Quand l’UE s’affranchit de l’Etat de droit


Source Point de vue suisse

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No 1 de 2026

L’affaire Jacques Baud – raison pour une prise de conscience ?

Quelle est la réaction du Conseil fédéral ?

par David Vogelsanger*

Les faits sont connus. Le 15 décembre, la Commission européenne a inscrit Jacques Baud, un citoyen suisse intègre résidant à Bruxelles, sur sa liste de sanctions pour propagande pro-russe présumée en lien avec la guerre russo-ukrainienne. Il figure désormais aux côtés de personnes susceptibles d’être de véritables propagandistes russes. M. Baud n’est accusé d’aucun crime.

Cependant, en raison de cette sanction, il ne peut plus voyager, pas même retourner en Suisse. Il n’a plus accès à ses comptes bancaires et personne n’est autorisé à lui apporter une aide matérielle, pas même de la nourriture ou un logement. Avant l’annonce des mesures, aucun représentant de l’UE ne lui a fait part des accusations portées à son encontre. Il a été privé du droit d’être entendu.

C’est un journaliste qui l’a informé de la sanction imposée. Le public suisse n’a appris l’affaire que grâce à la Weltwoche, puis, avec un certain retard, à la Neue Zürcher Zeitung. Les conglomérats médiatiques pro-européens Tages-Anzeiger, Ringier et CH Media ont largement dissimulé la situation à leurs lecteurs pendant des semaines.

Baud a longtemps été employé du Service fédéral de renseignement suisse (FID), du Département fédéral des affaires étrangères (DFAE), puis de l’ONU et enfin de l’OTAN, où il a occupé plusieurs postes à haute responsabilité. Au sein de l’armée suisse, il a commandé un bataillon d’infanterie mécanisée et a été colonel à l’état-major.

Depuis sa retraite il y a quelques années, il s’est fait connaître du grand public comme un analyste perspicace et averti des conflits internationaux, notamment de la guerre en Ukraine. On l’accuse de propagande russe, simplement parce que – comme il est naturel pour un analyste, surtout issu d’un pays neutre – il a pris la peine d’écouter les arguments des deux camps, au lieu de se joindre au concert de ceux qui prétendent savoir immédiatement qui sont les gentils et les méchants dans les pays lointains, mais qui, en raison de leur superficialité, ne comprennent rien.

Jacques Baud en mission au Darfour (Soudan).en 2005-6 pour le compte des Nations unies.

La Russie a envahi l’Ukraine il y a près de quatre ans. C’est un fait indéniable, et Baud ne le nie pas. Mais chaque conflit a une longue histoire, et si on l’ignore, on est voué à ne rien comprendre. Baud, qui, soit dit en passant, parle lui-même russe de par son ancien travail au sein de nos services de renseignement, n’a rien fait d’autre que de tenter de comprendre ce conflit et d’écouter les deux parties. C’est la seule façon de préparer une paix possible. C’est également ainsi que la diplomatie de la Suisse neutre a fonctionné par le passé et a maintes fois œuvré en faveur de la paix.

La scandaleuse attitude de l’UE.

Mais pour moi, en tant que citoyen suisse et ancien ambassadeur de notre pays, autre chose est encore plus choquante. Les autorités fédérales savaient probablement avant même le 15 décembre que la Commission européenne entendait sanctionner un concitoyen pour avoir simplement exprimé son opinion. Il est inconcevable que la Commission européenne prenne une telle mesure sans au moins en informer un pays qu’elle considère comme un partenaire. Baud n’a pas été prévenu et n’a donc pas eu la possibilité de rentrer à temps dans sa patrie. Après la publication de la sanction, le silence a régné à Berne et dans les deux représentations suisses à Bruxelles (mission auprès de l’UE ainsi qu’ambassade en Belgique et auprès de l’OTAN). La représentante suisse à La Haye, également responsable de la protection consulaire en Belgique, aurait finalement contacté M. Baud juste avant Noël. La protection consulaire relève pourtant d’une procédure de routine, notamment en cas de détention, tandis que cette affaire est hautement politique, donc diplomatique.

M. Baud affirme qu’à ce jour, les chefs de ces deux représentations n’ont pas cherché à s’entretenir avec lui, même après le 15 décembre. Interrogé sur l’affaire peu avant Noël, le conseiller fédéral Jans, ministre de la Justice, s’est contenté d’afficher son sourire habituel. Le conseiller fédéral Cassis, ministre des Affaires étrangères, n’a, à ce jour, toujours pas convoqué l’ambassadeur de l’UE pour lui signifier clairement que la Suisse n’acceptera pas un tel traitement infligé à un citoyen intègre exerçant son droit constitutionnel à la liberté d’expression.

Si ce droit est de plus en plus restreint au sein de l’UE, et notamment chez notre voisin du nord, c’est regrettable, mais cela ne regarde que lui. Nos conseillers fédéraux, quant à eux, ont prêté serment à la Constitution et à leurs fonctions officielles. Or, cette Constitution garantit la liberté d’expression et parmi les devoirs officiels d’un conseiller fédéral figure indéniablement celui de « protéger et sauvegarder la liberté et les droits du peuple et de ses citoyens », ainsi que le stipule explicitement la formule du serment. Alors, bon sang, au travail à Berne !

Il est évident que ce travail n’a pas encore été fait. Quatre des sept conseillers fédéraux, la majorité de centre-gauche de facto au Conseil fédéral, subordonnent tout à leur objectif d’imposer au peuple suisse le traité colonial négocié avec l’UE. Tous les moyens sont justifiés : affaiblir la neutralité en participant à des sanctions contre une partie belligérante; la mise en scène inutile, voire contre-productive, d’une prétendue «conférence de paix » sur le Bürgenstock, à laquelle l’une des parties belligérantes, la Russie, n’a même pas été invitée ; le silence assourdissant face à la corruption au sein de l’UE – l’exemple le plus récent étant l’affaire du Collège de l’Europe, également cofinancé par la Suisse, avec l’arrestation et la démission de l’ancienne vice-présidente de la Commission européenne, Mogherini ; et aujourd’hui, un silence servile lorsque les droits d’un citoyen suisse libre sont bafoués par l’UE. Mieux vaut ne rien dire ni faire qui puisse contrarier les dirigeants d’une UE politiquement et financièrement en faillite !

La liberté d’expression est un droit fondamental. Les ministères Jans et Cassis emploient un nombre considérable de fonctionnaires chargés des droits humains dans le monde. Au Département fédéral des affaires étrangères (DFAE), il s’agit même d’une division entière dirigée par un ambassadeur. Pas un mot n’a été prononcé par ces « experts » en droits humains, et surtout pas par leur hiérarchie politique, concernant l’affaire Baud. N’est-il pas plus facile et plus confortable, pour un bureau du gouvernement bernois, de corriger des rapports complaisants sur la situation des droits de l’homme en Chine, en Corée du Nord ou au Bélarus  que de s’élever courageusement contre les violations flagrantes des droits humains d’un concitoyen par l’Union européenne – cette même Union européenne dans laquelle on voit l’avenir de notre pays ?

Chaque crise recèle aussi des opportunités. Si nous souhaitons à notre concitoyen qu’une prompte solution soit apportée à sa situation difficile, nous espérons également que bien des gens au pays auront enfin pris conscience du caractère hostile aux libertés de l’Union européenne.

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(*) Né en 1954, David Vogelsanger a fait ses études à Zurich, où il a obtenu un doctorat en histoire. Il a servi dans l’infanterie de montagne, puis dans l’état-major de l’armée de terre. À 25 ans, il a été déployé pour la première fois comme délégué du CICR lors d’une guerre civile africaine, suivi de cinq années de missions en Asie de l’Est, de nouveau en Afrique, et au Moyen-Orient. Il a également passé un an au sein de la Force de maintien de la paix des Nations Unies à Chypre. En 1987, il est entré dans la diplomatie. Après plusieurs affectations à l’étranger et à Berne, il est devenu consul général à Milan en 2005, ambassadeur pour l’Afrique de l’Ouest en 2010, basé à Abidjan (Côte d’Ivoire), et, à partir de 2015, ambassadeur pour le Pacifique Sud, basé à Wellington (Nouvelle-Zélande). Il vit actuellement avec sa femme et son chien dans la campagne zurichoise et au Tessin.


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