Ce que Poutine n’est pas

Diaboliser à tort le leader de la Russie rend la nouvelle guerre froide encore plus dangereuse.

par Stephen F. Cohen (*)

20 septembre 2018

Source : http://lesakerfrancophone.fr/ce-que-poutine-nest-pas

Source originaire : The Nation

Traduit par jj, relu par Diane pour le Saker Francophone

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Depuis une bonne dizaine d’années, l’attitude des USA à l’égard de la Russie a été dominée et empoisonnée par le spectre du méchant Poutine. De tous les politiciens américains d’envergure, Henry Kissinger a eu le mérite de mettre en garde contre cette image très déformée de celui qui dirige la Russie depuis l’an 2000 : « La diabolisation de Vladimir Poutine ne constitue pas une politique. Elle n’est qu’un alibi pour justifier une absence de politique. »

Mais Kissinger se trompait lui aussi. Washington a mis en œuvre de nombreuses politiques fortement imprégnées par la diabolisation de Poutine – un dénigrement de la personne qui va bien au-delà de tout ce qui a été pratiqué à l’égard des derniers dirigeants de la Russie soviétique. Ces politiques vont des critiques croissantes du début des années 2000 aux guerres par procuration qui ont eu pour théâtre la Géorgie, l’Ukraine, la Syrie, pour inclure finalement, dans notre pays, les allégations portant sur l’affaire du Russiagate. En fait, les maîtres de notre politique ont adopté l’ancienne formule du défunt sénateur John McCain, comme élément central d’une nouvelle guerre froide, qui est encore plus dangereuse que l’ancienne : « Apparatchik du KGB, Poutine est une réincarnation de l’impérialisme russe… Son univers est brutal et cynique… Nous devons empêcher que la noirceur du monde de Monsieur Poutine ne s’étende à une plus grande partie du monde. »

« Poutine est un méchant, et il n’a en tête que de faire le mal.» – Sénateur John McCain

« [Poutine] a été un agent du KGB. Par définition, il n’a pas d’âme. » « Si cela vous rappelle des souvenirs, c’est ce que Hitler a fait dans les années 1930 », [allusion au fait d’accorder la nationalité russe à des citoyens de pays limitrophes d’origine russe, NdT] – Hillary Clinton, candidate à l’élection présidentielle de 2016

 

Dans cette entreprise de diabolisation, les médias de grande diffusion ont joué un rôle diffamateur essentiel. Loin d’être un cas atypique, un éditorialiste du Washington Post a pu ainsi écrire : « Poutine aime faire rouler les têtes… Le règne de la peur est de nature soviétique, mais cette fois il n’y a pas d’idéologie – seulement un mélange de glorification personnelle, de xénophobie, d’homophobie et d’anti-américanisme primaire. » Des publications et des auteurs renommés en viennent maintenant de façon routinière à s’abaisser eux-mêmes à aller plus loin dans le dénigrement en usant de formules telles que « les muscles avachis » du « petit ogre gris nommé Vladimir Poutine ». On peut donner des centaines d’exemples de la sorte tout au long des années. Dénigrer le dirigeant de la Russie est devenu un canon de la bien-pensance étasunienne dans le discours de la nouvelle Guerre froide.

Comme toute institution, la diabolisation de Poutine a aussi sa propre histoire. Lorsqu’il est apparu pour la première fois sur la scène mondiale au tournant de l’an 2000 comme le successeur désigné par Boris Eltsine, Poutine a été salué par les principaux représentants de l’establishment politico-médiatique des États-Unis. Le correspondant en chef du New York Times à Moscou et d’autres enquêteurs ont écrit que le nouveau dirigeant de la Russie manifestait un « vif engagement à vouloir construire une démocratie forte ». Deux ans plus tard, le Président George W. Bush faisait l’éloge de sa rencontre au sommet avec Poutine et du « début d’une relation très constructive ». Mais le discours favorable à Poutine a bientôt cédé la place à un dénigrement incessant. En 2004, l’éditorialiste du Times, Nicholas Kristof a donné sans le vouloir une explication à ce retournement, même si elle n’est que partielle.

Kristof s’est plaint amèrement d’avoir été « embobiné par M. Poutine. Celui-ci n’est pas une version sobre de Boris Eltsine ». En 2006, un rédacteur du Wall Street Journal, exprimant la nouvelle opinion de l’establishment, déclare « qu’il est temps de penser à la Russie de Vladimir Poutine comme à l’ennemie des États-Unis ». La suite est entrée dans l’histoire.

Quelle a été en réalité la personnalité de Poutine, pendant ses nombreuses années passées au pouvoir ? Nous pouvons laisser aux futurs historiens le soin de répondre à cette vaste et complexe question, lorsque toute la documentation nécessaire à une étude biographique complète – mémoires, archives et autres documents – sera disponible. Les lecteurs seront peut-être surpris d’apprendre que les historiens, les politologues et les journalistes de Russie en débattent publiquement et affichent des opinions très divergentes sur « les plus et les moins » de la politique de Poutine. (Personnellement, je me situe quelque part au milieu.)

En Amérique et ailleurs en Occident, toutefois, seuls les points jugés négatifs sont pris en considération dans le dénigrement exacerbé – une sorte d’anti-culte – de Poutine. Très souvent, ces appréciations ne s’appuient sur aucune information substantielle et sont basées sur des sources très sélectives ou non vérifiées, quand elles ne sont pas motivées par des griefs politiques, notamment ceux émanant de plusieurs oligarques de l’ère Eltsine et de leurs agents à l’Ouest.

En identifiant et en examinant, même rapidement, ce qui figure en première ligne des points négatifs qui sous-tendent la diabolisation de Poutine, nous pouvons au moins comprendre ce qu’il n’est pas.

Poutine n’est pas l’homme qui, après son arrivée au pouvoir en 2000, aurait « dé-démocratisé » le régime démocratique russe établi par Boris Eltsine dans les années 1990 et qui aurait restauré un système apparenté  au « totalitarisme » soviétique. La démocratisation a commencé et s’est développée en Russie soviétique sous l’égide de son dernier dirigeant, Mikhaïl Gorbatchev, dans les années 1987 à 1991.

À plusieurs reprises, Eltsine a porté des coups sérieux à cette expérience historique de la démocratie russe, coups qui lui ont peut-être été fatals. Au nombre de ceux-ci, le recours à des tanks en octobre 1993, pour détruire le parlement russe librement élu et avec lui l’ensemble de l’ordre constitutionnel par lequel Eltsine était devenu président. Les deux guerres sanglantes contre la minuscule province sécessionniste de Tchétchénie. La possibilité donnée à un petit groupe d’oligarques liés au Kremlin de faire une razzia sur les plus grandes richesses du pays et d’avoir entraîné ainsi les deux tiers de la population dans la pauvreté et la misère, y compris les classes moyennes de la période soviétique, à la fois nombreuses et bien éduquées. Le trucage de sa propre élection en 1996. Et la promulgation d’une Constitution « super présidentielle », au détriment des pouvoirs législatif et judiciaire, mais au bénéfice de son successeur. Poutine a peut-être poursuivi ce processus de déconstruction de la démocratie entamé dans les années 1990 sous Eltsine, mais ce n’est pas lui qui l’a lancé.

Il n’est pas vrai non plus que Poutine se soit érigé en tsar ou en « autocrate » façon soviétique, pour devenir un despote doté d’un pouvoir absolu lui permettant de dicter sa volonté en politique.  Le dernier dirigeant du Kremlin doté de ce genre de pouvoir a été Staline, disparu en 1953, et avec lui vingt ans de terreur de masse. En raison d’une routinisation bureaucratique toujours plus forte du système politico-administratif, chacun des dirigeants soviétiques qui lui ont succédé s’est retrouvé avec encore moins de pouvoir personnel que son prédécesseur. Poutine peut avoir renversé la tendance, mais s’il était vraiment cet autocrate « impitoyable et cruel » – ou encore le « pire des dictateurs de la planète » – on n’aurait pas vu à plusieurs reprises des dizaines de milliers de protestataires manifester dans les rues de Moscou, quelquefois avec une autorisation officielle. Ni vu à la télévision d’État leurs protestations (et dans certains cas, leur arrestation).

Les politologues s’accordent en général pour dire que Poutine reste un dirigeant « autoritaire, version soft » à la tête d’un système qui a des composantes à la fois autoritaires et démocratiques héritées du passé. Ils ne s’entendent pas sur la manière de définir, préciser et faire la part de ces différents éléments, mais pourraient certainement tomber d’accord avec cette brève notice mise en ligne sur Facebook le 7 septembre 2018 par l’éminent diplomate et universitaire Jack Matlock : « Poutine … n’est pas le dictateur absolu que certains ont voulu faire de lui. Son pouvoir semble être basé sur un équilibre entre divers réseaux d’intérêt, certains d’entre eux ayant encore un caractère criminel. (Dans les années 1990, la plupart des réseaux étaient de nature criminelle et personne n’en avait le contrôle.) Par conséquent, il ne peut pas admettre publiquement que [des actes criminels] puissent être commis sans son approbation, car ce serait avouer qu’il n’est pas complètement maître de la situation ».

Poutine n’est pas ce maître du Kremlin qui « vénère Staline » et dont la « Russie serait l’ombre damnée de l’Union soviétique de Staline ». Ces affirmations sont tellement tirées par les cheveux et témoignent d’une telle méconnaissance du régime de terreur stalinien, de Poutine et de la Russie actuelle, qu’elles se passent de commentaires. La Russie de Staline a été plus loin dans le déni de liberté que tout ce qu’on peut imaginer. Dans la Russie d’aujourd’hui, en dehors de certaines libertés politiques, la plupart des citoyens sont plus libres de vivre, d’étudier, d’écrire, de s’exprimer et de voyager qu’ils ne l’ont jamais été. (Lorsque des dénigreurs professionnels comme David Kramer évoquent une « situation des droits de l’homme catastrophique dans la Russie de Poutine », ils devraient se poser la question : en comparant avec quelle période de l’histoire russe ou avec quelle autre région du monde aujourd’hui ?)

Sans aucun doute, Poutine a conscience que des millions de Russes ont souvent des sentiments pro-staliniens, qu’ils expriment ouvertement. Néanmoins, son rôle dans les controverses qui continuent d’avoir cours sur la réputation du despote historique, a été, d’une façon inégalée, celui d’un dirigeant anti-stalinien. En bref, si Poutine vénérait la mémoire de Staline, comment expliquer que grâce à son soutien personnel deux mémoriaux dédiés aux millions de victimes du tyran ont pris place dans le centre de Moscou (l’excellent musée d’État de l’histoire du goulag et le très évocateur « Mur du chagrin »). Ce dernier a été proposé pour la première fois en 1961 par le maître du Kremlin d’alors, Nikita Krouchtchev. Il n’a pu être réalisé sous aucun de ses successeurs avant Poutine en 2017.

Poutine n’est pas non plus l’homme à l’origine du système économique kleptocrate de la Russie post-soviétique, qui se caractérise par une corruption liée à l’oligarchie et à d’autres formes largement répandues. Ce phénomène a aussi pris naissance du temps d’Eltsine pendant les plans de privatisation  thérapie de choc des années 1990, à l’époque où les « escrocs et les voleurs », que l’opposition actuelle continue de dénoncer, sont réellement apparus.

Poutine a adopté tout un nombre de politiques « anti-corruption » au cours des ans. On peut légitimement se poser la question de savoir dans quelle mesure elles ont été couronnées de succès. Tout comme celle de savoir jusqu’où il est parvenu à limiter le pouvoir des oligarques du cercle d’Eltsine et du sien propre, et dans quelle mesure ces politiques étaient sincèrement motivées. Mais de qualifier Poutine de « kleptocrate » manque de fondement et n’est guère plus qu’une forme de diabolisation.

Une récente étude académique montre par exemple que bien qu’on les dise corrompus, Poutine et « l’équipe de technocrates libéraux sur lesquels il s’appuie ont aussi géré avec savoir faire les fortunes économiques de la Russie ». Un ancien directeur du FMI va même plus loin, en concluant que l’équipe actuelle d’économistes ne « tolère pas la corruption » et que « la Russie se range maintenant à la 35e place sur 190 dans le classement de la Banque mondiale sur les pratiques d’affaires. En 2010, elle était au 124e rang ».

Si l’on se place sur un plan humain, lorsque Poutine a accédé au pouvoir en 2000, environ 75% des Russes vivaient dans la pauvreté. La plupart d’entre eux avaient même perdu les modestes acquis de l’ère soviétique, que ce soient leurs économies accumulées une vie durant ; leur couverture santé entre autres prestations sociales, ou encore un réel salaire, une retraite, un emploi et pour les hommes une espérance de vie qui était tombée bien en dessous de 60 ans. En l’espace de quelques années, le « kleptocrate » Poutine a pu mobiliser une fortune suffisante pour mettre un terme à ces catastrophes humaines et rétablir la situation en investissant des milliards de dollars dans des fonds « jours de pluie » destinés à protéger la nation contre le retour de temps plus durs. Nous pouvons émettre le jugement que l’on voudra sur cette prouesse historique, mais c’est la raison pour laquelle les Russes sont nombreux à appeler Poutine « Vladimir le Sauveur ».

Ce qui nous amène à l’accusation la plus grave portée contre lui : Poutine, formé à devenir un « gangster du KGB », donne régulièrement l’ordre de tuer des journalistes et des ennemis personnels, comme peut le faire un « parrain de la mafia d’État ». C’est probablement la façon la plus facile de le diaboliser, parce qu’il n’existe toujours aucune preuve réelle, ni même aucune espèce de logique, derrière cette accusation. Et pourtant, on la retrouve partout : les chroniqueurs et éditorialistes du Times – et bien d’autres avec eux – qualifient Poutine de « gangster » et ses politiques de « brutales », en usant quelquefois de la double qualification de « voyou autocratique ». Cette formule revient si souvent qu’elle semble avoir été spécifiée dans quelque manuel à usage interne. Il ne faut pas s’étonner par conséquent que tant de politiciens l’utilisent couramment, comme récemment le sénateur Ben Sasse : « Nous devrions dire au peuple américain et au monde entier que nous savons que Poutine est un gangster. Cet ancien agent du KGB est un assassin. »

Peu de dirigeants dans le monde moderne ont été autant dénigrés et de façon aussi permanente. En réalité, Sasse ignore tout du sujet. Comme d’autres avec lui, il s’est imprégné de ce qui ressort des pages des médias influents, qui ont jeté l’opprobre sur Poutine, en escamotant le petit « mais » absolutoire, lorsqu’il s’agit de donner des preuves évidentes de culpabilité. Voici encore un autre chroniqueur du Times : « Je réalise que ce fait n’est pas avéré et est loin de constituer une preuve. Mais c’est un parmi de nombreux éléments autorisant le soupçon. » C’est devenu de la sorte une « manière de penser » parmi les journalistes, lorsqu’il est fait allusion à Poutine. Contrairement à d’autres dirigeants d’envergure mondiale qui ont fait une carrière plus ou moins importante dans le renseignement, les années où Poutine a été officier du renseignement dans ce qui était alors l’Allemagne de l’Est, ont eu un caractère clairement formateur. De nombreuses années plus tard, à l’âge de 65 ans, il en parle encore avec fierté. Cette expérience a pu lui apporter d’autres bénéfices, mais elle a fait de Poutine un Russe européanisé, qui parle couramment l’allemand et un dirigeant politique qui fait preuve d’une capacité remarquable à retenir et analyser froidement une masse énorme d’informations. (Il faut lire ou regarder l’une ou l’autre de ses longues interviews.) Voilà qui n’est pas un mauvais atout pour un dirigeant, dans nos temps lourds de menaces.

De plus, aucun biographe sérieux ne traiterait une seule période de sa vie comme étant déterminante dans une longue carrière publique, ainsi que le font les détracteurs de Poutine. Pourquoi ne pas aborder aussi la période qui a suivi son départ du KGB en 1991, lorsqu’il a été l’assistant du maire de Saint-Pétersbourg, qui était alors considéré comme l’un des deux ou trois dirigeants les plus démocratiques de Russie ? Ou les années qui ont suivi immédiatement à Moscou, où il a été un témoin direct de toute l’ampleur de la corruption de l’ère Eltsine ? Ou plus tard, lorsqu’il est devenu président, à un âge relativement jeune ?

Quant à la qualification d’« assassin » de journalistes et d’autres « ennemis », la liste des Russes qui sont morts au pays ou à l’étranger, pour des causes troubles ou naturelles, s’est enrichie de dizaines de victimes, qui toutes ont été portées sur le compte de Poutine. Dans notre vénérable tradition, le fardeau de la preuve revient à l’accusation. Les accusateurs de Poutine n’ont produit aucune preuve, seulement des suppositions, des insinuations et des déclarations de Poutine mal traduites sur le sort des « traîtres ». Les deux cas qui ont clairement établi cette pratique diffamatoire sont ceux de la journaliste d’enquête Anna Politkovskaïa, qui a été abattue à Moscou en 2006, et d’Alexandre Litvinenko, un ancien transfuge du KGB au passé trouble, lié à des oligarques dépités de l’ère de Boris Eltsine, qui a succombé à un empoisonnement par radiations à Londres, en 2006 également.

Il n’y a pas le moindre élément de preuve fondée qui mette en cause Poutine dans l’un et l’autre cas. L’éditeur du journal de Politkovskaïa, la très indépendante Novaya Gazeta, estime toujours que l’assassinat a été commandé par des dirigeants tchétchènes, sur lesquels la journaliste était en train d’enquêter à propos d’atteintes aux droits de l’homme. En ce qui concerne Litvinenko, malgré les affirmations délirantes des médias et un procès bidon suggérant que Poutine était « probablement » responsable, il n’existe toujours aucune preuve définitive permettant de déterminer si l’empoisonnement de Litvinenko était intentionnel ou accidentel. La même indigence de preuves s’applique à de nombreux autres cas, et en particulier au meurtre du politicien d’opposition Boris Nemtsov, qui a été abattu en 2015 « alors qu’il était en vue [distante] du Kremlin ».

Au sujet des journalistes russes, il existe toutefois une statistique frappante, que l’on ignore. Selon le Comité américain de protection des journalistes, jusqu’en 2012, 77 journalistes ont été assassinés, dont 41 pendant les années Eltsine, 36 pendant le règne de Poutine. Ces chiffres donnent fortement à penser que c’est le système économique post-soviétique encore partiellement corrompu qui a été à l’origine de tant d’assassinats de journalistes à partir de 1991, la plupart d’entre eux étant des journalistes d’enquête. L’épouse d’un de ces journalistes, victime probable d’un empoisonnement, arrive à la conclusion suivante : « De nombreux observateurs occidentaux imputent ces crimes à Poutine. Mais la cause en est plus probablement le système complice de couverture mutuelle et de culture de l’impunité qui s’est mis en place avant Poutine, à la fin des années 1990. »

Plus récemment, on a vu apparaître encore une nouvelle allégation : Poutine serait un fasciste et un suprématiste blanc. L’accusation émane en grande partie, semble-t-il, de personnes qui souhaitent détourner l’attention du rôle joué par les néo-nazis en Ukraine, laquelle est soutenue par les États-Unis. Sans nul doute, Poutine y voit une calomnie, et même si on reste à la surface des choses, c’est au mieux une affirmation totalement infondée. Sinon, comment expliquer les avertissements solennels lancés par le Sénateur Ron Wyden le 1er novembre 2017 lors d’une audition, où il a dénoncé « la direction fasciste actuelle de Russie » ? Récemment, un jeune universitaire a mis en pièces une version quasiment insoutenable de cette thèse qui était défendue par un professeur de Yale. Mon approche rejoint la sienne, même si elle est différente.

Quelles que soient les fautes imputables à Poutine, l’accuser de « fascisme » est une absurdité. Rien dans les déclarations qu’il a faites au cours de ces vingt dernières années au pouvoir ne s’apparente à une forme de fascisme, régime dont l’essence tient dans un culte du sang basé sur une prétendue supériorité d’une ethnie sur toutes les autres. En tant que chef d’un vaste État multiethnique – réunissant de multiples groupes différents avec une très large palette de couleurs de peau – Poutine ne pourrait tenir de tels propos ou prendre des décisions allant dans ce sens sans commettre un suicide politique. Raison pour laquelle il invoque inlassablement une harmonie  dans laquelle « notre nation multi-ethnique toute entière » vit avec « sa culture multi-ethnique », comme il l’a encore déclaré dans son discours d’investiture de 2018.

Bien sûr, la Russie a ses penseurs et ses activistes, tenants d’un suprématisme fasciste blanc, bien que nombre d’entre eux soient en prison. Mais un mouvement de masse fasciste est difficilement concevable dans un pays où tant de millions de victimes sont morts dans la guerre contre l’Allemagne nazie, une guerre qui a affecté Poutine directement et a clairement laissé sur lui une empreinte déterminante. Bien qu’il soit né après la guerre, sa mère et son père ont de justesse survécu à des blessures et à la maladie, tandis que son frère aîné est mort dans le long siège allemand de Leningrad, où plusieurs de ses oncles ont laissé leur vie. Seules des personnes qui n’ont jamais enduré une telle expérience, et qui sont incapables de s’en faire une idée, peuvent imaginer un Poutine fasciste.

Il y encore un autre fait significatif, facile à comprendre. Il n’y a pas la moindre trace d’anti-sémitisme chez Poutine. Un point que l’on relève rarement ici (aux États-Unis), mais qui est largement publié tant en Russie qu’en Israël : la condition des Juifs de Russie est meilleure sous Poutine qu’elle ne l’a jamais été dans la longue histoire de ce pays.

Finalement, tout au moins à ce jour, il y a l’allégation à tiroirs qui discrédite Poutine en tant que maître de la politique étrangère et selon laquelle il se montrerait excessivement « agressif » à l’égard de l’étranger. Dans le meilleur des cas, il s’agit d’une affirmation très subjective et borgne. Dans le pire des cas, elle justifie ce que même un ministre allemand des affaires étrangères a qualifié d’attitude belliqueuse de l’Occident à l’égard de la Russie.

Dans les trois cas qui sont le plus souvent donnés comme exemple d’ « agression » venues de Poutine, les faits, que j’ai moi-même mis en évidence en même temps que beaucoup d’autres auteurs, pointent en direction d’initiatives menées par les USA. Il s’agit en premier lieu de l’expansion de l’alliance militaire de l’OTAN entamée à la fin des années 1990 et qui va de l’Allemagne jusqu’aux frontières de la Russie aujourd’hui. Il y a ensuite la guerre par procuration entre les États-Unis et la Russie en Géorgie en 2008. Ce conflit a été provoqué par le président géorgien qui, avec l’appui des États-Unis, avait été encouragé à demander son admission dans l’OTAN. Il y a enfin l’intervention militaire de Poutine en Syrie en 2015, qui a été lancée sur la base de prémisses valables. De deux choses l’une : soit c’était le Président syrien qui avait pied à Damas, soit État Islamique, l’organisation terroriste. Il faut citer aussi le refus du Président Obama de se joindre à la Russie dans une alliance contre Daesh. Finalement, Poutine est souvent considéré en Russie comme un chef réagissant avec retard en politique étrangère, et comme n’étant pas suffisamment agressif.

L’axiome du Poutine agressif en renferme deux autres. L’un veut que Poutine soit un chef néo-soviétique qui cherche à restaurer l’Union soviétique au détriment des voisins de la Russie. Jusqu’à l’obsession, on l’a souvent cité à tort pour avoir déclaré en 2005 : « La débâcle de l’Union soviétique a été la plus grande catastrophe géopolitique du XXe siècle » en la rangeant apparemment au-dessus des deux guerres mondiales. Ce qu’il a voulu dire en fait était qu’il s’agissait « d’une catastrophe géopolitique majeure du XXe siècle », comme cela a été le cas pour la plupart des Russes.

Bien qu’il soit souvent critique à l’égard du système soviétique et de ses deux chefs fondateurs, Lénine et Staline, Poutine, comme nombre de ses contemporains, reste naturellement en partie une personne soviétique. Mais ce qu’il a dit en 2010 reflète son véritable sentiment et celui de beaucoup d’autres Russes : « Ceux qui ne regrettent pas la débâcle de l’Union soviétique n’ont pas de cœur, et ceux qui la regrettent n’ont pas de cervelle ».

L’autre axiome subsidiaire fallacieux veut que Poutine ait toujours été « anti-occidental », plus précisément « anti-américain » et ait toujours vu les États-Unis avec un regard « d’une ardente suspicion ». Une simple lecture de ses années au pouvoir donne la preuve du contraire. Russe occidentalisé, Poutine a accédé à la présidence en 2000 dans la tradition de Gorbatchev et d’Eltsine qui était encore dominante à l’époque, dans l’espoir d’une « amitié et d’un partenariat stratégique » avec les États-Unis. De là, son assistance massive, à la suite de l’attentat du 11 septembre, à la guerre américaine en Afghanistan. De là aussi, jusqu’à ce qu’il soit amené à croire que la Russie ne peut pas être traitée d’égal à égal, son entière participation aux clubs des principaux dirigeants américano-européens.

Compte tenu de tout ce qui s’est passé au cours des presque deux dernières décennies – et en particulier de la perception que Poutine et les autres dirigeants russes ont eu de ces événements – il serait étonnant si sa manière de voir l’Occident, et particulièrement l’Amérique, n’ait pas changé. Comme il l’a fait remarquer en 2018, « Nous tous évoluons ». Quelques années plus tôt, Poutine a admis de façon remarquable qu’à l’origine il avait eu des illusions en matière de politique étrangère, sans préciser lesquelles. Peut-être entendait-il ce qu’il avait déclaré fin 2017 : « Notre plus grande erreur dans nos relations avec l’Occident est que nous lui avons trop fait confiance. Et votre erreur a été de prendre cette confiance pour de la faiblesse et d’en abuser. »

Si ma réfutation des axiomes de la diabolisation de Poutine est juste, quelles conclusions en tirer ? Certainement, pas une apologie de Poutine. À la question « Qui est Poutine ? » les Russes aiment à répondre « Laissons l’histoire juger », mais compte tenu des périls de la nouvelle guerre froide, nous ne pouvons pas attendre. Nous pouvons au moins commencer par  quelques vérités historiques. En 2000, un homme jeune et de peu d’expérience a accédé à la tête d’un vaste État qui s’était désintégré de façon fulgurante à deux reprises, victime d’un « effondrement » – une fois en 1917 et de nouveau en 1991 – avec des conséquences désastreuses pour son peuple. Et dans les deux cas, il avait perdu sa souveraineté et par là sa sécurité de façon fondamentale.

Il y a eu des thèmes récurrents dans le discours et les actes de Poutine. C’est par là que commence le travail de compréhension. Personne ne peut douter qu’il est déjà l’« homme d’État » le plus conséquent du XXIe siècle, bien que ce terme soit rarement, voire jamais, utilisé pour le désigner aux États-Unis. Et qu’entend-on par « conséquent » ? Même si parmi les points négatifs qui ont été détaillés plus haut, on exclut ceux qui sont fallacieux, une évaluation équilibrée doit inclure ceux qui sont justifiés.

Par exemple, au plan national, était-il nécessaire de renforcer et développer la « verticale » du pouvoir du Kremlin dans l’ensemble du pays pour permettre à la Russie de se reconstituer ? N’aurait-il pas fallu accorder une égale importance à l’expérience historique de la démocratie ? Sur le plan international, n’y avait-il pas d’autres alternatives à l’annexion de la Crimée, même en tenant compte des menaces telles qu’elles ont été perçues (par la Russie)? Et la politique de Poutine n’a-t-elle en rien contribué à réveiller les craintes des petits États d’Europe de l’Est, qui pendant des siècles se voient les victimes de la Russie? Telles sont les questions qui peuvent aussi dégager des points négatifs en regard des points positifs de Poutine.

Quelle que soit son approche, toute personne qui entreprend une évaluation équilibrée devrait, pour paraphraser Spinoza, le faire ni pour dénigrer, ni pour moquer, ni pour haïr, mais pour comprendre.

 

Stephen F. Cohen, professeur émérite d’études des politiques russes à l’Université de New York et à l’Université de Princeton, et John Batchelor poursuivent leurs discussions sur la nouvelle guerre froide entre les États-Unis et la Russie. (Les contributions précédentes, maintenant dans leur cinquième année, sont sur The Nation)

 

Le lecteur trouvera une bio-bibliographie intéressante de Stephen F. Cohen dans la notice que lui consacre Wikipedia :

https://fr.wikipedia.org/wiki/Stephen_F._Cohen

Ivo Rens

 

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