Quelle stratégie pour la paix en Ukraine ?


par Jean-Guy Rens

Montréal

28 juillet 2023

complété par un paragraphe final le 20 août 2023

Pourquoi les Ukrainiens qui détestent les Russes, tiennent-ils tellement à récupérer les territoires du Donbass et la Crimée qui sont peuplés de Russes? Il ne faut pas oublier que le conflit ukrainien a débuté en 2014 avec l’interdiction de l’usage du russe dans l’administration et les écoles, même dans des régions à majorité ethniquement russe. Aujourd’hui, les autorités de Kiev voudraient à tout prix intégrer ces communautés dans le giron ukrainien. Ce n’est pas très conséquent.

Le conflit actuel trouve son origine le 23 février 2014, au lendemain des émeutes de la Place de l’Indépendance (Maïdan) et de la chute du gouvernement élu de Viktor Ianoukovitch. Le premier geste du gouvernement provisoire fut de retirer à la langue russe le statut de langue officielle dont elle bénéficiait dans les régions où les russophones constituent une minorité significative (plus de 10% de la population). Au total, cette disposition concernait 13 des 27 régions administratives que compte l’Ukraine, dont la capitale Kiev.[1]

Il convient de mettre en évidence que la question linguistique faisait l’objet de controverses acerbes en Ukraine depuis l’indépendance acquise en décembre 1991. La Constitution de juin 1996 avait conféré à la langue ukrainienne le statut de langue officielle nationale, mais sans donner de détails. Il appartiendra à la Loi sur les fondements de la politique linguistique de l’État de juillet 2012 de préciser les droits des minorités et de reconnaître la langue russe. Cette loi se voulait conforme aux dispositions de la Charte européenne des langues régionales ou minoritaires.

C’est cette loi qui avait été annulée le 23 février 2014 sous le prétexte qu’elle était illégale, même si elle avait été votée par la Verkhovna Rada (Parlement ukrainien) par 232 voix sur 334. Au-delà des arguties juridiques invoquées par les nationalistes, leur position de fond se résume ainsi : la langue ukrainienne doit avoir un statut privilégié, car chaque fois qu’elle est mise sur un pied d’égalité avec la langue russe, cette dernière tend à prédominer comme langue d’usage.

Voilà pourquoi la minorité russe en Ukraine s’est soulevée partout où elle était suffisamment importante, en particulier dans le Donbass où elle représente 38% de la population.

Qu’en est-il de la Crimée ?

La Crimée constitue un cas à part car dans cette péninsule, la communauté russe est majoritaire et non pas minoritaire comme dans les autres régions d’Ukraine. Les médias occidentaux invoquent souvent les racines tatares ou turcophones de la Crimée. C’est historiquement exact jusqu’au XVIIIe siècle. Depuis lors, l’émigration turcophone et l’immigration russophone a transformé la composition démographique de la Crimée.

À la veille de la deuxième Guerre mondiale, avant donc la déportation des Tatars par Staline, la moitié de la population était russe. Il y avait alors 200 000 Tatars en Crimée. On connaît les accusations de collaboration avec l’occupant allemand portées par le gouvernement soviétique durant la deuxième Guerre mondiale. Les Tatars ont été déportés collectivement en Sibérie.

Avec la libéralisation des années Gorbatchev, puis la chute de l’Union soviétique, les Tatars sont revenus en Crimée et sont aujourd’hui au nombre de 246 000. C’est une minorité significative, mais qui ne compromet en aucune façon la prédominance russe de la péninsule. En effet, la Crimée compte 2,2 millions d’habitants, dont 65 % de Russes dits « ethniques ».

Cette composition démographique se traduit en termes politiques par un attachement à Moscou. C’est ainsi qu’en janvier 1991, la population de Crimée se prononça par voie de référendum à 94% en faveur du rattachement direct à l’Union soviétique (taux d’abstention : 19%). En décembre de la même année, un deuxième référendum organisé par l’Ukraine donna 55% en faveur de l’indépendance de l’Ukraine (taux d’abstention : 40%). On devine que dans ce cas les abstentionnistes se recrutaient principalement parmi la communauté russophone.

Les médias occidentaux invoquent sans cesse le deuxième référendum, sans jamais mentionner le taux d’abstention. Ils font aussi l’impasse sur ce qui s’est passé ensuite, à savoir la proclamation de la République de Crimée en mai 1992 par la majorité russe avec sa propre constitution définissant un statut d’autonomie dans le cadre ukrainien. En mars 1994, cette petite république organise un nouveau référendum pour élargir son autonomie qui obtient 78% de votes favorables.[1] Le pouvoir de Kiev s’empresse de dépêcher ses forces spéciales en Crimée et d’abolir la constitution de 1992.

Sans vouloir retracer le détail des querelles entre la Crimée et le gouvernement central ukrainien entre 1994 et 2014, ce bref rappel historique montre que la Crimée n’est ni ukrainienne, ni tatare, du moins depuis le XVIIIe siècle. En fait, tout dans sa composition démographique et ses luttes politiques en font un territoire russe. Ainsi, ce sont les votes de Crimée et en partie du Donbass qui ont donné la majorité pro-russe au Parti des régions de Viktor Ianoukovitch aux élections présidentielles ukrainiennes de 2010.

La haine du russe

Pourquoi les Ukrainiens veulent-ils récupérer des territoires dont ils ont si souvent vilipendé la population assimilée à la « colonisation » entre 1991 et 2014 et qu’ils ont voulu spolier de leurs droits à l’occasion du coup de force de Maïdan? La querelle sur la place de la langue russe cache un débat bien plus fondamental. Les Ukrainiens tracent une équivalence entre post-colonialisme et post-soviétisme.

Tous les nationalistes ukrainiens ont le sentiment profond d’avoir plus souffert sous le communisme soviétique que les autres peuples. Ils affirment que la grande famine soviétique des années 1932-33 était dirigée contre l’Ukraine et s’apparenterait à un génocide. Ils ont même inventé un mot pour cela : Holodomor. Les chiffres démontrent que la famine provoquée par la collectivisation des terres a frappé en priorité les régions agricoles, dont l’Ukraine, il est vrai, mais elle a sévi aussi en Russie centrale et méridionale ainsi qu’au Kazakhstan.

Cette interprétation biaisée de l’histoire est systématiquement reprise par les instances dirigeantes de l’Occident. À ce jour, 33 pays parmi lesquels les États-Unis, ont reconnu l’Holodomor comme un génocide. Une dizaine d’autres l’ont fait par le biais du Parlement européen en décembre 2022 à l’occasion d’un vote de circonstance comparant la guerre en Ukraine aux crimes du passé soviétique.[1] Les nationalistes ukrainiens ne se limitent pas à réécrire l’histoire de la période soviétique. Ils n’ont de cesse de nier l’existence d’une origine commune entre l’Ukraine et la Russie. 

Toute une mythologie historique a été créée par les nationalistes ukrainiens et propagée dans les manuels scolaires. Ainsi, la Rous de Kiev (882-1169) serait à l’origine du seul peuple ukrainien et non des Russes qui sont assimilés à une série de hordes barbares errant en Moscovie. Les nationalistes préfèrent utiliser le terme de Moscovie plutôt que celui de Russie. On assiste à un découplage de l’histoire des deux peuples et à une valorisation d’un âge d’or ukrainien suivi par 300 ans de luttes pour la libération nationale.[2]

Maintenant que l’Ukraine est indépendante, on aurait pu s’attendre à ce que cette passion antirusse fût en voie de s’éteindre. Bien au contraire. Les nationalistes ukrainiens ont au contraire exigé l’abandon de la commémoration des dates rappelant les « exactions des bourreaux de l’Ukraine » et la destruction de tous les symboles et monuments soviétiques. C’est dans cette perspective que la langue ukrainienne a été valorisée et la langue russe interdite dans l’ensemble de l’espace administratif et limitée dans le secteur privé.

Voilà le contexte mouvementé dans lequel le gouvernement non élu issu de la révolte de Maïdan a retiré les droits linguistiques concédés à la communauté russophone. Les médias occidentaux soulignent avec raison que la loi linguistique n’a jamais été ratifiée. En revanche, une nouvelle législation a été promulguée en avril 2019 qui fait de l’ukrainien la seule langue nationale et régionale aussi bien dans le secteur public que privé. Seules les communications interpersonnelles sont épargnées.

En matière d’enseignement, la langue officielle est bien sûr favorisée, mais une place est faite à l’étude des langues de communication internationale, principalement l’anglais. Dans certains cas, l’enseignement peut être bilingue : ukrainien et anglais ou encore une langue d’une minorité nationale, à condition que celle-ci soit une des langues officielles de l’Union européenne. Cette formulation alambiquée a pour seul but d’exclure la langue russe.

Y a-t-il une possibilité de sortie de crise ?

À compter de l’indépendance, la politique ukrainienne a évolué vers une position de plus en plus antirusse. En cédant sans négociation et sans effusion de sang à toutes les demandes des autorités ukrainiennes en décembre 1991, le pouvoir de Moscou n’a pas apaisé le jeu. Il a ouvert les portes à une surenchère nationaliste de plus en plus virulente qui a gagné tous les secteurs de la vie politique et même économique ou culturelle.

La guerre du Donbass qui a éclaté dès avril 2014 et l’invasion russe de février 2022 n’ont pas manqué d’exacerber le nationalisme ukrainien. Les médias occidentaux ont tous souligné ce qu’ils appellent une renaissance de l’identité ukrainienne, sans jamais noter que celle-ci allait de pair avec une vague de haine antirusse qui ne se limite pas à la politique suivie par le gouvernement de Vladimir Poutine. Elle englobe tout ce qui est russe ou russophone.

Restituer à l’Ukraine les régions peuplées de communautés russes dans le Donbass et a fortiori en Crimée reviendrait à jeter ces populations dans les bras d’un pouvoir qui a multiplié les vexations et manifeste ouvertement son hostilité à leur encontre. Pourtant la stratégie des pays occidentaux consiste à proclamer avec force : « les régions concernées sont ukrainiennes et elles le seront toujours »; ainsi qu’à prôner le retour « à la souveraineté et à l’intégrité territoriale de l’Ukraine à l’intérieur de ses frontières internationalement reconnues. »[1]

Pas la moindre nuance dans cette ligne politique et surtout pas un mot pour les populations d’origine russe qui peuplent le Donbass et surtout la Crimée. Pourtant, on sait combien le sort de la communauté albanophone du Kosovo avait préoccupé cette même organisation atlantique au point de la pousser à intervenir militairement en mars 1999 au cœur de l’Europe. Il n’était pas question de laisser cette population albanophone aux prises avec la domination d’une Serbie en proie à un nationalisme alors qualifié de rétrograde.

Il est clair que toute solution négociée de la crise en cours en Ukraine doit passer par une reconnaissance du droit des communautés russes et russophones. En taisant cet enjeu, nommément pour ne pas faire le jeu de la Russie, l’Occident s’enferme dans une logique de guerre sans fin. Pour recouvrer la paix, il va falloir délimiter un espace de négociation. Le sort des communautés russes et russophones d’Ukraine devra faire partie de la solution.

Les accords de Minsk qui prévoyaient la démilitarisation du Donbass conjointement avec l’autonomie des républiques russes de Donetsk et de Louhansk avaient le mérite de reconnaître l’enjeu communautaire. Mais ces accords avaient été très mal reçus en Ukraine, les citoyens y voyant un compromis injuste, nettement en faveur de la Russie. « Le respect des accords de Minsk signifie la destruction du pays », déclarait à Associated Press Oleksiy Danilov, secrétaire du Conseil de sécurité nationale et de défense de l’Ukraine.[1]

En outre, les accords de Minsk demeuraient muets sur le sort de la Crimée. Toute solution au conflit Russie-Ukraine doit englober à la fois le Donbass et la Crimée pour être viable. Puisque les Ukrainiens rejettent avec véhémence tout ce qui est russe, il serait absurde de leur confier le sort d’une communauté de plusieurs millions de personnes qu’ils s’empresseraient de soumettre à toutes sortes de vexations et bien évidemment à la politique d’ukrainisation forcée en vigueur dans le reste du pays.

Voici à grands traits quelques éléments de ce qui pourrait être négociable entre l’Ukraine et la Russie :

  • Une solution politique pourrait passer par un statut d’indépendance aux républiques de Donetsk et de Louhansk ainsi qu’à la Crimée, en échange de quoi l’Ukraine s’engagerait à ne jamais rejoindre les rangs de l’OTAN ou de toute autre alliance militaire.
  • Une autre solution possible et sans doute plus équilibrée consisterait à avaliser l’intégration à la Russie des deux républiques du Donbass et de la Crimée, en échange de quoi l’Ukraine pourrait rejoindre les rangs de l’OTAN comme elle en a maintes fois manifesté l’intention. 
  • Dans un cas comme dans l’autre, les pays occidentaux lèveraient l’ensemble des sanctions économiques et autres qui frappent la Russie.

Ces pistes de solutions sont imparfaites, mais elles ont le mérite de reconnaître que jamais une communauté russe ne se sentira en sécurité dans le cadre de l’État ukrainien. Le nationalisme chauffé à blanc qui prévaut à Kiev interdit toute sortie de crise qui ne tienne pas compte de cet enjeu communautaire. En outre, les Ukrainiens n’ont aucun intérêt à récupérer quelques millions de citoyens d’origine russe dont les allégeances identitaires sont diamétralement opposées aux leurs.

Le mutisme absolu des puissances occidentales sur le sort des minorités russes d’Ukraine est le signe évident de leur refus d’un retour négocié à la paix. On a vu que le sort de ces communautés a servi de déclencheur à la guerre au moins autant que l’agrandissement de l’OTAN. En refusant d’aborder le sujet et donc de rechercher une pise de solution, l’Occident démontre qu’il rejette la paix et vise expressément une victoire militaire assortie d’un changement de régime à Moscou.

[1] Face au soulèvement de la communauté russophone, le président ukrainien ne ratifiera pas la mesure d’abrogation.

[2]  Il y avait deux autres questions portant sur la double citoyenneté russe et ukrainienne ainsi que sur les pouvoirs du président de la république autonome qui ont obtenu des résultats similaires.

[3] « Le Parlement européen reconnaît l’Holodomor, la famine ukrainienne des années 1930, comme un génocide », Le Monde avec AFP, 15 décembre 2022.

[4] Alexia Kis-Marck, « Les discours sur la langue des programmes politiques ukrainiens : idéologies linguistiques et revendications nationales », in « Contacts (ou conflits) de langues en contexte postcommuniste et postcolonial » (sous la direction de Ksenija Djordjević Léonard & Virginia Garin, Presses universitaires de la Méditerranée, 2016, 275 pages. Cf. p. 75-6.

[5] Site de l’OTAN : https://www.nato.int/cps/fr/natohq/topics_192648.htm

[6] Cité in Marion Fontaine, « En quoi consistent le protocole et les accords de Minsk ? », Géo, 10 août 2022.




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