Les USA abandonnent l’accord sur les FNI, mais pourquoi ?

par Finian Cunningham

Sources : Investig’action, 24 octobre 2018

https://www.investigaction.net/fr/les-usa-abandonnent-laccord-sur-les-fni-mais-pourquoi/

Entelekheia, 23 octobre 2018-10-29http://www.entelekheia.fr/2018/10/23/les-usa-abandonnent-laccord-sur-les-fni-mais-pourquoi/

Source originaire : RT, 22 octobre 2018, https://www.rt.com/op-ed/441946-inf-treaty-trump-arms-war/

 

L‘économie des États-Unis est un complexe militaro-industriel. Par conséquent, tout traité multilatéral de maîtrise des armements qui limite les armes et les tensions internationales est par définition incompatible avec le fonctionnement du capitalisme américain.

L’intention annoncée par le président Donald Trump de retirer les États-Unis du Traité sur les forces nucléaires à portée intermédiaire (FNI) de 1987 n’est que la dernière mesure prise par Washington pour démanteler des décennies d’accords de contrôle des armements durement gagnés.

Les États-Unis ont unilatéralement mis au rebut le traité sur les missiles antimissiles balistiques (ABM) en 2002, sous la présidence de George W. Bush, alors président. Cette violation d’un traité vieux de plusieurs décennies a conduit à l’installation de systèmes de missiles américains en Europe, toujours plus près du territoire russe, alors que l’alliance militaire de l’OTAN dirigée par les Etats-Unis ne cessait de s’étendre vers l’Est.

 

Si Trump va de l’avant en retirant les États-Unis du traité sur les FNI, il ne restera plus qu’un seul pilier de l’architecture de la maîtrise des armements, le traité START, qui limite le déploiement de tous les types d’armes nucléaires. Le traité START doit expirer en 2021 et plusieurs faucons de guerre de l’arène politique américaine demandent qu’il ne soit pas renouvelé.

Rien d’étonnant, donc, si le démantèlement des accords de non-prolifération nucléaire par Trump effare de nombreuses personnes, y compris ses alliés européens de l’OTAN. Le président français Emmanuel Macron aurait téléphoné à Trump pour plaider la cause de l’accord sur les FNI, qui est vital pour la sécurité européenne. Le ministre allemand des Affaires étrangères Heiko Maas a fait écho aux vues de Macron.

Selon Moscou et Pékin, la décision des États-Unis minerait l’équilibre stratégique actuel et déclencherait une nouvelle course aux armements semblable à celle de la Guerre froide.

« L’humanité est confrontée à un chaos total dans le domaine des armes nucléaires », a déclaré le sénateur russe Konstantin Kosatchev.

Un autre législateur russe, Alekseï Pouchkov, a fustigé l’administration Trump pour avoir « poussé le monde vers une autre crise des missiles cubains ».

En octobre 1962, cette crise avait failli aboutir à une guerre nucléaire entre les États-Unis et l’Union soviétique. Le président John F. Kennedy et le dirigeant soviétique Nikita Khrouchtchev avaient évité de justesse la catastrophe, ouvrant la voie à un contrôle bilatéral des armements.

En abandonnant le traité sur les FNI, le traité ABM et peut-être le START, les États-Unis ramènent le monde au « point zéro », a déclaré Pouchkov

Inévitablement, cette situation mondiale dérégulée augmentera considérablement le risque d’une guerre nucléaire.

Pourquoi Washington est-elle si irresponsable ?

Tout d’abord, il semble que les luttes politiques intestines aux États-Unis soient un facteur. Trump a annoncé sa répudiation du traité sur les FNI lors d’un rassemblement de campagne au Nevada ce week-end. Il ne reste qu’environ trois semaines avant les élections législatives de mi-mandat, où ses rivaux démocrates disputent le contrôle du Sénat au Parti républicain. En s’en prenant au FNI au prétexte que Moscou violerait le traité et que les États-Unis « ne le toléreront pas », Trump tente de neutraliser l’accusation des Démocrates selon laquelle il est « mou avec la Russie « .

Il est déplorable que la sécurité internationale soit l’otage des manœuvres politiciennes intérieures américaines.

Un autre facteur est que les États-Unis doivent se retirer du FNI s’ils veulent poursuivre leurs ambitions de domination militaire hégémonique, et en particulier leurs efforts pour soumettre la Russie et la Chine. Au cours des deux dernières années, plusieurs rapports stratégiques de Washington ont ouvertement ciblé la Russie et la Chine en tant que « grandes puissances rivales ».

En abandonnant l’accord sur les FNI, les États-Unis auront toute latitude pour étendre leurs bases de lancement de missiles jusqu’aux portes des territoires russe et chinois. Un geste aussi agressif ne peut pas se faire sans invoquer de raison plausible, pour des raisons politiques. Par conséquent, Washington a trouvé un prétexte à ses propres violations en accusant Moscou d’enfreindre les termes du FNI. La Russie a réfuté à plusieurs reprises les affirmations des États-Unis selon lesquelles elle aurait violé le traité, soulignant que la partie américaine n’a jamais présenté de preuves à l’appui de ses affirmations.

Un troisième facteur, plus général, tient à l’économie américaine en tant que système fondé sur la guerre perpétuelle. Avec des dépenses annuelles de plus de 700 milliards de dollars pour l’armée — environ la moitié du budget discrétionnaire total des États-Unis et infiniment plus que tout autre pays étranger l’économie américaine dépend de son complexe militaro-industriel. Cette monstrueuse déformation du capitalisme américain, que le président Eisenhower avait dénoncée en 1961, ne peut subsister que par la production incessante d’armes. Cette production, en retour, oblige les États-Unis à constamment créer des tensions et des incertitudes à l’échelle mondiale, au point même de fomenter des guerres pour écouler leurs armes.

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Mais une course aux armements n’est pas seulement une aubaine pour le Pentagone et les fabricants d’armes américains — qui sont le principal lobby à Washington — il y a aussi un objectif stratégique supplémentaire. En entraînant la Russie et la Chine dans une course aux armements, elle permettra aux planificateurs américains d’affaiblir ses rivaux.

Par nécessité, pour contrer l’agression militaire américaine, Moscou et Pékin seront contraints de consacrer toujours plus de ressources économiques à la recherche et à la production d’armements. Ce militarisme, calcule Washington, finira par couler les économies de la Russie et de la Chine.

 

On peut soutenir que la chute de l’Union soviétique à la fin des années 1980 a été causée en grande partie par des décennies de dépenses militaires excessives plutôt que par le renforcement de l’économie et de la société civiles. Il semble que Trump veuille relancer la Guerre froide dans le but de handicaper la Russie et la Chine.

Ce danger ne s’applique pas au capitalisme américain, qui s’octroie le privilège d’accumuler une dette illimitée. Ce privilège s’explique en partie par le statut de principale monnaie de réserve mondiale du dollar américain. Cependant, cette prodigalité n’est pas viable à long terme et lorsque l’effondrement américain se produira, il y aura des pleurs et des grincements de dents. En attendant, à plus court terme, les excès de dépenses provoqués par une course aux armements peuvent être occultés par une dette américaine apparemment illimitée.

Les différents traités de contrôle des armements que les États-Unis semblent vouloir démanteler ont jusqu’à présent offert une certaine protection contre les dangers de guerre nucléaire. Les traités ont fonctionné parce qu’il y avait un certain niveau d’entente bilatérale entre Washington et Moscou.

Plus maintenant, semble-t-il. Washington, surtout sous Trump, a réduit l’art de la diplomatie à des tirades sur Twitter et à des menaces irresponsables, comme lorsque l’ambassadeur américain à l’OTAN, Kay Bailey Hutchison, a averti au début du mois que l’armée américaine « abattrait » les missiles russes qu’elle estime être en infraction avec le FNI. Elle est par la suite revenue sur ce commentaire incendiaire, mais il n’est pas facile de remédier à une première impression de mentalité de casse-cou écervelé.

Toutes les tentatives de diplomatie de Trump semblent brouillées par un déplorable manque de logique ou d’intelligence. Après s’être attaqué au FNI, le président a semblé laisser la porte ouverte à un traité de remplacement avec la Russie et la Chine.

« Nous devrons mettre au point ces armes [à courte portée et portée intermédiaire], à moins que la Russie et la Chine ne viennent à nous et qu’elles nous disent : « Soyons vraiment futés et qu’aucun d’entre nous ne développe ces armes »a-t-il dit.

Mais voici ce que Trump et le reste de Washington ne comprennent pas. Le traité sur les FNI a été érodé parce que les forces militaires américaines insistent pour stationner leurs missiles aux portes de la Russie et de la Chine, à des milliers de kilomètres du territoire américain.

Si Trump voulait vraiment trouver un accord sur le contrôle des armements, il retirerait les soi-disant « systèmes antimissiles » américains de Pologne, de Roumanie et de la mer Noire, ainsi que de Corée du Sud et du territoire maritime chinois.

En fin de compte, cependant, le meilleur mécanisme de contrôle des armements serait que les Américains réforment leur économie en s’affranchissant de leur système de profiteurs de guerre.

 

 

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