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La paix mondiale menacée

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  • Les Palestiniens sont les nouveaux Indiens, les Indiens d’Israël

    Les Palestiniens sont les nouveaux Indiens, les Indiens d’Israël

    Par Gilles Deleuze

    Gilles Deleuze a publié quelques textes pour la Revue d’Études Palestiniennes dans les années 1980. L’extrait qui suit est extrait d’un article intitulé « Grandeur de Yasser Arafat » qui était une réaction aux massacres de Sabra et Chatila perpétrés lors de l’invasion israélienne au Liban. Nous avons ôté les paragraphes d’introduction et de fin qui évoquaient les événements en question. Abstraction faite de ces références, le texte rédigé en 1983 n’a pas pris une ride. D’un côté, c’est désespérant parce ce que disait Deleuze il y a plus de 40 ans pourrait être répété aujourd’hui mot pour mot. Mais n’est-ce pas le propre des philosophes d’aller au cœur immobile de l’actualité ondoyante? Le titre proposé est tiré du texte ci-dessous.
    [Note des éditeurs]


    Gilles Deleuze en 1988-89 (photo extraite du documentaire L'Abécédaire produit par Pierre-André Boutang)
    Gilles Deleuze en 1988-89 (photo extraite du documentaire L’Abécédaire produit par Pierre-André Boutang)

    La cause palestinienne est d’abord l’ensemble des injustices que ce peuple a subies et ne cesse de subir. Ces injustices sont les actes de violence, mais aussi les illogismes, les faux raisonnements, les fausses garanties qui prétendent les compenser ou les justifier. (…) D’un bout à l’autre, il s’agira de faire comme si le peuple palestinien, non seulement ne devait plus être, mais n’avait jamais été. 

    Les conquérants étaient de ceux qui avaient subi eux-mêmes le plus grand génocide de l’histoire. De ce génocide, les sionistes avaient fait un mal absolu. Mais transformer le plus grand génocide de l’histoire en mal absolu, c’est une vision religieuse et mystique, ce n’est pas une vision historique. Elle n’arrête pas le mal ; au contraire, elle le propage, elle le fait retomber sur d’autres innocents, elle exige une réparation qui fait subir à ces autres une partie de ce que les juifs ont subi (l’expulsion, la mise en ghetto, la disparition comme peuple). Avec des moyens plus “froids” que le génocide, on veut aboutir au même résultat.

    Les USA et l’Europe devaient réparation aux juifs. Et cette réparation, ils la firent payer par un peuple dont le moins qu’on puisse dire est qu’il n’y était pour rien, singulièrement innocent de tout holocauste et n’en ayant même pas entendu parler. C’est là que le grotesque commence, aussi bien que la violence. Le sionisme, puis l’État d’Israël exigeront que les Palestiniens les reconnaissent en droit. Mais lui, l’État d’Israël, il ne cessera de nier le fait même d’un peuple palestinien. On ne parlera jamais de Palestiniens, mais d’Arabes de Palestine, comme s’ils s’étaient trouvés là par hasard ou par erreur. Et plus tard, on fera comme si les Palestiniens expulsés venaient du dehors, on ne parlera pas de la première guerre de résistance qu’ils ont menée tout seuls. On en fera les descendants d’Hitler, puisqu’ils ne reconnaissaient pas le droit d’Israël. Mais Israël se réserve le droit de nier leur existence de fait. C’est là que commence une fiction qui devait s’étendre de plus en plus, et peser sur tous ceux qui défendaient la cause palestinienne. Cette fiction, ce pari d’Israël, c’était de faire passer pour antisémites tous ceux qui contesteraient les conditions de fait et les actions de l’État sioniste. Cette opération trouve sa source dans la froide politique d’Israël à l’égard des Palestiniens. 

    Israël n’a jamais caché son but, dès le début : faire le vide dans le territoire palestinien. Et bien mieux, faire comme si le territoire palestinien était vide, destiné depuis toujours aux sionistes. Il s’agissait bien de colonisation, mais pas au sens européen du XIXe siècle : on n’exploiterait pas les habitants du pays, on les ferait partir. Ceux qui resteraient, on n’en ferait pas une main-d’œuvre dépendant du territoire, mais plutôt une main-d’œuvre volante et détachée, comme si c’étaient des immigrés mis en ghetto. Dès le début, c’est l’achat des terres sous la condition qu’elles soient vides d’occupants, ou vidables. C’est un génocide, mais où l’extermination physique reste subordonnée à l’évacuation géographique : n’étant que des Arabes en général, les Palestiniens survivants doivent aller se fondre avec les autres Arabes. L’extermination physique, qu’elle soit ou non confiée à des mercenaires, est parfaitement présente. Mais ce n’est pas un génocide, dit-on, puisqu’elle n’est pas le « but final » : en effet, c’est un moyen parmi d’autres.

    La complicité des Etats-Unis avec Israël ne vient pas seulement de la puissance d’un lobby sioniste. Elias Sanbar a bien montré comment les Etats-Unis retrouvaient dans Israël un aspect de leur histoire : l’extermination des Indiens, qui, là aussi, ne fut qu’en partie directement physique. Il s’agissait de faire le vide, et comme s’il n’y avait jamais eu d’Indiens, sauf dans des ghettos qui en feraient autant d’immigrés du dedans. À beaucoup d’égards, les Palestiniens sont les nouveaux Indiens, les Indiens d’Israël. L’analyse marxiste indique les deux mouvements complémentaires du capitalisme : s’imposer constamment des limites, à l’intérieur desquelles il aménage et exploite son propre système ; repousser toujours plus loin ces limites, les dépasser pour recommencer en plus grand ou en plus intense sa propre fondation. Repousser les limites, c’était l’acte du capitalisme américain, du rêve américain, repris par Israël et le rêve du Grand Israël sur territoire arabe, sur le dos des Arabes.

    Gilles Deleuze, « Grandeur de Yasser Arafat », Revue d’Études Palestiniennes, no 10, hiver 1984, p. 41-43. Le texte est daté de septembre 1983. Repris en volume dans Gilles Deleuze, « Deux régimes de fous et autres textes », Éditions de Minuit, 2003, 384 pages.

    août 26, 2025
  • Quand la Finlande bascule dans la bêtise et l’aveuglement

    Régis de Castelnau

    Être limitrophe de la Russie n’est pas une situation facile. Même si celle de la Finlande est meilleure que celle de la Pologne située géographiquement et très précisément entre le marteau allemand et l’enclume russe. Ce qui l’amènera à faire ce que Marx avait déjà décrit au XIXe siècle « très courageusement les choses les plus stupides ». Et de continuer gaiement au XXIe siècle.

    La Finlande, qui est un petit pays c’est différent. La Russie tsariste a toujours considéré que la Finlande faisait partie de la Russie. Les bolcheviks n’ont pas repris ces revendications à leur compte et ont foutu la paix au minuscule voisin. Jusqu’au moment où Staline sachant bien ce qui l’attendait de la part de l’Allemagne nazie lança une guerre de rectifications de frontières (la Guerre d’hiver) qui lui permit après beaucoup de déboires d’arriver à ses fins. Le problème, c’est que les Finlandais profitèrent de Barbarossa pour déclarer la guerre à la Russie en s’alliant avec les nazis, le 26 juin 1941 soit quatre jours après l’offensive hitlérienne. Et en particulier, ils jouèrent un rôle important en bouclant l’atroce siège de Leningrad et en participant au massacre.

    Mais finalement, les Finlandais s’en sont bien tirés. En septembre 1944, après Bagration, les soviétiques étaient très occupés à terminer le conflit pour aller tuer la bête dans sa tanière. Aussi ils acceptèrent la demande finlandaise de sortir de la guerre et signèrent un armistice. Pour finir par mettre fin officiellement et juridiquement au conflit entre Union soviétique et la Finlande par un traité de paix signé à Paris en 1947. Les Finlandais qui s’en tirèrent très bien malgré leurs lourdes responsabilités dans ce qui fut infligé à l’URSS, mais le traité contenait une condition déterminante : la Finlande devait rester neutre sur le plan international. Avec les restrictions suivantes : la possession d’armes offensives telles que des missiles à longue portée, des sous-marins ou une aviation stratégique, le réarmement au-delà d’un certain seuil, la propagande fasciste ou revancharde.

    Après les débuts de la guerre froide, au traité de paix de 1947 fut ajouté un complément spécifique entre les deux parties qui prévoyait que la Finlande ne permettrait pas que son territoire soit utilisé pour une attaque contre l’URSS. Qui de son côté reconnaissait la souveraineté de la Finlande et s’engageait à ne pas interférer dans ses affaires intérieures, tant que la Finlande respectait ses engagements.

    Ce statut d’État neutre, lui permit un développement normal, une certaine autorité dans le concert international, et des relations cordiales avec son puissant voisin. Au point que le terme « finlandisation » entra dans le langage courant pour caractériser une solution particulièrement profitable dans le contexte de la guerre froide.

    En 1995, soit après la chute de l’Union soviétique aux droits de laquelle intervenait désormais la Russie, la Finlande décida d’adhérer à L’Union Européenne, sans que la Russie n’émette d’objections et considère qu’il s’agissait là d’une rupture de la condition de neutralité du traité de paix.

    La situation a complètement changé avec l’adhésion de la Finlande à l’OTAN le 4 avril 2023 qui a mis fin à plus de 75 ans de neutralité ou de non-alignement militaire. Outre la violation de cette condition fondamentale du traité de paix de 1947, cette décision donne aussi à l’OTAN une nouvelle frontière directe avec la Russie, longue de plus de 1 300 km. Provoquant une modification profonde de l’équilibre stratégique en Europe. Pire, en plus d’installation de bases de l’OTAN aux portes de la Russie, la Finlande a passé un accord spécial avec les États-Unis pour la prise de contrôle direct de 15 bases militaires finlandaises. Y prévoyant l’installation de missiles à portée intermédiaire.

    Force est de constater que le gouvernement Finlandais a purement et simplement déchiré un traité de paix qui mettait fin à un conflit militaire avec l’URSS aux droits de laquelle vient désormais la Russie. La condition de neutralité étant une condition substantielle de ce traité, celui-ci est donc désormais sans portée. Et les deux pays sont ainsi à nouveau officiellement et juridiquement en guerre.

    On peut s’interroger sur le niveau intellectuel de dirigeants qui au-delà de la crise économique générée par la fermeture des frontières, ont décidé de mettre fin à 75 ans de prospérité pour transformer leur petit pays de 5 millions d’habitants, en un outil de menace militaire directe pour la Russie, à 130 km de Saint-Pétersbourg ! Et qui n’ont pas réfléchi aux conséquences de leur situation au regard du droit international qui est celui de la réactivation de la déclaration de guerre de juin 1941.

    Histoire d’enfoncer le clou, ces imbéciles qui s’excitent à partir en guerre contre la première puissance militaire du monde, piétinent également allègrement la clause d’interdiction « de la propagande fasciste et revancharde » en invitant Ursula von der Leyen, la néo nazie mafieuse qui préside la Commission européenne à venir haranguer les foules et insulter le très robuste voisin.

    Et qui fidèle à son extrémisme n’hésite pas à éructer à l’égard d’un protestataire « Et quant à ceux qui manifestent et crient si fort, ils devraient être contents d’être en Finlande, un pays libre où la liberté d’expression est un droit ! A Moscou, ils seraient arrêtés ! » Au moment précis où ledit protestataire est arrêté par la police finlandaise.

    Formidable séquence qui illustre le basculement stupide et dangereux de l’Union Européenne dans un bellicisme absurde et dans la mise en place d’un système qui commence de plus en plus à s’apparenter à un néo fascisme.

    Source: Régis de Castelnau, « Quand la Finlande bascule dans la bêtise et l’aveuglement », Vu du Droit, 8 août 2025

    août 12, 2025
  • Cisjordanie occupée : le chagrin de Michael Sfard

    Cisjordanie occupée : le chagrin de Michael Sfard

    Régis de Castelnau

    Régis de Castelnau, « Cisjordanie occupée : le chagrin
    de Michael Sfard », Vu du droit, 5 août 2025

    Michael Sfard

    Le choix que j’ai fait il y a fort longtemps d’embrasser la profession d’avocat, était le fruit de ce que l’on appelle communément une « vocation ». Il y avait la place dans la Cité, le rôle multiséculaire et indispensable de défendre non le crime mais l’Homme selon la belle expression d’Henri Leclerc qui fut mon modèle. La possibilité aussi de l’engagement dans des combats qui dépassaient l’individuel, et bien sûr la reconnaissance du rôle social dont l’importance s’exprimait dans le port de la robe, et les privilèges qu’il octroyait. Mais finalement, à la réflexion en regardant ce que furent ces 52 années, je mesure que le premier moteur était spontanément celui du refus de l’injustice, et l’aversion pour l’arbitraire.

    Lorsqu’après le 7 octobre, au nom d’une vengeance biblique j’ai vu se déchaîner en Palestine une violence sans mesure dont les enfants furent les premières victimes innocentes, ce furent l’indignation et le refus qui s’exprimèrent immédiatement. J’en fut copieusement insulté, y compris par des proches devenus évidemment « anciens amis » qui me reprochèrent « d’avoir perdu ma boussole morale » (!) pour oser prendre le parti des « arabes » et m’opposer à un massacre devenu élément constitutif d’un génocide.

    Mais tout ceci s’est fait sans jamais oublier ce qu’Israël impose aux palestiniens de Cisjordanie, cet affreux système de domination, à base d’incroyable racisme, de spoliation, d’exploitation, de violences quotidiennes allant jusqu’à laisser à des colons, meurtriers fanatiques un quasi droit d’exécution individuelle sur les habitants de ces territoires occupés. Comme vient de le démontrer l’assassinat impuni d’Awdah Hathaleen.

    En Cisjordanie tout n’y est qu’arbitraire et injustice. Or cet arbitraire et ces injustices sont le moyen de priver les Palestiniens de leur dignité, et par conséquent de nier leur humanité. Et cette négation-là procède d’une volonté d’éradication qui relève elle aussi d’une volonté génocidaire. Si le massacre de Gaza peut provoquer l’épouvante et la colère, ce qui se passe en Cisjordanie, ce qui est imposé à ses habitants légitimes doit déclencher la rage.

    Je vais demander à ce stade à mes lecteurs d’excuser l’impudeur de ce qui précède. Mais il s’agissait d’introduire la publication d’un texte bouleversant, qui m’a noué la gorge, et confronté au chagrin de l’impuissance.

    Il est celui de quelqu’un que je ne connais pas, mais que je ne peux considérer que comme un frère. C’est un avocat israélien, de ceux qui sauvent l’honneur, et qui obligent à poursuivre.

    – o – o – o –

    Je veux dire quelque chose à propos de la Cisjordanie.

    Pas à propos de la famine, ni de la torture, ni de l’extermination.

    À propos du mal simple, personnel, (relativement) petit.

    Je suis avocat depuis 26 ans. Durant toutes ces années, j’ai représenté des Palestiniens vivant en Cisjordanie. J’ai représenté des individus, des familles, des communautés entières, et j’ai traité, en cumulé, des milliers de cas où l’armée, les colons, ou les deux, ont fait du mal à mes clients, les ont menacés ou harcelés.

    Je ne me suis jamais senti aussi impuissant qu’en ce moment.

    En Faculté de Droit, on nous enseigne les dangers du pouvoir arbitraire — ce pouvoir sans contrôle, sans contrainte juridique, échappant à toute institution chargée de le contenir. Quand on y pense, on imagine des pays lointains, des époques révolues. On pense au seigneur féodal expulsant un vassal sur un coup de tête, au roi qui s’empare du seul agneau d’un pauvre, au fonctionnaire du parti unique qui, d’un clin d’œil, fait arrêter un voisin gênant. On pense à des endroits sans justice, ou du moins sans justice indépendante, sans éthique professionnelle.

    Et aujourd’hui, depuis des mois, en Cisjordanie, je regarde droit dans les yeux un pouvoir brut, violent, arbitraire.

    Chaque semaine, chaque jour — parfois plusieurs fois par jour — mon bureau reçoit des signalements d’usage arbitraire de la force :

    • Des colons envahissent des terrains privés, harcèlent les propriétaires, effraient les enfants.
    • Des colons arrachent des arbres.
    • Un colon en uniforme militaire fouille la tente d’un berger, casse du matériel, renverse l’eau potable.
    • Des soldats démontent les caméras de surveillance installées sur des maisons palestiniennes pour documenter le harcèlement et la violence.
    • Des soldats confisquent les serveurs où les images sont stockées.
    • Des biens sont saisis par la police ou les soldats, sans procès-verbal, sans document de saisie.

    Ceux qui tentent de protester — sont arrêtés.

    Des colons, soutenus par des soldats, empêchent les paysans d’accéder à leurs terres. Aucune explication n’est donnée.

    La police n’applique pas les ordonnances de protection émises par les tribunaux israéliens contre les colons harceleurs, n’enquête pas sur les violations, n’arrête pas les auteurs, même lorsque les menaces persistent.

    La police refuse de prendre les plaintes sur place ou par téléphone — « Venez au poste », disent-ils (et attendez cinq heures dehors, sous la chaleur).

    Rien de tout cela n’est légal.

    Rien de tout cela n’est légal.

    Rien, rien de tout cela n’est légal — même selon les lois de l’occupant, même selon le droit militaire en vigueur dans le territoire.

    Et rien de tout cela n’est nouveau — sauf qu’aujourd’hui, il n’y a plus personne à qui parler.

    Il y avait autrefois un numéro, un commandant, un officier, un procureur, un conseiller juridique — quelqu’un qui montrait un soupçon de honte.

    Aujourd’hui, il n’y a plus personne à qui parler.

    Soit ils ne répondent pas.

    Soit ils répondent avec hostilité.

    Soit ils répondent — et ignorent.

    Ceux qui aidaient, ceux dont c’était le travail d’aider, ceux qui comprenaient autrefois que leur mission était d’imposer la loi aux civils et soldats israéliens — ils disparaissent, changent de poste, prennent leur retraite, ou se conforment à l’esprit du temps, aussi laid soit-il.

    La police, l’armée et les colons ont toujours été, en grande partie, un seul et même corps — mais il y avait des failles entre eux, à travers lesquelles on pouvait parfois obtenir réparation, à travers lesquelles on pouvait contenir, un peu, le monstre de la suprématie juive.

    Aujourd’hui, c’est un bloc compact de mal distillé.

    Et un autre client envoie un message WhatsApp, et encore un autre. Et mon équipe et moi perdons la tête.

    Il n’y a plus personne à qui parler.

    Je ne trouve de réconfort que dans une chose : savoir qu’un jour, vous tous, tous ceux qui servez cette machine du mal — vous devrez expliquer à vos enfants, à vos petits-enfants, et à vous-mêmes comment il se fait — que vous avez échoué à rester humains.

    Il y aura des musées qui raconteront votre histoire — et celle de vos victimes.

    Parce que cela ne durera pas éternellement.

    L’humanisme ne perdra pas cette bataille — et moi, j’y resterai toujours aux côtés de celles et ceux à qui, dans vos esprits et dans vos cœurs, vous avez déjà arraché toute humanité.

    Michael Sfard, Israeli human-rights lawyer, speaks out”,
    Jewish Voice for Labour, 30 July, 2025

    août 7, 2025
  • L’assassinat du cuisinier de Gaza

    Nous sommes le samedi 30 novembre 2024 à Beit Lahiya, petite ville au nord de la bande de Gaza. Mahmoud Almadhoun quitte l’abri temporaire où il a passé la nuit et il se rend à l’hôpital Kamal Adwan pour livrer de la nourriture comme il le fait depuis le mois de mars. Il a marché une trentaine de mètres et un drone l’attendait, tirant sa roquette, l’abattant du premier coup. Mahmoud Almadhoun avait tout juste 33 ans. Dix jours plus tôt, il venait d’être père d’une petite fille sans état-civil. Il n’y a pas de bureaux à Gaza pour émettre des certificats de naissance.

    Un ami se précipite au secours de l’homme à terre et tente de le conduire à l’hôpital. Des tirs de snipers le prennent aussitôt pour cible. Quelques témoins essaient de l’emmener en passant par un autre chemin. Les tirs se rapprochent aussitôt. Entre-temps, Mahmoud Almadhoun a cessé de respirer. Le petit groupe enveloppe alors son corps dans une couverture et le ramène vers l’abri qui lui servait de logis. Cette fois, les snipers laissent faire. Ils savent que leur mission a été couronnée de succès.

    Un mot de plus à Gaza? Pas tout à fait. Mahmoud Almadhoun n’était pas le premier venu, c’était le cuisinier de Gaza. D’après son frère Hani, c’est pour cela qu’il a été ciblé individuellement. Son frère Hani explique :

    Son seul « crime » a été de ralentir le nettoyage ethnique du nord de Gaza grâce à ses efforts inlassables pour organiser l’aide, distribuer des repas et soutenir son entourage.[1]

    Carte de la bande de Gaza
    Carte de la bande de Gaza

    Dans le nord de Gaza la famine a commencé en 2023

    Il faut savoir qu’à Beit Lahiya ainsi que dans tout le nord de la bande de Gaza, la famine n’a pas commencé avec la rupture du cessez-le-feu de mars 2025. Elle dure depuis octobre 2023 quand Israël a ordonné l’évacuation du nord de Gaza. Depuis ce moment, l’entrée de nourriture et de carburant est interdite. L’alimentation électrique est coupée ce qui signifie que la station de dessalement du nord de Gaza ne fournit plus d’eau potable. Malgré cela, environ 300 000 Palestiniens ont refusé de quitter cette partie de l’enclave.

    Au cours de cet automne 2023, la famine a fait son apparition d’autant plus vite que les conditions de vie étaient déjà précaires. Une sœur de Mahmoud Almadhoun nommée Samah avait imaginé un moyen ingénieux pour lutter contre la pénurie : elle cuisinait de la nourriture pour animaux domestiques. Malgré cela, les plus faibles avaient commencé à mourir : nourrissons, personnes âgées. Telle était la situation quand, au mois de décembre, Mahmoud Almadhoun fut arrêté par une patrouille israélienne.

    Les forces d’occupation n’avaient rien contre l’individu en particulier. À l’époque, Mahmoud Almadhoun était propriétaire d’un magasin de téléphones mobiles. C’était un commerçant relativement prospère que la guerre avait réduit à une semi-inactivité. Non seulement son magasin avait-il été endommagé dans un bombardement, mais le réseau cellulaire connaissait des coupures répétées à cause de la destruction des tours et de la pénurie de carburant. Au demeurant, il n’y avait plus de téléphones mobiles à vendre à Gaza.

    Les soldats se contentèrent de déshabiller les hommes arrêtés ce jour-là et de les promener en sous-vêtements, les yeux bandés, pour les humilier en public. Les hommes suspectés d’activités de résistance à l’occupation étaient envoyés en détention en Israël, les autres relâchés 24 heures plus tard. Or, les Israélien n’avaient rien contre Mahmoud Almadhoun. Celui-ci confiera quelques mois plus tard au Washington Post :

    Nous, Palestiniens, comprenons que le seul but de ces pratiques est de nous humilier. De nous briser, de nous réduire au silence et de nous abaisser. Mais cela ne m’a pas brisé, et aujourd’hui, je me trouve sur le champ de bataille le plus meurtrier de Gaza : sur le front de la faim.[2]

    Monter au front de la faim : les repas à base d’alimentation animale préparés par sa sœur avaient préparé le terrain. Avec cette arrestation humiliante, ç’en était trop. Mahmoud Almadhoun bascula dans le camp de l’action. Il ne rejoignit pas les rangs de l’une ou l’autre organisation armée qui luttait contre l’occupant. C’était un homme d’affaires. Il décida de prendre le problème à l’envers et de créer sa propre organisation non pas pour tuer, mais pour nourrir les gens qui n’ont rien à manger, les empêcher de mourir.

    Faire la guerre oui, mais contre la faim

    Et c’est ainsi que dans les premiers jours de janvier 2024, Mahmoud Almadhoun puisa dans ses modestes économies et engagea un vendeur de riz cuit. Les deux hommes ont ainsi pu distribuer des repas à deux reprises, mais le vendeur déclara inopinément faillite. Mahmoud Almadhoun conçut alors le projet de cuisiner lui-même les repas destinés aux démunis – c’est-à-dire tout le monde dans le nord de Gaza. Il loua un espace ouvert chez un parent et acheta du matériel de cuisine.

    Gaza Soup Kitchen était née. Le premier jour, avec seulement quatre grandes marmites et un feu alimenté par du bois récupéré, Mahmoud Almadhoun aidé de sa mère, de Faten – une autre de ses sœurs – et de quelques voisins, a nourri 120 familles. Le lendemain, 150 familles ont pu manger à la nouvelle cuisine populaire de Beit Lahiya. La bonne nouvelle s’est répandue rapidement et la demande a explosé. À son apogée, Gaza Soup Kitchen servira 700 familles par jour, soit environ 3 000 personnes. Une goutte d’eau en comparaison de l’immensité des besoins, mais Gaza Soup Kitchen apportait aussi une sorte de fierté : voyez, ce que nous sommes capables de faire par nous-mêmes…

    La principale difficulté consistait bien sûr à se procurer des aliments. Pour le premier repas de Gaza Soup Kitchen, Mahmoud Almadhoun avait acheté des produits excédentaires aux agriculteurs locaux. Comme leurs courgettes étaient trop mûres, il avait dû les couper en petits morceaux et cacher le tout sous de multiples assaisonnements et une bonne couche de pâte de tomate. Le principe était d’acheter tout ce qui était possible localement – environ 5 % des fermes de l’enclave occupée sont encore en activité – et de se tourner vers le marché noir qu’en cas de dernière extrémité. 

    Avant le conflit, Beit Lahiya était considéré comme « le grenier à blé » et le cœur agricole du nord de la bande de Gaza, réputée notamment pour ses fraises qui étaient la culture emblématique de la ville. Bien sûr, les bombardements et l’utilisation massive de munitions avaient rendu la terre infertile, voire toxique dans certains secteurs. Les serres et les maisons agricoles avaient été méthodiquement rasées par les bulldozers israéliens. Quelques agriculteurs persévéraient pourtant à faire pousser de petites cultures de survie (comme des légumes dans des récipients de fortune).

    Mahmoud Almadhoun prépare des repas toujours végétariens mais toujours soigneusement calibrés de façon à prodiguer le maximum de valeur nutritive.
    Mahmoud Almadhoun prépare des repas toujours végétariens mais toujours soigneusement calibrés de façon à prodiguer le maximum de valeur nutritive.

    Mais écoutons plutôt Mahmoud Almadhoun expliquer comment la petite Gaza Soup Kitchen réussit à s’approvisionner :

    À l’aide d’une liste d’anciens contacts, je me suis mise en quête d’ingrédients de base tels que des pommes de terre, des carottes et des oignons, des denrées rares dont la plupart des habitants du nord ne peuvent que rêver. J’ai trouvé et payé des centaines de dollars pour des fagots de bois de chauffage, difficiles à trouver depuis qu’Israël nous empêche de nous approvisionner en combustible pour cuisiner. J’ai cueilli des légumes verts de saison comestibles comme la mauve commune et la bette sauvage, j’ai acheté des champignons en conserve pour ajouter des protéines à sept fois le prix habituel, j’ai acheté quelques sacs de tomates de contrebande à 27 dollars la livre…[3]

    L’argent difficile de Gaza Soup Kitchen

    Il y a des limites à ce que la simple volonté humaine peut accomplir. Il fallait de l’argent, toujours plus d’argent, pour faire fonctionner Gaza Soup Kitchen au fur et à mesure que l’étau israélien se resserrait sur la population. C’est alors qu’intervient l’autre « héros » de ce récit, à savoir le frère aîné de Mahmoud Almadhoun – Hani. Celui-ci vit aux États-Unis où il est directeur principal de la philanthropie à l’UNRWA-USA[4]. Titulaire d’une une maîtrise en administration publique et d’une licence en études internationales à l’université Brigham Young, il est parfaitement intégré dans la société nord-américaine.

    Impliqué dès le départ dans le combat contre la famine mené par son frère, Hani Almadhoun conçut l’idée d’utiliser la technique du crowdfunding pour réunir des fonds. Il lança une campagne sur la plateforme de financement participatif GoFundMe et l’argent se mit bientôt à entrer. Ce n’est pas tout : pour disposer des fonds, il fallait une structure légale. À cette fin, en juillet 2024, Gaza Soup Kitchen fut enregistrée aux États-Unis comme association à but non lucratif. Depuis lors, chaque matin, Hani Almadhoun transfère scrupuleusement 15 000 dollars à son frère…

    Transférer : c’est vite dit. La grande majorité des agences bancaires de la bande de Gaza ont été détruites ou rendues inopérantes. Israël bloque l’entrée de nouveaux billets, notamment de shekels (la principale devise locale)[5]. Pour effectuer son envoi quotidien, Hani Almadhoun doit utiliser à plusieurs plateformes numériques et applications de paiement. Comme chaque système impose des limites quotidiennes aux transferts, il faut donc recourir en parallèle à toute une série de méthodes différentes.

    Au moment de la mort de Mahmoud Almadhoun, la campagne de crowdfunding de son frère Hani avait réussi à réunir plus de deux millions de dollars, mais seulement la moitié avait pu être expédiée à Gaza Soup Kitchen. Cela ne signifie pas que l’organisation de Gaza avait reçu un million de dollars : les frais prélevés par les différents intermédiaires varient entre 25 % et 40 %, ce qui signifie qu’un transfert de 1 000 dollars peut ne rapporter que 600 dollars en espèces. Avec ce montant résiduel, il fallait acheter des aliments au marché noir à des prix eux-aussi gonflés par une spéculation prohibitive. 

    Vers une diversification des activités de sauvetage

    Une partie des fonds sert aussi à distribuer de l’eau potable et offrir une aide médicale car, dans certaines communautés, la faim provoque de nombreuses maladies chez les enfants : diarrhée, déshydratation anémie et même scorbut. Les personnes âgées aussi. Pour espérer manger à Gaza Soup Kitchen, les gens commençaient à faire la queue dès le petit matin. Or, il n’y avait qu’un service par jour : en fin d’après-midi. Il est arrivé plus d’une fois qu’une personne prise de vertige, s’effondre en attendant de recevoir de la nourriture. Il fallait alors la conduire à l’hôpital pour lui administrer une perfusion.

    Mahmoud Almadhoun décida alors d’ouvrir une clinique médicale prenant en charge jusqu’à 75 patients par jour et distribuant des produits de première nécessité comme du lait maternisé et des couches. Hani Almadhoun explique ainsi la démarche de son frère : « Sa vision ne se limitait pas à la survie ; il s’agissait de préserver la dignité et l’humanité. »[6] La diversification ne s’arrêta pas au domaine de la santé.

    À l’automne 2024, il a ouvert une petite école accueillant 560 élèves. De nombreux bâtiments scolaires ayant été détruits par les frappes aériennes israéliennes ou transformés en camps de réfugiés, la nouvelle école avait dû être aménagée par des volontaires dans un bâtiment commercial. Tout le mobilier avait été fabriqué à partir de débris ramassés dans les décombres.

    Sur le toit, il y avait un grand drapeau américain et une pancarte qui indiquait en hébreu et en anglais : « École. Ne bombardez pas, s’il vous plaît. » Le 3 novembre, l’armée israélienne a attaqué le bâtiment, laissant un trou dans le plafond et pulvérisant le mobilier à l’intérieur. Heureusement, il n’y avait personne dans le bâtiment au moment de l’explosion.[7]

    Pendant ce temps, Gaza Soup Kitchen continuait son expansion. Très vite après l’ouverture de la cuisine initiale à Beit Lahiya, Mahmoud Almadhoun avait ouvert un deuxième site à Rafah au sud de la bande de Gaza, c’est-à-dire à l’autre extrémité du territoire. Une autre de ses sœurs Niveen dirigeait cette cuisine avec une équipe entièrement féminine. L’afflux de réfugiés venus du Nord de l’enclave avait incité Niveen à ajouter plusieurs tâches à sa mission première, comme la distribution de vêtements achetés avec les fonds issus des campagnes de crowdfunding aux États-Unis.[8]

    Peu à peu, Gaza Soup Kitchen était ainsi devenue une bouée de sauvetage pour bien des gens qui avaient été laissés pour compte par la fermeture des organisations officielles des Nations-Unies, à commencer par l’UNRWA. Après Rafah, vint Sheikh Radwan, le camp d’Al-Shati, Al Nasr, Rimal et Al Saftawi… Mahmoud Almadhoun ouvrit dix nouveaux sites en moins d’un an avec pour seules limites, le manque de réserves alimentaires et l’argent américain qui entrait au compte-gouttes. L’ensemble employait désormais 45 personnes mobilisées nuit et jour dans un seul but : trouver des ingrédients pour empêcher les gens de s’affaiblir.[9]

    Ce n’est pas tout. Mahmoud Almadhoun documentait tout ce qui était accompli dans le cadre de Gaza Soup Kitchen. Tout était documenté, la cuisine, le ramassage du bois, la petite clinique, l’école détruite par les bombes : chaque fois qu’Internet le permettait, les images partaient pour les États-Unis où son frère Hani les mettait en ligne sur le site de l’association. Chaque clip se terminait toujours par la même formule de gratitude : «J’envoie cette vidéo avec amour et remerciements à mes amis aux États-Unis.»

    À mesure que les attaques israéliennes s’intensifiaient, le fonctionnement de la soupe populaire est devenu de plus en plus précaire. Dans les jours précédant sa mort, Mahmoud Almadhoun devait se résigner de livrer des repas à 200 à 250 familles par jour. Certains sites devaient fermer des journées entières ou fonctionner à capacité réduite. Pour compenser le ralentissement de son activité principale, il envoyait des produits à l’hôpital Kamal Adwan à destination des patients et du personnel médical. Il a même réussi à fournir de l’eau filtrée à l’unité de dialyse.[10]

    Mahmoud Almadhoun a-t-il été tué en raison même de son succès? C’est ce que pense son frère Hani. Les médias s’intéressaient à lui. Le Washington Post avait publié une lettre ouverte de lui. CNN l’avait interviewé. Les médias moyen-orientaux le prenaient comme symbole de la nouvelle résistance palestinienne. En empêchant les gens de mourir de faim, il se battait de la façon la plus efficace qui soit contre les buts de guerre de l’occupant, tel est le sens du commentaire d’Hani Almadhoun sur l’action de son frère : il ralentissait le « nettoyage ethnique ».

    Le combat continue

    Huit mois après la mort tragique de son fondateur, Gaza Soup Kitchen continue d’exister et d’opérer. L’organisation fonctionne maintenant sous la direction des membres survivants de la famille Almadhoun et d’amis fidèles. Hani Almadhoun continue de gérer les collectes de fonds depuis les États-Unis via ses campagnes sur la plateforme GoFundMe. Le montant des sommes recueillies s’élève aujourd’hui à 4,6 millions de dollars. Deux millions sont encore bloqués aux États-Unis et sont acheminés jour après jour au moyen de fintechs ou de procédés plus détournés, parfois sur le darkweb.

    Cependant, l’organisation fait face à des défis énormes. En juillet 2025, sur les 11 cuisines que comptait Gaza Soup Kitchen au moment de la mort Mahmoud Almadhoun, seulement cinq restent fonctionnelles. Certaines ne fonctionnent qu’à 70% de leur capacité en raison de la rareté croissante des ingrédients. Avec maintenant 60 employés, l’équipe est plus nombreuse que jamais. Samah Almadhoun est devenue l’une des chefs principales, elle est accompagnée de Faten Almadhoun et de leur mère. Leur mulukhiyah (soupe de légumes verts à feuilles) est meilleure que jamais. Malgré les aléas, le nombre de personnes secourues quotidiennement se maintient autour de 3 000.

    Le site web officiel de Gaza Soup Kitchen rend hommage à Mahmoud, décrivant comment il terminait toujours ses vidéos de remerciement à ses amis aux États-Unis en signant avec le mot arabe « Mostamreen » (مستمرين), signifiant « nous continuerons ». Son esprit vit à travers le : travail patient pour empêcher les gens de mourir poursuivi par une petite communauté à cheval entre Gaza et les États-Unis. Il est toujours possible de contribuer au financement de Gaza Soup Kitchen et n’oublions pas que c’est plus qu’une simple opération de secours alimentaire – c’est un symbole de résistance, de solidarité collective et d’espoir face à un monde bien souvent inhumain.

    Veuillez visiter le site de Gaza Soup Kitchen >>>   https://gazasoupkitchen.com


    [1] Hani Almadhoun, “Killing the Helpers”, The Nation, February 2025.

    [2] Mahmoud Almadhoun, “Our northern Gaza family will feed our neighbors — until we can’t”, The Washington Post, April 3, 2024.

    [3] Mahmoud Almadhoun, idem.

    [4] United Nations Relief and Works Agency for Palestine Refugees in the Near East (UNRWA).

    [5] “Liquidity crisis: Israel’s financial blockade intensifies civilian suffering in Gaza”, Euro-Med Human Rights Monitor, 25 April 2025.

    [6] Hani Almadhoun, idem.

    [7] Nir Hasson, “Within a Month, the Israeli Army Has Destroyed What Remained of Gaza’s Education System”, Haaretz, November 27, 2024.

    [8] Raya Jalabi and Malaika Kanaaneh Tapper, “Eid in Gaza: ‘The only thing to celebrate is that we’re still alive’”, Financial Times, April 10, 2024.

    [9] Nilanjana Gupta, Rakan Abdel El Rahman, “GoFundMe-backed Gaza Soup Kitchen struggles to feed starving Palestinians as supplies run out”, MSN, July 25, 2025

    [10] Sana Noor Haq and Abeer Salman, “They killed him on the spot. Israel targeted Gaza soup kitchen chef in drone attack, brother says”, CNN, December 4, 2024.

    juillet 30, 2025
  • Europe, Ukraine : Obstination sans issue

    Éric Denécé, mars 2025

    Éric Denécé est le fondateur du Centre français de recherche sur le renseignement (CF2R), un « think tank » indépendant spécialisé dans les domaines de la défense, du renseignement, de l’intelligence économique et de la géopolitique. Docteur en science politique (Université Panthéon‑Assas), il avait débuté sa carrière comme officier-analyste au Secrétariat Général de la Défense Nationale (SGDN), avant d’exercer différentes fonctions dans le secteur de la défense et de l’intelligence économique : ingénieur commercial chez Matra Défense, consultant pour le ministère de la Défense sur les forces spéciales, ou encore opérateur à l’étranger dans des zones sensibles comme le Cambodge et la Birmanie. Il a ensuite travaillé dans le secteur privé comme conseiller en intelligence économique et enseignait dans plusieurs institutions (ENA, Collège interarmées de Défense). Auteur ou éditeur de 29 ouvrages, consacrés notamment à l’histoire du renseignement (Première et Seconde Guerres mondiales, Révolutions arabes, terrorisme…), il est lauréat du Prix de la Fondation pour les Études de Défense (FED) et du Prix Akropolis (Institut des Hautes Études de Sécurité Intérieure). Le 12 juin 2025, il est retrouvé sans vie dans son domicile parisien. Il était alors âgé de 62 ans. L’hypothèse du suicide avancée par les enquêteurs a été réfutée par l’ensemble de son entourage. Au moment de son décès, Éric Denécé travaillait sur un dossier important consacré à l’Histoire du Renseignement et de l’espionnage au profit d’Histoire Magazine.

    * * *

    Alors que la nouvelle administration américaine et les dirigeants européens s’opposent quant à savoir s’il faut mettre rapidement fin à la guerre d’Ukraine ou poursuivre le soutien à Kiev, il convient de rappeler que les trois acteurs à l’origine de ce conflit qui déchire l’Europe depuis février 2022 sont :

    • Les États-Unis, par leur volonté d’affaiblir – voire de démembrer – la Russie et d’accaparer ses ressources humaines et matérielles dans la perspective d’une possible confrontation avec la Chine. Depuis la chute de l’URSS, Washington n’a cessé de renier ses engagements vis-à-vis de Moscou, en procédant à une expansion continue de l’OTAN – allant jusqu’à installer ses missiles aux frontières de la Russie (Pologne et Roumanie) –, en sortant des traités de limitation des armements qui avaient permis de réguler la Guerre froide, en armant Kiev et en rejetant avec force tous les propositions d’une nouvelle architecture de sécurité enEurope proposées par Moscou.
    • L’Ukraine, dont le régime, rappelons-le, est issu d’un coup d’État antidémocratique organisé et soutenu par l’Occident (2014) et qui a lancé, le 17 février 2022, une opération de vive force pour la reconquête du Donbass, dont les populations russophones s’étaient révoltées face à l’interdiction de leur langue par Kiev et réclamaient une autonomie accrue dans le cadre de l’Ukraine – et non l’indépendance. Ce à quoi le régime de Zelensky et ses milices néonazies ont répondu par le recours à la violence (15 000 morts entre 2014 et 2021). De plus Kiev réclamait son adhésion à l’OTAN en dépit des mises en garde sérieuses et légitimes de Moscou.
    • La Russie, enfin, qui face à cette situation a d’abord décidé de s’emparer de la Crimée en 2014 (notamment parce que Kiev avait proposé de louer la base de Sébastopol à l’US Navy) ; puis n’ayant d’autres moyens de faire respecter ses intérêt de sécurité, Moscou a déclenché son opération militaire spéciale (et non une invasion) pour conduire l’Ukraine à changer de politique, renverser le régime de Zelenski et afin de protéger les population russophones du Donbass, persécutées par Kiev.

    Ainsi, en dépit du narratif conçu par les Spin Doctors américains et ukrainiens et matraqué par des médias occidentaux aux ordres, les torts sont donc très largement partagés. Et dans ce tableau, l’Europe n’y est pas pour grand-chose. Certes, la France et l’Allemagne sont coupables d’avoir violé les accords de Minsk, avec l’assentiment de Washington. Mais les États de l’Union européenne n’ont fait qu’exécuter la politique américaine en acceptant de soutenir le régime corrompu de Kiev et en se pliant aux directives de l’OTAN.

    Pourtant, c’est elle aujourd’hui qui s’obstine à la poursuite de la guerre et à soutenir le régime criminel de Kiev. Criminel car Zelenski et sa clique ont décidé de poursuivre l’envoi au front et à la mort de leurs concitoyens, alors même que l’issue du conflit et d’ores et déjà jouée. Criminel car les membres de ce régime, dont les turpitudes sont bien connues quoi que tues par nos médias (détournement, blanchiment, trafics d’armes, interdiction des partis et médias d’opposition, rafles et arrestations, suspension des élections, mensonges…), profitent très directement du soutien financier de l’Occident pour s’enrichir personnellement. Trump et son équipe l’ont très bien perçu et souhaitent mettre à terme à ce conflit autant qu’à cette comédie pseudo-démocratique et pseudo-héroïque.

    Mettre un terme à la guerre

    Force est de constater qu’après trois ans de conflit, la situation est dramatique pour les belligérants et leurs soutiens : morts, blessés, émigration massive, destructions des infrastructures, rupture politique et économique Russie/Occident, sanctions, crise énergétique et économique…

    Ceux qui ont payé le prix fort sont bien sûr les Ukrainiens des deux camps. Puis suivent les Européens, pour lesquels le coût de cette guerre a été prohibitif, bien qu’ils n’en soient pas à l’origine – mais ils en sont devenus co-responsables par leur soutien inconsidéré à Kiev –, provoquant l’affaiblissement de leur économie et la destruction de leur industrie.

    La Russie a également perdu beaucoup d’hommes et ses relations avec ses voisins européens sont devenues antagonistes. Mais sa situation économique n’a pas été altérée par les sanctions, en dépit des faux espoirs de l’Occident, et elle fait preuve d’une résilience remarquable. Le Sud Global ne l’a pas abandonné en dépit des pressions, conscient de la politique inique des Américains et de leurs auxiliaires européens. Au contraire, un ras-le-bol du diktat occidental, caractérisé par son « deux poids, deux mesures », se manifeste de plus en plus explicitement dans le monde. Surtout, les force russes en train de l’emporter militairement sur le terrain et d’atteindre des objectifs que Moscou n’avait jamais envisagé avant cette crise, car la Russie n’a jamais revendiqué le Donbass.

    Pour les États-Unis, enfin, c’est un bilan en demi-teinte. Certes, ils ont réussi à provoquer la rupture durable des relations UE/Russie, à reprendre en mains l’OTAN et à vassaliser l’Europe, à affaiblir son statut de concurrent économique et à s’enrichir en lui vendant massivement du GNL en remplacement du gaz russe et des armements. Mais en réalité, c’est un échec majeur pour la stratégie initiée par les néoconservateurs qui n’a pas atteint son but principal : l’affaiblissement de la Russie. Au contraire, celle-ci apparait aujourd’hui plus forte qu’au début du conflit et le multilatéralisme prôné par les BRICS semble en voie de remettre en cause l’unilatéralisme américain.

    Tout cela est clairement perçu de ceux qui sont capables d’analyser objectivement ce conflit. C’est d’ailleurs ce qu’ont fait Trump et son équipe qui ont compris que la politique de leurs prédécesseurs ne menait nulle part. D’où leur volonté de mettre un terme rapidement à cette boucherie qui ne sert plus leurs intérêts.

    Rappelons qu’une première issue à ce conflit a failli avoir lieu fin avril 2022, six semaines seulement après le déclenchement de l’opération militaire spéciale russe. Kiev et Moscou étaient parvenus à un accord grâce à l’intercession d’Israël et de la Turquie. Mais les néoconservateurs de l’administration Biden s’y sont alors opposés et ont dépêché Boris Johnson à Kiev porter l’ordre de poursuivre la guerre. Cette décision insensée, à laquelle Zelensky s’est rangé sans attendre, les rend sans conteste co-responsables des centaines de milliers de victimes des trois années suivantes.

    Illusions européennes et mirages ukrainiens

    Il est aujourd’hui urgent de mettre un terme à cet affrontement dont le sort est militairement joué.

    Pourtant, l’Europe et ses dirigeants affichent leur détermination à poursuivre leur soutien à Kiev, continuant à affirmer que l’Ukraine n’est qu’une victime et qu’elle doit recouvrer une intégrité territoriale sans véritables fondements historiques, et invoquant la forte probabilité d’une prochaine invasion russe de l’Europe, argument infondé et mensonger construit par l’OTAN.

    Tous ces dirigeants qui s’opposent avec bravade à la politique de la nouvelle administration Trump, arguant de l’imprescriptible indépendance de l’Europe, et qui clament aujourd’hui en chœur que le Vieux continent ne saurait être le vassal des États-Unis, omettent ou veulent faire oublier le fait qu’ils ont été les exécutants obséquieux de la stratégie des néoconservateurs de l’équipe Biden depuis 2021. Mais ils n’en sont pas à une contradiction près.

    Pourquoi s’obstinent-ils ? Plusieurs hypothèses existent : soit par idéologie, étant acquis aux idées néoconservatrices d’outre-Atlantique ; soit parce qu’ils veulent profiter de cette crise pour faire de l’UE un État fédéral dirigé par Bruxelles, en plaçant les peuples devant le fait accompli ; soit encore par intérêt personnel ; ou simplement par bêtise, ainsi qu’Edgar Quinet en soupçonnait certains politiques dès 1865 :

    « Nous rejetons trop souvent sur le compte de la trahison et de la perfidie ce qui appartient à la sottise. Les historiens ne font pas jouer à celle-ci le grand rôle qui lui appartient dans les choses humaines. Est-ce faute de l’entrevoir ? Est-ce sot orgueil qui consent à se reconnaître criminel plutôt que dupe ? On aime mieux la trahison et le crime, parce qu’ils font de l’homme un sujet plus tragique, et qu’ils le haussent au moins sur l’échafaud.

    Pour moi, je lui ai vu moins de grandeur de mon temps. J’ai vu dans les grandes affaires tant de déraison, une obstination si invétérée à s’aveugler, une volonté si absolue de se perdre, un amour si passionné, si instinctif du faux, une horreur si enracinée de l’évidence, et, pour tout dire, une si grande, si miraculeuse sottise, que je suis, au contraire, disposé à croire qu’elle explique la plupart des cas litigieux, et que la perfidie, la trahison, le crime, ne font que l’exception[1] . »

    Éric Denécé (1963-2025)

    L’obstination des dirigeants européens est d’autant plus funeste que les trois années écoulées ont montré que ce conflit était dévastateur pour l’économie européenne et que ses États membres étaient incapables d’assurer eux-mêmes leur sécurité comme de soutenir efficacement l’Ukraine en matière d’armements.

    * * *

    Ce conflit prendra fin prochainement, avec ou sans la participation de l’Europe. L’administration Trump a déjà entamé des discussions avec la Russie, signe qu’il s’agissait bien d’une guerre américano-russe par Ukrainiens, OTAN et Européens interposés. Le nouvel hôte de la Maison-Blanche a déjà annoncé que l’Ukraine ne rentrerait pas dans l’OTAN et, à la suite de sa rencontre houleuse avec Zelensky à la Maison Blanche, il envisage sérieusement de suspendre le soutien financier et militaire à Kiev. Les États-Unis ont fait volte-face, ce à quoi leur politique pragmatique de défense de leurs intérêts nous a habitués depuis longtemps. Seuls les naïfs ou ceux qui méconnaissent l’histoire sont surpris. Après avoir entrainé Ukrainiens et européens dans le conflit, ils les abandonnent et valident une forme de victoire russe.

    Soyons lucides : l’Ukraine ne récupérera pas la Crimée ni le Donbass. Souhaitons qu’elle n’intègre pas l’Union européenne, ce qui reviendrait à déstabiliser et à criminaliser davantage nos économies, déjà considérablement affaiblies par ce conflit. Seule la paix, le reconstruction du pays et sa neutralité sont des solutions réalistes. C’est la fin de la partie pour Zelensky. Mais ce dernier et ses complices européens ne l’ont pas encore compris.


    [1] Edgar Quinet, La Révolution (tome 2, 1865), Belin, Paris, réédition de 1987, Livre XXIV, pp. 1030 à 1033.

    juin 16, 2025
  • Sur le consentement à l’écrasement de Gaza

    Sur le consentement à l’écrasement de Gaza
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    Didier Fassin, « Une étrange défaite : Sur le consentement à l’écrasement de Gaza », éditions La Découverte, 2024, 187 pages.

    Textes extraits de l’ouvrage de Didier Fassin intitulé « Une étrange défaite » , présentés et sélectionnés par Didier Leheudre, concepteur pour la fabrication et l’assemblage en aéronautique, Longueuil, Québec.

    Résumé

    Avec le recul du temps, les événements qui, après l’attaque meurtrière du Hamas le 7 octobre 2023, se sont déroulés en Palestine et leur réception dans une grande partie des lieux de pouvoir, tant politiques qu’intellectuels, de la planète apparaîtront à la lumière crue de leur signification : plus que l’abandon d’une partie de l’humanité, dont la réalpolitique internationale a donné maints exemples récents, c’est le soutien apporté à sa destruction que retiendra l’histoire.

    Cet acquiescement à la dévastation de Gaza et au massacre de sa population par l’État d’Israël, à quoi s’ajoute la persécution des habitants de Cisjordanie, a suscité l’indignation de celles et ceux qui, tout en condamnant les actes sanglants ayant déclenché l’offensive, rappelaient les décennies de spoliation, de violence et d’humiliation qui les avait précédés, et refusaient la poursuite de l’écrasement d’un peuple et de l’effacement de sa mémoire. Mais on les a stigmatisés et réprimés. Une police de la pensée s’est imposée. Le détournement des mots et l’inversion des valeurs ont mis à l’épreuve l’intelligence politique et le discernement moral. Ce livre propose une archive et une analyse de cette abdication historique.

    Didier Fassin est professeur au Collège de France, où il est titulaire de la chaire « Questions morales et enjeux politiques dans les sociétés contemporaines ». Il enseigne également à l’Institute for Advanced Study de Princeton et à l’École des hautes études en sciences sociales. Il est notamment l’auteur, à La Découverte, de « Quand les corps se souviennent » (2005) et « Économies morales contemporaines » (dir., avec Jean-Sébastien Eideliman, 2012).

    Extraits

    Relativisation des événements de Gaza

    Les fakes news israéliennes

    Le négationnisme

    Nelson Mandela était considéré comme terroriste par les États-Unis

    Le silence complice occidental

    Les crimes de guerre israéliens

    L’usage de fakes news dans la propagande israélienne

    L’intention de génocide palestinien

    Quand les persécutés deviennent persécuteurs

    L’opposition des juifs à l’amalgame sionisme et judaïsme

    Amalgame entre antisémitisme et antisionisme

    La partialité de l’information

    Instructions aux médias pour réduire l’usage des mots « génocide », « nettoyage ethnique »…

    Mise au pas des intellectuels occidentaux

    Israël, le paria du monde occidental

    Pourquoi les gouvernements occidentaux n’ont-ils pas essayé d’arrêter le génocide ?

    Israël sous perfusion de l’aide américaine

    Comment l’AIPAC a soudoyé les démocrates

    Hostilité à l’encontre des musulmans et racisme anti-arabe

    Ce ne sont pas les Palestiniens qui ont persécuté les Juifs pendant des siècles…

    La crise morale occidentale

    Quand on appelle « antisémites » les demandes d’arrêter de tuer des civils

    Si je dois mourir, un poème de Refaat Alareer

    Relativisation des événements de Gaza

    Ce sont d’ailleurs ces guerres et ces massacres durant ce siècle] que certains invoquent pour relativiser la singularité de l’écrasement de Gaza. Il y a aussi, observent-ils avec raison, le Congo et le Kivu, le Soudan et le Darfour, l’Éthiopie et le Tigré, la Turquie et les Kurdes, la Russie et les Ukrainiens, le Myanmar et les Rohingyas, la Chine et les Ouïghours, et d’autres encore. Chacune de ces situations est tragique. Certaines ont causé un plus grand nombre de victimes qu’on n’en déplore à Gaza. Mais aucune de ces guerres et aucun de ces massacres n’a fait l’objet d’un soutien aussi indéfectible des gouvernements occidentaux et d’une condamnation aussi systématique de celles et ceux qui les dénoncent, alors même que l’ampleur de la dévastation et la volonté d’effacement y sont sans commune mesure.[1]

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    Les fakes news israéliennes

    Les exactions commises par les assaillants le 7 octobre ont donné matière à des déclarations contradictoires et des controverses vives (1). Ainsi, des récits faisant état de quarante nourrissons décapités et d’une femme enceinte éventrée qui ont nourri le sentiment d’horreur et le désir de vengeance ont été formellement invalidés, après avoir été répétés pendant des semaines dans les médias et les milieux politiques, y compris par le président des États-Unis (2). De même, le témoignage d’un infirmier israélien déclarant avoir vu dans un kibboutz deux adolescentes partiellement dévêtues présentant des signes d’agression sexuelles a été démenti par une vidéo prise sur les lieux par un militaire, après avoir là encore été repris par les grands organes de presse internationaux (3). Quant à l’article d’investigation d’un grand quotidien états-unien qui rapportait en une le viol d’une jeune femme israélienne pendant la rave party sur la base de la déclaration d’une personne connue pour diffuser des théories du complot d’extrême-droite, les faits ont été contestés par la famille qui a déclaré avoir été manipulée par les journalistes (4). Néanmoins, malgré les difficultés rencontrées pour vérifier les faits, en raison notamment du refus des autorités israéliennes de coopérer avec la Commission internationale indépendante des Nations unies sur les violences sexuelles dans les situations de conflit, de l’impossibilité pour ses membres de rencontrer aucun témoin direct, de l’interdiction faite aux médecins ayant soigné les survivants de parler aux experts et de l’absence de preuves médico-légales des violences alléguées, le rapport de cette commission rédigé au terme d’une brève et difficile mission, quatre mois après l’attaque, indique qu’il existe des « motifs raisonnables de croire » que des violences sexuelles ont été commises par les combattants palestiniens.[2]

    1. Quelques-unes de ces controverses ont été discutées par Ellen Ioannes, « What the UN report on October 7 sexual violence does – and doesn’t – say », Vox, 7 mars 2024.
    2. Les récits d’atrocités qui ont été inventées ou manipulés ont indéniablement porté préjudice aux témoignages crédibles : Nir Hasson et Liza Rozovsky, « Hamas committed documented atrocities. But a few false stories feed the deniers », Haaretz, 4 décembre 2023.
    3. Adam Rasgon et Natan Odemheimer, « Israeli soldier’s video undercuts medic’s account of sexual assault », The New York Times, 25 mars 2024.
    4. Le récit du viol de la « femme en robe noire » avait fait la une du New York Times le 28 décembre 2023. La manipulation a été analysée par le collectif de journalistes palestiniens THE SHORT STRING, « Family of key case in New York Times October 7 sexual violence report renounces story, says reporters manipulated them », Mondoweiss, 3 janvier 2024.

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    Le négationnisme

    Invoquer l’histoire, rappeler la dépossession continue des terres en Cisjordanie, les évictions permanentes des logements de Jérusalem-Est, le blocus de la bande de Gaza, les raids dans le camps de Jénine, les limitations des mobilités, les restrictions des libertés, les violations des droits, les arrestations arbitraires et les détentions sans charges ni procès, les morts et les mutilations d’enfants et d’adolescents, les humiliations et les agressions quotidiennes que font subir les colons et les soldats, c’est donner à comprendre comment une situation devenue invivable peut conduire à une révolte, alors que les protestations pacifiques restaient sans effet pour empêcher l’extension illégale des colonies et des zones militaires, et qu’au contraire la répression israélienne se faisait de plus en plus meurtrière au cours des dernières années, avec un nombre record de Palestiniens tués par l’armée en 2022, souvent en dehors de tout contexte d’affrontement (1).[3]

    1. Hagar Shezaf, « 2022 saw highest number of Palestians killed in West Bank by Israeli forces since Second Intifada », Haaretz, 4 janvier 2023.

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    Nelson Mandela était considéré comme terroriste par les États-Unis

    En Afrique du Sud, l’ANC, African National Congress, dont la branche paramilitaire, uMkhonto we Sizwe, a commis une série d’attentats qui a causé la mort de membres des forces de sécurité mais aussi de civils, a longtemps été considéré par la Grande-Bretagne et les États-Unis comme une organisation terroriste, alors que, dans la plupart des pays du monde, il était vu comme luttant contre l’oppression du régime suprémaciste blanc. Le fondateur de l’ANC et dirigeant de sa branche armée, Nelson Mandela, artisan de la transition pacifique vers la démocratie et premier président du pays après la fin de l’apartheid, a figuré sur la liste des personnes terroristes établies par les États-Unis jusqu’en 2008, soit dix-huit ans après sa sortie de prison et quinze ans après s’être vu décerner avec Frederick de Klerk le prix Nobel de la paix.[4]

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    Le silence complice occidental

    Il est à cet égard une réalité cruelle mais indéniable : l’attaque du 7 octobre a brutalement remis en question la question palestinienne sur la scène internationale, de laquelle ele s’était trouvée exclue par Israël, les États-Unis, la plupart des membres de l’Union européenne et un nombre croissant de pays arabes et africains. Le monde s’accommodait de l’incarcération et de la mort de milliers de Palestiniens, de l’extension illégale des colonies juives en Cisjordanie, du blocus étouffant de la bande de Gaza, de la normalisation des relations d’Israël avec les Émirats arabes unis, Bahreïn, le Soudan et le Maroc par les accords d’Abraham que devait compléter un traité avec l’Arabie saoudite, et du déplacement de l’ambassade des États-Unis à Jérusalem sur des terrains appartenant à des familles palestiniennes, décision qui contrevenait au principe de ne pas créer de missions diplomatiques dans la Ville sainte des trois monothéismes. « Certains ont cru, parmi ceux qui sont au pouvoir en Israël, qu’on pouvait complétement ignorer la question palestinienne et normaliser comme si de rien n’était les relations avec les pays arabes », constate l’écrivain et journaliste israélien Michel Warschawski, qui ajoute : « Ils se sont gravement trompés (1) ». Le monde occidental partageait cette vision. Qui parlait encore sérieusement d’un État palestinien avant le 7 octobre? Malgré la reconnaissance de ce dernier par 138 des 193 pays membres des Nations unies, le monde occidental – à l’exception de l’Islande et de la Suède – avait jusqu’alors réussi à empêcher l’application du droit international, selon lequel devait exister un « État palestinien indépendant, souverain, démocratique, d’un seul tenant et viable vivant dans la paix et la sécurité côte à côte avec Israël, sur la base des frontières d’avant 1967 (2) ».

    Le 22 septembre, deux semaines avant l’attaque du Hamas, dans son discours devant l’Assemblée générale des Nations unies, le Premier ministre israélien avait montré une carte intitulée « The New Middle East » sur laquelle le Grand Israël avait absorbé la Cisjordanie et la bande de Gaza. Cette déclaration survenait après une autre, quelques mois plus tôt, lors de sa prise de fonction comme nouveau chef du gouvernement, au cours de laquelle il avait proclamé que « le peuple juif a un droit exclusif et incontestable sur la terre d’Israël – la Galilée, le Néguev, le Golan, la Judée et la Samarie (3) ». De son côté, le 19 mai, à l’occasion d’une conférence à Paris donnée devant un drapeau représentant lui aussi Israël après l’absorption de l’ensemble des Territoires palestiniens occupés, le ministre des Finances, également chargé de la colonisation, affirmait qu’il n’y avait ni histoire palestinienne ni culture palestinienne, et qu’il n’y avait « pas même de peuple palestinien (4) ». Les évènements récents ont tragiquement replacé ces territoires sur la carte du monde et ce peuple dans l’imaginaire des nations. Contestée par les uns et simplement abandonnée par les autres jusqu’à il y a peu, la possibilité d’un État palestinien est désormais sur pratiquement tous les agendas politiques, même ceux alliés les plus indéfectibles d’Israël, non sans double langage cependant (5) ».[5]

    1. Michel Warschawski, « Nous avons dépassé les crimes de guerre à Gaza », Mediapart, 28 octobre 2023.
    2. Cette formule de la résolution 67/19 de l’Assemblée générale des Nations unies, le 29 novembre 2012, reprenait les termes d’une série de résolutions précédentes. Neuf mois après le début de la guerre à Gaza, quatre nouveaux pays européens avaient reconnu l’État de Palestine : l’Espagne, l’Irlande, la Norvège et la Slovénie. En retrait du droit international et en contradiction avec le vote de la France aux Nations unies en faveur d’une recommandation d’admission de la Palestine comme « État de plein droit », le président français a rejeté le 28 mai 2024 ce qui aurait été, selon lui, une « reconnaissance d’émotion ». Marc Daou, « Reconnaissance de l’État palestinien : c’est « le bon moment » pour la France », France 24, 30 mai 2024.
    3. Ishaan Tharoor, « Welcome to the new, “new” Middle East”, The Washington Post, 16 octobre 2023.
    4. Lazar Berman, “France slams Smotrich’s “infuriating” claim that Palestinian nation doesn’t exist”, The Times of Israel, 21 mars 2023.
    5. Dès la fin octobre, le président des États-Unis soulignait la « nécessité d’un État palestinien », Yasmeen Abutaleb, « Biden, shifting tone, stresses need for Palestinian state », The Washington Post, 25 octobre 2023. Mais, en coulisse, la Maison-Blanche s’oppose à cette création, comme le révèle des télégrammes diplomatiques enjoignant les membres du Conseil de sécurité des Nations unies de voter contre le texte proposant la reconnaissance de la Palestine comme membre à part entière de l’ONU : Ken Klippenstein et Daniel Boguslaw, « Leaked cables show White Housse opposes Palestinian statehood », The Intercept, 17 avril 2024.

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    Les crimes de guerre israéliens

    Selon les services de renseignements états-uniens, près de la moitié des bombes lâchées sur le territoire l’étaient à l’aveugle tandis que des bombes de près d’une tonne susceptibles de creuser des cratères de 360 mètres de diamètre étaient larguées sur des zones densément habitées, ces deux éléments attestant la volonté de décimer des civils de manière indiscriminée. Chaque jour, plus d’une centaine d’enfants mouraient, et l’on estime que plus d’enfants ont été tués à Gaza au cours des trois premières semaines de la guerre que, chaque année depuis 2019, dans l’ensemble des conflits de la planète. Lors des évacuations massives de population imposées par l’armée israélienne, des déplacés ont été la cible des soldats, des drones ou des bombes sur les trajets supposés être des corridors sécurisés. Certaines professions étaient particulièrement affectées : 311 médecins, infirmières et autres agents de santé, 103 journalistes, 209 enseignants, 144 agents des Nation unies, principalement des humanitaires, ont été tués en moins de trois mois. On dénombrait au cours de cette période 238 attaques contre des structures sanitaires dans lesquelles au moins 570 personnes avaient été tuées et 746 autres blessées parmi les patients et les déplacés venus se réfugier dans ces bâtiments. Parmi les 55 000 blessés, un millier d’enfants ont perdu un ou les deux membres inférieurs, et l’utilisation de munitions incendiaires au phosphore blanc a causé de sévères brûlures.[6]

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    L’usage de fakes news dans la propagande israélienne

    La situation humanitaire a de surcroît encore été aggravé par les allégations israéliennes à l’encontre de l’UNRWA, l’Office de secours et de travaux des Nations unies pour les réfugiés de Palestine, de loin la plus grande agence internationale d’aide à Gaza, dont douze membres ont été accusés d’avoir participé aux événements du 7 octobre, ce qui a entraîné la suspension du financement de seize des plus grands pays donateurs, dont les États-Unis, l’Allemagne et la France, sans qu’Israël ait apporté aucun élément attestant l’implication de ces membres que les services de renseignements états-uniens considèrent comme peu vraisemblable (1). La mission indépendante des Nations unies présidée par Catherine Colonna a rendu ses conclusions dans un rapport de 54 pages publié le 22 avril 2024, confirmant le fait qu’Israël n’avait fourni aucune preuve à l’appui de ses accusations, attestant l’absence de formulations antisémites dans les livres scolaires, saluant la rigueur de l’agence en termes de neutralité de son activité, et faisant une série de recommandations pour en améliorer encore le fonctionnement (2). En réalité, il apparait que la déstabilisation de l’agence fait partie d’un plan israélien destiné à « détruire l’UNRWA », dont les camions d’aide ont été interdits d’entrer à Gaza, avec pour conséquence, selon son directeur des opérations, que « plus de gens vont mourir (3) ».[7]

    1. Julian Borger, « Israel yet to provide evidence to back UNRWA 7 October attack claim – UN”, The Guardian, 1er mars 2024.
    2. United Nations, “Independent review panel releases final report on UNRWA”, 22 avril 2024.
    3. Neve Gordon et Mouna Haddad, “The road to famine in Gaza”, The New York Review of Books, 18 avril 2024.

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    L’intention de génocide palestinien

    Les discours sur le projet de l’État hébreu ne sont pas moins probants que les faits. Pour l’historien israélien Raz Segal, qui parle de « cas d’école en matière de génocide », il est en effet rare que les auteurs expriment leur intention d’en commettre un de manière aussi « explicite, ouverte et décomplexée » (1). Car, très vite, les discours jusqu’aux plus hautes sphères du pouvoir, ont montré que l’intervention militaire israélienne à Gaza visait bien plus que la disparition du Hamas, objectif que beaucoup considéraient du reste comme inatteignable : c’étaient indistinctement l’ensemble du territoire et de ses résidents qui étaient la cible. La liste des citations documentées par l’Afrique du Sud est impressionnante : le Premier ministre demandant aux soldats de « se souvenir de ce qu’Amalek vous a fait », en référence à l’ennemi biblique dont Israël devait, selon le texte sacré, indistinctement « tuer les hommes et les femmes, les nourrissons et les nouveau-nés »; le président affirmant à propos des Palestiniens que « la nation entière est responsable » et doit être « combattue jusqu’à lui briser l’échine » ; le ministre de la Défense indiquant qu’il n’y aurait plus « ni électricité, ni nourriture, ni eau, ni essence », car il s’agit d’une guerre « contre des animaux humains » et il faut « agir en conséquence »; le ministre de la Sécurité nationale précisant que lorsqu’on dit que « le Hamas doit être détruit, cela signifie aussi ceux qui célèbrent et ceux qui soutiennent » son action, car « ils sont tous des terroristes et doivent aussi être détruits » ; le ministre de l’Énergie et des Infrastructures proclamant qu’ils « ne recevront pas une goutte d’eau jusqu’à ce qu’ils quittent le monde » ; le vice-président de la Knesset annonçant un « but commun : éliminer la bande de Gaza de la face de la Terre »; un major général réserviste expliquant qu’il faut « faire de Gaza un endroit où il est impossible de vivre » et « dire aux gens qu’ils n’ont que deux choix : rester et mourir d’inanition, ou bien partir » (2).

    Ce sont encore des dizaines de citations de parlementaires, de journalistes, de soldats qui répètent qu’il n’y a « pas d’innocents » et « pas de place pour des gestes humanitaires ». Ainsi que l’observe l’avocat et anthropologue états-unien Darry Li, la force du cas présenté par l’Afrique du Sud tient à cette « méticuleuse reconstitution de l’intention génocidaire (3) ».[8]

    1. Raz Segal, “A textbook case of genocide”, Jewish Currents, 13 octobre 2023.
    2. Toutes les références de ces citations sont dans : Republic of south Africa, « Application instituting proceedings », ICJ, 29 décembre 2023.
    3. Darryl Li, « The charge of genocide”, Dissent Magazine, 18 janvier 2024.

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    Quand les persécutés deviennent persécuteurs

    La rapporteure spéciale des Nations unies sur la situation des droits humains dans les Territoires palestiniens occupés, Francesca Albanese, n’a guère de doute concernant la qulification des faits. Son rapport, présenté le 25 mars, s’intitule Anatomy of a genocide (1). Elle rapporte en 25 pages denses et 309 références les éléments justifiant son titre. Pour autant, l’officialisation éventuelle de cette qualification n’interviendra qu’au terme d’un processus judiciaire long et difficile. Mais quel que soit l’issue de ce processus dans lequel les rapports de force entre les pays peuvent s’avérer plus déterminants que le droit international, l’évocation d’un génocide commis par un État qui a été fondé par les Nations unies en réparation du plus grand génocide jamais perpétré est une question éminemment sensible. « C’est une leçon tragique de l’histoire, déplore le sociologue Edgar Morin : les descendants d’un peuple persécuté pendant des siècles par l’Occident chrétien, puis raciste, peuvent devenir à la fois les persécuteurs et le bastion avancé de l’Occident dans le monde arabe (2) ». On comprend, dans ces conditions, la résistance opposée par les Israéliens et leurs alliés à cette qualification.[9]

    1. Human Right Council, Anatomy of a Genocide: Report of the Special Rapporteur on the Situation of Human Rights in the Palestinian Territories Occupied Since 1967, United Nations, 25 mars 2024
    2. Edgar Morin, “Le progrès des connaissances a suscité une régression de la pensée », Le Monde, 22 janvier 2024

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    L’opposition des juifs à l’amalgame sionisme et judaïsme

    C’est contre cette évolution que la Déclaration de Jérusalem sur l’antisémitisme signée par 350 universitaires internationaux spécialistes des études juives a proposé en 2020 une définition plus précise et des lignes directrices moins problématiques, considérant notamment comme n’étant pas antisémite le fait de « soutenir l’exigence de justice du peuple palestinien et la recherche de l’obtention de l’intégralité de ses droits », de « critiquer le sionisme ou s’y opposer, en tant que forme de nationalisme », d’établir « des parallèles entre la situation d’aujourd’hui en Israël et d’autres contextes historiques, y compris de colonisation de peuplement ou d’apartheid », et de défendre « des mesures de boycott, de désinvestissement et de sanctions qui constituent des formes répandues et non violentes de lutte politique contre des États (1) ».[10]

    1. « The Jerusalem Declaration on antisemitism »

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    Amalgame entre antisémitisme et antisionisme

    La confusion entre critique de la politique israélienne, voire critique du sionisme, et antisémitisme n’en demeure pas moins la règle de la part des gouvernements, des médias public et des institutions académiques occidentaux, ce qui aboutit au paradoxe démocratique selon lequel critiquer un gouvernement composé de ministres d’extrême droite, promoteur d’un suprémacisme religieux, auteur de lois discriminatoires, rejetant le droit international et commettant des massacres de populations civiles, expose à se trouver soi-même accusé d’iniquité (1). La France a depuis longtemps entériné cette confusion.[11]

    1. Kennan Malik, « Solidarity with Palestinians is not hate speech, whatever would-be consors may say », The Guardian, 3 décembre 2023.

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    La partialité de l’information

    Comme l’analyse l’association Acrimed, les principaux médias français ont manifesté une « compassion sélective (1) ». Ils ont rapporté les récits des otages israéliens libérés se plaignant d’avoir souffert de la faim pendant leur captivité dans Gaza assiégée sans mentionner l’origine de la pénurie alimentaire dont ils souffraient, mais ils n’ont pas évoqué les civils palestiniens relâchés des prisons et des camps d’Israël après y avoir été humiliés et torturés. Ils ont rendu compte des peurs des écoliers israéliens près de la frontière avec le Liban, obligés de se réfugier dans des abris lorsque retentissent les sirènes, mais n’ont pas fait état des angoisses des enfants palestiniens de Gaza, qui ne disposent d’aucun lieu où se protéger des bombes qui détruisent des quartiers entiers. Ils ont interrogé des surfeurs israéliens sur la plage de Tel Aviv expliquant que cette activité apaise leur anxiété après l’envoi de drones et de missiles par l’Iran, mais ils se sont contentés d’une phrase pour rappeler simplement le nombre des morts palestiniens à Gaza, sans faire partager l’expérience des femmes qui ne peuvent plus allaiter et des enfants qui n’ont plus à manger (2). Nombre de médias ont ainsi choisi d’humaniser les Israéliens plutôt que les Palestiniens. Ainsi, ont-ils longuement rendu compte du « succès » de l’opération militaire visant à délivrer quatre Israéliens détenus dans un camp de réfugiés, le 8 juin 2024, et des manifestations de « joie » lors de leur accueil à Tel Aviv, en mentionnant simplement en fin de reportage le coût humain de l’intervention parmi les Palestiniens : 274 morts, dont 64 enfants et 57 femmes, et 700 blessés. Dans les médias officiels, on parlait de « libération des otages »; dans les médias indépendants, l’épisode est connu comme le « Massacre de Nuiseirat (3) ».[12]

    1. ACRIMED, « Naufrage et asphyxie du débat public », 20 décembre 2023, et BLAST, « Un naufrage médiatique sans précédent », 31 mars 2024.
    2. Extraits de journaux quotidiens d’une radio nationale, évoqués à titre d’illustration d’un faut général. Il est vrai que la plupart des correspondants permanents et des envoyés spéciaux se trouvent à Jérusalem ou Tel Aviv. Mais imaginerait-on un seul instant n’avoir d’information sur l’invasion de l’Ukraine par la Russie et ses conséquences pour la population qu’en utilisant les seules sources officielles du régime de Moscou?
    3. Shrouq Aïla, « Inside the Nuiseirat massacre: this carnage I saw during Israel’s hostage rescue”, The Intercept, 10 juin 2024 ; Gideon Levy, “Why did Israel conceal hundreds of Gazans’ deaths in “perfect” hostage rescue operation?”, Haaretz, 12 juin 2024. Au lendemain de l’attaque, le journal d’une radio nationale consacrait vingt-quatre fois plus de temps à l’information heureuse côté israéliens qu’à la réalité tragique côté palestinien pourtant déjà connu. Parallèlement, les présidents états-uniens et français se réjouissaient de la libération des quatre otages israéliens, sans un mot pour les centaines de victimes civiles palestiniennes.

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    Instructions aux médias pour réduire l’usage des mots « génocide », « nettoyage ethnique »…

    Dans une lettre à leur direction, des journalistes de la BBC déploraient justement le parti pris de la présentation des faits et, en particulier, de la différence dans la manière de donner une dimension humaine au deuil des familles israéliennes mais non à celui des familles palestiniennes (1). On apprenait d’ailleurs que, dans un mémorandum distribué aux journalistes du New York Times au début de la guerre, les éditeurs leur demandaient de réduire l’usage des mots « génocide » et « nettoyage ethnique », de ne pas parler de « camps de réfugiés », d’éviter l’expression « territoires occupés », même de ne se référer que le plus rarement possible à la « Palestine », et ils leur signifiaient également que les mots « massacres » et « tueries », trop « émotionnels », devaient être remplacés par des descriptions factuelles, consigne qui ne valait toutefois pas pour qualifier l’attaque du 7 octobre (2). De telles instructions étaient probablement communes dans les grands médias états-uniens, car, selon une étude du langage utilisé pour décrire les victimes des deux côtés dans trois des principaux quotidiens du pays, après trois mois de guerre, le mot « horrible » apparaissait neuf fois plus souvent pour parler des morts israéliennes que des morts palestiniennes, le mot « massacre » trente fois plus fréquemment, le mot « tuerie » soixante fois, quant au mot « enfants », dont les victimes, décédées ou mutilées, se comptaient en dizaines de milliers à Gaza, il n’était présent qu’à deux reprises sur 1100 titres de journaux (3). Dès novembre, ils étaient plus de 750 reporters de nombreux organes de presse états-uniens à critiquer la couverture unilatéralement orientée du conflit (4).[13]

    1. Inidia McTaggart, « BBC reporters accuse it of favoritism towards Israel”, The Telegraph, 23 novembre 2023.
    2. Jeremy Scahill, “Leaked NYT Gaza memo tells journalists to avoid words “genocide”, “ethnic cleansing” and “occupied territories”, The Intercept, 15 avril 2024.
    3. Adam Johnson et Othman Ali, “Coverage of Gaza war in the New York Times and other major newspapers heavily favored Israel, analysis shows”, The Intercept, 9 janvier 2024.
    4. Laura Wagner et Will Sommer, “Hundreds of journalists sign letter protesting coverage of Israel”, The Washington Post, 9 novembre 2023.

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    Mise au pas des intellectuels occidentaux

    L’acquiescement à la guerre à Gaza et à ses conséquences tragiques rend pour longtemps illégitime et inopérante l’invocation des droits humains et de la raison humanitaire par celles et ceux qui ont participé à cette abdication morale, même s’il faut reconnaitre que leur « deux poids, deux mesures », sur bien des terrains, y compris dans leurs propres pays, leur a depuis longtemps fait perdre tout crédit dans ce domaine. Le monde occidental – ou tout au moins la majorité de ses gouvernants et de ses institutions – aura apporté son soutien presque inconditionnel non seulement à l’élimination d’une large part de la population palestinienne, et notamment de la génération qui en représente l’espoir et l’avenir, mais aussi à l’effacement de tout ce qui fait l’âme d’un peuple, ses écoles, ses bibliothèques, ses librairies, ses musées, ses cimetières, ses édifices religieux, ses monuments historiques, ses centres culturels. Il l’aura fait en s’efforçant de réduire au silence, par l’intimidation, la stigmatisation et les sanctions, les chercheurs, les intellectuels, les étudiants, les artistes, les militants, les politiciens et, plus largement, les citoyens qui refusaient d’être associés à ce crime imprescriptible, tandis que, de son côté, l’armée israélienne faisait taire, en les éliminant, les universitaires, les journalistes, les écrivains, les poètes, les médecins et les humanitaires palestiniens (1).[14]

    1. Esmat Elhalaby, « Toward an intellectual history of genocide in Gaza: Destruction begins with ideas”, Baffler, 27 mars 2024.

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    Israël, le paria du monde occidental

    En poursuivant son projet de destruction de Gaza et de ses habitants, le gouvernement israélien dégrade chaque jour un peu plus l’image de son pays et, par voie de conséquence, l’image de ses alliés. Ces derniers ont commencé à prendre leurs distances à l’égard d’un pays qu’ils continuent de dire ami, mais dont ils comprennent qu’il les entraîne dans l’abîme. Accusé de génocide par un nombre croissant de gouvernements et de personnalités du monde entier – une accusation validée à demi-mot par la Cour internationale de justice -, Israël est devenu un partenaire géopolitique embarrassant pour les dirigeants occidentaux qui comprennent qu’ils pourraient à leur tour se voir inculpés pour complicité de ce crime, ce qui est déjà le cas de certains d’entre eux (1). Les images de la destruction systématiques de l’hôpital A-Shifa, de sa maternité, de ses blocs opératoires, de son service d’urgence dont les cent quinze lits ont été brûlés, de son département de soins néonataux intensifs dont les quatorze incubateurs ont été détruits, de son unité de production d’oxygène qui a été saccagée ont révélé la détermination à rendre définitivement inutilisable le système de santé palestinien, comme l’a montré la mission des Nations unies après l’occupation des lieux par l’armée israélienne qui a, de plus, entraîné la mort, faute de soins, de nombreux malades et blessés hospitalisés (2). Les informations sur la famine dont souffrait une grande partie de la population, notamment les nourrissons, les enfants et les femmes enceintes, le refus de laisser entrer la majeur partie de l’aide internationale, les carnages provoqués par les tirs sur les personnes se précipitant vers les points d’approvisionnement, les bombardements des véhicules et des structures des organisations humanitaires ont rendu d’autant plus difficile aux grandes puissances de continuer à détourner le regard du projet du gouvernement israélien d’en finir avec la population palestinienne que ce dernier n’a cessé de l’affirmer publiquement (3).[15]

    1. La décision du procureur de la Cour pénale internationale de requérir, le 20 mai 2024, des mandats d’arrêt contre le Premier ministre israélien et son ministre de la Défense, ainsi que contre trois chefs du Hamas, ajoute certainement à l’inconfort des responsables occidentaux, et l’on peut noter à cet égard le revirement du gouvernement français qui, à la différence des gouvernements états-unien et britannique, a publiquement apporté son soutien à la juridiction de la Haye.
    2. World Health Organization, « Six months of War leave Al-Shifa hospital in ruins”, 6 avril 2024.
    3. World Health Organization, “Famine in Gaza is imminent, with immediate and long-term health consequences”, 18 mars 2024.

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    Pourquoi les gouvernements occidentaux n’ont-ils pas essayé d’arrêter le génocide ?

    Pourquoi la plupart des gouvernements occidentaux ont-ils alors soutenu non seulement le droit d’Israël à se défendre, mais également son projet d’anéantissement de Gaza? Pourquoi n’ont-ils pas réagi lorsque le président israélien a affirmé que c’est toute une nation qui est responsable, annonçant ainsi les meurtres de masse qui se préparaient? Pourquoi le président français a-t-il déclaré à la veille de la commémoration du trentième anniversaire du génocide des Tutsis que la France aurait pu arrêter avec ses alliés occidentaux et africains mais qu’elle n’en a pas eu la volonté, sans établir un lien avec le fait qu’il se trouvait à son tour, depuis six mois, dans la position de pouvoir intervenir, avec ses alliés occidentaux et peut-être arabes, pour essayer de mettre fin à ce que la plus haute juridiction internationale considérait comme un risque plausible de génocide à Gaza, et qu’il n’en avait pas eu la volonté, comme peut-être, dans trois décennies, son successeur l’affirmera (1)?[16]

    1. « Rwanda : pour Emmanuel Macron, la France « aurait pu arrêter le génocide », mais n’en a « pas eu la volonté » », Le Monde, 4 avril 2024. Devant les réactions politiques de protestation contre cette affirmation et comprenant peut-être le risque légal d’une plainte pour complicité de génocide, le président français l’a finalement retirée de la communication qu’il a adressée aux autorités de Kigali, lesquelles n’ont pas jugé bon de la diffuser.

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    Israël sous perfusion de l’aide américaine

    Aujourd’hui, c’est l’aide apportée par les États-Unis qui est de loin la plus importante, dépassant largement tous ses autres dons à des pays étrangers. Depuis 1946, elle s’élève à 310 milliards de dollars. Au cours de la période récente, elle était de 3,3 milliards de dollars par an, dont 99,7% pour le seul secteur militaire, auxquels s’ajoutent 500 millions de dollars pour la consolidation du dôme de protection contre les attaques aériennes. Cette contribution représente en moyenne 71% de l’aide internationale que reçoit Israël et 15% de son budget de la défense (1). Le 19 avril 2024, un supplément de 17 milliards de dollars d’aide militaire a été voté par le Congrès, en plus des 14 milliards déjà attribués par ses membres quelques mois plus tôt. Avant de soumettre ce nouveau texte de loi, le président des États-Unis avait rappelé que son pays ne fournirait pas d’aide militaire à des gouvernements étrangers qui se rendaient coupables de violations flagrantes des droits humains, en conformité avec une loi dite Leahy Law qui impose cette règle, laquelle est donc censée avoir été respectée par Israël au cours des dernières décennies et, singulièrement, depuis le 7 octobre nonobstant le jugement rendu à cet égard par la Cour internationale de justice (2). Comme pour tous les dons faits par les États-Unis pour les activités de défense, les récipiendaires doivent dépenser les sommes allouées en achetant du matériel et des services étatsuniens, avec certaines exceptions autorisées dans le cas israélien. Ce qui signifie que l’aide est en réalité une subvention au complexe industriel militaire étatsunien. Tout comme la guerre en Ukraine, la guerre à Gaza constitue donc une ressource majeure pour les entreprises de ce secteur, mais aussi pour l’expertise que développe le Pentagone dans la course globale aux armements. Plus largement, pour les États-Unis comme pour l’Allemagne, la France, l’Italie et la Grande-Bretagne, les ventes de matériel et de services militaires à Israël, en plus des rentrées financières qu’elles procurent, présentent ainsi l’intérêt de les mettre à l’épreuve des situations de guerre.[17]

    1. « How much aid does the US gives to Israel”, USA Facts, 12 octobre 2023.
    2. Jonathan Masters et Will Merrow, “US aid ti Israel in four charts”, Council on Foreign Relations, 11 avril 2024.

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    Comment l’AIPAC a soudoyé les démocrates

    De ces multiples dimensions du soutien occidental, le Premier ministre israélien sait se servir. Outre l’invocation du risque existentiel pour l’État d’Israël, il ne manque pas de rappeler, comme l’a montré Jean-Pierre Filiu, qu’il est le représentant et le défenseur du « monde civilisé » dans la région (1). Il est au demeurant probable que, dans un contexte de montée des autoritarismes et des nationalismes, avec, dans une grande partie de l’Europe, une progression spectaculaire des partis d’extrême droite dont plusieurs sont désormais au gouvernement, la tolérance, voire la sympathie à l’égard de cet allié s’explique par son exercice du pouvoir qui exalte ces tendances. Ce qui expliquerait l’étroite affinité entre le Premier ministre hongrois antisémite et le Premier ministre israélien. Mais, dans le cas des États-Unis, il y a une raison plus triviale au soutien du gouvernement démocrate à la politique israélienne. Elle est liée au rôle de l’AIPAC, L’American Israel Public Affairs Committee, principal financeur extérieur des primaires démocrates, qui a promis de dépenser 100 millions de dollars pour évincer les candidats favorables à un cessez-le-feu et qui a fait un don substantiel pour les frais de campagne du speaker républicain de la Chambre des représentants après qu’il a fait approuver le texte accordant 14 milliards de dollars d’aide militaires à Israël (2).[18]

    1. Jean-Pierre Filiu, « Comment Benyamin Netanyahou est devenu le leader autoproclamé du « monde civilisé », Le Monde, 29 octobre 2023.
    2. Catherine Caruso, « After House speaker Mike Johnson pushed through Israel aid package, AIPAC cash came flowing in”, The Intercept, 20 janvier 2024, et Akela Lacy, “The left is finally building a response to AIPAC”, The Intercept, 11 mars 2024.

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    Hostilité à l’encontre des musulmans et racisme anti-arabe

    À côté de ces différentes logiques – historique, géopolitique, économique, militaire, tactique – dont les configurations varient selon les contextes nationaux, il existe un élément commun aux pays occidentaux. Il est idéologique. Il se manifeste par l’hostilité à l’égard des musulmans et le racisme à l’encontre des populations arabes. L’une et l’autre s’inscrivent dans un héritage colonial, notamment pour les empires français et britanniques, et même précolonial, pour ce que Maxime Rodinson désignait comme l’« Occident chrétien (1) ». Mais elles ont pris une autre signification après le 11 septembre 2001. L’islam a alors été associé au terrorisme, les musulmans à un péril pour la sécurité des pays occidentaux et les populations arabes à une menace pour l’identité européenne. On a vu se multiplier les discours xénophobes les visant spécifiquement, le thème du « grand remplacement » se disséminer comme dans un autre temps la théorie du complot judéo-maçonnique, les restrictions aux frontières ciblant les musulmans aux États-Unis, l’interdiction des signes religieux liés à l’islam progressivement étendue en France, la montée de l’islamophobie documentée dans un récent rapport en Allemagne, et même, plus singulièrement encore, l’annonce du retrait de la nationalité belge aux enfants de parents palestiniens nés en Belgique (2). Les politiques européennes sélectives en matière d’immigration sont révélatrices de cette discrimination à l’encontre des musulmans, comme on a pu l’observer avec le traitement différentiel des exilés ukrainiens fuyant l’envahisseur russe, généreusement accueillis, et des exilés afghans fuyant la répression talibane, brutalisés aux frontières grecques, croates et hongroise de l’Union européenne (3).[19]

    1. Vincent Geisser, « L’islamophobie en France au regard du débat européen », in Rémi Leveau et Khadidja Mohsen-Finan (dir.), Les Musulmans de France et d’Europe, Paris, CNRS Éditions, 2005, p. 59-79.
    2. Marc-Olivier Behrer, « Le ‘grand remplacement’, généalogie d’un complotisme caméléon », Le Monde, 25 août 2022 ; ACLU, Timeline of the Muslim Ban, Washington ; Cady Lang, « Who gets to wear a headscarf? The complex history behind France’s latest hijab controversery », Time, 19 mai 2021 ; Arsalan Iftikhar, « German ministry issues 400- page report on islamophobia », Bridge, Georgetown University, 1er Février 2024 ; Ugo Santkin, « Nationalité belge retirée à des enfants de parents palestiniens : ‘Une décision sans précédent et profondément discriminante’ », Le Soir, 7 décembre 2023.
    3. Laurence Alexandrowicz, « Les associations dénoncent un traitement différent des réfugiés afghans et ukrainiens », Euronews, 11 mai 2022.

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    Ce ne sont pas les Palestiniens qui ont persécuté les Juifs pendant des siècles…

    Comme l’écrit le juriste israélien Chaim Gans, « ce ne sont pas les Palestiniens qui ont persécuté les Juifs de manière continue en Europe pendant le second millénaire, et ce n’est pas dans leur société que l’émancipation citoyenne des Juifs a tragiquement échoué aux XIXème et XXème siècles ». Dès lors, demande-t-il, « comment justifier qu’on leur en fasse payer le prix? » (1). Probablement est-ce là l’ultime clé d’interprétation du consentement des pays occidentaux à l’écrasement de Gaza : l’expiation par procuration de leur participation à la destruction des Juifs d’Europe, fût-ce en laissant s’accomplir une seconde Nakba à l’encontre d’une population dont le monde avait déjà accepté le sacrifice.[20]

    1. Chaim Gans, « Storms in the Negev 2023, or Why is Israel mocking history”, Israel Studies, 2023, 29 (1), p. 62-73.

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    La crise morale occidentale

    La crise actuelle est l’une des plus profondes qu’a connues le monde depuis ce moment, il y a près de huit décennies, où l’on a proclamé « Plus jamais ça ». Il n’est pas ici question de la situation à Gaza, car on ne peut pas appeler « crise » une opération militaire de destruction d’un peuple en tant que tel, de sa mémoire, de sa culture matérielle, de la possibilité d’exister de ses membres – que les juristes et les historiens décident ou non de la qualifier un jour de « génocide », au terme de luttes de pouvoir symbolique dans lesquelles les gouvernements occidentaux mettront tout leur poids pour s’y opposer. Même parler de « crise humanitaire », malgré l’enjeu légitime de faire valoir le droit à la survie d’hommes, de femmes et d’enfants réduits à des conditions extrêmes et d’exiger l’accès à l’assistance minimale dont on les a privés, revient à éviter de nommer ce qui est, en désignant les effets sans en dire la cause, et à justifier une demande de « couloirs et pauses humanitaires » tout en laissant se poursuivre les bombardements de civils dans l’apparent respect du droit international (1).

    Non, la crise dont il est question concerne le monde qui a assisté avec indifférence à l’effacement progressif des Territoires palestiniens occupés depuis plus d’un demi-siècle et qui a laissé se produire en quelques mois la disparition brutale d’une partie de ce qui les définit. Pour ce qui est des pays européens, nord-américains et quelques autres, il ne s’est pas agi simplement de passivité, mais de soutien politique et militaire inconditionnel à Israël. Cette alliance a suscité l’indignation de celles et ceux qui, tout en condamnant les actes sanglants qui l’avaient déclenché, mais en rappelant les décennies d’oppression qui les avaient précédés, refusaient de laisser le massacre être perpétré, mais qu’on a stigmatisés et réprimés.[21]

    1. Heidi Mogstad, « Gaza is not a humanitarian crisis: On self-defense, depoliticizing language and contextualization”, Bergen, Christian Michelsen Institute, 2023. “Le cauchemar à Gaza est plus qu’une crise humanitaire, a déclaré, de son côté, le secrétaire général des Nations unies.

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    Quand on appelle « antisémites » les demandes d’arrêter de tuer des civils

    Le langage a été abîmé quand on a appelé « antisémites » les demandes d’arrêter de tuer des civils, « morale » une armée qui déshumanise ses ennemis, « riposte » une entreprise d’anéantissement, « guerre Israël-Hamas » une opération militaire ouvertement menée contre les civils palestiniens. La pensée a été étouffée lorsqu’on a empêché les débats, interdit des conférences, annulé des expositions, imposé des procureurs pour garantir l’orthodoxie, eu recours aux forces de l’ordre pour réprimer des étudiants sur les campus universitaires, fait entrer des politiciens dans les établissements d’enseignement supérieur. Une pesante atmosphère de suspicion et d’accusation a mis en danger la liberté d’expression. Une tentative de détournement des mots et d’inversion des valeurs a mis à l’épreuve l’intelligence politique et le discernement moral. Dans un texte intitulé « Qui sont les assassins de la mémoire? », Pierre Vidal-Naquet analysait la manière dont l’utilisation d’un « langage codé » avait servi, à diverses époques, les stratégies discursives de réécriture de l’histoire, citant Thucydide à propos de la guerre du Péloponnèse : « On changera jusqu’au sens usuel des mots par rapport aux actes dans les justifications qu’on en donnait (1). » Ces falsifications justifient qu’avec humilité mais détermination les sciences sociales fassent entendre leur vérité, quelque fragile qu’elle soit (2).[22]

    1. Pierre Vidal-Naquet, « Qui sont les assassins de la mémoire? », in Réflexion sur le génocide. Les juifs, la mémoire et le présent, t. III, Paris, La Découverte, 1995.
    2. Didier Fassin, Sciences sociales par temps de crise, Paris, Fayard-Collège de France, 2023.

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    Si je dois mourir, un poème de Refaat Alareer

    Si je dois mourir, 

    tu dois vivre

    pour raconter mon histoire

    pour vendre mes affaires

    pour acheter un morceau de tissu

    et quelques ficelles,

    (fais-le blanc avec une longue traîne)

    pour qu’ainsi un enfant quelque part dans Gaza

    en regardant le ciel dans les yeux

    en attendant son père parti dans un éclat –

    sans dire adieu à personne

    pas même à sa chair

    pas même à lui-même –

    voie le cerf-volant, mon cerf-volant que tu auras fait, flottant là-haut

    et pense un instant qu’un ange est là

    pour faire revivre l’amour.

    Si je dois mourir

    qu’il en naisse de l’espoir

    qu’il en reste une histoire.

    Poème écrit avant la mort de l’auteur lors d’une frappe aérienne de l’armée israélienne
    « ‘If I must Die’: A poem by Refaat Alareer », In These Times, 27 décembre 2023. Le titre et le premier vers sont une réminiscence et un hommage au poème « If We Must Die » de Claude McKay, écrivain jamaïcain-états-unien, qui le composa en 1919 dans le contexte du Red Summer au cours duquel des personnes noires ont été victimes d’attaques racistes qui ont fait des centaines de morts. Faire voler des cerfs-volants est une activité prisée des enfants palestiniens, et, même au plus fort de la guerre, certains ont réussi à en trouver le plaisir entre deux exodes ou entre deux bombardements : Ruwaida Amer, « Kites fill Rafah’s skies, a symbol of hope amid Israel’s war on Gaza », Aljazeera, 20 février 2024. On peut y voir un symbole d’espoir, en effet, mais peut-être aussi une ultime résistance de ces enfants, infime et décisive, face au projet de les faire disparaître.
    Source : https://inthesetimes.com/article/refaat-alareer-israeli-occupation-palestine

    [1] Didier Fassin, Une étrange défaite, Sur le consentement à l’écrasement de Gaza, pages 13 et 14.

    [2] Didier Fassin, Une étrange défaite, Sur le consentement à l’écrasement de Gaza, pages 19 à 21.

    [3] Didier Fassin, Une étrange défaite, Sur le consentement à l’écrasement de Gaza, pages 34 et 35.

    [4] Didier Fassin, Une étrange défaite, Sur le consentement à l’écrasement de Gaza, page 43.

    [5] Didier Fassin, Une étrange défaite, Sur le consentement à l’écrasement de Gaza, pages 46 à 49.

    [6] Didier Fassin, Une étrange défaite, Sur le consentement à l’écrasement de Gaza, pages 59 et 60.

    [7] Didier Fassin, Une étrange défaite, Sur le consentement à l’écrasement de Gaza, pages 62 à 64.

    [8] Didier Fassin, Une étrange défaite, Sur le consentement à l’écrasement de Gaza, pages 64 à 66.

    [9] Didier Fassin, Une étrange défaite, Sur le consentement à l’écrasement de Gaza, pages 75 et 76.

    [10] Didier Fassin, Une étrange défaite, Sur le consentement à l’écrasement de Gaza, page 90.

    [11] Didier Fassin, Une étrange défaite, Sur le consentement à l’écrasement de Gaza, page 91.

    [12] Didier Fassin, Une étrange défaite, Sur le consentement à l’écrasement de Gaza, pages 120 à 122.

    [13] Didier Fassin, Une étrange défaite, Sur le consentement à l’écrasement de Gaza, pages 124 à 126.

    [14] Didier Fassin, Une étrange défaite, Sur le consentement à l’écrasement de Gaza, pages 139 à 140.

    [15] Didier Fassin, Une étrange défaite, Sur le consentement à l’écrasement de Gaza, pages 148 à 150.

    [16] Didier Fassin, Une étrange défaite, Sur le consentement à l’écrasement de Gaza, pages 154 à 155.

    [17] Didier Fassin, Une étrange défaite, Sur le consentement à l’écrasement de Gaza, pages 160 à 162.

    [18] Didier Fassin, Une étrange défaite, Sur le consentement à l’écrasement de Gaza, pages 162 à 163.

    [19] Didier Fassin, Une étrange défaite, Sur le consentement à l’écrasement de Gaza, pages 164 à 166.

    [20] Didier Fassin, Une étrange défaite, Sur le consentement à l’écrasement de Gaza, pages 169 et 170.

    [21] Didier Fassin, Une étrange défaite, Sur le consentement à l’écrasement de Gaza, pages 171 à 173.

    [22] Didier Fassin, Une étrange défaite, Sur le consentement à l’écrasement de Gaza, pages 173 et 174.

    mai 29, 2025
  • Dénonciation de crimes contre l’humanité commis par Israël à Gaza

    « C’est mon devoir de citoyen israélien »

    dixit Lee Mordechai

    Charlotte Gauthier, Jérusalem

    Le Temps, Genève,

    26 mai 2025

    ■ Lee Mordechai enseigne l’histoire à l’Université hébraïque de Jérusalem. Depuis le 7 octobre 2023 et le début de la guerre d’Israël contre Gaza, il répertorie les crimes perpétrés par son pays contre les Palestiniens.

    ■ Lui qui n’était pas un militant anti-occupation se félicite d’une légère inflexion dans le milieu universitaire: « Il y a plus de place pour s’exprimer publiquement contre la guerre depuis fin 2024 »

    ■ Après dix-neuf mois de conflit, le document de Lee Mordechai fait 176 pages, et contient plus de 1600 références et liens. Depuis début 2025, une trentaine d’autres Israéliens travaillent avec lui.

    C’est l’histoire d’un citoyen israélien qui voulait briser le silence. En t-shirt et short, lunettes sur le nez, Lee Mordechai n’a pas grand-chose du professeur d’histoire spécialiste de l’Empire byzantin tel qu’on l’imagine. Ce quadragénaire, né à Rishon Lezion, près de Tel-Aviv, vit et enseigne aujourd’hui à Jérusalem, à l’Université hébraïque. Le 7 octobre 2023, lors de l’attaque perpétrée par le Hamas en Israël, Lee Mordechai est en pleine année sabbatique à l’Université de Princeton, aux États-Unis. « C’était une période pleine d’incertitude, pour nous Israéliens. Mais très vite, j’ai tenu à regarder les informations qui provenaient des deux côtés. Les horreurs du 7-Octobre, mais aussi les choses terribles qui sortaient chaque jour de plus en plus nombreuses de Gaza », se souvient le professeur.

    La « disproportion » de la riposte israélienne le choque immédiatement. Il est abasourdi par les « 8000 Gazaouis tués en trois semaines », puis par le premier raid mené par l’armée israélienne à la mi-novembre 2023 contre l’hôpital Al-Shifa, à Gaza City, qu’Israël présente alors sans preuves comme le QG du Hamas. « Une attaque totalement injustifiée, rappelle Lee Mordechai. Or, ce que je constate à ce moment-là, c’est le silence assourdissant du monde universitaire israélien. Je m’attendais à ce que mes pairs prennent la parole contre cette guerre, mais pas du tout. Il n’y avait même pas une pétition antiguerre qui circulait, et que j’aurais pu signer! Au contraire, le camp libéral faisait des tribunes pour dire que le reste du monde ne comprenait pas Israël. Alors je me suis demandé: quel est mon rôle dans tout ça? »

    Un travail de fourmi

    Lui qui « n’a jamais été un militant anti-occupation » raconte que le déclic se produit en décembre 2023. L’Afrique du Sud engage alors une procédure devant la Cour internationale de justice, accusant Israël de génocide dans l’enclave palestinienne. « C’est un document de 80 pages, répertoriant les différents crimes commis à Gaza. Et je me dis: j’ai moi-même vu et lu des milliers de photos et articles, je pourrais faire pareil. Avec une approche académique. J’ai senti cette urgence, c’était mon obligation en tant que citoyen israélien. »

    Alors, Lee Mordechai se lance dans son entreprise « pour enregistrer et répertorier » autant d’informations que possible sur les crimes commis par Israël à Gaza. Parmi ses outils, il s’inscrit à des groupes WhatsApp israéliens couvrant tout le spectre politique, « de la gauche radicale jusqu’aux colons d’ultra-droite ». Il épluche également des rapports de différentes agences de l’ONU, d’ONG comme Amnesty International ou Human Rights Watch, des articles de presse, ou encore les réseaux sociaux qui « regorgent de vidéos ».

    Un travail de fourmi grâce auquel il sort un premier document de neuf pages, dès janvier 2024, intitulé « Bearing Witness to the Israel-Gaza War » (« témoigner de la guerre d’Israël contre Gaza »). Cette version initiale s’organise déjà en quatre principaux chapitres, que Lee Mordechai étayera au fil du temps. « Le massacre des Palestiniens », « Causer la mort des populations civiles », « Le discours israélien de déshumanisation des Palestiniens » et « Nettoyage ethnique ».

    Cinq millions de vues sur X

    Dans un « langage factuel », l’historien liste les événements et déclarations qui illustrent ces exactions et crimes de guerre, et met en bas de page autant de liens que possible vers ses sources. On découvre des soldats israéliens pillant des maisons de Gazaouis, jouant avec des sous-vêtements féminins, brûlant des bâtiments résidentiels et des écoles, ou roulant avec leurs chars sur des cadavres de Palestiniens.

    Lee Mordechai souligne que les pays européens n’ont pris aucune sanction ayant un « impact concret » sur l’État hébreu pour stopper cette guerre génocidaire.

    Trois mois après le 7-Octobre, dans son introduction, Lee Mordechai pose un constat sans appel « sur la base des éléments collectés »: « Ce qu’Israël fait actuellement à la population palestinienne de Gaza constitue un crime contre l’humanité, qui pourrait vraisemblablement être qualifié de génocide, incluant à la fois l’acte et l’intention. »

    Ce premier document, Lee Mordechai le publie en anglais et en hébreu, pour « que le public israélien ait accès dans sa langue à ces informations, ainsi que le reste du monde ». Sa publication ne fait que quelques centaines de vues sur le réseau social X, où il a environ 200 abonnés à l’époque. Mais en mars 2024, la quatrième version du document devient virale. « La seule chose qui a changé, c’est que j’ai ajouté: « Moi, Lee Mordechai, citoyen et universitaire israélien, écris ce document parce que ma communauté universitaire est silencieuse, et que je veux témoigner des horreurs commises à Gaza. » A ce moment-là, je suis l’un des seuls Israéliens à m’exprimer ainsi, et a fortiori en anglais. En une nuit, il y a eu 5 millions de vues! » s’étonne encore le professeur d’histoire.

    Des médias sourds et aveugles

    Lee Mordechai en est plus convaincu que jamais, il doit poursuivre la rédaction de ce document tant que la guerre continue. L’échelle des crimes et des destructions à Gaza apparaît sans précédent, et confirme pour l’historien le caractère génocidaire de cette guerre. Il liste: « Siège et famine volontaire » imposés sur l’enclave par Israël, « destruction massive du système de santé et des infrastructures civiles (écoles, universités, cimetières, marchés, mosquées, etc.), et du bâti résidentiel (plus de 60% des bâtiments détruits) ». Quant à la « déshumanisation des Palestiniens », elle apparaît sans limite: sur les réseaux sociaux, Lee Mordechai rappelle que 18 000 appels à « aplatir, détruire ou raser Gaza » ont été publiés en hébreu, durant le seul mois d’octobre 2023.

    Un phénomène amplifié selon lui par le traitement de la guerre fait par les médias israéliens, mais aussi américains. « Ces médias font un travail horrible, et ne parlent tout simplement pas des crimes commis à Gaza! Si on prend l’exécution des 15 secouristes et humanitaires palestiniens à Rafah en mars dernier, la quasi-totalité des médias n’en ont pas parlé. Si la Russie avait fait ça à des secouristes ukrainiens, ça n’aurait jamais été couvert de cette façon », s’indigne l’historien.

    Il se félicite cependant d’une légère inflexion dans le milieu universitaire israélien, « où il y a plus de place pour s’exprimer publiquement contre la guerre depuis fin 2024 ». Il souligne qu’à l’Université hébraïque de Jérusalem, où il enseigne, six conférences antiguerres ont eu lieu ces six derniers mois. Mais il l’admet: ces initiatives sont seulement « tolérées » par le milieu académique.

    A travers Bearing Witness, Lee Mordechai dénonce également « l’échec politique total des Occidentaux » face à cette guerre à Gaza. Les États-Unis, qui fournissent massivement de l’armement à Israël, et soutiennent indéfectiblement l’État hébreu, sont pour lui complices des horreurs commises dans l’enclave. Et dans une certaine mesure les pays d’Europe de l’Ouest également, « à travers leur silence », alors qu’ils se sont toujours « présentés comme les garants de la moralité et des valeurs humanistes ». Lee Mordechai souligne qu’ils n’ont pris aucune sanction, ni diplomatique ni économique, ayant « un impact concret » sur l’État hébreu pour stopper cette guerre génocidaire.

    Un sondage glaçant

    Il déplore également que la Hongrie ait reçu Benyamin Netanyahou sans l’inquiéter, ou que la France, l’Allemagne et l’Italie aient laissé entendre qu’elles ne l’arrêteraient pas, alors qu’il fait l’objet d’un mandat d’arrêt international pour crimes de guerre et crimes contre l’humanité émis par la Cour pénale internationale. « Pour Israël, le message perçu est le suivant: il n’y a aucune conséquence face à ce que nous faisons à Gaza, alors continuons! » constate l’historien.

    Après dix-neuf mois de guerre, le document de Lee Mordechai fait 176 pages, et contient plus de 1600 références et liens. Depuis début 2025, une trentaine d’autres Israéliens y travaillent désormais avec lui. Tous sont bénévoles, et ne reçoivent « aucun financement ». Actuellement, l’équipe oeuvre sur de nouveaux supports, comme des cartes qui montreraient les destructions à Gaza à travers le temps, ou un recueil centralisant l’ensemble des témoignages de médecins internationaux qui sont intervenus dans l’enclave.

    « Nous continuerons de témoigner, tant que nous sommes si peu à le faire. » Le lendemain de sa rencontre avec Le Temps, Lee Mordechai renvoie un message pour signaler une étude commandée par l’Université Penn State aux États-Unis. « S’il vous plaît, ajoutez-le dans votre article, pour montrer ce que pense la rue israélienne. » Selon le sondage « 82% des juifs israéliens sont favorables à l’expulsion forcée des Gazaouis de leur terre », autrement dit au nettoyage ethnique au regard du droit international. ■

    Texte intégral du document Bearing Witness : https://witnessing-the-gaza-war.com/

    mai 27, 2025
  • Gaza : pourquoi l’Occident refuse d’employer le mot génocide ?

    par le professeur Michael Lynk,

    ancien Rapporteur spécial des Nations Unies sur la situation des droits de l’homme 

    interviewé par Anne Guion

    Source : https://www.lavie.fr/actualite/geopolitique/gaza-pourquoi-loccident-refuse-demployer-le-mot-genocide-99584.php

    Michael Lynk a occupé pendant six ans (2016-2022) le poste de rapporteur spécial des Nations unies sur la situation des droits de l’homme dans les territoires palestiniens occupés. Professeur associé de droit à l’université Western Ontario au Canada, spécialiste des droits humains, il livre une analyse sans concessions sur l’incapacité des grandes puissances à faire respecter le droit international en Palestine. De la réticence à employer le terme de « génocide » au rôle décisif que pourrait jouer la société civile, Michael Lynk explore les différents leviers qui permettraient de sortir de l’impasse.

    Quels sont les principaux facteurs qui expliquent le silence de l’Occident sur Gaza, selon vous ?

    Il y a plusieurs facteurs déterminants. Premièrement, l’influence du lobby israélien. Elle est importante en Europe, mais extraordinairement puissante aux États-Unis, où elle inclut notamment le rôle des évangéliques chrétiens. Il ne faut pas sous-estimer à quel point Israël est un enjeu de politique intérieure aux États-Unis. Deuxièmement, l’alliance politique et militaire extraordinaire entre les États-Unis et Israël. De nombreux pays du Nord global, particulièrement en Europe, ne veulent pas s’opposer à Israël car cela signifierait s’opposer aux États-Unis. Troisièmement, il persiste dans les pays occidentaux une vision romantique d’Israël et de sa fondation comme réponse à l’Holocauste européen. Cette perception historique continue d’influencer fortement les positions politiques occidentales.

    A lire aussi : « On meurt maintenant, et tous les pays sont muets » : deux femmes dans l’enfer de Gaza

    Enfin, on ne peut ignorer la dimension raciale dans le traitement médiatique et politique différencié des crises internationales. La réaction rapide et unanime face à l’invasion de l’Ukraine contraste fortement avec la relative indifférence face aux souffrances palestiniennes. Cela révèle des biais profondément ancrés dans nos sociétés.

    Il y a aussi le narratif lié à la lutte contre le terrorisme…

    Certainement. Et aussi la question de l’antisémitisme. Prenons l’exemple des États-Unis, où celle-ci a pris une dimension particulièrement problématique dans le débat public. Son instrumentalisation actuelle rappelle, par son intensité et sa fonction politique, l’obsession anticommuniste de l’ère McCarthy dans les années 1950. Cette utilisation extensive du terme « antisémitisme » inquiète d’ailleurs de nombreuses organisations juives traditionnelles états-uniennes. Elles considèrent que cette instrumentalisation dessert les intérêts de leur communauté et vise principalement à servir d’autres objectifs politiques.

    L’antisémitisme est, bien sûr, une réalité qu’il faut combattre partout où il se manifeste. Mais il est tout à fait possible de s’y opposer fermement tout en soutenant les droits des Palestiniens. Dans les universités états-uniennes, plusieurs présidents d’établissement, eux-mêmes juifs, dénoncent la façon dont Trump utilise l’accusation d’antisémitisme pour réprimer la liberté d’expression et la dissidence. Qualifier systématiquement d’antisémite l’usage de termes comme « génocide » ou de slogans comme « Palestine libre » finit par vider le concept de son sens. Cette inflation sémantique rend plus difficile l’identification et la lutte contre le véritable antisémitisme. Si tout est antisémite, alors plus rien ne l’est.

    Face à ces tensions croissantes, comment les instances internationales ont-elles fait évoluer leurs positions ces derniers mois ?

    Nous avons assisté à une série d’événements diplomatiques majeurs. En novembre 2024, la Cour pénale internationale a émis des mandats d’arrêt contre Netanyahou et Galant. Il y a eu aussi les décisions historiques de la Cour internationale de justice : en janvier 2024, la Cour internationale de justice a jugé que l’accusation de génocide portée par l’Afrique du Sud contre Israël était plausible et a ordonné des mesures d’urgence pour prévenir tout acte génocidaire à Gaza. En juillet 2024, une autre décision a déclaré l’occupation israélienne illégale.

    A lire aussi : Johann Soufi : « La Cij a rendu un avis historique pour la Palestine et le Proche-Orient »

    Le point culminant a été la résolution extraordinaire adoptée à une écrasante majorité par l’Assemblée générale des Nations unies, en septembre 2024, donnant 12 mois à Israël pour mettre fin complètement à l’occupation des territoires palestiniens. Cette échéance approche – nous ne sommes plus qu’à quatre mois du délai – et il est déjà évident qu’Israël ne s’y conformera pas. Cette situation risque de provoquer un affrontement majeur entre le Nord et le Sud global après septembre 2025, quand il deviendra clair qu’Israël a ignoré les instances internationales. Certains États pourraient alors aller jusqu’à remettre en question le maintien d’Israël comme membre des Nations unies.

    Pensez-vous qu’Israël pourrait être exclu des Nations unies ?

    Je pense qu’un mouvement en ce sens va émerger. Il n’y aura pas de vote immédiat, mais la question sera soulevée quand on considèrera le nombre de fois où Israël a défié non seulement les résolutions du Conseil des droits de l’homme ou de l’Assemblée générale, mais aussi les résolutions du Conseil de sécurité et les décisions de la Cour internationale de justice.

    Il faut garder à l’esprit qu’Israël est un pays relativement petit de 14 millions d’habitants. Il est fortement dépendant de la diplomatie internationale et de l’aide militaire états-unienne. Il n’a pas la liberté ou l’indépendance d’un pays plus grand comme la France ou la Grande-Bretagne. Israël a donc davantage besoin de l’Occident que l’Occident n’a besoin d’Israël.

    On évoque aussi la dépendance technologique et militaire de l’Occident vis-à-vis d’Israël, notamment dans les domaines de la cybersécurité et du renseignement. Cela pourrait-il expliquer la retenue des gouvernements français ou britannique ?

    Israël est une puissance militaire avancée avec un important complexe militaro-industriel. Il est particulièrement à la pointe en matière de technologies de surveillance. D’ailleurs, les Palestiniens sont parmi les peuples les plus surveillés au monde. Israël a développé une recherche avancée en IA, notamment pour la surveillance et le contrôle militaire. Ces technologies sont importantes pour l’Occident. Cependant, d’autres pays pourraient fournir ces technologies. Israël reste bien plus dépendant de l’Occident que l’inverse. Les raisons évoquées précédemment restent plus déterminantes.

    Si l’Occident arrêtait de vendre des armes à Israël, cela mettrait-il fin à la guerre ?

    Un simple coup de téléphone de Joe Biden, ou maintenant de Donald Trump, aurait suffi à arrêter la guerre. C’est ce qui s’est passé en 1982 quand Ronald Reagan a appelé Menahem Begin pour mettre fin à la guerre au Liban. Begin a protesté mais la guerre s’est arrêtée le lendemain ! Il faut comprendre la dynamique politique intérieure états-unienne pour expliquer pourquoi cela ne se produit pas. Donald Trump a accordé énormément de cadeaux à Israël, même durant ses quatre premiers mois de retour au pouvoir. Mais sa pensée n’est pas toujours cohérente.

    Il pourrait théoriquement demander à Israël d’arrêter la guerre après son séjour en Arabie saoudite, au Qatar et aux Émirats. Mais je ne pense pas que cela arrivera car les dirigeants politiques arabes n’ont jamais été aussi peu décisifs sur la scène mondiale. Ils auraient la capacité d’exercer une pression significative sur Trump pour obtenir un arrêt des hostilités, mais cette option n’a pas été exploitée. Le cas des Émirats arabes unis est particulièrement révélateur : malgré 19 mois d’une guerre dévastatrice à Gaza, ces derniers maintiennent leurs relations diplomatiques avec Israël. Si cela n’a pas suffi à provoquer une rupture diplomatique, on peut légitimement se demander ce qui pourrait les y conduire !

    Comment expliquez-vous cette attitude étonnante des pays arabes et notamment des États du Golfe, malgré leur soutien historique à la cause palestinienne ?

    Il y a deux facteurs principaux qui expliquent cette attitude. D’abord, ces pays, particulièrement les Émirats arabes unis, ont développé des relations commerciales très lucratives avec Israël depuis les accords d’Abraham (signés en 2020, ndlr). Ces partenariats économiques représentent des investissements considérables qu’ils ne souhaitent pas compromettre.

    Mais plus fondamentalement, ces États veulent maintenir de bonnes relations avec les États-Unis, qui sont déterminés à préserver les accords d’Abraham et la normalisation des relations avec Israël. Cette alliance avec Washington est fondamentale pour leur sécurité régionale, notamment face à l’Iran, et pour leur développement économique.

    Le système international semble montrer ses limites face à cette crise. Quelle est la véritable efficacité des institutions internationales dans ce contexte ?

    Il y a effectivement des limitations extraordinaires. Prenons l’exemple de la Cour internationale de justice qui a émis contre Israël trois ordonnances de mesures provisoires en janvier, mars et mai 2024 concernant les allégations de génocide. Aucune n’a été respectée. Cependant, contrairement à ce que certains pensent, le droit international fonctionne bien dans son rôle d’identification des violations commises par Israël. Le problème n’est pas le droit international en soi, mais plutôt la politique internationale et le manque de volonté politique. La CIJ et la CPI dépendent du Conseil de sécurité de l’Onu pour être efficaces. En tant que juriste, je dirais que le droit international n’est pas censé être un parapluie qui se replie au premier signe de pluie. Il doit être efficace et s’appliquer à toutes les situations.

    Le système des Nations unies, tel qu’il a été conçu par les vainqueurs de la Seconde Guerre mondiale, il y a 80 ans, ne reflète plus les réalités géopolitiques actuelles. Le droit de veto au Conseil de sécurité, accordé aux cinq membres permanents, paralyse aujourd’hui toute action significative sur des crises majeures comme celle de Gaza. Un fait révélateur : depuis les années 1970, les États-Unis ont utilisé leur veto 49 fois pour protéger Israël – soit plus de la moitié de tous leurs vetos. Aucun autre membre permanent du Conseil de sécurité, y compris la France, n’a jamais utilisé son veto pour protéger Israël. Cela montre la relation extraordinaire entre ces deux pays.

    Plusieurs dirigeants occidentaux, comme Emmanuel Macron récemment, évoquent la reconnaissance d’un État palestinien. Comment évaluez-vous l’efficacité de ces déclarations face à la réalité de la crise actuelle ?

    L’échelle de ce qui se passe à Gaza montre l’écart dramatique entre les déclarations et la réalité. Lors des dernières crises majeures, en 2008-2009 et en 2014, environ 2 200 Palestiniens avaient été tués à Gaza par Israël. Aujourd’hui, nous avons plus de 50 000 morts, un nombre inimaginable qui pourrait encore augmenter. La crise est d’une intensité exceptionnelle, et Israël franchit les lignes rouges les unes après les autres sans conséquences réelles. Les dirigeants du Nord global parlent sotto voce (« à voix basse »), en disant simplement : « s’il vous plaît, arrêtez ». La reconnaissance d’un État palestinien par la France et le Royaume-Uni serait formidable, mais nous sommes face à un décalage profond avec la réalité : 740 000 colons israéliens vivent en Cisjordanie et à Jérusalem-Est (12 % de la population juive israélienne) répartis dans 360 colonies. Comment créer un État palestinien viable dans ces conditions ?

    A lire aussi : La Palestine s’efface sous nos yeux en Cisjordanie

    Les dirigeants israéliens, y compris les centristes comme Benny Gantz ou Yaïr Lapid, s’opposent ouvertement à une solution à deux États. Israël s’accommode très bien que l’Europe et l’Amérique du Nord continuent d’en parler, car cela lui permet de poursuivre la colonisation. Ce dont nous avons vraiment besoin, ce n’est pas de nouvelles déclarations sur la reconnaissance mutuelle d’États, mais de sanctions économiques décisives imposées à Israël. Ce n’est que lorsqu’un citoyen israélien, à Haïfa ou Tel Aviv, se réveillera en se disant : « Bon sang, j’ai besoin d’un visa pour aller en vacances en Europe » ou que les liens étroits entre des universités européennes et israéliennes seront rompus, que nous aurons un espoir de changement de direction. Si nous n’imposons pas de coûts réels à Israël, toutes ces déclarations diplomatiques resteront lettre morte.

    Vous pensez donc que la campagne Boycott désinvestissement sanction (BDS) est une bonne méthode ?

    Je pense que le BDS est effectivement une approche nécessaire car ses trois revendications fondamentales sont parfaitement alignées avec le droit international. La première demande est la fin de l’occupation israélienne, une exigence qui a été clairement formulée par la Cour internationale de justice et l’Assemblée générale des Nations unies. La deuxième concerne la reconnaissance du droit au retour des réfugiés palestiniens. Ce droit n’est pas une invention récente : il est inscrit dans la résolution 194 de l’Assemblée générale adoptée en 1948. Il est important de noter que cette résolution est celle qui a été le plus fréquemment réaffirmée dans toute l’histoire des Nations unies, ce qui témoigne de son importance fondamentale.

    La troisième demande porte sur la reconnaissance de l’égalité totale des citoyens arabes palestiniens d’Israël. C’est un principe démocratique fondamental : un État doit garantir l’égalité de tous ses citoyens, indépendamment de leur appartenance ethnique. Il ne peut pas être un État privilégiant uniquement un groupe ethnique particulier. Ces trois revendications ne sont donc pas des demandes radicales ou extrêmes, mais simplement l’application des principes fondamentaux du droit international et de la démocratie.

    Face à cette paralysie diplomatique, quels leviers pourraient, selon vous, débloquer la situation ?

    Je suis convaincu que le changement devra venir de la société civile dans les pays du Nord global. C’est elle qui devra exercer une pression suffisante sur les gouvernements européens et nord-américains pour les contraindre à respecter leurs engagements en matière de droit international. Cette dynamique est particulièrement visible dans la réticence de ces pays à utiliser le terme « génocide ». Ce n’est pas un simple débat sémantique : l’utilisation de ce mot a des implications juridiques précises.

    Selon la Convention sur le génocide de 1948 et le Statut de Rome de 1998 qui a créé la Cour pénale internationale, reconnaître un génocide oblige la communauté internationale à agir rapidement et collectivement pour y mettre fin. C’est précisément pour éviter ces obligations que les gouvernements occidentaux évitent soigneusement ce terme ou nient sa pertinence dans ce contexte. En refusant de qualifier la situation de génocide, ils se donnent la possibilité de limiter leur action à des déclarations de principe sans conséquences concrètes. Laissés à eux-mêmes, ces gouvernements continueront d’éviter toute action significative qui pourrait froisser les États-Unis, et a fortiori Israël. Seule une mobilisation forte et continue de la société civile pourra les pousser à sortir de cette inertie diplomatique.

    On observe une évolution du discours diplomatique international ces derniers jours, avec des prises de position plus marquées de certains pays européens. Pensez-vous que nous sommes à un tournant diplomatique ?

    Nous sommes effectivement à un moment critique. Les pays européens cherchent désespérément à obtenir un cessez-le-feu durable, largement poussés par une pression interne croissante. Cette pression vient d’une coalition remarquable d’acteurs : des journalistes qui couvrent courageusement la situation, une société civile mobilisée, des défenseurs des droits humains, des organisations religieuses et des syndicats. Seuls, ces gouvernements hésiteront à prendre des mesures susceptibles d’offenser les États-Unis, sans parler d’Israël.

    Les négociations actuelles laissent-elles entrevoir la possibilité d’un cessez-le-feu prochain ?

    La période qui vient sera décisive. Tout dépendra largement de la position de Trump après sa visite dans les pays du Golfe cette semaine. S’il décide d’exercer une pression réelle sur Netanyahou pour arrêter l’offensive, cela pourrait être déterminant. Mais pour l’instant, Netanyahou semble utiliser ces négociations comme un outil tactique plus que comme une réelle volonté de paix. Il continue de mobiliser des troupes supplémentaires et annonce une offensive militaire majeure à Gaza, sous prétexte d’éradiquer complètement le Hamas.

    Or, une telle « éradication » du Hamas serait impossible sans des conséquences catastrophiques pour la population civile de Gaza. Netanyahou en est parfaitement conscient. Ses déclarations récentes dans le Jerusalem Post sont révélatrices : « Nous avons détruit de plus en plus de maisons et les Gazaouis n’ont nulle part où retourner. Le seul résultat inévitable sera le souhait des Gazaouis de migrer hors de la bande de Gaza. »

    Cette déclaration montre que la destruction massive de 500 000 à 600 000 maisons à Gaza n’est pas un dommage collatéral mais s’inscrit dans une stratégie délibérée pour rendre le territoire inhabitable. Ce qui est particulièrement préoccupant, c’est que malgré l’ordre explicite de la CIJ à Israël de sanctionner l’incitation au génocide, des dirigeants politiques israéliens, des journalistes et des personnalités publiques, continuent d’appeler à « se débarrasser de tous les Palestiniens » ou à « tuer tous les Palestiniens », sans qu’aucune mesure ne soit prise pour les sanctionner.

    mai 20, 2025
  • « La France de 2025 n’est menacée que par l’escalade et la surenchère qu’elle nourrit »

    Henri Guaino, Le Journal du Dimanche, 09 mars 2025.

    DRAMATISATION – Près de deux ans après son texte remarqué « Nous marchons vers la guerre comme des somnambules », l’ancienne plume de Nicolas Sarkozy décrit pour le JDD l’engrenage infernal qui conduit nos gouvernements vers le chaos de la guerre.

    En mai 2022, quelques semaines après le déclenchement de l’invasion de l’Ukraine par la Russie, je publiais dans Le Figaro une tribune qui me valut autant d’approbations de la part de ceux qui préfèreront toujours l’inconfort de la réflexion au confort des idées toutes faites, que de critiques et d’insultes de la part de ceux qui se sont sentis, à juste titre, visés par le titre que j’avais choisi : « Vers la guerre comme des somnambules. » J’avais emprunté cette image à l’historien australien Christopher Clark qui avait intitulé son livre sur les causes de la Première Guerre mondiale, Les Somnambules été 1914. Comment l’Europe a marché vers la guerre.

    L’histoire ne se répète pas, mais nous nous répétons

    Il ne s’agissait pas, dans mon esprit, d’une analogie entre ces deux moments de l’histoire distants de plus d’un siècle. Même si quelques mois plus tard, par une de ces ruses de l’histoire qui défient si souvent nos esprits cartésiens, la guerre de mouvement, arrivée, comme en 1914, dans une impasse, la guerre de position creusait aux portes de l’Europe du XXI siècle des tranchées qui n’avaient rien à envier à celles de Verdun, les drones en plus. Je ne cherchais pas à réactualiser la thèse, vaine, que l’histoire se répète. Le monde change et rien ne s’y reproduit jamais à l’identique. Je voulais rappeler qu’au milieu de ce qui change, il y a quelque chose qui ne change pas, c’est l’homme, sa nature, sa violence, ce qui, au plus profond de lui, sans qu’il en soit toujours conscient, le fait agir. Psychologie des profondeurs pour les uns, inconscient anthropologique pour les autres, qu’importe le nom qu’on lui donne, là sont des ressorts de l’histoire que font les hommes qui ne savent pas toujours l’histoire qu’ils font et dont, bien souvent, ils savent encore moins les causes. « Les raisons apparentes que nous prêtons aux événements dont nous sommes les acteurs sont, dit Lévi-Strauss, fort différentes des causes réelles qui nous y assignent un rôle. »

    Puisque ce qui sera ne sera jamais exactement ce qui a été, l’histoire ne nous donne jamais de recette pour affronter le présent. Mais elle nous enseigne ce que nous sommes : l’histoire ne se répète pas, mais nous, nous nous répétons. Toute politique conduite en dehors de cette réalité n’a pas d’autre issue que la catastrophe. Dans Le Fil de l’épée, de Gaulle écrivait en 1932, à propos de l’illusion dangereuse selon laquelle le droit international allait pouvoir résoudre tous les conflits : « Où voit-on que les hommes cessent d’être des hommes? » Et si les hommes ne cessent pas d’être des hommes, si la nature humaine ne change pas, les engrenages de la guerre auxquels il devient difficile d’échapper lorsque nous y avons mis le doigt, la surenchère qui y mène, l’escalade qui en fait une montée aux extrêmes si on ne l’enraye pas à temps sont toujours d’actualité. Dans cet esprit, j’avais rappelé, il y a trois ans, qu’en 1914, aucun dirigeant européen n’était dément, aucun ne voulait une guerre mondiale qui ferait vingt millions de morts mais, tous ensemble, ils l’ont déclenchée. Et au moment du traité de Versailles, aucun ne voulait une autre guerre mondiale qui ferait soixante millions de morts mais, tous ensemble, ils ont quand même tendu le ressort de la tragédie, armé la machine infernale qui allait y conduire. « On ne peut envoyer à la guerre des peuples qui ne veulent pas se battre »

    Que voit-on depuis trois ans, sinon cet engrenage psychologique qui mène vers la guerre et la violence ultime par lequel chaque peuple se met à prêter à l’autre ses propres arrière-pensées, ses desseins inavoués, les sentiments que lui-même éprouve à son égard. L’Occident s’est convaincu que si la Russie gagnait en Ukraine, elle n’aurait plus de limite dans sa volonté de domination. À l’inverse, la Russie s’est convaincue que si l’Occident faisait basculer l’Ukraine dans son camp, ce serait lui qui ne contiendrait plus son ambition hégémonique. Mais aujourd’hui, la tragédie se joue sur fond d’arsenaux nucléaires.

    Certes, la menace russe d’utiliser quelques-unes de ses ogives nucléaires n’est pas crédible dans la mesure où, d’un côté comme de l’autre, personne ne veut en arriver là. Mais dans la montée des tensions, un dérapage ou un accident peut toujours se produire : la menace n’est pas à prendre au sérieux mais le risque, lui, doit l’être. C’est cette prise de conscience au bord du gouffre de la crise les fusées de Cuba, en 1962, qui avait conduit Kennedy à déclarer : « Tout en défendant leurs intérêt vitaux, les puissances nucléaires doivent éviter les confrontations qui forcent l’adversaire à choisir entre une retraite humiliante et une guerre nucléaire. » Il faut dire que le monde était passé à deux doigts du pire qui n’avait été évité de justesse que parce que deux hommes d’État conscients de leur écrasante responsabilité ont renoncé à s’accuser l’un l’autre, ont résisté, chacun de leur côté, au parti de la guerre qui les poussait à l’irréparable et ont négocié secrètement pour trouver une issue sans que personne fût obligé de s’humilier. Kennedy, à l’issue de ce discours, se fit lyncher par la partie de l’opinion ralliée au parti de la guerre.

    Hélas, les hommes ne changeant pas, depuis la dernière guerre mondiale, le parti de la guerre sévit des deux côtés de l’Atlantique, comme au fond il a toujours sévi, sommant chacun de choisir entre le belliciste adorateur de la guerre et le pacifiste qui préfère vivre couché que mourir debout en homme libre. Comme si choisir la guerre, c’était toujours choisir le courage et tout tenter pour éviter que les hommes ne s’entretuent, c’était toujours faire preuve de lâcheté. Et revoilà Munich 1938 qui revient en boucle. Comme à chaque conflit depuis la Corée jusqu’à l’Afghanistan en passant par l’Irak et le Vietnam. Mais combien de Munich d’un autre genre à la fin, quand les Occidentaux plient bagage et abandonnent les autochtones à leur terrible sort ? Tout peut arriver : l’engrenage tragique de la violence que personne n’aurait voulu mais auquel tout le monde aurait contribué et qui pourrait détruire l’Europe et peut-être l’humanité ou la capitulation munichoise des puissances occidentales qui ne voudront peut-être pas risquer le pire pour l’Ukraine, ni même peut-être pour les pays baltes ou la Pologne. Je l’ai dit un jour sur un plateau de télévision à une Ukrainienne pour laquelle il était impensable que les Etats-Unis et les Européens ne soutiennent pas l’Ukraine jusqu’à la défaite de la Russie : ne croyez pas cela, ils vous laisseront tomber quand le risque sera trop grand ou les peuples trop las de payer le prix de leur soutien.

    Nos dirigeants n’ont pas reçu de mandat explicite pour continuer cette guerre

    C’est que l’on ne peut pas envoyer à la guerre des peuples qui ne veulent pas se battre. En 1938, durement éprouvée par la grande dépression, traumatisée par la boucherie de 1914-1918, ayant sous les yeux la foule innombrable des gueules  cassées, la société française ne voulait pas envoyer ses enfants mourir pour les Sudètes, ni pour Dantzig. Lamentable, peut-être, mais c’était une réalité. Et quand on déclara la guerre à l’Allemagne pour la Pologne, tout le monde resta derrière la ligne Maginot en attendant l’ennemi, et la, le soldat français, mal commandé, se montra héroïque. Et quatre ans plus tard, pour éviter une troisième guerre mondiale, les Anglais et les Américains laissèrent la Tchécoslovaquie et la Pologne à Staline.

    Retour aux réalités des relations entre les peuples, ce qui devait arriver arrive : les Américains se retirent. Crier à la trahison ne sert à rien. On avait déjà taxé Obama de lâcheté pour ne pas être intervenu pour la Crimée. On avait critiqué Biden pour avoir dit qu’il n’enverrait jamais de soldats américains en Ukraine et pour sa lenteur à franchir les lignes rouges de la fourniture d’équipements militaires de plus en plus meurtriers. Si ces deux présidents démocrates, aux antipodes de ce qu’incarne Poutine, se sont montrés si prudents, ce n’était pas pour ménager la Russie mais parce qu’ils savaient que si l’escalade venait tout à coup à échapper à leur contrôle, leur opinion publique se retournerait contre eux.

    Les dernières élections américaines ont consacré la défaite du parti de la guerre. Au-delà du style brutal et insupportable de Donald Trump, sa force lui vient du mandat qu’il a reçu du peuple américain d’arrêter au plus vite cette guerre. La faiblesse des dirigeants européens vient de ce que la plupart d’entre eux veulent la continuer à tout prix sans avoir reçu de mandat explicite pour cela. La société américaine connaît un malaise trop profond, est trop fracturée et n’a pas encore digéré les traumatismes du passé pour avoir ce genre d’envie. Ce que ne semblent pas voir la plupart des dirigeants européens, c’est que leurs propres sociétés traversent elles aussi une crise matérielle, morale et démocratique qui les pousse à refuser une telle épreuve et à prendre un tel risque. Le discours de la dramatisation tenu par des dirigeants dont la légitimité démocratique est déjà très affaiblie ne peut qu’aggraver les choses et fragiliser davantage les nations européennes dans un monde de plus en plus en décalage avec les principes qui les gouvernent. Les peuples européens ne sont pas menacés de sortir de l’Histoire. Un peuple ne peut écrire sa propre histoire dans l’Histoire que, selon la formule gaullienne, dans le monde tel qu’il est parmi les autres tels qu’ils sont. C’est bien le problème : le somnambulisme d’une partie des élites européennes atteint maintenant un nouveau sommet. C’est ce que je me suis dit mercredi dernier en regardant l’allocution du président de la République, puis les plateaux de télévision qui ont suivi, ou en lisant les déclarations communes des dirigeants européens. On dit que le somnambule n’a pas conscience de ce qu’il est en train de vivre et que, de ce fait, il peut être dangereux pour lui-même ou pour les autres. J’ai vu ce soir-là des somnambules qui marchaient sans se rendre compte de ce qu’ils faisaient. Depuis trois ans, ils n’ont cessé de se comporter comme si la Russie pouvait être battue et rendre la Crimée et le Donbass. Ils n’ont cessé d’agir comme si aucune escalade n’était à redouter et comme si aucune escalade ne s’était produite. Ils n’ont cessé de prendre des sanctions contre la Russie sans voir qu’elles sanctionnent surtout les peuples européens. Ils ont agi sans se préoccuper ni assumer les conséquences planétaires et à long terme, sans prendre la mesure de leur isolement croissant sur la scène du monde, comme nous, Français, avons oublié que le premier allié de l’Algérie était la Russie. Ils n’ont toujours pas compris que le retournement américain était la traduction d’une réalité planétaire qu’ils refusaient de voir. « Que feront les Européens au pied du mur de la guerre totale ? »

    Les vrais hommes d’État ne sont pas inconséquents

    Régis Debray a écrit à propos de De Gaulle : « L’homme d’État est celui qui veut les conséquences de ce qu’il veut. » Le moins que l’on puisse dire, c’est que depuis trois ans, on cherche en vain les hommes ou les femmes d’État qui veulent réellement les conséquences de ce qu’ils veulent et qui l’assument. Devant le lâchage américain, on parle de prise de conscience. Mais en réalité, ce n’est pas tant à une prise de conscience qu’à une fuite en avant qu’on assiste, mais à une fuite en avant dans la panique de tous les atlantistes soudain pris à revers et dont toute la vision du monde s’effondre sans pour autant ouvrir les yeux sur la réalité du monde et de leurs propres sociétés. Ils n’ont pas d’autres réponses que de bricoler des coalitions politiques bancales pour ne pas changer de politique, et une Europe fédérale pour ne pas changer d’Europe, en s’inscrivant dans la continuation d’une guerre par procuration meurtrière sans buts de guerre un tant soit peu réalistes. Ils ne voient plus d’autres sources de légitimé à leur pouvoir que d’être pour le plus longtemps possible les dirigeants du camp du bien. Mais qui croit encore à cette fable dangereuse qui empêche de chercher une issue au massacre?

    Le pire est à venir. Il est dans le discours qui glisse vers le sang et les larmes, vers les sacrifices demandés à une société qui n’en peut plus des sacrifices. L’Angleterre de 1940 luttait pour sa survie. La France de 2025 n’est menacée que par l’escalade et la surenchère qu’elle nourrit. Quand j’écoute les commentaires après l’allocution du président de la République et que j’entends ironiser sur les discussions autour de l’âge de la retraite et sur la protection sociale alors que le pays serait au bord de la guerre, je ne peux m’empêcher de penser à tous les artisan de la défaite de 1940 qui essayaient de faire porter le chapeau aux 40 heures et aux congés payés, quand c’était Laval en 1935 qui disait qu’il ne pouvait pas augmenter le budget de la défense parce que la situation financière ne le permettait pas. Et de me remémorer l’anecdote que raconte Bernanos dans Les grands cimetières sous la lune : « J’apprenais ce matin l’entrée à Vienne des troupes hitlériennes. Et cinq minutes plus tard, un brave homme m’arrête dans la rue : « Voilà où nous mène le Front populaire!… » Nous regardions ensemble défiler, ainsi qu’une cour des miracles, des vieux et des vieilles réclamant la retraite tant de fois promise et tant de fois différée. « Salauds ! », s’écrie mon compagnon, en montrant le poing à ces épaves. – Oh ! mon pays !… »

    Oh mon pays divisé ! Le pire risque d’être à venir.

    Henri Guaino, « La France de 2025 n’est menacée
    que par l’escalade et la surenchère qu’elle nourrit »,
    Le Journal du Dimanche, 09 mars 2025.

    avril 18, 2025
  • La guerre en Ukraine. Regards critiques sur les causes d’une tragédie

    Hugo Doc, Paris, février 2024, 195 pages,

    par Jacques Hogard

    ancien colonel parachutiste de la Légion étrangère

    Recension (*)

    Rien n’est plus difficile, mais aussi plus néessaire, que de retracer à chaud les causes d’un conflit armé dans un environnement médiatiquement très engagé. C’est ce qu’a tenté, et à notre avis très largement réussi, l’auteur de cet ouvrage en recourant à de très nombreuses sources et en pratiquant une approche multi-sectorielle intégrant l’histoire, la sociologie, l’économie, les relations internationales dans une perspective stratégique globale. L’auteur, Jean-Jacques Hogard, ancien colonel de l’armée française, a participé à l’Opération turquoise au Rwanda, en 1994, il a été chargé du commandement des opérations spéciales au Kosovo en 1999, puis il a pris sa retraite dès l’an 2000 à l’âge de 45 ans. Son livre est divisé en trois parties intitulées respectivement : Le retour de la guerre en Europe, Les causes de cette tragédie et La guerre perdue de l’OTAN contre la Russie et ses conséquences.

    Première partie

    Le retour de la guerre en Europe.

    L’auteur rappelle que la Russie n’est plus l’Union soviétique et que, loin d’être hostile à l’Occident, en 1992 elle avait demandé, en vain, son adhésion au Conseil de l’Europe et que, en 2000, au début de sa présidence, Poutine avait même envisagé l’adhésion de la Russie à l’OTAN, mais que, au fil des années, cette dernière s’était progressivement attachée la plupart des pays qui avaient été membres du Traité de Varsovie avec l’URSS. La clé de compréhension de l’évolution internationale intervenue depuis la disparition de l’URSS doit être recherchée non point dans un improbable impérialisme russe, mais dans l’hégémonisme mondial américain tel que théorisé dans l’ouvrage fondamental du stratège étatsunien Zbigniew Brzezinski Le grand échiquier, dont l’original anglais est paru en 1997.(1) Jacques Hogard se réfère volontiers à son expérience professionnelle de témoin de l’intervention militaire de l’OTAN, la bras armé de Washington, contre la Bosnie-Herzégovine, en 1992-3 puis contre la Yougoslavie, plus précisément la Serbie en 1999, interventions décidées en violation flagrante de la Charte de l’ONU et du droit international.

    Les événements survenus en Ukraine au début du XXIe siècle s’inscrivent dans cette perspective, à commencer par la tentative de Révolution orange, avortée en 2004, puis avec les événements de Maïdan en 2013 qui débouchèrent en 2014 sur ce que Hogard tient pour un coup d’Etat organisé des mouvements d’extrême droite bénéficiant de l’appui de Washington. En l’occurrence, c’est à visage découvert que la Sous-secrétaire d’Etat américaine, Victoria Nuland, intervint allant jusqu’à annoncer publiquement que les Etats-Unis avaient investi cinq milliards de dollars pour détourner l’Ukraine de la Russie.(2) Au président pro-russe Viktor Ianoukovitch succéda le président pro-occidental Volodymyr Zelensky et l’une des premières mesures du nouveau pouvoir fut de “désofficialiser” la langue russe qui figurait au côté de l’ukrainien comme langue officielle de l’Etat ukrainien. S’ensuivirent huit années de guerre de 2014 à 2022 entre Kiev et les autonomistes russophones du Donbas aux portes de la Russie, avec des milliers de morts.  La France et l’Allemagne tentèrent bien d’intervenir en suscitant les Accords de Minsk 1, puis 2, entre l’Ukraine et la Russie qui, notamment, attribuaient la Crimée à la Russie, mais comme devaient le reconnaître a posteriori Angela Merkell et François Hollande à leurs yeux “la signature de ces accords n’avait d’autre but que de gagner du temps pour faciliter la montée en puissance militaire de l’Ukraine.”(3)

    Jacques Hogard ne s’étend guère sur le sort de la Crimée dont il ne signale pas qu’elle avait été rattachée à l’Empire russe dès le XVIIIe siècle et qu’elle avait été donnée par la Russie à l’Ukraine en 1954. Il signale en revanche que, dès le début de la dislocation de l’URSS, le 20 janvier 1991, eut lieu en Crimée le premier des référendums des composantes de l’URSS dans lequel les Crméens furent appelés à choisir leur rattachement à Kiev ou à Moscou, et qu’ils choisirent massivement la seconde option. Après la déclaration d’indépendance de l’Ukraine en décembre 1991, la Crimée proclama son indépendance le 5 mai 1992 et le 6 mars 2014 le Parlement de la Crimée organisa un nouveau référendum lors duquel les Criméens optèrent massivement pour leur rattachement à la Russie. Bien sûr, l’Ukraine ne reconnut pas la validité de ces décisions.(4)

    Le déclenchement de l’“opération spéciale”, c’est-à-dire l’entrée en guerre de la Russie contre l’Ukraine est l’aboutissement de la dégradation des relations entre l’Occident et la Russie que pouvait laisser présager la continuelle extension de l’OTAN vers l’est, aux frontières de la Russie. Jacques Hogard écrit que cette guerre aurait pu être évitée si seulement la France et l’Allemagne, qui en étaient les initiateurs et les garants, avaient tenu leur rôle et qu’elle aurait pu être arrêtée dès le mois de mars 2022, lorsque Russes et Ukrainiens entreprirent de négocier sous l’égide de la Turquie, si les Américains et l’OTAN ne s’y étaient pas vigoureusement opposés.”(5) De ces diverses erreurs découlent des pertes colossales en vies humaines et en destructions matérielles causées par la guerre.

    L’auteur aborde les problèmes, combien complexes, de la désinformation sur ce conflit en se référant à l’ancien officier de renseignement français Vladimir Volkoff et aux sociologues et futurologues américains Alvin et Heidi Toffler et il conclut la première partie de son livre par le passage suivant du géo-politologue français Pierre-Emmanuel Thomann, daté de mai 2023, attribuant à Washington la responsabilité du sabotage du gazoduc Nord Stream 2 en septembre 2022 :

    “Les gouvernements concernés, Berlin et Paris en particulier, sont en état de sidération complice. Leur silence sur cette affaire, ou bien le brouillage des pistes, appuyés par les médias dominants et les pseudo-experts qui passent en boucle sur les plateaux télévisés pour relayer les narratifs atlantistes, s’explique simplement : ils ne peuvent révéler à leurs peuples que leurs soi-disant allié principal, Washington, a commis un acte de guerre contre ses propres intérêts puisque ce serait démontrer que le conflit en Ukraine est une guerre provoquée et entretenue par Washington, non pas seulement contre la Russie mais contre l’Europe tout entière. Tout le discours sur la soi-disant unité occidentale et transatlantique serait irrémédiablement fissuré.” (5) 

    Deuxième partie

    Les causes de cette tragédie. Les causes profondes

    L’histoire de l’Ukraine à travers les siècles : un espace disputé entre Est et Ouest.

    Jacques Hogard n’entreprend pas de relater l’histoire de l’Ukraine mais seulement d’en évoquer deux épisodes qui lui paraissent pertinents pour expliquer le drame en cours.

    Le premier de ces épisodes se situe autour du neuvième siècle du premier millénaire de notre ère avec la naissance de la nation russe et du premier Etat russe…à Kiev ! Cette ville est restée la capitale de la première Russie pendant quelques siècles, y compris après l’invasion mongole du XIIIe siècle et ce n’est qu’au XVe siècle, en 1480, que Moscou devint la capitale de la Russie jusqu’à ce qu’elle soit supplantée par Saint-Petersbourg à l’initiative du tsar Pierre-le-grand en 1712. D’après l’auteur, dans l’imaginaire russe actuellement encore, l’Ukraine n’est pas vraiment un pays étranger, nombre d’anciens Russes célèbres et de dirigeants de l’URSS, à commencer par Khrouchtchev étaient ukrainiens. D’ailleurs dans la Russie actuelles, beaucoup de familles comportent des composantes ukrainiennes et il en va de même, mais inversement, pour nombre de familles ukrainiennes. Toutes ces circonstances démographiques, sans doute importantes en psychologie sociale, sont sans conséquences en matière de souveraineté au regard du droit international, ce que Jacques Hogard omet de mentionner.

    Le second de ces épisodes est la vassalisation de l’Ukraine par les Anglo-saxons qui est une des causes profondes de la tragédie en cours. 

    Il s’agit là d’un phénomène tout récent puisqu’il est postérieur à l’indépendance de l’Ukraine qui date de 1991. D’après l’auteur, elle découle de la stratégie américaine si bien énoncée par Zbignev Brzezinski et, dans sa mise en oeuvre, les Américains ont toujours pu compter sur la fidélité empressée du Royaume-Uni. En témoigne notamment un tweet du journaliste français Geoges Malbrunot du 9 avril 2022 que cite l’auteur : “La visite de Boris Johnson à Kiev confirme la place de Londres comme premier allié de l’Ukraine. Les unités d’élite des forces spéciales britanniques SAS sont présentes en Ukraine depuis le début de la guerre, de même que les Deltas américains, confirme un service français du renseignement.” (6)

    L’initiative prise par la Turquie au printemps 2022 avait fait espérer un prompt arrêt des hostilités. Mais le Secrétaire d’Etat américain Blinken et le Premier ministre britannique Johnson se sont employés à les torpiller comme le relate l’a déclaration suivante d’un des principaux conseillers du président Zelensky,  Davyd Arakhamia : “La guerre aurait pu prendre fin au printemps 2022 si l’Ukraine avait accepté la neutralité, a déclaré à la télévision ukrainienne celui qui dirigeait à Istanbul la délégation ukrainienne. L’objectif de la Russie était de faire pression sur nous pour que nous soyons neutres. C’était l’essentiel pour eux : Ils étaient prêts à mettre fin à la guerre si nous acceptions la neutralité, comme l’a fait autrefois la Finlande. Et que nous nous engagions à ne pas adhérer à l’OTAN.”(7)

    Cette vassalisation est notamment économique, comme en témoigne l’implication dans le monde des affaires ukrainiennes, connu pour son haut degré de corruption, de Hunter Biden, le fils du Président des Etats-Unis et plusieurs autres membres de sa famille. (8)

    Il est possible que cette vassalisation porte également sur des laboratoires de recherches biologiques selon l’interprétation que l’on fait de la déclaration que fit l’incontournable sous-secrétaire d’Etat américaine Victoria Nuland qui annonça, le 7 mars 2023, que son pays “travaillait avec les Ukrainiens sur les manières d’éviter que des matériaux liés à la recherche puissent tomber aux mains des forces russes si elles devaient s’en approcher… l’Ukraine dispose d’installations de recherches biologiques, et nous sommes assez inquiets de la possibilité que les Russes tentent d’en prendre le contrôle.” (9) 

    En rapport avec cette idée de vassalisation, mais relevant de l’impérialisme économique classique, l’auteur attache une grande importance à la question des terres arables d’Ukraine, l’une des plus fertiles du monde. Sur cette question, il se réfère principalement   au rapport d’un think tank américain manifestement non conformiste, dénommé Oakland Institute, daté de mai 2023, intitulé Guerre et spoliation : la prise de contrôle des terres agricoles ukrainiennes. Cette problématique est loin d’être marginale car l’Ukraine est non seulement le grenier de l’Europe, mais plus encore celui d’une partie plus vaste du monde en Afrique et en Asie. Après la réforme agraire très controversée intervenue en 2020, donc après Maïdan, la situation se présente comme suit : sur les quelques 33 millions d’hectares de terres arables parmi les plus fertiles du monde, 28 % sont entre les mains d’oligarques et d’intérêts étrangers, principalement américains et européens, mais aussi d’autres pays, tel le fonds souverain d’Arabie saoudite. Tandis que les petits propriétaires astreints à une économie de guerre, sinon au service armé, subsistent dans la difficulté, les oligarques et les intérêts étrangers ont poursuivi et intensifié l’industrialisation de leur secteur de l’agriculture ukrainienne fondé sur des prélèvements massifs d’énergie fossile, d’engrais synthétiques et d’emprunts contractés à l’étranger au point que l’Ukraine est devenu dernièrement le troisième  débiteur du Fonds monétaire international. (10)

    Mais parmi les causes profondes du déclenchement de la guerre par la Russie le 24 février 2022, il y a aussi une forte composante socio-psychologique imputable aux déceptions successives que lui ont values ses relations avec l’Occident en général et les Etats-Unis en particulier depuis la fin du siècle dernier.

    L’auteur signale l’article substantiel que publia, le 12 juillet 2021, Vladimir Poutine sur les racines communes de l’Ukraine et de la Russie et sur l’hostilité sans précédent que le Gouvernement de Kiev manifesta envers la Russie depuis les événemnts de Maïdan de 2014 et son option délibérément pro-occidentale. Le Président Poutine n’en concluait pas que l’Ukraine ne pouvait pas être un Etat indépendant, mais il estimait inacceptable qu’elle constituât une barrière entre l’Europe et la Russie, voire une tête de pont de l’OTAN contre la Russie.(11)  Jacques Hogard rappelle le précédent du retournement soudain de l’Occdent contre la Libye de Kadhafi en 2011, celui de la dénonciation par le Président François Hollande, en 2014, du contrat de construction en France de deux porte-hélicoptères, alors que 400 marins russes étaient arrivés en France pour prendre la livraison du premier des deux, dénonciation opérée ensuite des pressions insistantes des Etats-Unis et de la Grande-Bretagne.(12)

    Y a-t-il, pour autant, opposition irréductible entre Occident et Orient : un choc de civilisation entre l’Europe occidentale et la Russie ? L’auteur diagnostique des orientations différentes sur certains thèmes importants, mais pas vraiment de choc de civilisation. Il y a bien opposition sur certains certains comportements entre la société russe de ce début du XXIe siècle et les sociétés occidentales. La première comporte un retour de la religion, mais principalement à une variante traditionnelle du christianisme et une condamnation de l’ultra-libéralisme en matière sexuelle qui prévaut en Occident. Pour ce qui est des relations internationales, depuis Thomas Paine au XVIIIe siècle, les Etats-Unis seuls s’y distinguent par un messianisme politique qui est à l’origine de leurs nombreuses interventions militaires : Amérique centrale, Vietnam, Congo, Afghanistan, Irak, Syrie, Liban, Yougoslavie, Palestine…(13)

    Pour en revenir à l’entrée en guerre de la Russie contre l’Ukraine,  l’objectif de dénazification de l’Ukraine avancé par Moscou n’a pratiquement jamais été pris au sérieux en Occident. Jacques Hogard en est bien conscient. Selon lui, certes, l’idéologie nazie n’a jamais été majoritaire en Ukraine au XXI siècle, mais elle n’en a pas mois inspiré plusieurs partis ou mouvements nationalistes antirusses très virulents tels Svoboda, Pravi Sektor, Azov, Aïdar et ce pour deux raisons. L’idéologie néonazie se réclame des fondateurs du nationalisme ukrainiens qui se joignirent à la guerre du IIIe Reich contre l’URSS dans la seconde Guerre mondiale, comme l’attestent les 80’000 volontaires Ukrainiens qui constituèrent la division SS Das Reich. Mais par delà la seconde Guerre mondiale, elle reste marquée par la famine consécutive à la répression soviétique de la paysannerie, dans le début des années 1930, qui causa la mort de quelques 3,5 millions d’Ukrainiens. Un génocide que les Ukrainiens appellent Holodomor. L’auteur relève que les responsables n’en étaient pas tous russes, Staline lui-même étant georgien et Kaganovitch ukrainien, et que cette répression ne frappa pas les Ukrainiens en tant que tels, mais la paysannerie soviétique, puisqu’elle entraîna aussi la mort de 1,5 million de paysans russes et de 1,5 million de paysans kazaks.(14)

    Quelle est la part de responsabilité de l’OTAN dans le déclenchement des hostilités entre la Russie et l’Ukraine ? Telle est la question fondamentale qu’aborde l’auteur dans la fin de la deuxième partie de son livre. C’est d’ailleurs la partie de son ouvrage que Jacques Hogard a manifestement le plus travaillée. Il nous fait découvrir un Boris Eltsine beaucoup plus avisé et ferme sur les principes que nous le pensions et un Bill Clinton obstiné dans la poursuite de l’hégémonisme américain du XXe siècle. L’auteur apprécie beaucoup le diplomate américain George F. Kennan (1904-2005), l’initiateur et théoricien de la politique d’endiguement du communisme soviétique en 1947, mais aussi l’opposant déterminé à l’extension à l’est de l’OTAN dès 1998, nonobstant l’option inverse des Etats-Unis. Il relate, avec force citations, l’évolution des relations entre Boris Eltsine et Bill Clinton, d’abord bonnes, ensuite tendues et finalement exécrables précisément à cause du problème de l’extension à l’est de l’OTAN. Le clash final eut lieu le 5 décembre 1994 à Budapest lors d’un sommet de la CSCE lors duquel Eltsine réaffirma catégoriquement : “Notre attitude vis-à-vis des plans d’élargissement de l’OTAN, notamment de la possibilité que les infrastructures progressent vers l’est demeure et demeurera invariablement négative.” (15) Clinton revint à la charge encore l’année suivante en dépêchant à Moscou le vice-président Al Gore auquel Eltsine répondit : “Je ne vois qu’une humiliation pour la Russie si vous continuez…Pourquoi voulez-vous faire çà ? Nous avons besoin d’une nouvelle structure pour la sécurité paneuropéenne, pas des anciennes… Mais si j’acceptais que les structures de l’OTAN s’étendent vers celles de la Russie, cela constituerait de ma part une trahison envers le peuple russe.”(16)

    La fin de cette deuxième partie est consacrée à des événements dont Jacques Hogard a vécu les premières conséquences, à savoir la guerre de Yougoslavie et ses suites. “Le 24 mars 1999, Clinton téléphona à Eltsine pour lui dire que, face à la mauvaise volonté des Serbes, les pays de l’OTAN avaient décidé de bombarder la Serbie sans l’accord des Nations Unies, car « ils n’avaient plus le choix.»” S’ensuivirent trois mois de bombardements de la Serbie dans une Yougoslavie en voie d’éclatement, la création de l’Etat du Kosovo “reconnu par seulement la moitié de la planète, régulièrement accusé d’être un Etat mafieux et dont le président est le seul au monde accusé d’avoir trempé dans un trafic d’organes”. (17)

    Telles sont, en résumé, les principales causes et quelques précédents qui ont débouché sur la guerre d’Ukraine. “Un des premiers effets de cette guerre voulue de longue date par les Etats-Unis et déclenchée sur le sol d’Ukraine est d’avoir provoqué le renforcement du “partenariat russo-chinois ” et d’avoir fait émerger les BRICS comme une puissance nouvelle avec laquelle les ex-gendarmes du monde vont devoir compter désormais.” (18)

    Troisième partie

    La guerre perdue de l’OTAN contre la Russie et ses conséquences

    L’issue de cette guerre voulue par Washington, entérinée par l’OTAN et déclenchée par le Kremlin, est sinon certaine du moins très probable, pour Jacques Hogard ainsi que pour plusieurs autres auteurs, y compris quelques anciens militaires haut-gradés français qu’il cite : la débâcle ukrainienne est d’une telle ampleur que la défaite de Zelensky, des Etats-Unis et de l’OTAN ne fait guère de doute.

    C’est, bien sûr, l’Ukraine qui est la grande perdante de cette guerre. Elle y a perdu plusieurs centaines de milliers d’hommes d’après Gérard-François Dumont, démographe que cite l’auteur, sans compter “les nombreux blessés souffrant de lourds handicaps limitant leurs capacités professionnelles, le fait qu’une partie des Ukrainiens qui sont allés se réfugier dans les pays occidentaux se soient installés dans une nouvelle vie et, en conséquence, ne retournent pas vivre en Ukraine.” (19) Jean-Pierre Vettovaglia, ancien ambassadeur de Suisse, va jusqu’à avancer que, compte tenu aussi des pertes territoriales qui l’attendent, “en trente ans exactement, l’Ukraine aura perdu près de la moitié de sa population.”(20) Selon l’ancien ambassadeur de France, Maurice Gourdaut-Montagne, il y aura nécessairement une partition de l’Ukraine car “les Russes vont rester sur le littoral de la mer d’Azov, incluant Marioupol ; ils vont rester jusqu’à Kherson et l’embouchure du Dniepr et conserver la Crimée.”(21)

    Partisan d’une grande Europe englobant la Russie comme l’avait voulue le général de Gaulle, mais comme le propose aussi le président hongrois Viktor Orban, Jacques Hogard est très sévère sur la réintégration de la France dans le commandement intégré de l’OTAN imposée en 2009 par le président Sarkozy ainsi que sur l’aggravation de la dépendance de la France à l’égard des Etats-Unis imposée sous la présidence de François Hollande. Dans sa perspective stratégique, la disparition de l’OTAN et de l’Union européenne est très souhaitable et devrait permettre d’établir des relations pacifiques à l’échelle continentale qui ne présenteraient plus pour la Russie la menace implicite que nolens volens lui inspire l’OTAN.

    Bien conscient des incertitudes considérables, inhérentes à l’issue dramatique pour l’Ukraine et problématique pour l’Occident que comporte la victoire de la Russie, l’auteur écrit dans sa conclusion : “Pour ma part, j’ai voulu dans cet ouvrage faire part de ma conviction, acquise depuis fort longtemps, sur le terrain d’abord, lors de deux moments très forts de ma vie militaire, au Rwanda en 1994, puis au Kosovo en 1999, que les Etats-Unis, bien que se coiffant de l’auréole de toutes les vertus, de gardien et promoteur des droits de l’Homme, de la démocratie universelle, ne luttaient en réalité avec détermination et cynisme que pour leurs intérêts propres, qu’ils soient économiques, politiques, géopolitiques ou stratégiques. L’idée d’une Europe unie et prospère leur est, en particulier, insupportable. D’où leurs efforts, constants, colossaux et non dénués de résultats, hélas, pour isoler la Russie de l’Europe de l’Ouest, y compris en sabotant sans aucun remord les intérêts économiques, en particulier au plan énergétique, de leurs fidèle vassal et allié, l’Allemagne.”(22)

    (*) Recension par Ivo Rens. Janvier 2025.

    (1) Zbigniew Brzezinski ,The Grand Chessboard: American Primacy and Its Geostrategic Imperatives. New York, Basic Books, 1997  (ISBN 0-465-02726-1)

    (en français) Zbigniew Brzezinski, Le grand échiquier. L’Amérique et le reste du monde, Bayard, coll. Actualité , 1997.

    (2) Jacques Hogard, La guerre en Ukraine, pp.26 et 27. Outre Victoria Nuland, les sénateurs John McCain et Chris Murphy ont également fait une apparition publique à Kiev en décembre 2013, aux côtés d’Oleh Tyahnybok, un leader de l’opposition d’extrême droite ukrainienne (parti Svoboda), pour exprimer leur soutien au mouvement EuroMaidan. Signalons enfin que le ministre canadien des Affaires étrangères, John Baird a suivi l’exemple américain et s’est rendu à Kiev pour se mêler aux manifestants.

    Sources: “Top U.S. official visits protesters in Kiev as Obama admin. ups pressure on Ukraine president Yanukovich”, CBS News, December 11, 2013. Mike Madden, “Ukraine : Interviewer Victoria Nuland ou comment ne rien comprendre à la crise”, Les crises, 27 janvier 2022.

    (3) Ibidem, p. 47 et seq.

     (4) Ibidem, p. 50.

    (5) Ibidem, p.55.

    (6 )Ibidem, p. 71

    (7) Ibidem, p.84

    8)   Ibidem, pp.86,7

    (9) Ibidem, p. 89

    (10)  Ibidem, p.96

    (11)   Ibidem, p. 98

    (12)  Ibidem, p. 99

    (13) )  Ibidem, pp 105,6

    (14)  Ibidem, pp.114,5

    (15)    Ibidem, p.119. CSCE est le nom ancien de l’Organisation pour la sécurité et la coopération en Europe (OSCE).

    (16) Ibidem, pp 121,2

    (17) Ibidem, p. 128

    (18) Ibidem, p. 132

    (19) Ibidem, p. 138

    (20) Ibidem, p. 140

    (21) Ibidem, p. 152

    (22) Ibidem, pp 185,6

    avril 18, 2025
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