Compte rendu de l’ouvrage de Jacques Baud, Terrorisme, mensonges politiques et stratégies fatales de l’Occident, Editions du Rocher, 422 pages, avril 2016.

par Olivier Bot

Source : La Tribune de Genève du 19 avril 2016

http://www.tdg.ch/signatures/reflexions/bLe-djihadisme-est-une-resistanceb/story/30399619

 

Olivier Bot, journaliste, a publié dans la Tribune de Genève du 19 avril 2016, sous le titre “Le djihadisme est une résistance”, la recension que voici du dernier ouvrage de Jacques Baud, Colonel d’état-major général dans l’armée suisse, fonctionnaire au Département fédéral des affaires étrangères, ancien officier des Services de renseignements suisses (SRS). Nonobstant l’ambigüité du titre choisi par Olivier Bot, ni son article, ni le livre de Jacques Baud ne manifestent une quelconque complaisance pour le terrorisme, mais une explication des causes qui ont conduit des groupes et des individus à s’engager dans le djihad.

Or la connaissance de ces causes est une pré-condition de l’éradication du terrorisme djihadiste. IR

 

 

Le terrorisme en Europe n’est pas une fatalité. Dans un livre très documenté et plein de révélations, Jacques Baud – qui est aussi l’auteur d’une encyclopédie du renseignement et des services secrets – dénonce sans détour la responsabilité des gouvernements occidentaux dans la vague d’attentats djihadistes qui ont frappé les Etats-Unis et l’Europe. Les djihadistes n’en veulent pas à ce que nous sommes, contrairement à ce que déclare le premier ministre français Manuel Valls. Ils «résistent» dans une guerre asymétrique aux interventions militaires des puissances qui tuent de façon illégitime et illégale des musulmans. Voilà pour la thèse principale du livre. Mais cette étude, pleine de renvois de bas de page et de QR code d’interviews vidéos des acteurs et de renvois à des sites officiels, nous livre bien d’autres «secrets».

 

Bouleversement programmé et mensonges

 

Dans les premières pages, l’analyste révèle que le bouleversement du Moyen-Orient avait été programmé par Washington. Sept pays sont cités, dont trois ont voulu remettre en cause le règlement en pétrodollars de leur or noir. Jacques Baud y voit un des facteurs de conflit en défense des intérêts américains pour trois pays, dont l’Irak et la Libye. L’auteur cite ensuite plusieurs mensonges de Washington (dont celui des armes de destruction massive) pour entraîner ses alliés dans la guerre.

 

Mauvaise traduction

 

Sur l’Iran, Jacques Baud est persuadé que les Occidentaux auraient pu s’en faire des alliés, comme ils le furent après les attentats du 11 septembre et la guerre d’Afghanistan. Mais c’était sans compter avec l’administration Bush qui inscrivit l’Iran dans les pays de l’Axe du mal, et se faisant, donnait l’avantage aux durs du régime sur les réformateurs alors en place. Il ajoute que l’Iran n’a jamais voulu «rayer Israël de la carte», comme cela a été régulièrement répété. La traduction juste selon lui des mots de Khomeiny cité par Ahmadinejab était «le régime qui occupe Jérusalem doit être effacé de la page du temps». Bien sûr, le pouvoir iranien est antisioniste, mais il s’agissait en l’occurrence d’une mise en cause du gouvernement d’Israël, pas de l’existence du pays.

 

Péché originel

 

Jacques Baud revient aussi sur le «péché originel» de l’Occident au Moyen-Orient, à savoir, la guerre du Koweït. Pour l’auteur, Bagdad avait quelques raisons d’en vouloir au Koweït qui en dépassant de 40% sa production de pétrole, puisé dans des champs pétrolifères communs avec l’Irak, empêchait ce pays de rembourser sa dette à son voisin et ancienne province. Pour justifier une intervention internationale, au-delà du fait que l’Irak s’attaquait à un pays souverain, les mensonges n’ont pas manqué. Le plus mémorable est la mise à sac d’une maternité, totalement scénarisée avec comme témoin une jeune fille, Nayrah, dont on apprit par la suite qu’elle était la fille de l’ambassadeur du Koweït aux Etats-Unis et qu’elle n’était pas au Koweït à la date invoquée…

 

L’organisation d’Al Qaida, un fantôme

 

Pour démontrer que les frappes occidentales déclenchent et ne font que multiplier les candidats terroristes, Jacques Baud remonte aux missiles envoyés sur l’Afghanistan et le Soudan en 1998 par l’administration Clinton. Sur la base de renseignements douteux concernant des installations terroristes, les missiles Tomawak tuaient des dizaines de milliers de civils. Jacques Baud souligne que les attentats du 11 septembre ne sont pas «tombés du ciel», mais affirme-t-il, étaient une réponse aux missiles de croisière de 1998 (ce que l’on a appris depuis, précise-t-il). Il raconte ensuite les occasions offertes par les Afghans d’arrêter Ben Laden, auxquelles Washington ne donnera pas suite, et l’absence à ce jour d’implication directe de Ben Laden dans ces attentats. L’auteur souligne plus loin qu’Al Qaida n’est pas l’organisation structurée que l’on décrit habituellement. Ce que les documents et lettres de Ben Laden collectés à Abbottabab démontreront, l’émir apparaissant déconnecté d’actions de groupes se revendiquant d’Al Qaida, qu’il condamnait parfois.

 

Le mensonge de BHL

 

Concernant la Libye, Jacques souligne également une falsification largement médiatisée par Bernard-Henri Levy (BHL), justifiant l’intervention en Libye. Selon l’analyste suisse et des déclarations de l’opposant Abdul Jalil, le massacre de février à Benghazi n’était pas le fait des forces de Kadhafi mais de mercenaires islamistes, alliés aux groupes soutenus par l’Occident.

 

Des modérés en Syrie?

 

Jacques Baud s’intéresse ensuite à la Syrie, où les manifestations d’un «printemps syrien», n’ont pas été «pacifiques au début», comme l’affirment les opposants exilés. Il cite plusieurs témoignages en appui avec comme toujours renvoi sur des documents filmés ou des rapports en bas de page. Il met aussi en cause son caractère spontané, soulignant le fait que les puissances sunnites de la région ont poussé aux révolutions arabes, après le bouleversement stratégique que fut le passage de l’Irak aux mains des chiites, suite à l’intervention américaine. Sans cependant dédouaner Bachar de ses crimes.(*) Concernant l’utilisation de chlore par le régime, elle n’aurait pas été confirmée par l’Organisation pour l’interdiction des armes chimiques qui a, en revanche, documenté l’usage de gaz moutarde par des groupes rebelles.

Il moque aussi la distinction théorique faite par les Occidentaux entre des groupes dits «modérés» et ceux islamistes radicaux de Syrie. Pure fiction. Il qualifie l’intervention occidentale d’illégale et sans vue stratégique, au contraire de l’intervention russe, légale (à la demande de Damas) et dont la portée stratégique est claire. L’ex-agent suisse doute enfin de la responsabilité syrienne dans l’assassinat du leader chrétien libanais Rafic Hariri et note que la conséquence de l’intervention occidentale fut d’abord l’abandon des chrétiens de Syrie, protégés par le régime d’Assad.

 

Opérations de dissuasion

 

A propos de Daech, l’analyse de Jacques Baud est là aussi intéressante: il pense que les méthodes de l’Etat islamique ont plus à voir avec «l’apport» des djihadistes de l’Emirat du Caucase (Tchétchénie et Daguestan) qu’à la participation d’anciens officiers de l’armée irakienne.

Enfin, pour les attentats de janvier et novembre à Paris, il les inscrit, à contrario de «la rhétorique officielle et de nombreux experts» comme des attentats ayant toutes les caractéristiques des «opérations de dissuasion, qui ont pour objectif déclaré de former les régimes (faibles) à stopper leur frappe» et à les pousser à une répression qui suscite les «vocations» de nouveaux combattants. Selon lui, l’objectif des djihadistes est bel et bien le retrait des Occidentaux du Moyen-Orient et non l’islamisation de l’autre côté de la Méditerranée, plus sûrement réalisée, mais pas nécessairement voulue, par une immigration musulmane.

 

Djihad ouvert et islamisation de la radicalité

 

Enfin, dans la polémique «radicalisation de l’islam» (Gilles Kepel) et islamisation de la radicalité (Olivier Roy), Jacques Baud penche pour le second (la religion n’étant à ses yeux «que l’équivalent d’un système d’exploitation informatique»). Il cite à l’appui de cette thèse l’étude du Dr Marc Sageman, sociologue, psychiatre et ex de la CIA qui a étudié 500 cas de djihadistes pour arriver à cette conclusion. Il indique en fin d’ouvrage que les djihadistes «autonomes» sont le fruit d’une source doctrinale et non d’une irruption de folie: celle du «djihad ouvert», théorisé par Al Qaida dans la péninsule arabique (AQPA), une des «franchises» qui n’a jamais reçu l’approbation de Ben Laden. Cette doctrine est clairement celle d’une guerre assymétrique de résistance, indique Jacques Baud.

 

Erreur stratégique

 

De ce constat, l’auteur de «Terrorisme, mensonges politiques et stratégies fatales de l’Occident», tire la conclusion que les insuffisances d’analyse et de renseignements de nos gouvernements, le suivisme européen de la politique américaine à l’égard d’Israël et des pays arabes, les mensonges et manipulations justifiant les interventions armées, ont conduit «nonens volens» à alimenter le terrorisme et non à le réduire, à faire reculer les libertés démocratiques dans nos pays, dans une fuite en avant vertigineuse depuis trente ans.

Critique, radical, documenté, ce livre fournit une riche matière pour réfléchir sur la politique étrangère occidentale au Moyen-Orient et s’en faire une opinion.

 

(*) Selon l’ouvrage de Jacques Baud, ces crimes lui ont été faussement imputés par les Etats-Unis et surtout par la France pour justifier leurs interventions en faveur des rebelles prétendument modérés. (IR)

 

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