The Blackwater Is in Donbass with the Azov Battalion

By Manlio Dinucci

Source :

Global Research, February 01, 2022

https://www.globalresearch.ca/blackwater-donbass-azov-battalion/5768869

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The phone call between President Biden and Ukrainian President Zelensky “did not go well”, CNN headlines: while “Biden warned that a Russian invasion is practically certain in February, when the frozen ground makes it possible for tanks to pass through”, Zelensky “asked Biden to lower his tone, arguing that the Russian threat is still ambiguous”. As the Ukrainian president himself takes a more cautious stance, Ukrainian armed forces are massing in the Donbass near the area of Donetsk and Lugansk inhabited by Russian populations.

According to reports from the OSCE Special Monitoring Mission in Ukraine, obscured by our mainstream which only talks about the Russian deployment, Ukrainian Army and National Guard units, amounting to about 150 thousand men, are positioned here. They are armed and trained, and thus effectively commanded, by US-NATO military advisers and instructors.

From 1991 to 2014, according to the U.S. Congressional Research Service, the U.S. provided Ukraine with $4 billion in military assistance, which was added to by over $2.5 billion after 2014, plus over a billion provided by the NATO Trust Fund in which Italy also participates. This is only part of the military investments made by the major NATO powers in Ukraine. Great Britain, for example, concluded various military agreements with Kiev, investing among other things 1.7 billion pounds in the strengthening of Ukraine’s naval capabilities: this program provides for the arming of Ukrainian ships with British missiles, the joint production of 8 fast missile launchers, the construction of naval bases on the Black Sea and also on the Sea of Azov between Ukraine, Crimea and Russia. In this framework, Ukrainian military spending, which in 2014 was equivalent to 3% of GDP, increased to 6% in 2022, corresponding to more than $ 11 billion.

In addition to the US-NATO military investments in Ukraine, there is the $10 billion plan being implemented by Erik Prince, founder of the private US military company Blackwater, now renamed Academy, which has been supplying mercenaries to the CIA, Pentagon and State Department for covert operations (including torture and assassinations), earning billions of dollars. Erik Prince’s plan, revealed by a Time magazine investigation, is to create a private army in Ukraine through a partnership between the Lancaster 6 company, with which Prince has supplied mercenaries in the Middle East and Africa, and the main Ukrainian intelligence office controlled by the CIA. It is not known, of course, what would be the tasks of the private army created in Ukraine by the founder of Blackwater, certainly with funding from the CIA. However, it can be expected that it would conduct covert operations in Europe, Russia and other regions from its base in Ukraine.

Against this background, it is particularly alarming that the Russian Defense Minister Shoigu denounced that in the Donetsk region there are “private US military companies that are preparing a provocation with the use of unknown chemicals”. It could be the spark that causes the detonation of a war in the heart of Europe: a chemical attack against Ukrainian civilians in Donbass, immediately attributed to the Russians of Donetsk and Lugansk, which would be attacked by the preponderant Ukrainian forces already deployed in the region, to force Russia to intervene militarily in their defense.

In the front line, ready to slaughter the Russians in the Donbass, is the Azov battalion, promoted to a special forces regiment, trained and armed by the US and NATO, distinguished for its ferocity in attacks on the Russian populations of Ukraine. The Azov, which recruits neo-Nazis from all over Europe under its flag traced from that of SS Das Reich, is commanded by its founder Andrey Biletsky, promoted to colonel. It is not only a military unit, but an ideological and political movement, of which Biletsky is the charismatic leader, especially for the youth organization that is educated to hate the Russians with his book “The Words of the White Führer”.

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This article was originally published in Italian on Il Manifesto.

Manlio Dinucci, award winning author, geopolitical analyst and geographer, Pisa, Italy. He is a Research Associate of the Centre for Research on Globalization (CRG).

The original source of this article is Global Research

Copyright © Manlio Dinucci, Global Research, 2022

Les nuages qui s’amoncellent sur l’Ukraine vont-ils se dissiper ?

par Jean-Luc Baslé

Sources :

Mondialisation.ca, 31 décembre 2021

Le saker francophone, 24 décembre 2021

Le 17 décembre, la Russie a remis aux Occidentaux deux projets de traité dont l’objet est la création d’une architecture européenne de sécurité. Les médias n’y ont guère prêté attention – à tort, semble-t-il, car il ne s’agit pas de « souhaits »mais d’« exigences » russes ce que reconnaît volontiers le New York Times. dans l’article que le journal lui a consacré, tout en minimisant la portée et le bien-fondé de cette démarche. Elle fait suite aux récents évènements en Ukraine où la tension est montée d’un cran. Les relations internationales étant également tendues au Moyen Orient et en Asie, il est souhaitable qu’un accord intervienne entre les deux parties d’autant que la situation économique étant ce qu’elle est, une récession mondiale ne peut être exclue. La concomitance de ces deux évènements – tension russo-américaine et récession– ne peut qu’aggraver une situation internationale instable avec les conséquences que l’on peut imaginer.

Que dit le premier traité, celui destiné aux États-Unis (le second s’adresse à l’OTAN) ? Que les États-Unis doivent renoncer à intégrer des nations de l’ancienne Union soviétique dans l’Alliance atlantique, à disposer de bases militaires dans ces mêmes nations, à faire voler des bombardiers, équipés ou non d’armes nucléaires près des frontières russes, etc. En un mot, ils visent à arrêter la marche vers l’est de l’OTAN.

Pourquoi ce ton ferme que certains assimilent à un ultimatum, et pourquoi maintenant ? Dans un excellent article, Gilbert Doctorow en donne deux raisons. La première concerne l’avantage tactique de la Russie en Europe et stratégique à l’égard des États-Unis. La chose est désormais entendue : Washington fournit et fournira des armes à l’Ukraine mais n’interviendra pas militairement. En mars 2018 dans un long discours, Vladimir Poutine a annoncé de nouvelles armes stratégiques révolutionnaires. Quelques esprits éclairés ont incité les dirigeants occidentaux à prêter attention à ses propos, mais l’incrédulité a prévalu. Or, il apparaît qu’aujourd’hui ces armes équipent les forces russes. La seconde raison est l’entente avec le voisin chinois qui prend des allures d’alliance – Vladimir Poutine a fait savoir qu’en cas de conflit en mer de Chine, les Russes seraient du côté des Chinois et Xi Jinping a déclaré que dans un conflit ukrainien, il serait du côté des Russes. A ces deux raisons s’en ajoute une troisième : l’humiliant retrait de Kaboul qui n’est pas sans rappeler celui, tout aussi humiliant, de Saïgon en 1972, et confirme l’affaiblissement de l’Empire. En résumé, les États-Unis sont responsables de la situation dans laquelle ils sont aujourd’hui, à preuve la crise ukrainienne. Au printemps 2014, la révolution du Maidan fait passer l’Ukraine dans le camp occidental. Ce coup d’état qui est la première révolution orange, ne sera pas plus réussi que les suivants. L’Ukraine est une nation fondamentalement liée à la Russie. La séparer de l’âme sœur la condamnait. La situation économique est catastrophique en dépit d’un prêt de 5 milliards de dollars accordé par le Fonds monétaire international en 2000 en contravention de ses propres règles auquel il faut ajouter un second prêt de 750 millions de dollars récemment consenti pour éviter que le pays ne fasse banqueroute. Son président, Vladimir Zelensky, n’a jamais donné suite aux accords de Minsk – accords sanctionnés par un vote du Conseil de sécurité – qui prévoient que Kiev négocie directement avec les républiques du Donbass (Donetsk et Louhansk) pour sortir du conflit qui les oppose. La situation se dégradant et ne sachant plus comment en sortir, les Américains ont essayé de repasser l’affaire aux Russes. Ce fut l’objet du voyage de William Burns, directeur de la CIA et ancien ambassadeur à Moscou, en novembre dernier. En dépit de ses requêtes répétées, Vladimir Poutine refusa de le recevoir, acceptant seulement de lui parler au téléphone pour lui rappeler que les accords de Minsk était une affaire ukrainienne dans laquelle la Russie n’avait pas à intervenir. Il est évident que les Russes ne feront rien pour sortir les Américains d’une situation qu’ils ont eux-mêmes créée. Si cela ne suffisait pas, le coup d’état américain en Ukraine dont s’enorgueillit la sous-secrétaire d’état Victoria Nuland, eut pour effet imprévu la mainmise de la Russie sur la Crimée. Fatigués de ces interférences dans leur sphère d’influence, les Russes ont décidé d’agir.

Que vont faire les États-Unis ? Certains beaux esprits qui leur conseillent de gagner du temps en offrant un hochet aux Russes, ont prêté peu d’attention au discours de Vladimir Poutine du 21 décembre dans lequel il déclare : « Nous espérons une réponse claire et exhaustive à nos propositions. Quelques signaux nous permettent de l’espérer. Cependant, il est possible qu’ils tentent de diluer nos propositions dans une avalanche de mots ou de prendre avantage de cette pause pour poursuivre leurs propres intérêts. Soyons clairs : nous le savons mais cela se révélera contreproductif. Nous souhaitons des discussions constructives et significatives dans un calendrier prédéfini afin d’atteindre des résultats concrets dans l’intérêt de tous. »

Que feront les Russes si les Américains ne répondent pas ou répondent évasivement à leurs propositions ? Personne ne le sait. Mais en tant que joueurs d’échec, les Russes s’y sont préparés. Patrick Armstrong, ancien ambassadeur canadien à Moscou, offre une palette de réponses possibles, parmi lesquelles on relève celles-ci :

  • Stationner des missiles nucléaires à moyenne portée à Kaliningrad.
  • Organiser une expédition navale sino-russe dans le golfe du Mexique au titre de la liberté de navigation.
  • Fermer son espace aérien aux compagnies aériennes occidentales.
  • Exiger que toute importation russe soit payée en rouble.
  • Abandonner Nord Stream II – une décision pénalisante pour l’industrie allemande qui en a grand besoin suite à la décision d’Angela Merkel d’arrêter les centrales nucléaires.
  • Etc.

Si une (ou plusieurs) de ces initiatives était adoptée, les Américains imposeraient de nouvelles sanctions. La plus emblématique serait l’expulsion de la Russie du système SWIFT – un réseau d’institutions financières qui permet d’envoyer et de recevoir des informations sur les transactions financières dans un environnement sécurisé, standardisé et fiable. Les Russes s’y sont préparés, en conjonction avec les Chinois. Cette mesure ne serait donc pas aussi pénalisante qu’elle l’aurait été il y a quelques années. Par ailleurs, n’oublions pas que certaines sanctions se sont révélées très couteuses ou dommageables pour l’économie européenne.

Avant de conclure, arrêtons-nous un instant sur la situation économique. La pandémie et les chaos qu’elle a provoqués dans les chaînes d’approvisionnement ainsi que les plans de soutien à l’économie ont ravivé une inflation qui s’était assagie ces dernières années. Elle a littéralement bondi ces derniers mois, passant de 1,2% en 2020 à 6,8% en novembre 2021 aux États-Unis, de 1,6% à 5,1% au Royaume-Uni, de 0,5% à 4,9% en zone euro et de 0,3% à 9,0% au Japon. L’inflation va-t-elle persister, voire croître ? Nul ne le sait. Mais si les prix continuent de monter, les banques centrales n’auront d’autre choix que de relever leurs taux directeurs. C’est le cas de la Banque d’Angleterre, de la Banque centrale de Russie, de Norvège, du Mexique, du Chili, du Pérou, du Brésil, de l’Afrique du sud, etc. La Réserve fédérale, la Banque centrale européenne et la Banque du Japon n’ont pas relevé le leur mais accélèrent leur sortie de l’assouplissement quantitatif (politique monétaire de soutien à l’économie). Une remontée généralisée des taux d’intérêt provoquerait une récession mondiale qui se traduirait par une augmentation du chômage et des troubles sociaux. Ces situations instables ont parfois une incidence sur les relations internationales – les gouvernements cherchant un exutoire à leurs problèmes internes. Aux États-Unis, la chute de popularité de Joe Biden pourrait le conduire à adopter une politique intransigeante à l’égard de la Russie pour ne pas paraître « faible » aux yeux des électeurs, accusation déjà proférée dans les rangs républicains.

Lors de sa conférence de presse du 23 décembre, Vladimir Poutine a fait savoir que des négociations auront lieu à Genève en janvier, laissant entendre qu’il avait été entendu. Un accord sur ses propositions sonnerait le glas des prétentions hégémoniques néoconservatrices. Joe Biden qui fut longtemps président du comité des affaires étrangères du sénat le sait. Alors qu’il sera confronté à une situation économique difficile, sera-t-il en mesure de résister aux pressions qui s’exerceront sur lui pour éviter l’instauration d’un nouvel ordre mondial multipolaire ?

Jean-Luc Baslé est un ancien vice-président de Citigroup, et diplômé de l’Université de Columbia et de l’Université de Princeton. Il est l’auteur de « Le système monétaire international : Enjeux et perspectives ».

La source originale de cet article est Le saker francophone

Copyright © Jean-Luc BasléLe saker francophone, 2021

Ce que Poutine veut vraiment en Ukraine

La Russie cherche à stopper l’expansion de l’OTAN et non pas à annexer des territoires

par Dmitri Trenin, directeur du Carnegie Moscow Center*

Source : Horizons et débats

Zurich, 18 janvier 2022

Alors que l’année 2021 touchait à sa fin, la Russie a présenté aux Etats-Unis une liste d’exigences qu’elle jugeait nécessaires pour écarter l’éventualité d’un conflit militaire de grande ampleur en Ukraine. Dans un projet de traité remis à un diplomate américain à Moscou, le gouvernement russe a demandé un arrêt officiel de l’élargissement de l’OTAN à l’Est, une fin de toute nouvelle expansion de l’infrastructure militaire de l’alliance (comme les bases et les systèmes d’armes) sur l’ancien territoire soviétique, la fin de l’assistance militaire occidentale à l’Ukraine et une interdiction des missiles de portée intermédiaire en Europe. Le message était sans équivoque: si ces menaces ne peuvent être traitées par la voie diplomatique, le Kremlin devra recourir à l’action militaire.

Ces sujets étaient familiers aux yeux des décideurs occidentaux qui, pendant des années ont répondu en argumentant que Moscou n’avait pas de droit de veto sur les décisions de l’OTAN et ne pouvait en aucun cas exiger de l’Occident un arrêt de fourniture d’armes à Ukraine. Jusqu’à récemment, Moscou acceptait ces conditions à contrecœur. Aujourd’hui, cependant, elle semble déterminée à prendre des contre-mesures si elle n’obtient pas ce qu’elle veut. Cette détermination s’est reflétée dans la manière dont elle a présenté le traité proposé avec les Etats-Unis et un accord séparé avec l’OTAN. Le ton des deux missives était incisif. L’Occident n’a eu qu’un mois pour répondre, ce qui a permis d’éviter des discussions prolongées et peu concluantes. En outre, les deux projets ont été publiés presque immédiatement après leur remise, afin d’en empêcher la divulgation et le détournement par Washington, de la proposition.
    Si le Président russe Vladimir Poutine agit comme s’il avait le dessus dans cette impasse, c’est parce qu’il l’a. Selon les services de renseignement américains, la Russie a près de 100 000 soldats et une grande quantité d’armes lourdes stationnées à la frontière ukrainienne. Les Etats-Unis et d’autres pays de l’OTAN ont condamné les actions de la Russie mais ont simultanément laissé entendre qu’ils ne défendront pas l’Ukraine, qui n’est pas membre de l’OTAN, et ont limité leurs menaces de représailles à des sanctions.
    Mais les exigences de Moscou sont probablement une première offre, et non un ultimatum. Malgré son insistance à vouloir un traité officiel avec les Etats-Unis, le gouvernement russe comprend sans doute qu’en raison de la polarisation et de l’impasse, la ratification de tout traité par le Sénat américain sera pratiquement impossible. Un accord exécutif – essentiellement un accord entre deux gouvernements qui ne doit pas être ratifié et n’a donc pas le statut d’une loi – pourrait donc être une solution plus réaliste. Il est également probable qu’en vertu d’un tel accord, la Russie assumerait des engagements réciproques répondant à certaines préoccupations des Etats-Unis, de manière à créer ce qu’elle appelle un «équilibre des intérêts».
    Plus précisément, le Kremlin pourrait être satisfait si le gouvernement américain acceptait un moratoire officiel à long terme sur l’élargissement de l’OTAN et s’engageait à ne pas stationner de missiles à portée intermédiaire en Europe. Il pourrait également être apaisé par un accord séparé entre la Russie et l’OTAN qui limiterait les forces et les activités militaires là où leurs territoires se rencontrent, de la Baltique à la mer Noire.
    Bien entendu, la question de savoir si l’administration Biden est prête à s’engager sérieusement avec la Russie reste ouverte. L’opposition à tout accord sera forte aux Etats-Unis en raison de la polarisation de la politique intérieure et du fait que la conclusion d’un accord avec M. Poutine expose l’administration Biden aux critiques selon lesquelles elle cède à un autocrate. L’opposition sera également forte en Europe, où les dirigeants auront le sentiment qu’un accord négocié entre Washington et Moscou les laisse sur la touche.
    Toutes ces questions sont graves. Mais il est crucial de noter que M. Poutine a présidé à quatre vagues d’élargissement de l’OTAN et a dû accepter le retrait de Washington des traités régissant les missiles antibalistiques, les forces nucléaires à portée intermédiaire et les avions d’observation non armés. Pour lui, l’Ukraine est le dernier rempart. Le commandant en chef russe est soutenu par ses institutions sécuritaires et militaires et, malgré la crainte de la population russe d’une guerre, il ne rencontre aucune opposition intérieure à sa politique étrangère. Plus important encore, il ne peut se permettre d’être perçu comme un bluffeur. M. Biden a eu raison de ne pas rejeter d’emblée les demandes de la Russie et de privilégier l’engagement.

Les lignes rouges de Poutine

Il existe une asymétrie importante dans l’importance que l’Occident et la Russie accordent à l’Ukraine. L’Occident a certes ouvert la perspective d’une adhésion à l’OTAN au pays en 2008, mais sans calendrier officiel d’admission. Après 2014, lorsque la Russie a repris la Crimée à l’Ukraine et a commencé à soutenir les militants pro-russes dans la région de Donbass, il est devenu difficile d’imaginer comment le gouvernement américain pourrait permettre à l’Ukraine de rejoindre l’OTAN. Après tout, l’opinion publique américaine ne soutiendrait guère le déploiement de troupes pour combattre pour l’Ukraine. Washington a fait à Kiev une promesse que les deux parties savent impossible à tenir. La Russie, en revanche, considère l’Ukraine comme un intérêt vital pour sa sécurité nationale et s’est déclarée prête à recourir à la force militaire si cet intérêt est menacé. Cette ouverture à engager des troupes et la proximité géographique de l’Ukraine donnent à Moscou un avantage sur les Etats-Unis et ses alliés.
    Cela ne signifie pas qu’une invasion russe de l’Ukraine est imminente. Malgré la prédilection des médias occidentaux à dépeindre Poutine comme un homme sans scrupules, il est en fait prudent et calculateur, en particulier lorsqu’il s’agit de recourir à la force. Poutine n’a pas peur du risque – les opérations en Tchétchénie, en Crimée et en Syrie en sont la preuve – mais dans son esprit, le bénéfice doit être supérieur au coût. Il n’envahira pas l’Ukraine simplement en raison des orientations occidentales de ses dirigeants.
    Cela dit, certains scénarios pourraient inciter le Kremlin à envoyer des troupes en Ukraine. En 2018, M. Poutine a déclaré publiquement qu’une tentative ukrainienne de reconquête du territoire dans la région de Donbass par la force déclencherait une réponse militaire. Il y a un précédent historique à cela: en 2008, la Russie a répondu militairement à une attaque géorgienne contre l’Entité provisoire d’Ossétie du Sud. Une autre ligne rouge russe est l’adhésion de l’Ukraine à l’OTAN ou l’installation de bases militaires occidentales et de systèmes d’armes à longue portée sur son territoire. M. Poutine ne cédera jamais sur ce point. Pour l’instant, cependant, les Etats-Unis et les autres membres de l’OTAN ne soutiennent pratiquement pas l’idée de laisser l’Ukraine rejoindre l’Alliance atlantique. Début décembre 2021, des responsables du département d’Etat américain ont déclaré à l’Ukraine qu’il était peu probable que l’adhésion de ce pays à l’OTAN soit approuvée au cours de la prochaine décennie.
    Si l’OTAN devait renforcer ses forces dans les Etats membres de l’Est, cela pourrait militariser davantage la nouvelle ligne de démarcation en Europe, qui longe les frontières occidentales de la Russie et du Belarus. La Russie pourrait être incitée à placer davantage de missiles à courte portée à Kaliningrad, la partie non contiguë de la Russie située le plus à l’ouest, coincée entre la Pologne et la Lituanie. Une alliance militaire plus étroite avec le Belarus pourrait accroître la pression sur l’Ukraine. Moscou pourrait également reconnaître les «Républiques populaires» autoproclamées de Donetsk et de Louhansk et les intégrer dans une nouvelle entité géopolitique avec la Russie et le Belarus.
   Les implications géopolitiques de ces développements pourraient se répercuter au-delà de l’Europe. Pour contrer des sanctions économiques et financières occidentales plus drastiques, que ce soit en prévision d’une incursion russe en Ukraine ou en conséquence de celle-ci, Moscou pourrait devoir s’appuyer sur Pékin, qui se trouve également sous la pression croissante des Etats-Unis. Les présidents Vladimir Poutine etXi Jinping discutent déjà de mécanismes financiers pour protéger leurs pays des sanctions américaines. Dans ce cas, la visite prévue de M. Poutine en Chine pour les Jeux olympiques d’hiver de février 2022 pourrait s’avérer être plus qu’une simple visite de courtoisie. Les Etats-Unis pourraient alors voir l’actuelle entente sino-russe se transformer en une alliance plus étroite. La coopération économique, technologique, financière et militaire entre les deux puissances atteindrait de nouveaux sommets.

Le «jeu du blâme» 

La menace de M. Poutine de recourir à la force vient de sa déception face à un processus diplomatique au point mort. Les efforts du Kremlin pour inciter le Président ukrainien Volodymyr Zelensky à conclure un accord sur le Donbass – qui semblaient prometteurs pas plus tard que fin 2019 – n’ont pas abouti. M. Zelensky, qui a remporté la présidence lors d’un raz-de-marée en se présentant comme un candidat de la paix, est un dirigeant exceptionnellement erratique. Sa décision d’utiliser des drones armés dans le Donbass en 2021 a fait monter les tensions avec Moscou à un moment où l’Ukraine ne pouvait pas se permettre de provoquer son voisin.
    Ce ne sont pas seulement les dirigeants ukrainiens que Moscou considère comme problématiques. La France et l’Allemagne ont fait échouer les efforts visant à trouver une solution diplomatique à l’impasse Russie-Ukraine. Les Européens, qui étaient les garants des accords de Minsk de 2014 et 2015 censés apporter la paix dans la région, n’ont guère réussi à pousser les Ukrainiens à conclure un accord. Le Président allemand Frank-Walter Steinmeier, alors ministre des affaires étrangères, n’a même pas pu faire accepter à Kiev un compromis qui aurait permis la tenue d’élections dans la région de Donbass. En novembre dernier, les Russes sont allés jusqu’à publier une correspondance diplomatique privée entre leur Ministre des affaires étrangères,Sergueï Lavrov, et ses homologues français et allemand, afin de démontrer que les puissances occidentales se rangeaient entièrement du côté de la position du gouvernement ukrainien.
    Et bien que l’Occident se soit concentré sur le renforcement des troupes russes près de la frontière ukrainienne, cela s’est produit alors que les pays de l’OTAN étendaient leurs activités militaires dans la région de la mer Noire et en Ukraine. En juin, un destroyer britannique a navigué dans les eaux territoriales de la Crimée, que Londres ne reconnaît pas comme appartenant à la Russie, provoquant les Russes à tirer dans sa direction. En novembre, un bombardier stratégique américain a volé à moins de 13 miles [21 km] de la frontière russe dans la région de la mer Noire, ce qui a rendu M. Poutine furieux. A mesure que les tensions augmentaient, les conseillers militaires, les instructeurs, les armes et les munitions occidentaux ont afflué en Ukraine. Les Russes soupçonnent également qu’un centre d’entraînement construit par le Royaume-Uni en Ukraine soit en fait une base militaire étrangère. M. Poutine est particulièrement inflexible sur le fait que le déploiement en Ukraine de missiles américains pouvant atteindre Moscou en cinq à sept minutes ne peut être et ne sera pas toléré. 
    Pour la Russie, l’escalade des menaces militaires est sans équivoque. Dans ses articles et ses discours, M. Poutine peut souligner l’unité des peuples russe et ukrainien, mais ce qui lui importe le plus est d’empêcher l’expansion de l’OTAN en Ukraine. Considérez ce qu’il a dit en mars 2014 après avoir envoyé des forces en Crimée en réponse au renversement du Président ukrainien, Viktor Ianoukovytch.«Je ne peux tout simplement imaginer que nous nous rendions à Sébastopol pour rendre visite aux marins de l’OTAN», avait-t-il déclaré à propos de la célèbre base navale russe en Crimée. «Bien sûr, la plupart d’entre eux sont des gars merveilleux, mais il serait préférable qu’ils viennent nous rendre visite, qu’ils soient nos invités, plutôt que l’inverse.»
    Les actions de M. Poutine suggèrent que son véritable objectif n’est pas de conquérir l’Ukraine et de l’absorber dans la Russie, mais de changer la configuration de l’après-guerre froide dans l’est de l’Europe. Cette configuration a fait de la Russie une puissance dominante qui n’a pas vraiment son mot à dire sur la sécurité européenne, qui était centrée sur l’OTAN. S’il parvient à maintenir l’OTAN hors de l’Ukraine, de la Géorgie et de la Moldavie, et les missiles américains à portée intermédiaire hors de l’Europe, il pense pouvoir réparer une partie des dommages subis par la sécurité de la Russie après la fin de la guerre froide. Ce n’est pas une coïncidence, mais cela pourrait constituer un bilan utile pour se présenter en 2024, lorsque Poutine sera candidat à sa propre réélection.•

Source: https://www.foreignaffairs.com/articles/russia-fsu/2021-12-28/what-putin-really-wants-ukraine 

© 2021 Council on Foreign Relations, publisher of Foreign Affaiers. All rights reserved. Distributed by Tribune Content Agency

(Traduction Horizons et débats)


*Dmitri Trenin, directeur du Carnegie Moscow Center, y travaille depuis la création du centre. Il est également président du conseil de recherche et du programme de politique étrangère et de sécurité. De 1972 à 1993, il a servi dans les forces armées soviétiques et russes, où il a notamment été officier de liaison au sein du département des relations extérieures du groupe des forces armées soviétiques (stationné à Potsdam) et, de 1985 à 1991, collaborateur de la délégation lors des pourparlers américano-soviétiques sur les armes nucléaires à Genève. Il a également enseigné au département d’études de guerre de l’Institut militaire de 1986 à 1993. De 1993 à 1997, M. Trenin a travaillé comme Senior Research Fellow à l’Institute of Europe à Moscou. En 1993, il a été Senior Research Fellow au Nato Defense College à Rome.

Silence : on tue !

par Ivo Rens

Professeur honoraire

Faculté de droit

Université de Genève

6 janvier 2022

Quiconque, en Occident, se préoccupe des conflits politiques qui opposent de nos jours encore certains peuples trouve facilement des informations sur les points de vue des protagonistes en présence dans les différends par exemple entre les EEUU (*) et la Chine, les EEUU et la Russie, la Chine et Taïwan, Israël et la Palestine. C’est là, me semble-t-il, une constatation plutôt rassurante car sans la connaissance des positions des uns et des autres la recherche de solutions pacifiques est tout simplement impossible.

Mais il n’en va pas de même pour les conflits qui ont débouché sur des opérations militaires, même et surtout sur des opérations qui ont fait, ou font encore, des morts par milliers, voire des réfugiés par millions. Je pense en particulier à la guerre qui sévit au Yémen où l’Arabie saoudite et les Emirats Arabes Unis, puissamment aidés par les EEUU et plusieurs pays membres de l’OTAN, combattent, avec des armes modernes sophistiquées, les prétendus rebelles houthis pour des raisons qui sont tout sauf évidentes. Sur cette guerre et ses enjeux, immense est notre ignorance. L’une des rares informations indiscutables disponibles sur ce conflit armé est qu’il oppose depuis 2015 quelques-uns des Etats les plus opulents aux “rebelles” d’un des pays les plus pauvres au monde. Quant aux médias, ils font étrangement silence sur le sujet.

Cette situation me paraît fort préoccupante pour les citoyens des démocraties occidentales dont plusieurs, parmi les plus puissantes, sont impliquées dans le massacre yéménite. Mais pareille observation peut être faite aussi, quoiqu’avec un moindre degré d’ignorance ambiante, mais un degré supérieur de manipulations multiples, au sujet de la guerre civile en Syrie qui sévit depuis 2011. Sur cette guerre les médias occidentaux propagent, à l’unisson, l’image simpliste d’un dictateur sanguinaire épaulé par la Russie de Poutine, ce qui est une autre manière de faire silence.

Il est frappant de constater que dans ces deux conflits et plusieurs autres, les puissances occidentales et Israël violent allègrement les normes fondamentales du droit international public visant au maintien de la paix tout en proclamant hautement leur attachement indéfectible aux droits de l’homme.

Il y a là, à tout le moins, matière à réflexion pour les citoyens des démocraties occidentales car ces dernières paraissent s’accommoder tacitement de la complicité de leurs dirigeants avec certains responsables des massacres en cours. Pourtant, à l’ère informatique, la première exigence civique en politique étrangère devrait consister pour tout citoyen à voter pour des représentants cherchant des informations contradictoires sur les positions des parties engagées dans des conflits armés et contrôlant ce que leur gouvernement en fait. Toute fourniture d’armes aux belligérants devrait être sévèrement sanctionnée. Encore faudrait-il que les parlements concernés ne se bornent pas à être des chambres d’enregistrement.(**) Car, est-il besoin de le rappeler : à l’instar des incendies, les guerres n’ont que trop tendance à se propager…

(*) Etats-Unis d’Amérique.

(**) Chambre parlementaire sans influence notable sur la vie politique. 

Syrie : une guerre globale, sans frontières

27 juin 2021
par Michel Raimbaud

Source : RT France : https://francais.rt.com/opinions/88246-syrie-guerre-globale-sans-frontieres-michel-raimbaud

Alors que la guerre en Syrie est entrée dans sa onzième année, Michel Raimbaud analyse son traitement médiatique. Pour l’ancien diplomate français et essayiste, celui-ci doit prendre en compte la multiplication des acteurs qui pèsent dans ce conflit.

Depuis plus de dix ans, la guerre impitoyable qui ravage la Syrie et inflige un martyre à son peuple a inspiré des torrents d’écrits et des flots de discours. Lettres et mots ont enflammé les esprits sans pour autant illuminer les cerveaux, pourtant si prompts à l’allumage pour les causes les plus improbables, de nos élites pensantes. Durant cette longue période, les sujets de nos «grandes démocraties» ont donc eu droit à un lavage de cerveau en (double) bonne et due forme, à savoir un matraquage et une omerta. Nous avons pu entendre rabâcher un nombre incalculable de fois le récit officiel bien connu des guerres de Syrie, un récit ayant toujours pignon sur rue dans l’ensemble des médias officiels écrits et audiovisuels du mainstream, au sein de l’immense majorité des intellectuels et dans les hautes sphères politiques et diplomatiques de France, de Navarre, d’Europe et d’Occident. Détail qui tue ou devrait tuer, les hérauts, promoteurs et crieurs publics de cette doxa (c’est ainsi qu’on appelle ledit récit pour faire chic) se sont trompés sur toute la ligne, mais ils persistent et signent… Ce qui ne les gêne aucunement, puisque, et c’est même le secret de leur réussite, ils n’ont jamais de preuves à fournir afin de justifier leurs messages, et c’est tant mieux pour leur quiétude intellectuelle.

Déjà gavés de la version officielle, les sujets en question ont eu droit à des cures d’omerta, la loi du silence neutralisant radicalement ceux qui remettent en question le récit officiel. Dans ces conditions, les contestataires qui ont entrepris de déconstruire point par point cette doxa ont dû se rabattre sur les médias alternatifs. Lorsqu’il est arrivé à certains, très rarement et par erreur, de se retrouver invités dans les médias officiels, c’était en qualité de faire-valoir lors d’interventions homéopathiques. L’expérience prouve que ce travail de déconstruction inlassable de la vérité officielle est épuisant et fait même tomber dans le panneau décrit naguère par Carl Rove, conseiller néoconservateur de Georges Bush junior, à l’intention d’un journaliste américain, Ron Suskind, qui évoque l’anecdote en 2004 dans le New York Times. Interrogé sur l’utilité des «analyses de la réalité observable», notre ami Carl avait rétorqué d’un air dédaigneux : «Ce n’est plus de cette manière que le monde marche réellement. Nous sommes un empire maintenant, et lorsque nous agissons, nous créons notre propre réalité. Et pendant que vous étudiez cette réalité, judicieusement, comme vous le souhaitez, nous agissons à nouveau et nous créons d’autres réalités nouvelles, que vous pouvez étudier également, et c’est ainsi que les choses se passent. Nous sommes les acteurs de l’histoire. […] Et vous, vous tous, il ne vous reste qu’à étudier ce que nous faisons.» Et il est vrai que l’exercice de déconstruction est voué à l’échec. Le temps de réfuter tel ou tel «récit», une cinquantaine d’autres ont été produits et mis en ligne sur le mainstream.

Certes, on peut continuer, et il est difficile de ne pas le faire, à dénoncer les crimes de guerre, les crimes contre l’humanité, les mesures génocidaires, la tentative de politicide (destruction de l’Etat) et d’ethnocide (destruction du peuple dans sa société, sa mémoire, sa culture, sa personnalité, sa dignité, ses aspirations), bref tout ce qui s’inscrit dans le cadre d’une agression collective contre la Syrie légale, crime international par excellence. Mais à quoi bon ? Il est de même tentant de rappeler encore et encore les destructions, crimes, exactions, méfaits, pillages, vols, etc… dont les envahisseurs et leurs complices sont responsables, ou le bilan des sanctions, des blocus ou embargos. Depuis 2011, des mesures coercitives innombrables et sadiques de toutes sortes n’ont-elles pas été décrétées sur un rythme forcené, par trains entiers, par des bureaucrates maniaques et fanatiques, littéralement enragés de ne pouvoir imposer par la force des armes le changement de régime, la capitulation sans conditions et la mise au pas de la Syrie ?

En réalité, cette réflexion répétitive lassante a du bon, dans la mesure où elle amène à réaliser que la Syrie résiliente mérite beaucoup mieux que des lamentations sans fin. Elle a droit à notre respect, à notre soutien politique et moral, et à notre solidarité. Ce qui est infiniment plus constructif. Avec l’aide de ses alliés, elle a résisté, militairement et moralement, elle a imposé le respect de son calendrier constitutionnel (ce qui constitue en soi un succès politique), elle impose le respect tout court, et dans leur for intérieur beaucoup de chefs d’Etat envient sûrement leur collègue syrien. D’ailleurs, à Damas – cet état d’esprit est assez nouveau – on laisse transparaître un certain optimisme, conformé sûrement sur la fierté de tenir tête à l’adversité et aux adversaires. D’autant plus qu’ici et là dans le vaste monde, de nombreux indices tendent à démontrer que l’on prend conscience du bien-fondé de la posture confiante et plus volontariste que jamais qu’adoptent les dirigeants syriens, malgré la lourdeur du fardeau et des entraves qu’impose le satané Axe du Bien. Ces constats de renouveau ne valent-ils pas toutes les palabres du monde et tous les ergotages intellectuels des pisse-vinaigre ? Malheureusement, dans la France officielle, marginalisée, invisible et inaudible, le temps s’est arrêté : c’est le couvre-feu pour nos Lumières, la mise au pas de tout ce qui bouge et marche. Tout se passe comme si la déraison du Covid avait eu raison de tout… rationalisme. La couverture et le traitement de la question syrienne font largement les frais de ce gel des intelligences et des consciences. En conséquence, on s’en tient en Occident, en France tout spécialement, à l’approche habituelle que l’on a des conflits et des crises : sous nos latitudes, on adore traiter au cas par cas et l’on répugne à adopter une approche globale : prière de «ne pas tout mélanger», injonction qui constitue l’une des armes absolues des chevaliers de la doxa et des chiens de garde de l’omerta, face aux contestataires. Il en va ainsi dans le conflit syrien, qui est tout sauf une tragédie isolée, un exemple de complexité non soluble dans la simplicité d’esprit.

Lorsque d’aventure on se trouve confronté à ces preux défenseurs de l’orthodoxie faussement naïve, le «débat» prend vite un tour surréaliste. Le substrat géopolitique ? Connais pas. Les visées hégémonistes ? Zappées. Les arrière-pensées, les ingérences systématiques ? Oubliées. Les plans de déstabilisation, de partition, de casse ? Des inventions de «complotistes», l’accusation tenue pour une autre arme absolue, qui est censée anéantir l’adversaire impudent. Il faut donc à tout prix ignorer le contexte régional et mondial qui dérange, éviter soigneusement toute vision d’ensemble. Toute question doit faire l’objet d’un traitement séparé (c’est le cas pour le Liban) à moins que l’on ne préfère l’ignorer complètement (comme on le fait souvent pour l’atroce guerre de Syrie, depuis que celle-ci a été plus ou moins gagnée militairement parlant par Damas et ses alliés). L’Occident est encore et toujours seul au monde. Il est le monde à lui seul. Comment pourrait-il imaginer, même dans le pire des cauchemars, que de plus en plus nombreux sont ceux qui à travers la planète (90% de l’humanité) disent tout bas (ou tout haut) qu’il n’est pas seulement seul, mais qu’il est nu. Bien évidemment, dans le maelstrom des événements actuels, on ne saurait comprendre et analyser (en creux et en relief) les multiples conflits sans les resituer dans leur cadre géopolitique global.

La guerre de Syrie, qui en est à sa onzième année, n’est pas une guerre «civile» entre deux Syries, ni même une simple guerre contre le terrorisme, celui-ci n’étant que l’un des aspects ou instruments du conflit. C’est «une guerre sans frontières», donc une guerre globale et mondiale, dans laquelle se sont impliqués environ 120 Etats membres des Nations Unies (les fameux «amis du peuple syrien»), et où ont été engagés près de 400 000 combattants djihadistes étrangers issus d’une centaine de pays et des cinq continents. Cette guerre multiforme met aux prises deux camps qui défendent deux conceptions opposées de l’ordre mondial : Le camp occidental, soutenu par Israël et les forces islamistes, lutte pour la sauvegarde de son hégémonie unipolaire tandis que le bloc eurasien à direction russo-chinoise, auquel s’est rallié l’Iran, soutient fermement la Syrie, et combat pour un monde bipolaire ou multipolaire respectueux des souverainetés et des indépendances. En conséquence, la guerre de Syrie (l’auteur de ces lignes préfère dire «les guerres de Syrie») doit être considérée, non seulement dans son cadre proche-oriental, mais aussi dans son contexte arabe et musulman, et bien sûr en fonction des réalités et choix géopolitiques. Il est évident que la politique des pays de la région, avec leurs objectifs, leurs diplomaties, leurs manigances, leurs craintes devant la tournure des événements, pèse lourdement sur l’évolution de la Syrie. Mais il est non moins évident que l’avenir de la Syrie devra s’articuler de facto avec le devenir de ces multiples belligérants et acteurs, en fonction notamment de leurs alliances, de leurs choix stratégiques, de leurs ambitions et perspectives. Tout traitement de la question syrienne doit donc prendre en compte les faits et gestes de la Turquie, du Liban, du Yémen, de l’Irak, de l’Arabie saoudite, d’Israël, mais aussi du «camp atlantique» et du «bloc eurasien» dans le décor global de la mutation géopolitique en cours : que cela plaise ou non aux partisans des idées simples dans l’Orient compliqué, dans la conjoncture la plus complexe et la plus décisive qui soit. Il en va du réalisme de l’approche requise pour tenter de percer les mystères de l’avenir. Quant au choix entre pessimisme ou optimisme, il dépend avant tout de l’idée que l’on se fait du destin de la domination occidentale : assurée à jamais ou déjà en agonie…

Belarus-Pologne

Migration et géopolitique : la crise frontalière entre le Belarus et la Pologne

par Alfred de Zayas et Adriel Kasonta

Source : Horizons et débats (Zeit-Fragen)

7 décembre 2021

Il est essentiel d’aller au-delà du battage médiatique et des prises de position pour éviter que cette crise ne dégénère en un conflit dangereux.

Les fausses nouvelles et les lois erronées rendent difficile la compréhension de la crise des migrants hautement politisée en Méditerranée, dans les Balkans et à la frontière entre la Pologne et le Belarus.
    Après avoir séparé les faits de la propagande et supprimé le prisme de l’agitation anti-Lukachenko des médias traditionnels – qui a plus à voir avec le fait de la remise en question par l’Union européenne de la légitimité de l’élection présidentielle de 2020 qui s’est déroulée en Biélorussie qu’avec la crise des migrants sur le terrain – il est vital de rester factuel, de se concentrer sur le problème réel se déroulant aux frontières et sur les conséquences possibles de sa mauvaise gestion.

Quels sont les faits ?

Depuis le début de l’année 2021, plus de 30 000 migrants originaires d’Irak, d’Afghanistan et de Syrie auraient tenté de franchir la frontière entre la Pologne et le Belarus. Selon les autorités polonaises, cette vague a atteint son apogée en août, avec plus de 15 000 tentatives à elle seule.
    Bien que Minsk soit accusée d’attirer les migrants en leur offrant des visas biélorusses et en organisant leur transport jusqu’à la frontière de l’UE, et que Varsovie emploie un langage ferme, aucune preuve tangible pour confirmer ces accusations n’a été fournie jusqu’à présent, alors que la gravité des allégations exigerait que de telles preuves soient présentées avant que d’autres actions soient entreprises.
    «Il s’agit d’une crise politique, créée pour déstabiliser l’UE», a déclaré le Premier ministre polonais Mateusz Morawiecki aux journalistes à Varsovie après des entretiens avec le président du Conseil européen Charles Michel le 10 novembre. «C’est une manifestation de terrorisme national, une vengeance de Loukachenko pour notre soutien aux élections démocratiques au Belarus.»
    Peu importe nos opinions sur Président Alexandre Loukachenko et de l’état de la démocratie en Biélorussie sous son règne, les auteurs de cet article trouvent étonnant que la Pologne, rétrogradée, selon l’indice de Freedom House publié l’année dernière, de «démocratie consolidée» à «démocratie semi-consolidée» et qualifiée cette année par un rapport de Varieties of Democracy (V-Dem) de «pays le plus autocratisant» du monde, puisse préférer aggraver encore la situation à sa frontière plutôt que de trouver une solution pacifique.

Les sanctions ne sont pas 
la meilleure solution

Malgré la pression constante de l’Occident concernant le résultat des élections de 2020 et la série de nouvelles sanctions imposées au Belarus par l’UE pour avoir prétendument monté une «attaque hybride» en encourageant les migrants du Moyen-Orient, d’Afghanistan et d’Afrique à traverser la frontière polonaise, il ne semble pas que cela fasse bouger qui que ce soit à Minsk.
    En effet, depuis sa réélection l’année dernière, M. Loukachenko a réussi à sortir l’économie de la récession et à augmenter considérablement le volume des échanges commerciaux du pays, notamment grâce aux exportations vers l’UE.
    Minsk est notamment le premier exportateur de bois et de métaux vers l’Union européenne, et il n’y a pas de consensus entre les membres de l’UE en ce qui concerne les restrictions sur les importations de potasse et de pétrole en provenance du Belarus.
    Les perturbations de la chaîne d’approvisionnement et la pandémie de Covid-19 jouent également en faveur du Belarus. Si les premières ont fait augmenter la demande de produits belarussiens tels que les meubles et les machines, les secondes, suivies par l’approche souple du pays en matière de confinement, ont contribué à la croissance du pays, comme le suggère un rapport de la Banque mondiale. En outre, le versement de près d’un milliard de dollars du Fonds monétaire international en août a permis d’augmenter ses réserves en devises.
    Avec une croissance de 36,1 % des exportations mondiales entre janvier et septembre et une croissance de 5,8 % du PIB au deuxième trimestre en comparaison de l’année précédente, et l’approfondissement de l’intégration économique et politique avec la Russie, M. Loukachenko n’a pas grand-chose à se reprocher, concernant l’économie.

L’escalade militaire

Alors que la crise migratoire à la frontière entre la Biélorussie et la Pologne se poursuit, et que la tension monte en raison des importants déploiements militaires sur le terrain, la possibilité de mal calculer la situation a considérablement augmenté.
    Le 10 novembre, à la demande de M. Loukachenko, la Russie a envoyé deux bombardiers stratégiques Tupolev Tu-22M3 pour aider le Belarus à gérer la situation à la frontière. En outre, deux bombardiers russes Tu-160 porteurs de missiles stratégiques accompagnés de chasseurs biélorusses Su-30SM ont effectué une patrouille aérienne conjointe «afin d’assurer la sécurité militaire de l’Etat de l’Union» [Russie-Biélorussie], a indiqué jeudi dernier le Ministère russe de la Défense.
    En outre, Minsk a exprimé le besoin d’obtenir de Moscou des systèmes Iskander à capacité nucléaire pour les déployer dans le sud et l’ouest du pays, a déclaré M. Loukachenko dans une interview accordée au magazine russe National Defense.
    La Lituanie, l’Estonie et la Lettonie ont exprimé leur inquiétude quant à la crise à la frontière avec le Belarus et ont déclaré dans une déclaration commune publiée par les ministères de la défense des pays que la situation actuelle «augmente la possibilité de provocations et d’incidents graves qui pourraient également déborder sur le domaine militaire».
    Alors que la Pologne, la Lituanie et la Lettonie envisagent de déclencher l’article 4 de l’OTAN, que la Lettonie a déjà déployé 3 000 soldats sur le terrain et que l’Ukraine prévoit de déployer 8 500 soldats et policiers supplémentaires en raison de la crise à la frontière avec le Belarus, il convient de noter que le général Nick Carter, chef d’état-major de la défense britannique, rappelle le risque accru d’une guerre accidentelle entre l’Occident et la Russie.
    «Je pense que nous devons faire attention à ce que les gens ne finissent pas par permettre à la nature belliqueuse de certains de nos politiques de se retrouver dans une position où l’escalade mène à une erreur de stratégie», a déclaré M. Carter dans une interview accordée au Times Radio dimanche.

Ne pas confondre migrants et réfugiés

Pour prendre la bonne décision, nous devons avoir une bonne épistémologie – ce que les médias traditionnels sabotent délibérément. Par exemple, il est essentiel de se rappeler que les migrants ne sont pas nécessairement des réfugiés, et que le régime juridique des réfugiés ne peut pas être transposé aux migrants. 
    D’une part, la Convention de Genève sur les réfugiés accorde le statut de réfugié aux personnes qui craignent avec raison d’être persécutées. Cependant, cette convention n’a pas été rédigée pour faciliter les migrations de masse et ne doit pas être instrumentalisée à cette fin, ce qui impliquerait une interprétation de mauvaise foi du texte et de l’intention des rédacteurs.
    D’autre part, force est de constater qu’il n’existe aucun traité international déclarant  la migration comme un droit de l’homme ou qui impose aux Etats l’obligation d’accepter les migrants. Le Pacte international relatif aux droits civils et politiques est muet sur la question de la migration. 
    Le seul traité concernant les migrants est la Convention sur la protection des droits de tous les travailleurs migrants et des membres de leur famille, qui ne réglemente pas la migration elle-même, mais seulement les conditions des migrants une fois qu’ils ont obtenu une résidence légale dans les pays d’accueil. Seuls 56 Etats ont ratifié cette convention – pas le Belarus ou la Pologne, ni la Belgique, le Danemark, la France, l’Allemagne, l’Italie, les Pays-Bas, la Norvège, l’Espagne, etc.
    Les médias traditionnels ne nous le disent pas, mais le droit international est absolument clair sur le concept de souveraineté des Etats en matière de migration. L’entrée d’étrangers dans un pays relève exclusivement de la compétence nationale de chaque Etat. En effet, elle fait partie de l’essence même de la souveraineté. 
    Un Etat peut, bien sûr, ouvrir ses frontières à la migration, mais rien dans le droit international ne l’oblige à le faire.
    En gardant à l’esprit les impacts sanitaires, sociaux et économiques potentiels de la migration, aucun pays démocratique ne devrait simplement ouvrir ses frontières sans consulter au préalable la population résidente.
    N’oublions pas que l’ontologie d’un Etat implique l’obligation de défendre le bien-être de ses citoyens, ce qui peut, dans certaines circonstances, nécessiter la fermeture des frontières, par exemple pour des raisons sanitaires, sociales ou économiques. Le bien-être et la cohésion sociale de la population de chaque Etat sont primordiaux.

La voie à suivre

Etant donné que, selon Fabrice Leggeri, directeur de l’agence européenne de gestion des frontières Frontex, l’afflux de migrants en provenance du Moyen-Orient et transitant par le Belarus va augmenter et que «nous devons être prêts à … faire face à cette situation pendant longtemps», les auteurs de cet article estiment qu’un effort important doit être consenti par toutes les parties pour mettre rapidement un terme à cette crise et éviter un conflit militaire, qui serait désastreux non seulement pour l’Europe mais aussi pour l’ensemble de la communauté internationale.
    Dans l’espoir que le sang-froid prévaudra, nous trouvons judicieuse la recommandation formulée en octobre par l’Assemblée parlementaire de l’OSCE (Organisation pour la sécurité et la coopération en Europe), selon laquelle les gouvernements du Belarus, de la Lettonie, de la Lituanie et de la Pologne doivent unir leurs efforts pour garantir l’accès à la nourriture, à l’eau, aux services médicaux et à un abri temporaire aux personnes piégées dans la zone frontalière entre leurs pays.
    Sachant que les «valeurs européennes» englobent la philosophie judéo-chrétienne de la fraternité humaine et l’engagement d’aider les personnes en détresse, il faut trouver une solution à court terme dépassant les considérations géopolitiques des grands et des petits pays.

En outre, les auteurs soutiennent l’idée présentée par le président de la commission ad hoc sur les migrations de l’AP-OSCE, Kristian Vigenin, selon laquelle «face aux défis posés par la migration irrégulière, il est important de développer une réponse politique coordonnée avec tous les pays situés sur le chemin de la migration afin d’empêcher de nouvelles arrivées irrégulières» – ce qui doit inclure un dialogue direct avec M. Lukashenko, quelle que soit notre opinion sur le cours actuel du pays, car cela n’a rien à voir avec le problème que nous voulons résoudre.
    Nous nous félicitons vivement de la décision de la chancelière allemande Angela Merkel de mettre de côté ses divergences politiques avec le dirigeant du Belarus et de choisir le dialogue plutôt que le conflit.
    Plus important encore, nous devons nous pencher sur les causes profondes de la migration et essayer de concevoir des solutions durables devant inclure des stratégies préventives, telles que l’aide à la reconstruction des infrastructures de l’Afghanistan, de l’Irak, de la Syrie et de la Libye, qui ont été détruites dans des guerres par procuration menées par des étrangers.
    Suivant la logique d’Andrew Bacevich, les auteurs estiment que toutes les parties impliquées dans la destruction du Moyen-Orient devraient «accepter la responsabilité des conséquences découlant de [cet] acte malencontreux» et admettre que des violations flagrantes des droits de l’homme et des crimes de guerre ont été commis, entraînant un «facteur d’incitation» générant des migrations incontrôlées.
   La prévention passe par la reconstruction afin que les populations des pays victimes aient un avenir et puissent rester dans leur pays d’origine, où elles préfèrent sans doute vivre dans un environnement familier, plutôt que d’émigrer vers l’Occident où elles risquent leur vie et celle de leurs enfants pour un avenir incertain. •

Source: https://asiatimes.com /2021/11/migration-and-geopolitics-the-belarus-poland-border-crisis/ du 17/11/2021

(Traduction Horizons et débats)

Recent developments in Swiss EU policy

The EU shows teeth – Federal Councillor Cassis stands firm
Current Concerns
(Zeit-Fragen)
Zurich

by Dr iur. Marianne Wüthrich

December 2021

A few days after the Foreign Affairs Committee of the National Council (FAC-N) travelled to EU headquarters, Federal Councillor Ignazio Cassis met with EU Commissioner Maroš Šefčovic, Switzerland’s new contact person, on 15 November. In their subsequent statements to the media, both maintained their position, Federal Councillor Cassis with dignified composure, the EU Commissioner in his usual commanding tone, lacking any understanding of the Swiss state model. Meanwhile, Swiss EU turbos are making a new attempt to get the supposedly urgently needed electricity agreement out of the drawer, and the head of the Department of Defence, Federal Councillor Viola Amherd, is eyeing military cooperation with the EU within the framework of the “Permanent Structured Cooperation” (PESCO).

The FAC members of the National Council were not exactly received accommodatingly in Brussels. They were snubbed because Brussels did not even want to recognise the release of the cohesion billion by the parliament as a contribution to détente.

Remarkable words of the NEBS President

Particularly noteworthy is the clarity with which SP National Councillor Eric Nussbaumer complained about the EU Commission’s “power play”. Nussbaumer is President of the “New European Movement Switzerland NEBS”, which campaigns for Switzerland’s accession to the EU. Nevertheless, he said in Brussels that “it has ‘ideological overtones’ when Brussels […] regards Switzerland’s desire to associate with Horizon Europe as cherry-picking”. After all, Switzerland is also contributing money to the programme, and research cooperation is of mutual interest. With such an attitude, says Nussbaumer, Brussels is not doing itself any favours, because it is also scaring off the pro-European forces in Switzerland.”1 A wise realisation – better late than never.

Like fire and water

The statements by Federal Councillor Ignazio Cassis and EU Commissioner Maroš Šefčovic in two separate interviews after the 15 November meeting were like fire and water.
  The EU Commissioner “gave Switzerland the tariff at the meeting”, noted the “Tages-Anzeiger”.2 This is what Šefčovic really tried to do: Until the WEF in January, he called for a “quick start”, a “roadmap” for the solution of the four “key questions”, namely “a dynamic adoption of law, state aid, dispute settlement and a mechanism for regular cohesion fund contributions”. In response to the interviewer’s comment: “So the old disputes that caused the Framework Agreement to fail …”, Šefčovic replied: “They have not disappeared into thin air. If we want a perspective, we have to solve these important disputes.” The EU had been patient with Switzerland for a long time, but now it finally needed “legal clarity and predictability”.3
  Federal Councillor Cassis, meanwhile, was unimpressed by his opponent’s brisk course: “Negotiations are not an issue at the moment. We are dealing with highly political issues, not technical ones. When the Federal Council broke off the negotiations on the Framework Agreement in May, it did not do so with the intention of starting negotiations again straight away.” First and foremost, he said, it was about getting to know each other and initiating a political dialogue. “We had a good and open exchange”, said Federal Councillor Cassis, “Maroš Šefčovic gave me the impression of an attentive contact person with a pragmatic attitude.” (Tages-Anzeiger of 19 November 2021)

“There is no command issuing and no command receiving between the EU and Switzerland”

Asked whether Switzerland would meet the “deadline” by January, Ignazio Cassis replied: “A deadline was not an issue during our talks.” And he added: “There is no command issuing and no command receiving between the EU and Switzerland. Each side represents its interests and each side communicates its wishes. The Federal Council knows the EU’s wishes. They are not new.” In response to the comment that listening to him and Mr Šefčovic gave the impression that they had not participated in the same conversation, Federal Councillor Cassis replied: “What he communicated afterwards had relatively little to do with our meeting.” (Tages-Anzeiger of 19 November 2021)
  This statement makes one prick up one’s ears: Is the same EU Commissioner, who apparently showed himself willing to talk in private, acting outwardly as a tough mouthpiece for the hardliners in the Commission and the EU Council? Fortunately, we Swiss have a hard “skull”. We will not be so unwise as to let Brussels impose a “framework” on us that does not suit us.

Electricity agreement with the EU does not bring security of electricity supply

The long-term supply of electricity is a problem that we will not be able to avoid solving, and this does not only apply to Switzerland. A few very smart people are taking advantage of this situation to convince the Swiss population that we absolutely need an electricity agreement with Brussels in order to maintain our security of electricity supply. With this in mind, an interpellation4 is on the agenda of the Council of States for the winter session, to be discussed on 2 December.5 Council of States member Benedikt Würth(CVP/Die Mitte SG) justifies his interpellation as follows: “The electricity situation is urgent and cannot be delayed”. His first question to the Federal Council was accordingly: “Does the Federal Council share the view that a de-blocking of the stalled electricity negotiations is in Switzerland’s interest?”
  To this end, it must be made clear: The fact that an electricity agreement with the EU is supposed to bring more security of electricity supply does not become any truer through frequent repetition. Despite this, however, EU turbos continue to use this link undeterred. In turn, even Federal Councillor Simonetta Sommaruga, head of the Federal Department of the Environment, Transport, Energy and Communications (DETEC) and one of the two Federal Councillors who wanted to stick to the negotiations on the Framework Agreement in May this year, admits: “However, an electricity agreement would not mean that we would automatically have enough electricity. All countries need more electricity.”6 In other words: If, for example, Germany shuts down its nuclear power plants and stops producing coal, it will need its own electricity and will be able to supply Switzerland with less or no electricity in the event of an electricity shortage in winter – with or without an electricity agreement. Council of States member Würth also knows this. So, what is his interpellation really about?

Electricity agreement is out of the question for democratic and legal reasons

From Switzerland’s point of view, integration into the EU electricity market is out of the question; it would almost certainly be rejected in the inevitable referendum.
  Council of States member Benedikt Würth reveals with his third question that his real aim is to crack popular resistance to EU law: “Can the Federal Council imagine offering a dispute settlement mechanism as well as the regulation on state aid along the lines of the failed Framework Agreement for a specific electricity agreement with the EU?”
  In plain language: via an electricity agreement, the hammers are to be forced on the electorate, which is precisely what they do not want:

  • dispute settlement mechanism = obligation to accept the case law of the European Court of Justice (ECJ), including the adoption of EU law (because the case law of the ECJ concerns the application of EU law)
  • regulation on state aid = ban on cantonal and communal subsidies and shares in power plants, i.e., compulsion to privatise Swiss power plants, almost all of which are currently in the hands of the cantons and communes. For according to Article 107/108 of the Treaty on European Union, state aid is “incompatible with the internal market”. Above all, this would hand over the precious treasure of our hydropower to the EU internal market, i.e., it would be sold off to the highest-bidding foreign corporations. And in the event of a dispute, the ECJ would probably not rule in favour of the village in Valais or Graubünden that wants to keep its power plant.

The clou of the Würth interpellation: “The balancing of interests between a reduction in sovereignty and added value in terms of security of supply and the marketing of Swiss electricity can be well and practically communicated and discussed in terms of domestic policy.” Here the strategy is being delivered to pull the wool over the people’s eyes: If we don’t want to freeze in winter, we’ll just have to bite the bullet and give up our sovereignty (including ownership of the power plants). In return, we are allowed to sell and buy our electricity via the EU grid.
  In reality, the Swiss electricity grid has long been interconnected with the grid of the EU states. For example, Axpo7 has been investing in wind power in northern Germany for years, and our neighbouring states will be so happy to have Swiss pumped-storage plants in the future when the sun doesn’t shine and the wind doesn’t blow. In other words: the EU is not only highly interested in North-South transit on the roads (overland transport agreement), but also with regard to the electricity grid – but hardly anyone talks about this.

What is Switzerland doing in the EU military project PESCO?

As every year, the ETH study “Security 2021” finds that “Support for Swiss neutrality remains unchanged and is almost unanimously supported by the respondents.”.8 In view of this clear popular will, the eager efforts of the Federal Council and part of parliament to integrate Switzerland into military alliances are a constant source of annoyance. In addition to the NATO Partnership for Peace (PfP), in which Switzerland has been marching along for a long time without the consent of the people, the Federal Council is also recently considering participation in the EU military project PESCO (Permanent Structured Cooperation), which was established in 2017.
  On the homepage of the German Federal Ministry of Defence you will find more details about PESCO, for example that “the European armed forces [!] […] will be made more compatible in terms of organisation and equipment so that they can jointly assume responsibility for security and defence policy”. Or that the signatories have undertaken to “regularly increase their defence budget and gradually increase investment spending for defense equipment to 20 per cent in the medium term”. The relationship between PESCO and NATO is not entirely clear: “The military cooperation between EU members complements that of the North Atlantic Treaty Organization.”9 As if NATO had not already caused enough damage! Incidentally, the targeted upgrade is not exactly climate-friendly either …
  And in this monumental EU military programme with 46 projects, neutral Switzerland should absolutely be part of it according to the wishes of the head of the Federal Department of Defence, Civil Protection and Sport(DDPS), Viola Amherd? To this end, she was recently invited to a meeting of EU defence ministers in Brussels – what an “honour”! “For Germany, which initiated the concept, it is about creating an ‘army of Europeans’”, says the “Neue Zürcher Zeitung”, and it continues: “Switzerland would hardly go that far ». Amherd, however, praised the Framework Nations Concept in Brussels as a platform that promotes multinationalism in the field of security and defence.”10
  In which areas DDPS head Amherd envisions military cooperation with the EU, she did not want to reveal to the “Neue Zürcher Zeitung”. On the other hand, she announced very candidly that “any legal adjustments were not necessary. The military partnership with the EU in no way calls into question Switzerland’s requirement of neutrality, since there can be no question of deploying troops”. This astonishing point of view not only ignores the direct democratic rights of the citizens, but also shows a peculiar view of Swiss neutrality: It cannot be that the Federal Councillor believes that all activities except a war effort by the Swiss army meet the requirement of neutrality.  •



1 Steinvorth, Daniel. “Schweizer Parlamentarier sind enttäuscht von der EU” (Swiss parliamentarians are disappointed with the EU). In: Neue Zürcher Zeitung of 11 November 2021
2 Walser, Charlotte. “Was er kommuniziert hat, hatte relativ wenig mit unserem Treffen zu tun” (What he communicated had relatively little to do with our meeting). Interview with Ignazio Cassis. In: Tages-Anzeiger of 19 November 2021
3 Israel, Stephan. “Ich möchte schnelle Ergebnisse. In einem Jahr können wir viel erreichen”. (I want quick results. We can achieve a lot in one year). Interview with EU Commission Vice-President Maroš Šefčovic. In: Tages-Anzeiger of 17 November 2021
4 With an interpellation, a member of the Parliament requests information from the Federal Council on a federal domestic or foreign policy matter. The Federal Council answers the interpellation in writing, the author can request a discussion on it (in this case in the Council of States).
5 “Deblockierung der Stromverhandlungen mit der EU” (Deblocking the electricity negotiations with the EU). 21.4042 Interpellation
6 Walser, Charlotte; Häne, Stefan. “Frau Bundesrätin, gehen in der Schweiz demnächst die Lichter aus?” Interview mit Simonetta Sommaruga. (Madam Federal Councillor, will the lights go out in Switzerland soon? – Interview with Simonetta Sommaruga. In: Tages-Anzeiger of 27 October 2021
7 The energy group Axpo Holding is 100% owned by the cantons of north-eastern Switzerland and their cantonal utilities. It supplies around 3 million people and several thousand businesses.
8 ETH Zürich. Center for Security Studies. Security 2021. Foreign, Security and Defence Policy Opinion Shaping Trends 22 June 2021
9 https://www.bmvg.de/de/themen/gsvp-sicherheits-verteidigungspolitik-eu/pesco
10 Steinvorth, Daniel. “Die Schweiz will sich am EU-Militärprojekt PESCO beteiligen” (Switzerland wants to participate in the EU military project PESCO). In: Neue Zürcher Zeitung of 21 October 2021

En marge du Prix Nobel de la Paix 2021

La remise du Prix Nobel de la Paix rejoint le camp de la nouvelle guerre froide

par Karl-Jürgen Müller

Source : Horizons et débats, Zurich, 26 octobre 2021

Il y a 10 ans exactement, l’ex-juge à la Cour administrative fédérale allemande, Dieter Deiseroth, décédé en 2019, conseiller scientifique honoraire de l’Association internationale des juristes contre les armes nucléaires (IALANA) et de l’Association internationale des médecins pour la prévention de la guerre nucléaire (IPPNW) – Médecins chargés de responsabilités sociales, résumait les critiques formulées par l’avocat norvégien Fredrik S. Heffermehl à l’encontre de l’attribution de certains prix Nobel de la Paix dans un article pour la revue allemande Blätter für deutsche und internationale Politik (10/2011).1 

Heffermehl, qui s’est exprimé lui-même dans les colonnes d’Horizons et débats2 (éd. 27, 31 et 32/2012), avait publié en 2008 la première édition de son livre intitulé « Le prix Nobel de la Paix. Les véritables intentions de Nobel », un livre qui a depuis été traduit en plusieurs langues. Heffermehl y expliquait notamment que le comité Nobel norvégien, composé de personnalités politiques, ne prend le plus souvent pas en compte les critères d’attribution du prix Nobel de la paix tels qu’ils ont été définis en 1895 dans le testament d’Alfred Nobel. 

Nobel avait stipulé qu’il fallait chaque année décerner le prix « à la personne qui a le plus ou le mieux œuvré à la fraternisation entre les peuples ainsi qu’à l’abolition ou à la limitation des forces armées en place, ainsi qu’à la tenue ou à la promotion de congrès en faveur de la paix ». En 2008, Fredrik S. Heffermehl a donc conclu que si l’on appliquait cette norme à l’ensemble des 121 prix Nobel de la paix déjà attribués, 51 d’entre eux au moins s’avéreraient injustifiés.

Comité Nobel norvégien : 
« Une loyauté aveugle envers l’OTAN » ?

Quant aux raisons qui auraient motivé ce constat, Dieter Deiseroth résume ainsi la réponse de Heffermehl : « L’auteur voit les raisons de la dérive de ces dernières décennies principalement dans l’échec du parlement norvégien. Celui-ci répartissait depuis 1948 les cinq sièges du comité Nobel en fonction de la représentation proportionnelle des partis. Les qualifications particulières, la compétence et l’expérience dans les domaines relatifs à l’évaluation des critères d’attribution n’ont pratiquement plus joué de rôle dans l’élection des membres du comité. Tout reposait sur le seul consensus de base norvégien sur la politique sécuritaire (qui s’est développé vers la fin des années 40, soit au début de la guerre froide). Pour les membres du comité, l’adhésion à la politique extérieure norvégienne – et par conséquent aux concepts de forces armées et à une loyauté quasi aveugle envers l’OTAN – était plus importante que le respect des dernières volontés d’Alfred Nobel. » (Expression soulignée par K-J. M)

Et pourtant, une vraie politique de paix est actuellement de la plus haute importance

Chaque année, le prix Nobel de la paix est considéré comme la plus haute récompense pour honorer l’action politique en faveur de la paix. En fait, au vu de l’actuelle conjoncture mondiale, ce type d’action relève de l’urgence. 
Ce ne sont plus seulement les conflits et les guerres circonscrits à une région qui requièrent une intervention en matière de politique de paix; le monde se trouve au cœur d’une intensification des conflits et des affrontements à l’échelle planétaire et certains parlent d’une nouvelle guerre froide à dimension mondiale.
    Dans nos médias occidentaux, nous pouvons constater tous les jours à quel point la représentation de l’ennemi que sont devenues la Russie et la Chine est élaborée comme une véritable stratégie de campagne, en écho à des décisions concrètes de politique étrangère et militaire.

    A bien des égards, le monde est en train de s’armer, ne serait-ce que par le biais de la propagande, et s’éloigne de plus en plus de l’objectif de la paix. Les Etats-Unis et leurs alliés, en particulier, ont beaucoup de mal à accepter de devoir renoncer à leur position d’hégémonie, instaurée après 1990 et basée sur les maîtres-mots : « nouvel ordre mondial », « globalisation néolibérale », « gouvernance mondiale » ou « ordre fondé sur des règles ») – au bénéfice de l’égalité de droits commune à tous les Etats et du droit des peuples à l’auto-détermination, ainsi que l’établit la Charte des Nations unies. 
Dans le cadre du jeu de va-et-vient entre les grandes puissances que sont les Etats-Unis, la Russie et la Chine, il n’est pas toujours facile de discerner ce qui se passe avec précision. Il est donc d’autant plus important d’en examiner les causes et les effets.

Controverses sur l’attribution du prix 2021

De toute évidence, l’attribution du prix Nobel de la paix, le 8 octobre dernier, au journaliste russe Dmitry Muratov et à la journaliste philippine Maria Ressa ne contribuera pas à la consolidation de la paix et ne se conformera pas non plus, une fois encore, aux exigences formulées par Alfred Nobel dans son testament. L’attribution du prix au journaliste russe est assurément un nouvel élément inséré dans la mosaïque de la nouvelle guerre froide. 

Il ne s’agit pas de porter un jugement de valeur sur la qualité du travail journalistique des deux lauréats. Cette question ne peut ni ne doit être considérée ici. 

Comme le souligne le communiqué de presse du comité Nobel, le travail journalistique des deux lauréats est axé sur une critique virulente des conditions de vie dans leur pays. Muratov aurait « défendu la liberté d’expression en Russie pendant des décennies et dans des conditions de plus en plus difficiles ». Son journal serait le « plus indépendant actuellement en Russie, avec une approche fondamentalement critique envers le pouvoir en place ». Le journal proposerait en outre « un journalisme basé sur les faits et une véritable intégrité professionnelle ». Rien de tout cela n’est évidemment vérifiable sur place, et on est en droit de se demander pourquoi et dans quel but le comité Nobel, qui est dans l’impossibilité de mener une recherche spécifique sur le sujet en Russie, est si sûr de son jugement et de l’honnêteté de ses « témoins ».

Le gouvernement russe, quant à lui, a fait part de ses commentaires par l’intermédiaire du porte-parole de presse du président, Dmitry Peskov. Il a déclaré que Muratov avait fait preuve de courage et de talent : « Nous pouvons féliciter Muratov, c’est un homme qui travaille en accord avec ses idéaux et qui les défend. » 
    Quelle que soit la façon dont on peut qualifier ces déclarations, elles ont suscité de vives critiques en Occident. Le 8 octobre, la Frankfurter Rundschau a écrit qu’il s’agissait là d’un comportement qui pouvait « difficilement être surpassé en termes de cynisme ». Ce genre d’appréciations formulées à la va-vite a lui aussi sa place dans le cadre de la nouvelle guerre froide.

Réactions occidentales euphoriques 

Les réactions des médias occidentaux, des associations de journalistes et des hommes politiques à la cérémonie de remise des prix de cette année ont été, en général, carrément euphoriques. Au passage, on comprend aussi tout de suite de quoi il retourne en réalité. Par exemple, dans la Zeit-Online du 8 octobre, on trouve en gros titre: « Ecrire contre Poutine et Duterte ». Et dans un autre article : « L’attribution du prix Nobel de la paix à deux journalistes est peut-être l’acte le plus politique accompli par le comité Nobel depuis longtemps. Ce prix intervient dans la bataille ouverte qui se déroule entre dirigeants autoritaires et sociétés civiles, entre la répression systématique et la diffusion provocatrice de ce qui se passe réellement dans le monde. »

Ou encore, dans la Frankfurter Rundschau du même jour : « Pour les deux autocrates que sont Poutine et Duterte, l’attribution du prix Nobel de la paix 2021 est une humiliation publique. » Les prix auraient donc été décernés à « deux journalistes qui se battent haut et fort pour la liberté de la presse, dénoncent l’oppression dans leur pays et risquent leur vie pour le faire ». Le comité Nobel aurait ainsi envoyé un « signal fort ».

Comme on pouvait s’y attendre, le président américain Joe Biden a joint sa voix à ce concert : « Ressa, Muratov et tous les journalistes qui leur ressemblent dans le monde entier sont à l’avant-garde du combat universel en faveur de l’idée même de vérité. »3 
    On peut néanmoins se demander comment ce bel engagement en faveur de la vérité parvient à s’accorder avec le traitement que les Etats-Unis réservent aux vrais lanceurs d’alerte et aux journalistes comme Edward Snowden, Chelsea Manning, Daniel Hale ou Julian Assange.

Et de nouveau, on ignore Alfred Nobel 

L’objectif que poursuivait réellement Alfred Nobel avec son prix n’est presque jamais mentionné, que ce soit par les hommes politiques ou par les médias. Le comité Nobel a donc péniblement tenté de faire le lien en affirmant que la liberté d’expression était « le préalable à la démocratie et à une paix durable ». Et dans le dernier paragraphe de son communiqué de presse, le comité a même explicitement tenté de démontrer en deux phrases que l’attribution du prix de cette année était pleinement dans la ligne de pensée d’Alfred Nobel. 

Or on ne peut qu’en douter si l’on s’en tient aux faits, notamment à la façon dont les politiciens et les médias occidentaux ont géré cette cérémonie de remise de prix. Si on y rajoute l’état dans lequel se trouve la liberté d’expression dans bon nombre de pays occidentaux, c’est de nouveau l’expression « deux poids, deux mesures » qui vient à l’esprit, voire celle d’hypocrisie.

Où sont donc ceux et celles qui défendent la paix ? 

En conclusion de cet article, j insère une citation du site allemand Nachdenkseiten qui fait honneur à son nom (Pages pour réfléchir). Elle est tirée d’un article d’Albrecht Müller, rédacteur en chef des Nachdenkseiten et qui a lui-même été conseiller politique du prix Nobel de la paix Willy Brandt.

    Ce 9 octobre, Albrecht Müller écrit : « La décision du comité Nobel d’attribuer le prix Nobel de la paix au journaliste russe Muratov montre toute la misère de notre époque. Elle contribue à renforcer l’image de la Russie présentée comme l’ennemi tout en lui opposant l’Occident vu sous son meilleur jour. Fabriquer une image de l’ennemi engendre une course à l’affrontement et peut amener en fin de compte au danger d’une terrible confrontation militaire. »


   Mais où sont-elles donc qui, aujourd’hui, défendent de toute leur énergie et de toute leur détermination ce qui était – à juste titre – si extraordinairement important à Alfred Nobel il y a plus de 125 ans ?

1 Voir également Horizons et débats, n° 31 du 30/07/2012, contenant la reproduction (en français) du dernier chapitre de son livre Le prix Nobel de la paix. Ce que Nobel voulait vraiment : « L’objectif est toujours le même : transformer les épées en socs de charrue ».

2 Également publié dans Horizons et débats, n° 27 du 02/07/2012.

3 Cité sur www.nachdenkseiten.de du 11/10/2021. Heyden, Ulrich. La nomination au prix Nobel, un instrument au service de la lutte « pour l’idée de vérité ».










En marge du Prix Nobel de la Paix 2021

Une curieuse protection de la liberté de la presse ?

par Fredrik S. Heffermehl, avocat et écrivain, Norvège

Source : Horizons et débats, Zurich, 26 octobre 2021

En 2021, le prix de la paix a été transformé en un prix pour la liberté de la presse. Dans son éditorial, le grand quotidien norvégien «Aften-posten» se réjouit que le comité Nobel «ait décerné le prix à deux personnes qui sont en première ligne de la lutte pour le droit à la liberté d’expression et qui n’abandonnent pas malgré les pressions et les menaces».
Dans tout cet enthousiasme, il ne faut pas oublier qu’Alfred Nobel a créé un prix pour le désarmement, et non un prix pour la liberté de la presse. Le comité aurait pu facilement souscrire à la vision de la paix de M. Nobel. L’un des candidats pour 2021 était de la plus haute importance pour débarrasser le monde de l’ordre militaire mondial politiquement très puissant combattu par M. Nobel. La menace la plus aiguë et la plus mortelle pour la liberté de la presse dans le monde aujourd’hui est la campagne américaine contre Julian Assange.

L’Australien Assange, fondateur de WikiLeaks, mérite les remerciements de l’opinion publique mondiale pour avoir révélé les crimes de guerre des Etats-Unis en Irak et en Afghanistan. Après tout, la liberté de la presse russe est un problème local, mais l’attaque américaine contre M. Assange empêchera les médias du monde entier de rendre compte de manière critique des abus de pouvoir et des crimes commis par les Etats-Unis. Jusqu’à présent, M. Assange a été privé de sa santé et de sa liberté pendant dix ans. Il est détenu en isolement en tant que prisonnier politique dans la prison de haute sécurité de Belmarsh à Londres, sans inculpation ni condamnation, son traitement est une torture. Ses révélations courageuses pourraient bientôt lui coûter la vie. Un comité fidèle à la vision de la paix d’Alfred Nobel aurait pu protéger M. Assange d’une violation flagrante de ses droits par l’extradition et l’emprisonnement à vie aux Etats-Unis.

    Et maintenant, voici le grand paradoxe : heureusement pour le comité Nobel, la liberté de la presse qu’il vante tant ne fonctionne pas. Si cela avait fonctionné en matière de militarisme (incontrôlé), le monde aurait su depuis longtemps que le prix administré par la Norvège avait trahi l’idée Nobel de coopération mondiale en matière de désarmement. La trahison du sens de ce prix n’avait pas échappé au comité Nobel. Les 14 années que j’ai passées à essayer d’expliquer et de défendre l’idée du Nobel ont échoué parce que les médias mondiaux soutiennent le puissant secteur militaro-industriel et sont incapables de voir le désarmement mondial comme le seul moyen réaliste dans un monde où tant de problèmes menacent la vie.

(Traduction Horizons et débats)