La Suisse déroge à sa politique de neutralité

en s’alignant sur les sanctions contre la Russie

alors que l’Ukraine et la Russie avaient sollicité ses bons offices

par Ivo Rens

Professeur honoraire

Faculté de droit

Université de Genève

D’aucuns s’étonnent que les pourparlers entre Russes et Ukrainiens se tiennent à Istanboul plutôt qu’en Suisse, pays traditionnellement neutre ayant une longue expérience internationale des bons offices, alors que l’Ukraine et la Russie avaient sollicité les bons offices de Berne. En Suisse même, ce dernier point est passé largement inaperçu.

Dans son édition du 29 mars 2022, le journal Horizons et débats publie deux articles de fond analysant cet événement qui s’inscrit dans les faiblesses actuelles du Conseil fédéral face aux Etats-Unis, à l’Union européenne et à l’OTAN, faiblesses qui éclairent aussi la candidature de la Suisse au Conseil de sécurité des Nations Unies, en rupture avec la politique traditionnelle de neutralité.

Le premier de ces deux articles, dû à Marianne Wüthrich, est intitulé “Ceux qui font vaciller la neutralité s’attaquent à l’ensemble du modèle étatique suisse”. Il démontre que les milieux politiques et financiers suisses favorables au rapprochement de la Suisse avec l’OTAN et l’UE, qui disposent en Suisse des médias dominants, sont à l’origine de cette dérogation à la neutralité helvétique. (https://www.zeit-fragen.ch/fr/archives/2022/n-7-29-mars-2022/ceux-qui-font-vaciller-la-neutralite-sattaquent-a-lensemble-du-modele-etatique-suisse.html)

Les second de ces deux articles, signé par Werner Wüthrich, est intitulé “La Suisse neutre dispose de voies beaucoup plus efficaces que de reprendre des sanctions incompatibles avec sa raison d’être”. L’auteur rappelle longuement le rôle crucial tenu par la Suisse dans le règlement de la guerre d’Algérie qui opposa la France au Front de libération national algérien de 1954 à 1962. (https://www.zeit-fragen.ch/fr/archives/2022/n-7-29-mars-2022/la-suisse-neutre-dispose-de-voies-beaucoup-plus-efficaces-que-de-reprendre-des-sanctions-incompatibles-avec-sa-raison-detre.html)

Bien que n’explicitant pas quelles pourraient être aujourd’hui ces autres voies, il donne à entendre que la paix mondiale pourrait être la grande perdante à l’éclipse de la neutralité suisse. 

Le passé nazi de l’Ukraine et ses conséquences présentes

par Jean-Guy Rens

Montréal

19 mars 2022

Radio Canada International avait mis en ligne en août 2018 un article analysant le passé nazi du nationalisme ukrainien et le refus des autorités gouvernementales d’y faire face (texte intégral). Cet article vient d’une source inattaquable car il a été écrit bien avant la guerre actuelle et, qu’au demeurant, la radio canadienne a toujours manifesté une grande sympathie à l’égard de la cause ukrainienne.

L’historien ukrainien interrogé par les journalistes de la radio d’État admet que certaines exactions aient pu être commises par des nationalistes ukrainiens au cours de la deuxième Guerre mondiale – dans l’article de Radio Canada International, il passe sous silence la nature de ces exactions. Par contre, sur la même lancée, il déplore avec force que le gouvernement russe cherche à utiliser le passé de façon polémique. Cette manière d’exonérer un crime par la crainte de céder du terrain à un adversaire, est typique du comportement dominant en Ukraine.

C’est ainsi que dans les années 2000, le gouvernement de Kiev nouvellement indépendant a élevé les chefs ukrainiens nazis de la deuxième Guerre mondiale, Stepan Bandera et Roman Choukhevytch au rang de « héros nationaux ». Un monument à la mémoire de Stepan Bandera a même été construit à Lviv. Signalons que quelques années auparavant le Congrès ukrainien canadien érigeait à Edmonton (Alberta) une statue à la gloire de Roman Choukhevytch avec la contribution financière du gouvernement fédéral (voilà pourquoi Radio Canada International consacre un article à la question du nazisme en Ukraine).

Peu après son élection en 2010, le président russophile Viktor Ianoukovytch a annulé la loi qui faisait de ces deux hommes des héros nationaux. Or, nous savons ce qui est arrivé à Ianoukovytch: il a été renversé par un coup d’État fomenté par les démocrates ukrainiens, avec l’appui des Occidentaux. Mais pourquoi le gouvernement ukrainien avait-il, dans un premier temps, tenu à commémorer des personnages aussi détestables? C’est d’autant plus inadmissible que les crimes commis par Stepan Bandera et Roman Choukhevytch vont bien au-delà des simples exactions à l’encontre des Juifs, des Polonais et des Russes.

Rôle des nazis ukrainiens dans le massacre des Polonais et des Juifs

Les deux hommes ont créé en 1941 le bataillon Nachtigall (rossignol) qui fut la première unité étrangère de la Wehrmacht. À ce titre, ils ont dirigé le massacre des professeurs polonais de la ville alors appelée Lwow (aujourd’hui Lviv). Il s’agissait d’éliminer l’intelligentsia polonaise. Les Allemands avaient remis aux Ukrainiens la liste nominative des professeurs à éliminer. Ce qui fut fait. Au nombre des morts se trouve l’écrivain polonais Tadeusz Żeleński (sans rapport avec le président ukrainien du même nom)[1]. Après avoir accompli cette tâche, les hommes du bataillon Nachtigall effectuèrent un pogrom qui n’avait pas été demandé par leurs maîtres allemands. C’était une initiative spontanée.

Quelques mois plus tard, quand le massacre des Juifs commencera à grande échelle, les soldats allemands ne tarderont pas à donner des signes de fatigue mentale. Le haut commandement classa alors les victimes en deux : les hommes qui continuèrent à être assassinés par les Allemands, tandis que les femmes et les enfants furent confiés aux auxiliaires ukrainiens. Sous les ordres de Roman Choukhevytch, ces dernières participèrent au massacre de Babi Yar qui est resté dans l’histoire comme le plus grand massacre de la Shoah par balles. Les Allemands abattaient les hommes, les Ukrainiens, les femmes et les enfants.


[1] Médecin et écrivain, poète et critique littéraire, mais aussi traducteur, Tadeusz Żeleński qui signait Boy-Żeleński, a traduit des centaines d’œuvres françaises en polonais. Amoureux de la culture française, il a réintroduit la culture française en Pologne. Certains l’ont qualifié de “Shakespeare de la traduction”.

Séquelles actuelles du nazisme ukrainien

Voilà pour le passé ou, tout au moins, une petite partie de ce passé que ne précise pas l’article de Radio Canada International. De même, si l’article évoque en détail la tentative de réhabilitation de Stepan Bandera et Roman Choukhevytch dans les années 2000, il ne mentionne pas la principale séquelle de leur héritage direct qui est la création du régiment Azov en mai 2014 pour lutter contre les séparatistes pro-russes du Donbass. Financée par l’oligarque Igor Kolomoisky, propriétaire du réseau électrique ukrainien, qui détient également un passeport chypriote et israélien, cette formation paramilitaire se réclame ouvertement du nazisme dont elle porte les insignes.

Le régiment Azov a été fondé par Andreï Biletsky, un historien de formation qui est toujours au centre d’un écheveau d’associations et de regroupements politiques aux appellations changeantes, mais qu’on désigne globalement comme le mouvement Azov. Longtemps député indépendant à la Rada, Andreï Biletsky a brièvement été vice-président de la commission de la sécurité nationale et de la défense. La mouvance Azov n’a jamais dépassé le seuil des 2% de votes à l’échelle nationale. Andreï Biletsky lui-même a été battu aux élections de 2019.

Le régiment Azov a par la suite été intégré dans la garde nationale ukrainienne. À la faveur de cette intégration, le régiment Azov a pu bénéficier de la formation de l’armée américaine au même titre que le reste des forces armées ukrainiennes. Malgré cela, le régiment Azov réussit à préserver sa spécificité et son idéologie. Il le fit de manière si ostentatoire que le Congrès américain intervint en juin 2015 pour faire cesser tout lien entre l’armée américaine et le régiment Azov. Cette manifestation de fermeté ne dura pas puisqu’un an plus tard ce même Congrès abolit en douce la mesure de suspension et l’armée américaine put reprendre l’assistance militaire à la formation nazie.

Insigne officiel du régiment Azov

Un rapport de 2016 du Haut-Commissariat des Nations unies aux droits de l’homme (OCHA) a accusé le régiment Azov de violer le droit humanitaire international. Le rapport a détaillé des incidents sur une période allant de novembre 2015 à février 2016, au cours desquels le régiment Azov a pillé de nombreux édifices commerciaux et résidentiels, chassé leurs occupants et torturé des détenus dans la région de Donbass[1].

Aujourd’hui, le régiment Azov compte de 3 500 à 5 000 combattants basés dans la ville portuaire de Marioupol[2]. À la faveur de la guerre actuelle entre la Russie et l’Ukraine, le recrutement bat son plein et il est impossible de savoir le nombre exact de ses effectifs.

Comment expliquer le comportement ambigu des dirigeants ukrainiens?

En résumé, il est exact de considérer, à l’instar du discours dominant dans les médias occidentaux, que l’Ukraine n’est pas un pays dominé par les nazis sous quelque forme que ce soit. Le prétexte invoqué par le président russe Vladimir Poutine pour envahir l’Ukraine, à savoir dénazifier ce pays, est un mensonge opportuniste.

Mais comment expliquer la célébration des héros nazis de la deuxième Guerre mondiale et, bien au-delà de la simple tolérance, la connivence qui existe entre le gouvernement et le régiment Azov? Si l’influence était nulle, pourquoi les autorités ukrainiennes n’ont-elles pas tout simplement déboulonné pas la statue de Stepan Bandera à Lviv? Pourquoi continuent-elle à donner des noms de rue à Stepan Bandera et à Roman Choukhevytch dans plusieurs villes d’Ukraine? Pourquoi, surtout, acceptent-elles les voyous nazis du régiment Azov dans les rangs des forces armées?

Monument Stepan Bandera à Lviv

Les frontières sont poreuses entre le nazisme de la deuxième Guerre mondiale et le nationalisme ukrainien actuel. La lutte passée des nazis ukrainiens contre les Russes soviétiques, excuse toutes les horreurs perpétrées contre les Juifs, les Polonais et, bien sûr, les Russes. Quand on prend prétexte des origines juives du président Volodymyr Zelensky pour estimer qu’il n’y a pas de nazis en Ukraine, on trompe les gens sciemment. Les gouvernements occidentaux savent très bien qu’il y a des éléments nazis dans l’armée ukrainienne puisque cela a fait l’objet d’un débat au Congrès américain.

Le nationalisme ukrainien a besoin de faire un aggiornamento radical et de couper les liens qui l’unissent encore à la mémoire nazie de la deuxième Guerre mondiale. Les États européens demandent depuis des années à la Turquie de reconnaître le génocide des Arméniens. La Chine et la Corée du Sud demandent depuis des années au Japon de reconnaître les massacres de masse et les viols systématiques commis durant la deuxième Guerre mondiale. Il n’y a aucun raison d’être moins regardant à l’égard de l’Ukraine.

À moins qu’une certaine russophobie entretenue par les faucons de Washington et leurs alliés de l’OTAN ne conduise à ériger l’Ukraine en nation angélique face à l’impérialisme bien réel de la Russie. Tout se passe comme si un petit groupe de dirigeants occidentaux avait décidé de créer un grand brasier au cœur de l’Europe en désignant la Russie comme une puissance ennemie – ce qu’elle n’était certes pas au lendemain du démantèlement de l’URSS en 1991 – et en traitant l’Ukraine comme une nation propitiatoire échappant à tout examen critique.

Pendant ce temps, le président Zelensky n’a pas déplacé la statue de Stepan Bandera et il n’a pas dissous le régiment Azov.

La neutralité de la Chine dans la crise ukrainienne

par Jean-Guy Rens (*)

Conseil en études stratégiques

Montréal, Canada,

1er mars 2022

La Chine est soumise à une double pression dans la crise ukrainienne. D’une part, les dirigeants européens essaient de convaincre le gouvernement chinois de prendre parti contre la Russie et font valoir le principe familier en temps de guerre : si vous n’êtes pas avec nous, alors vous êtes contre nous. D’autre part, les médias présentent systématiquement la Chine comme une alliée inconditionnelle de la Russie.

Au milieu de cette tourmente, des communications ont quand même lieu entre dirigeants européens et chinois – pas avec les dirigeants américains, semble-t-il. Il faut savoir que, contrairement à la Russie, la Chine a toujours manifesté la plus grande sollicitude pour l’’union européenne (UE) dans laquelle elle voit un contrepoids potentiel à la domination américaine sur le monde.

Voilà pourquoi, il nous a semblé intéressant de présenter la position chinoise en faveur de la neutralité – position qui semble d’autant plus importante que la Suisse a abandonné sa neutralité historique, y compris durant les deux Guerres mondiales, pour s’aligner sur les sanctions de l’UE à l’encontre de la Russie. Une rupture sans précédent pour un pays qui a fait de la neutralité l’axe majeur de son identité nationale. Sans doute faut-il y voir le résultat des pressions exercées par l’UE à l’encontre de ce pays.

Les raisons de la neutralité chinoise

Précisément, la Chine a réitéré sa neutralité de principe dans la crise ukrainienne, à la veille de l’Assemblée générale des Nations Unies du 28 février 2022. Son ministre des Affaires étrangères Wang Yi a communiqué avec ses vis-à-vis du Royaume-Uni, d’Allemagne, de France et de UE pour rappeler la position chinoise, à savoir que « la souveraineté et l’intégrité territoriale de tous les pays doivent être respectées et protégées et que les objectifs et principes de la Charte des Nations unies doivent être scrupuleusement observés. »

Au-delà de cette nécessaire garantie due à l’Ukraine, a ajouté le ministre chinois, il convient de tenir compte de l’ensemble du contexte régional: « Les préoccupations légitimes de tous les pays en matière de sécurité doivent être respectées. Compte tenu des cinq cycles consécutifs d’expansion vers l’Est de l’OTAN, les demandes légitimes de la Russie en matière de sécurité doivent être prises au sérieux et traitées comme il se doit. »

La Chine est également consciente de la dimension historique du conflit, comme le souligne Yang Jin, chercheur associé à l’Institut d’études russes, d’Europe de l’Est et d’Asie centrale de l’Académie chinoise des sciences sociales. Celui-ci rappelle que « comment l’OTAN a agi dans le passé pour faire pression sur la Russie et a détruit l’ex-Yougoslavie. S’il n’y avait pas eu ces pressions sécuritaires concrètes et les déploiements militaires de l’OTAN autour du territoire russe, Moscou n’aurait pas eu besoin de mener des opérations militaires aussi risquées pour répondre à la menace de l’OTAN. »

Voilà pourquoi le ministre des Affaires étrangères Wang a expliqué à ses interlocuteurs européens que « les mesures prises par le Conseil de sécurité de l’ONU devraient contribuer à apaiser la situation et à faciliter une résolution diplomatique plutôt que d’attiser les tensions et de provoquer une nouvelle escalade. Dans cette optique, la Chine a toujours désapprouvé l’invocation délibérée du chapitre VII de la Charte des Nations unies, qui autorise le recours à la force et aux sanctions dans les résolutions du CSNU. »

Une feuille de route pour l’avenir de l’Europe

Le ministre chinois est allé plus loin dans ses communications avec dirigeants européens. Il a en quelque sorte dressé la feuille de route idéale d’une UE libre et indépendante : « L’Ukraine devrait fonctionner comme un pont entre l’Est et l’Ouest, et non comme une frontière dans la confrontation des grandes puissances. La Chine soutient également l’UE et la Russie dans leur volonté d’entamer un dialogue d’égal à égal sur les questions de sécurité européenne et de mettre en œuvre la philosophie de la sécurité indivisible, afin de former à terme un mécanisme de sécurité européen équilibré, efficace et durable.»

Un autre intellectuel chinois, Cui Hongjian, directeur du département des études européennes de l’Institut chinois d’études internationales, énonce avec clarté le rôle pourrait jouer l’UE si elle cessait de suivre aveuglément la politique des États-Unis et de l’OTAN. Selon lui, la paix en Europe passe par l’adoption d’une politique indépendante de l’UE. Il résume en une formule saisissante ce qui adviendra, dans le cas contraire : « Si l’OTAN ne peut pas accepter la Russie, alors il est évident que l’un des objectifs de l’OTAN est de cibler la Russie, et alors le problème de la sécurité européenne ne sera jamais résolu. »

Sanctionner ou condamner la Russie, comme l’a fait l’Occident, est en fait beaucoup plus facile que de rester neutre et responsable afin de contribuer à la médiation du conflit. La Chine entend contribuer à maintenir ce climat d’échange et de coopération, même dans des initiatives en apparence éloignées de la guerre russo-ukrainienne. C’est ainsi qu’elle maintient les Jeux paralympiques d’hiver de 2022 qui se tiendront à Beijing du 4 au 13 mars. À cette occasion, elle escompte transformer les Jeux olympiques une plateforme pour favoriser la paix.

Telle est la forme que prend la neutralité chinoise au moment où la guerre en Ukraine semble avoir réveillé un vieux fond belliqueux dans la conscience collective de bien des Européens – même au sein du pays qui demeurait jusqu’à présent l’étalon de la neutralité active, à savoir la Suisse. Quand on parle de glissement géopolitique en faveur de l’Asie, cela ne concerne pas seulement l’économie et la puissance militaire, mais peut-être aussi la sagesse séculaire de maintenir un have de paix alors que le monde s’embrase.

(*) Toutes les citations de cet article sont extraites d’un article intitulé « China clarifies neutral stance as Russia, Ukraine poised for talks », Yang Sheng et Xu Yelu, Global Times, 27 février 2022. La forme et les idées exprimées n’engagent que nous. Pour lire l’article initial, veuillez cliquer ici.

The Ukrainian trap

Ivo Rens

Honorary Professor

Law Faculty

Geneva University

February 26, 2022

Of course, the Russian military intervention in Ukraine must be condemned without reservation because it constitutes a blatant violation of the Charter of the United Nations and of international law.

But Vladimir Putin is not the only person responsible for this tragedy. The pushers-to-crime deserve to be implicated as well because it is likely that they have length and carefully devised their project. No doubt they are many, they hold strategic positions at the US establishment, they have accomplices in several European countries, and have they access to NATO.

Created in 1949 at the initiative of Washington, NATO aimed to defend Western Europe then threatened by the expansionism of the Stalinist USSR which had just fomented the coup d’Etat in Prague, tipping Czechoslovakia into Moscow’s orbit. Probably NATO has helped to put an end to this expansionism. But in December 1991, the USSR has given way to about fifteen sovereign states and, instead of disappearing, NATO, converted into a strategic-safe-tool for Washington’s foreign policy and its European vassals has worked intensely to build a plausible enemy by setting Russia of more or less imaginary military threats.

Of the 30 NATO member countries, 14 are Eastern European countries that have joined the organization after 1991. The most advanced NATO position is now located in Narva (Estonia) 160 kilometers from Saint-Petersburg. As a comparison, the distance between Havana (Cuba) and Key West (Florida) is also 160 kilometers away. Everyone knows what happened when the USSR wanted to install missiles in Cuba. Since then, the real reason for NATO is the destruction of Russia. Its past achievements are just the beginnings.

To stick to the post-Soviet period, NATO intervened militarily in Serbia in the spring of 1999 killing some 500 civilians and causing significant destruction. It intervened in Afghanistan from 2003 to 2021 causing some 10,000 deaths among civilians, not to mention the wounded, refugees and other victims. If NATO did not intervene alongside the Americans and their allies in the spring of 2013 in their preventive war against the Iraq of Saddam Hussein, it is because, very exceptionally, France and Germany opposed them. On the other hand, NATO intervened in Libya in 2011 causing the fall and the violent death of President Muammar Gaddafi, but above all the destruction of a prosperous modern state that has given way to a divided and unstable country where the majority of the population suffers from malnutrition.

It is difficult to trace the first NATO approaches to Ukraine. No doubt as the strategy-safe-tool of the USA it had identified in Ukraine the elements likely to cause the Russian ogre, namely the proximity of Moscow and several major cities of Russia, a major Russian-speaking minority and a great political instability. Still, it is on the occasion of the very solemn Declaration of Bucharest that the heads of state or governments of the member countries announced on 3 April 2008 their decision to prepare the accession of Ukraine and Georgia to NATO.  » We agreed today that these countries will become members of NATO  » ** Of course, Russia had made it known that it was absolutely opposed to such decision because it considered the project detrimental to its security. Given the distrust of the relations between the Americans and the Russians, it seems highly probable that the provocation had been well considered.

The trap was posed. Fourteen years later, on February 22, 2022, Putin got in.

** https://www.nato.int/cps/en/natolive/official_texts_8443.htm

Original : French.

Le piège ukrainien

Ivo Rens

Professeur honoraire

Faculté de droit

Université de Genève

26 février 2022

Bien entendu, il faut condamner sans réserve l’intervention militaire russe en Ukraine qui constitue une violation flagrante de la Charte des Nations Unies et du droit international.

Mais Vladimir Poutine n’est pas le seul responsable de ce drame. Les pousse-au-crime méritent d’être mis en cause aussi car il est probable qu’ils ont longuement et soigneusement ourdi leur projet. Sans doute sont-ils nombreux, tiennent-ils des postes stratégiques dans l’établissement américain, possèdent-ils des complices dans plusieurs pays européens, et ont-ils accès à l’OTAN.

Créée en 1949 à l’initiative de Washington, l’OTAN visait à défendre l’Europe occidentale alors menacée par l’expansionnisme de l’URSS stalinienne qui venait de fomenter le coup d’Etat de Prague faisant basculer la Tchécoslovaquie dans l’orbite de Moscou. Probablement l’OTAN a-t-elle contribué à mettre un terme à cet expansionnisme. Mais, en décembre 1991, l’URSS a fait place à une quinzaine d’Etats souverains et, au lieu de disparaître, l’OTAN, reconvertie en un outil stratégico-sécuritaire au service de la politique étrangère de Washington et de ses féaux européens a travaillé intensément à se constituer un ennemi plausible en parant la Russie de menaces militaires plus ou moins imaginaires.

Sur les 30 pays membres de l’OTAN, 14 sont des pays d’Europe de l’Est qui ont rejoint l’organisation après 1991. Le poste le plus avancé de l’OTAN est à présent situé à 160 kilomètres de Saint-Pétersbourg. À titre de comparaison, la distance entre La Havane et Key West (Floride) est aussi de 160 kilomètres. Tout le monde sait ce qui est arrivé quand l’URSS a voulu installer des missiles à Cuba… Depuis lors, la vraie raison d’être de l’OTAN c’est la destruction de la Russie. Ses réalisations passées n’en sont que les prémices.

Pour nous en tenir à la période post-soviétique, l’OTAN est intervenue militairement en Serbie au printemps 1999 tuant quelque 500 civils et causant d’importantes destructions. Elle est intervenue en Afghanistan de 2003 à 2021 causant quelque 10’000 morts parmi les civils, sans compter les blessés, les réfugiée et les autres victimes. Si l’OTAN n’est pas intervenue au côté des Américains et de leurs alliés au printemps 2013 dans leur guerre “préventive” contre l’Irak de Saddam Hussein au printemps 2013, c’est parce que, très exceptionnellement, la France et l’Allemagne s’y sont opposées. En revanche, l’OTAN est intervenue en Libye en 2011 provoquant la chute et la mort violentes du Président Mouammar Kadhafi, mais surtout la destruction d’un Etat moderne prospère qui a fait place à un pays divisé et instable où la majorité de la population souffre de malnutrition.

Il est difficile de retracer les premières approches de l’OTAN auprès de l’Ukraine. Sans doute l’outil stratégico-sécuritaire des EEUU* avait-il identifié dans l’Ukraine les éléments susceptibles de provoquer l’ogre russe, à savoir la proximité de Moscou et de plusieurs grandes villes de Russie, une importante minorité russophone et une grande instabilité politique. Toujours est-il que c’est à l’occasion très solennelle de la Déclaration de Bucarest que les chefs d’Etats ou de gouvernements des pays membres annoncèrent, le 3 avril 2008, leur décision de préparer l’adhésion de l’Ukraine et de la Géorgie à l’OTAN. “Aujourd’hui, nous avons décidé que ces pays deviendraient membres de l’OTAN.”** Bien entendu, la Russie avait fait savoir qu’elle y était absolument opposée car elle jugeait le projet attentatoire à sa sécurité. Compte tenu de la méfiance régnant dans les relations entre les Américains et les Russes, il paraît hautement vraisemblable que la provocation avait été mûrement délibérée.

Le piège était posé. Quatorze ans plus tard, le 24 février 2022, Poutine l’a franchi.

* Etats-Unis d’Amérique

** https://www.nato.int/cps/fr/natolive/official_texts_8443.htm

Quo vadis Europa ?

Réflexions en marge de la crise ukrainienne

par Thomas Andres

juriste

Genève, 18 février 2022

Dans le texte qui suit, je ne vise nullement à prendre position sur la crise en cours mais à contrebalancer les partis pris sommaires dont nous abreuvent les médias en rappelant notamment certaines données historiques trop souvent méconnues en Occident mais omniprésents chez les dirigeants russes.

Sans remonter à ses sources antiques ni à ses origines au haut moyen-âge, la genèse de la nation russe dans les premiers siècles du premier millénaire s’est opérée autour de Kiev, ce qui a laissé des traces dans la perception que les Russes ont de l’Ukraine. Bien entendu, ces circonstances n’emportent nulle conséquence juridico-politique dans les relations internationales de nos jours mais peut-être devraient-elles nous permettre de nous représenter la place que l’Ukraine occupe dans l’imaginaire des Russes.

La crise qui envenime les relations de la Russie avec l’OTAN, donc avec les Etats-Unis, hérite d’un long contentieux avec l’Occident comme le retrace le titre même de l’ouvrage de Guy Mettan : Une guerre de mille ans…

Le siècle dit des lumières n’a guère fait que renouveler l’incompréhension et la méfiance des Européens. Certes, le tsar Pierre le Grand leur avait inspiré quelque respect et une certaine admiration, tant son règne et son œuvre avaient été remarquables. Mais en même temps, il était décrit comme un personnage grotesque et barbare, sorti tout droit des fins fonds de l’Asie. Par la suite, le regard porté sur cet Empire ne s’est guère amélioré. 

En France notamment, nonobstant les relations qu’un Diderot entretint avec Catherine II, les écrivains tendaient à considérer que la Russie ne pouvait faire partie du monde civilisé. C’est Victor Riqueti, Marquis de Mirabeau qui le premier utilisa dans un ouvrage le néologisme de civilisation, par opposition au terme de barbares, réservé aux sauvages des colonies. Ce mot ayant fait florès, il fut très vite utilisé à l’encontre de la Russie.

Par la suite, les Anglais emboitèrent le pas aux Français. Ils ne se contentèrent pas de porter un regard péjoratif et condescendant sur les Russes, ils émirent des critiques assez virulentes à l’encontre de cette nation barbare.

A partir de la moitié du XVIIIe, les grandes nations européennes ne pouvaient plus ignorer qu’il fallait compter avec la Russie dans le concert des nations. Les sentiments ont alors connu comme une mutation. L’Empire euro-asiatique a été parée d’une menace, le terme d’ogre lui fut accolé ; il est encore utilisé de nos jours.

Les Russes, peuple fier, à l’instar de ceux du reste de l’Europe, ne pouvaient que se sentir humiliés par ces attitudes hautaines et hostiles qui prévalent encore aujourd’hui.

A partir du début du XIXe siècle, la Russie a été agressée par ses voisins d’Europe occidentale qui ont tenté de l’envahir et ont guerroyé sur son sol, sans qu’elle les eût provoqués d’une quelconque façon. 

C’est d’abord la France de Napoléon 1er qui envoya ses armées le 24 juin 1812 conquérir le pays semant destructions et désolations, avant de connaître la déroute que l’on sait. 

Quelques années plus tard, en 1853, Français, Anglais et Turques s’en sont à nouveau pris à la nation Russe, cette fois par le sud, lors de la guerre de Crimée.

Après le coup d’Etat des Bolchéviks dirigés par Lénine, éclata une terrible guerre civile. Là encore, Français, Anglais et Américains comptaient bien profiter du chaos qui y régnait pour s’approprier à bon compte quelques morceaux de choix. Les Français et les Anglais visaient le sud, de la Mer Noire au Caucase, les Américains, une partie de la Sibérie. 

Le 12 juin 1941, l’Allemagne hitlérienne entama l’invasion de l’URSS, donc de la Russie. Le but final fut le même que celui de Bonaparte 129 ans auparavant. Les résultats furent catastrophiques pour le Führer autant qu’ils l’avaient été pour l’Empereur.

Toutes ces guerres, que la Russie n’a jamais voulues, ni initiées, lui ont coûté des dizaines de millions de morts et des destruction inimaginables. Pour la seule guerre de 1941-1945, l’Union soviétique a payé un tribut de 27 millions de morts, dont quelque 17 millions pour la Russie.  

Les Russes, comme tous autres peuples, ont un sens aigu de l’histoire et n’oublient pas les outrages subis. 

Dès 1945, les Etats-Unis assimilèrent l’Union Soviétique à l’Empire du mal. Cette vision quasiment théologique pouvait être soutenable sous l’ère de Staline, mais elle ne l’était plus guère à partir des années 70 et plus du tout à partir de 1991. N’en déplaise à certains nostalgiques qui persistent à rêver du monde bipolaire du siècle dernier, la Russie actuelle est fort éloignée de celle qui faisait partie de l’Union Soviétique et Poutine n’a rien à voir avec Staline. 

Lors de l’implosion de l’Union Soviétique, les Occidentaux se sont fort mal comportés. Une fois encore, les Américains imaginèrent pouvoir y faire leurs emplettes, comme dans un supermarché au moment des soldes, en s’appropriant à tout le moins une partie des gisements énergétiques de la Russie. 

C’était l’époque où le Président Bush père garantissait à Gorbatchev que l’OTAN n’allait jamais s’étendre aux anciens pays membres de feu l’Union Soviétique. Certes cette promesse était orale, mais elle fut énoncée en présence de témoins. Par la suite, les Américains la décrétèrent nulle et non avenue du fait qu’elle n’avait été qu’orale. 

Dès lors, comment s’étonner que le Président Poutine ait tiré les leçons de ces fourberies et qu’il conçoive désormais quelque méfiance à l’égard des Américains comme de leurs alliés européens de l’OTAN et qu’il leur demande à présent des engagement écrits ?

C’est sous le Président Eltsine que l’Ukraine est devenue un Etat pleinement souverain, ce que le Président Poutine n’a jamais contesté. Cependant, en 2014, une importante communauté russophone vivait en Ukraine ; elle constituait même jusqu’à 70% de la population de la Crimée.  En 2013, le Président Ianoukovytch, russophone, refusa de signer l’accord d’association entre son pays et l’Union européenne. Cette décision suscita de grandes manifestations hostiles au Gouvernement qui entraînèrent la chute de Ianoukovytch et sa fuite en Russie. 

On sait à présent que, à partir de 1991, les Etats-Unis financèrent, par l’intermédiaire de multiples ONG, des groupes politiques hostiles au gouvernement en place. La diplomate américaine Victoria Nuland, qui a joué, et joue encore un rôle de premier plan dans le jeu diplomatique américain en Ukraine, reconnut le 13 décembre 2013, à Washington, qu’entre 1991 et 2013 les Etats-Unis avaient financé les opposants au pouvoir en place à hauteur d’environ 5 milliards de dollars. Après le coup d’Etat de 2014, les nouveaux dirigeants s’avérèrent farouchement pro-Occidentaux et s’employèrent à éradiquer toute trace russe du territoire, notamment en interdisant l’usage de la langue russe dans la sphère publique, donc notamment dans l’administrations et dans les écoles. En réaction, la région du Donbass s’embrasa et la Crimée, qui avait le statut de région autonome, déclara son indépendance et décida par referendum son rattachement à la Russie, laquelle reconnut la validité de ce référendum et annexa la Crimée qui avait été russe jusqu’au milieu du XXe siècle.

Depuis l’éclatement de l’Union soviétique, les relations entre la Russie et l’Ukraine ont certes connu des hauts et des bas, mais à aucun moment le Président Poutine n’a montré la moindre velléité d’annexer son voisin.

Pour ce qui est des relations des Etats-Unis avec la Russie, elles sont nettement plus conflictuelles. A bien des égards, pour Washington, la Russie reste l’Empire du mal. La Maison Blanche estime avoir, à tout le moins, un droit de regard sur ce qui se passe en Europe, particulièrement dans les relations des pays est-européens avec Moscou et elle a activement poussé l’Ukraine à miser sur l’OTAN. Nonobstant la propagande américain, l’OTAN reste une organisation militaire avec une politique agressive en mains américaines et les pays membres de cette organisation sont condamnés au suivisme comme ils l’ont constamment démontré, notamment en Afghanistan. 

Dans cette optique, il y a lieu, me semble-t-il, de contester la pertinence et la validité de la vision manichéenne des relations internationales posant d’une part la Russie comme unique responsable des tensions, du moins en Europe, et de l’autre les Etats européens, tous épris de paix, de démocratie et des droits de l’homme.

De tous temps, les Etats-Unis ont montré une forte propension à se mobiliser contre des ennemis, intérieurs ou extérieurs. S’il n’y en a pas, alors on les crée. La Russie a le triste privilège de l’être à demeure. Alors ils la diabolisent à outrance en utilisant à fond les légendes noires : Poutine, le Staline du XXIe siècle, serait en train de militariser son pays à marches forcées. Seulement il se trouve que le budget militaire des Etats-Unis s’élève à 760 milliards de dollars, tandis que celui de la Russie culmine à 83 milliards. Qui plus est, si on entreprend de coller sur une mappemonde d’une part des petits drapeaux américains sur tous les territoires abritant des troupes américaines et d’autre part des petits drapeaux russes sur ceux abritant des troupes russes, force est de constater que la disparité est au mieux du même ordre qu’en matière de budgets militaires.

A mon avis, le Président Russe est un homme rationnel, doublé d’un redoutable joueur d’échec, froid et calculateur, raison pour laquelle il ne se laisse pas aller à une aventure dont il connaît pertinemment les risques. Certes, il a massé des troupes à sa frontière ouest, mais il y est chez lui. Les raisons de ce déploiement sont connues. Ce n’est pas l’Ukraine seule qui est en jeu ; avec cette démonstration il vise davantage encore les Etats-Unis. N’oublions pas que la crise de Cuba, en 1962, avait les mêmes causes : l’implantation par les Américains de missiles à longue portée avec des ogives nucléaire sur sols italien et turc. Souvenons-nous aussi de la cynique mise en scène du Secrétaire d’Etat américain Colin Powell à l’ONU en 2003, au sujet des armes de destruction massives qu’aurait détenues l’Irak de Saddam Hussein. 

Aujourd’hui, les Etats-Unis claironnent à longueur de journées que la Russie va envahir l’Ukraine dans les jours à venir, sans que rien ne se passe. Sur un plan purement opérationnel, j’incline à penser qu’il s’agirait en l’espèce d’une mission impossible. Vouloir déplacer des divisions de blindés, dont chaque unité pèse entre 5 et 30 tonnes, dans des bourbiers de terrains lourds, gras et détrempés par le dégel du printemps imminent est une opération vouée à l’échec. 

Il me semble que ce sont les Etats européens qui détiennent la clé pouvant mettre un terme à cette situation ubuesque. Cependant, aussi longtemps que les nations européennes ne trouveront pas le courage de prendre leur destin en main et continueront de se laisser dicter leurs conduites par les dirigeants de Washington, un dialogue constructif avec la Russie restera impossible. 

Il ne faut pas être naïf, le Président Poutine n’est de loin pas un enfant de chœur : il défend becs et ongles les intérêts de la Russie. Parler de paix n’est peut-être pas très réaliste, mais arriver à un modus vivendi apaisé est parfaitement dans le domaine du possible. Le préalable serait toutefois que les Américains laissent les Etats Européens régler leurs relations avec leur grand voisin eurasiatique.  

Pourvu que le Président Poutine continu à garder son sang-froid et ne se laisse pas entrainer par le belliqueux va-t-en guerre du Président Biden !

L’ancien Secrétaire d’Etat Américain, Henry Kissinger, que l’on ne pourra pas soupçonner de faire de l’anti-américanisme primaire, a écrit le 5 mars 2014 dans une tribune du Washington Post : “Les Etats-Unis devraient éviter de traiter la Russie comme un pays aberrant auquel il faut enseigner patiemment des règles de conduite établies par Washington”.

Bibliographie sommaire sur la Russie :

Arrigon, Jean-Pierre, Une histoire de la Russie, Paris, Perrin, 2020.

Carrère d’Encausse, Hélène, L’Empire d’Eurasie, Paris, Fayard, 2005-Six années qui ont changé le monde, la chute de l’Empire soviétique, Paris, Fayard, 2015.

Eltchaninoff, Michel, Dans la tête de Vladimir Poutine, Paris, Actes Sud, 2015.

Jevakhoff, Alexandre, La guerre civile Russe, Paris, Perrin, 2017.

Jouanny, Jean-Robert, Que veut Poutine ? Paris, Seuil, 2016.

Kissinger, Henry, A la Maison Blanche 1968-1973, tome 1 et 2, Paris, Fayard, 1979.

Mettan, Guy, Russie-Occident, une guerre de mille ans, Ed. Des Syrtes, 2015.

Roca Barera, Maria, Imperofobia y leyenda negra, Madrid, Siruela, 2018, (pages 93ss.).

L’APARTHEID ISRAÉLIEN ENVERS LE PEUPLE PALESTINIEN

par Amnesty International

Février 2022

https://www.amnesty.fr

Amnesty International a publié, en ce début de février 2022, un Rapport, dont l’original anglais compte près de 300 pages, qui qualifie les relations entre Israéliens et Palestiniens d’apartheid. Or, depuis l’entrée en vigueur de la Convention internationale sur l’élimination et la répression du crime d’apartheid en 1976, l’apartheid constitue en droit international public un crime contre l’humanité. Compte tenu de l’aspect explosif de ce document, nous nous abstiendrons de le commenter et n’en publions ici qu’un résumé du résumé ainsi que les Conclusions et recommandations tels que présentés par Amnesty International sur son site en langue française. IR

UN SYSTÈME CRUEL DE DOMINATION ET UN CRIME CONTRE L’HUMANITÉ

Depuis sa création en 1948, Israël mène une politique visant à instituer et à entretenir une hégémonie démographique juive et à optimiser son contrôle sur le territoire au bénéfice des juifs et juives israéliens, tout en restreignant les droits de la population palestinienne et en empêchant les réfugié·e·s palestiniens de rentrer chez eux. En 1967, Israël a étendu cette politique à la Cisjordanie et à la bande de Gaza, qu’il occupe depuis cette date.

Amnesty International a analysé la tentative par Israël de créer et d’entretenir un système d’oppression et de domination à l’encontre des Palestinien·ne·s et en a examiné les principaux éléments : la fragmentation territoriale ; la ségrégation et le contrôle ; la dépossession des terres et des propriétés ; et la privation des droits économiques et sociaux. L’organisation est arrivée à la conclusion que ce système s’apparente à de l’apartheid. Elle a également recueilli des informations sur des actions illégales commises par Israël à l’encontre de Palestinien·ne·s dans le but de maintenir ce système en place, notamment des transferts forcés, des détentions administratives et des actes de torture, des homicides illégaux, la privation de droits et de liberté fondamentaux, et de la persécution. Amnesty International a conclu que de tels actes faisaient partie d’une attaque systématique et à grande échelle à l’encontre de la population palestinienne, et qu’ils s’apparentaient au crime contre l’humanité d’apartheid.

Israël doit mettre un terme à ce système cruel, et la communauté internationale doit faire pression sur le pays à cette fin. Tout pays ou entité ayant compétence pour juger les crimes commis afin de maintenir ce système doit enquêter dessus.

CONCLUSION ET RECOMMANDATIONS

L’ensemble du régime de lois, politiques et pratiques décrites par Amnesty International démontre qu’Israël a instauré et perpétué un régime institutionnalisé d’oppression et de domination contre la population palestinienne, mis en œuvre au profit de la population juive israélienne – un système d’apartheid – sur tous les territoires où le pays exerce un contrôle sur la vie des Palestinien·ne·s depuis 1948. Amnesty International conclut que l’État d’Israël considère et traite la population palestinienne comme un groupe racial « non juif » inférieur. La ségrégation est mise en œuvre de manière systématique et fortement institutionnalisée, au moyen de lois, politiques et pratiques, dont l’ensemble vise à empêcher la population palestinienne de revendiquer les mêmes droits que les juives et juifs israéliens, et d’en bénéficier, en Israël et dans les TPO (*) ; autant de mesures dont l’objet est par conséquent d’opprimer et de dominer le peuple palestinien. Ce système découle d’un régime juridique qui contrôle les droits des réfugié·e·s palestiniens qui vivent en dehors d’Israël et des TPO de rentrer chez eux, et les en prive.

Démanteler ce cruel système d’apartheid est essentiel pour les millions de Palestinien·ne·s qui vivent aujourd’hui en Israël et dans les TPO, ainsi que pour le retour des réfugié·e·s palestiniens qui sont toujours déplacés dans les pays voisins, souvent à une centaine de kilomètres de leur lieu d’origine, afin que ces personnes puissent jouir de leurs droits humains sans subir de discrimination. Entre autres recommandations plus spécifiques, Amnesty International appelle Israël à supprimer toutes les mesures de discrimination, ségrégation et oppression actuellement en vigueur contre la population palestinienne, et à amorcer un examen de toutes les lois, réglementations, politiques et pratiques qui entraînent des discriminations raciales, ethniques ou religieuses en vue de les abroger ou de les amender, afin qu’elles soient mises en conformité avec le droit international relatif aux droits humains et les normes en la matière.

Israël doit accorder à tous les Palestinien·ne·s l’ensemble des droits fondamentaux et l’égalité en matière de droits humains, en Israël et dans les TPO, conformément aux principes du droit international relatif aux droits humains et sans discrimination, tout en veillant au respect des protections garanties à la population palestinienne des TPO au titre du droit international humanitaire. Le pays doit aussi reconnaître le droit des réfugié·e·s palestiniens, ainsi que de leurs descendant·e·s, à rentrer sur les lieux qu’eux ou leurs familles occupaient autrefois en Israël ou dans les TPO. De plus, Israël doit prévoir des réparations complètes pour les victimes d’atteintes aux droits humains, de crimes contre l’humanité et de graves violations du droit international humanitaire, ainsi que pour leurs familles. Cela comprend la restitution et l’indemnisation relatives à tous les biens acquis sur une base raciale.

L’ampleur et la gravité des violations recensées dans le rapport d’Amnesty International exigent que la communauté internationale change radicalement et de toute urgence sa position vis-à-vis du conflit israélo- palestinien, et reconnaissent la pleine mesure des crimes qu’Israël commet contre le peuple palestinien. En effet, depuis plus de 70 ans, la communauté internationale reste passive pendant qu’Israël a obtenu toute latitude pour déposséder, ségréguer, contrôler, opprimer et dominer la population palestinienne. Les nombreuses résolutions adoptées au fil des ans par le Conseil de sécurité de l’ONU n’ont pas été appliquées et Israël ne fait face à aucune répercussion pour des actions qui ont enfreint le droit international, outre des condamnations génériques. Parallèlement, remédier aux violations israéliennes contre les Palestinien·ne·s en Cisjordanie occupée et dans la bande de Gaza, au seul regard du droit international humanitaire, et distinctement des violations commises contre les Palestinien·ne·s en Israël, ne s’en est pas pris aux racines du conflit et n’a pas permis d’apporter aux victimes une quelconque forme d’obligation de rendre des comptes ou de justice.

En l’absence d’action concrète devant tenir Israël responsable de ses violations et crimes systématiques et généralisés au regard du droit international à l’encontre de la population palestinienne, la communauté internationale a contribué à saper l’ordre juridique international et a encouragé Israël à poursuivre ses actes criminels en toute impunité. De fait, certains États ont activement appuyé les violations d’Israël en lui livrant des armes, des équipements et d’autres outils qui servent à commettre des crimes au titre du droit international et en fournissant une protection diplomatique, y compris au Conseil de sécurité de l’ONU, pour lui éviter toute obligation de rendre des comptes. Ce faisant, ils ont complètement abandonné le peuple palestinien et n’ont fait qu’exacerber le vécu des Palestinien·ne·s, en tant que peuple ayant des droits et un statut inférieurs à la population juive israélienne.

En fin de compte, le changement ne peut être amorcé qu’au sein d’Israël, mais la communauté internationale peut agir concrètement en faisant pression sur Israël, afin qu’il démantèle son système d’apartheid. Le crime contre l’humanité d’apartheid implique la responsabilité pénale internationale individuelle, qui concerne les particuliers, les membres d’organisations et les représentant·e·s de l’État qui participent à ce crime. Par conséquent, l’État d’Israël lui-même, les autorités palestiniennes, la communauté internationale et la Cour pénale internationale (CPI) doivent tous enquêter sur la perpétration du crime d’apartheid au titre du droit international.

Tous les États peuvent exercer la compétence universelle quand des personnes sont raisonnablement soupçonnées de commettre le crime d’apartheid, et les États signataires de la Convention sur l’apartheid ont l’obligation de le faire, notamment en poursuivant, en traduisant en justice et en sanctionnant les responsables présumés de ce crime. Autrement dit, les États doivent mettre en œuvre des enquêtes judiciaires rapides, efficaces et impartiales lorsqu’ils disposent d’éléments indiquant raisonnablement qu’une personne sur leur territoire ou sous leur contrôle est raisonnablement soupçonnée de responsabilité pénale, ou extrader les suspect·e·s vers une juridiction qui pourra le faire.

Près de six ans après que la procureure générale de la CPI a annoncé l’ouverture d’un examen préliminaire de « la situation en Palestine », la chambre préliminaire a conclu en février 2021 que « la compétence territoriale de la Cour dans le cadre de la Situation en Palestine s’étend aux territoires occupés par Israël depuis 1967, à savoir Gaza et la Cisjordanie, y compris Jérusalem-Est », ce qui ouvre la voie à une enquête sur les crimes commis dans les TPO depuis le 13 juin 2014. Le 3 mars 2021, le procureur a annoncé que son cabinet s’employait à ouvrir une enquête sur les crimes relevant du Statut de Rome commis dans les TPO. Amnesty International appelle par conséquent le Bureau du procureur de la CPI à considérer la qualification de crime contre l’humanité d’apartheid dans le cadre de son enquête officielle actuelle.

La CPI a décidé qu’elle était compétente en ce qui concerne les crimes relevant du Statut de Rome commis dans les TPO, mais elle n’est pas compétente pour ce qui est des crimes perpétrés sur le territoire de l’État d’Israël. Le Conseil de sécurité de l’ONU doit par conséquent veiller à ce que les responsables du crime contre l’humanité d’apartheid, et d’autres crimes relevant du droit international, en Israël et dans les TPO, soient traduits en justice en renvoyant la situation dans sa globalité vers la CPI ou en créant un tribunal international afin de juger les responsables présumés. Le Conseil de sécurité des Nations unies doit aussi imposer des sanctions ciblées, telles que des gels d’avoirs, contre les responsables israéliens les plus impliqués dans le crime d’apartheid, et imposer un embargo complet sur les armes à destination d’Israël.


Parallèlement, l’Assemblée générale de l’ONU doit rétablir le Comité spécial contre l’apartheid, qui avait été instauré en novembre 1962, afin de traiter toutes les situations, y compris celle d’Israël et des TPO, où la grave atteinte aux droits humains et le crime contre l’humanité d’apartheid sont commis, et pour faire pression sur les responsables en vue de démanteler ces systèmes d’oppression et de domination.

Tous les gouvernements et les acteurs régionaux, notamment ceux qui entretiennent des relations
diplomatiques étroites avec Israël, comme les États-Unis et l’Union européennes, mais aussi les États qui renforcent leurs liens avec Israël, comme certains pays arabes et africains, doivent s’abstenir de soutenir le système d’apartheid ou d’apporter aide ou assistance en vue de perpétuer ce régime, et enfin coopérer pour mettre un terme à cette situation illégale. Ils doivent dans un premier temps reconnaître qu’Israël commet le crime d’apartheid et d’autres crimes internationaux, et faire usage de tous les outils politiques et diplomatiques pour faire en sorte que les autorités israéliennes appliquent les recommandations listées dans le présent rapport. Ils doivent par ailleurs examiner toute coopération et activité menées avec Israël afin de veiller à ce qu’elles ne contribuent pas à perpétuer le système d’apartheid. Amnesty International réitère de plus son appel récurrent à tous les États afin qu’ils suspendent sans délai la livraison, la vente ou le transfert – directs ou indirects – de toutes armes, munitions et tous équipements militaires et de sécurité, y compris l’entraînement et d’autres formes d’aides militaires et de sécurité. Enfin, l’organisation appelle les États à instaurer et à appliquer une interdiction des produits ayant pour origine les colonies israéliennes.


Les autorités palestiniennes, de leur côté, doivent aussi veiller à ce que leurs échanges avec Israël,
principalement pour la coordination en matière de sécurité, ne contribuent pas à perpétuer le système d’apartheid contre la population palestinienne dans les TPO. Elles doivent aussi, si besoin et conformément aux normes internationales, recenser les impacts discriminatoires de l’apartheid d’Israël sur la population palestinienne des TPO, afin de remettre les éléments de preuve relatifs à ces impacts aux tribunaux internationaux et aux autres instances concernées.

Les entreprises ont également la responsabilité d’évaluer leurs activités en Israël et dans les TPO, et de veiller à ne pas contribuer ou profiter du système d’apartheid, et doivent remédier à cet impact le cas échéant ou interrompre les activités concernées si nécessaire. Enfin, les organisations nationales et internationales humanitaires et de développement doivent renforcer leur travail de plaidoyer, à la fois public et privé, avec le gouvernement israélien, pour mettre un terme à la discrimination et à la ségrégation dans le droit, les politiques et les pratiques que subit la population palestinienne en Israël et dans les TPO, y compris par un plaidoyer avec les donateurs. Elles doivent par ailleurs mener des évaluations rigoureuses et récurrentes de tous les projets et aides à destination des Palestinien·ne·s pour veiller à ce qu’ils ne contribuent pas à aggraver, appuyer ou perpétuer la discrimination et la ségrégation de la population palestinienne.

(*) TPO = Territoires palestiniens occupés.

The Blackwater Is in Donbass with the Azov Battalion

By Manlio Dinucci

Source :

Global Research, February 01, 2022

https://www.globalresearch.ca/blackwater-donbass-azov-battalion/5768869

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The phone call between President Biden and Ukrainian President Zelensky “did not go well”, CNN headlines: while “Biden warned that a Russian invasion is practically certain in February, when the frozen ground makes it possible for tanks to pass through”, Zelensky “asked Biden to lower his tone, arguing that the Russian threat is still ambiguous”. As the Ukrainian president himself takes a more cautious stance, Ukrainian armed forces are massing in the Donbass near the area of Donetsk and Lugansk inhabited by Russian populations.

According to reports from the OSCE Special Monitoring Mission in Ukraine, obscured by our mainstream which only talks about the Russian deployment, Ukrainian Army and National Guard units, amounting to about 150 thousand men, are positioned here. They are armed and trained, and thus effectively commanded, by US-NATO military advisers and instructors.

From 1991 to 2014, according to the U.S. Congressional Research Service, the U.S. provided Ukraine with $4 billion in military assistance, which was added to by over $2.5 billion after 2014, plus over a billion provided by the NATO Trust Fund in which Italy also participates. This is only part of the military investments made by the major NATO powers in Ukraine. Great Britain, for example, concluded various military agreements with Kiev, investing among other things 1.7 billion pounds in the strengthening of Ukraine’s naval capabilities: this program provides for the arming of Ukrainian ships with British missiles, the joint production of 8 fast missile launchers, the construction of naval bases on the Black Sea and also on the Sea of Azov between Ukraine, Crimea and Russia. In this framework, Ukrainian military spending, which in 2014 was equivalent to 3% of GDP, increased to 6% in 2022, corresponding to more than $ 11 billion.

In addition to the US-NATO military investments in Ukraine, there is the $10 billion plan being implemented by Erik Prince, founder of the private US military company Blackwater, now renamed Academy, which has been supplying mercenaries to the CIA, Pentagon and State Department for covert operations (including torture and assassinations), earning billions of dollars. Erik Prince’s plan, revealed by a Time magazine investigation, is to create a private army in Ukraine through a partnership between the Lancaster 6 company, with which Prince has supplied mercenaries in the Middle East and Africa, and the main Ukrainian intelligence office controlled by the CIA. It is not known, of course, what would be the tasks of the private army created in Ukraine by the founder of Blackwater, certainly with funding from the CIA. However, it can be expected that it would conduct covert operations in Europe, Russia and other regions from its base in Ukraine.

Against this background, it is particularly alarming that the Russian Defense Minister Shoigu denounced that in the Donetsk region there are “private US military companies that are preparing a provocation with the use of unknown chemicals”. It could be the spark that causes the detonation of a war in the heart of Europe: a chemical attack against Ukrainian civilians in Donbass, immediately attributed to the Russians of Donetsk and Lugansk, which would be attacked by the preponderant Ukrainian forces already deployed in the region, to force Russia to intervene militarily in their defense.

In the front line, ready to slaughter the Russians in the Donbass, is the Azov battalion, promoted to a special forces regiment, trained and armed by the US and NATO, distinguished for its ferocity in attacks on the Russian populations of Ukraine. The Azov, which recruits neo-Nazis from all over Europe under its flag traced from that of SS Das Reich, is commanded by its founder Andrey Biletsky, promoted to colonel. It is not only a military unit, but an ideological and political movement, of which Biletsky is the charismatic leader, especially for the youth organization that is educated to hate the Russians with his book “The Words of the White Führer”.

*

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This article was originally published in Italian on Il Manifesto.

Manlio Dinucci, award winning author, geopolitical analyst and geographer, Pisa, Italy. He is a Research Associate of the Centre for Research on Globalization (CRG).

The original source of this article is Global Research

Copyright © Manlio Dinucci, Global Research, 2022

Les nuages qui s’amoncellent sur l’Ukraine vont-ils se dissiper ?

par Jean-Luc Baslé

Sources :

Mondialisation.ca, 31 décembre 2021

Le saker francophone, 24 décembre 2021

Le 17 décembre, la Russie a remis aux Occidentaux deux projets de traité dont l’objet est la création d’une architecture européenne de sécurité. Les médias n’y ont guère prêté attention – à tort, semble-t-il, car il ne s’agit pas de « souhaits »mais d’« exigences » russes ce que reconnaît volontiers le New York Times. dans l’article que le journal lui a consacré, tout en minimisant la portée et le bien-fondé de cette démarche. Elle fait suite aux récents évènements en Ukraine où la tension est montée d’un cran. Les relations internationales étant également tendues au Moyen Orient et en Asie, il est souhaitable qu’un accord intervienne entre les deux parties d’autant que la situation économique étant ce qu’elle est, une récession mondiale ne peut être exclue. La concomitance de ces deux évènements – tension russo-américaine et récession– ne peut qu’aggraver une situation internationale instable avec les conséquences que l’on peut imaginer.

Que dit le premier traité, celui destiné aux États-Unis (le second s’adresse à l’OTAN) ? Que les États-Unis doivent renoncer à intégrer des nations de l’ancienne Union soviétique dans l’Alliance atlantique, à disposer de bases militaires dans ces mêmes nations, à faire voler des bombardiers, équipés ou non d’armes nucléaires près des frontières russes, etc. En un mot, ils visent à arrêter la marche vers l’est de l’OTAN.

Pourquoi ce ton ferme que certains assimilent à un ultimatum, et pourquoi maintenant ? Dans un excellent article, Gilbert Doctorow en donne deux raisons. La première concerne l’avantage tactique de la Russie en Europe et stratégique à l’égard des États-Unis. La chose est désormais entendue : Washington fournit et fournira des armes à l’Ukraine mais n’interviendra pas militairement. En mars 2018 dans un long discours, Vladimir Poutine a annoncé de nouvelles armes stratégiques révolutionnaires. Quelques esprits éclairés ont incité les dirigeants occidentaux à prêter attention à ses propos, mais l’incrédulité a prévalu. Or, il apparaît qu’aujourd’hui ces armes équipent les forces russes. La seconde raison est l’entente avec le voisin chinois qui prend des allures d’alliance – Vladimir Poutine a fait savoir qu’en cas de conflit en mer de Chine, les Russes seraient du côté des Chinois et Xi Jinping a déclaré que dans un conflit ukrainien, il serait du côté des Russes. A ces deux raisons s’en ajoute une troisième : l’humiliant retrait de Kaboul qui n’est pas sans rappeler celui, tout aussi humiliant, de Saïgon en 1972, et confirme l’affaiblissement de l’Empire. En résumé, les États-Unis sont responsables de la situation dans laquelle ils sont aujourd’hui, à preuve la crise ukrainienne. Au printemps 2014, la révolution du Maidan fait passer l’Ukraine dans le camp occidental. Ce coup d’état qui est la première révolution orange, ne sera pas plus réussi que les suivants. L’Ukraine est une nation fondamentalement liée à la Russie. La séparer de l’âme sœur la condamnait. La situation économique est catastrophique en dépit d’un prêt de 5 milliards de dollars accordé par le Fonds monétaire international en 2000 en contravention de ses propres règles auquel il faut ajouter un second prêt de 750 millions de dollars récemment consenti pour éviter que le pays ne fasse banqueroute. Son président, Vladimir Zelensky, n’a jamais donné suite aux accords de Minsk – accords sanctionnés par un vote du Conseil de sécurité – qui prévoient que Kiev négocie directement avec les républiques du Donbass (Donetsk et Louhansk) pour sortir du conflit qui les oppose. La situation se dégradant et ne sachant plus comment en sortir, les Américains ont essayé de repasser l’affaire aux Russes. Ce fut l’objet du voyage de William Burns, directeur de la CIA et ancien ambassadeur à Moscou, en novembre dernier. En dépit de ses requêtes répétées, Vladimir Poutine refusa de le recevoir, acceptant seulement de lui parler au téléphone pour lui rappeler que les accords de Minsk était une affaire ukrainienne dans laquelle la Russie n’avait pas à intervenir. Il est évident que les Russes ne feront rien pour sortir les Américains d’une situation qu’ils ont eux-mêmes créée. Si cela ne suffisait pas, le coup d’état américain en Ukraine dont s’enorgueillit la sous-secrétaire d’état Victoria Nuland, eut pour effet imprévu la mainmise de la Russie sur la Crimée. Fatigués de ces interférences dans leur sphère d’influence, les Russes ont décidé d’agir.

Que vont faire les États-Unis ? Certains beaux esprits qui leur conseillent de gagner du temps en offrant un hochet aux Russes, ont prêté peu d’attention au discours de Vladimir Poutine du 21 décembre dans lequel il déclare : « Nous espérons une réponse claire et exhaustive à nos propositions. Quelques signaux nous permettent de l’espérer. Cependant, il est possible qu’ils tentent de diluer nos propositions dans une avalanche de mots ou de prendre avantage de cette pause pour poursuivre leurs propres intérêts. Soyons clairs : nous le savons mais cela se révélera contreproductif. Nous souhaitons des discussions constructives et significatives dans un calendrier prédéfini afin d’atteindre des résultats concrets dans l’intérêt de tous. »

Que feront les Russes si les Américains ne répondent pas ou répondent évasivement à leurs propositions ? Personne ne le sait. Mais en tant que joueurs d’échec, les Russes s’y sont préparés. Patrick Armstrong, ancien ambassadeur canadien à Moscou, offre une palette de réponses possibles, parmi lesquelles on relève celles-ci :

  • Stationner des missiles nucléaires à moyenne portée à Kaliningrad.
  • Organiser une expédition navale sino-russe dans le golfe du Mexique au titre de la liberté de navigation.
  • Fermer son espace aérien aux compagnies aériennes occidentales.
  • Exiger que toute importation russe soit payée en rouble.
  • Abandonner Nord Stream II – une décision pénalisante pour l’industrie allemande qui en a grand besoin suite à la décision d’Angela Merkel d’arrêter les centrales nucléaires.
  • Etc.

Si une (ou plusieurs) de ces initiatives était adoptée, les Américains imposeraient de nouvelles sanctions. La plus emblématique serait l’expulsion de la Russie du système SWIFT – un réseau d’institutions financières qui permet d’envoyer et de recevoir des informations sur les transactions financières dans un environnement sécurisé, standardisé et fiable. Les Russes s’y sont préparés, en conjonction avec les Chinois. Cette mesure ne serait donc pas aussi pénalisante qu’elle l’aurait été il y a quelques années. Par ailleurs, n’oublions pas que certaines sanctions se sont révélées très couteuses ou dommageables pour l’économie européenne.

Avant de conclure, arrêtons-nous un instant sur la situation économique. La pandémie et les chaos qu’elle a provoqués dans les chaînes d’approvisionnement ainsi que les plans de soutien à l’économie ont ravivé une inflation qui s’était assagie ces dernières années. Elle a littéralement bondi ces derniers mois, passant de 1,2% en 2020 à 6,8% en novembre 2021 aux États-Unis, de 1,6% à 5,1% au Royaume-Uni, de 0,5% à 4,9% en zone euro et de 0,3% à 9,0% au Japon. L’inflation va-t-elle persister, voire croître ? Nul ne le sait. Mais si les prix continuent de monter, les banques centrales n’auront d’autre choix que de relever leurs taux directeurs. C’est le cas de la Banque d’Angleterre, de la Banque centrale de Russie, de Norvège, du Mexique, du Chili, du Pérou, du Brésil, de l’Afrique du sud, etc. La Réserve fédérale, la Banque centrale européenne et la Banque du Japon n’ont pas relevé le leur mais accélèrent leur sortie de l’assouplissement quantitatif (politique monétaire de soutien à l’économie). Une remontée généralisée des taux d’intérêt provoquerait une récession mondiale qui se traduirait par une augmentation du chômage et des troubles sociaux. Ces situations instables ont parfois une incidence sur les relations internationales – les gouvernements cherchant un exutoire à leurs problèmes internes. Aux États-Unis, la chute de popularité de Joe Biden pourrait le conduire à adopter une politique intransigeante à l’égard de la Russie pour ne pas paraître « faible » aux yeux des électeurs, accusation déjà proférée dans les rangs républicains.

Lors de sa conférence de presse du 23 décembre, Vladimir Poutine a fait savoir que des négociations auront lieu à Genève en janvier, laissant entendre qu’il avait été entendu. Un accord sur ses propositions sonnerait le glas des prétentions hégémoniques néoconservatrices. Joe Biden qui fut longtemps président du comité des affaires étrangères du sénat le sait. Alors qu’il sera confronté à une situation économique difficile, sera-t-il en mesure de résister aux pressions qui s’exerceront sur lui pour éviter l’instauration d’un nouvel ordre mondial multipolaire ?

Jean-Luc Baslé est un ancien vice-président de Citigroup, et diplômé de l’Université de Columbia et de l’Université de Princeton. Il est l’auteur de « Le système monétaire international : Enjeux et perspectives ».

La source originale de cet article est Le saker francophone

Copyright © Jean-Luc BasléLe saker francophone, 2021

Ce que Poutine veut vraiment en Ukraine

La Russie cherche à stopper l’expansion de l’OTAN et non pas à annexer des territoires

par Dmitri Trenin, directeur du Carnegie Moscow Center*

Source : Horizons et débats

Zurich, 18 janvier 2022

Alors que l’année 2021 touchait à sa fin, la Russie a présenté aux Etats-Unis une liste d’exigences qu’elle jugeait nécessaires pour écarter l’éventualité d’un conflit militaire de grande ampleur en Ukraine. Dans un projet de traité remis à un diplomate américain à Moscou, le gouvernement russe a demandé un arrêt officiel de l’élargissement de l’OTAN à l’Est, une fin de toute nouvelle expansion de l’infrastructure militaire de l’alliance (comme les bases et les systèmes d’armes) sur l’ancien territoire soviétique, la fin de l’assistance militaire occidentale à l’Ukraine et une interdiction des missiles de portée intermédiaire en Europe. Le message était sans équivoque: si ces menaces ne peuvent être traitées par la voie diplomatique, le Kremlin devra recourir à l’action militaire.

Ces sujets étaient familiers aux yeux des décideurs occidentaux qui, pendant des années ont répondu en argumentant que Moscou n’avait pas de droit de veto sur les décisions de l’OTAN et ne pouvait en aucun cas exiger de l’Occident un arrêt de fourniture d’armes à Ukraine. Jusqu’à récemment, Moscou acceptait ces conditions à contrecœur. Aujourd’hui, cependant, elle semble déterminée à prendre des contre-mesures si elle n’obtient pas ce qu’elle veut. Cette détermination s’est reflétée dans la manière dont elle a présenté le traité proposé avec les Etats-Unis et un accord séparé avec l’OTAN. Le ton des deux missives était incisif. L’Occident n’a eu qu’un mois pour répondre, ce qui a permis d’éviter des discussions prolongées et peu concluantes. En outre, les deux projets ont été publiés presque immédiatement après leur remise, afin d’en empêcher la divulgation et le détournement par Washington, de la proposition.
    Si le Président russe Vladimir Poutine agit comme s’il avait le dessus dans cette impasse, c’est parce qu’il l’a. Selon les services de renseignement américains, la Russie a près de 100 000 soldats et une grande quantité d’armes lourdes stationnées à la frontière ukrainienne. Les Etats-Unis et d’autres pays de l’OTAN ont condamné les actions de la Russie mais ont simultanément laissé entendre qu’ils ne défendront pas l’Ukraine, qui n’est pas membre de l’OTAN, et ont limité leurs menaces de représailles à des sanctions.
    Mais les exigences de Moscou sont probablement une première offre, et non un ultimatum. Malgré son insistance à vouloir un traité officiel avec les Etats-Unis, le gouvernement russe comprend sans doute qu’en raison de la polarisation et de l’impasse, la ratification de tout traité par le Sénat américain sera pratiquement impossible. Un accord exécutif – essentiellement un accord entre deux gouvernements qui ne doit pas être ratifié et n’a donc pas le statut d’une loi – pourrait donc être une solution plus réaliste. Il est également probable qu’en vertu d’un tel accord, la Russie assumerait des engagements réciproques répondant à certaines préoccupations des Etats-Unis, de manière à créer ce qu’elle appelle un «équilibre des intérêts».
    Plus précisément, le Kremlin pourrait être satisfait si le gouvernement américain acceptait un moratoire officiel à long terme sur l’élargissement de l’OTAN et s’engageait à ne pas stationner de missiles à portée intermédiaire en Europe. Il pourrait également être apaisé par un accord séparé entre la Russie et l’OTAN qui limiterait les forces et les activités militaires là où leurs territoires se rencontrent, de la Baltique à la mer Noire.
    Bien entendu, la question de savoir si l’administration Biden est prête à s’engager sérieusement avec la Russie reste ouverte. L’opposition à tout accord sera forte aux Etats-Unis en raison de la polarisation de la politique intérieure et du fait que la conclusion d’un accord avec M. Poutine expose l’administration Biden aux critiques selon lesquelles elle cède à un autocrate. L’opposition sera également forte en Europe, où les dirigeants auront le sentiment qu’un accord négocié entre Washington et Moscou les laisse sur la touche.
    Toutes ces questions sont graves. Mais il est crucial de noter que M. Poutine a présidé à quatre vagues d’élargissement de l’OTAN et a dû accepter le retrait de Washington des traités régissant les missiles antibalistiques, les forces nucléaires à portée intermédiaire et les avions d’observation non armés. Pour lui, l’Ukraine est le dernier rempart. Le commandant en chef russe est soutenu par ses institutions sécuritaires et militaires et, malgré la crainte de la population russe d’une guerre, il ne rencontre aucune opposition intérieure à sa politique étrangère. Plus important encore, il ne peut se permettre d’être perçu comme un bluffeur. M. Biden a eu raison de ne pas rejeter d’emblée les demandes de la Russie et de privilégier l’engagement.

Les lignes rouges de Poutine

Il existe une asymétrie importante dans l’importance que l’Occident et la Russie accordent à l’Ukraine. L’Occident a certes ouvert la perspective d’une adhésion à l’OTAN au pays en 2008, mais sans calendrier officiel d’admission. Après 2014, lorsque la Russie a repris la Crimée à l’Ukraine et a commencé à soutenir les militants pro-russes dans la région de Donbass, il est devenu difficile d’imaginer comment le gouvernement américain pourrait permettre à l’Ukraine de rejoindre l’OTAN. Après tout, l’opinion publique américaine ne soutiendrait guère le déploiement de troupes pour combattre pour l’Ukraine. Washington a fait à Kiev une promesse que les deux parties savent impossible à tenir. La Russie, en revanche, considère l’Ukraine comme un intérêt vital pour sa sécurité nationale et s’est déclarée prête à recourir à la force militaire si cet intérêt est menacé. Cette ouverture à engager des troupes et la proximité géographique de l’Ukraine donnent à Moscou un avantage sur les Etats-Unis et ses alliés.
    Cela ne signifie pas qu’une invasion russe de l’Ukraine est imminente. Malgré la prédilection des médias occidentaux à dépeindre Poutine comme un homme sans scrupules, il est en fait prudent et calculateur, en particulier lorsqu’il s’agit de recourir à la force. Poutine n’a pas peur du risque – les opérations en Tchétchénie, en Crimée et en Syrie en sont la preuve – mais dans son esprit, le bénéfice doit être supérieur au coût. Il n’envahira pas l’Ukraine simplement en raison des orientations occidentales de ses dirigeants.
    Cela dit, certains scénarios pourraient inciter le Kremlin à envoyer des troupes en Ukraine. En 2018, M. Poutine a déclaré publiquement qu’une tentative ukrainienne de reconquête du territoire dans la région de Donbass par la force déclencherait une réponse militaire. Il y a un précédent historique à cela: en 2008, la Russie a répondu militairement à une attaque géorgienne contre l’Entité provisoire d’Ossétie du Sud. Une autre ligne rouge russe est l’adhésion de l’Ukraine à l’OTAN ou l’installation de bases militaires occidentales et de systèmes d’armes à longue portée sur son territoire. M. Poutine ne cédera jamais sur ce point. Pour l’instant, cependant, les Etats-Unis et les autres membres de l’OTAN ne soutiennent pratiquement pas l’idée de laisser l’Ukraine rejoindre l’Alliance atlantique. Début décembre 2021, des responsables du département d’Etat américain ont déclaré à l’Ukraine qu’il était peu probable que l’adhésion de ce pays à l’OTAN soit approuvée au cours de la prochaine décennie.
    Si l’OTAN devait renforcer ses forces dans les Etats membres de l’Est, cela pourrait militariser davantage la nouvelle ligne de démarcation en Europe, qui longe les frontières occidentales de la Russie et du Belarus. La Russie pourrait être incitée à placer davantage de missiles à courte portée à Kaliningrad, la partie non contiguë de la Russie située le plus à l’ouest, coincée entre la Pologne et la Lituanie. Une alliance militaire plus étroite avec le Belarus pourrait accroître la pression sur l’Ukraine. Moscou pourrait également reconnaître les «Républiques populaires» autoproclamées de Donetsk et de Louhansk et les intégrer dans une nouvelle entité géopolitique avec la Russie et le Belarus.
   Les implications géopolitiques de ces développements pourraient se répercuter au-delà de l’Europe. Pour contrer des sanctions économiques et financières occidentales plus drastiques, que ce soit en prévision d’une incursion russe en Ukraine ou en conséquence de celle-ci, Moscou pourrait devoir s’appuyer sur Pékin, qui se trouve également sous la pression croissante des Etats-Unis. Les présidents Vladimir Poutine etXi Jinping discutent déjà de mécanismes financiers pour protéger leurs pays des sanctions américaines. Dans ce cas, la visite prévue de M. Poutine en Chine pour les Jeux olympiques d’hiver de février 2022 pourrait s’avérer être plus qu’une simple visite de courtoisie. Les Etats-Unis pourraient alors voir l’actuelle entente sino-russe se transformer en une alliance plus étroite. La coopération économique, technologique, financière et militaire entre les deux puissances atteindrait de nouveaux sommets.

Le «jeu du blâme» 

La menace de M. Poutine de recourir à la force vient de sa déception face à un processus diplomatique au point mort. Les efforts du Kremlin pour inciter le Président ukrainien Volodymyr Zelensky à conclure un accord sur le Donbass – qui semblaient prometteurs pas plus tard que fin 2019 – n’ont pas abouti. M. Zelensky, qui a remporté la présidence lors d’un raz-de-marée en se présentant comme un candidat de la paix, est un dirigeant exceptionnellement erratique. Sa décision d’utiliser des drones armés dans le Donbass en 2021 a fait monter les tensions avec Moscou à un moment où l’Ukraine ne pouvait pas se permettre de provoquer son voisin.
    Ce ne sont pas seulement les dirigeants ukrainiens que Moscou considère comme problématiques. La France et l’Allemagne ont fait échouer les efforts visant à trouver une solution diplomatique à l’impasse Russie-Ukraine. Les Européens, qui étaient les garants des accords de Minsk de 2014 et 2015 censés apporter la paix dans la région, n’ont guère réussi à pousser les Ukrainiens à conclure un accord. Le Président allemand Frank-Walter Steinmeier, alors ministre des affaires étrangères, n’a même pas pu faire accepter à Kiev un compromis qui aurait permis la tenue d’élections dans la région de Donbass. En novembre dernier, les Russes sont allés jusqu’à publier une correspondance diplomatique privée entre leur Ministre des affaires étrangères,Sergueï Lavrov, et ses homologues français et allemand, afin de démontrer que les puissances occidentales se rangeaient entièrement du côté de la position du gouvernement ukrainien.
    Et bien que l’Occident se soit concentré sur le renforcement des troupes russes près de la frontière ukrainienne, cela s’est produit alors que les pays de l’OTAN étendaient leurs activités militaires dans la région de la mer Noire et en Ukraine. En juin, un destroyer britannique a navigué dans les eaux territoriales de la Crimée, que Londres ne reconnaît pas comme appartenant à la Russie, provoquant les Russes à tirer dans sa direction. En novembre, un bombardier stratégique américain a volé à moins de 13 miles [21 km] de la frontière russe dans la région de la mer Noire, ce qui a rendu M. Poutine furieux. A mesure que les tensions augmentaient, les conseillers militaires, les instructeurs, les armes et les munitions occidentaux ont afflué en Ukraine. Les Russes soupçonnent également qu’un centre d’entraînement construit par le Royaume-Uni en Ukraine soit en fait une base militaire étrangère. M. Poutine est particulièrement inflexible sur le fait que le déploiement en Ukraine de missiles américains pouvant atteindre Moscou en cinq à sept minutes ne peut être et ne sera pas toléré. 
    Pour la Russie, l’escalade des menaces militaires est sans équivoque. Dans ses articles et ses discours, M. Poutine peut souligner l’unité des peuples russe et ukrainien, mais ce qui lui importe le plus est d’empêcher l’expansion de l’OTAN en Ukraine. Considérez ce qu’il a dit en mars 2014 après avoir envoyé des forces en Crimée en réponse au renversement du Président ukrainien, Viktor Ianoukovytch.«Je ne peux tout simplement imaginer que nous nous rendions à Sébastopol pour rendre visite aux marins de l’OTAN», avait-t-il déclaré à propos de la célèbre base navale russe en Crimée. «Bien sûr, la plupart d’entre eux sont des gars merveilleux, mais il serait préférable qu’ils viennent nous rendre visite, qu’ils soient nos invités, plutôt que l’inverse.»
    Les actions de M. Poutine suggèrent que son véritable objectif n’est pas de conquérir l’Ukraine et de l’absorber dans la Russie, mais de changer la configuration de l’après-guerre froide dans l’est de l’Europe. Cette configuration a fait de la Russie une puissance dominante qui n’a pas vraiment son mot à dire sur la sécurité européenne, qui était centrée sur l’OTAN. S’il parvient à maintenir l’OTAN hors de l’Ukraine, de la Géorgie et de la Moldavie, et les missiles américains à portée intermédiaire hors de l’Europe, il pense pouvoir réparer une partie des dommages subis par la sécurité de la Russie après la fin de la guerre froide. Ce n’est pas une coïncidence, mais cela pourrait constituer un bilan utile pour se présenter en 2024, lorsque Poutine sera candidat à sa propre réélection.•

Source: https://www.foreignaffairs.com/articles/russia-fsu/2021-12-28/what-putin-really-wants-ukraine 

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(Traduction Horizons et débats)


*Dmitri Trenin, directeur du Carnegie Moscow Center, y travaille depuis la création du centre. Il est également président du conseil de recherche et du programme de politique étrangère et de sécurité. De 1972 à 1993, il a servi dans les forces armées soviétiques et russes, où il a notamment été officier de liaison au sein du département des relations extérieures du groupe des forces armées soviétiques (stationné à Potsdam) et, de 1985 à 1991, collaborateur de la délégation lors des pourparlers américano-soviétiques sur les armes nucléaires à Genève. Il a également enseigné au département d’études de guerre de l’Institut militaire de 1986 à 1993. De 1993 à 1997, M. Trenin a travaillé comme Senior Research Fellow à l’Institute of Europe à Moscou. En 1993, il a été Senior Research Fellow au Nato Defense College à Rome.