Les enjeux de la nouvelle base US en Syrie

Nezavissimaïa gazeta en août 2018

Source* : https://fr.sputniknews.com/presse/201808271037833166-base-militaire-americaine-syrie-frappe/

 

Les États-Unis menacent de lancer de nouvelles frappes de missiles contre les positions de l’armée syrienne depuis une nouvelle base aérienne américaine en construction dans la province de Hassaké, annoncent des médias arabes et russes citant l’expert libanais de la Syrie Nidal Sabi.

 

Selon des sources militaires et diplomatiques, il s’agirait de l’aérodrome militaire de la ville de Chaddadi, que les ingénieurs américains modernisent pour qu’il puisse accueillir des avions de transport lourds. Cette base aérienne pourrait devenir la plus importante de Syrie du point de vue des volumes de fret transportés et du nombre d’avions de combat et de transport stationnés, écrit le quotidien Nezavissimaïa gazeta.
Washington ne veut visiblement pas se limiter aux sanctions économiques contre Moscou et envisage de torpiller les positions russes en Syrie. Le prétexte invoqué sera visiblement tout sauf original: il s’agira de prétendues attaques chimiques des forces de Bachar el-Assad contre les positions des insurgés.

Les hostilités en Syrie se concentrent actuellement dans la province d’Idlib. Ce territoire de 3 millions d’habitants est contrôlé à 70% par les extrémistes, qui appellent déjà à lancer une offensive de grande envergure visant à nettoyer tout le nord de la Syrie des troupes de Bachar el-Assad et de ses alliés. Selon le Centre pour la réconciliation des belligérants, des propos en ce sens ont été tenus par Abou Mohammed al-Joulani, leader de la coalition terroriste Hayat Tahrir al-Cham.
Son appel à se préparer au combat, adressé aux groupes armés illégaux, a coïncidé avec une série de menaces occidentales concernant des frappes de missiles éventuelles sur des sites gouvernementaux syriens en raison de l’utilisation prétendument «possible» d’armes chimiques par Damas.

Le général Alexeï Tsygankov, chef du Centre pour la réconciliation des belligérants, pense que la mise en scène d’une attaque chimique à Idlib est actuellement préparée par les Casques blancs, qui ont déjà organisé des actions du même genre par le passé. Ces mises en scène avaient été suivies de frappes de la coalition menée par les États-Unis au printemps 2017 et 2018. Le ministère russe de la Défense est certain qu’une attaque similaire est actuellement en cours de préparation.

Le général Igor Konachenkov, porte-parole du ministère, indique que des «experts anglophones sont arrivés au sud de la zone de désescalade d’Idlib afin de mettre en scène une attaque chimique contre les civils». «Une frappe de munitions toxiques devrait être lancée dans les deux jours à venir à l’aide de vecteurs réactifs contre la localité de Kafer-Zaïta, située à 6 km au sud de Habit, estime le général. Ainsi, des forces extrarégionales intéressées organisent de nouvelles provocations importantes sur le territoire syrien en faisant usage de substances toxiques afin de déstabiliser rapidement la situation et de torpiller le progrès durable du processus de paix».

Le ministère russe de la Défense considère ce scénario comme très plausible pour une autre raison: le destroyer américain The Sullivans transportant 56 missiles de croisière est arrivé dans le Golfe il y a quelques jours, pendant que la base aérienne d’Al-Udeid (Qatar) accueillait un bombardier stratégique américain B-1B muni de 24 missiles de croisière air-surface AGM-158 JASSM. Selon les médias occidentaux, la possibilité de frappes de missiles de la coalition en cas d’utilisation d’armes chimiques par Bachar el-Assad a été évoquée par John Bolton, conseiller du Président américain à la sécurité nationale, lors de son entretien avec Nikolaï Patrouchev, secrétaire du Conseil de sécurité de la Russie.

La volonté des États-Unis et de leurs alliés de lancer les hostilités contre le pouvoir de Damas est assez évidente. Ce n’est pas par hasard que le groupe naval russe en Méditerranée a été renforcé samedi par les frégates Amiral Essen et Amiral Grigorovitch, chargées des missiles de croisière Kalibr-NK. Ces navires modernes sont destinés à des missions lointaines en mer, à la lutte contre les bâtiments de surface et les sous-marins de l’ennemi potentiel, à la protection contre des attaques aériennes ainsi qu’aux frappes de missiles contre des cibles terrestres. Ils ont ainsi déjà tiré à plusieurs reprises des Kalibr contre les positions des extrémistes en Syrie.

L’expert libanais Nidal Sabi considère que «les États-Unis et leurs alliés veulent utiliser une provocation chimique dans la province d’Idlib afin de créer une zone d’exclusion aérienne dans tout le nord de la Syrie». Selon lui, les Américains, les Britanniques et les Français pourraient lancer une intervention militaire en Syrie en prenant pour prétexte la mise en scène d’une attaque chimique par l’armée gouvernementale, «si Damas intensifiait ses opérations et organisait une offensive contre les positions des insurgés à Idlib».

 

Les opinions exprimées dans ce contenu n’engagent que la responsabilité de l’auteur de l’article repris d’un média russe et traduit dans son intégralité en français.

  • Malheureusement la source ne précise pas le nom de l’auteur de l’article non plus que la date de parution de ce dernier. IR

 

Les critiques formelles d’Israël par l’UE ne sont qu’un écran de fumée

par Stephen Lendman

Source : http://lesakerfrancophone.fr/les-critiques-formelles-disrael-par-lue-ne-sont-quun-ecran-de-fumee

Source originaire : https://stephenlendman.org/2018/08/hollow-eu-criticism-of-israel/

3 août 2018

Traduction : Dominique Muselet

StephenLindmanBW

L’UE entretient des relations normales avec Israël sur les plans politique, économique, financier, technologique et culturel.

La critique, lorsqu’elle est formulée, exclut tout ce qui pourrait donner lieu à des démarches concrètes pour obliger l’État juif à rendre compte de ses actes criminels.

Bruxelles n’a jamais rien fait pour s’opposer à ses décennies d’occupation illégale, sa violation des lois, normes et standards internationaux fondamentaux, son blocus suffoquant de Gaza, ses trois guerres d’agression sur la bande de Gaza, quantités d’autres violations des droits de l’homme et des droits civils, sa guerre non déclarée contre la Syrie, son soutien à EI et à d’autres terroristes, ainsi que quantités d’autres crimes trop graves pour qu’on puisse les ignorer.

Le chef de la politique étrangère de l’UE, Federica Mogherini, soutient les agendas impérialistes américains et israéliens, leur militarisme et leur belligérance, leur mépris pour la paix et la stabilité du monde.

Ses médias ont rapporté les critiques creuses qu’elle a adressées au ministre d’extrême-droite israélien de la sécurité publique, Gilad Erdan :

« L’UE rejette fermement les accusations selon lesquelles elle est impliquée dans le financement d’activités qui soutiennent le terrorisme ou les terroristes. »

ajoutant :

« Les accusations israéliennes sont ‘sans fondement et inacceptables, vagues et non étayées’. » Mogherini répondait à Erdan qui avait accusé l’UE et ses partenaires de soutenir des groupes qu’Israël qualifie faussement de terroristes, et de boycotter Israël.

Le régime de Netanyahou accusait les groupes palestiniens de défense des droits de l’homme d’avoir des liens avec le Front populaire de libération de la Palestine qu’il qualifie mensongèrement d’organisation terroriste comme le Hamas, le Hezbollah et tous les groupes qui résistent au terrorisme d’État israélien.

Par ailleurs, jeudi, les chefs de mission de l’UE à Jérusalem et à Ramallah ont déclaré qu’ils « expriment leur vive inquiétude devant l’inauguration officielle, le 1er août, d’un centre touristique, géré par une organisation de colons, dans le quartier Batn al-Hawa/Silwan de Jérusalem-Est occupée, dans un bâtiment d’où cinq ménages appartenant à la famille palestinienne Abu Nab ont été expulsés en 2015 ».

ajoutant :

« Environ 180 ménages palestiniens à Jérusalem-Est, dont une centaine dans la seule ville de Batn al-Hawa, risquent d’être expulsés de leurs maisons, ce qui favorisera la poursuite de la colonisation de la ville, comme dans le cas présent.

 Les missions de l’UE à Jérusalem et à Ramallah rappellent les conclusions et déclarations successives du Conseil des affaires étrangères dans lesquelles l’UE a réitéré sa forte opposition à la politique de colonisation d’Israël et aux mesures prises dans ce contexte, y compris les expulsions et les démolitions. 

Les activités de colonisation à Jérusalem-Est compromettent sérieusement la possibilité que Jérusalem serve de future capitale des deux États, elles sont illégales en vertu du droit international et compromettent la solution à deux États et la perspective d’une paix durable. »

Ni l’UE, ni les États-Unis, ni l’ONU, ni les dirigeants du monde n’ont fait quoi que ce soit pour contraindre Israël à répondre de plus d’un demi-siècle de développement illégal de colonies de peuplement sur des terres palestiniennes volées.

Ils n’ont jamais rien fait de concret pour s’opposer aux crimes d’Israël dont la liste est trop longue et l’horreur trop grande  pour qu’on puisse les ignorer.

La critique purement formelle et non-accompagnée de démarches concrètes pour obtenir qu’Israël rende des comptes est vide de sens, cela revient à donner un feu-vert à l’État hébreu pour faire ce qui lui plaît.

La dernière fois que l’UE a formulé un de ses vaines critiques à l’encontre du régime de Netanyahou, c’est quand il a alloué 4,5 millions de shekels au Centre du patrimoine juif yéménite pour mettre en place un projet illégal d’implantation près de la mosquée Al-Aqsa à Jérusalem-Est occupée.

Cela fait partie du projet de longue date d’Israël de coloniser toutes les terres de Judée et de Samarie qui ont quelque valeur, de déposséder les habitants autochtones de la Palestine, de voler tout ce qui leur appartient.

 

Stephen Lendman est né en 1934 à Boston, Massachussets. Après avoir travaillé pendant sept ans comme analyste en recherche marketing, il a rejoint l’entreprise familiale où il est resté jusqu’à sa retraite à la fin de l’année 1999. Il a commencé à écrire sur les grands enjeux mondiaux et nationaux à l’été 2005, et participe à des émissions de radio sur le Progressive Radio Network trois fois par semaine, où sont débattues les grandes questions mondiales et nationales. Lendman est lauréat du Project Censored 2008 et lauréat du prix international de journalisme 2011 du Club des journalistes mexicains.

Vente d’armes : la France participe-t-elle à la guerre au Yémen ?

Source : France culture, Production, Olivia Gesbert et Julie Gacon

https://www.franceculture.fr/emissions/linvite-des-matins-dete-1ere-partie/vente-darmes-la-france-participe-t-elle-a-la-guerre-au-yemen

16/08/2018

Selon un rapport du ministère des Armées paru le 5 juillet, la France a continué à vendre des armes en 2017 à l’Arabie Saoudite et à ses alliés engagés dans la guerre au Yémen depuis 2015. Plusieurs ONG et députés réclament l’ouverture d’une commission d’enquête autour de ces exportations.

Selon un rapport du ministère des Armées paru le 5 juillet, la France a continué à vendre des armes en 2017 à l’Arabie Saoudite et à ses alliés engagés dans la guerre au Yémen depuis 2015. Plusieurs ONG et députés réclament l’ouverture d’une commission d’enquête autour de ces exportations.

Tandis que, depuis 2015, le Yémen s’enlise dans un conflit ayant causé la mort de milliers de civils et provoqué une très grave crise humanitaire, la France a continué à vendre des armes à l’Arabie Saoudite et à ses alliés engagés dans cette guerre. Plusieurs ONG et députés réclament la création d’une commission d’enquête sur ces exportations de défense à la coalition saoudienne, des armes susceptibles d’avoir été utilisées contre les civils dans le cadre de ce conflit.

La France est désormais le troisième exportateur mondial d’armes, derrière les Etats-Unis et la Russie. Selon le rapport annuel du Ministère des armées dévoilé le 5 juillet, le Proche et le Moyen Orient ont représenté environ 60% des commandes d’armement français en 2017, soit 3,9 milliards d’euros sur un total de 6,9 milliards – 1,1 milliard pour le Koweït, 1,08 milliard pour le Qatar, 701 millions pour les Emirats arabes unis et 626 millions pour l’Arabie Saoudite.

Tandis que plusieurs pays d’Europe ont choisi de restreindre voire de cesser définitivement leurs exportations vers les pays engagés dans le conflit au Yémen, comment expliquer que la France continue d’enregistrer des commandes ? Quels sont les outils de contrôle actuels concernant les ventes d’armes ? Comment renforcer davantage la transparence en matière d’exportations militaires ?

 

Syrie : Paris et Washington jouent les prolongations !

par Richard Labévière

Source : https://www.les-crises.fr/syrie-paris-et-washington-jouent-les-prolongations-par-richard-labeviere/16-07-2018

 

Beyrouth, 14 juillet 2018.

L’armée gouvernementale syrienne vient de hisser le drapeau national dans les quartiers de Deraa, jusqu’à présent aux mains des jihadistes. Située à une centaine de kilomètres au sud-ouest de Damas, Deraa est d’autant plus symbolique que c’est là – en mars 2011 – qu’a commencé la révolte anti-gouvernementale. Hâtivement présenté, comme une « révolution pacifique » par la presse occidentale, ce mouvement a, dès le départ généré une « mobilisation de confrontation », tournant vite à la lutte armée contre les forces de l’ordre. Aidés par leurs homologues jordaniens, les Frères musulmans syriens y ont introduit des armes de guerres (M-16 américains et RPG) en proclamant que l’heure de la vengeance avait sonné, faisant allusion à leur tentative de coup d’Etat avortée à Hama en 19821.

Toujours à la pointe de la propagande, le quotidien Le Monde titre : « Deraa, l’étincelle de la révolution syrienne s’est éteinte… »2 S’ensuit une hallucinante diatribe anti-russe et anti-Bachar relevant davantage du parti-pris idéologique que d’une information maîtrisée, recoupée et responsable. Depuis mars 2011, Le Monde nous annonce le renversement imminent du « boucher de Damas ». La libération de Deraa constitue pour le quotidien, qui n’est plus que l’ombre de lui-même, un cinglant démenti, sinon un cruel retour du réel signifiant que depuis le début de la crise syrienne, Le Monde nous désinforme et nous ment.

Les membres de la rédaction de prochetmoyen-orient.ch boycottent le quotidien depuis le milieu des années 1980, lorsque le triumvirat de l’imposture – Colombani, Minc et Plenel – a mis la main sur la prestigieuse entreprise d’Hubert Beuve-Méry pour en faire une plate-forme d’humeurs, de trafics d’influences et de propagande… A ce sujet, on peut lire et relire l’enquête définitive de Pierre Péan et Philippe Cohen parue en 20033.

Dans tous les cas de figures, il est assez piquant de voir en ce moment les « journalistes » du Monde rétropédaler pour essayer de justifier leurs mensonges syriens imposés aux lecteurs depuis plus de sept ans… Ne leur en déplaise, toujours est-il que l’armée syrienne a, désormais libéré plus de 80% du territoire national. Mais, la fin de partie est loin d’être sifflée, d’autant que Washington, Londres et Paris jouent les prolongations.

 

LE BUNDESTAG A AMPLEMENT RAISON

Dirigée par Alexander Neu, député Die Linke4, la Commission de défense du parlement allemand, vient d’affirmer que la présence militaire de la Russie, de l’Iran et du Hezbollah libanais en Syrie est conforme au droit international, « le gouvernement syrien ayant formellement demandé l’aide de Moscou, de Téhéran et du Hezbollah tandis que l’ingérence de la coalition dirigée par les États-Unis est jugée plus « complexe », la fourniture d’armes aux jihadistes engagés en Syrie constituant une flagrante violation du droit international.

La Commission du Bundestag a, aussi relevé que l’armée syrienne lutte – depuis des années – contre différents groupes terroristes, dont certains ont bénéficié d’un soutien militaire et financier (désormais prouvé) des Etats-Unis et d’autres pays européens dont la Grande Bretagne et la France. Par conséquent, plusieurs des meilleurs experts en droit international estiment que, non seulement l’intervention américaine n’est plus justifiable, mais qu’elle pourrait être attaquable devant la Cour pénale internationale (CPI) comme « crime de guerre ». Sur le terrain, les sanctuaires de Dae’ch sont, désormais démantelés. De fait, la « loi d’autodéfense » de la coalition dirigée par Washington est devenue caduque, les Etats-Unis devant envisager de cesser leur campagne militaire en Syrie et de plier bagages !

Selon plusieurs sources diplomatiques, ce dossier doit être l’un des points à l’ordre du jour de la rencontre Trump/Poutine à Helsinki ce lundi 16 juillet. Le président russe devrait demander à son homologue américain le démantèlement de la dizaine de bases militaires que les Etats-Unis maintiennent dans le nord-est de la Syrie. A n’en pas douter, l’homme d’affaires Trump devrait marchander ce retrait contre deux contreparties : Money first, des garanties permettant aux entreprises américaines de pouvoir participer à la reconstruction économique à venir de la Syrie qui s’annonce déjà comme l’un des marchés du siècle. De plus, le président américain se fera aussi porte-parole de son allié et ami israélien Benjamin Netanyahou, qui a déjà demandé à Vladimir Poutine – et ce, à plusieurs reprises – l’évacuation du Hezbollah et des Pasdarans iraniens du sud du pays, particulièrement du plateau du Golan occupé par la soldatesque de Tel-Aviv depuis juin 1967.

Dans le même ordre d’idées, Vladimir Poutine pourrait exiger le retrait de plusieurs centaines de soldats des forces spéciales britanniques et françaises, également déployées dans le nord-est, officiellement en appui de plusieurs formations kurdes. Damas est d’autant plus remonté contre Paris, que la libération de Deraa a permis de découvrir – dans les stocks d’armes des jihadistes – différents types de matériels militaires français.

L’armée syrienne se serait ainsi emparée de plusieurs systèmes antichars APILAS fabriqués en France. L’APILAS est un système antichar sans recul tirant des roquettes à charge creuse d’un calibre de 112 mm, utilisé pour la destruction de chars de combat, de fortifications et d’abris. La portée des roquettes varie de 25 à 600 mètres, en fonction de la cible. Fabriquées par le groupe Nexter, ces armes auraient été acheminées depuis la Jordanie où des commandos français formaient différentes unités jihadistes depuis plusieurs années. Et différents officiels syriens ne cachent pas par leur ressentiment à l’égard de la France affirmant « qu’aucune entreprise française ne participera à la reconstruction économique du pays. Si l’on pourrait même envisager d’associer même des Américains, des Maltais ou des Papous… une chose est sûre : les Français ne remettront pas un pied en Syrie avant longtemps, très longtemps… »

En diplomatie, on finit toujours par récolter ce qu’on a semé. Encore bravo aux politiques proche et moyen-orientales de Messieurs Sarkozy, Juppé, Hollande, Fabius, Macron et Le Drian. Que par cynisme ou « réalisme » affairiste, l’Elysée et le Quai d’Orsay aient décidé de coller aux orientations décidées par Washington pour, notamment, signer des contrats d’armements avec l’Arabie saoudite et les Emirats arabes unis (EAU) est une chose. Invoquer en même temps les droits de l’homme si chers à la France éternelle et continuer à donner (en la matière) des leçons au monde entier en est une autre… Nos voisins allemands font preuve d’un cynisme commercial identique, voire encore plus offensif, mais au moins ont-ils la pudeur de se taire !

 

DANS LE SUD, TEL-AVIV AIDE LA QAÏDA

On l’a compris, la libération de Deraa ne siffle pas la fin de partie. Malgré des accords de « réconciliation » avec les jihadistes, la totalité des groupes terroristes est loin d’être totalement éradiquée. Dans la province de Deraa, le réduit terroriste concerne un carré d’une quinzaine de kilomètres par quinze. Et, c’est à partir de cette enclave – adossée au plateau du Golan annexé par Israël – que les dernières katibas jihadistes poursuivent leur « guerre sainte ».

L’Aman, les services de l’armée israélienne continuent à livrer des armes aux terroristes de Jabhat al-Nosra, c’est-à-dire la Qaïda en Syrie. Sur plusieurs documents d’observation aérienne en provenance de drones d’une armée occidentale, on peut distinguer des camions israéliens – stationnés sur la frontière syrienne – d’où sont déchargées des caisses de vivres et de matériels militaires à destination de plusieurs positions aux mains de Jabhat al-Nosra. D’autres clichés attestent de la prise en charge de terroristes blessés par des ambulances israéliennes, acheminés à destination des hôpitaux militaires des forces israéliennes d’occupation de la région de Quneitra.

Différentes organisations israéliennes, présentées comme « ONGs » médiatisent leurs engagements à vocation « humanitaire » dans cette même région du plateau du Golan qui abritent plusieurs bases d’écoutes et d’observations électroniques de l’armée israélienne. Afin de faciliter les négociations à venir qui concerne ce territoire occupé, les Russes auraient demandé au Hezbollah et aux Pasdarans iraniens d’évacuer leurs positions pour les remettre à l’armée gouvernementale syrienne. C’est du moins ce que ne cesse d’affirmer la presse américaine depuis plus d’un mois, espérant ainsi enfoncer des coins dans l’alliance pro-syrienne.

En fait, ni le Hezbollah, ni les Iraniens ne disposent de positions militaires, ni d’unités compactes à proprement parler dans le sud de la Syrie, leurs combattants étant intégrés à des unités de l’armée gouvernementale. Et les uns comme les autres répondent qu’ils agissent conformément au commandement de l’armée gouvernementale. En fait, la grande crainte de Tel-Aviv est moins de voir s’installer leurs ennemis historiques (Hezbollah libanais et troupes iraniennes) aux portes de leurs colonies du nord que de se voir contraindre à une reprise des négociation pour un retrait pur et simple du plateau du Golan, annexé par la force en juin 1967. Amorcées lors du sommet Clinton/Hafez al-Assad de Genève en 1994, la négociation avait tourné court face à l’intransigeance israélienne, Tel-Aviv ne voulant pas céder un pouce de terrain jusqu’aux rives du lac de Tibériade. En juin 2000, un deuxième sommet avait échoué pour les mêmes raisons.

Dans ce contexte, on pourrait imaginer que l’éradication finale des groupes terroristes engagés dans le sud de la Syrie pourrait permettre de relancer cette négociation pour mettre fin à l’occupation israélienne du Golan syrien. En relation permanente avec Tel-Aviv, Donald Trump et Vladimir Poutine pourraient ainsi saisir la perspective de la reconstruction de la Syrie pour mettre un terme à l’occupation israélienne du Golan, ainsi qu’à la répression qui s’exerce quotidiennement à l’encontre des populations civiles de cette région.

 

EN ATTENDANT LA BATAILLE OU LA NEGOCIATION D’IDLIB

Le troisième volet ouvert par la libération de Deraa concerne l’éradication finale des groupes terroristes en Syrie, et pas seulement ceux de Dae’ch et Jabhat al-Nosra. Les jihadistes, qui n’ont pas accepté les promesses de « réconciliation » de Damas, refusent d’abandonner le combat contre l’armée gouvernementale. Comme lors de chacune des reconquêtes du territoire nationale (Alep, la Ghouta, Deir ez-Zor, etc.), une médiation russe a permis à ces « irréductibles » d’être transférés dans la province d’Idlib – au nord-ouest du pays, à l’ouest d’Alep – le dernier sanctuaire terroriste. Celui-ci abriterait quelque 25 à 30 000 jihadistes armés selon différentes sources militaires, dont plusieurs milliers des fameux Ouïghours (Musulmans du Xinxiang du nord-ouest de la Chine).

Les services spéciaux de l’armée turque continuent à entretenir plusieurs de ces groupes afin de faire pression sur Damas dans le cadre de la question kurde. « En effet, Idlib est le fer au feu d’Ankara pour contraindre le gouvernement syrien à ne rien lâcher aux Kurdes, du moins pour empêcher la formation de toute espèce d’entité kurde, plus ou moins autonome sur la frontière turque », explique un officier européen de renseignement engagé dans la région ; « Ankara craint par-dessus tout que le nord de la Syrie ne constitue un espace de profondeur stratégique pour le PKK (parti des travailleurs kurdes) de Turquie ». Et l’armée turque est particulièrement attentive à l’évolution de Manbij, ville du gouvernorat d’Alep à trente kilomètres à l’ouest de l’Euphrate.

Début juillet, le Conseil militaire de Manbij, installé par les Forces démocratiques syriennes (FDS/majoritairement kurdes) a annoncé sa détermination à résister à toute tentative turque de contrôler la région. Le même conseil a affirmé qu’il avait reçu des assurances de la coalition américaine. « Dans le cadre d’un accord signé avec les Etats-Unis, la Turquie peut patrouiller le long de la frontière de la ville (du côté opposé à Manbij, le long de la rivière Sajur). Pour sa part, les unités de la coalition pro-américaine restent déployées dans la totalité de l’agglomération de Manbij », explique un officier supérieur américain en poste à Ankara.

Plusieurs autres sources militaires estiment que la question d’Idlib constitue l’ultime nœud de la guerre civilo-globale de Syrie. « De deux choses l’une, soit une nouvelle négociation tripartite – Russie/Turquie/Syrie – similaire à celle qui a permis le dénouement de la bataille d’Alep en décembre 2016, permettra l’évacuation des quelques 30 000 jihadistes, dont une bonne partie devrait regagner leur pays d’origine, soit la poche d’Idlib sera bombardée avant d’être réinvestie par l’armée syrienne et ses alliés… Dans ce dernier cas de figure, la bataille d’Idlib sonnera le glas de la rébellion armée syrienne et fera énormément de nouvelles victimes », assure un attaché européen de défense à Ankara. La situation d’Idlib sera, vraisemblablement aussi à l’ordre du jour de la rencontre Trump/Poutine, ce lundi à Helsinki.

 

EXTENSION DU DOMAINE DE LA GUERRE

Conformément à la réunion du Small Group (Etats-Unis, Grande Bretagne, France, Arabie saoudite et Jordanie) du 11 janvier 2018 à Washington, révélée par prochetmoyen-orien.ch5, les pays occidentaux jouent les prolongations pour trois raisons : 1) ils considèrent que le maintien de différentes forces militaires leur garantit une meilleure position dans les négociations à venir qui porteront sur la reconstruction de la Syrie ; 2) soutenant Israël, ils poursuivent ainsi une « guerre interposée » contre l’Iran et le Hezbollah libanais ; 3) ils misent sur l’extension de la guerre en mer Rouge et tout particulièrement sur une nouvelle partition du Yémen.

Le télégramme diplomatique britannique insistait sur la « poursuite d’une guerre élargie » justifiée par une « campagne de communication humanitaire ». Rien de très surprenant, si ce n’est que Washington, Londres et Paris ne sont pas prêts à reconnaître la « victoire de terrain » de l’armée gouvernementale syrienne et de ses alliés russe, iraniens et du Hezbollah libanais.

Les pays occidentaux se sont engagés à continuer à soutenir – conjointement – les monarchies pétrolières du Golfe et Israël en cherchant à prendre leur revanche, non seulement au Yémen, mais dans toute la sous-région entre le détroit d’Ormuz et la mer Rouge où se livre, d’ores et déjà une autre guerre tout aussi vitale : celle des zones portuaires. Nous y reviendrons.

Bonne lecture et bonne semaine.

Richard Labévière
16 juillet 2018

 
1 Dans la nuit du 2 au 3 février 1982, un commando des Frères musulmans composé de 200 hommes armés investit la ville de Hama, assassinant une centaine de personnes. À l’aube, l’état-major de l’organisation islamiste déclare dans un communiqué que Hama est considérée comme « ville libérée » et exhorte la population à se soulever contre les « infidèles ». Le président Hafez al-Assad décrète l’état de siège et mobilise l’armée, en premier lieu les forces spéciales et la 47e brigade blindée, afin de reprendre le contrôle de la ville. Le 15 février 1982, le ministre de la Défense, Mustafa Tlass, déclare que les groupes armés des Frères musulmans sont neutralisés. La ville de Hama reste néanmoins assiégée pendant 27 jours afin de réduire les derniers insurgés. Le bilan des victimes donne lieu à une guerre de communication variant entre 2000 et 25 000 victimes.
2 Le Monde, 13 juillet 2018.
3 Pierre Péan et Philippe Cohen : La Face cachée du Monde. Editions Fayard, 2003.
4 Die Linke (en français : « La Gauche ») est un parti politique allemand né de la fusion, le 16 juin 2007, du Parti du socialisme démocratique (ex-Parti socialiste unifié d’Allemagne), qui fut le parti officiel de la République démocratique allemande, et de l’Alternative électorale travail et justice sociale.
5 « Syrieleaks : un câble diplomatique britannique dévoile la stratégie occidentale » – prochetmoyen-orient.ch, 17 février 2018.

Pour aider le site Proche & Moyen-Orient c’est ici

Source : Proche & Moyen-Orient, Proche & Moyen-Orient, 16-07-2018

 

En Israël, les trois dimensions d’une dérive fascisante

Source : https://orientxxi.info/magazine/en-israel-les-trois-dimensions-d-une-derive-fascisante,2542,

Dominique Vidal, Orient XXI

10 juillet 2018

 

Les dérives autoritaires et fascisantes de l’État d’Israël sont largement sous-estimées par les médias et les responsables politiques européens. Pourtant, elle sont réelles et porteuses de dangers pour tout le Proche-Orient.

 

Beaucoup de lecteurs du Monde auront été surpris de découvrir, sous la plume de l’historien Zeev Sternhell, spécialiste éminent du fascisme, une comparaison entre l’Israël d’aujourd’hui et l’Allemagne des débuts du nazisme. C’est que la plupart des grands médias ont peu couvert l’inquiétante radicalisation de la coalition de droite et d’extrême droite qui dirige Israël depuis 2015.

Ce phénomène comporte trois dimensions principales.

 

L’État-nation du peuple juif

La première et la principale concerne le projet colonial en Palestine, qui connaît un tournant historique. Jusqu’ici les autorités israéliennes, y compris Benyamin Nétanyahou depuis son fameux discours de 2009, faisaient mine d’accepter la perspective dite « des deux États ». Certes elles accéléraient la colonisation — le quotidien israélien Haaretz a donné l’an dernier le chiffre de 700 000 colons juifs, 470 000 en Cisjordanie et 230 000 à Jérusalem-Est —, mais elles maintenaient formellement un flou artistique autour du statut des territoires occupés.

De surenchère en surenchère, stimulés par la prévisible succession de Nétanyahou, les principaux autres chefs de la coalition ont imposé un changement de cap. Ministre de l’éducation et de la diaspora, le chef du parti Foyer juif Naftali Bennett répète inlassablement : « Le chemin des concessions, le chemin de la division a échoué. Nous devons donner nos vies pour l’annexion de la Cisjordanie. » Et il a déjà joint les actes à la parole, faisant voter une loi en ce sens par le Parlement, le 6 février 2017. Ce texte légalise rétroactivement une série d’« avant-postes » (ces colonies jusque-là illégales même aux yeux du droit israélien) en autorisant la saisie de terres privées palestiniennes et en ouvrant ainsi la voie à l’extension de la souveraineté israélienne sur la zone C, qui représente plus de 60 % de la Cisjordanie, voire sur toute celle-ci. Cette loi dite de « régularisation », appelée « loi des voleurs » par Benny Begin, le fils de l’ancien premier ministre, reste pour l’instant gelée par la Cour suprême. Mais cette dernière devient elle-même une cible des attaques du gouvernement, qui veut en modifier la composition et en réduire les prérogatives.

Qualifié de « fasciste » par l’ancien premier ministre Ehoud Barak, le Foyer juif, ultranationaliste, revendique l’héritage du Parti national religieux, qui fut toujours, avec le Bloc des croyants (Gouch Emounim), le cœur du mouvement de colonisation. S’il ne compte que huit députés et quatre ministres, il a néanmoins réussi à rallier à sa loi soixante députés, dont la quasi-totalité de ceux du Likoud, alors que le chef de ce dernier, le premier ministre Benyamin Nétanyahou, leur avait instamment demandé de s’y opposer. Il faut dire que fin 2017, même le comité central du Likoud se prononçait pour la mise en œuvre de l’annexion de la Cisjordanie.

Un autre texte prévoit d’annexer cinq blocs de colonies situés à l’est de Jérusalem, empêchant du même coup Jérusalem-Est de devenir la capitale d’un État palestinien. Mais il nécessite encore, selon Nétanyahou, une « préparation diplomatique ». En attendant, le Parlement a adopté, toujours sur proposition de Bennett, un amendement à la loi de 1980 sur Jérusalem. Il élève de 61 députés à 80 (sur 120) la majorité nécessaire pour tout retour de parties de la ville sous souveraineté palestinienne. Et il permet de retrancher des quartiers palestiniens situés à l’extérieur du Mur pour en faire des « entités séparées » dont les habitants ne seraient plus des « résidents ».

« S’il était mis en œuvre, le charcutage des limites de la municipalité y réduirait de près de 120 000 le nombre des Palestiniens et ajouterait 140 000 colons israéliens à la population de la ville, réduisant la part des Palestiniens à 20 % (contre 37 % aujourd’hui) », estime le rapport annuel étouffé des consuls de l’Union européenne à Jérusalem, selon le journaliste René Backmann.

Autrement dit, au-delà de leurs rivalités, les bâtisseurs du « Grand Israël » ont décidé, violant ouvertement cinquante années de résolutions des Nations unies, d’enterrer la solution dite « des deux États » au profit d’un seul : un État d’apartheid, où les Palestiniens annexés ne jouiraient pas des droits politiques, à commencer par le droit de vote. Il est vrai que, selon les démographes, la Palestine historique compte désormais plus ou moins autant d’Arabes que de juifs : environ 6,6 millions…

La nouvelle loi fondamentale en cours d’adoption au Parlement symbolise cette volonté. Celle de 1992 définissait Israël comme un « État juif et démocratique » : le projet voté en première lecture parle d’« État-nation du peuple juif ». Et il précise : « Le droit à exercer l’autodétermination nationale au sein de l’État d’Israël appartient au seul peuple juif. » De surcroît, il prive l’arabe de son statut de « langue de l’État » réservé à l’hébreu.

Un arsenal liberticide

Les leaders de l’extrême droite font aussi avancer leur cause par des provocations retentissantes. Ministre de la justice, Ayelet Shaked n’a pas hésité, pendant la dernière guerre de Gaza, à poster sur sa page Facebook un texte qualifiant « l’ensemble du peuple palestinien » d’ « ennemi d’Israël » et justifiant ainsi « sa destruction, y compris ses vieillards, ses femmes, ses villes et ses villages »1. De son côté, Naftali Bennett a préconisé de tuer tous les « terroristes » arrêtés plutôt que de les mettre en prison. Et d’expliquer : « J’ai tué beaucoup d’Arabes, aucun problème avec ça ». Quant à Avigdor Lieberman, il affirme que « les Israéliens arabes n’ont pas leur place ici. Ils peuvent prendre leurs baluchons et disparaître », ajoutant : « Ceux qui sont contre nous méritent de se faire décapiter à la hache ». Il propose même de transporter les prisonniers palestiniens « jusqu’à la mer Morte pour les noyer »…

Mais ces extrémistes le savent : leur fuite en avant pourrait susciter, à terme, des réactions négatives de l’opinion. Si l’absence d’alternative à gauche a poussé les Israéliens toujours plus vers la droite, cette évolution a (encore ?) des limites : selon une enquête d’opinion, la moitié des sondés n’estiment « pas sage » de poursuivre la colonisation de la Cisjordanie et 53 % s’opposent à son annexion2. Voilà qui explique sans doute la deuxième dimension de la radicalisation de l’actuelle coalition : l’arsenal liberticide qu’elle a fait voter par le Parlement depuis le début de la décennie. Au cas où. En encadré ci-dessous, les morceaux de choix :

une loi interdit tout appel au « boycott d’une personne en raison de ses liens avec Israël ou des régions sous le contrôle d’Israël » (2011) ;

une autre prive de subventions d’État les organisations, institutions ou municipalités commémorant la Nakba, l’expulsion de 800 000 Palestiniens en 1948 (2011) ;

le même texte instaure des « comités d’admission » pour décider si une ou des personnes venant s’installer dans une localité ou une cité sont « convenables » (2011) ;

un amendement à la loi fondamentale sur le gouvernement porte à 3,25 % le seuil minimal en dessous duquel une formation politique ne peut pas être représentée au Parlement (2014) ;

une loi contraint les ONG à déclarer plusieurs fois par an les subventions en provenance de gouvernements étrangers, si celles-ci représentent plus de la moitié de leur budget3 (2016) ;

unique au monde, un texte permet à 90 députés (sur 120) d’en expulser d’autres du Parlement, pour incitation, racisme ou soutien à la lutte armée (2016) ;

une autre législation accorde des pouvoirs exceptionnels à l’État contre les « organisations terroristes » en Israël, y compris leurs « membres passifs ». Elle autorise le ministre de la défense à confisquer sans jugement les biens des membres de ces organisations (2016) ;

une loi permet l’emprisonnement à partir de 12 ans de mineurs accusés de plusieurs crimes violents (2016) ;

une législation autorise Israël à refouler à ses frontières les personnes ou les représentants d’entreprises, de fondations ou d’associations appelant au boycott (2017). Une liste de vingt ONG bannies sera même publiée début 2018 ;

une autre loi, proposée par Bennett et votée en première lecture, permet au ministre de l’éducation d’interdire à des associations dénonçant l’armée — en l’occurrence Breaking the silence qui mène campagne contre la violence de l’armée israélienne dans les territoires occupés — d’intervenir dans les établissements d’enseignement (2017) ;

destinée à protéger Benyamin Nétanyahou, une législation interdit à la police d’informer le procureur général de l’existence de motifs d’inculpation dans le cadre d’enquêtes portant sur des personnalités publiques (2017) ;

une loi autorise le ministre de l’intérieur à révoquer le droit de résidence à Jérusalem de Palestiniens suspectés de « déloyauté » vis-à-vis de l’État (2018) ;

quasiment totalitaire, la dernière loi en date permet au premier ministre et au ministre de la défense de déclarer la guerre seuls, sans consulter le cabinet de sécurité ni a fortiori le gouvernement (2018).

 

Alliance avec l’extrême droite européenne

Qui se ressemble s’assemble : Nétanyahou recrute ses meilleurs amis — c’est la troisième dimension de la radicalisation de sa coalition — parmi les pires populistes européens. Comme Viktor Orbán, le premier ministre hongrois, liquidateur des libertés hongroises, islamophobe et antisémite. Le chef du Likoud n’a même pas manifesté le moindre état d’âme en apprenant que quelques jours avant leur rencontre de juillet 2017, son hôte s’était livré à une apologie du régent (1920-1944) Miklós Horthy, le Pétain hongrois dont les successeurs aidèrent Adolf Eichmann à déporter et à assassiner 430 000 juifs hongrois. Nétanyahou flirte aussi avec Jaroslaw Kaczyński, pourtant inspirateur d’une loi interdisant d’évoquer les — nombreux — collaborateurs polonais de l’occupant : en 1970 déjà, l’historien Szymon Datner estimait qu’ils avaient tué 200 000 juifs durant la seconde guerre mondiale. Ce texte négationniste, qui déclencha plusieurs manifestations ouvertement antisémites dans le pays, provoqua un tel scandale que Varsovie dut reculer. Mais Yehuda Bauer, le principal historien israélien de la Shoah, a qualifié la déclaration Nétanyahou-Morawiecki de « trahison stupide, ignorante et amorale de la vérité historique sur l’implication polonaise dans l’Holocauste ».

Avancés pour justifier ces liaisons dangereuses, les prétextes diplomatiques ne sauraient expliquer le rapprochement entre Israël et les partis d’extrême droite ouest-européens. Dès décembre 2010, une trentaine de dirigeants d’extrême droite — dont le Néerlandais Geert Wilders, le Belge Philip Dewinter et le successeur de Jörg Haider, l’Autrichien Heinz-Christian Strache — ont séjourné en Israël, accueillis avec les honneurs dus aux hôtes de marque. À l’époque vice-premier ministre et ministre des affaires étrangères, Avigdor Lieberman, qui rêve de débarrasser de ses musulmans un État qu’il veut exclusivement juif, a conversé alors chaleureusement avec Wilders, qui rêve, lui, d’interdire le Coran aux Pays-Bas. Ce dernier s’était même rendu dans une colonie juive de Cisjordanie, où il avait, révélait l’AFP, « plaidé contre la restitution de territoires en échange de la paix avec les Palestiniens, proposant l’installation “volontaire” des Palestiniens en Jordanie ». Pour lui, les colonies constituent des « petits bastions de la liberté, défiant des forces idéologiques qui nient non seulement à Israël, mais à tout l’Occident, le droit de vivre dans la paix, la dignité et la liberté ».

Plus récemment, le Likoud a envoyé un de ses députés, Yehuda Glick, rencontrer le Freiheitliche Partei Österreichs (FPÖ) fondé par Jörg Haider après son retour au gouvernement autrichien. Il y a fort à parier qu’il contactera aussi la Ligue victorieuse, avec le Mouvement cinq étoiles, aux dernières élections législatives italiennes. Seule reste non grata en Israël la formation de Marine Le Pen, dont le compagnon, Louis Alliot, y a néanmoins séjourné.

Dans cette radicalisation, il y a quelque chose de l’hubris grec, mélange de vertige, d’orgueil et de démesure, contre lequel les Dieux exerçaient leur vengeance. Nétanyahou et ses alliés/rivaux se croient tout permis parce qu’ils estiment détenir une sorte de carré d’as. Premier as, Donald Trump, le président américain le plus pro-israélien de l’histoire, porté notamment par des dizaines de millions d’évangélistes. Après le transfert de son ambassade à Jérusalem, il reconnaîtra sans doute l’annexion du Golan, voire appuiera une aventure israélienne contre Téhéran. Bref, il ne refusera rien à Tel-Aviv. Le deuxième as, c’est Mohamed Ben Salman, le prince héritier saoudien, qui a décidé d’abandonner ouvertement la cause palestinienne pour s’allier avec Washington et Tel-Aviv contre l’Iran. Le troisième as, ce sont Mahmoud Abbas et Yahya Sinouar, les frères ennemis palestiniens incapables de surmonter les divisions entre Fatah et Hamas, fournissant ainsi à Israël un atout maître. Enfin, quatrième as, les guerres de Syrie, d’Irak, du Yémen et de Libye, qui marginalisent la question de Palestine, autrefois centrale.

 

Faire taire toutes les critiques

Leur fuite en avant, Nétanyahou et ses alliés-rivaux le savent, ne pourra qu’accentuer, à terme, l’isolement international du gouvernement israélien. Déjà, l’État de Palestine est entré à l’Unesco (2011), aux Nations unies (2012) et à la Cour pénale internationale (2015). Et l’Assemblée générale a voté, fin 2017, en faveur du droit du peuple palestinien à l’autodétermination et à un État par 176 voix pour, 7 contre (Canada, États-Unis, Israël, Îles Marshall, États fédérés de Micronésie, Nauru et Palaos) et 4 abstentions (Cameroun, Honduras, Togo, Tonga). Dans les enquêtes mondiales d’opinion sur l’image des différents États, Israël arrive depuis une quinzaine d’années dans le peloton de queue, avec la Corée du Nord, l’Iran et le Pakistan.

Voilà pourquoi le gouvernement israélien s’efforce de faire taire les critiques de sa politique. D’où sa volonté de criminaliser la campagne Boycott-Désinvestissement-Sanctions (BDS), qualifiée par Nétanyahou de « menace stratégique majeure » qu’il combat avec une organisation récemment dotée de 72 millions de dollars. À cette première opération s’en ajoute depuis deux ans une seconde, visant à interdire l’antisionisme, assimilé à l’antisémitisme. S’appuyant sur une petite phrase d’Emmanuel Macron lors de la commémoration de la rafle du Vel’ d’Hiv, le président du Conseil représentatif des institutions juives de France (CRIF) exige, par exemple, une loi en ce sens, à partir d’une « définition » de l’antisémitisme élaborée par un lobby, l’International Holocaust Remembrance Alliance (IHRA).

Tout cela pose une question de vocabulaire, évidemment politique. S’agissant de n’importe quel autre pays, une évolution comme celle d’Israël depuis quelques années serait qualifiée de fascisation. Comparaison n’est bien sûr pas raison. Mais comment oublier que, si le courant dont Benyamin Nétanyahou est issu — le sionisme révisionniste de Vladimir Zeev Jabotinsky — ne se réclamait pas du fascisme, Benito Mussolini, lui, se réclamait de Jabotinsky ? « Pour que le sionisme réussisse, confia le Duce en 1935 à David Prato, futur grand rabbin de Rome, il vous faut un État juif, avec un drapeau juif et une langue juive. La personne qui comprend vraiment cela, c’est votre fasciste, Jabotinsky »4. Hasard ou prémonition ? Ben-Zion Nétanyahou, le père de Benyamin, servit de secrétaire à Jabotinsky. Tel père, tel fils !

 

1Le Parisien, 12 mai 2015. La page Facebook archivée est ici.

2Mais seuls 24 % estiment que les Palestiniens devraient, en cas d’annexion, jouir du droit de vote, 30 % envisageant un statut de « résident » : Institut de la démocratie israélienne (IDI), 8 février 2017.

3Échappent du coup à cette obligation les associations de droite et d’extrême droite qu’arrosent pourtant des fondations juives américaines extrémistes.

4Cité par Lenni Brenner, Zionism in the Age of the Dictators, Croom Helm, Londres et Canberra, 1983.

Dominique Vidal

Journaliste et historien, auteur de

Antisionisme = antisémitisme ? (Libertalia, février 2018).

Non, Israël n’est pas une démocratie

Israël n’est pas la seule démocratie au Moyen-Orient. En fait, ce n’est pas une démocratie du tout

par Ilan Pappé

Le 14 juin 2018

Source katehon

Traduit par jj, relu par Cat, vérifié par Diane pour le Saker Francophone

Aux yeux de nombreux Israéliens et de leurs partisans dans le monde entier – même ceux qui pourraient critiquer certaines de ses politiques – Israël est, au bout du compte, un État démocratique bienveillant, cherchant la paix avec ses voisins et garantissant l’égalité à tous ses citoyens.

 

Ceux qui critiquent Israël supposent que si quelque chose tournait mal dans cette démocratie, c’était dû à la guerre de 1967. Dans cette optique, la guerre a corrompu une société honnête et travailleuse en offrant de l’argent facile dans les territoires occupés, en permettant aux groupes messianiques d’entrer dans la politique israélienne et surtout en transformant Israël en une entité occupante et oppressive dans les nouveaux territoires.

Le mythe selon lequel un Israël démocratique aurait connu des difficultés en 1967 mais serait toujours resté démocratique est même propagé par certains savants palestiniens et pro-palestiniens notables – mais il n’a aucun fondement historique.

 

Avant 1967 Israël n’était pas une démocratie

Avant 1967, Israël n’aurait certainement pas pu être dépeint comme une démocratie. Comme nous l’avons vu dans les chapitres précédents, l’État a soumis un cinquième de ses citoyens à un régime militaire fondé sur des règlements d’urgence britanniques draconiens et obligatoires qui privaient les Palestiniens de tous les droits humains ou civils fondamentaux.

Les gouverneurs militaires locaux étaient les dirigeants absolus de la vie de ces citoyens : ils pouvaient concevoir des lois spéciales pour eux, détruire leurs maisons et leurs moyens de subsistance, et les envoyer en prison quand ils le voulaient. Ce n’est qu’à la fin des années 1950 qu’une forte opposition juive à ces abus a émergé, ce qui a finalement allégé la pression sur les citoyens palestiniens.

Pour les Palestiniens qui vivaient dans l’Israël d’avant-guerre et ceux qui vivaient dans la Cisjordanie et la bande de Gaza après 1967, ce régime permettait même au plus simple soldat de diriger et de ruiner leur vie. Ils étaient sans défense si un tel soldat, ou son unité ou commandant, décidait de démolir leurs maisons, ou de les détenir pendant des heures à un point de contrôle, ou de les incarcérer sans procès. Il n’y avait rien qu’ils puissent faire contre.

À tout moment, de 1948 à aujourd’hui, il y a eu certains groupes de Palestiniens qui ont vécu une telle expérience.

Le premier groupe à souffrir sous un tel joug était la minorité palestinienne en Israël même. Cela a commencé dans les deux premières années d’existence de l’État durant lesquelles ils ont été poussés dans des ghettos, comme la communauté palestinienne de Haïfa vivant sur la montagne du Carmel, ou expulsés des villes qu’ils avaient habitées pendant des décennies, comme Safad. Dans le cas d’Isdud, toute la population a été expulsée vers la bande de Gaza.

À la campagne, la situation était encore pire. Les différents mouvements du Kibboutz convoitaient les villages palestiniens installés sur des terres fertiles. Parmi eux figurait le kibboutzim socialiste, Hashomer Ha-Zair, qui se serait soi-disant engagé dans la solidarité binationale.

Longtemps après la fin des combats de 1948, les villageois de Ghabsiyyeh, Iqrit, Birim, Qaidta, Zaytun et beaucoup d’autres ont quitté leurs maisons pour une période de deux semaines – après avoir été trompés par l’armée qui affirmait avoir besoin de leurs terres pour s’entraîner – seulement pour constater à leur retour que leurs villages avaient été anéantis ou remis à quelqu’un d’autre.

Cet état de terreur militaire est illustré par le massacre de Kafr Qasim en octobre 1956, lorsque, à la veille de l’opération du Sinaï, quarante-neuf citoyens palestiniens ont été tués par l’armée israélienne. Les autorités ont affirmé qu’ils étaient rentrés tard chez eux après avoir travaillé dans les champs alors qu’un couvre-feu avait été imposé au village. Mais ce n’était pas la vraie raison.

Des preuves ultérieures montrent qu’Israël avait sérieusement envisagé l’expulsion des Palestiniens de toute la zone appelée le Wadi Ara et le Triangle dans lequel le village se trouvait. Ces deux zones : la première une vallée reliant Afula à l’est et Hadera sur la côte méditerranéenne, la seconde étendant l’arrière-pays oriental de Jérusalem, ont été annexées par Israël en vertu de l’accord d’armistice de 1949 avec la Jordanie.

Comme nous l’avons vu, un territoire supplémentaire était toujours bien accueilli par Israël, mais une augmentation de la population palestinienne ne l’était pas. Ainsi, à tout moment, lorsque l’État d’Israël s’est développé, il a cherché des moyens pour restreindre la population palestinienne dans les zones récemment annexées.

L’opération « Hafarfert » (« taupe ») était le nom de code d’une série de propositions pour l’expulsion des Palestiniens lorsqu’une nouvelle guerre éclata avec le monde arabe. De nombreux chercheurs pensent aujourd’hui que le massacre de 1956 était un exercice pour voir si les gens dans la région pouvaient être intimidés pour partir.

Les auteurs du massacre ont été jugés grâce à la diligence et à la ténacité de deux membres de la Knesset : Tawaq Tubi du Parti communiste et Latif Dori du Parti sioniste de gauche Mapam. Cependant, les commandants responsables de la zone, et l’unité elle-même qui a commis le crime, s’en sont sortis sans beaucoup de dégâts, écopant seulement de petites amendes. C’était une preuve supplémentaire que l’impunité était garantie à l’armée pour les meurtres dans les territoires occupés.

La cruauté systématique ne s’affichait pas seulement lors d’un événement majeur comme un massacre. Les pires atrocités pouvaient également résider dans la présence quotidienne et banale du régime.

Les Palestiniens en Israël ne parlent toujours pas beaucoup de cette période d’avant 1967, et les documents de cette époque ne révèlent pas l’image complète. Étonnamment, c’est dans la poésie que nous trouvons une indication de ce que c’était que de vivre sous le régime militaire.

Natan Alterman était l’un des poètes les plus célèbres et les plus importants de sa génération. Il avait une chronique hebdomadaire, intitulée « La septième colonne », dans laquelle il commentait les événements qu’il avait lus ou entendus. Parfois, il omettait des détails sur la date ou même le lieu de l’événement, mais donnait au lecteur juste assez d’informations pour comprendre à quoi il faisait allusion. Il a souvent exprimé ses attaques sous forme poétique :

« La nouvelle est apparue brièvement pendant deux jours, et a disparu
Personne ne semble s’en soucier, et personne ne semble le savoir
Dans le village lointain d’Um al-Fahem, des enfants – devrais-je dire des citoyens de l’État – jouaient dans la boue
Et l’un d’eux a semblé suspect à l’un de nos braves soldats qui lui a crié :
Arrête !
Un ordre, est un ordre,mais le garçon stupide ne s’est pas arrêté,
Il s’est enfui.
Donc, notre brave soldat a tiré, pas étonnant
Il a touché et tué le garçon
Et personne n’en a parlé. »

Dans une autre occasion il a écrit un poème au sujet de deux citoyens palestiniens de Wadi Ara. Dans un autre cas, il a raconté l’histoire d’une Palestinienne très malade qui a été expulsée avec ses deux enfants, âgés de trois et six ans, sans explication, et envoyée de l’autre côté du Jourdain. Quand elle a essayé de revenir, elle et ses enfants ont été arrêtés et mis dans une prison de Nazareth.

Altman espérait que son poème sur la mère remuerait les cœurs et les esprits, ou du moins susciterait une réponse officielle. Mais il a écrit une semaine plus tard :

« Et cet auteur a supposé, à tort, que l’histoire serait niée ou expliquée
Mais rien, pas un mot. » 

Il y a d’autres preuves qu’Israël n’était pas une démocratie avant 1967. L’État a poursuivi une politique de tirer pour tuer à l’encontre des réfugiés qui tentaient de récupérer leurs terres, leurs récoltes et leurs élevages. Il organisait une guerre coloniale pour renverser le régime de Nasser en Égypte. Ses forces de sécurité avaient également la gâchette facile, tuant plus de cinquante citoyens palestiniens pendant la période de 1948-1967.

 

L’assujettissement des minorités en Israël n’est pas démocratique

Le test décisif de toute démocratie est le niveau de tolérance qu’elle est prête à accorder aux minorités qui y vivent. À cet égard, Israël est loin d’être une véritable démocratie.

Par exemple, après les nouveaux acquis territoriaux, plusieurs lois ont été adoptées assurant une position supérieure à la majorité : les lois régissant la citoyenneté, les lois sur la propriété foncière, et le plus important, la loi du retour.

Cette dernière accorde la citoyenneté automatique à tous les juifs dans le monde, où qu’il soient nés. Cette loi est particulièrement antidémocratique car elle s’accompagne d’un rejet total du droit au retour des Palestiniens – reconnu internationalement par la Résolution 194 de l’Assemblée générale des Nations Unies de 1948. Ce refus interdit aux citoyens palestiniens d’Israël de s’unir avec leurs familles proches, ou avec ceux qui ont été expulsés en 1948.

Refuser aux gens le droit de retourner dans leur patrie et, en même temps, offrir ce droit à d’autres qui n’ont aucun lien avec la terre, est un modèle de pratique antidémocratique.

Ajouté à cela il y avait une nouvelle strate au déni des droits du peuple palestinien. Presque chaque discrimination contre les citoyens palestiniens d’Israël est justifiée par le fait qu’ils ne servent pas dans l’armée. L’association entre les droits démocratiques et les devoirs militaires est mieux comprise si nous revenons sur les années formatrices au cours desquelles les décideurs israéliens ont essayé de réfléchir à la façon de traiter un cinquième de la population.

Leur hypothèse était que les citoyens palestiniens ne voulaient pas rejoindre l’armée de toute façon, et ce refus supposé, à son tour, a justifié la politique discriminatoire contre eux. Cet a priori  a été mis à l’épreuve en 1954 lorsque le ministère israélien de la Défense a décidé d’appeler ces citoyens palestiniens éligibles à la conscription pour servir dans l’armée.

À leur grande surprise, tous les convoqués se rendirent au bureau de recrutement, avec la bénédiction du Parti communiste, la force politique la plus nombreuse et la plus importante du pays à l’époque. Les services secrets ont expliqué plus tard que la raison principale était l’ennui des adolescents dans leur vie à la campagne et leur désir d’action et d’aventure.

Malgré cet épisode, le ministère de la Défense a continué à colporter un récit décrivant la communauté palestinienne comme rétive au service militaire.

Inévitablement, avec le temps, les Palestiniens se sont effectivement retournés contre l’armée israélienne, qui était devenue leur oppresseur perpétuel, mais l’exploitation par le gouvernement de ce prétexte de discrimination jette un grand doute sur les prétentions à être une démocratie.

Si vous êtes un citoyen palestinien et que vous n’avez pas servi dans l’armée, vos droits à l’aide gouvernementale en tant que travailleur, étudiant, parent, ou en tant que couple, sont sévèrement restreints. Cela affecte en particulier le logement, ainsi que l’emploi – où 70% de l’industrie israélienne est considérée comme sensible à la sécurité et donc fermée à ces citoyens en tant que lieu d’embauche.

L’hypothèse sous-jacente du ministère de la défense était non seulement que les Palestiniens ne veulent pas servir, mais qu’ils sont potentiellement un ennemi intérieur auquel on ne peut pas faire confiance. Le problème avec cet argument est que dans toutes les grandes guerres entre Israël et le monde arabe, la minorité palestinienne ne s’est pas comportée comme cela. Elle n’a pas formé une cinquième colonne et ne s’est pas dressée contre le régime.

Cela ne les a pourtant pas aidés : à ce jour, ils sont considérés comme un problème « démographique » qui doit être résolu. La seule consolation est que, de nos jours, la plupart des hommes politiques israéliens ne croient pas que la solution du « problème » passe par le transfert ou l’expulsion des Palestiniens – du moins pas en temps de paix.

 

La politique foncière israélienne n’est pas démocratique 

La revendication du titre de démocratie est également discutable quand on examine la politique budgétaire entourant la question foncière. Depuis 1948, les conseils locaux et les municipalités palestiniennes ont reçu beaucoup moins de financement que leurs homologues juifs. La pénurie de terres et la rareté des possibilités d’emploi créent une réalité socioéconomique anormale.

Par exemple, la communauté palestinienne la plus prospère, le village de Meilya en Haute-Galilée, est encore moins bien lotie que la ville juive la plus pauvre du Néguev. En 2011, le Jerusalem Postrapportait que « le revenu juif moyen était de 40% à 60% supérieur au revenu moyen arabe entre les années 1997 et 2009. »

Aujourd’hui, plus de 90% des terres appartiennent au Fonds national juif (FNJ). Les propriétaires fonciers ne sont pas autorisés à effectuer des transactions avec des citoyens non juifs, et les terres publiques sont prioritaires pour l’utilisation de projets nationaux, ce qui signifie que de nouvelles colonies juives sont construites alors qu’il n’y a pratiquement pas de nouvelles colonies palestiniennes. Ainsi, la plus grande ville palestinienne, Nazareth, malgré le triplement de sa population depuis 1948, n’a pas augmenté d’un kilomètre carré, tandis que la ville de développement construite au-dessus, Haut-Nazareth, a triplé sur les terres expropriées des propriétaires palestiniens.

D’autres exemples de cette politique peuvent être constatés dans les villages palestiniens à travers la Galilée, révélant la même histoire : comment ils ont été réduits de 40%, parfois même 60%, depuis 1948, et comment de nouvelles colonies juives ont été construites sur des terres expropriées. Après 1967, le gouvernement israélien s’est inquiété de l’absence de Juifs vivant dans le nord et le sud de l’État et a donc prévu d’augmenter la population dans ces régions. Un tel changement démographique nécessitait la confiscation de terres palestiniennes pour la construction de colonies juives.

Le pire était l’exclusion des citoyens palestiniens de ces colonies. Cette violation brutale du droit du citoyen à vivre où il veut se poursuit aujourd’hui, et tous les efforts déployés par les ONG de défense des droits de l’homme en Israël pour contester cet apartheid se sont soldés par un échec total.

La Cour suprême israélienne n’a pu que remettre en question la légalité de cette politique dans quelques cas individuels, mais pas en principe. Imaginez si au Royaume-Uni ou aux États-Unis, les citoyens juifs, ou les catholiques d’ailleurs, étaient interdits, par la loi, de vivre dans certains villages, quartiers, ou même des villes entières ? Comment une telle situation peut-elle se concilier avec la notion de démocratie ?

 

L’occupation n’est pas démocratique 

Ainsi, compte tenu de son attitude envers deux groupes palestiniens – les réfugiés et la communauté présente en Israël – l’État juif ne peut, malgré tous les efforts d’imagination, être considéré comme une démocratie.

Mais le défi le plus évident à cette hypothèse est l’attitude israélienne impitoyable envers un troisième groupe palestinien : ceux qui ont vécu sous sa domination directe et indirecte depuis 1967, à Jérusalem-Est, en Cisjordanie et dans la bande de Gaza. Depuis l’infrastructure juridique mise en place au début de la guerre, jusqu’au pouvoir absolu incontesté de l’armée en Cisjordanie et à l’extérieur de la bande de Gaza, en passant par l’humiliation de millions de Palestiniens dans la routine quotidienne, la « seule démocratie » du Moyen-Orient se comporte comme une dictature de la pire espèce.

La principale réponse israélienne, diplomatique et académique, à cette dernière accusation est que toutes ces mesures sont temporaires – elles changeront si les Palestiniens, où qu’ils soient, se comportent « mieux ». Mais si on fait des recherches dans les territoires occupés, sans même parler d’y habiter, on comprendra à quel point ces arguments sont ridicules.

Les décideurs politiques israéliens, comme nous l’avons vu, sont déterminés à maintenir l’occupation aussi longtemps que l’État juif existera. Cela fait partie de ce que le système politique israélien considère comme le statu quo, ce qui est toujours mieux que tout changement. Israël contrôlera la plus grande partie de la Palestine et, comme elle contiendra toujours une importante population palestinienne, cela ne peut se faire que par des moyens non démocratiques.

En outre, malgré toutes les preuves du contraire, l’État israélien affirme que l’occupation est éclairée. Le mythe, ici, veut qu’Israël est venu avec de bonnes intentions pour mener une occupation bienveillante mais a été forcé de prendre une attitude plus dure à cause de la violence palestinienne.

En 1967, le gouvernement a traité la Cisjordanie et la bande de Gaza comme une partie naturelle d’« Eretz Israël », la terre d’Israël, et cette attitude a continué depuis. Quand vous regardez le débat entre les partis de droite et de gauche en Israël sur cette question, leurs désaccords portent sur la façon d’atteindre cet objectif, pas sur sa validité.

Cependant, parmi le grand public, il y avait un véritable débat entre ce que l’on pourrait appeler les « rédempteurs » et les « gardiens ». Les « rédempteurs » croyaient qu’Israël avait récupéré l’ancien cœur de sa patrie et ne pourrait pas survivre à l’avenir sans lui. En revanche, les « gardiens » ont fait valoir que les territoires devraient être négociés en échange de la paix avec la Jordanie, dans le cas de la Cisjordanie, et avec l’Égypte dans le cas de la bande de Gaza. Cependant, ce débat public a eu peu d’impact sur la façon dont les principaux décideurs ont gouverné les territoires occupés.

Le pire de cette supposée « occupation éclairée » a été la méthode de gestion des territoires par le gouvernement. Au début, la zone était divisée en espaces « arabes » et potentiellement « juifs ». Les zones densément peuplées par les Palestiniens sont devenues autonomes, gérées par des collaborateurs locaux sous un régime militaire. Ce régime n’a été remplacé par une administration civile qu’en 1981.

Les autres zones, les espaces « juifs », ont été colonisées par des installations juives et des bases militaires. Cette politique visait à parquer la population, aussi bien de la Cisjordanie que de la bande de Gaza, dans des enclaves déconnectées sans espaces verts ni possibilité d’expansion urbaine.

Les choses n’ont fait qu’empirer, tout de suite après l’occupation, lorsque le mouvement politique juif Gush Emunim a commencé à s’installer en Cisjordanie et dans la bande de Gaza, prétendant suivre la carte biblique de la colonisation plutôt que celle du gouvernement. Alors qu’il pénétrait dans les zones palestiniennes densément peuplées, l’espace laissé aux locaux se rétrécissait encore davantage.

Ce dont tout projet de colonisation a surtout besoin, c’est de la terre. Dans les territoires occupés, ce but a été atteint seulement par l’expropriation massive des habitants, expulsant les gens de lieux où ils vivaient depuis des générations, et les confinant dans des enclaves difficilement habitables.

Lorsque vous survolez la Cisjordanie, vous pouvez voir clairement les résultats cartographiques de cette politique : des ceintures de colonies qui divisent la terre et découpent les communautés palestiniennes en petites communautés isolées et déconnectées. Les ceintures de judaïsation séparent les villages entre-eux, les villages des villes, et parfois divisent un seul village.

C’est ce que les spécialistes appellent une géographie du désastre, notamment parce que ces politiques se sont avérées être une catastrophe écologique, asséchant les sources d’eau et ruinant certaines des plus belles régions de la campagne palestinienne.

De plus, les colonies sont devenues des foyers dans lesquels l’extrémisme juif s’est développé de façon incontrôlable – dont les principales victimes étaient les Palestiniens. Ainsi, la colonie d’Efrat a détruit le site du patrimoine mondial de la vallée de Wallajah près de Bethléem, et le village de Jafneh près de Ramallah, célèbre pour ses canaux d’eau douce, a perdu son identité en tant qu’attraction touristique. Ce ne sont que deux petits exemples sur des centaines de cas similaires.

 

Détruire les maisons des Palestiniens n’est pas démocratique

La démolition des maisons n’est pas un phénomène nouveau en Palestine. Comme beaucoup des méthodes de punition collective les plus barbares utilisées par Israël depuis 1948, elles ont d’abord été conçues et exercées par le gouvernement mandataire britannique pendant la grande révolte arabe de 1936-1939.

C’était le premier soulèvement palestinien contre la politique pro-sioniste du mandat britannique, et il a fallu trois ans à l’armée britannique pour le réprimer. Dans le processus, ils ont démoli environ deux mille maisons au cours de diverses punitions collectives infligées à la population locale.

Israël a démoli des maisons à partir du premier jour de son occupation militaire de la Cisjordanie et de la bande de Gaza. L’armée a fait sauter des centaines de maisons chaque année en réponse à divers actes commis par des membres individuels de la famille.

Lors de violations mineures du régime militaire, jusqu’à la participation à des actes violents contre l’occupation, les Israéliens ont rapidement envoyé leurs bulldozers pour éliminer non seulement des bâtiments physiques mais aussi des foyers de vie. Dans la région du Grand Jérusalem (comme à l’intérieur d’Israël), la démolition était aussi une punition pour l’extension non autorisée d’une maison existante ou le non-paiement des factures.

Une autre forme de punition collective qui est récemment revenue dans le répertoire israélien est celui du blocage des maisons. Imaginez que toutes les portes et fenêtres de votre maison soient bloquées par du ciment, du mortier et des pierres, de sorte que vous ne pouvez pas rentrer ni récupérer tout ce que vous n’avez pas réussi à sortir à temps. J’ai regardé attentivement dans mes livres d’histoire pour trouver un autre exemple de ce comportement, mais je n’ai trouvé aucune preuve d’une mesure si dure pratiquée ailleurs.

 

L’écrasement de la résistance palestinienne n’est pas démocratique 

Finalement, sous « l’occupation éclairée », les colons ont été autorisés à former des bandes de vigiles pour harceler les gens et détruire leurs biens. Ces gangs ont changé leur approche au cours des années. Au cours des années 1980, ils ont utilisé la terreur réelle – blessant les dirigeants palestiniens (l’un d’eux a perdu l’usage de ses jambes dans une telle attaque), ou ​​envisageant de faire exploser les mosquées de Haram al-Sharif à Jérusalem.

Au cours de ce siècle, ils se sont livrés au harcèlement quotidien des Palestiniens : déracinant leurs arbres, détruisant leurs récoltes et tirant au hasard sur leurs maisons et leurs véhicules. Depuis 2000, au moins une centaine d’attaques de ce type ont été signalées chaque mois dans certaines régions, telles qu’Hébron, où les cinq cents colons, avec la collaboration silencieuse de l’armée israélienne, ont harcelé les habitants vivant à proximité d’une manière encore plus brutale.

Dès le début de l’occupation, les Palestiniens ont eu deux options : accepter la réalité de l’incarcération permanente dans une méga-prison pendant très longtemps, ou affronter les risques face à l’armée la plus forte du Moyen-Orient. Lorsque les Palestiniens ont résisté – comme ils l’ont fait en 1987, 2000, 2006, 2012, 2014 et 2016 – ils ont été ciblés en tant que soldats et unités d’une armée conventionnelle. Ainsi, les villages et les villes ont été bombardés comme s’ils étaient des bases militaires et la population civile désarmée était ciblée comme une armée sur le champ de bataille.

Aujourd’hui, nous en savons trop sur la vie sous occupation, avant et après Oslo, pour prendre au sérieux les arguments prétendant que la non-résistance assurera moins d’oppression. Les arrestations sans procès, telles qu’elles ont été vécues par tant de personnes au cours des années ; la démolition de milliers de maisons ; le meurtre et la mutilation des innocents ; le drainage des puits – tout cela témoigne de l’un des régimes les plus sévères de notre époque.

Amnesty International documente chaque année de manière très complète la nature de l’occupation. Voici ce qui ressort de leur rapport de 2015 :

« En Cisjordanie, y compris Jérusalem-Est, les forces israéliennes ont commis des homicides illégaux de civils palestiniens, y compris des enfants, et détenu des milliers de Palestiniens qui protestaient ou s’opposaient à l’occupation militaire continue d’Israël. La torture et les mauvais traitements sont fréquents et impunis.

Les autorités ont continué de promouvoir les colonies illégales en Cisjordanie et ont sévèrement restreint la liberté de mouvement des Palestiniens, renforçant encore les restrictions imposées par l’escalade de la violence à partir d’octobre, impliquant des attaques contre des civils israéliens et apparemment des exécutions extrajudiciaires pratiquées par les forces israéliennes. Les colons israéliens en Cisjordanie ont attaqué les Palestiniens et leurs biens en toute impunité. La bande de Gaza est restée sous le blocus militaire israélien qui a imposé une punition collective à ses habitants. Les autorités ont continué à démolir des maisons palestiniennes en Cisjordanie et à l’intérieur d’Israël, en particulier dans les villages bédouins de la région du Néguev/Naqab, en expulsant de force leurs résidents. » 

Prenons ceci par étape. Premièrement, les assassinats – ce que le rapport d’Amnesty appelle les « exécutions illégales » : environ quinze mille Palestiniens ont été tués « illégalement » par Israël depuis 1967. Parmi eux se trouvaient deux mille enfants.

 

L’emprisonnement des Palestiniens sans procès n’est pas démocratique

Une autre caractéristique de « l’occupation éclairée » est l’emprisonnement sans jugement. Un Palestinien sur cinq, en Cisjordanie et dans la bande de Gaza a vécu une telle expérience.

Il est intéressant de comparer cette pratique israélienne avec des politiques américaines similaires dans le passé et le présent. Le mouvement de boycott, de désinvestissement et de sanctions (BDS) prétend que les pratiques américaines sont bien pires. En fait, le pire exemple américain fut l’emprisonnement sans jugement de cent mille citoyens japonais pendant la Seconde Guerre mondiale, et trente mille plus tard détenus sous la soi-disant « guerre contre la terreur ».

Aucun de ces chiffres ne se rapproche du nombre de Palestiniens qui ont connu un tel processus, y compris les très jeunes, les vieux, ainsi que les incarcérés à long terme.

L’arrestation sans jugement est une expérience traumatisante. Ne pas connaître les accusations portées contre vous, n’avoir aucun contact avec un avocat et pratiquement aucun contact avec votre famille ne sont que quelques-unes des préoccupations qui vous affecteront en tant que prisonnier. Plus brutalement, nombre de ces arrestations servent de moyen de pression sur les gens pour qu’ils collaborent. Répandre des rumeurs ou humilier les gens pour leur orientation sexuelle présumée ou réelle sont aussi fréquemment utilisées comme méthodes pour forcer la collaboration.

Quant à la torture, le site web fiable Middle East Monitor a publié un article déchirant décrivant les deux cents méthodes utilisées par les Israéliens pour torturer les Palestiniens. La liste est basée sur un rapport de l’ONU et un rapport de l’organisation israélienne des droits de l’homme B’Tselem. Entre autres méthodes, elle comprend des passages à tabac, l’enchaînement de prisonniers à des portes ou des chaises pendant des heures, en leur versant de l’eau froide et chaude, en écartelant les doigts et en tordant les testicules.

 

Israël n’est pas une démocratie 

Ce que nous devons contester ici, par conséquent, ce n’est pas seulement la prétention d’Israël à maintenir une occupation éclairée, mais aussi sa prétention à être une démocratie. Un tel comportement envers des millions de personnes sous son règne contrevient à de telles chicanes politiques.

Cependant, bien que de vastes parties de la société civile dans le monde nient à Israël sa prétention à la démocratie, leurs élites politiques, pour diverses raisons, la traitent toujours comme une membre du club exclusif des États démocratiques. À bien des égards, la popularité du mouvement BDS reflète les frustrations de ces sociétés avec les politiques de leur gouvernement à l’égard d’Israël.

Pour la plupart des Israéliens, ces contre-arguments sont au mieux inappropriés et au pire malveillants. L’État israélien s’accroche à l’idée qu’il est un occupant bienveillant. L’argument de « l’occupation éclairée » suggère que, selon le citoyen juif moyen en Israël, les Palestiniens sont bien mieux lotis sous l’occupation et qu’ils n’ont aucune raison d’y résister, encore moins de force. Si vous êtes un partisan non critique d’Israël à l’étranger, vous accepterez également ces hypothèses.

Il existe toutefois une partie de la société israélienne qui reconnait la validité de certaines des affirmations faites ici. Dans les années 1990, avec une certaine conviction, un nombre important d’universitaires, de journalistes et d’artistes juifs ont exprimé leurs doutes quant à la définition d’Israël comme démocratie.

Il faut du courage pour défier les mythes fondateurs de sa propre société et de son État. C’est pourquoi plusieurs d’entre eux abandonnèrent plus tard cette position courageuse et retournèrent à la ligne générale.

Néanmoins, pendant un certain temps durant la dernière décennie du siècle précédent, ils produisirent des œuvres qui remirent en question l’hypothèse d’un Israël démocratique. Ils ont dépeint Israël comme appartenant à une communauté différente, celle des nations non-démocratiques. L’un d’entre eux, le géographe Oren Yiftachel de l’Université Ben Gourion, a décrit Israël comme une ethnocratie, un régime qui régit un État ethnique mixte avec une préférence légale et formelle pour un groupe ethnique par rapport à tous les autres. D’autres sont allés plus loin, qualifiant Israël d’État d’apartheid ou d’État colonisateur.

Bref, quelle que soit la description de ces chercheurs critiques, la « démocratie » n’en faisait pas partie.

 

Ilan Pappé est un historien israélien et un activiste socialiste. Il est professeur au Collège des sciences sociales et des études internationales de l’Université d’Exeter, directeur du Centre européen d’études palestiniennes de l’université et co-directeur du Centre d’études ethno-politiques d’Exeter. Plus récemment, il est l’auteur de Ten Myths About Israel. Cet article a été publié pour le première fois par Jacobin

 

Histoire d’une campagne médiatique: l’affaire des Casques blancs syriens à Genève

par Guy Mettan,* directeur exécutif du Club de la presse de Genève et président de l’Association internationale des Press Clubs

Source : Horizons et débats, Zurich, 11 juin 2018

https://www.zeit-fragen.ch/fr/editions/2018/n-13-11-juin-2018/histoire-dune-campagne-mediatique-laffaire-des-casques-blancs-syriens-a-geneve.html

Les récents conflits qui ensanglantent la planète, du Donbass à la Syrie, de l’Afghanistan à la Libye, ont popularisé la notion de guerre hybride. Désormais les guerres ne se limitent plus à un «banal» combat militaire mais se livrent sur tous les plans, militaire, civil, médiatique, économique, social et religieux. La guerre classique, avec hélicoptères, drones téléguidés et kalachnikovs, se double toujours d’une guerre de l’information auprès des opinions publiques par les pays qui télécommandent ces conflits à distance, très loin du front, soit, avant tout, nos démocraties occidentales.

Le conflit syrien, qui dure depuis sept ans et qui recourt à toutes les formes de guerre hybride moderne, est un modèle du genre. En décembre dernier, il a brusquement fait irruption sur la scène suisse, à travers un événement d’apparence banal, à savoir une conférence de presse sur l’organisation syrienne des «Casques blancs», une ONG [Organisation non gouvernementale] fondée en 2013 par un ancien officier britannique et censée secourir les blessés et les victimes civiles des bombardements dans les zones rebelles, candidate au Prix Nobel de la paix, couronnée par un Oscar à Hollywood et habituellement présentée par les médias occidentaux comme un modèle de vertu humanitaire.
Largement financée, à hauteur de plusieurs douzaines de millions de dollars par an par les gouvernements américain, britannique et par les membres de l’OTAN, cette organisation, basée à Londres, jouit d’une forte présence médiatique en Occident et sur la chaîne qatarie Al-Jazeera grâce aux professionnels de la communication qui la conseillent.
Il est certain que les rebelles, islamistes ou non, ont le droit et même le devoir de secourir les blessés et les victimes civiles des combats et que dans ce cadre une organisation telle que les «Casques blancs» est légitime. Toutefois, leur impartialité est fortement contestée par nombre d’observateurs sur le terrain, divers analystes du conflit syrien aux Etats-Unis et, naturellement, par les médias officiels syriens et russes, leur reprochant de venir en aide exclusivement aux organisations rebelles et de servir d’instrument de relations publiques et de promotion de la cause rebelle en Occident. Puis, ils serviraient également de paravent aux combattants armés qui n’hésiteraient pas
à troquer leurs kalachnikov et leurs grenades contre leurs casques blancs dès que le besoin s’en fait sentir et que les caméras tournent.
D’autres arguments, comme l’absence totale de femmes dans leurs rang, et l’impossibilité pratique pour les organisations reconnues de secours aux blessés, telles que Médecins sans frontières et le CICR, d’intervenir dans leurs zones d’activité, jettent également un doute sur leur impartialité, leur indépendance et leur neutralité, qualités qui sont pourtant exigées de la part des ONG humanitaires en Occident.

Conférence de presse avec des intervenants critiques sur le rôle des Casques blancs 

C’est sur cette toile de fond que fin novembre dernier a surgi la polémique qui a plongé le Club suisse de la presse (CSP) que je dirige à Genève dans la tourmente et qu’il me paraît intéressante d’évoquer dans le cadre de cet article. Car, malgré son caractère anecdotique et ses enjeux limités, cette affaire est emblématique du fonctionnement des médias, en particulier lorsqu’ils se placent sur la ligne de démarcation de puissants intérêts internationaux divergents.
Mi-novembre, la Mission permanente de Russie prend contact avec le Club suisse de la presse afin d’organiser une conférence de presse avec trois intervenants critiques sur le rôle effectif des «Casques blancs» dans le conflit syrien. Après discussion, il est prévu d’organiser cette rencontre de presse l’après-midi du mardi 28 novembre, jour de la reprise des négociations sur la Syrie à l’ONU, et de donner la parole à trois personnes: Richard Labévière, ancien journaliste à la SSR, ancien rédacteur en chef à RFI [Radio France internationale], arabisant et spécialiste reconnu du Proche-Orient; Vanessa Beeley, journaliste d’investigation britannique, fille d’un ancien ambassadeur anglais au Moyen-Orient et reporter en Syrie pour le compte de la chaîne russe Russia Today (RT); et le président d’une petite ONG suédoise de médecins pour l’éthique humanitaire.

«Il faut en effet savoir que les médias, comme lors d’une chasse à courre, chassent en meute, chacun cherchant à être le premier à porter le coup fatal. Cet effet de panurgisme est caractéristique du fonctionnement médiatique, chaque média copiant l’autre de peur d’être accusé de complaisance avec la cible ou qu’un concurrent s’empare du trophée.»

Campagne d’intimidation de l’organisation faîtière des Casques blancs

Dès le 21 novembre, alors même que l’invitation publique à la conférence n’avait pas encore été envoyée aux médias, un tweet de la Syria Civil Defence (SCD ou Syrian Campaign), l’organisation faîtière des Casques blancs basée à Londres, me somme de m’expliquer sur cet événement, d’indiquer qui l’organise et pourquoi. Après plusieurs échanges et une fin de non-recevoir (nous n’avons pas à justifier nos choix puisque notre plate-forme est ouverte à tous, y compris aux Casques blancs s’ils le souhaitent) et une proposition de venir s’exprimer à Genève, le SCD étend sa campagne d’intimidation à l’ensemble des membres du comité du Club suisse de la presse. Pendant plusieurs jours, des dizaines de tweets exigeant l’annulation de cette conférence sont envoyés sur les comptes twitter du comité en provenance des membres du SCD et de leur cercle proche. Comment la Syrian Campaign a-t-elle été informée de la tenue de cette conférence alors qu’aucune information publique n’a été publié? Mystère!

Pressions de la part des «Reporters sans frontières»

Finalement, la pression augmentant, le Club de la presse diffuse l’invitation aux médias jeudi 23 novembre dans l’après-midi. Deux heures après, Reporters sans frontières Suisse (RSF) publie un communiqué indiquant qu’elle ne veut pas être associée à cette manifestation (RSF est membre du CSP) qu’elle juge inappropriée et demande son annulation pure et simple, avec copie à l’ensemble des membres du comité du CSP et à la presse locale.
En début de soirée, l’information est publiée sur le site de la «Tribune de Genève» et reprise par quelques médias. Dans le courant de la soirée, j’envoie une réponse pour m’étonner de cette initiative de la part d’une association de journalistes qui revendique «le droit d’informer et d’être informé librement partout dans le monde» et pour indiquer qu’une telle demande émane en principe de gouvernements dictatoriaux et non de défenseurs de la liberté d’opinion et qu’accepter d’annuler l’événement équivaudrait à une censure incompatible avec notre mission de plate-forme neutre et ouverte à l’ensemble des acteurs internationaux.

Campagne internationale de soutien pour la liberté d’expression

La «Tribune de Genève» publie cette réponse. La controverse devient publique et gagne en intensité. Des contrefeux s’allument et une campagne internationale de soutien à la conférence se met en place. Des dizaines et des dizaines de mails et de tweets sont envoyés au Club suisse de la presse pour l’enjoindre à ne pas céder aux pressions et à maintenir l’événement, en provenance d’universitaires, de chercheurs et de défenseurs de la liberté d’expression aux Etats-Unis, en Suède, en Grande-Bretagne, au Canada et même d’Australie et de Nouvelle-Zélande, et de Suisse bien sûr. Même un éminent membre du comité de parrainage de RSF Suisse m’envoie un message de soutien pour dénoncer les pressions de sa propre association!

La conférence de presse se tient comme prévu

Le mardi 28 novembre, la conférence de presse se tient comme prévu, en présence d’une soixantaine de personnes. Après lecture d’une mise au point sur les tentatives de censure et la campagne de soutien, les trois intervenants présentent leurs arguments, suivies de questions des journalistes présents, portant essentiellement sur la crédibilité et la légitimité des intervenants.

Certains médias lancent de nouvelles attaques contre le Club de la presse et son directeur

Le lendemain matin, la Radio romande rapporte l’affaire en titrant «Guy Mettan à nouveau accusé de servir de relais à la propagande russe» tandis que «Le Temps» titre sur 5 colonnes «Le Club suisse de la presse dans la tourmente syrienne. Son directeur est de plus en plus critiqué pour son manque de transparence». Les Casques blancs ne sont à peine ou pas du tout mentionnés. Les autorités genevoises sont interpelées et sommées de s’expliquer sur leur soutien au Club de la presse et les «doubles casquettes» de son directeur qui donne la parole à des intervenants «plus que douteux» sans indiquer les commanditaires de ses conférences de presse. A noter cependant que les médias genevois – «Tribune de Genève», «Le Courier» et Léman Bleu – restent factuels et s’abstiennent de prendre position.

Tentative de suppression de la subvention cantonale pour le Club de la presse

En fin d’après-midi, rebondissant sur la polémique, un député de la Commission des finances du Grand Conseil, appelée à voter le projet de budget cantonal 2018, propose un amendement pour supprimer la subvention cantonale au Club suisse de la presse (100 000 francs). Sa proposition est acceptée à une courte majorité.
Le lendemain, la polémique rebondit sur la RSR et dans «Le Temps», qui reprennent l’annonce de la suppression de la subvention en réitérant les critiques contre le directeur du Club et sa décision d’organiser la conférence sur les Casques blancs.
Les pressions sur le comité et contre ma personne enflent mais la majorité tient bon. La campagne internationale de soutien et de dénigrement repart également de plus belle car ces nouvelles péripéties sont immédiatement reprises sur les réseaux sociaux et traduites en anglais.
La situation devenant délicate suite à la suppression de la subvention, un ami spécialiste de la gestion de crise et des campagnes de dénigrement médiatique me conseille d’adopter la stratégie américaine du «stay behind» en évitant de monter en première ligne au risque de m’isoler et de servir de cible. Le président et la vice-présidente du comité répondent donc aux questions des journalistes. «Le Temps» refuse de publier ma mise au point sous prétexte que tout a déjà été dit …
La semaine suivante, le comité écrit au président du Conseil d’Etat François Longchamp pour lui demander la restitution de la subvention en séance plénière du Grand Conseil. Constatant que le Club a rempli sa mission conformément au contrat de prestation signé avec le canton, sans l’outrepasser, le président du Conseil d’Etat confirme qu’il déposera un amendement au budget dans ce sens.

Rencontres avec les représentants des médias et le Club de la presse

Deux jours après, une rencontre a lieu avec les représentants du «Temps» et des Editions Ringier afin que chacun puisse s’expliquer calmement, et non par médias interposés. Elle permet de faire baisser la tension, de mieux comprendre les intentions et les convictions réciproques. Et surtout elle permet de rétablir le contact, «Le Temps» décidant, quelques jours plus tard au terme d’un débat intense avec les autres membres du comité, de rester membre du Club de presse et de participer aux réflexions stratégiques sur son avenir devant prendre place en 2018. Une décision importante car, malgré les divergences et la vivacité de la controverse, il est essentiel de maintenir un pluralisme actif et un débat ouvert entre les divers membres du Club suisse de la presse.

Restitution de la subvention cantonale

Enfin, le vendredi 15 décembre, après d’intenses tractations et l’inévitable cortège d’attaques non étayées sur le prétendu manque de transparence, le népotisme (?), le «poutinisme» supposé de son directeur, etc., le Grand Conseil finit par voter la restitution de la subvention par 49 voix contre 17 et une trentaine d’abstentions. Une majorité très claire qui permet de ramener un peu de sérénité. Les médias rapportent la nouvelle, «Le Temps» saisissant à nouveau l’occasion d’énumérer la liste des reproches adressés au Club et à son directeur.

Démission de «Reporters sans frontières»

Dernier rebondissement le mercredi 20 décembre: à l’occasion d’une rencontre initiée par le président de Reporters sans frontières, Gérard Tschopp, ancien directeur de la Radio romande, vient remettre au Club de la presse une lettre annonçant la démission de RSF du CSP avec effet immédiat, avec copie aux membres du comité et aux médias. En soirée, l’émission Forum de la Radio suisse romande consacre un débat RSF-CSP sur le sujet et le lendemain matin «Le Temps» titre «Première défection au Club suisse de la presse», laissant entendre qu’elle pourrait être suivie de nombreuses autres… Le même journal refuse toujours de publier ma mise au point.
Les autres médias ignorent la nouvelle qui n’est reprise que sur le site du journal des journalistes, Edito, sur un mode plutôt équitable. De son côté, le site des Casques blancs publie un rapport de 46 pages pour dénoncer les journalistes qui les dénoncent, dont moi-même évidemment.
Voilà pour le déroulement de l’histoire, qu’on pourra examiner plus en détail en se référant aux articles et émissions consacrées à ce sujet.

«Un des problèmes majeurs des journalistes qui couvrent la politique internationale est le manque de diversité, le manque de moyens, l’absence de présence sur le terrain et, par-dessus tout, le fait qu’ils adoptent des postures morales plutôt que de chercher à vérifier l’information et confronter les faits et les opinions. La culture du doute a laissé la place à la culture de la certitude, fondée sur une division du monde entre le camp du Bien et celui du Mal.»

Trois leçons à retenir

A ce stade, deux questions se posent: pourquoi cette controverse a-t-elle éclaté alors que d’innombrables autres sujets controversés avec des intervenants beaucoup plus contestables ont été abordés au CSP sans susciter la moindre réaction de RSF ou des médias? Et qu’en est-il des reproches adressés au CSP? Sont-ils fondés? Fallait-il maintenir la conférence de presse? Quels enseignements tirer de cette expérience? Trois leçons me semblent pouvoir être retenues.

  1. A aucun moment, les médias ne se sont intéressés au sujet même de la conférence de presse, à savoir le rôle des Casques blancs et la vidéo, les faits et les arguments avancés par les conférenciers à leur encontre. La radio romande par exemple n’a pas dit un mot sur les Casques blancs: le sujet, pour ce média, a porté exclusivement sur ma personne et ma légitimité en tant que directeur présumé «pro-russe» du Club de la presse ainsi que sur la légitimité/crédibilité des conférenciers à s’exprimer sur ce sujet.
    Au lieu de s’interroger sur les éventuels dysfonctionnements des Casques blancs dénoncés exemples à l’appui par les intervenants, l’attention des médias s’est concentrée exclusivement sur les supposés «dysfonctionnements» du Club de la presse. Seule la «Tribune de Genève» a résumé ce qui s’était dit lors de la conférence de presse (tout en gardant une certaine réserve, ce qui n’est pas gênant). Faute de pouvoir s’attaquer aux faits et aux arguments, les attaques ont donc porté sur les personnes, afin de saper leur crédibilité auprès du public et par là réduire à néant leur possible impact.
  2. Le tir groupé de l’empire médiatique s’avère d’une efficacité destructrice redoutable lorsqu’il est coordonné. En l’occurrence, la campagne d’intimidation a mobilisé la société civile (Syrian Campaign et Reporters sans frontières); les réseaux sociaux, saturés par les tweets et mails; la presse écrite à travers le journal «Le Temps», prescripteur d’opinion en Suisse romande; et la Radio romande, organisme public de forte audience
    en matinale. Cet assaut concerté représentait un risque majeur de déstabilisation pour le Club de la presse, modeste plate-forme sans accès direct au public, et pour ma position de directeur de cette institution.
    Il faut en effet savoir que les médias, comme lors d’une chasse à courre, chassent en meute, chacun cherchant à être le premier à porter le coup fatal. Cet effet de panurgisme est caractéristique du fonctionnement médiatique, chaque média copiant l’autre de peur d’être accusé de complaisance avec la cible ou qu’un concurrent s’empare du trophée. Dans le cas présent, le risque d’emballement était considérable, comme on a pu le constater au même moment à l’occasion de la tourmente qui a fini par emporter le conseiller national Yannick Buttet, soupçonné de harcèlement envers ses collègues femmes. Une fois l’emballement créé, il est pratiquement impossible de l’arrêter.
  3. Dans notre cas, certains médias ont essayé plusieurs fois d’allumer la mèche et de propager le feu. Mais l’incendie n’a pas pris pour trois raisons:
    •    la cause était juste car le Club de la presse était dans son rôle en luttant contre la censure et en défendant la liberté d’expression contre ceux-là mêmes qui étaient censés en être les garants. En principe, constatant que les Casques blancs jouissaient d’un soutien gouvernemental et médiatique très large, RSF aurait dû prendre le parti des voix critiques et défendre le droit des minoritaires à s’exprimer, comme elle le fait quand elle défend les journalistes menacés par des régimes autoritaires. En demandant l’annulation d’une conférence de presse réservée aux journalistes, censés faire le travail d’information, elle s’est de fait mise en porte à faux avec ses propres valeurs, réduisant l’impact de ses arguments.
    •    l’ampleur des soutiens externes (campagne de soutien internationale) et internes (majorité du comité, médias locaux genevois, soutien du Conseil d’Etat et neutralité du DFAE [Département fédéral des Affaires étrangères] du fait que le Club de la presse avait respecté son mandat d’être au service des acteurs de la Genève internationale) ainsi que celui, très important psychologiquement, de mes amis et de ma famille. Etre isolé face à une campagne de harcèlement médiatique, c’est la garantie de finir lynché.
    •    en tenant cette conférence de presse, le Club suisse de la presse respectait son mandat, qui consiste notamment à être à disposition des acteurs de la Genève internationale – ambassades, ONG, organisations internationales – qui souhaitent s’exprimer devant les médias, sans distinction de races, de religion, de position sociale, de pays ou de parti politique. Il était donc inattaquable de ce point de vue, quelle que soit l’opinion qu’on puisse avoir sur le sujet évoqué ou les intervenants pressentis.

En conclusion, il est pratiquement impossible de faire bouger un média ou des journalistes quand ils privilégient la posture morale sur le devoir d’informer. Un des problèmes majeurs des journalistes qui couvrent la politique internationale est le manque de diversité, le manque de moyens, l’absence de présence sur le terrain et, par-dessus tout, le fait qu’ils adoptent des postures morales plutôt que de chercher à vérifier l’information et confronter les faits et les opinions. La culture du doute a laissé la place à la culture de la certitude, fondée sur une division du monde entre le camp du Bien et celui du Mal. En l’occurrence, la grande majorité des médias a très tôt adopté une lecture manichéenne du conflit syrien de type «Bachar-le-Boucher-de-son-peuple et criminel de guerre» contre «héroïques rebelles défenseurs de la liberté». Dès lors, tout fait, tout argument, tout récit qui viendraient contredire cette thèse sont écartés et toute voix critique se trouve immédiatement discréditée comme «agent de Poutine», «suppôt du régime», «ennemi des droits de l’Homme et du peuple syrien».
Comment fonctionne la désinformation?
Le canevas du mensonge d’Etat ou de la désinformation suit des règles précises et fonctionne toujours de la même manière. En se fondant sur les principes élémentaires de la propagande définis par la chercheuse de gauche belge Anne Morelli, on peut les synthétiser en sept points comme suit:

  1. nous n’avons pas voulu la guerre et ce n’est pas nous qui avons commencé: seul notre adversaire/ennemi est responsable du conflit. C’est ce que j’appelle la phase de mise en accusation.
  2. les dirigeants ou partisans de l’ennemi sont inhumains et ont le visage du diable, soit la phase de diffamation/diabolisation. Cf. Serbie 1999, Saddam Hussein 2003, Syrie et Libye 2011, Venezuela dès 2013.
  3. nous défendons une noble cause, tandis que l’adversaire ne défend que ses intérêts particuliers ou pire, ses intérêts nationaux. La cause de l’adversaire est vile, indigne, égoïste tandis que nous défendons un idéal, les Droits humains, la démocratie, la liberté, la libre entreprise. Nous incarnons le Bien, ils incarnent le Mal. C’est la phase de moralisation.
  4. l’ennemi nous a sciemment provoqué. Si nous commettons des bavures ou des erreurs, c’est involontairement et parce que l’ennemi nous trompe ou nous provoque. Dans son combat, l’ennemi est prêt à tout y compris à utiliser des armes non autorisées (attaques au gaz ou attaque contre un avion civil dans le cas du MH 17 en Ukraine). Il est aussi le seul à user et abuser des «fake news», des attaques de trolls et du hacking électoral tandis que nous, nous respectons le droit de la guerre, les Conventions de Genève, la déontologie des journalistes et le souci d’impartialité. Jamais nous ne serions capables de participer à une guerre de l’information ou à de la propagande: c’est la phase du bourrage de crâne ou du conditionnement de l’opinion publique.
  5. nous ne subissons pas ou très peu de pertes, en revanche celles de l’ennemi sont très lourdes (phase de minimisation).
  6. les artistes, les scientifiques, les universitaires, les experts, les intellectuels et les philosophes, les ONG et la société civile nous soutiennent alors que l’ennemi est isolé dans sa tour d’ivoire et coupé de la société (phase d’extension du domaine de la guerre douce).
  7. otre cause revêt un caractère sacré et celles et ceux qui la remettent en question sont des vendus à l’ennemi (phase de sacralisation).

C’est ainsi qu’on finit par aboutir à une représentation totalitaire du monde, qui proscrit toute vision dissidente comme traître à la mission noble et sacrée que l’on s’est donnée: l’asile psychiatrique, l’ostracisme social et l’interdiction de travail ne sont plus très loin… Quand elle a cessé d’être pluraliste, la démocratie n’est pas moins liberticide que l’autocratie: après tout, ce sont des «démocrates» athéniens qui ont condamné à mort Socrate pour avoir corrompu la jeunesse avec sa «propagande» philosophique …    •

 

Casques blancs

jpv. Début 2013, cette prétendue organisation de protection civile privée a été créée par un ancien officier britannique et expert de sécurité et de renseignement. Il est frappant qu’elle ne soit présente que dans les parties de la Syrie occupées par les djihadistes. Selon diverses sources, les Casques blancs sont une création de gouvernements occidentaux. Une agence de communication s’est occupée à en faire des «héros». Ils s’engagent pour une intervention militaire des Etats-Unis et un changement de régime en Syrie. Les plus gros donateurs sont USAID, le gouvernement britannique, le Japon et divers Etats européens, ayant déboursé depuis 2014 au total au moins 50–80 millions de dollars.

 

Club suisse de la presse

jpv. Le Club suisse de la presse dirigé par Guy Mettan a une excellente réputation: depuis 1997, il a organisé plus de 2000 rencontres avec des intervenants allant de Fidel Castro à Henry Kissinger et de Jean Ziegler à Klaus Schwab. Pour novembre 2017 était prévue une conférence de presse avec des intervenants critiques face aux Casques blancs actifs en Syrie et très populaires parmi les médias occidentaux. C’est alors que débuta une chasse aux sorcières politiques.
L’organisation britannique The Syria Campaign exigea l’annulation immédiate de cette rencontre. Ont suivi les interventions de la directrice du Syria Institute washingtonien, d’un Senior Fellow bien connu de l’Atlantic Council, de la responsable pour la Syrie de la fondation allemande Heinrich-Böll-Stiftung, d’un diplomate britannique spécialiste du Proche-Orient ainsi que d’autres acteurs provenant des deux côtés de l’Atlantique.
Finalement, la section suisse de Reporters sans frontières fut activée. En tant que membre du Club de la presse, elle s’est distanciée de cette réunion planifiée en demandant son annulation, notamment parce que certains intervenants du Club de la presse se seraient déjà exprimés dans les médias étatiques russes, ce qui en aurait fait des «outils de la propagande russe».
Guy Mettan, en tant que directeur du Club suisse de la presse a maintenu la réunion prévue – à plus forte raison parce que le Club de la presse avait auparavant déjà invité des éminentes personnalités critiques face au Kremlin.
Le fait que ce soit précisément l’ONG «Reporters sans frontières» qui ait exigé l’annulation d’une rencontre journalistique a suscité un grand étonnement auprès de nombreuses personnes. Cependant, il faut prendre en compte que Reporters sans frontières est cofinancé par le National Endowment for Democracy (NED), lui-même financé par des agences gouvernementales des Etats-Unis, et a déjà à plusieurs reprises utilisé son influence présumée dans le passé pour attaquer des opposants géopolitiques et des dissidents à des moments cruciaux.
Mais surtout, cet incident montre une fois de plus les limites très étroites auxquelles les journalistes des pays de l’OTAN et même de la Suisse neutre sont confrontés quand il s’agit de questions géopolitiques. Dans les rapports annuels de Reporters sans frontières, on n’en apprend pratiquement rien.
La fermeté de Guy Mettan et son engagement en faveur des droits protégés par la Constitution, tels que la liberté de réunion et la liberté de la presse dans le contexte actuel de l’histoire contemporaine, sont des raisons suffisantes pour remercier ce courageux compatriote romand.


Ce texte est la version révisée d’une conférence donnée par Guy Mettan sur invitation de la Coopérative Zeit-Fragen.

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* Guy Mettan, né en 1956, vit à Genève et est double-national helvético-russe. Après des études de sciences politiques, il est journaliste auprès des publications suisses romandes Temps stratégique, Bilan et «Nouveau Quotidien». De 1993 à 1998, il est directeur et rédacteur en chef de la «Tribune de Genève». En 2001, il est élu au Grand Conseil genevois sous les couleurs du PDC et préside le Conseil en 2009/2010. Plus tard, il est nommé président de la Chambre de commerce Suisse romande-Russie et vice-président de la Chambre de commerce Suisse-Afrique de l’Ouest. Depuis 2006, il préside la Croix-Rouge genevoise. Il est directeur exécutif du «Club suisse de la Presse» depuis 1998. Guy Mettan a publié en 2015 le livre «Russie-Occident, une guerre de mille ans: de la russophobie de Charlemagne à la crise ukrainienne» (Editions des Syrtes).