La paix mondiale menacée

Fondé en 2014

Fièrement propulsé par WordPress

  • L’Ukraine et l’effondrement des valeurs occidentales

    Paix, démocratie, droits de l’homme, protection de l’environnement: dans la lutte contre la Russie, nous sacrifions tout ce qui fait notre honneur

    par Guy Mettan, journaliste indépendant*

    Source : Horizons et débats, Zurich, 25 octobre 2022

    «La Russie, cette tyrannie vieillissante, cherche à détruire l’impertinente démocratie ukrainienne. Une victoire ukrainienne confirmerait le principe du libre gouvernement, de l’intégration à l’Europe et de la capacité des gens de bonne volonté à faire face aux défis globaux. Une victoire de la Russie, par opposition, accroitrait la politique génocidaire en Ukraine, asservirait les Européens, rendrait impossible la lutte contre les menaces climatiques, renforcerait les fascistes, les tyrans et les nihilistes qui voient la politique comme un spectacle destiné à distraire les peuples de la destruction du monde. Cette guerre détermine les principes qui prévaudront au XXIe siècle, politiques de massacres de masse ou politiques défendant la dignité humaine. C’est l’avenir de la démocratie qui est en jeu.»
        Voilà en substance comment Timothy Snyder, l’un des représentants académiques les plus en vue de l’establishment occidental, décrit les enjeux de la guerre en Ukraine dans le numéro de septembre de la revue américaine Foreign Affairs. Défense des «valeurs européennes» contre barbarie, démocratie contre dictature, vertus héroïques contre crimes de guerre, c’est le discours que nous servent, jour après jour, les dirigeants et les médias occidentaux depuis le 24 février dernier sur un ton et avec une unanimité qui ne souffrent aucune réplique.

    Guerres contraires au droit international

    Est-on bien sûr que cette vision correspond à la réalité et que cette guerre correspond à une lutte des gentils contre les méchants ? Et quelles sont ces fameuses valeurs dont on nous ressasse les oreilles mais qu’on se garde pourtant de définir et, surtout, de soumettre à l’épreuve de nos propres comportements ? Car que vaut une «valeur» rendue inutilisable parce que frelatée ou qui aurait été dévaluée par des attitudes encore plus criminelles que celles qu’on reproche à l’adversaire? Ces questions ne sont pas anodines car, vu du reste du monde, l’Europe est en train de montrer qu’elle a échoué à partager son modèle interne – une coopération entre nations membres sur une base égalitaire et de respect mutuel – avec les autres nations du monde et qu’elle est en train de perdre son honneur et son crédit auprès d’elles.
        Un état des lieux s’impose.
        Premier constat problématique, la valeur fondatrice de l’Europe depuis 1945, celle qu’on a brandie pendant sept décennies pour justifier la création et le succès de l’Union européenne, la paix entre les nations, a totalement disparu des discours officiels et médiatiques depuis avril dernier.
        Certes la paix avait déjà connu un sérieux accroc durant la décennie 1990, pendant la guerre de Yougoslavie, lorsque la reconnaissance prématurée de l’indépendance de la Slovénie et de la Croatie par l’Allemagne avait mis le feu aux poudres et qu’en 1999, les états-majors allemand et otanien avaient concocté le faux plan Fer à cheval et mis en scène le massacre de Raçak prétendument ourdis par les Serbes pour liquider les Kosovars et justifier ainsi le bombardement d’un Etat européen pendant 78 jours aux pris de dizaines de morts et de milliards de dégâts. Cet idéal de paix avait aussi été mis à mal par la transformation progressive de l’OTAN en une alliance de plus en plus agressive après la disparition de l’Union soviétique, comme en ont témoigné les attaques contre la Serbie, déjà mentionnée, l’Irak, la Libye, la Syrie et l’Afghanistan, la plupart du temps commises en violant le droit international.
        Malgré ces entorses, la paix, officiellement du moins, restait un fondement de l’action et une «valeur» revendiquée de l’Europe et de l’Occident.
        C’est au nom de la paix aussi que l’Europe, France et Allemagne en tête, ont encore négocié et garanti les Accords de Minsk qui ont suivi le renversement du gouvernement ukrainien et le soulèvement des provinces orientales de l’Ukraine après les émeutes de février 2014 et le rattachement de la Crimée à la Russie. On avait même espéré qu’une paix serait possible entre l’Ukraine et la Russie à la fin mars dernier, jusqu’à ce que la médiatisation de Boutcha et la visite de Boris Johnson, début avril, mettent fin à toute velléité de négociations du côté occidental.
        Depuis lors, la paix a disparu de l’horizon européen. Bien plus, ministres et médias, présidente de la Commission européenne en tête, ne cessent de réclamer plus de guerre, plus de livraisons d’armes, plus de sanctions, plus de soutiens financiers, plus d’austérité énergétique, stigmatisant les rares voix qui osent appeler à la désescalade et à la diplomatie comme des traitres. Ce fossé béant entre les valeurs proclamées et le comportement réel sape l’entier du discours occidental sur les valeurs.
        Dans le même ordre d’idée, comment interpréter le discours des dirigeants et des médias européens, qui n’ont pas de mots assez durs pour fustiger le nationalisme de la Serbie, de la Russie, de la Hongrie, de la Turquie et qui ont toutes les prévenances possibles pour la sécession du Kosovo, l’indépendance de Taiwan, l’occupation du Golan et la colonisation de la Cisjordanie, pourtant non reconnues par le droit international ?

    Les politiques méprisent la volonté populaire

    Deuxième valeur défendue par l’Occident, la démocratie. Comme pour la paix, on a envie d’applaudir. Mais en y regardant de plus près on a des doutes. Comment peut-on justifier le soutien inconditionnel à un pays, l’Ukraine, sous prétexte de démocratie, alors que ce même pays a interdit tous les partis d’opposition (en mars dernier), fermé toutes les chaines d’information non-gouvernementales (en 2021 et 2022), banni les langues minoritaires (et même majoritaire puisque le russe est parlé par les deux tiers de la population), fait assassiner par ses services de sécurité des dizaines de journalistes, d’opposants politiques et même de négociateurs, laissé se développer une corruption galopante (122e position dans le classement de la corruption mondiale, pas loin de la Russie honnie), bradé 17 millions d’hectares de bonnes terres agricoles à trois multinationales américaines malgré l’opposition populaire, enrôlé de force la population masculine dans son armée, exécuté des prisonniers de guerre, utilisé sa propre population civile comme bouclier humain (voir le rapport d’Amnesty), truffé son armée et son administration de sympathisants néonazis notoires, pour ne citer que quelques faits marquants avérés et reconnus du bout des lèvres par les médias dominants ? Est-ce vraiment le modèle de démocratie que nous voulons défendre ?
        Et que dire de notre propre appétence pour la démocratie lorsque nous nous précipitons à Bakou pour cajoler le dynaste Aliev qui ne cesse d’attaquer l’Arménie, en Arabie saoudite pour amadouer le prince Mohammed bin Salmane qui a fait découper le journaliste Kashoggi en morceaux, au Qatar pour faire des risettes à l’émir ou au Cameroun pour faire ami-ami avec le président Biya au pouvoir depuis 40 ans, dans le seul but d’y quérir un peu de gaz ou de pétrole ? Tout ça pour boycotter Vladimir Poutine ?
        Et enfin que penser de notre propre fonctionnement démocratique quand nous soutenons une guerre sans avoir consulté les citoyens, quand nous sabordons la neutralité sans débat, comme c’est le cas de la Suisse, quand nous faisons assaut de bellicisme contre l’avis des gens? Rappelons à ce propos le sondage réalisé en Allemagne et publié le 30 août dernier par le magazine Sterndans l’indifférence absolue des médias occidentaux parce que contrariant pour la doxa dominante: 77 % des Allemands sont favorables à des négociations de paix en Ukraine (contre 17 % qui estiment qu’il ne faut rien faire), 87 % estiment qu’il faut parler à Poutine (contre 11 %), 62 % qu’il ne faut pas livrer d’armes lourdes à l’Ukraine (contre 32 %). Un autre donnait à peu près les mêmes résultats en Autriche. Voilà des avis populaires qu’on se gardera bien d’écouter.

    Répression de la liberté d’expression

    Troisième catégorie de valeurs que nous sommes censée défendre en Ukraine, les droits de l’Homme. Les idéologues occidentistes affirment que la Russie aurait commis un crime d’agression, le pire d’entre tous les crimes selon le Tribunal de Nuremberg, en lançant son «opération spéciale» contre l’Ukraine. C’est possible. Mais les Russes, sur le même mode que les accusations occidentales à propos des Ouïgours en Chine, répondent qu’ils n’ont fait que répondre au crime de «génocide» perpétré par les forces ukrainiennes depuis 2014 dans le Donbass, au prix de 14 000 morts attestés par l’ONU… Idem pour les violations du droit humanitaire, la prise en otage de civils, l’exécution de prisonniers. Selon les estimations du mois d’août, l’ONU chiffrait les pertes civiles à quelque 5 587 morts et 7 890 blessés depuis février. Ce sont 6 000 morts et 8000 blessés civils de trop mais on est loin d’un massacre généralisé et des centaines de milliers de civils tués par les troupes de l’OTAN et les armées pro-occidentales en Irak, en Afghanistan ou au Yémen.
        De même, l’Occident, et Europe en particulier, aime à se poser en modèle de la liberté d’expression, comparé à une Russie qui les bafouerait sans vergogne. Mais comment expliquer alors que nos médias sycophantes piétinent tous les critères d’une information objective en prenant unanimement parti pour l’Ukraine sans écouter l’autre partie ? Audiatur etaltera parsdisent pourtant les manuels de journalisme. Pourquoi a-t-on purement et simplement interdit les médias russes RTet Sputnik de l’UE ? N’est-ce pas une atteinte crasse à la liberté d’expression ? Depuis quand la censure est-elle démocratique et représentative de la liberté d’expression? Et comment justifier le traitement ignoble infligé à Julian Assange, Edward Snowden ou Chelsea Manning, parce qu’ils ont dénoncé les turpitudes de la NSA, les crimes américains en Irak ou les compromissions d’Hillary Clinton et du fils Biden?
        Dernier point, pour une liste que l’on pourrait rallonger, la violation flagrante du droit à la propriété privée avec la confiscation des avoirs de la Banque centrale russe, des biens privés des oligarques, et même le vol pur et simple des sept milliards d’avoirs de la Banque nationale afghane après le départ des troupes américaines.

    Centrales à charbon contre Poutine

    Quatrième et dernière catégorie de valeurs trahies par les pratiques occidentales, l’écologie et la lutte contre les changements climatiques. Depuis le Sommet de Rio de 1992, l’Occident s’est posé, non sans mal et avec force débats internes, en champion de la lutte pour la «préservation de la planète» et le développement des technologies vertes en déclarant notamment la guerre aux émissions de CO2. Trois ans et six mois de guerre en Ukraine plus tard, que s’est-il passé? Au nom de la lutte pour l’Ukraine et de la «mise à genou de l’économie russe», l’Europe s’est mise à importer à grands frais et à grands renforts de pétroliers et de vraquiers polluants du gaz et du pétrole de schiste conspué naguère. On rouvre des centrales au charbon en Allemagne et en Pologne avec la bénédiction des ministres écologistes qui auraient crié au scandale il y a douze mois encore. Et bientôt ce sera le tour des centrales nucléaires.
        L’Europe se persuade qu’elle incarne encore un idéal moral et qu’elle peut se contenter de déclamer les poncifs moraux de la guerre froide – sans avoir à se les appliquer. Quelles que soient les péripéties et l’issue de ce conflit, il est à craindre qu’elle ne trompe plus qu’elle-même et que cette guerre, menée au nom de la morale par Ukrainiens interposés, n’est que le masque d’une volonté de prédation universelle et d’hégémonie mondiale jamais assouvie et qui n’abuse – et n’amuse – plus les six milliards d’autres habitants de la planète. •

    Références

    Enquête: «Mehrheit will Verhandlungen über Kriegsende», Stern, 30 août 2022.
    John Pilger, Silencing the Lambs – How Propaganda Works, Consortium News, 8 septembre 2022.
    Joe Lo, African leaders blast European no-shows at climate adaptation summit, ClimateHomeNews, 6 septembre 2022. Laurence Caramel, Les Africains fustigent l’absence des pays riches au sommet de Rotterdam sur l’adaptation au changement climatique, Le Monde, 5 septembre 2022.
    George Kennan, America and the Russian Future, Foreign Affairs, avril 1951.
    (L’article de Guy Mettan a paru en première publication dans les colonnes de l’hebdomadaire suisse «Die Weltwoche», dans son édition du 1er octobre 2022, reproduction avec l’aimable permission de l’auteur et de la maison d’édition.) 


    *Guy Mettan est journaliste et député au Grand Conseil du canton de Genève, qu’il a présidé en 2010. Il a commencé sa carrière de journaliste pendant ses études de sciences politiques; il a ensuite travaillé pour le «Journal de Geneve», Le Temps stratégique, Bilan, le Nouvau Quotidien puis comme directeur et rédacteur en chef de la «Tribune de Geneve». 
        Depuis 2005, il préside l’Union des Chambres de commerce Suisse-Russie & CEI. De 2006 à 2014, il a été président de la Croix-Rouge genevoise et membre du Conseil de La Croix-Rouge suisse jusqu’en 2019. En 1996, il a fondé le Swiss Press Club, dont il a été le président puis le directeur de 1998 à 2019.   
        Il est l’auteur de plusieurs ouvrages, dont «Russie-Occident. Une guerre de mille ans», qui a été publié dans sept pays, dont la Chine et les États-Unis. Le titre en anglais s’appelle: «Creating Russophobia: From the Great Religious Schism to Anti-Putin Hysteria».

    octobre 25, 2022
  • En route vers la troisième guerre mondiale

    par Guy Mettan, journaliste indépendant

    13 octobre 2022

    Source : Arrêt sur info, 13 octobre 2022

    Cette fois, l’ours russe est fâché. Et quand l’ours russe est fâché, il frappe tous azimuts, sans relâche et sans retenue. Seule manière d’apaiser sa colère : se coucher face contre terre, mettre les mains sur la nuque et espérer que ça passe rapidement. Le régime ukrainien, enhardi par ses récentes victoires et les encouragements armés de l’Occident, est en train d’apprendre à ses dépens cette élémentaire vérité. La Russie est désormais en guerre et elle ira jusqu’au bout quel qu’en soit le prix. Et comme l’Occident sous influence américaine n’entend pas renoncer à « affaiblir » l’ennemi russe jusqu’à son implosion finale, les dés paraissent jetés. La montée aux extrêmes est devenue inarrêtable, si bien qu’on peut désormais voir cette guerre d’Ukraine comme un prélude régional à un embrasement plus général, comme une étape vers une troisième guerre mondiale dont l’Europe sera une fois de plus le théâtre et la victime.

    Quelques faits d’abord.

    Il est très difficile de chiffrer l’aide militaire à l’Ukraine, certaines livraisons n’étant pas communiquées ou se faisant de gré à gré sans passer par des votes parlementaires publics. Il est aussi difficile de distinguer le militaire de « l’humanitaire » ou du soutien financier aux dépenses courantes de l’Etat ukrainien. Mais selon diverses sources, en huit mois de guerre, les Etats-Unis ont voté 54 milliards de dollars d’aides diverses à l’Ukraine dont la moitié pour des armements. Fin août, 14 milliards d’armements directs étaient attestés. A cela il faut ajouter 30 milliards d’euros alloués par les pays européens, dont au moins 10 en livraisons d’armes. Soit plus trois milliards par mois et près de cinq fois le budget militaire annuel ukrainien en quelques mois! Nul doute que la riposte russe au sabotage de Nordstream et à l’attentat contre le pont de Crimée va encore accentuer la cadence des fournitures militaires à Kiev. (Voir Connor Echols, By the numbers : Keeping track of the single largest arms transfer in US history, www.responsiblestatecraft.org, September 18, 2022, et Waffen, Kredite, Hilfsgüter : Welche Länder unterstützen die Ukraine am meisten ? Tagesspiegel, 31. August, 2022.)

    Les aides en nature (fournitures de renseignements, surveillance radar et satellite, entrainement de troupes, envois de mercenaires privés et de conseillers militaires) ne sont pas compris dans ce décompte. Ces chiffres astronomiques cachent une autre réalité : la qualité et la létalité des armes livrées ne cessent de monter en gamme. On peut donc vraiment parler de co-belligérance et d’engagement direct de l’OTAN dans une guerre qui ne veut pas dire pas son nom, ni en Russie où on continue à parler « d’opération militaire spéciale », ni en Occident, où l’on persiste à prétendre que l’on n’est pas en guerre pour ne pas avoir à consulter les parlements et à dire la vérité aux peuples.

    Le réarmement massif de l’Allemagne, avec la décision du chancelier Scholz d’allouer 100 milliards d’euros à cette tâche dans les années à venir, ainsi que le basculement des armées suédoises et finlandaises, neutres jusqu’ici, dans le giron de l’OTAN, sont autant de signes de cette nouvelle marche vers la guerre généralisée.

    Autre fait majeur, le sabotage de trois des quatre tubes des gazoducs Nordstream I et II. Cette opération visait à la fois un but tactique à court terme – détruire l’approvisionnement de l’Allemagne en gaz bon marché pour l’arrimer au gaz américain mais aussi couper court aux protestations grandissantes des opinions publiques européennes et des industriels allemands qui commençaient à réclamer des négociations avec la Russie (la mise hors d’usage des tubes rend caduque toute velléité de paix et de rétablissement des circuits économiques) – et un but militaire stratégique : désintriquer l’économie allemande et européenne de ses liens avec la Russie de façon à constituer deux blocs économiques complètement indépendants et prêts à se livrer une bataille sans merci. Dans la perspective d’une guerre à outrance, il est en effet vital de couper les ponts.

    L’ancien rédacteur en chef du quotidien financier Handelsblatt, Gabor Steingart, en a parlé sans détour dans l’un de ses Pioneer Briefings : « La conduite d’une troisième guerre mondiale n’est pas seulement une question militaire. C’est d’abord et avant tout une question économique. Car sans désenchevêtrement économique le long des blocs de puissance et des blocs militaires, une guerre efficace et soutenable sur une longue période est impossible, comme on l’a vu avec la dépendance de l’Allemagne au gaz naturel russe. Celui qui veut rendre la guerre mondiale gérable doit d’abord dégrouper le commerce mondial. L’indépendance économique est plus importante que des milliards supplémentaires pour la Bundeswehr. Vus sous l’angle économique, les préparatifs pour rendre une troisième guerre mondiale gérable battent leur plein ». (3. Weltkrieg : So soll er führbar gemacht werden, Dienstag, 3. Mai 2022). Il n’y a pas un mot à rajouter.

    C’est aussi dans cette perspective qu’il faut comprendre le déluge des sanctions économiques qui se sont abattues sur la Russie depuis février. Considérées objectivement, elles n’ont qu’un effet très limité sur l’économie russe, avec une récession attendue de -4,5% au lieu des -12 % espérés par l’OTAN, à peine équivalente à celle que la France a connue en 2020 avec le Covid. Elles ont même eu un effet inverse dans la mesure où les revenus des exportations de pétrole et de gaz devraient rapporter 338 milliards de dollars à la Russie cette année, en hausse de près 100 milliards par rapport à 2021 ! (Cf. Patrick Cockburn, How the West’s Sanctions on Russia Boomeranged. The sanctions have completely failed, Counterpunch, October 10, 2022).

    C’est pourquoi on ne discute jamais de leur efficacité dans nos médias, qui répètent en boucle le mantra d’Ursula von der Leyen, selon lequel il suffirait d’attendre. Le but est de contraindre les entreprises occidentales à cesser toute interaction avec la Russie de façon à pouvoir les mobiliser entièrement en cas de guerre générale.

    Quant à l’attentat contre le pont de Crimée, qui fait suite à une longue série de sabotages, de bombardements et d’exécutions de cadres pro-russes dans les républiques du Donbass, sur le territoire russe ou contre la centrale nucléaire de Zaparoje, il visait à couper les approvisionnements des armées russes de Crimée et de Kherson dans la perspective d’une offensive générale ukrainienne vers le sud. Cette tactique avait déjà été utilisée en août contre les ponts sur Dniepr avant l’offensive de septembre contre Kherson.

    En effet, après avoir obtenu des gains au nord, à Kharkov, et au sud-ouest, à Kherson, la stratégie de Kiev vise logiquement à couper le front russe en deux par une attaque massive sur Melitopol et Marioupol, ce qui conduirait l’armée russe à une déroute complète. Mais le demi-échec de l’attentat, suivi d’une riposte massive des Russes depuis lundi ainsi que l’engagement graduel de troupes russes fraîches et la mise hors combat des capacités d’écoute et de transmission de l’armée ukrainienne rendent cette offensive moins probable. Pas sûr que l’armée russe se laisse à nouveau surprendre.

    A ce propos, il est aujourd’hui évident que Poutine a commis la même erreur que Staline lorsque ce dernier a attaqué la Finlande en 1939. La Finlande de l’époque était proche de l’Allemagne nazie et était armée par elle. Les canons et la marine allemande menaçaient directement Saint-Pétersbourg, tout comme la présence de l’OTAN dans l’Ukraine d’aujourd’hui aux yeux de la Russie. Pour Staline, il s’agissait d’une guerre préventive avant la grande guerre à venir contre les Allemands. Pour amadouer les sceptiques, il avait alors engagé des troupes insuffisantes, auxquelles les Finlandais se sont opposés avec succès. Réalisant son erreur, il a fini par envoyer de nouvelles forces, et il a gagné. Poutine a lui aussi engagé une force trop petite, et l’opération de police s’est trouvée confrontée à une résistance inattendue et à des revers qui l’obligent aujourd’hui à décréter une mobilisation partielle et à monter en puissance afin d’obliger l’Ukraine à capituler.

    L’avenir dira si ce schéma est correct. Mais s’il est pertinent, il y a tout lieu d’en redouter les conséquences. En effet, en 1940, Hitler avait suivi de près le déroulement de la guerre russo-finlandaise et en avait conclu que si même une Finlande faible et peu peuplée pouvait humilier l’Union soviétique, la puissante Allemagne allait pouvoir la vaincre sans coup férir. On a vu ce qu’il lui en a coûté. Or il semble qu’aujourd’hui l’adversaire stratégique de la Russie – l’Occident collectif sous drapeau américain – soit en train de commettre la même erreur que Hitler. Son bellicisme et sa propagande exacerbée, qui présentent la victoire finale contre la Russie comme un devoir moral et un fait acquis, lui font penser que Moscou peut être vaincu. Avec ou sans armes nucléaires tactiques, peu importe. Ce climat de triomphalisme rend nouvelle guerre générale très probable.

    Tel est le principal enjeu du moment. Que les Ukrainiens conquièrent plus ou moins de villages, coulent des navires emblématiques comme le Moskva ou bombardent des infrastructures russes symboliques comme Nordstream ou le pont de Crimée est d’une importance somme toute relative. Ce qui compte, c’est la conclusion qu’en tirent leurs sponsors occidentaux. S’ils persistent à croire qu’ils peuvent battre la Russie et l’affaiblir à mort, alors cette idée erronée va déclencher une nouvelle guerre mondiale. Et Liz Truss, qui s’est dit prête à appuyer sur le bouton rouge, pourra passer à l’acte. Tout comme Vladimir Poutine s’il se sent réduit à cette extrémité.

    Dans son discours du 30 septembre, qui a à peine mentionné l’Ukraine, ce dernier a montré qu’il avait compris le message qu’on lui avait envoyé en surarmant l’Ukraine, en sabotant les infrastructures russes et en multipliant les sanctions et que, à ses yeux, le conflit avait basculé dans une autre dimension, à savoir une guerre de civilisation sans merci contre l’Occident collectif. Survivra qui pourra.

    Le temps est compté pour faire dérailler cet engrenage fatal. Plus que jamais, il s’agit de retrouver l’usage de ce mot oublié depuis le 24 février dernier : paix.

    Guy Mettan

    *Guy Mettan, est l’auteur de nombreux ouvrages. Nous vous recommandons :

    Russie-Occident. Une guerre de mille ans  (Il n’est plus disponible. Une nouvelle édition est prévue début 2023).

    Le continent perdu, éditions des Syrtes.

    La tyrannie du Bien, éditions des Syrtes.

    Voir aussi :

    L’Ukraine et l’effondrement des valeurs occidentales

    Maria Zakharova : «Nous voulons une Ukraine neutre, non alignée et non nucléaire»

    Contradictions énergétiques et géopolitiques

    1000 km de gagné, 9000 de perdus

    L’Europe ne peut que perdre

    Dr. Volodymyr & Mr. Zelensky: la face cachée du président ukrainien

    Pourquoi personne ne veut la paix en Ukraine

    La Zelenskimania et l’image ravagée de la Suisse

    Les causes profondes de la guerre en Ukraine

    Source: https://arretsurinfo.ch/en-route-vers-la-troisieme-guerre-mondiale/

    octobre 25, 2022
  • We’re Being Pushed Toward Nuclear War On A Fiction: Notes From The Edge Of The Narrative Matrix

    by

    Caitlin Jonhstone

    14 October 2022

    We’re being driven toward nuclear war on the completely fictional claim that Putin is a Hitler-like megalomaniac who’s just invading countries completely unprovoked, solely because he is evil and hates freedom, and won’t stop invading and conquering until he’s stopped by force.

    The news media aren’t telling people about the western aggressions which led to this war. They’re not telling people the US is keeping this war going with the stated goal of weakening Russia and is rejecting peace talks and refusing to push for peace. All people are being told is that Putin is another Hitler who won’t listen to reason and only understands violence. The world’s two nuclear superpowers are being pushed closer and closer to direct military confrontation based on a complete fiction which omits mountains of facts.

    To participate in this madness is indefensible. It is indefensibly immoral to foist a fictional version of events upon a trusting populace in order to manufacture consent for more and more aggressive acts of brinkmanship with a nuclear superpower. These people are depraved.

    ❖

    “No no you don’t understand, if we weren’t being told constantly by the media that this proxy war needs our full support and censoring the voices who dispute this and using giant troll armies to swarm and silence anyone who questions this, we might fall victim to propaganda.”

    ❖

    “You’re not anti-war, you’re just anti-AMERICAN wars,” said the person who is loudly cheerleading America’s proxy war in Ukraine.

    Warmongers don’t like being called warmongers when they support a US proxy war that was deliberately provoked by the US and is being sustained by the funding and facilitation of the US with the explicit goal of weakening a longtime geopolitical rival of the US. They get very upset when you point out the fact that they are doing this, and when people’s opposition to their warmongering is described as “anti-war”:

    They very much prefer to pretend that this time the US is on the good and righteous side of a war, because in that imaginary world they’re the cool anti-fascists standing up to an evil tyrant and those who oppose their warmongering are the real warmongers.

    “This time the US is on the GOOD side of a war! Also, goo goo ga ga I am a little baby with a little baby brain.”

    ❖

    The closer we get to nuclear war the less patience I have for sectarian spats between people who are supposed to be opposing war and militarism. Grow the fuck up and get over yourselves. This is more important than you and your ego.

    ❖

    Don’t let anyone tell you your criticisms of US warmongering make no difference; if they didn’t, the empire wouldn’t work so hard to dissuade you from making them. They work so hard to manufacture public consent for their agendas because they absolutely require that consent.

    An entire globe-spanning empire rests on our closed eyelids. Depends on keeping us in a propaganda-induced coma. Circulating ideas and information which discredit and dispute that propaganda poses a direct threat to that empire. That’s what all the censorship of dissent is about.

    Is your one tweet, video or public demonstration going to bring the empire crashing down? Of course not. But it will spread awareness by that much. And all positive changes in human behavior are always preceded by an expansion of awareness. You’re nudging us all toward awakening to whatever extent you help expand awareness of truth and reality.

    We can’t be the Hollywood hero who single-handedly decapitates the machine, but we can all collectively throw sand in its gears, making it harder and harder for it to function. That’s what disrupting the imperial propaganda machine accomplishes, because that machine depends on propaganda. The weakest part of an empire that’s held together by lies and manipulation is its lies and manipulations; that’s why it’s such an aggressively protected aspect of its power. And it happens to be the one part that anyone with a voice can attack, and attack effectively.

    The nightmare scenario for our rulers is the same as the nightmare scenario for every ruler throughout history: that the masses will get sick of their rule and use the power of their numbers to get rid of them. That’s exactly what the propaganda matrix is designed to prevent.

    One aspect of this struggle that is a bit like a Hollywood movie is that it kind of is a struggle between light and darkness, because the empire depends on keeping its activities obfuscated and unseen while we’re all working to make its machinery visible and transparent. That’s why Assange is in prison. It’s also why internet censorship keeps ramping up, why propaganda is getting more and more blatant, and why online discussion is swarmed by astroturf trolling ops. Those in power are working against the people to keep things dark and unseen.

    _______________________

    My work is entirely reader-supported, so if you enjoyed this piece please consider sharing it around, following me on Facebook, Twitter, Soundcloud or YouTube, buying an issue of my monthly zine, or throwing some money into my tip jar on Ko-fi, Patreon or Paypal. If you want to read more you can buy my books. The best way to make sure you see the stuff I publish is to subscribe to the mailing list for at my website or on Substack, which will get you an email notification for everything I publish. Everyone, racist platforms excluded, has my permission to republish, use or translate any part of this work (or anything else I’ve written) in any way they like free of charge. For more info on who I am, where I stand, and what I’m trying to do with this platform, click here. All works co-authored with my American husband Tim Foley.

    Bitcoin donations:1Ac7PCQXoQoLA9Sh8fhAgiU3PHA2EX5Zm2

    Feature image was posted to Flickr by Amaury Laporte at https://flickr.com/photos/8283439@N04/51909291570 (CC BY 2.0)

    Liked it? Take a second to support Caitlin Johnstone on Patreon!

    octobre 15, 2022
  • Cracher sur la Russie n’aidera pas les Ukrainiens

    Source FigaroVox

    https://www.lefigaro.fr/vox/monde/andrei-makine-pour-arreter-cette-guerre-il-faut-comprendre-les-antecedents-qui-l-ont-rendue-possible-20220310

    Entretien d’Alexandre Devecchion avec Andreï Makine, écrivain et académicien français d’origine russe, publié dans FigaroVox le 10 mars 2022.

    L’intelligence partagée… L’académicien franco-russe, prix Goncourt 1995, s’afflige de voir l’Ukraine transformée en «chaudron guerrier». Il se défend d’être pro-Kremlin et regrette une vision «manichéenne» du conflit «qui empêche tout débat». Andreï Makine, né en Sibérie, a publié une douzaine de romans traduits dans plus de quarante langues, parmi lesquels Le Testament français (prix Goncourt et prix Médicis 1995), La Musique d’une vie (éd. Seuil, 2001), et, plus récemment, Une femme aimée (Seuil). Il a été élu à l’Académie française en 2016.

    FIGAROVOX. – En tant qu’écrivain d’origine russe, que vous inspire cette guerre ?

    Andreï MAKINE. – Pour moi, elle était impensable. J’ai en tête les visages de mes amis ukrainiens à Moscou, que je voyais avant tout comme des amis, pas comme des Ukrainiens. Le visage de leurs enfants et de leurs petits-enfants, qui sont dans ce chaudron guerrier. Je plains les Ukrainiens qui meurent sous les bombes, tout comme les jeunes soldats russes engagés dans cette guerre fratricide. Le sort du peuple qui souffre m’importe davantage que celui des élites. Comme le disait Paul Valéry, «la guerre, ce sont des hommes qui ne se connaissant pas et qui se massacrent au profit d’hommes qui se connaissent et ne se massacrent pas».

    – Une partie de la presse vous qualifie d’écrivain pro-Poutine. L’êtes-vous ?

    C’est une journaliste de l’AFP qui m’a collé cette étiquette il y a une vingtaine d’années. C’était juste après le départ de Boris Eltsine dont le bilan était catastrophique pour la Russie. Je lui avais expliqué que Eltsine, dans un état d’ébriété permanent, avec la responsabilité du bouton atomique, représentait un vrai danger. Et que j’espérais que la Russie pourrait devenir un peu plus rationnelle et pragmatique à l’avenir. Mais elle a titré : «Makine défend le pragmatisme de Poutine». Comme c’était une dépêche de l’AFP, cela a été repris partout. Et lorsque je suis entré à l’Académie, un grand hebdo, dont par charité je tairai le nom, a, à son tour, titré : «Makine, un Poutinien à l’Académie»… Cela en dit long sur le monde de mensonge dans lequel nous vivons.

    – Vous condamnez l’intervention russe…

    Mon opposition à cette guerre, à toutes les guerres, ne doit pas devenir une sorte de mantra, un certificat de civisme pour les intellectuels en mal de publicité, qui tous cherchent l’onction de la doxa moralisatrice. À force de répéter des évidences, on ne propose absolument rien et on en reste à une vision manichéenne qui empêche tout débat et toute compréhension de cette tragédie. On peut dénoncer la décision de Vladimir Poutine, cracher sur la Russie, mais cela ne résoudra rien, n’aidera pas les Ukrainiens.

    Pour pouvoir arrêter cette guerre, il faut comprendre les antécédents qui l’ont rendue possible. La guerre dans le Donbass dure depuis huit ans et a fait 13 000 morts, et autant de blessés, y compris des enfants. Je regrette le silence politique et médiatique qui l’entoure, l’indifférence à l’égard des morts dès lors qu’ils sont russophones. Dire cela, ne signifie pas justifier la politique de Vladimir Poutine. De même que s’interroger sur le rôle belliciste des États-Unis, présents à tous les étages de la gouvernance ukrainienne avant et pendant la «révolution du Maïdan», n’équivaut pas à dédouaner le maître du Kremlin. Enfin, il faut garder à l’esprit le précédent constitué par le bombardement de Belgrade et la destruction de la Serbie par l’Otan en 1999 sans avoir obtenu l’approbation du Conseil de sécurité des Nations unies. Pour la Russie, cela a été vécu comme une humiliation et un exemple à retenir. La guerre du Kosovo a marqué la mémoire nationale russe et ses dirigeants.

    Lorsque Vladimir Poutine affirme que la Russie est menacée, ce n’est pas un «prétexte» : à tort ou à raison, les Russes se sentent réellement assiégés, et cela découle de cette histoire, ainsi que des interventions militaires en Afghanistan, en Irak et en Libye. Une conversation rapportée entre Poutine et le président du Kazakhstan résume tout. Ce dernier tente de convaincre Poutine que l’installation de bases américaines sur son territoire ne représenterait pas une menace pour la Russie, qui pourrait s’entendre avec les États-Unis. Avec un petit sourire triste, Poutine répond : «C’est exactement ce que disait Saddam Hussein !».

    Encore une fois, je ne légitime en aucune manière la guerre, mais l’important n’est pas ce que je pense, ni ce que nous pensons. En Europe, nous sommes tous contre cette guerre. Mais il faut comprendre ce que pense Poutine, et surtout ce que pensent les Russes, ou du moins une grande partie d’entre eux.

    – Vous présentez la guerre de Poutine comme une conséquence de la politique occidentale. Mais le président russe ne nourrit-il pas une revanche contre l’Occident depuis toujours ?

    J’ai vu Vladimir Poutine en 2001, peu après sa première élection. C’était un autre homme avec une voix presque timide. Il cherchait la compréhension des pays démocratiques. Je ne crois pas du tout qu’il ait eu déjà en tête un projet impérialiste, comme on le prétend aujourd’hui. Je le vois davantage comme un réactif que comme un idéologue. À cette époque-là, le but du gouvernement russe était de s’arrimer au monde occidental. Il est idiot de croire que les Russes ont une nostalgie démesurée du goulag et du Politburo. Ils ont peut-être la nostalgie de la sécurité économique, de l’absence de chômage. De l’entente entre les peuples aussi : à l’université de Moscou, personne ne faisait la différence entre les étudiants russes, ukrainiens et ceux des autres républiques soviétiques… Il y a eu une lune de miel entre la Russie et l’Europe, entre Poutine et l’Europe avant que le président russe ne prenne la posture de l’amant trahi. En 2001, Poutine est le premier chef d’État à proposer son aide à George W. Bush après les attentats du 11 septembre. Via ses bases en Asie centrale, la Russie facilite alors les opérations américaines dans cette région. Mais, en 2002, les États-Unis sortent du traité ABM, qui limitait l’installation de boucliers antimissiles. La Russie proteste contre cette décision qui ne peut, d’après elle, que relancer la course aux armements. En 2003, les Américains annoncent une réorganisation de leurs forces, en direction de l’Est européen

    Poutine s’est durci à partir de 2004 lorsque les pays anciennement socialistes ont intégré l’Otan avant même d’intégrer l’Union européenne, comme s’il fallait devenir anti-russe pour être Européen. Il a compris que l’Europe était vassalisée par les États-Unis. Puis il y a eu un véritable tournant en 2007 lorsqu’il a prononcé un discours à Munich en accusant les Américains de conserver les structures de l’Otan qui n’avaient plus lieu d’être et de vouloir un monde unipolaire. Or, en 2021, lorsqu’il arrive au pouvoir, Joe Biden ne dit pas autre chose lorsqu’il déclare que «l’Amérique va de nouveau régir le monde».

    – On a le sentiment que vous renvoyez dos à dos les Occidentaux et les Russes. Dans cette guerre, c’est bien la Russie l’agresseur…

    Je ne les renvoie pas dos à dos. Mais je regrette que l’on oppose une propagande européenne à une propagande russe. C’est, au contraire, le moment pour l’Europe de montrer sa différence, d’imposer un journalisme pluraliste qui ouvre le débat. Lorsque j’étais enfant dans la Russie soviétique et qu’il n’y avait que la Pravda, je rêvais de la France pour la liberté d’expression, la liberté de la presse, la possibilité de lire différentes opinions dans différents journaux. La guerre porte un coup terrible à la liberté d’expression : en Russie, ce qui n’est guère surprenant, mais aussi en Occident. On dit que «la première victime de la guerre est toujours la vérité». C’est juste, mais j’aurais aimé que ce ne soit pas le cas en Europe, en France.

    – Comment peut-on prétendre défendre la démocratie en censurant des chaînes de télévision, des artistes, des livres ?

    De mon point de vue, la fermeture de la chaîne RT France par Ursula von der Leyen, présidente non élue de la Commission européenne, est une erreur qui sera fatalement perçue par l’opinion comme une censure. Comment ne pas être révolté par la déprogrammation du Bolchoï de l’Opéra Royal de Londres, l’annulation d’un cours consacré à Dostoïevski à Milan ? Comment peut-on prétendre défendre la démocratie en censurant des chaînes de télévision, des artistes, des livres ? C’est le meilleur moyen, pour les Européens, de nourrir le nationalisme russe, d’obtenir le résultat inverse de celui escompté. Il faudrait au contraire s’ouvrir à la Russie, notamment par le biais des Russes qui vivent en Europe et qui sont de manière évidente pro-européens. Comme le disait justement Dostoïevski : «chaque pierre dans cette Europe nous est chère».

    – La propagande russe paraît tout de même délirante lorsque Poutine parle de « dénazification ».

    Le bataillon Azov, qui a repris la ville de Marioupol aux séparatistes en 2014, et qui depuis a été incorporé à l’armée régulière, revendique son idéologie néo-nazie et porte des casques et des insignes ayant pour emblème le symbole SS et la croix gammée. Il est évident que cette présence reste marginale et que l’État ukrainien n’est pas nazi, et ne voue pas un culte inconditionnel à Stepan Bandera. Mais des journalistes occidentaux auraient dû enquêter sérieusement sur cette influence et l’Europe condamner la présence d’emblèmes nazis sur son territoire. Il faut comprendre que cela ravive chez les Russes le souvenir de la Seconde guerre mondiale et des commandos ukrainiens ralliés à Hitler, et que cela donne du crédit, à leurs yeux, à la propagande du Kremlin.

    – Au-delà du débat sur les causes et les responsabilités de chacun dans la guerre, que pensez-vous de la réponse européenne ?

    Bruno Le Maire a été critiqué pour avoir parlé de guerre totale, mais il a eu le mérite de dire la vérité et d’annoncer la couleur, loin de l’hypocrisie de ceux qui envoient des armes et des mercenaires et entendent ruiner l’économie russe, mais prétendent qu’ils ne font pas la guerre. En vérité, il s’agit bien de provoquer l’effondrement de la Russie, l’appauvrissement de son peuple. Il faut le dire clairement : l’Occident est en guerre contre la Russie.

    Cependant, s’il y a un aspect positif pour la possible démocratisation de la Russie, c’est que l’on va anéantir la construction oligarchique qui est une vraie tumeur depuis les années 90. J’invite les dirigeants européens à exproprier les oligarques prédateurs, à confisquer ces milliards de roubles volés et investis à Londres et, plutôt que de les bloquer comme on le fait aujourd’hui, à les donner aux pauvres en Europe et en Russie.

    – Que peut-on faire d’autre ?

    Pour cesser les hostilités, pour donner un avenir à l’Ukraine, on pense toujours qu’il faut avancer ; parfois il faut, au contraire, reculer. Il faut dire : «on s’est trompé». En 1992, après la chute du mur de Berlin, nous nous trouvions à une bifurcation. Nous nous sommes trompés de chemin. Je pensais alors véritablement qu’il n’y aurait plus de blocs, que l’Otan allait être dissoute car l’Amérique n’avait plus d’ennemi, que nous allions former un grand continent pacifique. Mais je pressentais aussi que cela allait exploser car il y avait déjà des tensions : dans le Caucase, en Arménie dans le Haut-Karabakh… À l’époque, j’avais écrit une lettre à François Mitterrand.

    – Quel était le contenu de cette lettre ?

    J’ignore s’il l’a reçue, mais j’évoquais la construction d’une Europe qui n’avait rien à voir avec le monstre bureaucratique représenté aujourd’hui par Madame von der Leyen. Je rêvais d’une Europe respectueuse des identités, à l’image de la Mitteleuropa de Zweig et de Rilke. Une Europe finalement plus puissante car plus souple, à laquelle on aurait pu adjoindre l’Ukraine, les Pays Baltes et pourquoi pas la Biélorussie. Mais une Europe sans armes, sans blocs militaires, une Europe composée de sanctuaires de la paix. Les deux garants de cette architecture auraient été la France et la Russie, deux puissances nucléaires situées aux deux extrémités de l’Europe, chargées légalement par l’ONU de protéger cet ensemble.

    – Est-ce réaliste ?

    La Mitteleuropa n’est pas une utopie, elle a existé. Je veux y croire et marteler cette idée. Il y a quelques années, j’ai rencontré Jacques Chirac puis Dominique de Villepin, qui partageaient cette vision d’une Europe de Paris à Saint-Pétersbourg. Mais les Américains en ont décidé autrement. Cela aurait signifié la fin de l’Otan, la fin de la militarisation de l’Europe qui, appuyée sur la Russie et ses richesses, serait devenue trop puissante et indépendante. J’espère tout de même qu’un nouveau président s’emparera de cette idée. L’Europe est un Titanic qui sombre et d’un pont à l’autre, on se bat.

    Cette situation est tellement tragique, tellement chaotique, qu’il faudrait proposer une solution radicale, c’est-à-dire revenir à la bifurcation de 1992 et reconnaître qu’il ne fallait pas relancer la course aux armements, reprendre cette direction démocratique et pacifique qui pouvait très bien inclure la Russie. Cela damnerait le pion aux tendances extrêmes en Russie. Cela éviterait l’effondrement politique et économique qui concerne toute la planète. Ce serait une issue honorable pour tout le monde et cela permettrait de construire une Europe de la paix, des intellectuels, de la culture. Notre continent est un trésor vivant, il faut le protéger. Hélas, on préfère prendre le contre-pied de cette proposition : bannir Dostoïevski et faire la guerre. C’est la destruction garantie car il n’y aura pas de vainqueur.»

    septembre 6, 2022
  • Dénonciation du discours occidental fallacieux sur la Russie et la Chine

    par Jeffrey Sachs

    le 22 août 2022

    Other News

    Voices against the tide

    Jeffrey Sachs, est un éminent économiste des EEUU, professeur à l’Institut de la Terre de l’Université de Columbia depuis 2002, après avoir été professeur à l’Université de Harvard depuis 1980. Il  est aussi consultant spécial du Secrétaire général des Nations Unies.  

    Résumé en français de son allocution

    Le monde est au bord de la catastrophe nucléaire en grande partie à cause de l’incapacité des dirigeants politiques occidentaux à être francs sur les causes de l’escalade des conflits mondiaux. L’impitoyable récit occidental selon lequel l’Occident est noble tandis que la Russie et la Chine représentent le mal, est simpliste et extraordinairement dangereux. C’est une tentative de manipuler l’opinion publique et un refus de recourir à une solution diplomatique pourtant urgente. 

    Ce qui est attristant dans la marche à la guerre actuelle est qu’elle est facilement évitable et que plusieurs personnes ont une analyse fort juste à ce propos. Malgré cela, il règne dans la classe dirigeante un unanimisme en faveur d’une position  maximaliste qui est sans précédent depuis la fin de la deuxième Guerre mondiale, il s’agit d’une position fondée sur une appréciation morale de la situation, sans considération aucune pour sa dimension politique ou économique. Dès qu’on évoque la possibilité de négocier avec la Russie de Poutine, on vous criaille un mot sur tous les tons: Munich! Munich!

    The West’s False Narrative about Russia and China

    The world is on the edge of nuclear catastrophe in no small part because of the failure of Western political leaders to be forthright about the causes of the escalating global conflicts.  The relentless Western narrative that the West is noble while Russia and China are evil is simple-minded and extraordinarily dangerous.  It is an attempt to manipulate public opinion, not to deal with very real and pressing diplomacy. 

    The essential narrative of the West is built into US national security strategy.  The core US idea is that China and Russia are implacable foes that are “attempting to erode American security and prosperity.”  These countries are, according to the US, “determined to make economies less free and less fair, to grow their militaries, and to control information and data to repress their societies and expand their influence.”

    The irony is that since 1980 the US has been in at least 15 overseas wars of choice (Afghanistan, Iraq, Libya, Panama, Serbia, Syria, and Yemen just to name a few), while China has been in none, and Russia only in one (Syria) beyond the former Soviet Union.  The US has military bases in 85 countries, China in 3, and Russia in 1 (Syria) beyond the former Soviet Union.   

    President Joe Biden has promoted this narrative, declaring that the greatest challenge of our time is the competition with the autocracies, which “seek ato advance their own power, export and expand their influence around the world, and justify their repressive policies and practices as a more efficient way to address today’s challenges.”  US security strategy is not the work of any single US president but of the US security establishment, which is largely autonomous, and operates behind a wall of secrecy.   

    The overwrought fear of China and Russia is sold to a Western public through manipulation of the facts.  A generation earlier George W. Bush, Jr. sold the public on the idea that America’s greatest threat was Islamic fundamentalism, without mentioning that it was the CIA, with Saudi Arabia and other countries, that had created, funded, and deployed the jihadists in Afghanistan, Syria, and elsewhere to fight America’s wars.

    Or consider the Soviet Union’s invasion of Afghanistan in 1980, which was painted in the Western media as an act of unprovoked perfidy.  Years later, we learned that the Soviet invasion was actually preceded by a CIA operation designed to provoke the Soviet invasion! The same misinformation occurred vis-à-vis Syria.  The Western press is filled with recriminations against Putin’s military assistance to Syria’s Bashar al-Assad beginning in 2015, without mentioning that the US supported the overthrow of al-Assad beginning in 2011, with the CIA funding a major operation (Timber Sycamore) to overthrow Assad years before Russia arrived.

    Or more recently, when US House Speaker Nancy Pelosi recklessly flew to Taiwan despite China’s warnings, no G7 foreign minister criticized Pelosi’s provocation, yet the G7 ministers together harshly criticized China’s “overreaction” to Pelosi’s trip. 

    The Western narrative about the Ukraine war is that it is an unprovoked attack by Putin in the quest to recreate the Russian empire.  Yet the real history starts with the Western promise to Soviet President Mikhail Gorbachev that NATO would not enlarge to the East, followed by four waves of NATO aggrandizement: in 1999, incorporating three Central European countries; in 2004, incorporating 7 more, including in the Black Sea and Baltic States; in 2008, committing to enlarge to Ukraine and Georgia; and in 2022, inviting four Asia-Pacific leaders to NATO to take aim at China.

    Nor do the Western media mention the US role in the 2014 overthrow of Ukraine’s pro-Russian president Viktor Yanukovych; the failure of the Governments of France and Germany, guarantors of the Minsk II agreement, to press Ukraine to carry out its commitments; the vast US armaments sent to Ukraine during the Trump and Biden Administrations in the lead-up to war; nor the refusal of the US to negotiate with Putin over NATO enlargement to Ukraine. 

    Of course, NATO says that is purely defensive, so that Putin should have nothing to fear.  In other words, Putin should take no notice of the CIA operations in Afghanistan and Syria; the NATO bombing of Serbia in 1999; the NATO overthrow of Moammar Qaddafi in 2011; the NATO occupation of Afghanistan for 15 years; nor Biden’s “gaffe” calling for Putin’s ouster(which of course was no gaffe at all); nor US Defense Secretary Lloyd Austin stating that the US war aim in Ukraine is the weakening of Russia.   

    At the core of all of this is the US attempt to remain the world’s hegemonic power, by augmenting military alliances around the world to contain or defeat China and Russia.  It’s a dangerous, delusional, and outmoded idea.  The US has a mere 4.2% of the world population, and now a mere 16% of world GDP (measured at international prices).  In fact, the combined GDP of the G7 is now less than that of the BRICS (Brazil, Russia, India, China, and South Africa), while the G7 population is just 6 percent of the world compared with 41 percent in the BRICS. 

    There is only one country whose self-declared fantasy is to be the world’s dominant power: the US.  It’s past time that the US recognized the true sources of security: internal social cohesion and responsible cooperation with the rest of the world, rather than the illusion of hegemony.  With such a revised foreign policy, the US and its allies would avoid war with China and Russia, and enable the world to face its myriad environment, energy, food and social crises. 

    Above all, at this time of extreme danger, European leaders should pursue the true source of European security: not US hegemony, but European security arrangements that respect the legitimate security interests of all European nations, certainly including Ukraine, but also including Russia, which continues to resist NATO enlargements into the Black Sea.  Europe should reflect on the fact that the non-enlargement of NATO and the implementation of the Minsk II agreements would have averted this awful war in Ukraine.  At this stage, it is diplomacy, not military escalation, is the true path to European and global security.  

    ………………………

    *Professor at Columbia University, is Director of the Center for Sustainable Development at Columbia University and President of the UN Sustainable Development Solutions Network. He has served as adviser to three UN Secretaries-General, and currently serves as an SDG Advocate under Secretary-General António Guterres.

    septembre 5, 2022
  • Le Département suisse des affaires étrangères – effronterie extrême et perte du sens des réalités ?

    par Christian Müller

    Horizons et débats

    Zurich, 30 août 2022

     En décidant de reprendre en bloc (!) les sanctions de l’UE contre la Russie, le gouvernement suisse actuel a dramatiquement violé, et peut-être même irrémédiablement détruit, la neutralité de la Suisse, pourtant historiquement et politiquement consolidée. La place de Genève, deuxième site le plus important de l’ONU, perdra elle aussi de plus en plus sa fonction de lieu de conférence international et, avec la «Ukraine Recovery Conference» à Lugano, la Suisse a en outre confirmé qu’elle ne voulait plus adopter une position neutre. Le ministère des Affaires étrangères a accueilli positivement l’idée absurde de Volodimir Selenski, selon laquelle la Suisse devrait intervenir à Moscou en tant que représentante des intérêts de l’Ukraine, et s’est entre-temps entendu en détail avec Kiev. Mais la facture est déjà sur la table: la Russie n’est plus intéressée  aux «Bons offices» de la Suisse ainsi compromis.

    On sait que le chef du Département suisse des Affaires étrangères, le Conseiller fédéral Ignazio Cassis (cette année Président de la Confédération suisse) est sans cesse à la recherche d’«opportunités». Et manifestement, il a pris la proposition de Selenski comme une telle «opportunité». Ce n’est pas un hasard s’il avait proposé, à partir de la tribune du WEF à Davos, de transformer la neutralité suisse en une «neutralité coopérative»: rester neutre mais «coopérer» avec l’une des parties d’un conflit. En contrepartie, Cassis s’est vu décorer des éloges éminents en public, notamment ceux de Georg Häsler, rédacteur de la NZZ, proche de l’OTAN et lui-même colonel de l’armée suisse.
        Depuis fin février, la Suisse a repris toutes les sanctions décidées par l’UE contre la Russie en bloc, c’est-à-dire en évitant méticuleusement la moindre dérogation, même la moindre précision. Dans une telle situation, comment pousser la naïveté jusqu’à s’imaginer être accepté comme intermédiaire représentant les intérêts de l’Ukraine par la Russie? Est-ce une surestimation massive du ministre suisse des Affaires étrangères? S’agit-il simplement d’une perte totale du sens de la réalité? Ou simplement d’une variante de ces «opportunités» s’offrant à la Suisse tout azimuts? Le non brusque de Moscou s’est manifesté promptement et reste finalement tout sauf une surprise.

    La haine envers tous les Russes
    et tout ce qui est russe gagne de terrain

    Toute cette histoire comporte autant d’embarrassement à l’égard des grands médias suisses. Ils plaident presque unanimement en faveur de la poursuite de la guerre en Ukraine et contre les négociations, tout en saluant le projet de Cassis – il suffit par exemple de consulter la une de l’«Aargauer Zeitung» du 10 août 2022. Partout où les autorités ou les organisations se plient à attiser la haine déjà répandue à l’égard des Russes, elles se voient couvertes d’homélies par nos grands médias, ou du moins reçoivent leur silence approbatif. A Saint-Gall par exemple, l’opéra «La Pucelle d’Orléans» du compositeur russe Tchaïkovski a été annulé pour le festival et remplacé par l’opéra «Giovanna d’Arco» de Verdi. Le motif aussitôt répandu: une représentation publique de compositions de Tchaïkovski n’est pas tenable face aux réfugiés ukrainiens. Nota bene: le compositeur russe Piotr Ilitch Tchaïkovski a vécu de 1840 à 1893 …
        A Birmenstorf (canton d’Argovie), le désormais traditionnel «Convoy to Remember» où 700 véhicules historiques des armées de toute l’Europe se réuniront prochainement, spectacle où 20 000 visiteurs sont attendus, a également été reprogrammé: comme on a lu, les organisateurs et les représentants de haut niveau de l’armée suisse ont décidé d’organiser la manifestation malgré la guerre en Ukraine, mais cette fois-ci sans présenter de chars russes. A ce sujet, l’«Aargauer Zeitung» écrit cela: «Selon ses organisateurs, le ‹Convoy› rappelle le D-Day – ce jour inoubliable de 1944 où la libération de l’Europe par les Alliés a débuté pendant la Seconde Guerre mondiale.». En effet, les quotidiens de la grande maison d’édition «CH-Media», dont fait partie l’«Aargauer Zeitung», ne manquent pas une seule occasion d’affirmer que le «jour J» en 1944, l’Europe aurait été libérée par les Alliés occidentaux, alors que toute personne capable de lire sait ou peut savoir que le déclin militaire d’Hitler a commencé par les gigantesques batailles de Stalingrad (1942/43) et de Koursk (1943), qui ont également coûté la vie à un nombre massif de soldats russes. Le fait que, lors du prochain «Convoy to Remember» – un défilé de souvenir! –, les chars et véhicules russes ne soient pas présents est donc une décision particulièrement odieuse de la part des organisateurs, et ce en accord avec l’armée suisse!

        C’est tout de même incroyable: la Suisse neutre est devenue un vassal des Etats-Unis – les banques suisses respectent, par exemple, les sanctions des Etats-Unis contre Cuba – et maintenant également celles imposées par l’UE à laquelle la Suisse n’a jamais voulu adhérer. En tant que citoyen suisse, on ne peut qu’avoir honte des décisions récentes du Conseil fédéral et de l’attitude des grands médias suisses.•

    Source:https://globalbridge.ch/schweizer-aussenministerium-unglaubliche-arroganz-oder-totaler-realitaetsverlust/  

    (Traduction Horizons et débats)

    septembre 2, 2022
  • Le conflit ukrainien: une guerre par procuration ?

    En dehors de la bulle de propagande anglo-saxonne, l’analyse du Conseiller fédéral Maurer est partagée dans le monde entier ts. 

    Horizons et débats,

    Zurich, 30 août 2022

    Les propos tenus récemment par le conseiller fédéral Ueli Maurer à Bühler, dans le canton d’Appenzell, sur la crise ukrainienne ont eu un fort écho dans la presse écrite et sous la coupole du Palais fédéral. Comme il n’existe pas de manuscrit du discours, il est préférable de recourir à des reportages locaux qui n’ont pas encore été «cadrés» par une rédaction centrale.1 Le magistrat de l’UDC aurait ainsi pris position sur deux questions: «Quand la guerre prendra-t-elle fin? Et combien de temps ses effets se feront-ils sentir en Suisse et dans le monde?» Concernant les flux de réfugiés, Maurer aurait prédit des tensions accrues, en raison du fait que que les réfugiés ukrainiens sont mieux lotis que les autres réfugiés par leur statut de protection S. Le mécontentement de la population dans tout le pays est facile à constater. Maurer a classé le conflit ukrainien comme une guerre par procuration entre l’Ouest et l’Est. D’un côté l’OTAN, de l’autre la Russie: une lutte de pouvoir sur le dos de l’Ukraine. Et comme pendant la guerre froide, le monde menacerait de se diviser. Nous nous trouverions à nouveau dans une spirale de l’armement, et serions à nouveau assis sur un baril de poudre. Bien que le monde et la Suisse aurait profité jusqu’à présent des mandats de protection de la Suisse, ceux-ci ainsi que l’un des principaux piliers de notre pays, la neutralité, seraient menacés. Le Conseil fédéral s’inquiéterait également de la question de l’énergie et de l’alimentation ainsi que du manque de volonté de défendre le pays militairement. Alors qu’en Appenzell Rhodes-Intérieures et Extérieures, 80 % des personnes astreintes au service militaire effectueraient encore leur service militaire, environ un tiers des Suisses préféreraient le service civil. Maurer a rappelé le bon sens de nos ancêtres, qui tenaient à pouvoir fournir une force défensive permettant de dissuader quiconque d’attaquer la Suisse. Mais sans armée, nous deviendrions des victimes. Pour conclure, Maurer n’a pas exclu que nous puissions dans quelques semaines être confrontés à une guerre nucléaire en Europe.

    La guerre en Ukraine, une guerre par procuration? C’est cette déclaration qui a valu au Conseil fédéral d’être réprimandé, notamment par des représentants des Verts, du PS et du PLR. Une déclaration et une évaluation qui, il est vrai, contredisent les règles de langage de l’OTAN et de l’UE ainsi que la souveraineté de qualification imposée, mais qui s’accordent parfaitement avec les voix du monde non occidental. Et c’est tout de même là que vivent environ 80 % de la population mondiale. Si l’on essaie de briser le regard de l’ethnocentrisme européen sur le monde, de prendre de la distance par rapport au récit anglo-saxon et de prendre connaissance des voix d’Afrique, d’Amérique latine, d’Inde, du Pakistan, de Singapour, etc. mais aussi des Etats-Unis, il faut bien admettre qu’ils voient les choses tout à fait différemment. Et la plupart d’entre eux ne soutiennent pas les sanctions des Etats-Unis et de l’UE. Ils considèrent que le problème vient de l’élargissement de l’OTAN à l’Est, et donc des Etats-Unis. C’est notamment le cas de John Mearsheimer, professeur de sciences politiques à l’université de Chicago, ou de Jeffrey Sachs, ancien économiste néolibéral américain. Car aussi aux Etats-Unis, certaines voix qualifient le récit dominant de propagande monstrueuse et le rejettent comme dangereux. Sans parler du «grand old man» de la politique étrangère américaine Henry Kissinger (voir encadré). En Asie, on peut citer Kishore Mahbubani, l’auteur, il y a plusieurs années, d’un livre contre la vision idéologique et étriquée de l’ethnocentrisme occidental du monde, au titre provocateur «Can Asians Think?» (Les asiatiques, sont-ils capables de réfléchir?) Et n’a-t-il pas raison, encore aujourd’hui? Est-ce que nous, en Occident, écoutons les voix du «reste» du monde? La rhétorique de la lutte des démocraties contre les autocraties ne masque-t-elle pas la vieille arrogance occidentale de mieux savoir que les peuples anciennement colonisés? Faut-il en rire ou en pleurer? Alors un conseiller fédéral du parti auquel on reproche justement de laisser le monde à l’écart doit venir nous dire ce qu’une grande partie du reste du monde voit de la même manière, alors que les Verts et la gauche, qui soutiennent les études postcoloniales, colportent le récit occidental sans le moindre esprit critique. Et cette prise de position de la ministre sud-africaine des Affaires étrangères, qui refuse de se laisser forcer par le ministre américain des Affaires étrangères de condamner la Russie: une déclaration sans valeur? Parce que c’est une femme ou qu’elle est africaine? Ou alors la tentative d’«annulation» («cancellation») du Conseil fédéral serait-elle due au fait que le vrai problème a été nommé par quelqu’un du «mauvais» parti? Ce ne sont tout de même pas des lacunes en anglais qui empêchent à ses détracteurs de comprendre une ministre sud-africaine des Affaires étrangères, un Mahbubani ou un Kissinger ?

    Ne serait-il pas temps que les divers partis suisses s’ouvrent aux voix du monde et voient plus loin que le bout de leur nez? Ne serait-ce que pour mieux déceler la propagande? Quel est le point de vue des voix socialement engagées des pays non-alignés? Et la voix d’un John Pilger, ne vaut-elle plus rien pour les anti-impérialistes de longue date, lui qui affirme n’avoir jamais vu de toute sa vie mouvementée de reporter de guerre, même pas pendant la guerre du Vietnam ou la guerre d’Irak, une propagande de guerre telle que celle menée actuellement par l’Occident?
        L’orientation future de la Suisse, non seulement en Europe mais aussi dans le monde, nécessite un débat serein avec un éventail d’opinions diversifié. Annuler, taire des opinions ne mène à rien. En fin de compte, le souverain suisse doit décider en toute connaissance de cause s’il veut ou non rejoindre des blocs militaires. L’OTAN, toujours dirigée par un général américain, le Saceur (Supreme Allied Commander Europe), et l’UE, qui souffre toujours d’un déficit démocratique, peuvent être une option pour certains. Mais n’y en aurait-il pas d’autres? Tout comme l’AELE constitue une alternative à l’UE, à laquelle la Suisse participe avec succès, il existe également des alternatives au rapprochement avec l’alliance militaire de l’OTAN. Il est nécessaire d’en discuter. Le Conseiller fédéral Maurer n’est pas seul à mettre en garde contre une guerre nucléaire en Europe. C’était le thème d’une vie pour Robert S. Mc Namara, le secrétaire américain à la Défense pendant la crise de Cuba. C’est le thème d’Henry Kissinger. Rappelons la conclusion de McNamara sur la crise de Cuba: «Nous avons été «chanceux», «we just lucked out». Et sa leçon de vie à l’ère des armes nucléaires: il n’y a pas d’alternative à la diplomatie. Et pour cela, il faut de l’empathie. Il faut se mettre à la place de son interlocuteur, le comprendre. Cela ne signifie pas pour autant que l’on souscrive à ses actes. Mais sans comprendre ni chercher le dialogue permettant de mettre fin au conflit sur la voie diplomatique, l’anéantissement nucléaire menace. Et qui souhaiterait cela?•

    Kissinger: «Des questions que nous avons en partie créées nous-mêmes»

    ts. Dans une interview accordée au «Wall Street Journal», Henry Kissinger, l’ancien secrétaire d’Etat américain âgé de 99 ans, s’est montré préoccupé par le «déséquilibre» dans le monde. Il a déclaré: «Nous sommes au bord d’une guerre avec la Russie et la Chine sur des questions que nous avons en partie créées nous-mêmes, sans avoir la moindre idée ni de la manière dont tout cela va se terminer, ni où cela va mener».
        La politique étrangère de Washington ne trouve pas grâce aux yeux de Kissinger: selon lui, Washington n’a plus de grand chef d’Etat, rejette la diplomatie traditionnelle, et la politique étrangère américaine manque dangereusement d’objectifs stratégiques. Kissinger a critiqué les politiciens qui, comme leurs électeurs, ne peuvent plus aujourd’hui séparer les «relations personnelles avec l’adversaire» du maintien de discussions diplomatiques solides. On est très sensible aux «émotions de l’instant».
        En ce qui concerne la crise ukrainienne, Kissinger souligne que l’Ukraine est un ensemble de territoires ayant appartenu autrefois à la Russie. Selon lui, la paix n’est possible que si l’Ukraine joue le rôle de tampon entre la Russie et l’Occident. «J’étais pour l’indépendance totale de l’Ukraine, mais je pensais que son meilleur rôle serait simulaire à celui de la Finlande, une sorte de solution intermédiaire». Kissinger avait déjà souligné la part de responsabilité de l’Occident en janvier, avant le début de la guerre: une politique imprudente des Etats-Unis et de l’OTAN a contribué à déclencher le conflit en Ukraine. Aujourd’hui, il ne voit «pas d’autre possibilité que de prendre au sérieux les préoccupations de sécurité exprimées par Vladimir Poutine», et considère comme une erreur le fait que l’OTAN ait signalé à l’Ukraine qu’elle pourrait rejoindre l’alliance.
        Quant à la fin de la guerre, Kissinger prévoit un accord dans lequel la Russie conservera la Crimée et une partie de la région du Donbass.
        Evoquant également le conflit autour de Taïwan, Kissinger a déclaré: «A mon avis, l’équilibre a deux composantes. Une sorte d’équilibre des forces, avec une acceptation de la légitimité de valeurs parfois contradictoires. Car si vos efforts visent à imposer vos valeurs, alors je pense qu’un équilibre n’est pas possible. D’une part, il y a donc la recherche d’une sorte d’équilibre absolu», a-t-il déclaré. D’autre part, il y a «l’équilibre comportemental, c’est-à-dire qu’il y a des limites à l’exercice de ses capacités et de son pouvoir par rapport à ce qui est nécessaire à l’équilibre global».

    Source: https://www.wsj.com/articles/henry-kissinger-is-worried-about-disequilibrium-11660325251

    1Voir p. ex. Seraina Hess dans le journal Thurgauer Zeitung du 15 août 2022

    (Traduction Horizons et débats)

    «Un homme de 99 ans qui éduque un homme de 79 ans»

    Comment la Chine a-t-elle réagi à l’interview de Kissinger dans le «Wall Street Journal»? «C’est un homme de 99 ans qui éduque un homme de 79 ans», a déclaré dimanche au «Global Times» Lü Xiang, chercheur boursier à l’Académie chinoise des sciences sociales, en faisant allusion à l’âge de Kissinger et de Joe Biden. «De toute évidence, le gouvernement  

    américain actuel n’a aucune idée de ce qu’est l’équilibre, car il faut d’abord reconnaître la légitimité de l’autre. Si vous remettez en question la légitimité, y compris la souveraineté, de votre vis-à-vis, il est impossible d’atteindre l’équilibre», a-t-il déclaré. 

    Source: https://www.globaltimes.cn/page/202208/1272970.shtml

    (Traduction Horizons et débats)


    septembre 2, 2022
  • Ukraine: Foundations of the Conflict Trap

    by Ivo Rens

    Honorary Professor 

    Faculty of Law

    University of Geneva

    June 6, 2022

    The demise of the USSR and later of the Warsaw Pact represented an international change that compared only to two precedents, i.e., the fall of Napoleon in 1815 and the end of the First World War. These two precedents resulted in respectively, the Congress of Vienna in 1815 and the Versailles Treaty in 1919, both of which attempted to bring peace among the nations. As Richard Sakwa remarked, the breakdown of the USSR and subsequent disappearance of the Warsaw Pact in 1991 had not been followed up by a similar attempt. (1) How do we explain this shortcoming?

    It is now clear that Presidents Gorbachev and then Yeltsin, contending with the collapse of an empire, did not have the leisure of taking initiatives to reorganize international relations. The ideological abandonment of communism earned them the benevolence, or even the enthusiastic support, of the Western powers and world public opinion, if not that of Russian citizens. One of Gorbachev’s priorities, and then Yeltsin’s, was to ensure that the reunification of Germany did not lead to the rearmament of the former German Democratic Republic (GDR) territory. 

    On February 9, 1990, during discussions with Mikhaïl Gorbachev, U.S. Secretary of State James Baker gave assurances that NATO military forces would not settle in Eastern Germany after the German reunification, any more than in the Warsaw Pact countries that were in the process of dissolution. “Not only for the Soviet Union but also for other European countries, it is important to have guarantees that if the United States maintains its presence in Germany as part of NATO, not one inch of NATO’s current military jurisdiction will move further east.”(2) In his speech on June 24, 1991, U.S. Secretary of State James Baker had clearly been inclined to include Russia in “a Euro-Atlantic community that would extend eastward from Vancouver to Vladivostok.”(3) 

    Thierry de Monbrial shared his perspective on Russia’s position at that time, as follows: “From Moscow’s point of view, the alternative is relatively simple: either the Westerners take the East-West reconciliation seriously, in which case the Atlantic Alliance would have to disappear as an alliance and NATO would become the secular arm of collective security; or the Alliance retains a defensive character with regard to Russia, but any enlargement would then be considered an act of hostility. Washington is well aware of this dilemma, but justifiably, does not want to deal with it until things are ripe, hence the nervousness in Central Europe. By proposing a Partnership for Peace (PfP), the Americans sought to gain time.” (4) 

    President George H. W. Bush, who succeeded President Reagan in 1989, had not been truly hostile towards Gorbachev or Yeltsin, but perhaps he felt that, given its uncontested power, the United States could manage without international consultation. It was President Clinton who, in 1994, made the fatal decision to progressively enlarge NATO to include Eastern European countries without taking into account the consequences of breaking the previous administration’s agreement. It should be noted that Bill Clinton had no experience in international affairs and that his presidency resulted in a disastrous intervention in Somalia, a reprehensible failure to act during the Rwandan genocide, and the bombing of Serbia.

    This decision was ratified by the U.S. Senate within the framework of its foreign policy competence despite the opposition of several international policy experts, including that of George Kennan, theorist and father of the containment policy.  “I think it is a tragic mistake. (…)This expansion (of NATO) would make the founding fathers of this country turn over in their graves. (…) Our differences in the Cold War were with the Soviet Communist regime. And now we are turning our backs on the very people who mounted the greatest bloodless revolution in history to remove that Soviet regime.” (5) 

    At that time, in the 1990s of the last century, Kempf, author of the encyclopedia on NATO, which we have already quoted, considered it normal for Moscow to retain a certain distrust of NATO. Its representatives expressed their preference for another organization, the Conference on Security and Cooperation in Europe (CSCE), created in Helsinki in 1975, which later became, in 1995, the Organization for Security and Co-operation in Europe (OSCE), which had many more member States than NATO at that time, and even today, including the U.S. and Canada, and some States in the Near East. André Koryzev, then Minister of Foreign Affairs of the Russian Federation, stated that, if NATO could not be replaced, “the CSCE’s purpose should be to coordinate the activities of NATO, the European Union, the Council of Europe, the WEU and the CIS (6) to reinforce stability and security, promote peacekeeping and protect human rights and national minorities.” (7) U.S. and NATO country officials did not follow up on this extremely constructive proposal. And so, Russia looked on helplessly as NATO enlarged to include the Baltic states that had once been part of the USSR.

    Originally made up of twelve member States, NATO now has twenty-eight in Europe and two in North America. Hostile to the very process of enlargement, Russia never hid the fact that it considered it unacceptable for Ukraine to become a NATO member. There were many reasons, i.e., historical, cultural, military. The introduction of ballistic missiles in Ukraine would increase the vulnerability of the Russian Federation’s nerve centre. Moscow strongly felt NATO’s war against Yugoslavia, more specifically against Serbia, at the end of the last century. But in 2007-2008, following NATO’s Summit declaration in Bucharest to welcome Ukraine as a NATO member, tensions turned into a crisis. (8)

    Even amongst NATO supporters, voices questioned the wisdom and opportunity of this option. Kempf stated, “Like Rome, whose infinite expansion caused its downfall, is the Atlantic Alliance not suffering, potentially, from overextension? (…) The Alliance’s survival may depend on its non-imperial character. From this point of view, if incorporating the ex-Yugoslav states seems to be appropriate, then including Ukraine or the Caucasian countries would constitute a Pyrrhic victory. A murderous victory that would kill the winner crowning him.” (9)

    The Russian leaders watched, with great apprehension, the United State’s growing presence in the Ukraine and its increased control in Ukrainian political circles since the beginning of the 21st century. Culturally and informationally speaking, it was the National Endowment for Democracy (NED), that is, the Foundation for democracy, heir to the CIA’s legal work since 1983, that had been most active.  In 2013- 2014, Assistant Secretary of State Victoria Nuland was so bold as to go to Kiev to protest with opponents on Independence Square. Since then, we learned that she plotted with Washington ambassador in Kiev, Geoffrey Pyatt, the replacement for Ukrainian President Yanukovych in defiance of diplomatic law and political decency. (10) 

    The rest is history. At the beginning of 2014, the so-called Maidan “revolution” in Kiev led to the fall of “pro-Russian” President Yanukovych, then the Ukrainian Parliament’s abolition of the linguistics rights of the non-Ukrainian-speaking people, that is, a large minority of Russian-speaking Ukrainians living in the east and south of the country.  Crimea, mainly Russian-speaking, seceded and its parliament held a referendum that decided, by an overwhelming majority, to join Russia. Part of Donbas, around Donetsk and Lougansk, also seceded, leading to a deadly conflict that lasted eight years and that, by August 2015, had already caused massive destruction, close to 8,000 civilian and military deaths, the departure of more than 2.3 million people from Donbas, most of whom had settled in Ukraine, and also in neighbouring countries and where more than 300,000 found refuge in Russia. (11) Of course, these numbers only increased between 2015 and 2022… 

    While this was happening in the Ukraine, relations had evolved between the West and Russia since the collapse of the USSR, from understanding to differences and then to disagreements and misunderstandings. Almost always, it was the U.S. that chose to betray the trust and compromise security. “As such, the United States gradually withdrew from all Cold War arms control agreements: the ABM Treaty (2002), the Open Skies Treaty (2018), and the Intermediate-Range Nuclear Forces (INF) Treaty (2019). This trend has continued under Trump and Biden…” (12) 

    We have tried to describe the sequence of main events relating to the ongoing conflict. But how can we explain Washington’s obvious and increasing hostility towards Moscow during this period? Some might say that the Russian military intervened in Georgia in 2008 and in Syria as of 2015, questionably so, yes, but which did not overshadow Washington. However, it should be noted that the first of these two campaigns had been strictly limited in scope and duration and the second had been carried out at the express request of the Syrian government, in the midst of an Islamist uprising falsely presented in the West as being committed to democracy. 

    Much more fundamental, it would seem, was Washington’s hegemonic obsession, as evidenced by, on one hand, the outrageous level of its military budget, which, at the beginning of this century, is on the same order of magnitude as that accumulated by all the other States on the Planet (13), and, on the other hand, by its nuclear arsenal which has no world equivalent other than Russia’s. (14) While these two points seem critical, a third perhaps is just as decisive, i.e., American leaders’ and the deep state in Washington’s internalization of Russia as an enemy, notwithstanding any ideological justification and the economic complementarity of Western Europe and Russia. However, it should be noted that declining economic exchanges between Russia and Europe offered Washington the possibility of killing two birds with one stone by marginalizing both Russia and Europe. 

    Let us speculate on Washington’s dual objective with regard to the Ukraine, if not since the decision to enlarge NATO to the east, in 1994, then at least since the beginning of the 21st century: on one hand, continue to contain Russia, though freed from communism, by inertia as it were, and continue to maintain NATO as sole guarantor of the projection of American hegemony in Europe. On the other hand, induce the Russian adversary or enemy to adopt a behaviour likely to incur general, if not universal, condemnation, i.e., a behaviour that would be doomed to failure. This dual objective is the only cause, we believe, to account for Washington’s and the U.S. protectorates’ policy to enlarge NATO to Eastern Europe. At the beginning of the 20th century, President Putin had expressed his desire for Russia to be associated with the European Union and the Western world. (15) Proof of this was Russia’s involvement in the Conference for Peace and Security in Europe, which became the OSCE in 1995. At the same time, Moscow had expressed its disapproval of NATO’s enlargement and constantly reiterated the unacceptable nature it attached to Ukraine’s membership in NATO. 

    « Unacceptable » is a mobilizing word for Washington because it designates a target. The United States had some difficulty in getting the NATO Summit in Bucharest to adopt the policy decision that Ukraine should join the Alliance. They expected Russia to use force to oppose this, and if it could not be sanctioned by the United Nations Security Council, its aggression would be universally condemned and, in any case, doomed to failure. Admittedly, Crimea seceded and was annexed by Russia, but without violence and with the massive support of the population consulted by referendum. There had also been the secession of two Russian-speaking regions of the Donbas, Donetsk and Logansk, which gave rise to the deadly war of positions mentioned earlier, the continuation of which was clearly unacceptable to Moscow. There are indications that Washington and NATO provided substantial assistance to Ukraine in fighting the Moscow-backed Donbas separatists. 

    Finally, on February 24, 2022, Moscow did what the U.S. had expected it to do: it launched a military offensive against Ukraine, in clear violation of the United Nations Charter and international law. President Volodymyr Zelensky succeeded in galvanizing the resistance of the population and armed forces, in demanding aid, especially in arms, from NATO countries and in imposing his acting, directing and producing skills—his previous profession—on the unprecedented worldwide press campaign and media outpouring against Russia. The campaign was unique because of its borrowings from hybrid warfare and cyber-conflicts. (16) Zelensky used any means available to him. (17) With no ties to the far-right nationalists, a small minority in Ukraine, Zelensky made a point of systematically integrating extremist groups, such as the neo-Nazis in the Azov Regiment and the Pravy Sektor, and other similar movements, into the Ukrainian armed forces. 

    Washington and the NATO countries, followed by several others, including Switzerland which, at that time, had forgotten its neutrality and “good offices” tradition, proceeded with several waves of increasingly severe sanctions against Russia, aimed at its assets abroad, against a certain number of its political or economic leaders and their assets abroad, etc. To date, many of these sanctions could backfire on the States that have endorsed them as numerous countries seem to have crossed the threshold of lawfulness by not been respecting the binding standards of international law. (18) Moreover, they risk causing serious economic difficulties for many of the States involved and famine in several countries that will no longer be able to import wheat from Ukraine and Russia, two of the world’s largest producers. Egypt and the Maghreb countries are among those most threatened by famine. We prefer not to dwell on the significant risk that the conflict will spread and possibly end in a nuclear holocaust, and hope that those fighting will soon reach a peaceful resolution, probably thanks to the “good offices” of a third State.

     How is it that Western political leaders and their diplomats have not risen up against the prospect of the abovementioned disasters? (19) Perhaps it is due to the mediocrity of some and the subservience of all. We believe that both of these factors may have equally contributed to the replacement of diplomacy with the imposition of penalties and to the good conscience of Western crime pushers. Let us recall that, in the 1970s, American policy focused on dissociating China from Russia. On May 11, 99-year-old Henry Kissinger noted that Western policy, since the beginning of the 21st century, had reversed the former objective by cementing relations of all kinds with these two giants! (20) Therefore, it has strongly contributed to strengthening the de facto alliance between Moscow and Beijing! 

    Notes

    (1) Richard Sakwa, Frontline Ukraine. Crisis in the Borderlands, Bloomsbury Academic, 347 pages, pp. 3 and 4. 

    (2) Paul Danieri, Ukraine and Russia, From Civilized Divorce to Uncivil War, Cambridge University Press, 2019, 282 pages, pp. 60, 1, and Jacques Baud, Poutine, maître du jeu ?, Max Milo, 2022, 297 pages, p. 29. 

    (3) Olivier Kempf, L’OTAN au XXIe siècle. La transformation d’un héritage, Editions du Rocher, undated 2nd edition but after 2014, 613 pages, p. 238.


    (4) Olivier Kempf, L’OTAN au XXIe siècle. La transformation d’un héritage, op.cit., p. 248. The PfP (Partnership for Peace) is a category of non-hostile states, which are not NATO members, that agree to foster military interoperability with NATO. This includes Austria, Finland, Ireland, Sweden, Switzerland, but also Ukraine and Russia. 

    (5) The New York Times, February 21, 2022.

    (6) The Commonwealth of Independent States was formed following the dissolution of the USSR. Olivier Kempf, L’OTAN au XXIe siècle. La transformation d’un héritage, op.cit. p. 287. Also see Paul Danieri, op. cit. p. 59 and Jacques Baud, op. cit. p.35. 

    (6) The New York Times, May 2, 1998, quoted in an article by George Kennan in Wikipedia. 

    (7) Olivier Kempf, L’OTAN au XXIe siècle. La transformation d’un héritage, op.cit., pp.287, 8.

    (8) https://www.nato.int/cps/en/natolive/official_texts_8443.htm

    (9) Olivier Kempf, L’OTAN au XXIe siècle. La transformation d’un héritage, op.cit., p.266. 

    (10) Richard Sakwa, op. cit., p. 87. “Top U.S. official visits protesters in Kiev as Obama admin ups pressure on Ukraine President Yanukovych.” CBS News, December 11, 2013. – “Ukraine crises: Transcript of leaked Nuland-Pyatt call”, BBC News, February 7, 2014. 

    (11) Richard Sakwa, op. cit., p. 278. Other authors mention a higher number of civilian and military deaths in 2014: 14,000 according to Jacques Baud, Poutine maître du jeu ?, Max Milo, 2022, pp. 136, 7. 

    (12) Jacques Baud, Poutine maître du jeu ?, Max Milo, 2022, pp. 122,3. 

    (13) https://fr.wikipedia.org/wiki/Liste_des_pays_par_dépenses_militaires(2019), pp. 122,3.


    (14) https://atlasocio.com/classements/defense/nucleaire/classement- etats-par-arsenal-nucleaire-monde.php (2021) 

    (15) Jacques Baud, Poutine maître du jeu ?, op. cit, pp. 39 et seq.

    (16) François-Bernard Huyghe, Olivier Kempf and Nicolas Mazzucchi, Gagner les cyberconflits. Au-delà du technique, Collection Cyberstratégie, Editions Economica, 2015, 175 pages.

    (17) Guy Mettan, La face cachée de Volodymir Zelensky https://guymettan.blog.tdg.ch/archive/2022/05/27/la-face-cachee-de-volodymyr-zelensky-322592.html

    (18) Nguyen Quoc Dinh, Patrick Daillier and Alain Pellet, Droit 

    international public, 5th edition, LGDJ, 1994, 1,317 pages, pp. 896 et seq. 

    (19) This perspective inherent to the Ukrainian crisis led the author of these lines to launch the blog “La paix mondiale menacée” https://worldpeacethreatened.com/documents/programme/ in August 2014 as mentioned in the introductory note of this blog.

    (20) May 11, 2022, 99-year-old Kissiger shares some negative comments about the strengthening of the de facto alliance between Moscow and Beiking: https://www.youtube.com/watch?v=6b89jcNqgJo

    août 31, 2022
  • Pour les va-t-en guerre, c’est toujours 1938 !

    Extrait

    par Caitlin Johnstone
    For Warmongers It’s Always 1938: 
    Notes From The Edge Of The Narrative Matrix
    Parue dans Caitlin’s Newsletter (*)
    29 juillet 2022
    Traduction par
    Jean-Guy Rens

    Les faucons disent toujours que notre situation géopolitique ressemble à celle de 1938, si bien que tout appel à la désescalade, à la diplomatie ou à la détente est dénoncé comme un « lâche abandon ». Ils n’évoquent jamais 1919, lorsque les conditions qui déboucheront sur la Seconde Guerre mondiale ont été mises en place. Ils parlent encore moins de chacune des années du début du XXe siècle quand la marche vers la Première Guerre mondiale aurait facilement pu être stoppée.

    Notre fétichisation de la Seconde Guerre mondiale a éclipsé de la mémoire le fait qu’elle constitue la pire catastrophe jamais survenue sur cette planète. Le traumatisme qu’elle a infligé à notre espèce imprègne encore notre conscience collective; l’éviter aurait été objectivement préférable.

    Même si nous épousons pleinement le narratif grandiose et égoïste des Anglo-américains sur la Seconde Guerre mondiale, voudrait-on vraiment voir un Churchill ou un Roosevelt contemporain se dresser courageusement contre les forces du Mal? Ce que nous voudrions, c’est qu’une telle posture soit inutile, car le conflit aurait été évité.

    Mais ce n’est pas comme ça qu’on marque des points politiques à Washington et à Londres. Ce n’est pas comme ça que l’on marque des points en tant que média. Ce n’est pas ainsi que l’on vend des armes en tant que marchand de canons, et ce n’est pas ainsi que l’on fait progresser son hégémonie en tant qu’empire. C’est pourquoi la paix n’a pas de voix.

    Et, oh, ouais! Ai-je mentionné qu’il y a des saletés de bombes atomiques maintenant ? Même les bellicistes les plus stupides devraient vouloir éviter le “remake” dans notre monde actuel de leurs films hollywoodiens préférés sur la Seconde Guerre mondiale, car aujourd’hui il est devenu impossible de gagner une guerre mondiale. Arrêtez d’accepter qu’on vous sorte ces conneries du type « c’est à nouveau 1938 ». Rien n’est comme en 1938, et un conflit généralisé peut très certainement être évité.

    —-(*)https://caitlinjohnstone.substack.com/p/for-warmongers-its-always-1938-notes?fbclid=IwAR0sRdhJSpE5xgVJU7cdIjNTdgm2YH214Z7mhk3nipuVqiE1mLKJmXt552M&fs=e&s=cl

    juillet 31, 2022
  • For Warmongers It’s Always 1938: Notes From The Edge Of The Narrative Matrix

    by Caitlin Johnstone

    Caitlin’s Newsletter (*)

    29.07.022

    Hawks always say our geopolitical situation resembles that of 1938 so that any call for de-escalation, diplomacy or detente can be portrayed as « appeasement ». It’s never 1919, when the conditions which would give rise to World War Two were put in place, or any of the early 20th century years when the trajectory toward World War One could have easily been turned away from.

    Our fetishization of World War Two has eclipsed from memory the fact that it was the single worst thing that ever happened on this planet. The trauma it inflicted upon our species still reverberates through our collective consciousness to this day, and avoiding it would have been objectively good. 

    Even if we fully espouse all the grandiose ego-stroking Anglo-American narratives about WWII, you don’t want to have a modern Churchill and FDR bravely standing against the forces of evil. What you want is for such a stand to be unnecessary, because the conflict was avoided. 

    But that’s not how you score political points in Washington and London. That’s not how you pull ratings as a news outlet. That’s not how you sell weapons as an arms manufacturer, and it’s not how you advance hegemonic agendas as an empire. That’s why peace doesn’t get a voice.

    And, oh yeah, did I mention there are fucking nuclear weapons now? Even the dumbest of warmongers should want to postpone reenacting their favorite Hollywood WWII movies in the modern world, because it’s impossible to win a world war now. Stop buying this « it’s 1938 » bullshit. It’s nothing like 1938, and a massive conflict can most definitely be avoided.

    Like the Tao Te Ching says:

    Prevent trouble before it arises.
    Put things in order before they exist.
    The giant pine tree
    grows from a tiny sprout.
    The journey of a thousand miles
    starts from beneath your feet.

    Or as we say in the west, an ounce of prevention is worth a pound of cure.

    ❖

    The only thing dumber than the risks our leaders are taking with our world is the reasons why they are taking those risks. It’s not for anything more noble or righteous than the desire to rule the world. Just stupid, garden variety power hunger.

    ❖

    If Ukraine has taught us anything it’s that the US and its allies should definitely stage as many aggressive provocations as possible in Taiwan.

    ❖

    Russia: Don’t cross our red lines in Ukraine or we’ll take action.

    US politicians: They’re bluffing. Cross those red lines.

    [Russia invades.]

    China: Don’t cross our red lines in Taiwan or we’ll take action.

    US politicians: They’re bluffing. Cross those red lines.

    ❖

    Can’t believe we’re adding a whole new country to risk nuclear war with just because Nancy Pelosi’s too fucking old to care if she gets shot down over Taiwan.

    ❖

    So it looks like Ukraine has begun using US-made weapons to strike Russian territory. At a time when dangerous escalations between nuclear superpowers is an almost daily occurrence, this one stands head and shoulders above most of the others and deserves special attention. There are many, many potential scenarios which could spark a nuclear exchange, but the US/Ukraine/NATO alliance continually pursuing a line of attack into Russia is by far the most surefire way to get there. Let’s hope that option remains off the table.

    ❖

    Western powers aren’t censoring Russian media to protect our minds from Russian propaganda, they are censoring Russian media because it interferes with western propaganda.

    If we were being told the truth about this war there wouldn’t be such a wildly unprecedented push to censor, intimidate, troll and silence anyone who asks if we’re being lied to.

    ❖

    People who are ideologically prohibited from seeing capitalism as the obvious source of society’s ills are forced to make up other things to blame those ills on like elite pedovore cabals, Jews, immigrants, the LGBT community, and Satan.

    Vastly outnumbering your rulers but choosing not to overthrow them because you think the status quo might someday make you wealthy is the same as having all the power in the world and trading it away for a lottery ticket.

    ❖

    Love so hard it terrifies you.

    Keep writing poetry after your twenties.

    Dismiss anyone who tells you to get thick skin.

    Master the art of seeing beauty in each moment.

    Find enough inner stability to let life destroy you.

    Learn that it’s safe to let go: there’s nowhere to fall to.

    (*)https://caitlinjohnstone.substack.com/p/for-warmongers-its-always-1938-notes?fbclid=IwAR0sRdhJSpE5xgVJU7cdIjNTdgm2YH214Z7mhk3nipuVqiE1mLKJmXt552M&fs=e&s=cl

    juillet 31, 2022
←Page précédente
1 … 8 9 10 11 12 … 50
Page suivante→
 

Chargement des commentaires…