• Israël et ses voisins, un entretien avec l’ambassadeur Chas Freeman

    Un dialogue de Patrick Lawrence avec Chas Freeman

    Source : Horizons et débats

    Zurich, 19 novembre 2024

    Pourquoi les pays du Moyen-Orient, qui se sont engagés jadis à soutenir la cause palestinienne, sont-ils restés si silencieux face aux assauts terroristes d’Israël à Gaza, en Cisjordanie et maintenant au Liban? Où sont les Russes et les Chinois? Le moment n’est-il pas venu de faire preuve de solidarité entre les nations non-occidentales? Ne pourrait-on envisager de se tourner vers elles afin de contrer le soutien inexcusable que les États-Unis et leurs clients accordent au régime sioniste? Que pouvons-nous attendre, à l’avenir, des BRICS, dont les membres (au nombre de 10 aujourd’hui, auxquels s’ajoutent 13 nations « partenaires ») viennent de conclure un sommet à Kazan? 

        Ce sont là les questions que je me pose un an après les événements du 7 octobre 2023. Partant du principe que d’autres se les posent aussi, j’ai posé ces questions à Chas Freeman, illustre ex diplomate. Qui serait mieux placé ? M. Freeman a notamment été Secrétaire adjoint à la Défense, ambassadeur en Arabie saoudite et chargé d’affaires par intérim à Bangkok et à Pékin. Il a été le principal interprète américain lors de l’ouverture parle Président Nixon, en 1972, des relations entre les États-Unis et la Chine.

        Andrew Bacevich, celui que j’appelle « le colonel dissident », m’a dit un jour – c’était pendant la campagne électorale de 2016 – qu’il pensait que Freeman devrait être le prochain secrétaire d’État. Il est aussi, ce qui ne vous surprendra pas, le rédacteur en chef de l’article sur la « diplomatie » de l’Encyclopedia Britannica.

        On trouvera ci-après notre échange prolongé par courriel.

    Chas Freeman

    – o – o – o –

    Patrick Lawrence. Un journal allemand a récemment publié une interview du Ministre égyptien des Affaires étrangères, Sameh Shoukry, lequel a exprimé sa profonde frustration envers les Américains alors qu’Israël poursuit ses attaques à Gaza, et maintenant en Cisjordanie et au Liban. On ne peut pas travailler avec les Américains, a-t-il grandement déploré. Ils disent une chose, la pensent rarement et finissent généralement par en faire une autre. Cela m’amène à poser ma première question dans le contexte de l’élargissement de la crise au Moyen-Orient, pourriez-vous livrer vos commentaires au sujet des stratégies diplomatiques des alliés des États-Unis dans la région? 

        De manière générale, qu’est-ce qui leur passe par la tête? Pourquoi n’ont-ils pas réagi plus vigoureusement à l’assaut israélien? Sont-ils tout simplement des « vendus », d’une manière ou d’une autre? Ou bien est-ce qu’il y a plus que cela?

    Pourquoi les pays du Moyen-Orient, qui se sont engagés jadis à soutenir la cause palestinienne, sont-ils restés si silencieux face aux assauts terroristes d’Israël à Gaza, en Cisjordanie et maintenant au Liban? Où sont les Russes et les Chinois? Le moment n’est-il pas venu de faire preuve de solidarité entre les nations non-occidentales? Ne pourrait-on envisager de se tourner vers elles afin de contrer le soutien inexcusable que les États-Unis et leurs clients accordent au régime sioniste? Que pouvons-nous attendre, à l’avenir, des BRICS, dont les membres (au nombre de 10 aujourd’hui, auxquels s’ajoutent 13 nations « partenaires ») viennent de conclure un sommet à Kazan? 

        Ce sont là les questions que je me pose un an après les événements du 7 octobre 2023. Partant du principe que d’autres se les posent aussi, j’ai posé ces questions à Chas Freeman, illustre ex diplomate. Qui serait mieux placé ? M. Freeman a notamment été Secrétaire adjoint à la Défense, ambassadeur en Arabie saoudite et chargé d’affaires par intérim à Bangkok et à Pékin. Il a été le principal interprète américain lors de l’ouverture parle Président Nixon, en 1972, des relations entre les États-Unis et la Chine.

        Andrew Bacevich, celui que j’appelle « le colonel dissident », m’a dit un jour – c’était pendant la campagne électorale de 2016 – qu’il pensait que Freeman devrait être le prochain secrétaire d’État. Il est aussi, ce qui ne vous surprendra pas, le rédacteur en chef de l’article sur la « diplomatie » de l’Encyclopedia Britannica.

        On trouvera ci-après notre échange prolongé par courriel.

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    Patrick Lawrence. Un journal allemand a récemment publié une interview du Ministre égyptien des Affaires étrangères, Sameh Shoukry, lequel a exprimé sa profonde frustration envers les Américains alors qu’Israël poursuit ses attaques à Gaza, et maintenant en Cisjordanie et au Liban. On ne peut pas travailler avec les Américains, a-t-il grandement déploré. Ils disent une chose, la pensent rarement et finissent généralement par en faire une autre. Cela m’amène à poser ma première question dans le contexte de l’élargissement de la crise au Moyen-Orient, pourriez-vous livrer vos commentaires au sujet des stratégies diplomatiques des alliés des États-Unis dans la région? 

        De manière générale, qu’est-ce qui leur passe par la tête? Pourquoi n’ont-ils pas réagi plus vigoureusement à l’assaut israélien? Sont-ils tout simplement des « vendus », d’une manière ou d’une autre? Ou bien est-ce qu’il y a plus que cela?

    Plus d’alliés « diplomatiques »

    Chas Freeman. Les États-Unis n’ont plus d’ » alliés diplomatiques » dans la région. La colère populaire contre le soutien américain à la stratégie israélienne visant à débarrasser la Palestine de sa population arabe et à s’étendre à Gaza et au Liban rend l’alignement sur Washington trop coûteux sur le plan politique pour que les dirigeants arabes prennent ce risque.

        La perversité d’Israël a mis fin à toute perspective de normalisation des relations entre les États arabes et ce pays. Ceux qui avaient normalisé leurs relations avec Israël sont aujourd’hui soumis à la pression populaire qui les pousse à les suspendre ou à revenir sur leur décision. Plus important encore, les Arabes du Golfe ont déclaré qu’ils seraient neutres dans tout conflit entre l’Iran, Israël et les États-Unis. Le génocide israélien à Gaza a créé un état de guerre entre Israël et le Yémen et a favorisé un rapprochement entre l’Égypte et la Turquie, auparavant très éloignées l’une de l’autre.

    Le Hamas et l’OLP

    PL. On a dit que, par le passé, les nations voisines avaient plus d’affinités avec l’OLP qu’aujourd’hui avec le Hamas parce que la première de ces organisations était laïque, et la seconde non. Est-ce exact et, dans l’affirmative, cette distinction a-t-elle de l’importance aujourd’hui ? 

    CF. Le Hamas est une émanation des Frères musulmans, un mouvement démocratique islamiste. Il est arrivé au pouvoir en Palestine en remportant les élections de 2006. Les dirigeants du Hamas estiment que les sociétés arabes devraient être gouvernées par des dirigeants élus par les électeurs plutôt que par des princes, des généraux, des dictateurs ou des voyous. Les dirigeants arabes qui appartiennent à ces catégories autoritaires trouvent naturellement cette position préoccupante.  La religion n’est pas un facteur important dans les relations des États arabes et musulmans avec le Hamas.  Comme les dirigeants arabes, le Hamas est musulman sunnite. Les divergences des dirigeants arabes avec le Hamas sont bien moindres qu’elles ne l’étaient avec les dirigeants athées de l’OLP. L’Iran, qui est chiite, a été le principal soutien du Hamas, non pas pour des raisons religieuses, mais pour soutenir l’autodétermination palestinienne.

    PL. Dans ce contexte, pouvez-vous nous parler de certains pays en particulier? Mohammed bin Salman, le prince héritier saoudien, a affirmé tout récemment qu’il ne saurait être question d’un rapprochement entre Riyad et Tel-Aviv tant que les Palestiniens ne disposeront pas d’un État ayant Jérusalem-Est pour capitale. Qu’est-ce qui se cache derrière tout cela? Quelle est la position des Emirats, et notamment du Qatar, sur la question israélo-palestinienne?

    CF. Les États arabes du Golfe soutiennent tous que les Palestiniens ont droit à l’autodétermination et sont favorables à une division de la Palestine en deux États. Ils sont confrontés à des critiques de plus en plus vives de la part de leurs opinions publiques pour n’avoir rien fait concrètement pour faire avancer cet objectif. Le dernier sondage que j’ai vu sur l’opinion saoudienne concernant la normalisation avec Israël montrait que 94% des Saoudiens y étaient opposés. La plupart d’entre eux estiment aujourd’hui que les États arabes qui ont établi des relations diplomatiques avec Israël devraient maintenant les interrompre.

        Le statut de Jérusalem est une question importante pour les deux milliards de musulmans que compte la planète.  Les intrusions dans la mosquée Al-Aqsa et les appels à la judaïsation lancés par certains fanatiques au sein du cabinet israélien sont profondément offensants pour les Arabes, musulmans aussi bien que chrétiens.

    Boycott de séance à l’Assemblée générale de l’ONU

    PL. J’ai été très heureux, et même ravi, de voir une vidéo du boycott massif de l’Assemblée générale des Nations unies lorsque M. Netanyahou a pris la parole à l’Assemblée générale, le 27 septembre. Je considère qu’il s’agit d’un moment important et j’ai donc quelques questions à vous poser à ce sujet. Comment avez-vous pris connaissance de cet événement et quelle a été votre réaction ? 

    CF. Les exactions commises par Israël en ont fait la société la plus détestée de la planète. Netanyahou est considéré comme l’équivalent moral d’Adolf Hitler et Israël est un paria partout en dehors de l’Occident. Personne, à l’exception d’un petit groupe de politiciens américains, ne veut être vu en compagnie d’Israël ou de Netanyahou. Le débrayage était pratiquement inévitable, à peine compensé par l’importation par Netanyahou de ses fans israéliens pour applaudir ses multiples inversions du faux avec le vrai.

    PL. Je me demande en fait qui se trouvait dans ce groupe qui a quitté l’Assemblée générale de l’ONU. Ceux qui sont sortis appartenaient-ils à un vaste mouvement de puissances non occidentales ? La quasi-totalité des membres de la nouvelle « majorité mondiale » – le soi-disant « Sud mondial » – semble avoir quitté les lieux, ne laissant sur place qu’un contingent isolé d’Occidentaux. En outre, les ambassadeurs aux Nations unies n’agissent généralement pas sans l’autorisation de leur Ministère. Peut-on supposer que c’était le cas pour ce boycott ? Ce qui s’est passé était-il prévu à l’avance, peut-être même avec un certain degré de coordination ? Cela nous apprend-il quelque chose ?

    CF. Vous avez probablement raison de dire qu’il y a eu une consultation préalable avec leurs capitales, mais Israël est aujourd’hui tellement méprisé au niveau international que cela n’aurait guère été nécessaire. L’antisionisme est devenu une politique de bon aloi presque partout en dehors de l’Occident.

    Les pays du Moyen-Orient

    PL. Et qu’en est-il des pays d’Asie occidentale qui ne sont ni des alliés ni des obligés des Américains ? L’Iran, l’Irak, la Syrie, la Turquie. Comment ont-ils réagi – ou non – à la crise de Gaza et comment les verriez-vous réagir à mesure qu’elle s’étend ? 

    CF. Les agissements d’Israël à Gaza, en Syrie, au Yémen et maintenant au Liban, ainsi que ses efforts pour provoquer une guerre régionale de plus en plus étendue au Moyen-Orient, ont accompli ce qui était auparavant impossible. Elles ont réuni les chiites et les sunnites et consolidé le rapprochement entre l’Arabie saoudite et l’Iran. Plus la cruauté d’Israël à l’égard de ses populations arabes captives et de ses voisins est grande, plus la coalition contre ce pays se renforce. [Le Royaume d’Arabie saoudite et la République islamique ont renoué des liens, après une longue rupture, à la suite de pourparlers parrainés par les Chinois en mars 2023].

    PL. La grande question pour beaucoup de gens est de savoir pourquoi il y a eu si peu de réactions effectives, même sur le plan diplomatique, à la conduite barbare d’Israël depuis les événements du 7 octobre. La Ligue arabe a fait quelques déclarations fermes, mais elles n’ont pas donné grand-chose. Lorsque la barbarie d’Israël est devenue évidente à l’automne dernier, quelques pays d’Amérique latine ont retiré leurs ambassadeurs ou ont rompu leurs relations. Les Sud-Africains ont emprunté la voie juridique, de manière très honorable. Mais à part cela, il ne se passe pas grand-chose. Pourquoi ce silence, cette frilosité, quel que soit le nom qu’on lui donne ? Il semble que « le monde entier regarde », mais que ce même monde entier ne fasse rien. Cela peut-il se résumer à la question de la puissance américaine ?

    Pourquoi tant de frilosité et de silence ?

    CF. Cela se passe peut-être selon l’adage, personne ne veut « jouer à qui pisse le plus loin avec un putois » – si vous me pardonnerez cette expression vulgaire dans ce contexte plus que sérieux. Mais il désigne particulièrement les faits lorsque le putois est soutenu par un pays aussi puissant et enclin aux actions coercitives que les États-Unis. Les partisans du sionisme ont la réputation, bien méritée, de calomnier méchamment leurs détracteurs et d’être déterminés à les ostraciser. Cela intimide la plupart des gens et des gouvernements.

        Tactiquement, à quelques honorables exceptions près, les pays ont choisi de se tordre les mains tout en restant assis. Mais les implications stratégiques (c’est-à-dire à long terme) de l’autodélégitimation d’Israël seront d’une grande portée. Le droit international et la majorité mondiale ont peut-être été temporairement mis de côté par des gouvernements peu enclins à prendre des risques, mais la tolérance de leurs opinions publiques à l’égard d’Israël en tant que fauteur de méfaits s’amenuise de plus en plus. Le fossé se creuse entre les élites politiques bien établies et l’opinion publique indignée, ce qui déstabilise la politique dans les sociétés démocratiques comme dans les sociétés non démocratiques. Les demandes de re-démocratisation des sociétés occidentales et de sanctions à l’encontre d’Israël se font de plus en plus pressantes. Le mouvement « BDS » – boycott, désinvestissement et sanctions – gagne du terrain, tout comme il l’a fait contre la forme beaucoup plus modérée d’apartheid tolérée par l’Occident en Afrique du Sud.

    Les Européens

    PL. En ce qui concerne les Européens, en particulier les Britanniques, les Français et les Allemands, devons-nous conclure que ces nations sont simplement des États vassaux, ou leurs positions sont-elles plus complexes ?

    CF. Elles sont toutes différentes. Les Allemands sont rongés par la culpabilité pour avoir conduit l’Holocauste antisémite et surcompensent en conférant l’immunité à Israël, qui a vu le jour à la suite de cette atrocité européenne. Les Britanniques et les Français, comme les Américains, poursuivent des politiques contrôlées par des lobbies sionistes très efficaces et des médias qui s’autocensurent en faveur d’Israël. Ironiquement, certains pays européens ayant un passé fasciste et antisémite et des affinités actuelles pour l’autoritarisme xénophobe considèrent la culture politique israélienne contemporaine comme similaire à certains égards à la leur. Et l’islamophobie est un facteur croissant dans la chrétienté européenne.

    BRICS, Chine, Afrique du Sud

    PL. Venons-en aux grandes puissances non occidentales, les Russes, les Chinois, les Indiens, et si vous voulez les inclure, les Brésiliens. Je m’attendais à ce qu’ils soient plus nombreux aujourd’hui. Les Chinois ont convoqué cette réunion des différentes factions palestiniennes, peu avant l’assassinat d’Ismail Haniyeh le 31 juillet. Cela m’a semblé être une initiative typique de la nation qui prétend vivre selon les cinq principes de Zhou Enlai. Que pensez-vous de la manière dont les grandes puissances non occidentales ont jusqu’à présent réagi à la crise de l’Asie occidentale ?

    CF. Ces pays sont engagés dans la mise en place d’une alternative à la structure des Nations Unies, de plus en plus impuissante, et à ses agences de régulation mises à l’écart, comme l’OMC. Le groupe des BRICS est né d’un mouvement de protestation contre la primauté des États-Unis et du G-7 sur les grandes puissances non occidentales. Il se dote à présent du potentiel nécessaire pour convoquer des assemblées ad hoc capables d’établir des règles en dehors du cadre des Nations unies, en attendant la réforme et la réorganisation de l’ONU afin de restaurer son efficacité.

        Les efforts chinois de rétablissement de la paix en Asie occidentale et en Europe de l’Est sont soutenus par les autres membres des BRICS. Il est significatif que l’Afrique du Sud – le « S » des BRICS – ait porté plainte contre le génocide israélien devant la Cour Internationale de Justice et la Cour Pénale Internationale. Nous assistons à l’émergence progressive d’une volonté de la part des pays décolonisés d’obliger l’Occident à respecter les idéaux qu’il professe si hypocritement.

    PL. Quelle est votre vision de la situation sur le plan diplomatique ? On peut se demander, alors que les Israéliens ont ouvert un nouveau front au Liban et que rien n’indique que les puissances occidentales réagiront différemment, si nous ne sommes pas en train d’assister à ce que je qualifie d’impunité sans limite, d’impunité sans fin. Quelle influence, quel impact, les autres nations peuvent-elles avoir sur la crise du Moyen-Orient à ce stade ? Si vous le voulez bien, prenez d’abord en compte les pays non occidentaux. Pouvons-nous attendre de ces nations quelque chose de plus que ce que nous avons pu voir jusqu’à présent ? La question est particulièrement importante, me semble-t-il, parce qu’elle concerne le sujet plus vaste du « nouvel ordre mondial » et de ce qu’au fond, une telle notion peut ou ne peut pas signifier. 

    L’essor « des autres » dans ce monde est une réalité

    CF. Je pense que le monde hors Occident insiste de plus en plus sur le respect des normes mondiales par ce dernier au fur et à mesure qu’il devient plus puissant et plus prospère. Comme l’a dit Fareed Zakaria, l’« essor des autres » est une réalité. Le centre de gravité mondial a quitté la région euro-atlantique. Les puissances de rang intermédiaire gagnent en indépendance et en assurance dans la défense de leurs propres intérêts et se montrent moins déférentes à l’égard du club des puissances impérialistes que constitue le G-7. Et si la politique des pays précédemment colonisés est souvent dominée par les tremblements de la gueule de bois post-coloniale, leurs revendications, comme leurs luttes pour l’indépendance, ont été inspirées par les idées qu’ils ont assimilées de l’Occident.

        Pour l’essentiel, ils cherchent à affirmer les normes mondiales édictées pendant la période de domination occidentale, plutôt qu’à s’en affranchir. Ils ne cherchent donc pas à renverser l’ordre établi, mais à rétablir la conformité avec ses idéaux. La perception américaine selon laquelle ils sont « révisionnistes » a un fondement, mais l’antagonisme américain à l’égard de leurs revendications est fondé sur le désir de conserver un rôle hégémonique dans l’économie politique mondiale et la capacité d’utiliser la force pour passer outre ces mêmes normes que les Américains ont contribué à élaborer et qu’ils prétendent toujours soutenir.

    L’impuissance politique de l’ONU

    PL. Encore une question à ce sujet. On reparle actuellement d’une réforme fondamentale de l’ONU et, bien que ce ne soit pas un sujet nouveau, le discours semble plus sérieux aujourd’hui – plus prometteur. La semaine dernière, l’Assemblée générale a fait la démonstration claire et simple d’un problème majeur : L’AG peut faire des recommandations, mais toute l’autorité exécutive appartient aux cinq puissances du Conseil de sécurité. Ce problème, un défaut structurel si l’on veut, remonte à la fondation de l’ONU. Richard Falk et Hans-Christof von Sponeck, deux éminents spécialistes ayant une longue expérience en tant que hauts fonctionnaires de l’ONU, viennent de publier Liberating the United Nations: Realism with Hope (Stanford). Je considère qu’il s’agit d’un livre important. Pouvez-vous exprimer à haute voix le fond de votre pensée au sujet de l’actuelle extension de la crise au Moyen-Orient et sur ce qui pourrait être fait pour y remédier dans le contexte de ce nouveau mouvement de réforme des Nations unies ? 

    CF. Là, il va nous falloir, d’urgence même, faire preuve d’imagination diplomatique. Rien dans le droit international n’empêche le rassemblement ad hoc de pays partageant les mêmes idées pour concerter leurs politiques et leurs pratiques sans tenir compte des Nations unies. L’ONU fait preuve d’une impuissance politique qui rappelle celle de la Société des Nations face aux agissements fascistes des années 1930 en Chine, en Éthiopie et en Europe centrale. Nous devons espérer que la réforme ou le renouvellement de l’ONU ne nécessitera pas une guerre mondiale, comme ce fut le cas pour remplacer la Société des Nations par une nouvelle organisation, plus efficace pendant un certain temps.

    Comme je l’ai suggéré, les BRICS semblent se développer en une institution qui pourrait donner naissance à de nouveaux systèmes de gouvernance mondiale plus équitables. Mais qu’il en soit ainsi ou non, la nécessité de se concentrer sur des objectifs communs et de concevoir des mesures collectives pour les poursuivre est une urgence. Falk et von Sponeck ont mis le doigt sur quelque chose d’important.

    PL. Il se trouve que les BRICS viennent de clore un sommet qui s’est tenu à Kazan, le long de la Volga, dans le sud-ouest de la Russie. J’ai trouvé que le moment choisi était évocateur, ne serait-ce que vaguement, d’un ordre mondial à venir se préparant à remplacer un ordre en déclin. La couverture de la presse occidentale a été, bien sûr, d’un ton de rancœur presque farfelu, et j’ai toujours interprété ce genre de choses comme un indicateur de l’insécurité de l’Occident. Comment analysez-vous le sommet et son importance ? La grande nouveauté qui devait sortir de la réunion de Kazan – c’est du moins ce que je pensais – était l’annonce formelle d’un partenariat stratégique, voire d’une alliance, entre la Russie et la République islamique. Cela aurait eu d’énormes répercussions sur la crise de l’Asie occidentale. Mais je n’ai rien relevé concernant les relations entre Moscou et Téhéran. Auriez-vous une idée à ce sujet ? 

    BRICS: dialogue diplomatique honnête et coopération plutôt que dissuasion 

    CS. Il n’est pas surprenant que ceux qui mènent des politiques étrangères militarisées considèrent les BRICS comme un « bloc » du type G-7 ou comme une alliance potentielle du type OTAN, mais ce n’est ni l’un ni l’autre. C’est une alternative à la domination occidentale sur les institutions et les règles internationales, mais cela reste un forum, comme les Nations unies, et non une coalition anti-occidentale. La traiter comme une coalition anti-occidentale pourrait toutefois l’inciter à le devenir. Si la Russie et l’Iran voulaient formaliser leur relation de défense, la réunion des BRICS à Kazan aurait été l’occasion de le faire, mais le moment n’était pas opportun, étant donné les incertitudes créées par les menaces d’Israël d’attaquer l’Iran pour rétablir la domination par escalade et parvenir ainsi à l’hégémonie régionale à laquelle il aspire. La Russie n’a pas besoin d’une alliance en bonne et due forme pour être en mesure d’aider l’Iran ou d’autres pays de la région à se défendre contre l’agression israélienne. Elle le fera dans la mesure où cela sert ses intérêts, comme elle l’a fait en Syrie. En contrepartie, l’Iran continuera à vendre des drones et à transférer des technologies à la Russie. Une des différences majeures entre l’ordre mondial de l’après-guerre froide et le nouveau système international vers lequel nous nous acheminons est la diminution du rôle des alliances et le retour de la diplomatie classique. Le système émergent est dominé par des ententes (partenariats limités à des fins limitées) fondées sur des intérêts communs, dont certains peuvent être transitoires, plutôt que par des alliances incarnant des valeurs et des intérêts partagés.

        Les cinq premiers États membres des BRICS sont tous non alignés et considèrent les « alliances » comme un passif plutôt que comme un atout stratégique inaltérable. Ils sont prêts à défendre leurs propres intérêts, qu’ils privilégient par rapport à ceux des autres nations. Ils acceptent d’aider les autres à se défendre lorsque les circonstances l’exigent, mais pas autrement.

        Ce point de vue repose sur un raisonnement simple. L’engagement de défendre d’autres États souverains expose ceux qui le prennent au risque d’être mêlés à des combats qui ne sont pas les leurs pour défendre des intérêts qu’ils ne partagent peut-être pas. George Washington l’avait bien compris, et c’est pourquoi il a recommandé aux Américains d’éviter les alliances complexes et les attachements passionnés à d’autres nations. Nos dirigeants actuels ne comprennent pas la sagesse d’une approche aussi flexible et tellement intéressée des affaires étrangères. Ils semblent incapables de réaliser que les États membres des BRICS donnent la priorité au dialogue diplomatique et à la coopération plutôt qu’à la dissuasion militaire. Les membres des BRICS cherchent à sauvegarder leur souveraineté non seulement en se libérant de l’hégémonie occidentale, mais aussi en renforçant leur coopération mutuelle sur la base de concessions mutuelles au service d’intérêts communs.

    Source: Scheerpost.com du 28 octobre 2024; https://scheerpost.com/2024/10/28/patrick-lawrence-israel-and-its-neighborhood-an-interview-with-ambassador-chas-freeman/ 

    (Traduction Horizons et débats)

    novembre 27, 2024
  • L’imbroglio des îles de Mer de Chine méridionale

    L’ouvrage d’Anthony Carty, « The History and Sovereignty of the South China Sea Islands », est une compilation des archives diplomatiques occidentales relatives aux conflits de souveraineté sur les îles de mer de Chine méridionale entre les années 1880 et 1970. Bien que la plupart de ces textes n’aient, de l’avis même de l’auteur, aucune valeur juridique, ils servent à jeter une lumière nouvelle sur la genèse de la confrontation actuelle entre les États-Unis et la Chine dans cette partie du monde. D’origine purement coloniale, la crise est aujourd’hui présentée comme une manifestation de l’agressivité de la Chine à l’égard de ses voisins. La vérité est autrement plus complexe.

    Périodiquement on entend parler de conflit de souverainetés sur les îles de la mer de Chine méridionale. Les Philippines envoient des troupes sur un récif en pleine mer et des garde-côtes chinois les en délogent à coup de canons à eau. Outre la Chine et les Philippines, le Vietnam fait aussi valoir ses droits sur ces archipels, bien que de manière plus discrète.

    Les archipels en question sont constitués par les îles Paracels au nord et Spratleys au sud. L’affaire pourrait être anecdotique car les îles en question sont inhabitées et sans richesse naturelle particulière – on évoque souvent la présence de gisements de pétrole et de gaz, sans avoir jamais réussi à prouver leur rentabilité ni même leur exploitabilité. On y trouve aussi du guano.

    Source: Le Monde, 16 mars 2024.

    Seulement voilà, à compter des années 1950, les États-Unis ont décidé de contrer coûte que coûte les revendications de la Chine communiste. Après une période d’accalmie à la fin du XXe siècle, l’intervention américaine dans le Sud-Est asiatique a repris de plus belle. Au lieu de proposer leurs bons offices aux pays concurrents, les États-Unis s’attachent à jeter de l’huile sur le feu et multiplient les manœuvres navales conjointes avec les Philippines. On assiste ainsi à une montée des incidents entre la coalition américano-philippine et la marine chinoise.

    À qui appartiennent les îles de mer de Chine méridionale ?

    Fort bien, direz-vous, mais à qui appartiennent ces îles ? Les Philippines ont porté l’affaire en arbitrage devant la Cour permanente d’arbitrage (CPA), une organisation intergouvernementale fondée en 1899, dont le siège est à La Haye. La Chine a refusé de comparaître. Un panel de juges internationaux choisis par le secrétariat de la CPA[1] a conclu en juillet 2016 que la Chine n’avait aucun droit sur les îles en question en vertu de la Convention des Nations unies sur le droit de la mer.[2]

    Affaire conclue ? Certainement pas pour la Chine qui conteste les résultats de la CPA. Précisément un livre vient de sortir qui revient sur l’historique complet du conflit de souveraineté sur les îles de mer de Chine méridionale[3]. Son auteur, Anthony Carty est un spécialiste irlandais de droit international que les hasards de la vie professionnelle ont conduit en avril 2009 à devenir professeur titulaire de la chaire de droit public à l’Université de Hong Kong.

    C’est à ce moment que le professeur Carty a pris conscience de l’importance de cette affaire en termes de droit international. Il explique sa démarche comme suit :

    J’ai donc décidé, à mon retour en Grande-Bretagne cet été, d’aller consulter les archives nationales britanniques pour voir s’il existait des documents à ce sujet. (…) À ma grande surprise, j’ai découvert qu’il existait un dossier substantiel traitant directement de la question de la propriété des îles Nansha, que les Philippines appellent les îles Spratleys. À ma grande surprise également, ce dossier affirmait que, par défaut, les îles Spratleys étaient chinoises.[4]

    L’ouvrage du professeur Carty ne livre pas une opinion de plus sur la souveraineté des îles de mer de Chine méridionale. C’est une compilation sèche mais méticuleuse des archives, principalement françaises et britanniques : notes juridiques, correspondance diplomatique, avis d’experts et, plus rarement, communiqués de presse, tant il est vrai que cette question était considérée comme exclusivement technique et sans intérêt pour le public. Le tout est présenté sous forme chronologique et couvre la période qui va des années 1880 aux années 1970.

    La crise des îles Paracels est déclenchée par la France

    La première chose qui frappe à la lecture de ce compendium archivistique est la responsabilité première et entière de la France. L’empire colonial français englobait l’Indochine et avait donc une façade maritime sur la mer de Chine méridionale. C’est dans ce contexte que, dans une lettre officielle adressée en décembre 1931 à la légation chinoise à Paris, la France tente de faire valoir ses droits sur les îles Paracels qui auraient été une dépendance traditionnelle de l’Empire d’Annam (partie constitutive de l’Indochine française).

    Notons bien qu’en 1931, c’est à la Chine que s’adresse la France pour faire valoir ses droits sur ces îles, ce qui donne à penser que, à l’époque, elles étaient considérées par les grandes puissances comme chinoises. Quoiqu’il en soit, la légation chinoise répondit poliment mais fermement que les îles en question font partie de la province de Canton depuis un temps immémorial.

    S’ensuit toute une série de de lettres dans lesquelles la France affirme que l’archipel des Paracels est situé à plus de trois milles nautiques des côtes de Chine, très exactement à 145 milles nautiques de l’île de Hainan, et donc ne sauraient relever de la souveraineté de ce pays. Réponse de la légation chinoise : 

    Le gouvernement chinois estime qu’il n’y a aucun rapport entre la question des îles Paracels et le principe des 3 milles, ce dernier ayant pour objet de délimiter les eaux territoriales et non le domaine territorial. (…) En fait, il serait infondé de procéder à une telle généralisation, car il faudrait alors en conclure que les nombreuses îles ou colonies d’outre-mer situées à plus de 145 milles nautiques de la France métropolitaine ne devraient plus être considérées comme faisant partie du domaine territorial de la France.[5]

    L’ironie cinglante des diplomates chinois semble avoir échappé à la partie française. Pourtant, quelques années auparavant, un lettre du ministre des Affaires étrangères Aristide Briand avait bien reconnu le caractère hasardeux de la position française :

    Selon le Jurisconsulte du Département, les documents évoqués par le ministère des Colonies semblent établir qu’au début du 19ème siècle, les Paracels constituaient une dépendance de l’Annam. Mais l’Annam n’ayant pas exercé son autorité pendant longtemps et la Chine ayant pris possession de l’archipel en 1909, ces faits paraissent de nature à établir les droits de la Chine, s’ils ne se sont pas heurtés à des droits antérieurs de l’Annam. Toute la question est de savoir si ces droits subsistaient en 1909, or il est difficile de dire ce qu’un tribunal en jugerait.[6]

    Dans une note postérieure revenant sur l’historique des revendications françaises sur les îles Paracels, ce même ministère des Affaires étrangères reconnaîtra que les « droits historiques » de l’Annam avaient été opportunément « redécouverts » à l’occasion d’une demande de la Société financière et coloniale (SFFC) qui souhaitait exploiter des gisements de guano sur ces îles.

    Quand la France pratique la politique de la canonnière

    Le cas des îles Spratley est différent car la France ne pouvait faire jouer d’aucun prétexte colonial et elle se contenta de nier la souveraineté de la Chine et de déclarer l’archipel res nullius dans le Journal Officiel du 25 juillet 1933. Au moment de cette publication, Aristide Briand venait de mourir et il n’y avait plus personne pour tempérer les tendances impériales qui régnaient au ministère des Colonies ou au sein du gouvernorat de l’Indochine.

    Toute prudence mise de côté, la France annexa coup sur coup les îles Paracels et les îles Spratley sous prétexte que la Chine était trop faible pour les défendre contre l’agressivité croissante du Japon dans la région. Encore une fois, soulignons que c’est la souveraineté de la Chine que la France conteste, non celle des Philippines ou de tout autre pays. Cette occupation déclenchera une réaction en chaîne qui dure aujourd’hui encore.

    En effet, la France se révélera tout aussi incapable que la Chine d’assurer une présence militaire permanente sur les deux archipels. Ainsi, le Japon annexera sans coup férir les îles Paracels et Spratley en mars 1939 chassant les quelques pêcheurs chinois qui s’y trouvaient. À la suite de la défaite du Japon, le traité de San Francisco de septembre 1951[7] établissait la renonciation du Japon sur tous les territoires qu’il avait conquis au cours des années de guerre, y compris les îles Spratleys et Paracels.

    La fin de la deuxième Guerre mondiale crée un vide juridique

    Toutefois, le traité de San Francisco ne précisait pas le statut à accorder aux îles de mer de Chine méridionale. La France essaya bien de réoccuper ces îles en 1946, mais, aux prises avec les débuts de la guerre d’Indochine, elle échoua à y envoyer des soldats. Une note diplomatique française évoquera quelques années plus tard une cession des archipels à la République du Sud-Vietnam[8]. Les droits de la France étaient si ténus que cet ultime geste n’eut aucun impact sur la suite des événements.

    Dans ces années d’après-guerre, seule comptait la position des États-Unis. Or, les archives américaines montrent qu’entre 1943 et 1974, « la question du titre territorial des îles n’était pas considérée comme importante. Les archives américaines, dont une grande partie est publiée dans les Foreign Relations of the United States, montrent que les États-Unis cherchaient avant tout à empêcher la Chine de s’installer dans ces îles. Les Paracels et les Spratleys ne devaient pas tomber entre les mains de la Chine communiste ».[9]

    Détail curieux. Il convient de souligner que les États-Unis avaient été la puissance coloniale des Philippines entre 1898 et 1946, c’est-à-dire durant l’ensemble de la période pendant laquelle se nouait l’imbroglio des îles de la mer de Chine méridionale. Or, jamais les États-Unis n’ont fait valoir de revendications sur les îles Spratley, ni a fortiori sur les îles Paracels. C’est la France seule qui monta à la manœuvre pour contester la souveraineté de la Chine sur ces îles.

    Comment les Occidentaux ont dénié la souveraineté des peuples autochtones

    Encore faut-il préciser pourquoi les grandes puissances occidentales considéraient les îles de la mer de Chine méridionale comme chinoises. Toutes les sources diplomatiques citées par le professeur Carty font remonter la souveraineté de la Chine à une expédition de l’amiral chinois Li Tchouen aux Paracels en janvier 1909. Au cours de l’opération, des marins chinois ont construit un pavillon, modifié le nom des îles « et manifesté ainsi leur souveraineté ».[10]

    La Chine insistait plutôt, sur le caractère historique de ses droits. Elle rappelait que ses pêcheurs utilisaient ces îles de manière régulière depuis le XVe siècle, y construisaient des cabanes en bois et y demeuraient de manière intermittente. Cet argumentaire historique était rejeté sans autre forme de procès par les diplomates occidentaux. Seule une occupation formelle comme celle de l’amiral Li Tchouen pouvait être prise en considération parce que de type quasi-occidental.

    Le professeur Carty rappelle à ce propos que le juriste allemand Carl Schmitt a écrit des lignes essentielles sur ce déni de justice à l’encontre des peuples autochtones. Il résume ainsi la thèse de cet auteur :

    La question du droit international exigeant l’annexion formelle d’un territoire soulevée dans la correspondance diplomatique française sur les Paracels et les Spratleys est examinée, comme nous l’avons vu, par Schmitt dans Terre et Mer (et dans Le Nomos de la Terre). Il fait remarquer que ces notifications officielles font partie du système colonial, que l’on part du principe que les « indigènes » non européens n’ont aucun droit et que les notifications sont une affaire entre Européens, qui revendiquent des terres qui ne font pas partie de leur patrie. Cette saisie par les Européens de terres avec lesquelles leurs populations n’avaient aucun lien a dénaturalisé toute la structure du droit international occidental. Il est important de noter que « les indigènes tels que les Chinois ne voient pas la nécessité de se notifier ou de notifier à quiconque qu’ils vivent sur des terres qu’ils habitent eux-mêmes depuis des siècles ».[11]

    Ce point de vue sera indirectement confirmé par un long mémorandum du département des recherches du Foreign Office britannique daté de juin 1975 qui reconnaît en conclusion « que les îles Paracels sont et ont été depuis le XIXe siècle des îles chinoises, aux yeux des ministères des affaires étrangères britannique et français. (…) La revendication française de 1931 n’était rien d’autre qu’une manœuvre visant à répondre aux pressions internes au sein du cabinet français (avec les colonies et le gouvernement de l’Indochine), qui n’a jamais été destinée à être poursuivie sérieusement en cas de résistance de la part des Chinois. »[12]

    Précisons que la documentation abondante réunie dans l’ouvrage du professeur Carty n’a pas de prétention juridique. Tout au plus indique-t-elle le contexte dans lequel les grandes puissances – en particulier la France – ont créé de toutes pièces l’affaire des îles de la mer de Chine méridionale en misant sur la prétendue « faiblesse » de la souveraineté chinoise – lisez : le caractère non-occidental de ses revendications.

    La Cour permanente d’arbitrage prend la relève de l’impérialisme colonial

    Paradoxalement, le déni de la souveraineté chinoise par les grandes puissances a été remis au goût du jour par l’arbitrage de la CPA en faveur d’un nouvel acteur dans l’imbroglio : les Philippines. La sentence de cet organisme a été rendue en vertu de la Convention des Nations Unies sur le droit de la mer qui attribue une zone économique exclusive au pays riverain, donc aux Philippines.

    Pour arriver à cette conclusion, le tribunal arbitral a tout simplement fait disparaître les îles de la mer de Chine méridionale. Pendant tout le XXe siècle, la Chine, France, Grande-Bretagne et Japon ont débattu sur la souveraineté des îles Paracels et Spratley. Or, selon le tribunal, il n’y avait pas d’îles. La Chine ne peut en aucun cas prétendre à une souveraineté sur des îles qui n’ont jamais existé.

    La sentence de la CPA poursuit dans son style amphigourique que les récifs en question « sont des hauts-fonds découvrant qui ne génèrent pas de droit à une mer territoriale, à une zone exclusive ou à un plateau continental, et ne sont pas des éléments pouvant être appropriés par occupation ou autrement. »[13]

    Les îles de la mer de Chine méridionale contiennent pourtant des ressources en eau potable et ont abrité des populations de façon intermittente depuis de nombreux siècles comme l’attestent des ruines d’habitations et de temples. La CPA a fait appel à des experts en hydrographie qui ont démontré que ce n’était pas suffisant pour faire vivre une population autosuffisante (self-sustaining). 

    Pour éviter de statuer sur les droits historiques de la Chine ou de tout autre pays, la CPA a transposé le débat historique sur le plan géographique. Puisque les îles Paracels et Pratley n’en étaient pas, la CPA pouvait faire valoir les droits des Philippines sur des eaux territoriales et des zones économiques exclusives.

    Le recours à l’arbitrage avait déjà été préconisé par les puissances occidentales dans les années 1920-30. On sait comment la France avait tranché le débat en envoyant une canonnière dans les îles Spratley. Les États-Unis l’ont réintroduite après la deuxième Guerre mondiale dans le cadre de la guerre froide :

    Les archives nationales américaines contiennent un document datant du milieu des années 1950, dans lequel un sous-secrétaire d’État américain déclare que, bien que les Philippins ne revendiquent pas les Spratleys, il est dans l’intérêt des États-Unis de les encourager à les revendiquer de toute façon afin d’empêcher la Chine communiste de s’installer dans la région.[14]

    L’ouvrage du professeur Carty fait un raccourci saisissant entre la théorie de la res nullius de la France des années 1920-30 et la disparition des îles de la mer de Chine méridionale orchestré par la CPA dans les années 2010. Dans les deux cas, il s’agit d’évincer la Chine de territoires qu’elle occupait depuis plusieurs siècles mais, comme le soulignait Carl Schmitt, sans en avoir songé à en notifier les puissances étrangères.

    Voilà comment des îles ayant une valeur intrinsèque tout à fait marginale sont devenues depuis un siècle une source de tension géopolitique croissante. Longtemps absents du grand jeu qui se livrait entre Chine, Japon, Grande-Bretagne et France, les États-Unis ont choisi de raviver les braises du foyer que l’on croyait éteint en soutenant le pays ayant les prétentions les plus ténues sur les îles de la mer de Chine méridionale – les Philippines.


    [1] La Cour était composée de cinq juges : un Allemand, un Français, un Néerlandais, un Polonais et un président africain.

    [2] En anglaise “UNCLOS” pour United Nations Convention on the Law of the Sea.

    [3] Anthony Carty, “The History and Sovereignty of the South China Sea Islands”, New Star Press, 2024, 246 pages.

    [4] Wang Wenwen, “The rule of law says that the islands are Chinese”, Global Times, 6 avril 2024

    [5] Lettre de la Légation au ministère des Affaires étrangères du 7 juin 1934. Cité in Anthony Carty, idem, pp. 207-8.

    [6] Note d’Aristide Briand au ministère des Colonies, 16 juin 1931. Cité in Anthony Carty, idem, pp. 176-7.

    [7] À ne pas confondre avec la conférence qui s’est tenue San Francisco d’avril à juin 1945 et qui aboutit à la création de l’Organisation des Nations-Unies.

    [8] Note de l’ambassadeur de France en Chine, Etienne Manac’h, au ministre des Affaires étrangères, Michel Jobert, le 18 janvier 1974, intitulée : « Contentieux territorial concernant les îles Spratleys et autres archipels de la mer de Chine méridionale ».

    [9] Anthony Carty, idem, p. V.

    [10] Anthony Carty, idem, p. 148.

    [11] Anthony Carty, idem, pp. 134-5.

    [12] Anthony Carty, idem, p. 243.

    [13] « Arbitrage relatif à la mer de Chine méridionale », Communiqué de presse, Cour permanente d’arbitrage, La Haye, 12 juillet 2016.

    [14] Interview d’Anthony Carty, in Wang Wenwen, “The rule of law says that the islands are Chinese”, Global Times, Apr 06, 2024

    novembre 26, 2024
  • Expulsion de l’UNRWA par Israël en violation du droit international

    par Philippe Lazzarini

    Source : Horizons et débats

    Zurich, 19 novembre 2024

    Déclaration officielle de Philippe Lazzarini, Commissaire général de l’UNRWA, à l’occasion de la réunion de haut niveau qui s’est tenue à l’Alliance mondiale pour la mise en œuvre de la solution à deux Etats.

    Le 29 octobre, la Knesset a approuvé par 92 voix contre 10 une loi interdisant à L’Office de secours et de travaux des Nations unies pour les réfugiés (UNRWA) toute présence à l’intérieur des frontières d’Israël. A partir de 2025, l’agence d’aide aux Palestiniens devra cesser ses activités – avec de graves conséquences.

    Votre Majesté [le prince Faisal Ben Farhan], Excellences.Le vote de la Knesset contre l’UNRWA, rendu public cette semaine, est révoltant et constitue un dangereux précédent. C’est le dernier exemple en date de la campagne en cours visant à discréditer l’UNRWA et à délégitimer son rôle de promotion du développement sur le plan humanitaire et de l’aide aux réfugiés palestiniens.
        Les représentants du gouvernement israélien ont ouvertement appelé au démantèlement de l’UNRWA. Ils en ont fait un des objectifs du conflit en cours à Gaza, au mépris des résolutions de l’Assemblée générale, du Conseil de sécurité ainsi que de la Cour internationale de justice, y intégrant le projet d’installer dans ses structures sur le terrain, à la place de l’UNRWA, des colonies à Jérusalem-Est.
                Ces projets de loi ne feront qu’aggraver les souffrances des Palestiniens car ils ne sont pas seulement dirigés contre l’UNRWA, mais également contre les Palestiniens et leurs aspirations. Nous sommes donc témoins d’une tentative délibérée de modifier unilatéralement les paramètres établis de longue date dans le but d’aboutir à un règlement pacifique du conflit israélo-palestinien. Les conséquences de ces agissements sur la stabilité régionale ainsi que pour la paix et la sécurité internationales seront considérables.
                Depuis des décennies, les Palestiniens des territoires occupés doivent supporter la négation systématique de leurs droits fondamentaux, la partition des territoires, le blocus paralysant de la bande de Gaza, l’expansion agressive des colonies en Cisjordanie et des périodes récurrentes de guerre ouverte ou larvée.
                Au cours de l’année écoulée, les efforts d’Israël pour rendre impossible la création d’un Etat palestinien autonome ont pris de terrifiantes proportions, en même temps que se réduisaient à l’extrême les perspectives d’une solution à deux Etats.
                La Bande de Gaza a été décimée. Plus de quarante-trois mille personnes ont été tuées, pour la plupart des femmes et des enfants. La quasi-totalité de la population a été déplacée, à plusieurs reprises. Depuis plus de douze mois, deux millions de personnes sont prisonnières de ce véritable enfer sur terre. Désormais, la plupart d’entre elles se retrouvent entassées sur un terrain réduit à 10% du territoire de la Bande de Gaza, dans d’insupportables conditions de survie. Dans le nord de la Bande de Gaza, des centaines de milliers de personnes sont prises au piège d’un siège total, exposés à la menace continuelle de mourir de faim ou sous les bombes. Partout dans la Bande de Gaza, 660000 enfants sont privés de scolarité et doivent lutter pour survivre dans les décombres. Beaucoup d’entre eux se retrouvent privés de tout soutien familial,  personne d’autre qu’eux n’ayant survécu aux destructions systématiques. Ils sont traumatisés et très vulnérables, exposés à multiples formes d’exploitation, y compris au recrutement par des bandes criminelles et des groupes armés.

    Dans le même temps, le conflit en Cisjordanie occupée s’aggrave. La violence des colons et les incursions militaires des forces de sécurité israéliennes y sont devenues une réalité quotidienne pour la population palestinienne. Les opérations militaires poursuivent leur objectif d’une destruction planifiée des infrastructures publiques, procédé qui a pris la forme de punition collective dirigée contre la population palestinienne. L’économie est au bord de l’effondrement tandis que s’accroît le désespoir. La colonisation illégale se poursuit donc – au mépris des arrêts de la Cour internationale de justice.
                Ce qui se passe dans la Bande de Gaza et en Cisjordanie nous éloigne de plus en plus de la perspective de la paix, de la coexistence et de l’autodétermination. Bien au contraire, la situation suit une ligne directrice qui ne peut que nous amener à une guerre sans fin avec son cortège de misères, une guerre perpétuelle entre Israéliens et Palestiniens.
                Excellences, depuis 75 ans, l’UNRWA est un fanal, une lueur d’espoir pour les réfugiés palestiniens. Afin d’œuvrer en faveur d’une solution politique juste et durable, l’UNRWA s’est engagée à tout faire, pour offrir aux réfugiés palestiniens une position basée sur la dignité et l’accès à l’éducation et les soins de santé.
                Nous avons formé des générations d’étudiants, dont beaucoup ont obtenu des résultats remarquables dans la région et dans le monde entier. […] Vous savez à quel point les Palestiniens trouvent leur réconfort dans l’éducation – le seul bien humain qui ne puisse leur être ni volé, ni retiré.
                Aujourd’hui, face à ce qui se déroule dans la bande de Gaza et en Cisjordanie, nous prenons le risque de détruire la vie de toute une génération d’enfants. Si nous ne parvenons pas à placer 600000 enfants dans un environnement d’apprentissage relativement sûr, nous contribuons à ce qu’un jour futur, un réveil brutal ne nous confronte à une situation encore plus grave, dictée par la haine et l’extrémisme.
                Excellences, en temps de guerre, l’UNRWA s’est immédiatement transformée en organisation de secours face à la misère humaine, ce à quoi nous avons été directement confrontés l’année dernière à Gaza. Du jour au lendemain, nos enseignants sont devenus des gestionnaires de refuges. Nos cliniques ont été transformées en services d’urgence, alors même que s’effondrait le système hospitalier existant. Plus récemment, nous avons joué un rôle crucial dans la réussite de la première phase d’une campagne de vaccination prioritaire  contre la polio.
                L’année dernière, l’UNRWA a été l’ultime bouée de sauvetage pour la population de la Bande de Gaza. Malgré cela, ou sans doute à cause de cela, nous avons payé un lourd tribut. Au moins 237 de nos collaborateurs ont été tués, dont beaucoup avec leur famille. Près de 200 de nos bâtiments ont été endommagés ou détruits, entraînant la mort de centaines de personnes déplacées qui cherchaient la protection de l’ONU. Nos convois humanitaires, clairement identifiés, ont été attaqués et pillés par des bandes de pillards armés. Les restrictions imposées à l’entrée de biens de première nécessité dans la bande de Gaza ont eu pour conséquence que des convois d’aide humanitaire demeurent bloqués à la frontière alors même que les gens meurent de faim quelques kilomètres plus loin.

    Excellences, les derniers projets de loi adoptés à la Knesset visent à rompre tout contact avec les autorités israéliennes, ce qui paralyse notre travail dans les Territoires palestiniens occupés. Toute l’aide humanitaire dans la bande de Gaza, qui dépend de l’infrastructure de l’UNRWA, est en jeu.
                Le fait que les Nations Unies n’aient pas su se défendre contre les tentatives d’intimidation et le travail de sape a créé un dangereux précédent. Il suffit de penser au Liban et aux détestables attaques contre l’UNIFIL. Ouvrons les yeux:
                Tout d’abord, les attaques contre l’UNRWA sont dirigées contre les Nations Unies et leur système dans son ensemble, lequel est basé sur des réglementations résultant du traumatisme de la Seconde Guerre mondiale, et ce, dans le but d’affaiblir notre système multilatéral mondial d’opposition aux conflits.
                Ensuite, ces attaques sont purement politiques, leur but étant l’abolition du statut de «réfugié palestinien». Or, ce statut, attribué aux ressortissants palestiniens existe indépendamment des prestations de l’UNRWA et le restera jusqu’à ce que soit trouvée une solution politique.
                Finalement, il n’existe pas de solution durable pour l’avenir des réfugiés palestiniens en dehors d’un cadre politique. Si une agence des Nations unies dotée d’un mandat de l’Assemblée générale peut s’effondrer parce qu’un Etat membre de l’ONU prétend ignorer l’ordre international, fondé sur des règles partagées du monde entier, alors, que faire?
                Excellences, je me sens encouragé par l’engagement international en faveur d’une solution politique qui s’est exprimé lors de cette conférence. Je remercie sincèrement son Altesse, le Ministre des Affaires étrangères, d’avoir convoqué cette conférence, donnant ainsi à l’UNRWA une plate-forme de premier plan.
                La solution à deux Etats a été retenue au niveau international. L’UNRWA est un élément indissociable d’une transition réussie et équitable. L’atout majeur de cette organisation humanitaire réside dans les domaines de l’éducation et des soins médicaux de base. En l’absence d’un Etat à part entière, je ne vois d’autre organisation que l’UNRWA capable de répondre aux besoins des réfugiés palestiniens en matière d’éducation et de santé.

    Je voudrais conclure sur trois points qui me tiennent à cœur:
        Tout d’abord, je vous demande de faire usage de tous les moyens politiques, diplomatiques et juridiques dont vous disposez pour rejeter les tentatives de démantèlement de l’UNRWA par Israël, tout comme celles d’isolement des Nations unies et de dégradation du multilatéralisme. Cela signifie que des projets de loi qui vont à l’encontre de cet objectif  devraient être retirés ou leur application, suspendue.
                Ensuite, je vous demande de contribuer à garantir le rôle de l’UNRWA, à ce jour tout comme pendant toute la durée de la transition, laquelle sera fatalement longue et douloureuse, entre un cessez-le-feu et le «jour d’après». C’est en faveur de ces deux attentes que nous avons besoin de votre soutien, politique et financier.
                Enfin, je vous demande de persévérer, par le biais de la plate-forme de cette Alliance mondiale que vous représentez, à définir une voie politique viable vers une solution à deux Etats qui apporterait enfin une solution à la situation critique des réfugiés palestiniens.
                Je vous demande instamment de veiller à ce que l’UNRWA conserve son rôle humain, car elle est irremplaçable.
        Je vous remercie. 

    Source: https://www.unrwa.org/newsroom/official-statements/statement-philippe-lazzarini-commissioner-general-unrwa-high-level-meeting  du 30/10/2024

    (Traduction Horizon et débats. Coopérative Zeit-Fragen. Case postale 247 CH-9602 Bazenheid)

    novembre 22, 2024
  • Les États-Unis continuent leurs importations d’uranium russe

    par Jean-Guy Rens

    Novembre 2024

    Les États-Unis importent de l’uranium enrichi depuis la Russie et continueront de le faire au moins jusqu’en janvier 2028. Telle est le sens de la loi H.R. 1042 adoptée en mai 2024 et curieusement intitulée Prohibiting Russian Uranium Imports Act. Cette mesure législative bipartisane interdit l’importation par les États-Unis de produits à base d’uranium russe à compter d’août 2024… tout en mettant en place un processus de dérogation valable jusqu’en janvier 2028.

    Il faut savoir que si les États-Unis ont quelques mines d’uranium, ils ne disposent que d’une seule installation d’enrichissement fonctionnelle au Nouveau-Mexique appartenant à Urenco, une société européenne (Grande-Bretagne, Pays-Bas et Allemagne). Une deuxième installation, américaine celle-ci, est bien entrée en fonction en octobre dernier à Piketon, dans l’Ohio. Toutefois, cette installation produit du combustible destiné à la prochaine génération de réacteurs, donc inutilisable aujourd’hui.

    Or, les États-Unis comptent un parc de 90 centrales nucléaires qu’il faut bien faire fonctionner en attendant. Voilà pourquoi ce pays achète 27 % de son uranium au Canada, 25 % au Kazakhstan et 12% en Russie. Si on tient compte du seul combustible enrichi destiné aux centrales nucléaires, la part de la Russie s’élève même aux environs de 20 % du combustible consommé aux États-Unis, pour un coût d’environ un milliard de dollars par an[1]. Difficile à admettre pour un pays qui a sanctionné plus de 35 filiales de l’agence nucléaire russe Rosatom depuis février 2022.

    Ce n’est pas tout. Au cours des dernières années, les importations américaines d’uranium enrichi depuis la Chine se sont envolées. En décembre 2023, les importations en provenance de Chine ont atteint 242 990 kilogrammes, alors qu’il n’y avait eu aucune importation américaine depuis la Chine avant 2022. Ces importations qui se font dans le plus grand secret ont été dévoilées par l’agence de presse Reuters. En réponse à cette information, le ministère américain de l’énergie a confirmé en septembre 2024 qu’il enquêtait pour savoir si la Chine aidait la Russie à contourner les sanctions américaines.

    Sources :

    • Matthew Miller, « Prohibiting Imports of Uranium Products from the Russian Federation », Press Statement, U.S. Department of State, May 14, 2024
    • Jennifer T. Gordon, « The US is banning the import of Russian nuclear fuel. Here’s why that matters », Atlantic Council, May 16, 2024
    • Anthony Ruggiero et Andrea Stricker, « U.S. Investigates Russian-Chinese Nuclear Cooperation », Foundation for Défense of Democracies, October 3, 2024

    [1] Chiffre officiel probablement sous-évalué, Reuters estime plutôt que 35% du combustible nucléaire américain provient de Russie.

    novembre 7, 2024
  • Acte de guerre contre la Russie : ultime avertissement de Poutine alors que l’OTAN se prépare à attaquer la Russie

    Glenn Diesen

    Professeur à l’Université du sud-est de la Norvège (USN)

    14 septembre 2024

    Le président Poutine a déclaré que les missiles de précision à longue portée que l’on envisage d’utiliser contre le territoire russe équivalent à une entrée en guerre directe de l’OTAN. Ces missiles sont fournis par les États-Unis et le Royaume-Uni, ils ne peuvent être utilisés qu’avec la participation de soldats américains et britanniques, ils seront guidés par les satellites des pays de l’OTAN. La discussion hypocrite qui a cours dans les pays occidentaux au sujet de la décision de l’OTAN de procéder à une escalade aussi irréfléchie est d’autant plus préoccupante que ce qui est en jeu est une guerre nucléaire.

    Glenn Diesen est professeur à l’Université du Sud-est de la Norvège (USN)

    L’incrémentalisme : De la guerre par procuration à la guerre directe

    Ces missiles à longue portée représentent la fin de la guerre par procuration et le début d’une guerre directe entre l’OTAN et la Russie. Depuis le coup d’État soutenu par l’Occident en 2014, l’OTAN et la Russie mènent une guerre par procuration en Ukraine. Dès le lendemain du coup d’État, le nouveau gouvernement de Kiev mis en place par Washington a créé un partenariat avec la CIA et le MI6 pour mener une guerre secrète contre la Russie.[i] Par définition, on parle de guerre par procuration lorsque deux ou plusieurs puissances ne s’affrontent pas directement mais se battent par l’intermédiaire d’un pays tiers. En 2014, la guerre par procuration a été définie comme le soutien de l’OTAN à Kiev et le soutien de la Russie aux rebelles du Donbas qui s’opposaient à la légitimité du post-gouvernement installé par Washington.[ii] Selon les termes du procureur général de l’Ukraine, Washington traitait l’Ukraine comme une colonie et exigeait le droit d’approuver toutes les nouvelles nominations au gouvernement – ledit procureur a finalement été renvoyé sur instruction de Joe Biden.[iii]

    Lorsque la Russie est devenue un acteur direct du conflit en envahissant l’Ukraine en février 2022, la guerre par procuration est devenue encore plus périlleuse car l’OTAN s’est impliquée dans la planification de la guerre et a fourni les armes, les munitions, l’entraînement, les mercenaires, les renseignements et la sélection des cibles qui ont permis à l’Ukraine de faire face à la Russie. En vérité, l’OTAN combattait la Russie indirectement via un intermédiaire. Au cours des deux années et demie qui ont suivi, la frontière entre la guerre par procuration et la guerre directe est devenue de plus en plus floue. Cette frontière est désormais abolie, car la guerre de l’OTAN contre la Russie devient une guerre directe, les missiles à longue portée fournis par les États-Unis et le Royaume-Uni étant également opérés par ces derniers.

    Comment en sommes-nous arrivés à ce que les États-Unis et le Royaume-Uni attaquent le territoire russe sans qu’aucun débat sérieux n’ait eu lieu en Occident ? L’incrémentalisme ou la tactique du salami consiste à couper des fines tranches l’une après l’autre. En procédant par petites étapes, aucune action isolée ne semble être assez choquante pour justifier une riposte majeure. Ainsi, au fil du temps, l’agresseur franchit toutes les lignes rouges avec un minimum d’opposition. Les États-Unis ont eu recours à ces tactiques pour minimiser l’opposition de la Russie et pour calmer les inquiétudes des alliés européens concernant l’expansion de l’OTAN, le système de défense antimissile et la guerre par procuration en Ukraine. L’OTAN envoie progressivement des armes plus puissantes et s’implique de plus en plus dans la guerre. Elle tente de minimiser les réactions négatives de son opinion publique ou de la Russie en imposant des restrictions à l’utilisation de ces armes, mais ces restrictions sont ensuite progressivement levées.

    Au début de la guerre, les États-Unis redoutaient l’envoi de chars d’assaut et Biden avait prévenu que l’envoi de F16 pourrait déclencher la troisième guerre mondiale.[iv] Où ce gradualisme nous a-t-il menés aujourd’hui ? Des munitions à fragmentation illégales américaines sont utilisées pour bombarder des cibles civiles dans la ville russe de Belgorod et l’OTAN a fourni les renseignements et les armes nécessaires à l’invasion de la région russe de Koursk, où des civils sont enlevés et exécutés. Une fois de plus, des chars allemands pilotés par des soldats portant des insignes fascistes sur leurs uniformes combattent à Koursk. L’objectif principal était fort probablement de s’emparer de la centrale nucléaire de Koursk. Or, l’OTAN ne critique pas l’Ukraine lorsqu’elle attaque le système d’alerte nucléaire précoce ou les centrales nucléaires russes. Au contraire, elle se félicite de l’invasion de Koursk qui a humilié Poutine.

    L’aveuglement de l’OTAN : l’Ukraine a « le droit de se défendre »

    L’argument selon lequel l’Ukraine a le droit de se défendre est un contre-argument trompeur, car personne ne conteste ce droit. La question est de savoir jusqu’à quel point l’OTAN peut s’impliquer avant que la frontière entre guerre par procuration et guerre directe ne soit franchie. Les États-Unis occupent illégalement la Syrie et personne ne conteste que la Syrie a le droit de se défendre. Mais la Russie a-t-elle le droit de bombarder des villes américaines et britanniques sous prétexte d’aider la Syrie à se défendre ? Qu’auraient fait les États-Unis si la situation était inversée et que la Russie attaquait des villes américaines par l’intermédiaire du Mexique ?

    Le Premier ministre britannique Keir Starmer a déclaré : « Nous ne cherchons pas à entrer en conflit avec la Russie. Ce n’est pas du tout notre intention. »[v] C’est probablement vrai, la Grande-Bretagne souhaitant simplement avoir le droit de frapper la Russie avec des missiles sans que celle-ci ne réagisse. Lorsque les États-Unis et le Royaume-Uni ont saboté l’accord de paix d’Istanbul en 2022, les médiateurs israéliens et turcs ont expliqué que les Américains et les Britanniques voyaient une occasion de combattre et de saigner la Russie en tant que rival stratégique en les laissant se battre avec les Ukrainiens. Comme les dirigeants politiques et militaires américains ne cessent de le rappeler, il s’agit d’une grande guerre car l’OTAN peut affaiblir la Russie sans utiliser ses propres troupes. La question de savoir jusqu’à quel point l’OTAN peut s’impliquer conduit à poser une autre question très inconfortable : la Russie a-t-elle aussi le droit de se défendre ?

    L’argument de Poutine est raisonnable et mérite d’être discuté sérieusement, mais nous n’avons plus de discussions raisonnables en Occident, car toute empathie ou compréhension de la position russe est fustigée comme une trahison. Chaque discussion est simplifiée et réduite à un choix entre le soutien à « nous » ou à « eux », et le soutien à « nous » implique la répétition d’un scénario ridicule qui ignore la réalité et aboutit à l’automutilation. Si nous voulons éviter une guerre nucléaire, nous devrions commencer à prendre plus au sérieux les préoccupations de nos adversaires en matière de sécurité, au lieu de dénigrer tout effort en ce sens.

    Comment la Russie va-t-elle riposter à l’attaque de l’OTAN ?

    La Russie peut poursuivre une escalade horizontale ou verticale. L’escalade horizontale est plus limitée car elle privilégie des représailles dans d’autres domaines, par exemple le fourniture de systèmes de défense aérienne à l’Iran, la conclusion d’accords d’armement avec la Corée du Nord, l’envoi de navires de guerre russes dans les Caraïbes, la livraison d’armes de pointe aux adversaires de l’OTAN, ou même la transmission de renseignements à destination de frappes contre, par exemple, les troupes d’occupation américaines en Syrie et en Irak.

    Cependant, une attaque directe de l’OTAN contre la Russie poussera probablement les Russes à répondre directement par une escalade verticale, indépendamment du risque d’un échange nucléaire. Les F16 et autres armements qui seront utilisés contre la Russie ont été placés en Pologne et en Roumanie, car ces pays sont considérés comme des « espaces sûrs » aussi longtemps que l’OTAN n’est pas directement engagée dans la guerre. Les drones de l’OTAN qui survolent la mer Noire et fournissent des données de ciblage à l’Ukraine semblent être une cible évidente. Les satellites de l’OTAN utilisés pour guider les attaques de missiles contre la Russie peuvent également être détruits. Des attaques avec des armes nucléaires tactiques dans l’ouest de l’Ukraine constitueraient également une riposte puissante qui enverrait un message fort sans attaquer directement l’OTAN.

    Il semble que l’OTAN se berce d’illusions avec son approche graduelle, puisqu’elle prévoit maintenant d’attaquer la Russie sans envisager de représailles significatives. Ce qui était auparavant considéré comme un risque propre à déclencher la troisième guerre mondiale est désormais tenu comme de la simple propagande russe, l’OTAN ne faisant qu’aider l’Ukraine à se défendre. Les élites politico-médiatiques occidentales continuent d’affirmer que la Russie a déjà proféré des menaces de représailles dans le passé, sans y donner suite. La retenue de la Russie est donc interprétée comme une faiblesse et l’OTAN poursuit l’escalade jusqu’à ce que la Russie réagisse suffisamment.

    Le problème est que la Russie s’est maîtrisée parce que toute riposte pourrait entraîner une escalade rapide et incontrôlée susceptible d’aboutir à un échange nucléaire. Alors que l’OTAN conduit le monde au bord de la guerre mondiale, ne devrions-nous pas au moins avoir une discussion sensée sur les gestes qui sont posés au lieu de nous cacher derrière des slogans vides de sens tels que « l’Ukraine a le droit de se défendre » ?

    J’ai été interviewé par Al Jazeera et WION au sujet des préparatifs d’attaque de la Russie par l’OTAN :

    • https://substack.com/redirect/92157c28-549c-4c75-a2a1-56a368accdeb?j=eyJ1IjoiMXJ3Zms5In0.wglDbNADoIEr0iIyhXiElt2q0v28ks9QEBbQYxAhMK0
    • https://substack.com/redirect/aa737aff-ce05-4525-acab-0af92d6bb19e?j=eyJ1IjoiMXJ3Zms5In0.wglDbNADoIEr0iIyhXiElt2q0v28ks9QEBbQYxAhMK0

    [i] The Spy War: How the C.I.A. Secretly Helps Ukraine Fight Putin – The New York Times (nytimes.com)

    [ii] Ukraine crisis: Transcript of leaked Nuland-Pyatt call – BBC News

    [iii] Ukrainian Prosecutor General Viktor Shokin on how his country was taken over by Washington (youtube.com)

    [iv] ‘That’s called World War III’: Biden defends decision not to send jets to Ukraine (nypost.com)

    [v] Biden and UK’s Starmer meet amid storm over Ukraine weapons – The Washington Post


    Note des responsables du blog

    Quelque 900 soldats américains sont toujours présents en Syrie et 2 500 en Irak. Au départ, ils avaient été déployés pour combattre le groupe État islamique qui contrôlait des pans entiers des territoires syrien et irakien. La défaite de l’État islamique a été proclamée en Irak en 2017 et en Syrie en 2019, mais les forces armées américaines sont demeurées sur place.

    septembre 20, 2024
  • An Act of War Against Russia: Putin’s Final Warning as NATO Prepares to Attack Russia

    Glenn Diesen

    Professor at the University of South-Eastern Norway (USN)

    September 14, 2024

    President Putin argues that the long-range precision missiles considered to be used against Russian territory will make NATO directly involved in the war. These missiles supplied by the US and UK can only be operated with the involvement of American and British soldiers, and the missiles will be guided by the satellites of NATO countries. The dishonest discussion in the West about NATO’s decision to escalate in such a reckless manner is deeply troubling given that nuclear war is at stake.

    Incrementalism: From Proxy War to Direct War

    These long-range missiles represent the end of the proxy war and the beginning of a direct NATO-Russia war. Since the Western-backed coup in 2014, NATO and Russia have been fighting a proxy war in Ukraine. On the first day after the coup, the new government in Kiev installed by Washington created a partnership with the CIA and MI6 for covert war against Russia.[1]By definition, a proxy war is when two or more powers do not fight directly in battle but fight through a third-party country. From 2014, the proxy war was defined as NATO supporting Kiev and Russia supporting the Donbas rebels who opposed the legitimacy of the post-government installed by Washington.[2] In the words of Ukraine’s General Prosecutor, who was eventually fired by Joe Biden, Washington was treating Ukraine as a colony and demanding the right to approve all new government appointments.[3]

    When Russia became a direct participant in the conflict by invading Ukraine in February 2022, the proxy war became even more dangerous as NATO involved itself in the war planning and supplying the weapons, ammunition, training, mercenaries, intelligence and target selection for Ukraine to fight Russia. Yet, NATO was fighting Russia indirectly through a proxy. Over the next 2,5 years, the lines between proxy war and direct war became increasing blurred. This line will now be eliminated as NATO’s war against Russia becomes a direct war as the long-range missiles supplied by the US and UK are also operated by the US and UK.

    How did we end up with the US and UK attacking Russian territory without any serious debate in the West? Incrementalism or salami tactics involve cutting off thin slices gradually. With small incremental steps, no one action appears to be so outrageous that it justifies a major response, yet over time the aggressor has pushed through all red lines with minimal opposition. The US used such tactics to mitigate Russian opposition and to alleviate concerns among European allies for NATO expansion, the missile defence system, and the proxy war in Ukraine. NATO incrementally sends more powerful weapons and become increasingly involved in the war. Any negative reactions from their own public or Russia are sought to be mitigated by imposing restrictions on the use of these weapons, but these restrictions are then incrementally removed.

    In the beginning of the war, the US was apprehensive about sending tanks and Biden warned that sending F16s could trigger World War 3.[4] Where has the incrementalism taken us today? American illegal cluster ammunition is used to bomb civilian targets in the Russian city of Belgorod, and NATO has provided the intelligence and weapons for the invasion of the Russian region of Kursk where civilians are kidnapped and executed. German tanks manned by soldiers with fascist insignia on their uniforms are yet again fighting in Kursk, and the main objective was most likely to seize the Kursk Nuclear Power Plant. NATO does not criticize Ukraine when it attacks Russia’s early nuclear warning system or nuclear power plants, and instead praises the invasion of Kursk for having humiliated Putin. 

    NATO’s self-delusion: Ukraine’s “right to defend itself”

    The argument that Ukraine has the right to defend itself is a very deceptive counterargument as nobody has disputed that Ukraine has this right. The question is how deeply NATO can be involved before the thin line between proxy war and direct war is crossed. The US is illegally occupying Syria, and nobody would disagree that Syria has the right to defend itself. But does Russia have the right to bomb American and British cities under the guise of helping Syria defend itself? What would the US have done if the situation was reversed, and Russia was attacking American cities through Mexico as a proxy?

    British Prime Minister Keir Starmer argued: “We don’t seek any conflict with Russia. That’s not our intention in the slightest”.[5] This is probably true, Britain merely wants the right to strike Russia with missiles without Russia responding. When the US and UK sabotaged the Istanbul peace agreement in 2022, the Israeli and Turkish mediators explained that the Americans and British saw an opportunity to fight and bleed Russia as a strategic rival by fighting with Ukrainians. As American political and military leaders keep reminding us, this is a great war as NATO can weaken Russia without using its own troops. The question is how deeply involved NATO can become before we ask the very uncomfortable question: does Russia also has a right to defend itself?

    Putin’s argument is reasonable and deserves to be discussed seriously, yet we no longer have reasonable discussions in the West as any empathy or understanding for the Russian position is castigated as treason. Every discussion is simplified and dumbed-down to either supporting “us” or “them”, and support for “us” entails repeating a ridiculous script that ignores reality and ends up with self-harm. If we want to avoid nuclear war, we should begin to take the security concerns of our adversary more seriously instead of shaming any effort to do so.

    How will Russia Retaliate Against a NATO Attack?

    Russia can pursue either horizontal or vertical escalation. Horizontal escalation is more restrained by retaliating in other areas by for example supplying air defences to Iran, making arms deals with North Korea, sending Russian warships to the Caribbean, sending advanced weaponry to NATO adversaries, or even providing intelligence for any strikes on for example US occupation troops in Syria and Iraq.

    However, a direct attack by NATO on Russia will likely pressure the Russians to respond directly with vertical escalation irrespective of the risk of a nuclear exchange. F16s and other weaponry that will be used against Russia have been placed in Poland and Romania as these are considered “safe spaces” as long as NATO is not directly involved in the war. NATO drones operating over the Black Sea and providing targeting data to Ukraine seem like an obvious target. NATO satellites that are used to guide missile attacks on Russia can also be destroyed. Attacks with tactical nuclear weapons in Western Ukraine would also be a powerful retaliation that send a strong message without attacking NATO directly.

    It appears that NATO has deluded itself with incrementalism as it now plans to attack Russia without expecting any significant retaliation. What was previously recognised as possibly triggering World War 3 is now dismissed as Russian propaganda as NATO is merely helping Ukraine defend itself. The Western political-media elites continue to argue that Russia has threatened retaliations in the past that did not materialise. Russia’s restraint is thus interpreted as weakness, and NATO continues to escalate until Russia responds sufficiently. 

    The problem is that Russia has been restrained because any response could result in a rapid and uncontrolled race up the escalation ladder that results in a nuclear exchange. As NATO takes the world to the brink of world war, should we not at least have a sensible discussion about what is being done instead of hiding behind meaningless slogans such as “Ukraine has the right to defend itself”?

    I was interviewed by both Al Jazeera and WION about NATO preparing to attack Russia.

    septembre 15, 2024
  • Le sabordage de la neutralité sape aussi la Genève internationale. Mais Genève se tait …

    par Guy Mettan,* Genève

    Source : Point de vue suisse, 9 août 2024

    En décidant de s’aligner sur les sanctions unilatérales américano-européennes contre la Russie en février 2022, alors qu’il avait toujours prétendu ne vouloir appliquer que des sanctions entérinées par les Nations Unies et ancrées dans le droit international, le Conseil fédéral a porté un rude coup à la neutralité et à la Genève internationale. Mais à Genève, personne n’a bronché. Voici pourquoi. 

    En principe, cette fâcheuse décision,1 qui a beaucoup inquiété le CICR dont la réputation d’impartialité et d’indépendance repose largement sur la neutralité suisse, aurait dû provoquer un tonnerre de protestations. Au-delà du CICR et des «Conventions de Genève»2 dont la Suisse est dépositaire, et des préoccupations humanitaires et des droits de l’Homme dont notre pays prétend se faire le champion, elle aurait également dû préoccuper toutes celles et tous ceux qui tiennent en haute estime notre vocation d’Etat hôte des organisations internationales et de capitale du multilatéralisme. Il n’en a rien été.

    Au contraire, on a vu des élus locaux et fédéraux, notamment à gauche, réclamer encore plus de sanctions, de condamnations, de boycotts, de confiscations de fortunes privées contre ceux qui avaient si «sauvagement agressé l’Ukraine». Et pourtant ces mêmes élus n’avaient rien trouvé à redire quand cette même Ukraine avait massacré 14 000 personnes, dont des milliers de civils et d’enfants innocents, dans le Donbass entre 2014 et 2022. Et ils ne bronchent pas ni n’exigent de sanctions quand un autre Etat, Israël en l’occurrence, immole des dizaines de milliers de civils innocents en Palestine et occupe des territoires étrangers en toute illégalité.

    Début juin, des activistes d’ONG et des syndicalistes de l’«Organisation internationale du Travail»3 se sont insurgés contre l’élection à leur conseil d’un de leurs collègues russes. Mais, quand le Wall Street Journal, dans son édition du 29 juin dernier, a dénoncé les pratiques toxiques et le racisme de certains cadres du «World Economic Forum», ces militants si attentifs aux bonnes causes sont restés silencieux. Ils n’ont pas davantage protesté quand, comble de la provocation pour une cité qui se flatte d’être une ville de paix et d’abriter de nombreux organismes de promotion du dialogue entre pays en guerre, le Conseil fédéral a officialisé l’ouverture d’un bureau de l’OTAN, organisation à l’origine de nombreuses guerres d’agression ces dernières décennies, à commencer par le bombardement de la Serbie en 1999, dans la désormais fort mal nommée… Maison de la Paix! Il y a deux jours, le 15 juillet 2024, le chef de la Direction du droit international public du Département fédéral des Affaires étrangères a signé un accord sur le statut juridique du bureau de liaison de l’OTAN à Genève.4

    Ils se sont réjouis quand la Russie, membre fondateur et permanent du Conseil de sécurité, s’est fait exclure du Conseil des droits de l’Homme. Ils ont haussé les épaules et se sont moqué quand le vice-ministre des affaires étrangères russe a déclaré qu’il n’était plus question de tenir les pourparlers sur le Caucase dans une Suisse devenue partisane et hostile, et que nous pouvions donc dire adieu à tout nouveau sommet avec le président russe, à l’image de ceux qui eurent lieu entre Reagan et Gorbatchev en 1985 et entre Biden et Poutine en juin 2021. Ils ont déploré et soupiré quand le CERN a refusé d’exclure la Russie de ses recherches nucléaires et se contente de seulement suspendre sa participation, lui qui fut pourtant un pionnier du dégel Est-Ouest en accueillant les premiers physiciens soviétiques en 1960, en pleine guerre froide (Le CERN n’a pas coupé tous ses liens avec la Russie, RTS, 7 juillet 2024.)5

    La situation géopolitique a totalement changé …

    Le centre de gravité de la planète bascule, le monde se fracture, les tensions s’accélèrent, un nouveau Rideau de Feu a remplacé l’ancien Rideau de Fer mille kilomètres plus à l’Est du continent européen, une Mur du Mépris infranchissable sépare l’Occident du Sud Global, désormais largement majoritaire en hommes et en dollars si l’on prend les derniers chiffres de la Banque mondiale en termes de PIB consolidé en parité de pouvoir d’achat. Mais pourquoi se soucier de telles bagatelles!

    Aveuglement? Masochisme? Penchant suicidaire inconscient? Ou au contraire conscience aiguë de ses intérêts bien compris à court terme? Un peu de tout cela sans doute, mais avec une nette prépondérance du quatrième élément d’explication.

    Pour comprendre l’absence de réaction et le mutisme face à ce qu’il faut bien appeler un travail de sape des fondements de ce qui a fait la Genève internationale depuis 150 ans, il faut rappeler quelques éléments de base.

    La ville de Genève, jusqu’à présent un lieu international de conférences et de réunions de médiation. Mais la décision du gouvernement suisse d’abandonner la neutralité du pays risque de rendre Genève à son tour insignifiante en quelques années. (Photo mad)

    La dernière étude d’impact du secteur international sur l’économie locale, publiée le 5 mars 2024 par la «Fondation pour Genève»,6 montre que la Genève internationale au sens étroit du terme, soit l’activité des organisations internationales, missions diplomatiques et ONG établies au bord du lac, génère 33 000 emplois à plein temps, des milliers de conférences chaque année, et des récoltes de fonds massives. A cela s’ajoute le secteur international marchand. Les 2133 multinationales privées recensées dans le canton, et en particulier les banques et les sociétés de négoce, assuraient 153 000 emplois directs et un total de 221 000 emplois en 2019, et généraient plus 2,5 milliards de recettes fiscales. Les deux secteurs sont liés, l’un et l’autre créant un biotope et vivant dans une interdépendance propre à Genève.

    La sociologie du canton, avec 47% d’étrangers et de binationaux, reflète parfaitement cette réalité économique. De fait, le secteur international public et privé crée aujourd’hui un emploi genevois sur deux et participe pour 67% à la création de valeur ajoutée cantonale. On comprend donc que, dans ces conditions, on ne veuille pas tuer les poules aux œufs d’or et que l’on prenne toutes sortes de précautions pour ne pas fâcher les coqs qui surveillent le poulailler.

    Une étude révélatrice

    Encore plus révélatrice de cette dépendance est une étude publiée en juin dernier par le «Geneva Graduate Institute» (Paying for Multilateralism: Taking Stock on the Financing of International Organizations in Geneva, 2000–2020, by Livio Silvia-Muller & Remo Gassmann). Elle a montré que les pays occidentaux membres du G7 et de l’Union européenne, avaient pourvu 92% des 253,7 milliards de dollars de contributions versées aux seize organisations internationales les plus importantes pendant les deux premières décennies de ce siècle: Etats-Unis 26%, Royaume-Uni 8%, UE 7%, l’Allemagne 6,6%, la Suisse venant au 13e rang avec 2,2%).

    Si l’on regarde plus en détail, on constate que 15 donateurs ont assuré 75% des contributions, parmi lesquels quatorze Etats et un donateur privé, la Fondation Bill et Melinda Gates (3,7% du montant total, soit 9,4 milliards de dollars sur vingt ans). Les afflux de fonds ont quintuplé en deux décennies, atteignant 23,6 milliards pour l’année 2020. Les secteurs de la santé (11,5 milliards en 2020) et de l’action humanitaire (réfugiés, migrants et CICR, soit 9 milliards) sont les principaux bénéficiaires. On notera en passant qu’une organisation comme le WEF, entièrement privée mais qui a reçu un statut d’organisation internationale (et donc une exonération fiscale) reconnue par la Suisse en 2015, perçoit entre 350 et 400 millions de francs de revenus par an grâce à ses forums.

    Pour la Suisse, c’est une très bonne affaire. Avec un investissement net dans les infrastructures et les bâtiments de 3,2% et des cotisations annuelles de 350 millions par an, elle bénéficie de cent pour cent des cotisations et contributions versées par les autres pays.

    r an, elle bénéficie de cent pour cent des cotisations et contributions versées par les autres pays.

    Qui paie commande!

    En résumé: qui paie commande! Et dès lors on comprend mieux pourquoi, quand l’Occident décide de sanctionner un pays tiers, fût-il aussi important que la Russie, Berne et Genève font profil bas et ne trouvent rien à redire.

    Cette attitude servile sera-t-elle payante à long terme? Pas si sûr. Les auteurs de l’étude posent d’ailleurs la question de la dépendance à ces gros donateurs, et au principal d’entre eux, les Etats-Unis, dans un monde en pleine effervescence et en plein basculement multipolaire, avec un Sud et des BRICS en pleine expansion. Sans apporter de solutions. Diversifier les financements en direction du privé n’est pas sans danger, comme on l’a vu avec l’importance prise par la Fondation Gates dans le domaine des vaccins et son ascendance grandissante sur l’OMS depuis la crise du Covid.

    Cette dépendance à l’égard de l’Occident est en flagrante contradiction avec le principe du multilatéralisme dont Genève se prétend le porte-flambeau. Et elle mène à une impasse dont on ne voit pas l’issue. D’un côté, les Occidentaux ne voient pas d’intérêt à relâcher leur emprise sur les organisations internationales au profit d’Etats dont ils estiment qu’ils ne paient pas leur place à leur juste prix. De leur côté, les pays du Sud n’ont aucune envie d’augmenter leurs contributions pour des organisations noyautées par les pays du Nord et sur lesquelles ils n’ont pas les moyens de peser, comme on le voit avec le blocage de la réforme du Conseil de sécurité, incapable de faire une place à l’Inde, au Brésil ou à l’Afrique.

    En sacrifiant sa neutralité pour s’aligner sur le camp occidental, il n’est pas sûr que la Suisse ait fait le bon choix sur le long terme. Non seulement, en privilégiant une stratégie de bloc contre bloc, elle ne gagnera pas grand-chose en termes de sécurité mais elle y perdra en universalité. Car elle affaiblit durablement sa place sur la scène internationale. Elle saborde sa vocation de puissance médiatrice entre Etats en guerre et son rôle de pays hôte du siège européen des Nations Unies et de siège mondial des principales organisations internationales.

    En fin de compte, ce sera cher payé pour complaire à des pays qui ne nous en serons même pas reconnaissants.

    * Guy Mettan (1956) est politologue, journaliste indépendant et auteur. Il a commencé sa carrière journalistique en 1980 à la «Tribune de Genève» dont il a été le directeur et le rédacteur en chef de 1992 à 1998. De 1997 à 2020, il a été directeur du «Club suisse de la Presse» à Genève. Guy Mettan est membre du Parlement cantonal genevois depuis 20 ans.

    1 vgl. https://globalbridge.ch/die-schweiz-hat-ihre-neutralitaet-beerdigt-ich-schaeme-mich-dafuer/, 8. März 2022

    2 https://www.eda.admin.ch/eda/fr/dfae/politique-exterieure/droit-international-public/droit-international-humanitaire/conventions-geneve.html

    3 https://fr.wikipedia.org/wiki/Organisation_internationale_du_travail

    4 https://www.admin.ch/gov/fr/accueil/documentation/communiques.msg-id-101857.html

    5 https://www.rts.ch/info/sciences-tech/2024/article/le-cern-n-a-pas-coupe-tous-ses-liens-avec-la-russie-28560113.html

    6 https://www.fondationpourgeneve.ch/

    Question de chiffres

    (Note des éditeurs du blog La paix mondiale mnacée)

    Certains bons esprits s’insurgent qu’on cite le nombre de 14 000 victimes dans la guerre qui a sévi au Donbass entre 2014 et 2022. Pourtant, il s’agit d’un chiffre avancé par le Haut-Commissariat des Nations Unies aux droits de l’homme dans son dernier rapport sur la situation en Ukraine avant le déclenchement de l’invasion russe. Voici le décompte exact de l’organisation internationale : 13 000 à 13 200 tués (au moins 3 350 civils, environ 4 100 membres des forces ukrainiennes et environ 5 650 membres de groupes armés séparatistes). Comme le décompte s’arrête en 2020, on peut supposer que le chiffre de 14 000 victimes est une approximation crédible. S’il est évident que le gouvernement de Kiev n’a pas liquidé ses propres soldats, il n’en reste pas moins qu’il est responsable du gâchis qui a eu lieu sur son territoire.


    septembre 3, 2024
  • «S’il vous plaît, restaurez la crédibilité de la Suisse!»

    Lettre ouverte à la Présidente de la Confédération suisse, Madame Viola Amherd

    par Alfred de Zayas

    source : Horizons et débats

    Zurich, 30 pullet 2024

    Madame la Présidente de la Confédération suisse, Madame Viola Amherd

    Monsieur le Conseiller fédéral et Ministre des Affaires étrangères, Monsieur Ignazio Cassis

          La proposition d’installer un bureau de liaison de l’Organisation du Traité de l’Atlantique Nord à Genève n’est pas conseillée. Depuis le Congrès de Vienne de 18151 la Suisse est un pays neutre. Sa réputation bien méritée d’État prenant ses responsabilités envers le monde et de médiateur honnête est en jeu. L’idée d’installer ce bureau de liaison à la Maison de la Paix est une insulte à tous les citoyens suisses et à tous les fonctionnaires de l’ONU s’engageant réellement pour la paix dans le monde2.

    Une telle proposition doit être considérée comme un mot orwellien, un oxymore, une parodie de la notion de paix. Le peuple suisse n’a jamais voté pour un tel rapprochement avec l’OTAN. Personnellement, en tant que « nouveau Suisse » depuis 2017, je suis inquiet. Mon inquiétude, et celle de nombreux autres nouveaux citoyens, est que la Suisse mette sérieusement en péril son statut de neutralité, comme cela s’est déjà produit les 15 et 16 juin 2024 lors de l’imprudent « Sommet pour la paix en Ukraine »3 au Bürgenstock. Cette conférence n’était pas une tentative sérieuse de négociation de paix, visant à élaborer des solutions viables à des problèmes réels, mais c’était malheureusement un spectacle de propagande au nom de l’OTAN et de ses vassaux4. Il était moins qu’inutile – en plus il était contre-productif.

    Depuis la dissolution du Pacte de Varsovie en 19915, l’OTAN ne peut plus prétendre d’être une alliance de défense légitime. Elle est une organisation de guerre et de bellicisme. Le fait est que l’OTAN a tenté de s’approprier les fonctions des Nations unies dans le domaine du maintien de la paix et de la sécurité internationales, domaine exclusivement conféré à l’ONU selon le chapitre VII de la Charte des Nations unies.

        En tant qu’organisation régionale, l’OTAN ne relève pas de l’article 52 de la Charte des Nations unies, car elle ne poursuit pas les objectifs et les principes de l’ONU tels qu’ils sont définis dans les articles 1 et 2 de la Charte. Tout au contraire, elle comporte d’une manière allant à l’encontre des objectifs de l’ONU. Depuis 1997, elle est une organisation provoquant systématiquement d’autres États, en violation flagrante de l’article 2, paragraphe 4, de la Charte des Nations unies. Ce paragraphe interdit non seulement le « recours à la force », mais aussi la menace de recourir à la force. Il ne fait aucun doute que tout élargissement de l’OTAN constitue une menace pour la sécurité d’autres États. Au cours des 30 dernières années, nous avons observé, avec une inquiétude croissante, la mise en œuvre de la stratégie d’encerclement d’autres États par l’OTAN. Cela constitue une provocation délibérée et une menace pour la paix et la sécurité internationales au sens de l’article 39 de la Charte des Nations unies. Plus récemment, l’idée mégalomaniaque d’étendre l’OTAN à la région Asie-Pacifique ne fait qu’aggraver la situation déjà tendue dans cette région.

        Dans un sens très réel, depuis 1999 l’OTAN s’est transformée en une « organisation criminelle » au sens des articles 9 et 10 du statut du tribunal militaire de Nuremberg (accord de Londres du 8 août 19456 et du jugement de Nuremberg de 1946. Il existe des rapports et des études scientifiques solides qui documentent de manière fiable la triste réalité selon laquelle les forces de l’OTAN ont commis des crimes contre la paix (art. 6a, statut de Nuremberg), des crimes de guerre (art. 6b) et des crimes contre l’humanité (art. 6c). Ces crimes, l’OTAN les a commis notamment en Yougoslavie, en Afghanistan, en Irak, en Libye et en Syrie – jusqu’à présent en toute impunité. C’est pourquoi la Cour pénale internationale devrait, en vertu des articles 5, 6, 7 et 8 du Statut de Rome, ouvrir des enquêtes contre les responsables politiques et militaires de l’OTAN.

        En tant qu’ancien haut fonctionnaire du Haut-Commissariat aux droits de l’homme, secrétaire du Comité des droits de l’homme et chef de la section des pétitions, et en tant qu’ancien expert indépendant du Conseil des droits de l’hommesur l’ordre international, je suis étonné du niveau oblique choisi par la Suisse dans le but évident de « faire un câlin » à l’OTAN. Le monde se trouve là ni plus ni moins que face à d’une aberration éthique et juridique.

        Chère Mme Viola Amherd, Présidente de la Confédération suisse, veuillez défendre de toutes vos forces la neutralité de la Suisse et rétablir l’autorité et la crédibilité de la Suisse en tant que médiateur de paix.

        Vous trouverez des informations plus amples sur les aspects juridiques et historiques dans ma trilogie sur les droits de l’homme: https://www.claritypress.com/book-author/alfred-de-zayas/  https://www.ohchr.org/en/special-procedures/ieinternational-order/mr-alfred-maurice-de-zayas-formerindependent-expert-2012-2018

    Veuillez agréer, Madame, Monsieur, l’expression de mes sentiments distingués

    Prof. Dr. iur. et phil. Alfred de Zayas, 
    École de diplomatie de Genève, membre du Conseil consultatif de 
    l’Institut international de recherche pour la paix, Genève

    1https://www.swissinfo.ch/eng/foreign-affairs/focus-page-foreign-policy_how-neutral-is-switzerland-really/45810276; https://www.history.com/news/why-is-switzerland-a-neutral-country
    2https://lecourrier.ch/2024/06/20/lotan-nest-pas-la-bienvenue-a-geneve/
    3https://www.eda.admin.ch/eda/en/home/das_eda/aktuell/dossiers/konferenz-zum-frieden-ukraine.html
    4https://www.counterpunch.org/2024/06/21/on-the-burgenstock-peace-conference/; https://schweizer-standpunkt.ch/news-detailansicht-en-schweiz/the-burgenstock-summit-can-be-successful-but-only-without-zelensky-and-cassis.html
    5https://www.nato.int/cps/en/natohq/declassified_138294.htm
    6https://www.roberthjackson.org/article/london-agreement-charter-august-8-1945/

    (Traduction Horizon et débats)

    Article 6, alinéas a, b et c du Statut du tribunal de Nuremberg
    Les actes suivants, ou l’un quelconque d’entre eux, sont des crimes soumis à la juridiction du Tribunal et entraînent une responsabilité individuelle : (a) ‘ Les Crimes contre la Paix ‘: c’est-à-dire la direction, la préparation, le déclenchement ou la poursuite d’une guerre d’agression, ou d’une guerre en violation des traités, assurances ou accords internationaux, ou la participation à un plan concerté ou à un complot pour l’accomplissement de l’un quelconque des actes qui précèdent; (b) ‘ Les Crimes de Guerre ‘: c’est-à-dire les violations des lois et coutumes de la guerre. Ces violations comprennent, sans y être limitées, l’assassinat, les mauvais traitements et la déportation pour des travaux forcés ou pour tout autre but, des populations civiles dans les territoires occupés, l’assassinat ou les mauvais traitements des prisonniers de guerre ou des personnes en mer, l’exécution des otages, le pillage des biens publics ou privés, la destruction sans motif des villes et des villages ou la dévastation que ne justifient pas les exigences militaires; (c) ‘ Les Crimes contre l’Humanité ‘: c’est-à-dire l’assassinat, l’extermination, la réduction en esclavage, la déportation, et tout autre acte inhumain commis contre toutes populations civiles, avant ou pendant la guerre, ou bien les persécutions pour des motifs politiques, raciaux ou religieux, lorsque ces actes ou persécutions, qu’ils aient constitué ou non une violation du droit interne du pays où ils ont été perpétrés, ont été commis à la suite de tout crime rentrant dans la compétence du Tribunal, ou en liaison avec ce crime.
    Source : Statut du tribunal de Nuremberg, 8 août 1945

    * Alfred-Maurice de Zayas est un ancien expert indépendant des Nations unies pour la promotion d’un ordre international démocratique et équitable (2012-2018), juriste principal au Haut-Commissariat des Nations unies aux droits de l’homme, secrétaire du Comité des droits de l’homme des Nations unies et chef de la section des pétitions. De Zayas a grandi à Chicago, a étudié l’histoire et le droit, a été promu en J.D. à la Harvard Law School et fait son second doctorat, en Histoire moderne, à l’Université de Göttingen. Il est auteur de 13 livres, dont « Building a Just World Order » (2021), « Countering Mainstream Narratives: Fake News, Fake Law, Fake Freedom » (2022) et « The Human Rights Industry » (2023) (tous publiés sur claritypress.com). En 2022, il a reçu l’International Book Award dans la catégorie Droit pour son livre « Building a Just World Order » (Construire un ordre mondial juste).

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    août 4, 2024
  • La destruction de l’Ukraine par «idéalisme»

    Pourquoi l’Ukraine ne devrait pas avoir le « droit »d’adhérer à l’OTAN

    par Glenn Diesen, Norvège

    19 juillet 2024

    Source : Reproduit avec l’aimable autorisation de l’auteur. Traduction « Point de vue Suisse ». https://braveneweurope.com/glenn-diesen-destroying-ukraine-with-idealism

    Le « réalisme politique »[i] est souvent et faussement présenté comme immoral, car l’accent est mis sur l’inévitable compétition pour la sécurité, rejetant ainsi les efforts idéalistes pour surmonter la politique de puissance. Étant donné que les États ne peuvent pas échapper à cette compétition pour la sécurité, la moralité signifie, pour les réalistes, agir conformément à la logique de l’équilibre des pouvoirs, qui constitue la base de la stabilité et de la paix. Les efforts idéalistes visant à rompre avec la politique de puissance peuvent alors être qualifiés d’immoraux, car ils sapent la gestion de la recherche de la sécurité comme fondement de la paix. Comme l’a dit Raymond Aron en 1966, « l’idéaliste qui croit avoir rompu avec la politique de puissance en exagère les crimes. »[ii]

    Le droit souverain de l’Ukraine à adhérer à l’OTAN

    L’argument idéaliste le plus séduisant et le plus dangereux qui a détruit l’Ukraine est qu’elle a le droit d’adhérer à toute alliance militaire qu’elle souhaite. Il s’agit d’une affirmation très attrayante qui peut facilement gagner le soutien de l’opinion publique, car elle réaffirme la liberté et la souveraineté de l’Ukraine, alors que l’alternative semble être de permettre à la Russie de dicter la politique de l’Ukraine. L’affirmation selon laquelle l’Ukraine devrait être autorisée à rejoindre une alliance militaire est toutefois un argument idéaliste, car il se réfère à la manière dont nous aimerions que le monde fonctionne, et non à la manière dont le monde fonctionne réellement. Le principe selon lequel la paix résulte de l’extension des alliances militaires sans tenir compte des intérêts sécuritaires des autres grandes puissances n’a jamais existé. Des États comme l’Ukraine, qui jouxtent une grande puissance, ont toutes les raisons d’exprimer des préoccupations légitimes en matière de sécurité, mais inviter une grande puissance rivale comme les États-Unis sur leur territoire ne fait qu’exacerber la concurrence en matière de sécurité.

    Est-il moral d’insister sur ce que devrait être le monde, même si les guerres sont la conséquence de l’ignorance du fonctionnement réel du monde?

    L’alternative à l’élargissement de l’OTAN n’est pas d’accepter une sphère d’influence russe, qui signifie une zone d’influence exclusive. La paix naît de la reconnaissance d’une sphère d’intérêt russe, c’est-à-dire d’une zone dans laquelle les intérêts de sécurité russes doivent être reconnus et inclus, et non exclus. Auparavant, il était indiscutable que les intérêts de sécurité russes devaient être pris en compte lors d’opérations à ses frontières. C’est pour cette raison qu’il existait en Europe, pendant la guerre froide, une ceinture d’États neutres servant de tampon entre l’Est et l’Ouest afin d’atténuer la concurrence en matière de sécurité.

    « Le Mexique a de nombreuses libertés dans le système international, mais il n’a pas la liberté de rejoindre une alliance militaire dirigée par la Chine ou d’accueillir des bases militaires chinoises. L’argument idéaliste selon lequel le Mexique peut faire ce qu’il veut, signifie que les préoccupations sécuritaires des États-Unis sont ignorées et le résultat serait probablement la destruction du Mexique par les États-Unis. Si l’Écosse se séparait du Royaume-Uni et rejoignait ensuite une alliance militaire dirigée par la Russie et déployait des missiles russes, les Anglais continueraient-ils à défendre le principe selon lequel ils n’ont pas leur mot à dire? »

    Si nous vivons dans un monde réaliste et reconnaissons que la course à la sécurité doit être atténuée au profit de la paix, alors nous acceptons un système de sécurité basé sur des restrictions mutuelles. Si nous vivons dans un monde idéaliste où les bons États s’affrontent aux mauvais États, alors le pouvoir du bien ne devrait pas être limité. La paix est assurée lorsque le bien triomphe du mal, un compromis n’est qu’une mesure d’apaisement. Les idéalistes qui rejettent la politique de puissance et veulent créer un monde meilleur exacerbent ainsi la compétition pour la sécurité et attisent les guerres.

    Des raisons morales contre l’expansion de l’OTAN

    L’affirmation selon laquelle l’expansionnisme de l’OTAN a provoqué l’invasion de la Russie est régulièrement condamnée par les idéalistes comme immorale, car elle légitimerait également la politique de puissance et l’invasion. La réalité objective est-elle immorale si elle contredit le monde idéal que nous souhaitons?

    L’ancien ambassadeur britannique en Russie, Roderic Lyne, a averti en 2020 que faire pression pour que l’Ukraine devienne membre de l’OTAN serait une « grosse erreur » : « Si vous voulez déclencher une guerre avec la Russie, c’est le meilleur moyen. »[i] Angela Merkel a reconnu que la Russie interpréterait la possibilité d’une adhésion ukrainienne à l’OTAN comme une « déclaration de guerre ».[ii] Le directeur de la CIA William Burns a également mis en garde contre une adhésion de l’Ukraine à l’OTAN, car la Russie craignait un encerclement et serait donc soumise à une énorme pression pour utiliser la force militaire: « La Russie devrait décider si elle intervient; une décision que la Russie ne veut pas prendre. »[iii] Le conseiller de l’ancien président français Nicolas Sarkozy a fait valoir que la charte de partenariat stratégique entre les États-Unis et l’Ukraine de novembre 2021 « a convaincu la Russie qu’elle devait attaquer pour ne pas être attaquée».[iv] Aucune des personnes citées ne voulait légitimer une invasion, mais éviter une guerre. Pourtant, tenir compte de leurs avertissements est condamné comme étant un droit de veto pour la Russie, tandis qu’ignorer ces avertissements est présenté comme un principe et une vertu.

    Lorsque les grandes puissances ne disposent pas d’un veto institutionnel souple, elles utilisent un veto militaire ferme. Les idéalistes qui ont insisté sur le fait que la Russie ne devait pas avoir de droit de veto sur l’élargissement de l’OTAN ont exigé une politique qui devait conduire de manière prévisible à des pertes de territoire, à des centaines de milliers de morts et à la destruction d’une nation. Pourquoi les idéalistes peuvent-ils se présenter comme moraux et « pro­ukrainiens » ? Pourquoi les réalistes, qui ont mis en garde contre l’élargissement de l’OTAN pendant plus d’une décennie, sont-ils immoraux et « anti-ukrainiens » ? Ces qualificatifs reposent-ils sur les hypothèses théoriques des idéalistes ?

    L’OTAN comme troisième partie?

    L’affirmation selon laquelle l’Ukraine a le droit souverain d’adhérer à l’OTAN présente le bloc militaire comme une troisième partie passive qui ne fait que soutenir les aspirations démocratiques des Ukrainiens. Cette présentation ne tient pas compte du fait que l’OTAN n’était pas tenue de proposer à l’Ukraine une future adhésion. En effet, après la guerre froide, les pays occidentaux ont signé plusieurs accords avec Moscou, comme par exemple, la Charte de Paris pour une nouvelle Europe, afin de construire ensemble une Europe sans lignes de séparation et basée sur une sécurité indivisible.

    L’OTAN a rompu ces accords en poussant à l’élargissement et en refusant de donner à la Russie des garanties de sécurité pour désamorcer la course à la sécurité. En offrant à l’Ukraine sa future adhésion, l’OTAN a déplacé la pression sur l’Ukraine et le conflit OTAN-Russie s’est transformé en conflit Russie-Ukraine. La Russie devait empêcher l’Ukraine d’adhérer au bloc militaire et d’accueillir des militaires américains sur son territoire.

    Le soutien de l’OTAN au droit de l’Ukraine de choisir sa propre politique étrangère est également malhonnête, car l’Ukraine a dû être attirée contre son gré dans la sphère d’influence du bloc militaire. L’opinion publique occidentale est rarement informée du fait que tous les sondages d’opinion réalisés entre 1991 et 2014 ont montré que seule une très petite minorité d’Ukrainiens a envisagé un jour de rejoindre l’Alliance.

    Dans un rapport de 2011, l’OTAN a qualifié le manque d’intérêt du gouvernement et de la population ukrainiens de problème à surmonter : « Le plus grand défi pour les relations entre l’Ukraine et l’OTAN réside dans la perception de l’OTAN par la population ukrainienne, L’adhésion à l’OTAN ne bénéficie pas d’un large soutien dans le pays et, selon certains sondages, le taux de soutien dans la population est inférieur à 20% ».[i]

    La solution a consisté à provoquer une « révolution démocratique » en 2014, qui a renversé le gouvernement ukrainien démocratiquement élu en violation de la Constitution et sans le soutien d’une majorité d’Ukrainiens. La conversation téléphonique entre Nuland et Pyatt, qui a fait l’objet d’une fuite, a révélé que les États-Unis planifiaient un changement de régime, y compris la question de savoir qui devait siéger au gouvernement après le coup qui devait rester à l’extérieur et comment le coup d’État devait être légitimé.[ii]

    Après le coup d’État, les Etats-Unis ont ouvertement exercé leur influence sur le nouveau gouvernement qu’ils avaient mis en place à Kiev. Le procureur général ukrainien Viktor Shokin s’est plaint que depuis 2014, « le plus choquant est que toutes les nominations [au gouvernement] ont été faites en accord avec les États-Unis » et que Washington « croyait que l’Ukraine était son fief ».[i] Un conflit avec la Russie pourrait être provoqué afin de créer une demande pour l’OTAN.

    Quelles ont été les premières décisions du nouveau gouvernement trié sur le volet par Washington? Le premier décret du nouveau parlement a été un appel à l’abolition du russe en tant que langue régionale, Le « New York Times » a rapporté que le premier jour après le coup d’État, le nouveau chef de l’espionnage ukrainien a appelé la CIA et le M16 pour établir un partenariat pour des opérations secrètes contre la Russie, qui a finalement abouti à la création de 12 bases secrètes de la CIA le long de la frontière russe.[ii] Le conflit s’est aggravé lorsque la Russie a réagi en prenant la Crimée et en soutenant une rébellion dans le Donbass, et que l’OTAN a saboté les Accords de paix de Minsk, que l’écrasante majorité des Ukrainiens avaient pourtant soutenu.

    Le maintien et l’aggravation du conflit ont fourni à Washington un supplétif ukrainien dépendant qui pouvait être utilisé contre la Russie. Le même article du «New York Times» mentionné ci-dessus a également révélé que la guerre cachée contre la Russie après le coup d’État était l’une des principales raisons de l’invasion russe :

    « Vers la fin de l’année 2021, selon un haut fonctionnaire européen, Poutine pesait le pour et le contre avant de lancer son invasion à grande échelle lorsqu’il a rencontré le chef de l’un des principaux services d’espionnage russes, qui lui a dit que la CIA, en collaboration avec le M16 britannique, contrôlait l’Ukraine et en faisait une tête de pont pour les opérations contre Moscou. »[iii]

    L’immoralité de la paix contre la moralité de la guerre?

    Après l’invasion « non provoquée » de l’Ukraine par la Russie les idéalistes insistent sur le fait que l’Ukraine doit devenir membre de l’OTAN dès que la guerre est terminée Il s’agirait d’une déclaration attrayante et morale visant à garantir que l’Ukraine soit protégée et qu’une telle tragédie ne se reproduise pas.

    Mais que cela signifie-t-il pour la Russie ? Tout territoire que la Russie ne conquerra pas tombera entre les mains de l’OTAN, qui pourra alors l’utiliser comme ligne de front contre la Russie. La menace de l’élargissement de l’OTAN incite la Russie à s’approprier autant de territoire que possible et à s’assurer que ce qui reste soit un État tronqué profondément dysfonctionnel. La seule chose qui puisse apporter la paix à l’Ukraine et mettre fin au massacre est de rétablir la neutralité du pays, ce que les idéalistes qualifient toutefois de profondément immoral et donc inacceptable. Pour reprendre les termes de Raymond Aron, « l’idéaliste qui croit avoir rompu avec la politique de puissance en exagère les crimes.»[i]

    L’auteur :

    Glenn Diesen est professeur de sciences politiques à l’Université du sud-est de la Norvège. Ses recherches portent sur la géoéconomie, le conservatisme, la politique étrangère russe et la Grande Eurasie. Concernant l’auteur, voir également: https://braveneweurope.com/glenn-diesen-this-is-why-the-west-is-really-doomed

    [i] Le « réalisme », également appelé « réalisme classique » pour le distinguer du néoréalisme, est une école de pensée au sein de la discipline des sciences politiques, les « relations internationales », qui s’intéresse à la nature et à la répartition du pouvoir dans le système international. Selon la conception « réaliste », l’objectif principal de chaque État est sa propre survie. La meilleure façon de l’assurer est d’être plus puissant que ses adversaires potentiels. Par cette approche, le « réalisme » s’oppose à l’approche essentiellement optimiste de l’« idéalisme ». (Source Wikipedia)

    [ii] Aron, R., 1966, ‘Peace and War: A Theory of International Relations’, Doubleday, Garden City, p.584.

    [iii] R. Lyne, ‘The UC Interview Series: Sir Roderic Lyne by Nikita Gryazin’, Oxford University Consortium, 18 décembre 2020.

    [IV] A. Walsh, ‘Angela Merkel opens up on Ukraine, Putin and her legacy, Deutsche Welle, 7 juin 2022.

    [V] W.J. Burns, ‘Nyet means nyet: Russia’s NATO Enlargement Redlines’, Wikileaks, 1 février 2008.

    [VI] C. Caldwell, ‘The War in Ukraine May Be Impossible to Stop. And the U.S. Deserves Much of the Blame’, The
New York Times, 31 May 2022.

    [VII] NATO, Post-Orange Ukraine’: Internal dynamics and foreign policy priorities’, NATO Parliamentary Assembly, octobre 2011, p. 11.

    [VIII] BBC, ‘Ukraine crisis: Transcript of leaked Nuland-Pyatt call’, BBC, 7 février 2014.

    [IX] M.M. Abrahms, ‘Does Ukraine Have Kompromat on Joe Biden?’, Newsweek, 8 août 2023.

    [X] A.Entous et M. Schwirtz, 2024, ‘The spy War: How the C.I.A. Secretly Helps Ukraine Fight Putin’, The New York Times, 25 février 2024.

    [XI] A. Entous et M. Schwirtz, 2024, ‘The Spy War: How the C.I.A. Secretly Helps Ukraine Fight Putin’, The New York Times, 25 février 2024.

    [XII] Aron, R., 1966, Peace and War A Theory of International Relations. Doubleday, Garden City, p.584.

    juillet 30, 2024
  • Le monde assiste-t-il à l’effondrement du projet sioniste d’ “Israël” ?

    Horizons et débats (*)

    Zurich, 16 juillet 2024

    par Ilan Pappé (**)

    L’assaut du Hamas du 7 octobre peut être comparé à un tremblement de terre qui frappe un vieux bâtiment. Les fissures commençaient déjà à apparaître, mais elles sont maintenant visibles dans ses fondations mêmes. Se pourrait-il que, plus de 120 ans après sa création, le projet sioniste en Palestine – l’idée d’imposer un État juif dans un pays arabe, musulman et moyen-oriental – soit menacé d’effondrement? Historiquement, une multitude de facteurs peuvent faire chavirer un État. Cela peut résulter d’attaques constantes de la part de pays voisins ou d’une guerre civile chronique. Cela peut résulter de l’effondrement des institutions publiques, qui deviennent incapables de fournir des services aux citoyens. Souvent, il s’agit d’un lent processus de désintégration qui s’accélère et qui, en peu de temps, détruit des structures qui semblaient solides et inébranlables.

    La difficulté consiste à repérer les premiers indicateurs. Ici, je soutiendrai que dans le cas d’Israël ceux-ci sont plus clairs que jamais. Nous sommes les témoins d’un processus historique – ou, plus exactement, des prémices d’un processus – qui devrait culminer avec la chute du sionisme. De plus, si mon diagnostic est exact, nous entrons également dans une conjoncture particulièrement dangereuse. En effet, une fois qu’Israël aura pris conscience de l’ampleur de la crise, il déploiera une force féroce et désinhibée pour tenter de la contenir, comme l’a fait le régime d’apartheid sud-africain au cours de ses derniers jours.

    Deux camps rivaux

    Un premier indicateur est la fragmentation de la société juive israélienne. Elle est actuellement composée de deux camps rivaux qui ne parviennent pas à trouver un terrain d’entente. Le clivage provient des anomalies de la définition du judaïsme en tant que nationalisme. Alors que l’identité juive en Israël a parfois semblé n’être qu’un simple sujet de débat théorique entre factions religieuses et laïques, elle est désormais devenue une lutte pour le caractère de la sphère publique et de l’État lui-même. Cette lutte se déroule non seulement dans les médias, mais aussi dans la rue.

    L’un des camps peut être qualifié d’« État d’Israël ». Il est composé de Juifs européens et de leurs descendants, plus laïques et libéraux, appartenant pour la plupart, mais pas exclusivement, à la classe moyenne, qui ont contribué à la création de l’État en 1948 et sont restés hégémoniques en son sein jusqu’à la fin du siècle dernier. Qu’on ne s’y trompe pas, leur défense des « valeurs démocratiques libérales » n’affecte en rien leur engagement en faveur du système d’apartheid imposé, de diverses manières, à tous les Palestiniens demeurant entre le Jourdain et la mer Méditerranée. Leur souhait fondamental est que les citoyens juifs puissent vivre dans une société démocratique et pluraliste dont les Arabes soient exclus.

    L’autre camp est celui de l’« État de Judée », qui s’est développé parmi les colons de la Cisjordanie occupée. Il bénéficie d’un soutien croissant dans le pays et constitue la base électorale qui a assuré la victoire de Netanyahou aux élections de novembre 2022. Son influence dans les hautes sphères de l’armée et des services de sécurité israéliens croît de manière exponentielle. L’État de Judée souhaite qu’Israël devienne une théocratie qui s’étende sur l’ensemble de la Palestine historique. Pour ce faire, il est déterminé à réduire le nombre de Palestiniens au strict minimum et envisage la construction d’un Troisième Temple à la place d’al-Aqsa. Ses membres pensent que cela leur permettra de renouer avec l’âge d’or des royaumes bibliques. Pour eux, les Juifs laïques, s’ils refusent de s’associer à cette entreprise, sont aussi hérétiques que les Palestiniens.

    Les deux camps avaient commencé à s’affronter violemment dès avant le 7 octobre. Pendant les premières semaines qui ont suivi l’assaut, face à un ennemi commun, ils ont semblé mettre leurs différences entre parenthèses. Mais ce n’était qu’une illusion. Les combats de rue ont repris de plus belle et on voit mal ce qui pourrait permettre une réconciliation. L’issue la plus probable se déroule déjà sous nos yeux. Plus d’un demi-million d’Israéliens, représentant l’État d’Israël, ont quitté le pays depuis octobre, signe que le pays est en train de céder la place à l’État de Judée. Il s’agit d’un projet politique qu’à long terme le monde arabe, et peut-être même le monde dans son ensemble, ne tolérera pas.

    La crise économique israélienne

    Le deuxième indicateur est la crise économique israélienne. La classe politique ne semble pas avoir de plan pour équilibrer les finances publiques dans un contexte de conflits armés perpétuels, au-delà d’une dépendance croissante à l’aide financière américaine. Au dernier trimestre de l’année dernière, l’économie s’est effondrée de près de 20 % ; depuis lors, la reprise est fragile. La promesse de 14 milliards de dollars faite par Washington n’est pas de nature à inverser la tendance. Au contraire, le fardeau économique ne fera que s’aggraver si Israël poursuit son intention d’entrer en guerre contre le Hezbollah tout en intensifiant ses activités militaires en Cisjordanie, alors que certains pays – dont la Turquie et la Colombie – ont commencé à appliquer des sanctions économiques.

    La crise est encore aggravée par l’incompétence du ministre des Finances, Bezalel Smotrich, qui expédie constamment de l’argent vers les colonies juives de Cisjordanie, mais semble par ailleurs incapable de gérer son ministère. Le conflit entre l’État d’Israël et l’État de Judée, ainsi que les événements du 7 octobre, incitent une partie de l’élite économique et financière à déplacer ses capitaux hors du pays. Ceux qui envisagent de délocaliser leurs investissements représentent une part appréciable des 20 % d’Israéliens qui paient 80 % des impôts.

    Un isolement international croissant

    Le troisième indicateur est l’isolement international croissant d’Israël, qui devient progressivement un État paria. Ce processus a commencé avant le 7 octobre mais s’est intensifié depuis le début du génocide. Il se reflète dans les décisions sans précédent adoptées par la Cour internationale de justice (CIJ) et la Cour pénale internationale (CPI). Auparavant, le mouvement mondial de solidarité avec la Palestine était capable de galvaniser les gens pour qu’ils participent à des initiatives de boycott, mais il n’a pas réussi à faire avancer la perspective de sanctions internationales. Dans la plupart des pays, le soutien à Israël est resté inébranlable au sein de l’establishment politique et économique.

    Dans ce contexte, les récentes décisions de la CIJ et de la CPI – selon lesquelles Israël pourrait commettre un génocide, doit stopper son offensive à Rafah et ses dirigeants doivent être arrêtés pour crimes de guerre – doivent être considérées comme une tentative de tenir compte des points de vue de la société civile mondiale, et non comme le simple reflet de l’opinion des élites. Les tribunaux n’ont pas mis un frein aux attaques brutales contre la population de Gaza et de Cisjordanie. Mais ils ont contribué au concert croissant de critiques adressées à l’État israélien qui, de plus en plus souvent, ne viennent plus seulement d’en bas, mais aussi d’en haut.

    La jeunesse juive du monde entier manifeste sa solidarité avec les Palestiniens

    Le quatrième indicateur, qui découle des premiers, est le changement radical de la jeunesse juive dans le monde entier. À la suite des événements survenus au cours des neuf derniers mois, de nombreux jeunes semblent aujourd’hui prêts à abandonner leurs liens avec Israël et le sionisme pour participer activement au mouvement de solidarité avec les Palestiniens. Autrefois, les communautés juives, en particulier aux États-Unis, protégeaient Israël contre toute critique. La perte, tout au moins partielle, de ce soutien a des conséquences majeures sur le statut international du pays. L’American Israel Public Affairs Committee (AIPAC) peut encore compter sur les sionistes chrétiens pour l’aider et renforcer ses effectifs, mais sans un solide groupe d’électeurs juifs, elle ne sera plus la même organisation redoutable. Le pouvoir du lobby s’érode.

    L’armée israélienne dépend du soutien des États-Unis

    Le cinquième indicateur est la faiblesse de l’armée israélienne. Il ne fait aucun doute que la Force de défense d’Israël (IDF) reste une force puissante disposant d’un armement de pointe. Pourtant, ses limites ont été révélées le 7 octobre. De nombreux Israéliens estiment que l’armée a eu beaucoup de chance, car la situation aurait pu être bien pire si le Hezbollah avait participé à un assaut coordonné. Depuis, Israël a montré qu’il dépendait désespérément d’une coalition régionale, menée par les États-Unis, pour se défendre contre l’Iran qui a déployé en avril dernier environ 170 drones et missiles balistiques guidés, dans une attaque d’avertissement. Plus que jamais, le projet sioniste dépend de la livraison rapide d’énormes quantités d’équipement par les Américains, sans lesquelles il ne pourrait même pas combattre une petite armée de guérilla à leur frontière sud.

    Le sentiment d’impréparation et d’incapacité d’Israël à se défendre est aujourd’hui largement répandu au sein de la population juive du pays. Cela a conduit à une forte pression pour supprimer l’exemption militaire dont bénéficient les juifs ultra-orthodoxes – en place depuis 1948 – et commencer à les enrôler par milliers. Cela ne changera pas grand-chose sur le champ de bataille, mais cela reflète l’ampleur du pessimisme à l’égard de l’armée, ce qui, à son tour, aggrave les divisions politiques au sein d’Israël.

    La jeune génération en faveur de la solution à un-État

    Le dernier indicateur est le regain d’énergie de la jeune génération de Palestiniens. Elle est beaucoup plus unie, organiquement cohérente et clairvoyante sur ses perspectives que l’élite politique palestinienne. Étant donné que la population de Gaza et de Cisjordanie est l’une des plus jeunes du monde, cette nouvelle cohorte exercera une influence considérable sur le cours de la lutte de libération. Les discussions qui ont lieu parmi les jeunes groupes palestiniens montrent qu’ils sont préoccupés par la création d’une organisation véritablement démocratique – sous le forme d’une OLP renouvelée ou d’une nouvelle organisation – qui poursuivra une vision de l’émancipation à l’opposé des efforts de l’Autorité palestinienne pour se faire reconnaître comme État. Ils semblent privilégier la solution d’un seul État au modèle discrédité de deux États.

    Seront-ils en mesure d’apporter une réponse efficace au déclin du sionisme ? Il est difficile de répondre à cette question. L’effondrement d’un État en voie de construction n’est pas toujours suivi d’une meilleure solution. Ailleurs au Moyen-Orient – en Syrie, au Yémen et en Libye – nous avons vu à quel point les conséquences peuvent être sanglantes et interminables. Dans ce cas, il s’agirait de décolonisation, et le siècle dernier a montré que les réalités postcoloniales n’améliorent pas toujours la condition coloniale. Seule l’action des Palestiniens peut nous faire avancer dans la bonne direction. Je pense que, tôt ou tard, une fusion explosive de ces indicateurs aboutira à la destruction du projet sioniste en Palestine. Lorsque ce sera le cas, nous devons espérer qu’un vigoureux mouvement de libération sera là pour combler le vide.

    La décolonisation

    Pendant plus de 56 ans, ce que l’on a appelé le « processus de paix » – un processus qui n’a mené nulle part – était en fait une série d’initiatives israélo-américaines auxquelles les Palestiniens étaient invités à réagir. Aujourd’hui, la « paix » doit être remplacée par la décolonisation et les Palestiniens doivent pouvoir exprimer leur vision de la région, les Israéliens étant invités à réagir. Ce serait la première fois, au moins depuis de nombreuses décennies, que le mouvement palestinien prendrait l’initiative d’exposer ses propositions pour une solution postcoloniale et non sioniste en Palestine (ou quel que soit le nom de la nouvelle entité). Ce faisant, il regardera probablement en Europe (peut-être les cantons suisses et le modèle belge) ou, avec plus de pertinence, vers les anciennes structures de la Méditerranée orientale, où les groupes religieux sécularisés se sont progressivement métamorphosés en groupes ethnoculturels vivant côte à côte sur le même territoire.

    Autodétermination et liberté

    Que l’on se réjouisse de cette idée ou qu’on la redoute, l’effondrement d’Israël est devenu prévisible. Cette éventualité devrait inspirer le débat à long terme sur l’avenir de la région. Elle s’imposera à l’ordre du jour lorsque les gens se rendront compte que la tentative d’imposer un État juif dans un pays arabe, telle que menée un siècle durant par la Grande-Bretagne puis par les États-Unis, touche lentement à sa fin. Cette tentative a été suffisamment réussie pour créer une société de millions de colons, dont beaucoup appartiennent aujourd’hui à la deuxième ou à la troisième génération. Mais leur présence dépend toujours, comme c’était le cas à leur arrivée, de leur capacité à imposer leur volonté par la violence à des millions d’autochtones, qui n’ont jamais abandonné leur lutte pour l’autodétermination et la liberté dans leur patrie. Dans les décennies à venir, les colons devront abandonner cette approche et montrer leur volonté de vivre en tant que citoyens égaux dans une Palestine libérée et décolonisée.

    *****

    (*) Source : https://newleftreview.org/sidecar/posts/the-collapse-of-zionism du 21 juin 2024 ; avec l’aimable autorisation de l’auteur.

    La traduction ci-dessus comporte quelques retouches stylistiques par rapport à celle figurant dans Horizons et débats. (Note de JGR)

    (**) Ilan Pappé est un professeur israélien d’histoire à l’université d’Exeter au Royaume-Uni. Né à Haïfa en 1954, fils de juifs allemands ayant fui l’Allemagne, il a étudié à Jérusalem et obtenu son doctorat à Oxford. Il appartient au groupe des « nouveaux historiens israéliens » qui plaident en faveur d’une révision de l’historiographie officielle du sionisme et de l’État d’Israël ainsi que pour un règlement avec les Palestiniens. Il a dirigé l’institut de recherche sur la paix Givat Haviva et a enseigné les sciences politiques à l’université de Haïfa jusqu’en 2007. Il s’est fait connaître dans le monde entier avec son livre « The Ethnic Cleansing of Palestine » (2007). Dès 2002, M. Pappé a subi de fortes pressions de la part de l’université de Haïfa en raison de ses positions politiques. M. Pappé est un fervent défenseur de la création d’un État laïque unique dans la région historique de Palestine, dans lequel Arabes et Juifs pourraient vivre côte à côte en paix. Son dernier livre s’intitule « Dix mythes sur Israël » (2017).

    juillet 21, 2024
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