Dénonciation de crimes contre l’humanité commis par Israël à Gaza


« C’est mon devoir de citoyen israélien »

dixit Lee Mordechai

Charlotte Gauthier, Jérusalem

Le Temps, Genève,

26 mai 2025

Lee Mordechai enseigne l’histoire à l’Université hébraïque de Jérusalem. Depuis le 7 octobre 2023 et le début de la guerre d’Israël contre Gaza, il répertorie les crimes perpétrés par son pays contre les Palestiniens.

Lui qui n’était pas un militant anti-occupation se félicite d’une légère inflexion dans le milieu universitaire: « Il y a plus de place pour s’exprimer publiquement contre la guerre depuis fin 2024 »

Après dix-neuf mois de conflit, le document de Lee Mordechai fait 176 pages, et contient plus de 1600 références et liens. Depuis début 2025, une trentaine d’autres Israéliens travaillent avec lui.

C’est l’histoire d’un citoyen israélien qui voulait briser le silence. En t-shirt et short, lunettes sur le nez, Lee Mordechai n’a pas grand-chose du professeur d’histoire spécialiste de l’Empire byzantin tel qu’on l’imagine. Ce quadragénaire, né à Rishon Lezion, près de Tel-Aviv, vit et enseigne aujourd’hui à Jérusalem, à l’Université hébraïque. Le 7 octobre 2023, lors de l’attaque perpétrée par le Hamas en Israël, Lee Mordechai est en pleine année sabbatique à l’Université de Princeton, aux États-Unis. « C’était une période pleine d’incertitude, pour nous Israéliens. Mais très vite, j’ai tenu à regarder les informations qui provenaient des deux côtés. Les horreurs du 7-Octobre, mais aussi les choses terribles qui sortaient chaque jour de plus en plus nombreuses de Gaza », se souvient le professeur.

La « disproportion » de la riposte israélienne le choque immédiatement. Il est abasourdi par les « 8000 Gazaouis tués en trois semaines », puis par le premier raid mené par l’armée israélienne à la mi-novembre 2023 contre l’hôpital Al-Shifa, à Gaza City, qu’Israël présente alors sans preuves comme le QG du Hamas. « Une attaque totalement injustifiée, rappelle Lee Mordechai. Or, ce que je constate à ce moment-là, c’est le silence assourdissant du monde universitaire israélien. Je m’attendais à ce que mes pairs prennent la parole contre cette guerre, mais pas du tout. Il n’y avait même pas une pétition antiguerre qui circulait, et que j’aurais pu signer! Au contraire, le camp libéral faisait des tribunes pour dire que le reste du monde ne comprenait pas Israël. Alors je me suis demandé: quel est mon rôle dans tout ça? »

Un travail de fourmi

Lui qui « n’a jamais été un militant anti-occupation » raconte que le déclic se produit en décembre 2023. L’Afrique du Sud engage alors une procédure devant la Cour internationale de justice, accusant Israël de génocide dans l’enclave palestinienne. « C’est un document de 80 pages, répertoriant les différents crimes commis à Gaza. Et je me dis: j’ai moi-même vu et lu des milliers de photos et articles, je pourrais faire pareil. Avec une approche académique. J’ai senti cette urgence, c’était mon obligation en tant que citoyen israélien. »

Alors, Lee Mordechai se lance dans son entreprise « pour enregistrer et répertorier » autant d’informations que possible sur les crimes commis par Israël à Gaza. Parmi ses outils, il s’inscrit à des groupes WhatsApp israéliens couvrant tout le spectre politique, « de la gauche radicale jusqu’aux colons d’ultra-droite ». Il épluche également des rapports de différentes agences de l’ONU, d’ONG comme Amnesty International ou Human Rights Watch, des articles de presse, ou encore les réseaux sociaux qui « regorgent de vidéos ».

Un travail de fourmi grâce auquel il sort un premier document de neuf pages, dès janvier 2024, intitulé « Bearing Witness to the Israel-Gaza War » (« témoigner de la guerre d’Israël contre Gaza »). Cette version initiale s’organise déjà en quatre principaux chapitres, que Lee Mordechai étayera au fil du temps. « Le massacre des Palestiniens », « Causer la mort des populations civiles », « Le discours israélien de déshumanisation des Palestiniens » et « Nettoyage ethnique ».

Cinq millions de vues sur X

Dans un « langage factuel », l’historien liste les événements et déclarations qui illustrent ces exactions et crimes de guerre, et met en bas de page autant de liens que possible vers ses sources. On découvre des soldats israéliens pillant des maisons de Gazaouis, jouant avec des sous-vêtements féminins, brûlant des bâtiments résidentiels et des écoles, ou roulant avec leurs chars sur des cadavres de Palestiniens.

Lee Mordechai souligne que les pays européens n’ont pris aucune sanction ayant un « impact concret » sur l’État hébreu pour stopper cette guerre génocidaire.

Trois mois après le 7-Octobre, dans son introduction, Lee Mordechai pose un constat sans appel « sur la base des éléments collectés »: « Ce qu’Israël fait actuellement à la population palestinienne de Gaza constitue un crime contre l’humanité, qui pourrait vraisemblablement être qualifié de génocide, incluant à la fois l’acte et l’intention. »

Ce premier document, Lee Mordechai le publie en anglais et en hébreu, pour « que le public israélien ait accès dans sa langue à ces informations, ainsi que le reste du monde ». Sa publication ne fait que quelques centaines de vues sur le réseau social X, où il a environ 200 abonnés à l’époque. Mais en mars 2024, la quatrième version du document devient virale. « La seule chose qui a changé, c’est que j’ai ajouté: « Moi, Lee Mordechai, citoyen et universitaire israélien, écris ce document parce que ma communauté universitaire est silencieuse, et que je veux témoigner des horreurs commises à Gaza. » A ce moment-là, je suis l’un des seuls Israéliens à m’exprimer ainsi, et a fortiori en anglais. En une nuit, il y a eu 5 millions de vues! » s’étonne encore le professeur d’histoire.

Des médias sourds et aveugles

Lee Mordechai en est plus convaincu que jamais, il doit poursuivre la rédaction de ce document tant que la guerre continue. L’échelle des crimes et des destructions à Gaza apparaît sans précédent, et confirme pour l’historien le caractère génocidaire de cette guerre. Il liste: « Siège et famine volontaire » imposés sur l’enclave par Israël, « destruction massive du système de santé et des infrastructures civiles (écoles, universités, cimetières, marchés, mosquées, etc.), et du bâti résidentiel (plus de 60% des bâtiments détruits) ». Quant à la « déshumanisation des Palestiniens », elle apparaît sans limite: sur les réseaux sociaux, Lee Mordechai rappelle que 18 000 appels à « aplatir, détruire ou raser Gaza » ont été publiés en hébreu, durant le seul mois d’octobre 2023.

Un phénomène amplifié selon lui par le traitement de la guerre fait par les médias israéliens, mais aussi américains. « Ces médias font un travail horrible, et ne parlent tout simplement pas des crimes commis à Gaza! Si on prend l’exécution des 15 secouristes et humanitaires palestiniens à Rafah en mars dernier, la quasi-totalité des médias n’en ont pas parlé. Si la Russie avait fait ça à des secouristes ukrainiens, ça n’aurait jamais été couvert de cette façon », s’indigne l’historien.

Il se félicite cependant d’une légère inflexion dans le milieu universitaire israélien, « où il y a plus de place pour s’exprimer publiquement contre la guerre depuis fin 2024 ». Il souligne qu’à l’Université hébraïque de Jérusalem, où il enseigne, six conférences antiguerres ont eu lieu ces six derniers mois. Mais il l’admet: ces initiatives sont seulement « tolérées » par le milieu académique.

A travers Bearing Witness, Lee Mordechai dénonce également « l’échec politique total des Occidentaux » face à cette guerre à Gaza. Les États-Unis, qui fournissent massivement de l’armement à Israël, et soutiennent indéfectiblement l’État hébreu, sont pour lui complices des horreurs commises dans l’enclave. Et dans une certaine mesure les pays d’Europe de l’Ouest également, « à travers leur silence », alors qu’ils se sont toujours « présentés comme les garants de la moralité et des valeurs humanistes ». Lee Mordechai souligne qu’ils n’ont pris aucune sanction, ni diplomatique ni économique, ayant « un impact concret » sur l’État hébreu pour stopper cette guerre génocidaire.

Un sondage glaçant

Il déplore également que la Hongrie ait reçu Benyamin Netanyahou sans l’inquiéter, ou que la France, l’Allemagne et l’Italie aient laissé entendre qu’elles ne l’arrêteraient pas, alors qu’il fait l’objet d’un mandat d’arrêt international pour crimes de guerre et crimes contre l’humanité émis par la Cour pénale internationale. « Pour Israël, le message perçu est le suivant: il n’y a aucune conséquence face à ce que nous faisons à Gaza, alors continuons! » constate l’historien.

Après dix-neuf mois de guerre, le document de Lee Mordechai fait 176 pages, et contient plus de 1600 références et liens. Depuis début 2025, une trentaine d’autres Israéliens y travaillent désormais avec lui. Tous sont bénévoles, et ne reçoivent « aucun financement ». Actuellement, l’équipe oeuvre sur de nouveaux supports, comme des cartes qui montreraient les destructions à Gaza à travers le temps, ou un recueil centralisant l’ensemble des témoignages de médecins internationaux qui sont intervenus dans l’enclave.

« Nous continuerons de témoigner, tant que nous sommes si peu à le faire. » Le lendemain de sa rencontre avec Le Temps, Lee Mordechai renvoie un message pour signaler une étude commandée par l’Université Penn State aux États-Unis. « S’il vous plaît, ajoutez-le dans votre article, pour montrer ce que pense la rue israélienne. » Selon le sondage « 82% des juifs israéliens sont favorables à l’expulsion forcée des Gazaouis de leur terre », autrement dit au nettoyage ethnique au regard du droit international. ■

Texte intégral du document Bearing Witness : https://witnessing-the-gaza-war.com/


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