Sur la crise nucléaire dans la péninsule coréenne

par le professeur Hans Köchler
30 août 2017
Source : http://arretsurinfo.ch, 23 septembre 2017
Horizons et débats, Zurich, 18 septembre 2017
Source originaire : http://www.zeit-fragen.ch/de/ausgaben/2017/2223-12-september-2017/zur-nuklearen-krise-auf-der-koreanischen-halbinsel.html

Prise de position du Professeur Hans Köchler, président de l’«International Progress Organization» – Vienne, 30 août 2017
L’International Progress Organization salue la déclaration du président du Conseil de sécurité de l’ONU du 29 août 2017, dans laquelle il renforce la position du Conseil de maintenir le concept d’une péninsule coréenne exempte d’armes nucléaires et où il appelle à trouver, par le dialogue, une solution pacifique et globale à la crise.
En rappelant la déclaration des organisations non-gouvernementales du 14 juillet 2003, soutenue par l’International Progress Organization, au sujet du conflit de la Corée et le danger de la prolifération nucléaire, nous confirmons notre position que la politique des sanctions économiques poursuivie par le Conseil de sécurité touche avant tout la population civile sans apporter les résultats politiques désirés. Les mesures punitives constamment renforcées et imposées à la Corée du Nord par le Conseil de sécurité depuis 2006, ont accru les tensions et compliqué les négociations diplomatiques. Après les essais nucléaires et de missiles répétés de la part de la Corée du Nord et les nombreuses grandes manœuvres militaires des Etats-Unis entreprises en commun avec la Corée du Sud – les deux parties accompagnant leurs activités par des prises de position belliqueuses envers l’autre partie –, un incident ou une fausse appréciation pourrait déclencher une confrontation militaire massive – avec des conséquences catastrophiques tant pour les Corées du Nord et du Sud que pour le Japon.
Toute demande de solution négociée – telle que le Conseil de sécurité l’a proposée – n’est crédible que si toutes les parties s’abstiennent de toutes nouvelles provocations et si le Conseil de sécurité s’occupe lui-même du problème principal de la crise: le conflit non résolu et la division du pays suite à la guerre de Corée de 1950 à 1953. Rappelons qu’aussi longtemps qu’il n’y aura pas d’accord de paix, l’accord de cessez-le-feu du 27 juillet 1953 reste en vigueur.
L’analyse de la situation des faits et la concrétisation des propositions de compromis réalistes nécessitent la prise en compte des faits historiques et la compréhension de la succession des évènements ayant mené à la crise actuelle. Selon le paragraphe 13 (d) de l’Accord de cessez-le-feu, signé par le général américain William K. Harrison Jr. (au nom du commandement des Nations Unies) et du général Nam Il (au nom de l’Armée populaire coréenne et des troupes volontaires chinoises), il est interdit d’«introduire» en Corée «des avions de chasse, des véhicules blindés, des armes et des munitions en nombre supplémentaire».
En stationnant dans les années 1958/59 des missiles et des canons à ogives nucléaires en Corée du Sud, les Etats-Unis ont unilatéralement suspendu cette disposition, et donc violé l’accord en vigueur. Cette violation du droit international était au début du programme nord-coréen pour la construction de missiles et d’ogives nucléaires. En 1991, suite à la «Presidential Nuclear Initiative» du président George H. W. Bush, les Etats-Unis ont retiré leurs armes nucléaires tactiques de la péninsule coréenne.
Puis, cela fut suivi par la «Joint Declaration of South and North Korea on the Denuclearization of the Korean Peninsula» [Déclaration commune de la Corée du Sud et du Nord concernant la dénucléarisation de la péninsule coréenne] qui entra en vigueur le 19 février 1992. Selon l’article 1 de cette déclaration, «les Corées du Sud et du Nord s’engagent à ne pas tester, fabriquer, recevoir, posséder, entreposer, utiliser, exploiter des armes nucléaires».
Les dispositions de cette déclaration sont cependant restées lettre morte. Malgré son engagement public, la Corée du Nord a continué secrètement à développer son programme nucléaire. Des tensions accrues et des méfiances des deux côtés ont créé une situation dans laquelle la Corée du Nord, dotée d’armes nucléaires, défie ouvertement la grande puissance nucléaire que sont les Etats-Unis.
Malgré les sanctions toujours plus sévères émises par le Conseil de sécurité depuis le 15 juillet 2006, ce litige persistant échappe entre temps à tout compromis diplomatique et s’est transformé en une logique de la dissuasion. Le fait que des pays tels l’Irak et la Libye soient – après avoir abandonné leurs ambitions nucléaires – devenus les victimes d’une politique du «changement de régime» a rendu la situation sur la péninsule coréenne beaucoup plus difficile. Etant donné que la confiance manque de tous les côtés, la dissuasion nucléaire semble être la seule option pour certains.
Alors que la Corée du Nord, ne se laissant plus impressionner par les résolutions du Conseil de sécurité, continue à développer sa technique nucléaire et ses missiles, les Etats-Unis ont garanti à la Corée du Sud – sur la base de l’Accord pour la défense mutuelle («Mutual Defense Treaty» du 1er octobre 1953) – la «poursuite de la dissuasion élargie assurée par le bouclier de protection nucléaire des Etats-Unis». (Joint Communiqué, 38th Security Consultative Meeting between the United States and South Korea, Washington DC, 20 October 2006)
Dans ces conditions, non définies par des réflexions normatives mais par la politique réelle internationale* , une politique de paix crédible doit – aussi fâcheux que cela puisse paraître – prendre en compte les mécanismes de la dissuasion avant que l’ouverture au dialogue puisse être possible. Nous ne devons pas ignorer le fait que les puissances nucléaires principales ayant adhéré au Traité sur la non-prolifération des armes nucléaires (TNP) n’ont, en dépit de toutes les belles paroles émises dans le domaine du désarmement nucléaire, auquel elles seraient tenues selon l’article VI du traité, pris jusqu’à présent aucune mesure crédible dans ce sens. Ces états n’ont pas non plus adhéré au Traité d’interdiction complète des essais nucléaires (TICEN).
Si l’on veut que la requête adressée à la Corée du Nord d’abandonner ses armes nucléaires soit crédible, des mesures de confiance sur la base de la réciprocité sont incontournables. Aussi longtemps que le sentiment d’incertitude prévaut, aucune négociation sensée – c’est-à-dire factuelle et rationnelle – n’est possible. (Cela a été douloureusement ressenti lors de l’échec du projet de transformer, dans le cadre du TNP, le Proche-Orient en une zone sans armes nucléaires.) Que se soit sur la péninsule coréenne ou dans d’autres régions – le désarmement nucléaire ne peut pas avoir lieu sur une base unilatérale. Il doit être complet et comprendre tant la réduction des capacités nord-coréennes que la fin de la politique du «bouclier de protection nucléaire» des Etats-Unis pour la Corée du Sud. Cela doit finalement mener à la suppression progressive des alliances de sécurité des deux parties et à l’acceptation commune de la neutralité en politique étrangère tant de la Corée du Nord que de la Corée du Sud.
L’«approche globale» préconisée par le Conseil de sécurité doit – outre les mesures coercitives selon le chapitre VII de la Charte de l’ONU – prendre en compte ces aspects politiques plus généraux.


  • Il convient de remplacer “la politique réelle internationale” par la Realpolitik internationale”. Depuis Bismarck, on utilise en français l’expression “Realpolitik” dans le sens de politique pragmatique tenant compte du rapport des forces mais poursuivant l’intérêt national. IR.

La Suisse, lieu possible de négociations?
Le 6 septembre, face aux journalistes internationaux, la conseillère fédérale Doris Leuthard a évoqué la Suisse comme lieu de négociations pour les parties en conflit dans la crise nord-coréenne: «Il est grand temps de se mettre à la table de négociation. Les grandes puissances doivent assumer leurs responsabilités.» (www.srf.ch/news/international du 6/9/17)
Dans une interview, l’ancienne conseillère fédérale Micheline Calmy-Rey, ancienne chef du Département fédéral des Affaires étrangères(DFAE) s’est également prononcée, en faveur d’une médiation avec un soutien suisse: nous pourrions jouer un rôle actif comme nous l’avons déjà fait dans le cadre des négociations fructueuses sur le nucléaire avec l’Iran. (Tagesschau srf du 6/9/17)
Etat neutre, la Suisse peut régulièrement, dans la tradition des bons offices, construire des ponts ou désamorcer des conflits en effervescence ou figés entre puissances étrangères.

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