de fonction de sorte à intégrer le nouveau gouvernement.
Le journal Le Monde rapportera le 2 décembre 2014 ce qui suit :
Cette équipe comporte une surprise de taille et une nouveauté : trois étrangers y prennent des responsabilités de premier ordre.
Le ministère des finances est attribué à Natalia Iaresko, ressortissante américaine d’origine ukrainienne, qui a fait une partie de sa carrière au département d’Etat, le ministère des affaires étrangères américain, avant de travailler dans le privé » où elle supervisera un fonds de capital-investissement créé par le gouvernement américain pour investir dans le pays, et sera PDG d’Horizon Capital, une société d’investissement qui administre divers investissements occidentaux dans le pays
Un Lituanien, Aïvaras Arbomavitchous, ancien champion de basket mais surtout dirigeant de la filiale kiévienne du fonds d’investissement East Capital, est nommé à l’économie.
Enfin Sandro Kvitachvili, ancien ministre géorgien de la santé et du travail, prend le ministère de la santé, un poste important tant le système de santé ukrainien est miné par la corruption.
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Le Monde poursuit :
Ces trois entrées détonantes sont une initiative du président Porochenko, qui a réservé aux « étrangers », comme les désigne déjà la presse ukrainienne, une partie des postes qui revenaient à son parti. Les décrets de naturalisation ont été pris en urgence, mardi.
Sur la conversation entre Nuland et l’Ambassadeur, l’article de la BBC précisera :
le gros de la conversation montre que les US manipulent l’Ukraine autant que le fait la Russie, et c’est là le vrai désastre diplomatique.
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Ce que révèle cet enregistrement, c’est que Victoria Nuland semble considérer que la chute du Président en exercice est acquise.
Une telle certitude pourrait s’expliquer soit par une intelligence de l’histoire et des évènements, soit plus simplement parce qu’un plan a été élaboré à cet effet.
Ceux qui pourrait douter qu’un tel plan ait pu être envisagé et seraient tentés de considérer cette hypothèse comme complotiste, ne sont certainement pas familiers avec le concept de « regime change » qui est devenu une spécialité des US au soutien de laquelle la division des « opérations psychologiques » est mobilisée.
À titre d’exemples, sur la mise en application pratique des techniques de « regime change » des US, l’article ci-dessous recense 7 gouvernements étrangers qui furent renversés au moyen d’opérations menées par la CIA.
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Rétrospectivement, le Think Tank CATO INSTITUTE déclarait en 2017 concernant les évènement de Maïdan de 2014 : « L’ampleur de l’ingérence de l’administration Obama dans la politique ukrainienne était à couper le souffle. »
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Un deuxième élément vient étayer la thèse de l’orchestration du coup d’État, il s’agit de la mise en œuvre d’une opération de type « false flag », « fausse bannière » en français.
Concrètement, des snipers tirèrent sur la foule avec des balles réelles provoquant la mort de nombreux manifestants.
L’opinion publique considéra que les forces gouvernementales étaient responsables de ce massacre de civils et que le Président Ianoukovytch avait lui-même ordonné de tirer sur la foule.
Non seulement la communauté internationale fut outrée par ces tirs sur la foule mais surtout, des Ukrainiens de l’Ouest qui à l’origine n’étaient pas pro-EU basculèrent dans le mouvement pro-Euromaïdan.
Finalement le président ukrainien sera démis par le parlement, bien que la loi constitutionnelle ne le permettait pas, et ce, en l’absence de vote des députés élus de son propre parti.
Depuis, des chercheurs ont travaillé sur les images et en particulier un chercheur ukro-canadien qui décrit son étude comme il suit :
Cette étude analyse les révélations du procès et de l’enquête en Ukraine concernant le massacre qui a eu lieu à Kiev le 20 février 2014.
Ce massacre de manifestants et de policiers sur le Maïdan est un cas emblématique de violence politique en Ukraine et dans le monde parce qu’il a conduit au renversement du gouvernement de Ianoukovitch et finalement à l’annexion russe de la Crimée, la guerre civile et les interventions militaires russes dans le Donbass, ainsi que les conflits entre la Russie et l’Ukraine ainsi que l’Ouest, que la Russie a aggravés en envahissant illégalement l’Ukraine en 2022.
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La majorité absolue des manifestants blessés de Maïdan, près de 100 témoins à charge et à décharge, des vidéos synchronisées et des informations médicales et médicales, les examens balistiques effectués par des experts gouvernementaux ont montré sans équivoque que les manifestants de Maïdan ont été massacrés par des tireurs d’élite situés dans des bâtiments contrôlés par Maïdan.
Cependant, à ce jour, en raison du caractère politiquement sensible de ces découvertes et de cette dissimulation, personne n’a été condamné pour ce massacre.
L’article discute des implications de ces révélations pour la guerre entre l’Ukraine et la Russie et pour l’avenir des relations russo-ukrainiennes.
La conclusion de ce chercheur qui a peiné à s’imposer mais qui fait désormais l’objet d’un consensus, c’est que les tirs adressés à la foule provenait de bâtiments contrôlés par les pro-maïdan.
Ainsi, la réalité de l’opération « false flag », « fausse bannière » est raisonnablement établie.
On peut par conséquent parler d’un véritable coup d’État, d’une opération de “regime change“.
Les US ont-ils validé l’opération « fausse bannière » et participé à l’organisation du coup ?
En 2014, une fuite téléphonique entre la cheffe des Affaires étrangères de l’UE Catherine Ashton et le ministre estonien des Affaires étrangères Urmas Paet a révélé que ceux-ci avaient discuté d’une possible opération fausse bannière.
La conversation de 11 minutes fut publiée sur YouTube.
Lors de cet appel, Paet déclare qu’on lui avait dit que les tireurs d’élite responsables des meurtres de policiers et de civils à Kiev le mois dernier étaient des provocateurs du mouvement de protestation plutôt que des partisans du président de l’époque, Viktor Ianoukovitch.
Ashton répond : « Je ne savais pas… Mon Dieu. » « Il y a donc une compréhension de plus en plus forte que derrière les tireurs d’élite, ce n’était pas Ianoukovitch, mais quelqu’un de la nouvelle coalition », dit Paet.
Texte publié pour la première fois dans: Jean-François Le Drian, « EuroMaïdan : Comment le couple EU-US a semé les graines de la guerre en Ukraine », Journal d’idées, 17 novembre 2024