La neutralité de la Chine dans la crise ukrainienne

par Jean-Guy Rens (*)

Conseil en études stratégiques

Montréal, Canada,

1er mars 2022

La Chine est soumise à une double pression dans la crise ukrainienne. D’une part, les dirigeants européens essaient de convaincre le gouvernement chinois de prendre parti contre la Russie et font valoir le principe familier en temps de guerre : si vous n’êtes pas avec nous, alors vous êtes contre nous. D’autre part, les médias présentent systématiquement la Chine comme une alliée inconditionnelle de la Russie.

Au milieu de cette tourmente, des communications ont quand même lieu entre dirigeants européens et chinois – pas avec les dirigeants américains, semble-t-il. Il faut savoir que, contrairement à la Russie, la Chine a toujours manifesté la plus grande sollicitude pour l’’union européenne (UE) dans laquelle elle voit un contrepoids potentiel à la domination américaine sur le monde.

Voilà pourquoi, il nous a semblé intéressant de présenter la position chinoise en faveur de la neutralité – position qui semble d’autant plus importante que la Suisse a abandonné sa neutralité historique, y compris durant les deux Guerres mondiales, pour s’aligner sur les sanctions de l’UE à l’encontre de la Russie. Une rupture sans précédent pour un pays qui a fait de la neutralité l’axe majeur de son identité nationale. Sans doute faut-il y voir le résultat des pressions exercées par l’UE à l’encontre de ce pays.

Les raisons de la neutralité chinoise

Précisément, la Chine a réitéré sa neutralité de principe dans la crise ukrainienne, à la veille de l’Assemblée générale des Nations Unies du 28 février 2022. Son ministre des Affaires étrangères Wang Yi a communiqué avec ses vis-à-vis du Royaume-Uni, d’Allemagne, de France et de UE pour rappeler la position chinoise, à savoir que « la souveraineté et l’intégrité territoriale de tous les pays doivent être respectées et protégées et que les objectifs et principes de la Charte des Nations unies doivent être scrupuleusement observés. »

Au-delà de cette nécessaire garantie due à l’Ukraine, a ajouté le ministre chinois, il convient de tenir compte de l’ensemble du contexte régional: « Les préoccupations légitimes de tous les pays en matière de sécurité doivent être respectées. Compte tenu des cinq cycles consécutifs d’expansion vers l’Est de l’OTAN, les demandes légitimes de la Russie en matière de sécurité doivent être prises au sérieux et traitées comme il se doit. »

La Chine est également consciente de la dimension historique du conflit, comme le souligne Yang Jin, chercheur associé à l’Institut d’études russes, d’Europe de l’Est et d’Asie centrale de l’Académie chinoise des sciences sociales. Celui-ci rappelle que « comment l’OTAN a agi dans le passé pour faire pression sur la Russie et a détruit l’ex-Yougoslavie. S’il n’y avait pas eu ces pressions sécuritaires concrètes et les déploiements militaires de l’OTAN autour du territoire russe, Moscou n’aurait pas eu besoin de mener des opérations militaires aussi risquées pour répondre à la menace de l’OTAN. »

Voilà pourquoi le ministre des Affaires étrangères Wang a expliqué à ses interlocuteurs européens que « les mesures prises par le Conseil de sécurité de l’ONU devraient contribuer à apaiser la situation et à faciliter une résolution diplomatique plutôt que d’attiser les tensions et de provoquer une nouvelle escalade. Dans cette optique, la Chine a toujours désapprouvé l’invocation délibérée du chapitre VII de la Charte des Nations unies, qui autorise le recours à la force et aux sanctions dans les résolutions du CSNU. »

Une feuille de route pour l’avenir de l’Europe

Le ministre chinois est allé plus loin dans ses communications avec dirigeants européens. Il a en quelque sorte dressé la feuille de route idéale d’une UE libre et indépendante : « L’Ukraine devrait fonctionner comme un pont entre l’Est et l’Ouest, et non comme une frontière dans la confrontation des grandes puissances. La Chine soutient également l’UE et la Russie dans leur volonté d’entamer un dialogue d’égal à égal sur les questions de sécurité européenne et de mettre en œuvre la philosophie de la sécurité indivisible, afin de former à terme un mécanisme de sécurité européen équilibré, efficace et durable.»

Un autre intellectuel chinois, Cui Hongjian, directeur du département des études européennes de l’Institut chinois d’études internationales, énonce avec clarté le rôle pourrait jouer l’UE si elle cessait de suivre aveuglément la politique des États-Unis et de l’OTAN. Selon lui, la paix en Europe passe par l’adoption d’une politique indépendante de l’UE. Il résume en une formule saisissante ce qui adviendra, dans le cas contraire : « Si l’OTAN ne peut pas accepter la Russie, alors il est évident que l’un des objectifs de l’OTAN est de cibler la Russie, et alors le problème de la sécurité européenne ne sera jamais résolu. »

Sanctionner ou condamner la Russie, comme l’a fait l’Occident, est en fait beaucoup plus facile que de rester neutre et responsable afin de contribuer à la médiation du conflit. La Chine entend contribuer à maintenir ce climat d’échange et de coopération, même dans des initiatives en apparence éloignées de la guerre russo-ukrainienne. C’est ainsi qu’elle maintient les Jeux paralympiques d’hiver de 2022 qui se tiendront à Beijing du 4 au 13 mars. À cette occasion, elle escompte transformer les Jeux olympiques une plateforme pour favoriser la paix.

Telle est la forme que prend la neutralité chinoise au moment où la guerre en Ukraine semble avoir réveillé un vieux fond belliqueux dans la conscience collective de bien des Européens – même au sein du pays qui demeurait jusqu’à présent l’étalon de la neutralité active, à savoir la Suisse. Quand on parle de glissement géopolitique en faveur de l’Asie, cela ne concerne pas seulement l’économie et la puissance militaire, mais peut-être aussi la sagesse séculaire de maintenir un have de paix alors que le monde s’embrase.

(*) Toutes les citations de cet article sont extraites d’un article intitulé « China clarifies neutral stance as Russia, Ukraine poised for talks », Yang Sheng et Xu Yelu, Global Times, 27 février 2022. La forme et les idées exprimées n’engagent que nous. Pour lire l’article initial, veuillez cliquer ici.

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