«Malheureusement, je suis convaincue que Julian Assange n’obtiendra pas de procès équitable»

Extrait d’un appel de Mairead Maguire*

Prix Nobel de la Paix 1976

Source Horizon et Débats du 27 mai 2019.

Source originaire: www.peacepeople.com/nobel-peace-laureate-maguire-requests-uk-home-office-for-permission-to-visit-her-friend-nobel-peace-nominee-julian-assange-in-prison-in-london du 12/4/19

(Traduction Horizons et débats)

 

Le jeudi 11 avril restera gravé dans l’histoire comme un jour sombre pour les droits de l’humanité. Julian Assange, un homme brave et bon, a été arrêté par le Service métropolitain de police («Metropolitan Police Service»), enlevé de force à l’ambassade d’Equateur sans avertissement préalable dans des modalités réservées à un criminel de guerre et enfermé dans un fourgon de police. Il s’agit d’un moment triste, où le gouvernement britannique, à la demande du gouvernement des Etats-Unis, a arrêté Julian Assange, symbole de la liberté d’expression en tant qu’éditeur de Wikileaks. […]
La décision du président équatorien Lenin Moreno de retirer, sous la pression financière des Etats-Unis, son asile au fondateur de Wikileaks est un autre exemple du monopole mondial des Etats-Unis sur la monnaie. Ce monopole exerce des pressions sur d’autres pays pour qu’ils obéissent aux ordres des Etats-Unis ou qu’ils subissent les conséquences financières et peut-être violentes de leur désobéissance à la prétendue superpuissance mondiale, dépourvue  malheureusement de toute conscience éthique.
Julian Assange avait obtenu l’asile à l’ambassade de l’Equateur, il y a précisément sept ans, en raison de sa propre prévision d’extradition exigée par les Etats-Unis pour le déférer devant le «Grand Jury» (un Tribunal siégeant secrètement) des Etats-Unis – car il avait divulgué des documents prouvant des tueries cachées au public et commis, non pas par lui, mais par les forces américaines et celles de l’OTAN.
Malheureusement, je suis convaincue que Julian Assange n’obtiendra pas de procès équitable. Comme nous l’avons vu au cours des sept dernières années, les pays européens et bien d’autres n’ont pas la volonté politique ou l’influence nécessaires pour défendre ce qu’ils savent être juste et finiront par céder selon la volonté des Etats-Unis. Nous avons vu Chelsea Manning forcée à retourner en prison et à l’isolement, nous ne devons donc pas être naïfs dans notre façon de penser: c’est certainement ce qui attend Julian Assange.
J’ai rendu visite à Julian à deux reprises à l’ambassade d’Equateur et j’ai été très impressionné par cet homme courageux et très intelligent. La première visite a eu lieu à mon retour de Kaboul. De jeunes adolescents afghans avaient insisté pour écrire une lettre et avaient demandé que je la transmette à Julian Assange, pour le remercier d’avoir publier sur WikiLeaks la vérité sur la guerre en Afghanistan et pour avoir aidé à empêcher leur pays d’être bombardé par des avions et des drones. Tous m’ont parlé de frères ou d’amis tués par des drones alors qu’ils ramassaient en hiver du bois dans les montagnes.
Le 8 janvier 2019, j’ai proposé Julian Assange pour le prix Nobel de la paix. J’ai publié un communiqué de presse, semblant avoir été largement ignorée par les médias occidentaux, dans l’espoir d’attirer l’attention sur sa nomination. Par les actions courageuses de Julian et d’autres comme lui, nous pouvions très bien nous rendre compte des atrocités de la guerre. La publication de ces dossiers nous ont permis, à l’aide les médias, de prendre connaissance des atrocités commises par nos gouvernements. Je suis fermement convaincue qu’il s’agit là de la véritable essence d’un militant. C’est une honte pour moi de vivre à une époque, où des gens comme Julian Assange, Edward Snowden, Chelsea Manning et quiconque prêt à nous ouvrir les yeux sur les atrocités de la guerre, sont susceptibles d’être traqués comme des animaux par les gouvernements, pour être punis et réduits au silence. […] Cet homme paie un prix élevé pour sa tentative de mettre fin aux guerres en faveur de la paix et de la non-violence. Nous devrions tous nous en souvenir.     •

*    Mairead Corrigan-Maguire (née le 27  janvier 1944 à Belfast en Irlande du Nord) est co-fondatrice du plus important mouvement pour la paix d’Irlande du Nord, la Community of Peace People. Pour cet engagement, elle a obtenu conjointement avec Betty Williams le Prix Nobel de la paix de l’année 1976. Le déclic pour son engagement fut la mort des ses trois nièces et neveux lors d’une confrontation entre l’IRA et l’armée britannique.

Art. 19 du Pacte international relatif aux droits civils et politiques*

  1.  Nul ne peut être inquiété pour ses opinions.
    2.    Toute personne a droit à la liberté d’expression; ce droit comprend la liberté de rechercher, de recevoir et de répandre des informations et des idées de toute espèce, sans considération de frontières, sous une forme orale, écrite, imprimée ou artistique, ou par tout autre moyen de son choix.
    3.    L’exercice des libertés prévues au par. 2 du présent article comporte des devoirs spéciaux et des responsabilités spéciales. Il peut en conséquence être soumis à certaines restrictions qui doivent toutefois être expressément fixées par la loi et qui sont nécessaires:
    a)    au respect des droits ou de la réputation d’autrui;
    b)    à la sauvegarde de la sécurité nationale, de l’ordre public, de la santé ou de la moralité publiques.

*     Ce Pacte conclu à New York le 16/12/1966, signé jusqu’à présent par 169 Etats, est juridiquement contraignant.

 

Chronologie

  1. Octobre 2006: La plateforme de dévoilement WikiLeaks.org, dont l’initiateur et fondateur est Julian Assange, est officiellement enregistrée.
  • Début 2010: WikiLeaks reçoit un large inventaire de documents classifiés américains.
  • Avril 2010: WikiLeaks publie une vidéo militaire américaine secrète (vidéo «Collateral Murder») montrant l’assassinat aveugle de plus d’une douzaine de personnes dans la banlieue irakienne de New Bagdad, dont deux membres de Reuters News.
  • Mai 2010: Bradley Manning (aujourd’hui Chelsea Manning), analyste du renseignement de l’armée américaine, est arrêté en Irak pour avoir publié WikiLeaks.
  • Juillet 2010: Publication du journal de guerre afghan («Afghan War Diary») avec 91 000 documents classifiés documentant une image non filtrée de la guerre.
  • Octobre 2010: «Iraq War Logs» (Journal de guerre de la guerre en Irak, 2004–2009): 391 832 documents secrets sont publiés; d’après ces documents, 66’081 des 109 032 victimes étaient des civils.
  • Novembre 2010: Un tribunal suédois ordonne la détention d’Assange dans le cadre d’une enquête sur des allégations de viol et de violence sexuelle.
    «Cablegate» (Publication de dépêches provenant d’ambassades américaines par WikiLeaks): WikiLeaks commence à publier une collection de 251 287 rapports internes et d’évaluations de la situation des ambassades américaines dans le monde entier adressés au Département d’Etat américain, au cours de la période de décembre 1966 à février 2010. Le matériel fourni à l’avance par WikiLeaks à certains médias internationaux tels que le «New York Times», le «Guardian», «Le Monde», «El Pais» et Der Spiegel est édité et mis en contexte, suite à une étroite collaboration entre ces publications. Les dépêches montrent avant tout comment les Etats-Unis voient le monde et comment ils essaient de l’influencer.
    Le procureur général des Etats-Unis Eric Holder affirme que le ministère de la Justice et le Pentagone mènent une «enquête criminelle active en cours» pour déterminer si Assange a violé le droit pénal, y compris la Loi sur l’espionnage.
  • Décembre 2010: La police britannique arrête Assange sur mandat d’arrêt européen délivré par la Suède. Assange est libéré sous caution après une semaine.
  • Février 2011: La Haute Cour britannique ordonne l’extradition d’Assange vers la Suède – sans mise en accusation. Assange fait appel de la décision, craignant l’extradition vers les Etats-Unis.
  • Avril 2011: Publication des «Gitmo files» (fichiers de Guantánamo): 779 documents sur les prisonniers de Guantánamo contiennent des informations choquantes sur chacun des «unlawful enemy combatants» (combattants ennemis illégaux) de la «Guerre contre le terrorisme» de George W. Bush, dont certains sont toujours détenus sur le territoire cubain.
  • Mai 2011: Selon des rapports, le gouvernement américain ouvre une audience du «Grand Jury» (Cour secrète) pour déterminer si WikiLeaks et Assange peuvent être poursuivis pour d’éventuels crimes, dont l’espionnage.
  • Septembre 2011: WikiLeaks publie l’ensemble des dépêches diplomatiques sans déformation aucune après qu’un journaliste collaborant avec WikiLeaks ait publié le mot de passe pour décrypter une sauvegarde.
  • Novembre 2011: La Haute Cour britannique décide qu’Assange doit être extradé vers la Suède. Il fait de nouveau appel et reste assigné à résidence.
  • Février 2012: Publication de 5 millions de courriels concernant la «société de sécurité» texane Stratfor, un service de renseignement privé travaillant en étroite collaboration avec les services américains et israéliens. Dans un courriel, le vice-président de Stratfor Fred Burton affirme: «Nous avons une ‹sealed complaint› (accusation secrète ‹scellée›) contre Assange.»
  • Mai 2012: La Cour suprême du Royaume-Uni décide que l’extradition d’Assange vers la Suède est légale et doit avoir lieu.
  • Juin 2012: Assange s’enfuit à l’Ambassade d’Equateur à Londres et demande l’asile politique. Le «Westminster Magistrates Court» (Tribunal de première instance de Westminster) délivre un mandat d’arrêt pour violation de la liberté sous caution parce qu’Assange s’est rendu de l’assignation à résidence à l’ambassade de l’Equateur.
  • Août 2012: L’Equateur accorde l’asile politique à Assange.
  • Août 2013: Bradley Manning est condamné à 35 ans de prison pour espionnage.
  • Mars 2015: Un juge de la Cour de district des Etats-Unis déclare que le FBI et le Département de la Justice des Etats-Unis poursuivent toujours une enquête criminelle «active et en cours» envers WikiLeaks et Assange au sujet des fuites de Manning.
  • Août 2015: Les procureurs suédois clôturent leurs enquêtes sur les allégations de violences sexuelles, car le temps imparti pour engager des poursuites est compté. Les enquêtes sur les allégations de viol se poursuivent.
  • Février 2016: Le Groupe de travail des Nations Unies contre la détention arbitraire décide que le séjour d’Assange à l’ambassade de l’Equateur équivaut à une «détention arbitraire» et qu’il doit être indemnisé pour cela. Le Royaume-Uni et la Suède rejettent cette décision.
  • Juillet 2016: WikiLeaks publie 19 000 courriels du Comité national démocrate américain (DNC) et du conseiller de campagne d’Hillary Clinton, John Podesta. Par la suite, on a prétendu qu’ils avaient été transmis à WikiLeaks par des pirates russes, malgré les réfutations d’Assange.
  • Novembre 2016: Le procureur suédois interroge Assange à l’ambassade d’Equateur à Londres concernant les allégations de viol.
  • Mars 2017: Les procureurs américains auraient élargi leurs enquêtes par le «Grand Jury» contre WikiLeaks et Assange.
    Sous le nom de «Vault 7», WikiLeaks publie des documents de la CIA décrivant en détail les activités et les capacités de la CIA en matière de surveillance électronique et de cyberguerre.
  • Avril 2017: Le directeur de la CIA Mike Pompeo (aujourd’hui Secrétaire d’Etat américain) dénomme WikiLeaks «un service de renseignement ennemi non étatique, souvent soutenu par des acteurs étatiques tels que la Russie.»
    Le procureur général des Etats-Unis Jeff déclare que l’arrestation d’Assange est une «priorité», et CNN rapporte que les autorités ont porté plainte contre lui.
  • Mai 2017: Chelsea Manning est graciée par le président américain de l’époque Obama.
    Les procureurs suédois mettent fin à leurs enquêtes sur les accusations de viol portées contre Assange et déclarent qu’ils ne peuvent continuer leur enquête sans la présence d’Assange en Suède. Son mandat d’arrêt est levé.
  • Décembre 2017: L’Equateur accorde la citoyenneté équatorienne à Assange.
  • Février 2018: Le «Westminster Magistrates Court» rejette une demande des avocats d’Assange visant à faire annuler le mandat.
  • Mars 2018: L’Equateur coupe l’accès d’Assange à Internet et au téléphone et n’autorise que les visites de ses avocats au motif qu’il se serait ingéré dans les affaires des autres pays.
  • Juin 2018: Des fonctionnaires consulaires australiens visitent Assange pour la première fois à l’ambassade de l’Equateur; la raison de cette visite n’est pas révélée.
  • Juillet 2018: Le ministre britannique des Affaires étrangères Jeremy Hunt déclare qu’Assange fait face à de «graves accusations». On prétend par la suite qu’Hunt s’est référé au mandat pour manquement aux conditions de sa libération sous caution.
  • Novembre 2018: On apprend que la justice américaine a préparé secrètement un acte d’accusation contre Assange.
  • Mars 2019: Chelsea Manning est à nouveau arrêtée pour avoir refusé de témoigner devant le «Grand Jury» dans le procès contre Julian Assange.
  • Avril 2019: Le président Lenín Moreno (Equateur) déclare qu’Assange va perdre son statut d’asile parce qu’il a violé ses conditions d’asile. Peu de temps auparavant, WikiLeaks avait fait état d’enquêtes de corruption contre Moreno.
    Un expert indépendant des droits de l’homme doit se rendre auprès d’Assange le 25 avril pour déterminer si les allégations portées contre lui nécessitent une enquête.
  • Le 11 avril, Assange est arrêté après presque 7 ans passés à l’ambassade de l’Equateur à Londres. Une demande d’extradition des Etats-Unis a été déposée contre Assange. La justice américaine l’accuse de «conspiration pour envahir des ordinateurs».
  • Mai 2019: Selon le journal espagnol «El Pais», le procureur général de l’Equateur, à la demande de la justice américaine, a ordonné la perquisition des anciens locaux d’Assange et la remise de tous ses documents aux autorités américaines, y compris tous les téléphones portables, archives numériques, fichiers et supports de stockage (CD, clés USB).
  • Mai 2019: Chelsea Manning est de nouveau arrêtée le 16 mai. Manning a été arrêtée pour outrage au tribunal d’Alexandrie en Virginie aux USA, a déclaré un porte-parole de son équipe d’avocats. La lanceuse d’alertes avait auparavant à nouveau refusé de témoigner sur le cas de Julian Assange.

 

 

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