Alex Lo, South China Morning Post, 18 mai 2024,
Traduction par Jean-Guy Rens
En matière de rivalité entre Washington et Pékin, quelques Américains ont tiré la bonne leçon de l’histoire, mais les autres ne savent pas de quelle leçon il s’agit.
Il y a d’abord eu la rhétorique de l’amitié « sans limites ». Aujourd’hui, c’est « pour les générations à venir ». Tel est ce qu’a déclaré le président Xi Jinping à son homologue russe, Vladimir Poutine, en visite à Pékin, au sujet de l’avenir de leurs deux pays.
Le voyage de M. Poutine à Pékin intervient alors que le vent tourne en faveur de la Russie en Ukraine et que Bruxelles et Washington ne cessent de reprocher à Pékin de « soutenir » la Russie. Or, les deux dirigeants n’ont pas hésité à faire un bras d’honneur à l’Occident.
À quoi s’attendre ? Vous faites de la Russie votre principal ennemi et de la Chine votre « concurrent stratégique », ce qui est la dernière étape avant de la qualifier d’ennemie. Vous dites qu’il s’agit d’un combat pour la démocratie contre l’autocratie. Vous vous êtes engagés dans la guerre la plus destructrice en Europe depuis la fin de la Seconde Guerre mondiale et vous menez collectivement une guerre économique totale contre la Chine. Face à tout cela, comment pensez-vous que la Russie et la Chine vont réagir ?
Les responsables politiques américains avaient jadis compris ce dilemme fondamental qui voulait que les États-Unis favorisent tour à tour l’un des deux contre l’autre, sans jamais permettre l’union de deux pays qui, mis ensemble, contrôlent l’ensemble de la masse continentale eurasienne.
En 1972, alors que Richard Nixon et Henry Kissinger travaillaient au rapprochement avec la Chine communiste, les deux dirigeants américains ont eu une conversation nocturne. Kissinger a déclaré : « Je pense que, dans 20 ans, votre successeur, s’il est aussi sage que vous, finira par pencher du côté des Russes contre les Chinois. Cependant, au cours des 15 prochaines années, nous devrons pencher du côté des Chinois contre les Russes. Nous devons jouer sans aucune émotion ce jeu de l’équilibre des pouvoirs. Pour l’instant, nous avons besoin des Chinois pour mettre au pas les Russes et les discipliner. »
Jimmy Carter et Nixon n’avaient rien en commun, mais Zbigniew Brzezinski et Kissinger, leurs conseillers respectifs en matière de sécurité nationale, présentent de nombreuses similitudes. Brzezinski a écrit un jour de manière prémonitoire : « Potentiellement, le scénario le plus dangereux serait une grande coalition de la Chine, de la Russie et peut-être de l’Iran, une coalition anti-hégémonique unie non pas par une idéologie mais par des griefs complémentaires. »
Or voilà que ce que les deux hommes craignaient, s’est réalisé. Tous deux étaient « européens » en matière d’histoire et de realpolitik, contrairement à leurs successeurs néoconservateurs qui entretiennent l’approche anhistorique du « nous pouvons faire ce que nous voulons ».
Brzezinski et Kissinger ont tous deux beaucoup appris d’Otto von Bismarck, ou plus précisément de l’utilisation par ce dernier de ce que l’on appelait le « traité de réassurance » pour isoler Paris et l’empêcher de former une alliance avec Moscou. Ils ont tracé une analogie historique entre l’opposition Chine-Russie soviétique et celle France-Russie tsariste.
Le traité secret était un pilier de la diplomatie de Bismarck qui maintenait l’équilibre des forces et une paix relative en Europe. Une fois Bismarck écarté du pouvoir et le traité tombé en désuétude, la Russie et la France n’ont pas manqué de prendre langue. Leur rapprochement dans les années 1890, écrit George Kennan, est à l’origine du système d’alliance qui a conduit à la première guerre mondiale.
« Car la retraite de Bismarck… a fait disparaître de la scène le dernier grand opposant personnel à une relation militaro-politique plus étroite entre la Russie et la France », écrit Kennan dans The Decline of Bismarck’s European Order. « L’alliance franco-russe de 1894 a été sans conteste l’un des principaux éléments qui a débouché sur la situation fatidique de 1914, et elle a joué un rôle particulièrement important en transformant ce qui n’était au départ qu’une crise balkanique en un conflit impliquant la majeure partie de l’Europe occidentale. »
Aujourd’hui, l’endiguement est à nouveau appliqué à la Chine, avec toutes les conséquences dangereuses que nous pouvons voir devant nous, non seulement pour la Chine et les États-Unis, mais aussi pour le monde entier. Kissinger n’a pas utilisé le terme « endiguement » ; il préférait celui de « détente ». Quel que soit le terme utilisé, il voulait maintenir la séparation entre la Chine et la Russie. Mais qu’en est-il du nouvel endiguement des États-Unis contre la Chine ? Il oblige Moscou et Pékin, et pire encore, Téhéran, à former un ménage à trois.
Certains commentateurs n’exagèrent peut-être pas lorsqu’ils affirment que nous sommes au bord de la troisième guerre mondiale.