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  • 13-Novembre : les États occidentaux ne peuvent combattre le djihadisme en soutenant ses parrains pétromonarchiques

    Deuil, colère, lucidité et mobilisation 

    23h23, le vendredi 13 novembre 2015

     

    par Maxime Chaix

    Source : http://arretsurinfo.ch

     

     

    Depuis plusieurs années, j’ai pu comprendre, étayer et documenter le fait que les réseaux jihadistes sont non seulement des ennemis mortels des peuples à travers le monde, mais qu’ils sont aussi des forces clandestinement utilisées par les États occidentaux et leurs alliés du golfe Persique dans la satisfaction d’intérêts profonds inavouables. En mars dernier, dans un important article intitulé « L’État islamique, cancer du capitalisme moderne », Nafeez Ahmed avait résumé cette instrumentalisation récurrente de milices jihadistes par les principales puissances de l’OTAN et leurs partenaires afin de déstabiliser l’Afghanistan, la Bosnie, le Kosovo, la Libye puis la Syrie. Comme l’a souligné le journaliste Marc de Miramon dans L’Humanité en juillet 2015, « [p]our Alain Chouet, ancien chef du service de renseignements de sécurité à la DGSE, la “guerre de civilisation” et celle contre le “terrorisme” brandies par le gouvernement [français] comme par l’opposition de droite constituent une imposture qui en masque une autre, celle de l’alliance militaire entre les pays occidentaux et les parrains financiers du djihad. » Dans le contexte de cette interview, Alain Chouet désignait les pétromonarchies wahhabites, essentiellement l’Arabie saoudite et le Qatar, auxquelles la France vend des armements sophistiqués malgré leur soutien notoire aux principaux réseaux jihadistes – et pas seulement en Syrie. Soulignons-le : Monsieur Chouet est un ancien officier de renseignement qui a travaillé de nombreuses années en tant que chef du contre-terrorisme à la DGSE, les services secrets extérieurs français. Cet homme plus que tout autre sait de quoi il parle lorsqu’il affirme que nos « alliés » du Golfe sont « les parrains financiers du djihad ». Ainsi, son constat est aussi alarmant que révoltant en ce funeste 13-Novembre, dans notre France déjà meurtrie par les attentats de Charlie Hebdo, de l’Hyper Cacher et de Montrouge.

    En janvier 2015, à la suite de ces attentats abominables, j’avais écrit dans un élan de rage et de tristesse que « notre actuel ministre des Affaires étrangères, Laurent Fabius, a ouvertement soutenu en décembre 2012 le Front al-Nosra – c’est-à-dire la branche “syrienne” d’al-Qaïda. [À cette époque, cette organisation incluait Daech, ces deux factions s’étant séparées en avril 2013]. (…) [S]elon les informations du journal Le Monde, “la décision des États-Unis de placer Jabhat Al-Nosra, un groupe djihadiste combattant aux côtés des rebelles, sur leur liste des organisations terroristes, a été vivement critiquée par des soutiens de l’opposition [en Syrie]. M. Fabius a ainsi estimé, mercredi, que “tous les Arabes étaient vent debout” contre la position américaine, “parce que, sur le terrain, ils font un bon boulot”. “C’était très net, et le président de la Coalition était aussi sur cette ligne”, a ajouté le ministre.” (…) Plus grave encore : en août 2014, le journal Le Monde a révélé que le Président Hollande avait ordonné aux services spéciaux français de livrer clandestinement des armes de guerre à des rebelles “modérés” en Syrie – ce qui est contraire à la Charte des Nations Unies [et à l’embargo sur les armes alors en vigueur]. Malheureusement, il s’est avéré [que, selon le Canard Enchaîné du 21 janvier 2015, la plupart] des armements livrés par les services français sont – d’une manière ou d’une autre – tombés entre les mains de groupes jihadistes, qui se réjouissent aujourd’hui de la vague d’attentats qui déstabilise la France en profondeur. » Et l’État français n’est pas le seul fautif dans ce fiasco syrien. Selon l’expert Joshua Landis, « entre 60 et 80 % des armes que les États-Unis ont introduites en Syrie [depuis 2011] sont allées à al-Qaïda et les groupes qui lui sont affiliés ».

    À partir de l’année 2014, deux parlementaires de l’opposition ont successivement dénoncé le rôle trouble des services spéciaux français dans ce conflit, l’un d’entre eux ayant même déclaré en juin 2015 sur La Chaîne Parlementaire que « la France soutient al-Qaïda en Syrie ». En effet, d’après le député Claude Goasguen, « la France [appuie] des rebelles syriens, qui sont soi-disant des rebelles démocrates. (…) Qui a récupéré les rebelles syriens démocrates ? [Le Front] al-Nosra. Qu’est-ce que c’est qu’al-Nosra, al-Nosra c’est pas al-Qaïda ? (…) [C]ertains rebelles ont été récupérés par al-Qaïda avec des armes françaises[.] (…) Monsieur [le député (PS) Olivier Dussopt], nous continuons à fournir des armes à al-Nosra, par l’intermédiaire des rebelles syriens ! Je le dis, je l’ai dit à Monsieur le Drian en Commission de la Défense, je l’ai dit à Monsieur Fabius, comme tous les autres députés [sic]. Il va falloir éclairer tout ça ! L’attitude de la France en Syrie n’est pas nette ! » Comme je l’avais souligné à l’époque, ces révélations fracassantes du député Goasguen ont été quasiment ignorées par les médias français. J’avais également relevé le fait que ce « député LR accus[ait] l’actuel gouvernement de soutenir al-Qaïda en Syrie (Front al-Nosra), alors que la majorité précédente, dont il est issu, s’était accommodée du fait qu’al-Qaïda en Libye (GICL) avait été intégrée aux opérations de l’OTAN ! Voila à quel niveau notre État s’est abaissé, depuis quelques années, dans sa post-“politique arabe de la France”. Néanmoins, même en cas de changement de majorité, le prochain gouvernement continuera certainement de vendre des armements sophistiqués au Qatar et à l’Arabie saoudite – qui restent les principaux soutiens du jihadisme à travers le monde. »

    Plus globalement, depuis le 11-Septembre, les intérêts profonds évoqués au début de cet article représentent un nombre inestimable de milliards de dollars de bénéfices pour différentes entreprises privées, principalement générés par la soi-disant « guerre “contre” le terrorisme ». Financées à perte par les contribuables occidentaux, ces interventions militaires catastrophiques et meurtrières ont engendré d’immenses profits pour les multinationales impliquées dans ce désastre mondial – tout en déstabilisant le Moyen-Orient, l’Afrique du Nord et l’Asie centrale au point que les groupes extrémistes qui y sévissent aujourd’hui semblent inarrêtables. La catastrophe qu’a constitué jusqu’à présent cette soi-disant « guerre “contre” le terrorisme » est sans précédent : elle aurait tué au moins 1,3 millions de civils rien qu’en Irak et en « AfPak » depuis 2001, les foyers jihadistes se sont multipliés à travers le monde, et tant Daech qu’al-Qaïda semblent plus menaçants, fanatiques et enracinés que jamais. Affirmons-le clairement : dans le monde occidental, ce fléau jihadiste justifie des guerres à la légalité, à l’efficacité et à la légitimité douteuses, tout en accélérant un basculement autoritaire de nos États – ce qui s’est notamment traduit en France par la dangereuse « loi Renseignement ». À l’heure où j’écris ces lignes, le Président Hollande vient de décréter l’état d’urgence national, et nul doute qu’un durcissement sécuritaire majeur est en vue – sans parler d’une escalade militaire qui aggravera certainement ces conflits trop lointains et complexes pour que les citoyens s’y opposent. Au vu de l’échec retentissant de la « guerre globale “contre” le terrorisme », il serait peut-être temps de réfléchir collectivement à son utilité, au lieu de céder à la tentation de répondre à la violence par la violence.

    Néanmoins, ces guerres auto-génératrices ne doivent plus masquer une réalité aussi cruelle que scandaleuse : depuis la fin des années 1970, des puissances occidentales majeures et leurs alliés du Golfe ont soutenu l’essor des principaux réseaux islamistes à travers le monde, que ce soit de manière directe ou non selon les circonstances et les acteurs concernés. En octobre 2015, après qu’une parlementaire états-unienne ait dénoncé sur CNN le soutien d’al-Qaïda par la CIA pour renverser Bachar el-Assad, un ancien officier de la CIA spécialisé dans le contreterrorisme m’a confirmé la collaboration de l’Agence avec cette nébuleuse terroriste pour faire tomber le gouvernement syrien. Récemment, j’ai étudié en profondeur l’implication massive et clandestine des services spéciaux occidentaux et moyen-orientaux dans le soutien de réseaux jihadistes combattant le régime el-Assad, dont la branche « syrienne » d’al-Qaïda.Insistons sur ce point : cet engagement clandestin de l’Agence et de ses alliés contre le gouvernement syrien implique militairement la France. En effet, en la comparant à la guerre secrète de la CIA en Afghanistan, l’éditorialiste du Point Michel Colomès a récemment écrit que les « Américains et [les] Français, depuis l’entrée de la Russie dans la guerre syrienne, fournissent des armes à des islamistes réputés fréquentables. Ils ont la mémoire courte ». D’autres « islamistes réputés fréquentables » qui seraient revenus de Syrie sont-ils à l’origine de ces terribles attentats du 13-Novembre ? Il est encore trop tôt pour répondre à cette question, mais il est clair que ces terroristes ont agi de façon coordonnée selon un mode opératoire clairement militarisé et jihadiste – deux, voire trois kamikazes ayant actionné leurs bombes devant notre Stade de France, symbole de l’unité, de la liesse populaire et du rassemblement.

    Dans notre pays meurtri par ce funeste 13-Novembre, le fait que le gouvernement français soutienne des jihadistes à l’étranger, et qu’il commerce sereinement avec leurs principaux parrains étatiques est grave, dangereux et inacceptable ! Aucune raison d’État, aucun intérêt supérieur, aucun impératif économique, diplomatique ou géopolitique ne peuvent le justifier. Ce constat doit susciter la mobilisation générale de tous les citoyens français. Nous devons faire pression sur notre gouvernement afin qu’il cesse d’armer et de soutenir les États qui répandent le fléau jihadiste à travers le monde depuis des décennies, au premier rang desquels l’Arabie saoudite et le Qatar. En effet, comme l’avait déclaré Alain Chouet dans l’interview citée au début de cet article, « ce que nous appelons “salafisme”, en arabe, cela s’appelle “wahhabisme”. Et là nous sommes à contre-emploi de manière systématique et dans toutes les situations d’affrontement militaire, puisqu’au Moyen-Orient, au Sahel, en Somalie, au Nigeria, etc., nous sommes alliés avec ceux qui sponsorisent depuis trente ans le phénomène terroriste. »

    Mes chers compatriotes, je vous remercie d’envoyer massivement cet article au Président de notre République, à nos élus et à votre entourage, puisque l’État français et ses alliés occidentaux ne peuvent combattre le fléau jihadiste en soutenant ses parrains du golfe Persique. Ils ne pourront pas non plus lutter efficacement contre le terrorisme s’ils appuient clandestinement des réseaux islamistes pour renverser des gouvernements étrangers, comme en Libye puis en Syrie. Mobilisons-nous pour mettre en échec ces politiques profondes dangereuses et inacceptables !

    Maxime Chaix | 13 novembre 2015

     

    novembre 15, 2015
  • Pourquoi cet afflux de réfugiés en Europe ?

    par Ivo Rens

    (paru dans Le Courrier, Genève, le mardi 27 octobre 2015)

     

    Rares sont les articles, dans les médias traditionnels, qui s’interrogent sur les causes de l’afflux en Europe de cohortes de réfugiés en provenance du Proche et du Moyen-Orient ainsi que d’Afrique auquel nous assistons depuis quelques années et particulièrement en 2015.

     

    Il faut consulter les médias alternatifs sur le web pour obtenir des informations et des réflexions sérieuses sur ce phénomène démographique. Ce dernier trouve sa source dans la suite ininterrompue de guerres et d’autres opérations militaires dévastatrices menées par les Etats-Unis et les pays de l’OTAN depuis 2001 en Afghanistan, en Irak, en Syrie, en Libye et dans quelques autres contrées. Les responsables en sont donc les autorités politiques à Washington ainsi qu’à Londres, Paris, Berlin, etc. dont l’interventionnisme militaire a dopé le terrorisme se réclamant de l’islam.

     

    Depuis la disparition en 1991 de l’URSS et du Pacte de Varsovie, de purement défensive qu’elle était depuis sa création en 1949, l’OTAN est devenue le principal vecteur de l’hégémonisme américain grâce à la vassalisation, donc à la servitude volontaire, des autres Etats membres de l’alliance, à commencer par la Grande-Bretagne, la France et l’Allemagne. Parmi les origines lointaines de cette dérive, figure l’échec, en 1954, de la Communauté Européenne de Défense (CED) qui a conduit l’Europe occidentale à s’en remettre à Washington du soin d’assurer sa sécurité extérieure et, progressivement, l’orientation de toute sa politique étrangère.

     

    Peut-être les citoyens des différents pays européens, qu’ils soient de droite ou de gauche, ont-ils trouvé jusqu’ici leur compte dans cette situation de dépendance. Mais en accepteront-ils longtemps les conséquences humanitaires et politiques ? Tant que les Etats membres de l’Union Européenne ne se seront pas émancipés de la tutelle de Washington et de son interventionnisme militaire, c’est-à-dire tant que subsisteront les causes de l’exode auquel nous assistons impuissants, les cohortes de réfugiés des Etats dévastés continueront à affluer en Europe.

     

     

     

    octobre 28, 2015
  • L’ère de la forfaiture

    par Paul Craig Roberts

    traduit de l’anglais par Danièle-Anne Rens

    (Titre original : The Rise Of The Inhumanes, 2 September 2015)

    Notice liminaire.

    Les Européens se font souvent encore une idée des USA comme de ce modèle d’Etat de droit qu’ils furent aux siècles passés.

    Les actions en justice intentées ces dernières années par les USA contre plusieurs banques étrangères et quelques autres affaires judiciaires spectaculaires tendent à perpétuer cette image.

    Malheureusement, cette image appartient au passé. Depuis le 11 septembre 2001, les libertés individuelles jadis garanties par la vénérable constitution de 1787 et ses nombreux amendements, ne le sont plus guère aujourd’hui ensuite de dérives institutionnelles que commente ci-après Paul Craig Roberts.

    IR octobre 2015.

     

    La plongée de l’Amérique dans une violence totalitaire s’accélère . Tout comme le régime de Bush, le régime d’Obama a un penchant qui consiste à récompenser les fonctionnaires du Département de la Justice (sic) qui piétinent  la Constitution des Etats Unis. L’année dernière, le Premier Président Noir d’Amérique, a nommé David Barron en qualité de juge de la Première Cour d’appel de Circuit de Boston. IR.

     

    Barron est responsable du mémo émis par le Département de la Justice (sic) qui a donné à  Obama l’autorisation d’assassiner un citoyen américain avec un missile tiré à partir d’un drone. L’exécution a eu lieu sans que des poursuites aient été intentées, sans procès ni jugement. La cible était un religieux dont le régime paranoïaque d’Obama trouvait que les sermons encourageaient le djihadisme. Il n’est apparemment jamais venu à l’esprit d’Obama ou du Département de la Justice (sic)  que les exécutions de masse de Washington et le déplacement de millions de musulmans dans sept pays différents suffisaient amplement à encourager le djihadisme. Les sermons constituaient à peine un témoignage d’indignation après des années de meurtres de masses commis par Washington dans sa quête d’hégémonie au Moyen Orient.

     

    La confirmation de la nomination de Barron suscita l’opposition de certains Républicains, de  certains Démocrates et de l’Union Américaine pour les libertés civiles, mais le Sénat des Etats-Unis l’a confirmée en mai 2014 par un vote de 53 voix contre 45.  Imaginez seulement que vous pourriez être jugé dans «l’Amérique libre et démocratique» par un monstre qui légaliserait le meurtre extra-judiciaire.

     

    Tandis qu’il attendait sa récompense, Barron a obtenu un poste à la Faculté de droit de Harvard, ce qui vous renseigne sur tout ce que vous devez savoir sur les facultés de droit. Sa femme a été candidate au poste de gouverneur du Massachusetts. Les élites sont en train de remplacer la loi par le pouvoir.

     

    L’Amérique a maintenant un juge à la Cour d’appel, indubitablement bien formé pour la Cour Suprême, qui a instauré dans le droit des Etats-Unis le précédent selon lequel les citoyens américains peuvent être exécutés sans jugement.

     

    Les facultés de droit ont-elles formulé des objections? Ce ne fut pas le cas du professeur de droit de Georgetown, David Cole, qui a approuvé avec enthousiasme ce nouveau principe de l’exécution sans jugement. Lorsqu’il a apporté son soutien à Barron qu’il a qualifié de « sérieux, prévenant, ouvert d’esprit et brillant », le professeur Cole s’est lui-même inscrit sur la liste des possibles magistrats du pouvoir judiciaire fédéral du Département de la Justice.

     

    Quand un pays s’enfonce dans le mal, il n’en ressort pas. Le précédent de la nomination de Barron par Obama a été celle de Jay Scott Bybee à la Cour d’appel du Neuvième circuit par George W. Bush. Bybee était le collègue de John Yoo, du Département de la Justice (sic), qui a co-signé le mémo «juridique» justifiant la torture en dépit du fait que l’interdiction de la torture figure dans la loi  fédérale des Etats-Unis et dans le droit international. Tout le monde savait que la torture est illégale, y compris ceux qui la pratiquaient. Mais ces deux monstres ont fourni un blanc-seing juridique à ceux qui pratiquent la torture. Même Pinochet au Chili n’a pas été aussi loin.

     

    Bybee et Yoo se sont débarassés de l’appellation «torture» en la qualifiant de «techniques avancées d’interrogatoire». Comme Wikipedia l’indique, ces techniques sont considérées comme de la torture par Amnesty International, Human Rights Watch, les médecins experts qui traitent les victimes de la torture, les fonctionnaires des services de renseignements, les alliés de l’Amérique et même par le Département de la Justice (sic). https://en.wikipedia.org/wiki/Jay_Bybee

     

    Les autres personnes qui se sont opposées au blanc-seing donné à la pratique de la torture par Bybee et Yoo, ont été le Secrétaire d’Etat Colin Powell, Alberto Mora, l’avocat général de la Marine américaine, et même Philip Zelikow, qui a organisé pour le régime Bush le maquillage du 11 septembre 2011.

     

    Après cinq ans d’atermoiements, le Bureau de la Responsabilité professionnelle du Département de la Justice (sic) est arrivé à la conclusion que Bybee et son adjoint John Yoo, avaient commis une « faute professionnelle » en émettant un avis juridique qui violait les lois fédérale et internationale. Le bureau de la Responsabilité professionnelle du Département de la Justice recommanda que Bybee et Yoo soient renvoyés auprès des associations du barreau des Etats-Unis où ils furent présentés en vue d’une autre sanction disciplinaire et d’une éventuelle radiation du barreau.

     

    Mais Bybee et Yoo furent sauvés par un membre accommodant du régime, fonctionnaire au Départment de la justice (sic), David Margolis, qui conclut que Bybee et Yoo avaient fait preuve d’un «manque de jugement», mais n’avaient pas émis un avis juridique erroné.

     

    Ainsi, aujourd’hui au lieu d’avoir été radié du barreau, Bybee exerce ses fonctions dans un tribunal fédéral, juste au dessous de la Cour Suprême. John Yoo enseigne le droit constitutionnel à la Faculté de droit de l’Universisté de Californie, à Berkeley, Boalt Hall.

     

    Tentez de réaliser ce qui est arrivé à l’Amérique quand les professeurs de droit de Harvard et de Berkeley ont formulé des justifications juridiques en faveur de la torture et du meurtre extra-judiciaire et quand les présidents des Etats-Unis se sont lancés dans ces crimes atroces. En fait, l’Amérique est exceptionnelle par son immoralité, son manque de compassion, l’irrespect du droit et de sa Loi fondamentale.

     

    Hitler et Staline seraient stupéfaits de voir avec quelle facilité le totalitarisme a bafoué les institutions américaines. Nous avons maintenant à West Point un professeur de droit qui enseigne les justifications militaires américaines de l’assassinat des Américains contestataires de la guerre et de la police d’Etat. Voir: http://www.theguardian.com/us-news/2015/aug/29/west-point-professor-target-legal-critics-war-on-terror. Et aussi: http://www.informationclearinghouse.info/article42758.htm

    On trouve à l’adresse ci-après l’article du professeur:  http://warisacrime.org/sites/afterdowningstreet.org/files/westpointfascism.pdf

     

    William C. Bradford, le professeur qui enseigne à nos futurs officiers de l’armée à considérer les Américains ayant le sens moral comme des menaces pour la sécurité nationale, blâme le journaliste Walter Cronkite pour avoir perdu l’offensive du Têt lors de la guerre du Vietnam en qualifiant l’offensive de défaite américaine. Le Têt a été une défaite américaine dans le sens que cette offensive a prouvé que l’ennemi prétendument «battu» était capable de lancer une offensive massive contre les forces des Etats-Unis. L’offensive a réussi en ce sens qu’elle a démontré aux Américains que la guerre était loin d’avoir été gagnée. L’argument de Bradford implique que Cronkite aurait dû être tué pour ses émissions qui jetaient le doute sur le succès américain.

     

    Le professeur prétend avoir une liste de 40 personnes qui disent la vérité et qui doivent être exterminées, faute de quoi notre pays est perdu. Nous avons ici l’aveu complet que le programme de Washington ne peut pas survivre à la vérité.

     

    Je ne suis pas en mesure de dire si le professeur a été censuré ou congédié pour son manque de respect envers le droit à la liberté d’expression garanti par la Constitution. Toutefois, j’ai vu détruire des rapports de professeurs qui critiquaient les crimes de guerre d’Israël ou prononçaient un mot ou un terme interdit du fait qu’ils n’étaient pas politiquement corrects ou qu’ils étaient insuffisamment élogieux des privilèges dont jouissent les «minorités préférées». Ce que cela nous enseigne, c’est que la morale est déconsidérée comme servant des intérêts égoïstes, tandis que le mal submerge la moralité de la société.

     

    Bienvenue en Amérique d’aujourd’hui. C’est un pays dans lequel les faits ont été redéfinis en «propagande ennemie», un pays dans lequel les lanceurs d’alertes au bénéfice des garanties constitutionnelles sont qualifiés de «cinquième colonne» ou «d’agents de l’étranger» passibles d’extermination, un pays, l’Amérique, où la critique est muselée et où tous les crimes sont imputés à ceux que Washington entend gouverner.

     

    Barron, Bybee, Yoo et Bradford font partie d’une nouvelle espèce, les inhumains, qui a émergé de l’environnement de l’Amérique, empoisonné d’arrogance, d’hubris et de paranoïa.

     

     

     

     

    octobre 23, 2015
  • Reflections on 9/11, ten years after

    Lecture delivered by Professor Daniele Ganzer in September 2011 at Basel University. Professor Daniele Ganzer is Chairman of ASPO-Switzerland (Association for the Study of Peak Oil and Gas) and Director of the Swiss Research Institute on Peace and Energy.

    Réflexions sur le 11 septembre 2001, dix ans après

    Conférence du Professeur Daniele Ganzer prononcée en septembre 2011 à l’Université de Bâle. Le Professeur Daniele Ganzer est Président de l’ASPO-Suisse (Association pour l’étude du pic du pétrole et du gaz) et Directeur de l’Institut suisse de recherche pour la paix et l’énergie) et Directeur de l’Institut suisse de recherche sur la paix et l’énergie.

    octobre 9, 2015
  • Migrations : le principe du casseur-payeur

    par Guy Mettan, directeur exécutif du Club suisse de la presse

    Source . Le Courrier, Genève, mercredi 2 septembre 2015

     

     

    Après d’innombrables luttes et d’interminables discussions, on a fini par admettre qu’en matière de pollution, c’était au responsable de payer : le principe du pollueur-payeur s’est peu à peu imposé.

    Pourquoi n’appliquerait-on pas le même principe à la problématique des réfugiés et des migrants ? Il s’agit, bien évidemment, de ne pas faire payer les réfugiés et les migrants, qui ne sont que des victimes, mais les vrais responsables de ces tragédies. Lesquels ne sont d’ailleurs pas les passeurs. Punir les passeurs qui sont de vulgaires trafiquants de chair humaine est nécessaire, mais ce n’est que de la poudre aux yeux car ce ne sont que des comparses. C’est comme punir les mules pour mieux protéger les narcotrafiquants. Non ceux qu’il faut faire passer à la caisse sont ceux qui sont au sommet de la chaine. Les coupables ultimes ne pilotent pas des bateaux pourris, ils portent cravate et souliers vernis, ils habitent des palais et souvent des palais payés par le contribuable.

    Si l’on recherche les causes profondes du flux de migrants qui assaillent les côtes grecques et italiennes et l’identité des responsables, émergent deux catégories de coupables : les dictateurs qui oppriment leurs peuples avec la complicité des multinationales et des banques occidentales qui financent l’exploitation inégalitaire des ressources nationales et corrompent les élites dirigeantes de ces pays, et les présidents d’Etats occidentaux qui, par caprice ou opportunisme politique, changent soudain d’avis avec une inconséquence criminelle et se mettent à déstabiliser des régimes qu’ils avaient naguère soutenu.

    Le meilleur exemple de la première catégorie est le dictateur érythréen, qui oblige son peuple à fuir en toute impunité. Quant aux exemples de la seconde, ils abondent : Afghanistan, Irak, Libye, Syrie… Si les Etats-Unis et l’Europe n’avaient pas semé le chaos dans ces pays au nom d’idéaux démocratiques qui ne les embarrassaient guère lorsqu’ils recevaient leurs dirigeants en grande pompe dans leurs capitales pour conclure des contrats pétroliers ou d’armement, l’Europe du Sud n’aurait pas connu cet été de folie.

    C’est fou ce que l’amnésie frappe quand il s’agit de remonter la piste des responsabilités. Rares sont les médias qui rappellent que derrière les milliers de morts noyés en Méditerranée, il y a avait un Sarkozy et un Bernard-Henri Lévy qui appelaient à abattre Khaddafi et son régime, un Hollande qui voulait bombarder Bachar el-Assad, un Bush qui envahissait l’Afghanistan et l’Irak, un Obama qui terrorise les populations civiles avec les dégâts collatéraux de ses drones tueurs.

    S’il y avait des tribunaux pour condamner les responsables ultimes aux dépens et aux frais occasionnés par leurs actes irresponsables, le problème des réfugiés et des migrants n’existerait pas. Si l’on obligeait MM. Sarkozy, Lévy, Hollande et Obama, les dirigeants de multinationales et les banquiers à accueillir chez eux les Syriens et les Africains chassés par la terreur et la famine, le problème des réfugiés et des migrants serait résolu comme par miracle.

    Quant aux dictateurs qui affament et oppriment leurs peuples, pourquoi ne les met-on pas au ban de la communauté internationale et ne leur applique-t-on pas des sanctions ? Quand il a fallu condamner la Russie pour son action en Crimée, Etats-Unis et Europe ont prononcé des sanctions en quinze jours ! (Alors que soit dit en passant, l’Europe ne connait pas de vague de réfugiés russes ni criméens. Mais voilà, à la Russie, on ne pouvait pas vendre des Rafale ou des canons et son pétrole faisait concurrence au nôtre…) Tandis que les autres dictateurs sont persona grata tant qu’ils font leurs emplettes dans les bons magasins. Peu importe si leurs peuples crèvent de misère. Ils ne viendront de toute façon pas encombrer les palaces et, s’ils réussissent à survivre aux vagues, on les relèguera dans des villages de campagne, des banlieues lointaines ou les abris de luxe de la protection civile.

    Hypocrisie, quand tu nous tiens !

     

    septembre 5, 2015
  • Les USA interdisent à Valentina Matvienko de participer à la conférence de l’Union interparlementaire

     

    Source : Le Courrier de Russie — publié vendredi 28 août 2015 + Commentaire de Ivo Rens du 29 août 2015.

     

    Mme Matvienko a expliqué qu’elle avait été invitée à cette Conférence par le président de l’Union interparlementaire, Saber Chowdhury, et avait l’intention de s’y rendre en tant que membre du comité d’organisation et vice-présidente du groupe Eurasie.

     

    Valentina Matvienko, présidente du Conseil de la Fédération, la chambre haute du parlement russe, n’aurait pas eu le droit de participer à la Conférence internationale des présidents parlementaires prévue à New York, au siège de l’ONU, du 31 août au 2 septembre ; elle aurait été autorisée, en revanche, à rencontrer le président de l’ONU, Ban Ki-Moon. C’est à ces conditions que les États-Unis acceptaient de délivrer à Mme Matvienko, visée par les récentes sanctions américaines, un visa d’entrée sur leur territoire, ont-ils fait savoir, mercredi 26 août. La présidente du Conseil de la Fédération, jugeant ces restrictions « inadmissibles », a choisi d’annuler son voyage.

     

    Valentina Matvienko. Crédits : council.gov.ru/

    Dans une déclaration officielle publiée sur le site du Conseil de la Fédération, Mme Matvienko a expliqué qu’elle avait été invitée à cette Conférence par le président de l’Union interparlementaire, Saber Chowdhury, et avait l’intention de s’y rendre en tant que membre du comité d’organisation et vice-présidente du groupe Eurasie. « Mais le département d’État des États-Unis ne m’a délivré de visa d’entrée que pour la rencontre avec le secrétaire général de l’ONU, m’empêchant ainsi de participer à la Conférence des présidents des parlements », a commenté Mme Matvienko.

    Elle qualifie la décision des Etats-Unis de « violation grossière du droit international et de leurs engagements devant la communauté internationale ». « La question se pose désormais de l’intérêt d’organiser ce type d’événements internationaux dans ce pays », ajoute-t-elle.

    « Les États-Unis empêchent le libre échange d’opinions et refusent (ou peut-être en ont-ils peur ?) d’entendre des points de vue ne coïncidant pas avec la position de Washington », poursuit la haut fonctionnaire russe. Pour Mme Matvienko, sanctionner les élus pour leurs visions politiques constitue, au XXIe siècle, « une barbarie », qui « rappelle le Moyen-Âge ». Elle a également tenu à rappeler que la Russie dispose de suffisamment d’espaces médiatiques et internationaux où elle peut « dire la vérité » et « exprimer son point de vue ».

    Mme Matvienko a souligné que même à l’époque de la Guerre froide, l’URSS et les États-Unis avaient continué d’entretenir des liens divers, précisant qu’elle-même, dans sa jeunesse, s’y était rendue à plusieurs reprises dans le cadre du programme « Jeunes politiciens », hébergée dans des familles de sénateurs américains. « Nous intervenions face à des publics très variés et nous touchions des sujets très sensibles ; mais nous avons toujours pu – et voulu – nous écouter et nous entendre. Et nous nous séparions toujours en amis », a-t-elle commenté. Elle a également exprimé sa certitude que les citoyens américains veulent encore aujourd’hui « coopérer et être amis avec les Russes, qu’ils veulent la paix et avoir confiance en l’avenir ».

    Valentina Matvienko espère enfin pouvoir participer à la prochaine session de l’Union interparlementaire, qui se tiendra à Genève en octobre prochain. « Nul doute que les autorités suisses subiront la pression des États-Unis, a affirmé Konstantin Kossatchev, président du comité pour les affaires étrangères du Conseil de la Fédération, mais il y a tout de même un espoir que la Suisse tiendra bon. »

    Valentina Matvienko fait partie des personnes à qui les États-Unis ont interdit l’entrée sur leur territoire pour leur participation au processus de rattachement de la Crimée à la Russie en mars 2014.

     

    Commentaire du Professeur Ivo Rens, ancien Secrétaire adjoint de l’Union interparlementaire

     

    Au temps lointain de la guerre froide, j’ai participé, en tant que Secrétaire adjoint de l’Union interparlementaire, à la Conférence interparlementaire de Varsovie, capitale d’un pays alors allié à l’URSS, et à la Conférence interparlementaire de Belgrade, la défunte Yougoslavie étant alors un pays communiste comme la Pologne, et les autorités de ces deux Etats n’ont jamais interdit aux parlementaires de tout autre Etat, fût-il violemment anticommuniste, comme le Sud-Vietnam, de prendre part auxdites conférences.

     

    S’ils l’avaient fait, le Président et le Comité exécutif d’alors de l’Union interparlementaire auraient décidé tout simplement d’annuler la Conférence et de l’organiser dans un autre Etat. Car d’inspiration pacifiste, l’Union interparlementaire, qui fut fondée en 1889, a toujours tenu le dialogue comme la clef de toute méthode de résolution des différends internationaux.

     

    L’ostracisme dont est victime la Présidente du Sénat de la Fédération de Russie me paraît démontrer que les dirigeants des Etats-Unis d’Amérique sont actuellement plus hostiles à la Fédération de Russie qu’ils ne le furent jamais contre l’URSS au temps de la guerre froide.

     

    Ivo Rens 29.08.2015.

     

    août 29, 2015
  • Russie-Occident. Une guerre de mille ans. La russophobie de Charlemagne à la crise ukrainienne. Pourquoi nous aimons tant détester la Russie.

    Editions des Syrtes, Genève, 2015, 482 pages

    par Guy Mettan

    Compte rendu

    par

    Ivo Rens

     

     

    Voici assurément un livre singulier comme le signalent déjà son titre et ses trois sous-titres, dont l’énoncé à rallonge évoque celui de plusieurs ouvrages savants du XVIIIe et du début du XIXe siècle.

    Son auteur est une personnalité connue en Suisse. Guy Mettan est un journaliste en vue qui a été rédacteur en chef de la Tribune de Genève ; il a aussi assumé la présidence du Grand Conseil, le parlement genevois, dont il est toujours député, élu sur la liste du Parti démocrate démocrate-chrétien ; il dirige le Club suisse de la presse et il a écrit plusieurs livres sur la Suisse et la Genève internationale.

    Comme il le relate dans son avant-propos, son intérêt pour la Russie est né d’un hasard : en 1994, il a adopté une petite fille russe âgée de trois ans, ce qui lui valut d’être doté de la nationalité russe par l’administration de Boris Eltsine. Cet événement, écrit-il, « a naturellement changé en profondeur mon regard sur la Russie. De simple curiosité postcommuniste, le pays m’était soudain devenu beaucoup proche. » (1). Devenu connaisseur de la Russie, il a été frappé par l’amoncellement de préventions et d’erreurs colportées en Occident contre ce pays.

    Toujours dans cet avant-propos, l’auteur présente comme suit sa motivation : « C’est donc avec l’espoir de briser, ou au moins d’araser un peu ce mur de préjugés, que j’ai entrepris la rédaction de cet essai et que je me suis plongé dans l’histoire longue, complexe, mais passionnante des images déformées et des perceptions biaisées que les Occidentaux ont accumulées sur la Russie au fil des siècles, et plus précisément depuis que Charlemagne a rompu avec Byzance. » (2) En effet, après la chute de Constantinople, en 1453, la Russie devint la puissance protectrice de la foi orthodoxe et Moscou fut appelée la troisième Rome.

    Le plan de cet ouvrage de près de cinq cents pages est aussi singulier. Il est divisé en trois parties intitulées respectivement “La force d’un préjugé” d’une centaine de pages, “Petite généalogie de la russophobie” de près de 250 pages et “La russophobie, mode d’emploi” de près de cent pages. Son texte comporte d’innombrables notes de bas de pages qui renvoient à autant de sources que signale une bibliographie impressionnante à la fin du volume. Il s’agit donc, non point d’un pamphlet, mais d’un ouvrage savant, écrit dans un style délibérément non académique.

    Toutes les idées exposées ci-après sont bien celles de Guy Mettan, à l’exception de quelques très rares remarques explicitement assumées par l’auteur du présent compte rendu.

    La force d’un préjugé

    La russophobie est un phénomène de psychologie collective, une psychopathie, qui s’autoalimente en interprétant les faits et les situations tendancieusement de façon à en rendre responsables les Russes ou leur dirigeant, actuellement Vladimir Poutine. « Comme l’antisémitisme, ce n’est pas un phénomène transitoire lié à des événements historiques précis. »(3) Comme lui, il revêt des formes différentes, ayant évolué dans des contextes différents dans différents pays. Il ne résulte donc nullement d’un complot, car il ne se développe pas dans le secret. Il se propage ouvertement par la presse et, plus généralement, par les médias.

    Guy Mettan porte un jugement sévère sur les grands médias occidentaux, particulièrement depuis les événements d’Ukraine : « Aussi, début 2014, quand les incidents de la place Maïdan ont éclaté puis dégénéré en coup d’Etat et enfin en guerre civile, était-il devenu impossible de rester silencieux et d’assister sans réagir à la nouvelle explosion d’hystérie antirusse qui s’était, une nouvelle fois, emparée des médias occidentaux. » (4)

    La première partie de l’ouvrage est consacrée à l’analyse de cinq manifestations de la russophobie en Occident :

    – le crash d’un avion russe dans le sud de l’Allemagne, à Überlingen, en 2002,

    – la prise d’otages de Beslan, ville d’Ossétie du nord, dans la Fédération de Russie, en 2004,

    – la seconde guerre d’Ossétie, en 2008,

    – les Jeux Olympiques de Sotchi, en 2014,

    – la crise ukrainienne, en 2014, fait l’objet d’un traitement nettement plus approfondi que les cas antérieurs.

    Le crash d’Überlingen (2002).

    Le 1er juillet 2002, un Tupolev de la Bashkirian Airlines entra en collision avec un Boeing de la compagnie DHL au-dessus de la petite ville d’Überlingen dans le sud de l’Allemagne, à quelques kilomètres de la frontière suisse, provoquant la mort de 71 personnes, dont 52 enfants russes qui se rendaient en vacances à Barcelone.

    Dans les jours qui suivirent, toute la presse occidentale en rendit responsable les pilotes russes qui, faute de bien comprendre l’anglais, n’auraient pas tenu compte des directives que leur aurait données la compagnie suisse Skyguide, chargée du contrôle aérien dans cette zone. Un communiqué américain cité par l’auteur en rajouta, affirmant qu’aucun avion russe n’était fiable, que les pilotes russes ne l’étaient pas davantage, étant sous-payés, etc.

    Le 5 juillet, après un premier examen des boîtes noires, il apparut que toutes ces assertions étaient infondées, que les pilotes russes maîtrisaient l’anglais, que leur avion venait d’être révisé, et que la cause de l’accident résidait dans une accumulation de défaillances de la part du contrôle aérien suisse. Mais il faudra attendre « des années pour que la direction de la société suisse Skyguide accepte de s’excuser du bout des lèvres et que les pilotes russes soient rétablis dans leur honneur. » (5)

     

    La prise d’otages de Beslan. (2004)

    En relation avec la seconde guerre de Tchétchénie en 1999–-2000, la Russie fit l’objet de nombreux attentats d’inspiration islamiste, particulièrement en 2004. « En cinq ans, depuis les premiers attentats de 1999 contre des immeubles à Moscou, les attaques des terroristes islamistes ont fait 1005 morts civils en Russie, le tiers des victimes des attentats du 11 septembre 2001 à New York. » (6)

    Le 1er septembre 2004, un groupe de 32 hommes et femmes armés envahit une école de Beslan, en Ossétie du nord, prenant en otage 1’300 personnes, en majorité des enfants et des jeunes gens de sept à dix-huit ans, et tuant une vingtaine d’adultes. Après trois jours, les forces de l’ordre donnèrent l’assaut, qui se solda par un nombre de morts exorbitant : 331 enfants et enseignants, 11 soldats des forces spéciales et 8 policiers ainsi que 31 des 32 terroristes. « Mais sitôt l’école investie, le sang à peine séché sur les murs, les médias occidentaux vont se déchaîner. Non contre les bourreaux islamistes, ce qui eût été naturel, mais, ô paradoxe, contre les victimes et leurs libérateurs ! En l’occurrence contre le gouvernement et les forces de l’ordre russes, suspectées de manipulation, d’intimidation, de recel d’information, voire même d’être la cause du massacre ! » (7)

    Sont visées notamment Radio Free Europe et la journaliste russo-américaine hostile à Poutine, Anna Politkovskaïa, qui, en 1999, avait soutenu les islamistes partisans de l’indépendance de la Tchétchénie et qui sera assassinée en 2006. Mais Guy Mettan s’attarde sur la lettre collective signée par 115 personnalités atlantistes, à l’initiative de Vaclav Havel, qui critiqua vertement l’utilisation prétendument anti-démocratique que Vladimir Poutine faisait de la tragédie de Beslan. Cette lettre reçut, en effet, un écho considérable dans les médias occidentaux. Ses auteurs eussent-ils préféré que les Russes adoptassent un Patriot Act, sur le modèle américain, érodant les libertés fondamentales en mettant notamment sur écoute tous les citoyens, comme on l’apprendra quelques années plus tard grâce à Julian Assange et Edward Snowden ? Sur la gestion de la prise d’otages et de ses suites, l’auteur cite toutefois en exemple le rapport de Henry Plater-Zyberk pour le Conflict Studies Research Centre du Ministère de la défense britannique, paru en novembre 2004. (8)

    La seconde guerre d’Ossétie. (2008)

    De part et d’autre de la crête du Caucase, l’Ossétie du nord appartient à la Fédération de Russie et l’Ossétie du sud à la Géorgie, du moins jusqu’à la première guerre d’Ossétie, qui eut lieu en 1991–-2. Cette guerre opposait les indépendantistes ossètes et les Géorgiens. Au terme de ce conflit, un cessez-le-feu intervint, qui instituait une force de maintien de la paix composée de troupes de la Communauté des Etats indépendants dirigées par la Fédération de Russie.

    Après son accession au pouvoir en Géorgie, en 2002, Mikheil Saakashvili, qui avait fait ses études aux Etats-Unis, et qui souhaitait faire adhérer son pays à l’Union européenne et à l’OTAN, milita pour la réintégration de l’Ossétie du sud dans la Géorgie. Les Ossètes indépendantistes, forts de deux référendums, s’y opposaient, réclamant leur réunification avec l’Ossétie du nord. Après plusieurs jours d’accrochages frontaliers, la guerre éclata dans la nuit du 7 au 8 août 2008, faisant 18 morts parmi les forces du maintien de la paix à prépondérance russe et 162 victimes sud-ossètes. Les Géorgiens et les Ossètes s’accusèrent mutuellement d’avoir déclenché les hostilités.

    Les Russes prirent rapidement l’avantage sur les Géorgiens, qui bénéficiaient pourtant d’appuis américains et israéliens, et, le 26 août, la Fédération de Russie reconnut officiellement l’indépendance de l’Ossétie du sud et de l’Abkhazie voisine, également sécessionniste de la Géorgie.

    Entre-temps, les médias occidentaux s’étaient déchaînés contre l’expansionnisme russe fauteur de guerre. Toutefois, ces accusations s’atténuèrent quelque peu après un an lorsque parut, le 30 septembre 2009, le Rapport de la Commission d’experts et de diplomates dirigée par l’ambassadrice suisse Heidi Tagliavini, désignée par l’Union européenne. Ce rapport établissait que c’était la Géorgie qui avait pris l’initiative des hostilités.

    Les discours occidentaux sur la Russie souvent accusée d’expansionnisme comportent presque tous un non-dit hautement significatif, que Guy Mettan formule comme suit : … « On s’efforce d’oublier que la Russie fut le seul empire dans l’histoire humaine à se débarrasser de ses nations dominées sans leur faire la guerre. En quelques mois, en 1991, quinze pays se sont retrouvés libres et indépendants. Qui a fait mieux ? » (9) Certes, dans son histoire, la Russie a pratiqué l’expansionnisme, puisqu’elle s’est progressivement étendue jusqu’à l’Alaska, vendue aux Etats-Unis en 1867. Mais de nos jours, ce n’est pas la Russie qui s’est étendue, mais l’Union européenne et l’OTAN. Cette dernière englobe à présent pratiquement tous les pays qui avaient été membres du Pacte de Varsovie, ainsi que plusieurs pays qui faisaient partie de l’URSS, mais pas encore l’Ukraine et la Géorgie.

    Les jeux olympiques de Sotchi (2014)

    Le dénigrement de la Russie atteignit un paroxysme à la veille des jeux olympiques d’hiver de Sotchi le 6 février 2014. Les médias européens insistaient surtout sur le gaspillage et la corruption liés à l’énormité des dépenses consenties, tandis que les médias américains s’en prenaient à la “répression” des homosexuels russes ensuite de l’adoption par la Douma, à la fin de 2013, d’une loi condamnant la propagande homosexuelle auprès des enfants mineurs. (10)

    Nonobstant ces outrances, les jeux de Sotchi furent incontestablement un succès.

    Parmi les rares journalistes occidentaux à s’opposer à cette déferlante russophobique, Stephen F. Cohen publia dans The Nation un article qui conclut: « Le résultat est qu’aujourd’hui les médias américains sont moins objectifs sur la Russie, moins équilibrés, plus conformistes et à peine moins idéologiques qu’ils ne l’étaient lorsqu’ils couvraient l’Union soviétique pendant la guerre froide. » Ce journaliste dissident était un spécialiste des affaires soviétiques puis russes à l’Université de New York et ancien conseiller du président George Bush Senior. (11)

    La crise ukrainienne en 2014.

    Cette crise fait l’objet d’un chapitre entier qui porte en sous-titre “Un manque de questionnement sidérant”.

    Le ton est donné dès la première page de ce chapitre par le passage suivant :

    « Pourquoi ? Pourquoi, dès qu’il s’agit de Russie, la presse occidentale manque-t-elle à ce point d’objectivité ? Comment expliquer ces réflexes de dénigrement aussi pavloviens ? Pourquoi les valeurs qui faisaient l’honneur du journalisme, la recherche de la vérité, le souci de comprendre, la volonté de savoir, la confrontation des points de vue, l’empathie, le respect, sont-elles jetées par-dessus bord dès que les mots de Russie et Poutine sont prononcés ? » (12)

    L’auteur se garde de prendre position sur tous les aspects de cette crise, trop récente pour que l’on puisse établir les responsabilités des uns et des autres, d’autant que les faits sont loin d’être établis, contrairement à ce qu’affirment presque tous les médias occidentaux, comme ils s’étaient empressés de le faire lors de la deuxième guerre d’Ossétie. Guy Mettan se contente de poser des questions que les journalistes occidentaux n’ont guère soulevées alors qu’elles font problème.

    Pourquoi la presse occidentale a-t-elle à peine commenté la décision prise par le nouveau pouvoir ukrainien, en février 2014, d’interdire la langue russe dans les parties russophones du pays ? « N’est-ce pas cette décision qui a pourtant provoqué le schisme de la Crimée et du Donbass ? » (13)

    Ayant presque unanimement présenté les événements de la place Maïdan comme un mouvement spontané de révolte populaire contre l’autoritarisme et la russophilie du président Ianoukovitch, ces journalistes n’ont presque jamais évoqué la déclaration de Victoria Nuland, datant de décembre 2013, selon laquelle les Etats-Unis auraient investi, depuis 1991, dans l’opposition ukrainienne, plus de 5 milliards de dollars pour aider l’Ukraine à réaliser « l’avenir qu’elle mérite ». (14)

    Emanant de la Secrétaire d’Etat adjointe des Etats-Unis chargée de l’Europe, ces propos n’auraient-ils pas dû susciter la curiosité des journalistes rendant compte des événements d’Ukraine ? D’autant que « Victoria Nuland est l’épouse de Robert Kagan, l’un des chefs de file des néoconservateurs, ultra sioniste et antirusse acharné, cofondateur avec l’ancien conseiller de George W. Bush, William Kristol, du think tank Project for a New American Century (PNAC devenu en 2010 le Foreign Policy Initiative, FPI), qui a convaincu l’administration états-unienne de lancer les guerres d’Afghanistan et d’Irak, et qui a été la cheville ouvrière américaine de la Lettre des 115 contre Poutine en 2004. » (15)

    Les médias occidentaux ont imputé aux policiers anti-émeute du gouvernement Ianoukovitch les tirs qui ont tué plus de 8o manifestants sur la place Maïdan à la mi-février 2014 et assuré le succès du putsch. Depuis lors, toutefois, des témoignages sont venus infirmer cette imputation. Comment se fait-il qu’ils n’aient guère intéressé les journalistes ?

    Le 2 mai 2014, à Odessa, 40 militants prorusses ont péri dans l’incendie volontaire du bâtiment dans lequel ils s’étaient réfugiés. Depuis lors aussi, des témoignages sont intervenus qui en attribuent la responsabilité à des miliciens d’extrême d’extrême-droite favorables au nouveau régime. Pourquoi les journalistes occidentaux, qui avaient couvert, pendant des mois, les manifestations de Maïdan, n’ont-ils guère rendu compte de cet événement ?

    Quelques jours avant le référendum du 16 mars 2014 organisé par les autorités de la Crimée, avec le soutien de la Russie, la Maison blanche avait annoncé que « le référendum proposé sur l’avenir de la Crimée violait la constitution ukrainienne et le droit international ». La presse occidentale endossa presque à l’unisson cette prise de position, ainsi que son corollaire, la prétendue “annexion” de la Crimée par la Russie, et considéra comme négligeable le fait que ce référendum plébiscitât le rattachement de la Crimée à la Russie. Seule une revue suisse rappela que ce référendum de mars 2014 confirmait les résultats du référendum que les Criméens avaient organisé en 1991, lors de l’éclatement de l’Union soviétique. (16)

    Dès l’annonce du crash du vol MH17 de la Malaysian Airlines au-dessus du territoire de l’Ukraine oriental, le 17 juillet 2014, « le président Obama et le Secrétaire d’Etat John Kerry ont pointé du doigt la Russie. Sans aucune preuve. » Et, dans son immense majorité, la presse occidentale mit en accusation la Russie ou les séparatistes ukrainiens pro-russes.

    Il y a plus grave. « A aucun moment, la presse occidentale, pourtant si attentive aux droits de l’homme lorsqu’ils concernent une Pussy Riot ou le blogueur d’opposition russe Alexei Navalny, n’a relevé que le bombardement des populations civiles de Donetsk ou de Lougansk par l’armée ukrainienne violait les conventions de Genève et relevait du crime de guerre. » (17)

    Si la russophobie affecte l’immense majorité des médias occidentaux, elle atteint des proportions extrêmes dans certains journaux. « En six mois, le journal suisse Le Temps a annoncé pas moins de 36 fois, en gros, en petits ou en moyens caractères, une invasion russe dans le Donbass. » (18)

    Pourquoi tant de partialité et pareille absence de questionnements ? Guy Mettan cite les controverses qui ont surgi en Allemagne lors de la mise en cause des pressions exercées par l’OTAN sur la presse, mise en cause qui a été confirmée par une étude de l’Institut allemand du journalisme. (19) Puis il avance l’explication suivante :

    « Les médias n’ont jamais été indépendants et les journalistes savent que l’objectivité n’existe que dans les manuels d’éthique. Mais, depuis quinze ans, la crise des médias traditionnels, suite à l’effondrement des recettes publicitaires et à l’émergence des médias sociaux, a gravement obéré le souci de vérité. Le sujet est tabou chez les journalistes. Car la peur de perdre son poste, de froisser les annonceurs et de se voir privé du soutien des pouvoirs publics est devenue une raison de balayer la curiosité et de se conformer aux attentes présumées des pouvoirs politiques ou économiques.

    « On pourrait beaucoup mieux pardonner ces partis pris et ces manquements si la presse occidentale n’était pas outrageusement donneuse de leçons. Passe encore que nous soyons faibles et partisans, mais alors de quel droit décrétons-nous que les journalistes de Pékin et de Moscou sont vendus aux pouvoirs en place et que ceux d’Al Jazeera, de Cuba ou du Vénézuéla font de la propagande au lieu d’informer ? » (20)

    Une guerre de mille ans

    Comme nous l’avons déjà indiqué en tête de ce compte rendu, la deuxième partie du livre de Guy Mettan est de loin la plus longue. Il a fallu à Guy Mettan une grande audace pour se plonger dans l’histoire de la politique et de la théologie de Byzance dans le premier millénaire ainsi que dans celle de Pépin le Bref, de Charlemagne et de la papauté de l’époque pour y retracer les prémices de ce qui deviendra, dans le deuxième millénaire la russophobie. Il s’appuie, dans cette entreprise, sur les ouvrages de plusieurs spécialistes qui figurent dans sa bibliographie. Bien que cette partie du livre de Guy Mettan se lise comme un roman policier, nous nous contenterons d’en résumer ci-après les articulations principales, étant donné l’éloignement temporel des évolutions analysées.

    Qu’il nous soit permis d’émettre, toutefois, une remarque critique sur le titre. : Le mot “guerre” nous paraît contestable : il eût mieux valu, nous semble-t-il, opter pour un titre comme « Mille ans d’hostilité ».

    Après la chute, en 476, de l’Empire romain d’Occident, c’est l’Empire romain d’orient de Byzance qui prit le relais. Alors que Rome tombait en ruine et perdait les neuf neuf-dixièmes de ses habitants, Byzance affirmait sa puissance et abritait, jusqu’en 1200, les débats des savants et théologiens de la chrétienté.

    A l’époque, « l’Eglise primitive reconnaît l’autorité du pape, mais comme celle d’un primus inter pares , selon la formule de Saint Pierre. Le pape n’a pas le pouvoir de décider seul mais seulement de convoquer et de présider les conciles. Sur le plan institutionnel, l’Eglise est organisée en patriarcats, sous l’égide de cinq patriarches (Jérusalem, Antioche, Alexandrie, Constantinople et Rome) égaux en droit et dont les professions de foi doivent être agréées par les autres pour qu’ils puissent exercer pleinement leur magistère. » (21)

    Une divergence apparut très tôt dans le libellé du credo tel que formulé par le Concile de Nicée en 325. Pour les uns, le Saint Esprit procéderait du Père, pour les autres, il procéderait du Père et du Fils (Filioque). Cette divergence devint progressivement une dissension, les orthodoxes s’en tenant à la première formulation, les catholiques à la seconde.

    C’est sous Charlemagne que l’Eglise d’occident paraît avoir opté pour cette seconde formulation. Par la suite, la papauté invoqua la prétendue Donation de Constantin, qui accordait au pape la primauté sur les Eglises d’orient. « La vérité sur ce faux document ne fut révélée qu’en 1430, cinq siècles après qu’il eut déployé tous ses effets. En 1054, selon la tradition retenue en Occident, le schisme fut consommé et les deux chrétientés, comme les deux empires, évoluèrent séparément. » (22)

    « La poussière des siècles et l’épaisseur des préjugés aidant – écrit Guy Mettan – les historiographes et l’Occident tout entier se sont mis à parler du “grand schisme d’Orient”, alors que, d’évidence, il aurait fallu parler du grand schisme d’Occident. La mystification a si bien réussi que les catholiques romains et les Occidentaux athées sont désormais convaincus que c’est l’Eglise d’Orient qui a fait sécession, alors qu’il s’agit bien de l’inverse. Aujourd’hui encore, la tromperie opère et très peu d’historiens occidentaux, Steven Runciman mis à part, et encore moins l’Eglise romaine, se sont attachés à rétablir la vérité historique.

    « Le fait que l’Empire byzantin était en train de s’affaiblir, alors que les royaumes européens étaient au contraire en pleine ascension, a également joué en défaveur des Orientaux. Les vaincus n’ont pas, ou plus, d’histoire. Mais le schisme et le travestissement de l’histoire ont ouvert des plaies qui continuent à empoisonner l’Europe comme on peut le constater avec les tensions entre l’Occident et la Russie. » (23)

    Après deux siècles de domination mongole, la Russie, qui s’était d’abord constituée autour de Kiev, se reconstitua autour de Moscou dès le XIVe siècle. Et, après la chute de Constantinople en 1453, le souverain russe se considéra d’emblée comme successeur de l’Empire romain d’Orient, il prit le titre de Czar, contraction de César, et Moscou se présenta comme la troisième Rome, en écho au Saint Empire de la nation germanique.

    Telles sont, très résumées, les évolutions et les dissensions théologiques, ecclésiales et politiques qui servirent de terreau à la russophobie moderne et contemporaine qui toutefois se para d’argumentaires différents selon les pays, comme nous l’allons voir.

    La russophobie française et le mythe du despotisme oriental

    Guy Mettan consacre une quarantaine de pages à retracer la genèse et l’évolution de la russophobie française. Nous n’en retiendrons ici que les contributions les plus marquantes.

    L’une d’entre elles est due à Napoléon qui, à la veille d’engager la Grande Armée dans la campagne de Russie, chargea un dénommé Charles-Louis Lesur d’écrire un livre de propagande contre la Russie, qui parut en 1812 sous le titre Des progrès de la puissance russe depuis ses origines jusqu’au XIXe siècle. Cet ouvrage, qui connut nombre de rééditions et de traductions, eut un immense succès. Il commente sur 500 pages un prétendu testament expansionniste de Pierre le Grand, long de deux pages. L’auteur préconisait la mise en quarantaine de la Russie. Ce n’est qu’en 1879 que ce prétendu testament fut démontré être un faux, mais la découverte de la supercherie ne nuisit pas au succès des idées de Lesur.

    Si Voltaire et les partisans du despotisme éclairé eurent de la sympathie pour la Russie, Montesquieu et Tocqueville la tiendront comme un contre-modèle politique du fait de son “despotisme oriental”.

    Selon Guy Mettan, « l’apogée de la russophobie française sera atteint en 1843 avec la publication des notes de voyage d’Astolphe de Custine, La Russie en 1839 ». Selon lui, « seule une conversion de la Russie au catholicisme pourrait implanter dans l’empire des tsars la réalité d’une civilisation européenne ». (24)

    La russophobie anglaise ou l’obsession de l’empire

    Guy Mettan lui consacre aussi une quarantaine de pages, que nous résumons sommairement.

    De russophile au temps de Napoléon, la Grande-Bretagne devint russophobe sitôt Napoléon vaincu par la Russie.

    Contrairement à la russophobie française, l’anglaise n’est pas d’origine religieuse, philosophique ou anti-despotique, mais obéit à une obsession géopolitique, car l’Angleterre se heurtait à la Russie tant en Europe (Pologne, Question d’Orient) qu’en Asie centrale où, pour contrer l’expansion russe, le Royaume-Uni déclencha deux guerres préventives en Afghanistan pour assurer la protection des Indes britanniques.

    C’est ce que l’on appela le Grand Jeu. La guerre de Crimée fut le seul affrontement militaire des impérialismes anglais et russe. Cette première guerre moderne de l’histoire, du fait des nouvelles armes utilisées, des bateaux à vapeur, des chemins de fer et du rôle de la presse, tourna à l’avantage des Anglais et de leurs alliés français, mais au prix de lourdes pertes.

    « En conclusion – écrit Guy Mettan – on peut affirmer que la russophobie anglaise n’atteint pas les hauteurs doctrinales de la russophobie française, mais qu’elle compense largement ce handicap par une efficacité, une imagination et une créativité débordantes. Loin de se confiner aux cercles intellectuels, elle s’empare de la grande presse, de la caricature et du roman, deux techniques très populaires, et poussera très loin l’art du soft power. » (25)

    La russophobie allemande : du Lebensraum à l’ostracisme mémoriel

    Guy Mettan lui consacre plus de cinquante pages, qui brossent un tableau de l’évolution des idées et des mentalités allemandes sur plus de deux siècles. Comme ce chapitre est particulièrement important dans la démonstration de l’auteur, nous lui accorderons plus de place qu’aux chapitres précédents et nous multiplierons les citations.

    Tout commence avec la vision romantique de la germanité des auteurs comme Lessing, Herder, Goethe, Schiller et Hölderlin, à la fin du XVIIIe et au début du XIXe siècles, qui sont tous antérieurs à la nation allemande. Celle-ci naîtra en janvier 1871 après que la Prusse de Bismarck eut vaincu l’Autriche à Sadowa en 1866 et obtenu d’elle qu’elle abandonnât la couronne du Saint Empire romain germanique, puis qu’elle eut battu la France de Napoléon III à Sedan, ce qui lui permit d’annexer la plus grande partie de l’Alsace et de la Lorraine. A cette date, Guillaume 1er de Prusse prit le titre de Kaiser (César). Commence alors une période d’industrialisation accélérée qui suscita une préoccupation croissante pour l’espace vital (Lebensraum) puis une résurgence des visées annexionnistes médiévales sur l’Europe de l’est (Drang nach Osten).

    Friedrich Meinecke (1862-1954), l’un des principaux contributeurs de la notion de germanité (Deutschtum), dans un livre à succès paru en 1908, parlait de la « bestialité des slaves ». L’impérialisme allemand instrumentalisa la peur du panslavisme naissant pour présenter la Russie comme un agresseur potentiel, ce qui prépara l’opinion allemande à l’idée qu’une guerre avec elle était inévitable. (26)

    « En 1914, l’Allemagne, devenue très russophobe (mais aussi très antibritannique et antifrançaise, quoique de façon différente, car ces deux pays sont placés sur le même niveau culturel que l’Allemagne) reste un pays humaniste. La supériorité de la culture ne s’est pas encore muée en supériorité de la race. L’Allemagne légitime ses ambitions par la culture, à l’instar de la France et de la Grande-Bretagne qui justifiaient les leurs par la “mission civilisatrice” qu’elles prétendaient remplir dans leurs colonies. » (27)

    On connaît la suite, le désastre de la Ière Première Guerre mondiale, la honte de la défaite, la misère de la Grande dépression, puis l’accession au pouvoir de Hitler. Le nazisme tenait les Russes et tous les slaves comme des races inférieures ne valant guère mieux que les Juifs et les Noirs.

    Après le désastre de la IIe Seconde Guerre mondiale, à la faveur de la guerre froide et de la conversion des Allemands à la démocratie, une manière de révisionnisme s’est installée tant en Allemagne que dans les pays occidentaux à l’effet devisant à gommer la contribution de l’URSS, et donc des Russes, à la Victoire.

    L’initiateur en fut l’historien allemand Ernst Nolte qui, dans son ouvrage de 1989, Der europäische Bürgerkrieg 1917–1945. Nationalsozialismus und Bolschewismus (La Guerre civile européenne 1917-1945 : national-socialisme et bolchévisme). Sa thèse consiste à voir dans le nazisme une réaction tant au bolchévisme qu’à la démocratie, à relativiser les crimes nazis au regard de ceux commis par les Soviétiques, et finalement à présenter les soldats allemands du front de l’est comme « des défenseurs de l’Europe contre les hordes asiatiques ». Si les idées de Nolte ont reçu le soutien de plusieurs historiens, dont François Furet, elles ont aussi été critiquées par Jürgen Habermas et l’Ecole de Francfort, suscitant une grande controverse connue sous le nom de Historikerstreit, de querelle des historiens.

    Les pays est-européens issus du bloc soviétique se sont emparés des thèses de Nolte pour se présenter comme des victimes de l’URSS et donc des Russes. « Cette tendance à réécrire l’histoire pour en évincer la Russie est si lourde que, le 27 janvier 2015, alors qu’on célébrait le 70eanniversaire 70ème anniversaire de la libération du camp d’Auschwitz, la Pologne n’a même pas jugé utile d’inviter le président Poutine aux commémorations. Son ministre des Affaires étrangères, Grzegorz Schetyna, a même eu le culot d’affirmer que le camp d’Auschwitz avait été libéré par « des troupes ukrainiennes ». Le révisionnisme s’est installé au sommet de l’Etat polonais, sans qu’aucun des chefs d’Etat européens présents aux commémorations n’y trouve quoi que ce soit à redire. » (28)

    Pour disqualifier le rôle des Soviétiques dans la chute du nazisme, on tait le fait que, si le débarquement de Normandie a réussi, « c’est d’abord grâce au sacrifice de dizaines de milliers de soldats de Joukov qui menaient une offensive sur le front de l’est (opération Bagration) pour fixer les troupes allemandes et empêcher la Wehrmacht de transférer ses blindés en FranceFrance ». (29)

    Pour Guy Mettan, on se trouve en présence d’un ostracisme mémoriel redoutablement efficace :

    « De nombreux historiens occidentaux d’aujourd’hui se comportent exactement de la même manière que les théologiens du pape il y a mille ans : à force de réécrire l’histoire, de s’appuyer sur des documents discutables et d’« oublier » les documents gênants, ils ont pu réécrire l’histoire en effaçant la Russie de la mémoire européenne, comme les théologiens l’avaient fait avec Byzance six cents ans auparavant. Ne reste plus, ensuite, qu’à faire porter la responsabilité aux Orientaux. Si elle réussit, avec l’oubli du temps et la mort des témoins, la manœuvre atteindra le même but : évincer le souvenir de la Russie comme libératrice du nazisme pour installer à sa place le mythe d’une libération atlantiste de l’Europe. Et faire porter la responsabilité des guerres mondiales sur la Russie comme on a mis celle du Grand Schisme sur Byzance. » (30)

    Oubliés aussi les 26 millions de morts soviétiques, dont 14 millions de morts russes. (31)

    Et Guy Mettan de conclure son chapitre sur la russophobie allemande de façon délibérément provocante :

    « Voilà comment, du jour au lendemain, l’Europe s’est réveillée à l’heure allemande, sans réaliser ce qui lui est arrivé. Voilà comment, en moins d’un quart de siècle, sans coup férir et sous les applaudissements du public, l’Allemagne vient de gagner la Première et la Deuxième Guerre mondiales. » (32)

    Le La russophobie américaine ou la dictature de la liberté

    Le titre de ce chapitre peut paraître paradoxal. Mais le lecteur comprend vite qu’il s’agit, en fait, de la liberté économique ou de la dérégulation, et non point de la liberté au sens politique et humaniste. La russophobie américaine consacre une manière de synthèse des russophobies française, anglaise et allemande. L’auteur y développe sur une cinquantaine de pages l’histoire et l’évolution des doctrines géopolitiques américaines et des événements qui déboucheront sur la russophobie américaine laquelle éclatera au lendemain de la IIe Seconde Guerre mondiale. Compte tenu de son actualité, nous lui consacrerons ci-après une place relativement importante.

    Parmi les initiateurs intellectuels de l’impérialisme américain, figurent deux stratèges globaux, le Britannique Mackinder et l’Américain Spykman, qui inspireront George Kennan, directeur des Affaires politiques au Département d’Etat, auteur d’un article célèbre publié en 1947. Cet article préconisait le “containment”, l’endiguement, de la puissance soviétique. Car c’est avec l’identification de la Russie et de l’Union soviétique au “péril rouge” que naît, avec la guerre froide, la russophobie américaine.

    En 1975, les Accords d’Helsinki, d’où procédera l’Organisation pour la sécurité et la coopération en Europe (OSCE), donneront aux Etats-Unis l’occasion de renouveler la propagande antisoviétique en l’axant sur la lutte en faveur des droits de l’Homme. Washington suscitera des organisations non gouvernementales (ONG), telles que Helsinki Watch et Human Rights Watch, qui exerceront une surveillance permanente sur l’URSS et les Etats du bloc soviétique, puis sur la Russie et les Etats qui lui resteront proches après 1991.

    Mais, après l’implosion de l’URSS, deux personnalités publiques spécialistes des relations internationales tiendront un rôle tout particulier dans l’hostilité de la politique américaine envers la Russie jusqu’à nos jours, à savoir Zbigniew Brzezinski et Joseph Nye.

    D’origine polonaise et très proche des nationalistes baltes antirusses, Brzezinski a été conseiller à la sécurité nationale du président des États-Unis Jimmy Carter, de 1977 à1981, et il a conservé une influence sur la politique étrangère des Etats-Unis jusqu’à présent. Auteur de plusieurs livres théorisant l’hégémonisme des Etats-Unis, il militera pour l’extension de l’OTAN à l’est, notamment en Ukraine, et pour le démembrement de la Russie :

    « Une Russie décentralisée aurait moins de visées impérialistes. Une confédération russe plus ouverte, qui comprendrait une Russie européenne, une république de Sibérie et une république extrême orientale, aurait plus de facilités à développer des liens économiques étroits avec l’Europe, les nouveaux Etats de l’Asie centrale et l’Orient, ce qui accélérerait également son propre développement. Chacune de ces trois entités serait également plus apte à explorer le potentiel créatif local, étouffé pendant des siècles par la lourde bureaucratie de Moscou. » (33)

    Joseph Nye fut adjoint au sous-secrétaire d’État dans l’administration Carter et il occupa le poste de secrétaire adjoint à la Défense sous dans l’administration Clinton (1994–-1995). « Aujourd’hui professeur à la Kennedy School of Government de l’Université de Harvard, Nye est considéré comme l’un des plus éminents penseurs libéraux de la politique étrangère, son collègue Samuel P. Huntington occupant le bastion conservateur. » (34) Son apport principal à la politique étrangère des Etats-Unis, et donc à la russophobie américaine, est son insistance sur la capacité des Etats-Unis à séduire et à persuader les autres Etats et l’opinion publique, capacité qu’on appelle de nos jours la le soft power, sans avoir à recourir aux moyens de contrainte militaire, le hard power.

    Les agents de du soft power américaine sont les think tanks, ces cercles de réflexions et d’experts « qui ne cessent de proliférer à travers toutes sortes de fondations aux noms ronflants » et « fournissent la matière première qui alimente les médias sur les sujets chauds du moment. »

    En sont également les organisations non gouvernementales (ONG) qui se sont multipliées et constituent désormais le gros des effectifs d’une société civile en pleine conquête de l’espace médiatique, des enceintes onusiennes et autres organisations internationales multilatérales telles que le Conseil de sécurité à New York et le Conseil des droits de l’Homme à Genève.

    « Cette société civile, depuis que Kofi Annan lui a ouvert généreusement l’accès à l’ONU, porte très bien son nom. Il s’agit du bras civil qui complète le bras armé de la puissance américaine puisque ces organisations sont souvent dirigées par des Américains et financées par des gouvernements occidentaux via un réseau souvent très opaque de fondations privées, dont la Fondation Open Society du milliardaire hongro-américain George Soros est l’une des plus connues. » (35)

    Les acteurs politiques du lobby antirusse, qui agissent notamment au travers des think tanks et des ONG, sont au nombre de trois :

    1.- Les faucons militaires qui veulent faire des Etats-Unis la puissance hégémonique et réduire la Russie à un Etat sujet ; ils s’expriment par le Wall Street Journal, et del’Eurasia Daily Monitor, et se retrouvent dans le Center for Strategic and International Studies, les fondations Jamestown et Heritage, dans la Hoover Institution, le Hudson Institute et la Brookings Institution ; ils ne cessent de dénoncer les “ambitions impériales, le “chantage énergétique” et la “brutalité sauvage des Russes”.

    2.- Les faucons libéraux, sont aussi agressifs contre la Russie que les militaires, mais s’en distinguent sur des questions de politique intérieure et sont souvent démocrates ; ils s’expriment dans le New York Times et le Washington Post et se retrouvent dans Le le Carnegie Endowment for International Peace, la Freedom House, le National Endowment for Democracy, le National Democratic Institute, la Fondation fondation de Soros ou le German Marshall Fund.

    « Plus à l’aise avec les mots qu’avec les armes, les milieux libéraux antirusses ont avant tout mobilisé les ressources du soft power contre Moscou en finançant notamment les nombreuses ONG créées pour l’occasion et destinées à provoquer des révolutions orange, comme celles qui ont eu lieu avec succès en Ukraine en 2004 et 2014, en Géorgie en 2004 et au Kirghistan en 2005. »

    3.- Le clan des nationalistes est-européens, représentés par des Américain d’origine est-européenne, tels Madeleine Albright, George Soros et Zbigniew Brzezinski. (36)

    Guy Mettan donne plusieurs exemples des interventions antirusses réussies des ONG auprès de l’opinion publique mondiale. Nous n’en signalerons ici qu’une seule, l’arrestation (pour “vol par escroquerie à grande échelle” et “évasion fiscale”, ce que ne précise pas Guy Mettan !) de l’oligarque Mikahail Khordorkovski, patron du groupe pétrolier russe Ioukos, en 2003.

    « Au début des années 2000, Khordokovski se rapproche de la famille Bush et du groupe Carlyle ainsi que des pétroliers américains : le groupe Ioukos noue des alliances avec les groupes américains Exxon Mobil et Chevron Texaco, qui étaient supposés racheter la majorité des parts de Ioukos en 2003.

    « La vente des parts de Ioukos à hauteur de 20 milliards de dollars aurait placé l’une des plus importantes sociétés russes d’exploitation des ressources naturelles sous le contrôle d’investisseurs américains. Sous l’influence de ses amis américains qui multiplient les articles dans les médias, Khordorkovski devient rapidement une icône de la liberté d’expression bafouée par le pouvoir russe. Des dizaines de milliers d’articles lui sont consacrés pendant les dix ans que durera sa détention, aux titres très explicites. » (37)

    La russophobie, mode d’emploi

    La troisième partie de l’ouvrage est divisée en deux chapitres, l’un consacré à la novlangue antirusse, l’autre à la fabrication du méchant et au mythe de l’ours féroce.

    La novlangue antirusse.

    Le terme de “novlangue” est emprunté à l’ouvrage de George Orwell, 1984. La propagande antirusse s’impose au moyen de “distorsions cognitives” peu visibles pour le profane, car elles sont façonnées par des professionnels. « Les dizaines de spécialistes de la communication mis à la disposition du gouvernement ukrainien, aussitôt après l’éclatement du conflit, ont ainsi très bien réussi à formuler la “novlangue” antirusse des médias occidentaux. » (38)

    La première technique dans la constitution de cette “novlangue” réside dans le choix des mots. Ainsi, au lieu de parler de rebelles séparatistes, on dira “terroristes armés par les Russes”; au lieu de parler du « retour de la Crimée au sein de la mère patrie russe », on dira « l’annexion de la Crimée par la Russie ». Ce sont des professionnels de la communication qui fabriquent les “éléments de langage”. (39)

    La deuxième technique réside dans le choix des sources. « Pratiquement tous les experts cités sur la Russie, la tragédie de Beslan, les élections, la Tchétchénie, la guerre en Ukraine, les effets des sanctions, sont des gens qui travaillent pour des think tanks américains ou européens, des responsables d’ONG financés par des fonds américains ou européens des officiels du gouvernement ukrainien, des militaires affiliés à une officine de l’OTAN, élégamment masquée en Center for European Democracy and Security, Institute for Free Press Freedom and Human Rights, ou autre “Centre d’analyse pour la paix“. » (40)

    La troisième technique réside dans un « recadrage abusif par une sélection arbitraire des faits, du point de départ ou des causes d’un événement ».

    « Un des grands classiques consiste à fixer une date de démarrage des événements qui favorise un camp plutôt qu’un autre : le procédé est généralement sans péril car le choix d’une date de départ prête toujours à controverse. Prenons le cas de l’Ukraine. Toutes celles et tous ceux qui ont suivi le déroulement des événements auront été frappés par l’habitude que les grands médias antirusses ont prise de dater le conflit ukrainien de mars 2014, soit de la période où “l’annexion” de la Crimée, comme ils l’appellent, a eu lieu. Les manifestations de Maïdan ont quasiment disparu de la datation de la crise pour la simple raison que faire remonter la crise de la Crimée ou du Donbass au mois de février obligerait à rappeler que le nouveau régime de Kiev est issu d’un coup d’Etat imposé par la rue et que la première décision prise par les putschistes a été d’abolir l’enseignement de la langue russe en Ukraine, pourtant parlée par 45% des Ukrainiens. Tandis qu’en faisant remonter la crise à l’annexion de la Crimée par la Russie, on pointe du doigt la seule et unique responsabilité de la Russie dans l’éclatement de la crise. » (41)

    Une autre technique consiste à imposer la dichotomie entre “nous” et “eux”, suggérant insidieusement une distorsion affective et une répulsion subliminale…

    Dans le même chapitre, l’auteur examine un « nouvel avatar du soft power, la théorie du gardien de brebis, c’est-à-dire de se tenir à l’arrière du troupeau, et non à l’avant pour le guider ».

    « L’expression a été employée au printemps 2011 par un conseiller de Barack Obama à propos de sa stratégie de bombardement de la Libye. En laissant faire les Européens, il a pu obtenir l’aval du Conseil de sécurité sans brusquer la Russie et la Chine, ce que Clinton et Bush n’avaient pas réussi lors du bombardement de la Serbie en 1999 et de l’invasion de l’Irak en 2003. » (42)

    L’auteur évoque enfin les références religieuses récurrentes dans le discours américain de politique internationale. « Ce messianisme fondé à la fois sur la foi en Dieu et la puissance du dollar est à la base du soft power américain et de la force d’attraction inégalée des Etats-Unis. Il procure à ceux qui le propagent, missionnaires d’ONG promouvant l’évangile démocratique ou apôtres de la finance prêchant la libre circulation du capital, la force de la sincérité. Les Américains croient ce qu’ils disent et ont foi dans ce qu’ils font. Ils se sentent donc habilités à convertir les schismatiques et à brûler les hérétiques sous le napalm, avec le même inébranlable enthousiasme que les moines de l’Inquisition espagnole mettaient à convertir les Juifs, les musulmans et autres païens lors de la Reconquête espagnole et de la Conquête sud-américaine. » (43)

    La fabrication du méchant et le mythe de l’ours féroce

    La fabrication du méchant est une pratique fort ancienne, puisqu’elle apparaît déjà dans les sociétés primitives. Elle est toujours d’actualité. Saddam Hussein, qui avait été choyé par les Américains lorsqu’il attaqua l’Iran de l’ayatollah Khomeiny en 1980, est « soudain devenu l’homme à abattre lorsqu’il chercha, en 1991, à récupérer le Koweït, émirat pétrolier créé de toutes pièces par le colonialisme anglais sur un territoire arraché de force à l’Irak historique en 1914. Il a fini pendu en 2014 après avoir perdu la guerre que les services américains lui avaient livrée sous prétexte d’armes de destruction massive qui n’avaient jamais existé. » (44)

    La diabolisation de Poutine a commencé il y a quinze ans et elle a donné lieu à quantité de livres accusateurs, davantage d’articles et de caricatures et des centaines de couvertures de magazines plus sinistres les unes que les autres, comme l’auteur invite ses lecteurs à le constater sur la Toile sous la rubrique Putin covers. Mais cette diabolisation comporte son revers. « Les titres, les photomontages, la violence des accusations sont si excessifs qu’ils finissent par faire effet contraire : à force de constater tant d’injustice dans la présentation du personnage, on doit faire un effort pour ne pas se prendre de sympathie pour lui. Une telle diabolisation fascine et finit par vous rendre le diable sympathique ! » (45)

    Cette diabolisation s’inscrit dans un grand récit russophobe infiniment complexe, et même dans un métarécit, comme disent les analystes du langage. Sa finalité est de délégitimer Poutine dans l’opinion publique.

    « De fait, le métarécit, en englobant divers mythes, cherche à transformer la situation présente. Il a donc une fonction essentiellement politique. Mais pour ce faire, le métarécit doit aussi transformer le passé. Ce qui explique pourquoi le discours russophobe dominant est si avide de réécrire l’histoire. L’ostracisme mémoriel évoqué plus haut a pour mission essentielle d’effacer le rôle historique de la Russie en Europe afin de faire place nette à la mythologie postmoderne d’une Europe unie et atlantiste autour d’un axe Varsovie-Berlin-Bruxelles-Paris-Londres-Washington.

    « Il s’agit, comme au temps de Charlemagne et des premiers empereurs romains germaniques appuyés par les théologiens du pape, d’effacer Moscou de la conscience européenne, comme on l’avait fait avec Byzance. L’unité et l’avenir de l’Occident sont à ce prix. C’est en tout cas ce qu’estiment les théologiens postmodernes qui sont en train de construire le mythe de l’union euro-atlantique en lui opposant le mythe de l’ours russe menaçant. » (46)

    Guy Mettan conteste les imputations malveillantes faites à la Russie, en rappelant que c’est un pays à la “géographie extravagante” qui s’étend sur onze fuseaux horaires, ce qui n’est pas sans conséquences sur le poids de l’Etat fédéral. D’où de fréquents malentendus. « Pour un libéral occidental, l’absence d’Etat est un rêve. Pour un Russe, c’est un cauchemar. » (47)

    La conclusion est intitulée “L’Occident et le miroir russe, esquisse d’un contre-mythe”.

    Dans sa conclusion, Guy Mettan rappelle l’objectif qu’il a poursuivi en écrivant son ouvrage et précise ce qui l’anime :

    « Il faut changer le discours, le faire évoluer loin du mensonge originel et insister sur le fait que dans un schisme, comme dans un divorce, on est deux et que les responsabilités sont partagées. A défaut d’une réconciliation, ce serait déjà un premier pas.

    « Dans un second temps, il n’est pas exclu qu’une génération neuve, dotée d’un esprit de finesse plutôt que d’un esprit de géométrie borné, comme dirait Pascal, renonce à se définir contre l’Autre, mais avec lui. Comme l’ont fait les Allemands et les Français dans les années 1950.

    « Inclure, réinclure sur un pied d’égalité la Russie en Europe, n’est-ce pas là le vrai sens des valeurs que les Lumières françaises et anglaises avaient proclamées en au XVIIIe siècle, avant que les ambitions impérialistes et la volonté de dominer ne les pervertissent. ? » (48)

    Et la conclusion s’achève sur une parabole.

    Nous tenons cet ouvrage pour une contribution exceptionnellement importante à la démystification des relations internationales. Aussi espérons-nous qu’il sera traduit en anglais et dans bien d’autres langues.

    Ivo Rens – Genève, 18 juin 2015

     

    Notes de bas de pages

    1 Guy Mettan, Russie-Occident. Une guerre de mille ans. La russophobie de Charlemagne à la crise ukrainienne. Pourquoi nous aimons tant détester la Russie. Editions des Syrtes, Genève, 2015.

    2 Ibidem, p. 15.

    3 Ibidem, p. 20.

    4 Ibidem, p. 14.

    5 Ibidem, p. 51.

    6 Ibidem, p. 53.

    7 Ibidem, p. 56.

    8 Ibidem, pp. 63 et 65.

    9 Ibidem, p. 30.

    10 Ibidem, pp. 80, 1.

    11 Ibidem, pp. 85,6.

    12 Ibidem,. p. 89.

    13 Ibidem, p 46.

    14 Ibidem, p 95.

    15 Ibidem, pp. 95,6.

    16 Ibidem, p. 99.

    17 Ibidem, . pp. 100, 101.

    18 Ibidem, p. 102.

    19 Ibidem, p. 113.

    20 Ibidem, p. 114, 5.

    21 Ibidem,. p. 142.

    22 Ibidem,. p. 150.

    23 Ibidem, p. 158.

    24 Ibidem, pp. 212,3.

    25 Ibidem, p. 268.

    26 Ibidem, pp. 287,8.

    27 Ibidem, p. 290.

    28 Ibidem, pp. 305,6.

    29 Ibidem, p. 304.

    30 Ibidem, pp. 317,8.

    31 Ibidem, p. 312.

    32 Ibidem, p. 321.

    33 Ibidem,. p. 348.

    34 Ibidem, p. 350.

    35 Ibidem, pp. 355,6.

    36 Ibidem, pp. 357,8.

    37 Ibidem, p. 367.

    38 Ibidem, p. 380.

    39 Ibidem, pp. 379 et seq.

    40 Ibidem, p. 385

    41 Ibidem, pp. 391,2.

    42 Ibidem, pp. 412,3.

    43 Ibidem, p. 416.

    44 Ibidem, pp. 423,4.

    45 Ibidem, p. 428.

    46 Ibidem, p. 421.

    47 Guy Mettan, op. cit. pp. 448,9.

    48 Guy Mettan, op. cit. pp. 459, 460.

    Source: https://worldpeacethreatened.com/2015/06/19/russie-occident-une-guerre-de-mille-ans-la-russophobie-de-charlemagne-a-la-crise-ukrainienne-pourquoi-nous-aimons-tant-detester-la-russie/

     

     

    juin 19, 2015
  • Boycott de la Russie : une offense à la mémoire

    Les refus successifs de Angela Merkel, François Hollande et David Cameron d’être présents à Moscou pour célébrer l’anniversaire du 9 Mai 1945, destiné à…

     

    par supermaxx publié sur le site http://www.bladi.info/threads/boycott-russie-offense-memoire.400306/ le 8 avril 2015

     

    Les refus successifs de Angela Merkel, François Hollande et David Cameron d’être présents à Moscou pour célébrer l’anniversaire du 9 Mai 1945, destiné à marquer la victoire de l’URSS sur l’Allemagne nazie et honorer les morts russes tombés dans la Grande Guerre patriotique, conjuguent l’offense délibérée à la pure bêtise.

    Il s’agit d’abord d’affaiblir Vladimir Poutine dans l’esprit des citoyens russes, en laissant penser que, par la faute de sa politique en Ukraine et en Crimée, il est en train de brouiller la Russie avec toute l’Europe. Or manifestement, ce sera le contraire qui se produira. Attaquée, la Russie se resserrera autour de son gouvernement et de ses valeurs.

    C’est aussi de la pure bêtise car on ne voit pas les avantages que tirera l’Europe de cette insulte à la Russie. Manifestement, à un moment où, se sentant rejetée par l’Europe, sous la pression incessante de l’Amérique, la Russie toute entière s’investit dans la construction d’un nouvel ordre international tourné vers l’Asie, cet affront ne fera qu’accélérer le mouvement.

    Au plan intérieur des politiques européennes, par ailleurs, on peut penser que de plus en plus de citoyens allemands, français et britanniques reprocheront à leurs dirigeants de les enfermer dans des politiques de sanctions dont ils ressentent les inconvénients croissants. De les enfermer aussi dans des politiques qui sont confusément ressenties, au moins sur le continent proprement dit, comme la négation de siècles d’histoire au cours desquels les échanges entre l’Europe et la Russie avaient produit les résultats culturels les plus riches. Merkel et Hollande ne sortiront pas grandis de cet épisode peu glorieux.

    Le plus coupable aux yeux de l’histoire sera François Hollande. On pourrait comprendre qu’Angela Merkel marque une certaine réserve à l’égard de la commémoration d’une victoire sur son pays, de la même façon que la France ne s’enthousiasme pas de la célébration par l’Europe de la bataille de Waterloo. « Right or wrong, my country ». Mais François Hollande ne peut en rien exciper de cet argument. Il se comporte simplement en cette affaire du 9 mai comme le petit porte-serviette de Barack Obama et de John Kerry.

    On peut penser que Charles de Gaulle n’aurait rien fait de la sorte. Quant aux morts de l’escadron de chasse 2/30 Normandie Niemen, tombés sur le front russe, plus que jamais leur mémoire sera oubliée.

    mai 7, 2015
  • Regard rétrospectif sur la présidence Suisse de l’OSCE

    Ivo Rens

    Professeur honoraire

    Université de Genève

    Article paru dans Le Courrier du 13 février 2015 sous le titre : Ukraine: le suivisme de la Suisse. Ivo Rens questionne la neutralité de la Suisse, qui s’est alignée sur l’Union européenne et sur les Etats-Unis dans le dossier ukrainien, lors de sa présidence de l’OSCE l’année dernière.

     

    Issue de la Conférence tenue à Helsinki en 1975, en pleine guerre froide, l’Organisation pour la sécurité et la coopération en Europe (OSCE) est présidée à tour de rôle par le Ministre des affaires étrangères de chacun des pays membres. (1)

    Pour la deuxième fois dans son histoire, il incombait à la Suisse d’en assumer la présidence en 2014. Lors de la réunion ministérielle de l’OSCE tenue à Kiev en décembre 2013, le Conseiller fédéral Didier Burkhalter qui allait présider l’OSCE en 2014, avait déclaré : “Ni l’Ukraine ni aucun autre pays ne doit être obligé de choisir entre l’Est et l’Ouest. L’OSCE constitue la meilleure assurance que nous avons contre toute nouvelle division entre l’Est et l’Ouest.“ Le changement de régime intervenu en février 2014 devait toutefois consacrer le basculement de l’Ukraine de l’Est à l’Ouest, le rattachement de la Crimée à la Russie et le début d’une guerre civile meurtrière entre les Ukrainiens occidentaux fidèles au nouveau pouvoir et la minorité orientale russophone.

    Lors de la réunion ministérielle de l’OSCE tenue à Bâle, les 4 et 5 décembre 2014, M. Didier Burkhalter, qui cumulait les qualités de ministre suisse des Affaires étrangères, de Président de la Confédération suisse, et de Président de l’OSCE fut couvert de louanges par les représentants des pays occidentaux pour la façon dont il avait tenu la barre de l’OSCE pendant cette année de crise.

    A la lumière des tragiques événements encore en cours, il y lieu de jeter un regard critique sur quelques décisions cruciales de cette présidence, nonobstant l’autocongratulation des grands médias suisses. (2)

     

    Sécession de la Crimée

    Au début du mois de mars, alors que se préparait le référendum de la Crimée sécessionniste, M. Didier Burkhalter s’aligna sur les protestations de Washington et des pays de l’Union européenne, pour condamner cette consultation “illégale“. Comme la Constitution ukrainienne n’avait nullement prévu la sécession d’une partie du pays, en droit ukrainien un tel référendum peut être qualifié d’illégal. Mais en droit international, compte tenu des conditions dans lesquelles la Crimée avait été rattachée à l’Ukraine en 1954 et du référendum par lequel elle avait opté pour s’en séparer le 20 janvier 1991, compte tenu aussi du précédent de l’indépendance du Kossovo approuvée par la Cour internationale de justice, indépendance pour laquelle la diplomatie suisse avait œuvré, il est pour le moins hasardeux d’affirmer que le référendum du 16 mars 2014 viole le droit international.

     

    Sanctions contre la Russie

    Sous les pression de Washington, l’Union européenne et le Canada se joignirent aux Etats-Unis pour décréter, le 17 mars, le lendemain du référendum de la Crimée, une série de sanctions, notamment commerciales, contre la Russie. La Suisse leur emboîta le pas, avec deux semaines de retard, en édictant, le 2 avril, des mesures visant prétendument “à empêcher le contournement de sanctions internationales en lien avec la situation en Ukraine“, en clair, des sanctions, nonobstant sa neutralité toujours affichée. Ces sanctions furent plusieurs fois revues à la hausse, en particulier après le crash du MH-17 malaysien dont les Etats-Unis et les pays de l’OTAN s’empressèrent d’attribuer la responsabilité aux rebelles ukrainiens pro-russes et donc à la Russie, qui le contestent formellement. Bien que l’OSCE et son Président n’aient pas eu à se prononcer sur ces sanctions, M. Didier Burkhalter se prononça en tant que membre du Conseil fédéral en charge du Département des affaires étrangères. Bien sûr, ces sanctions occidentales provoquèrent des mesures de rétorsions, des contre-sanctions de la Russie, qui affectent les économies européennes beaucoup plus sévèrement que l’économie américaine. Il semble bien que le recours à un système de sanctions soit incompatible avec l’une des idées force de l’OSCE, à savoir la “sécurité coopérative“. Et surtout, pour reprendre la formule d’Arnaud Dotézac, “Les sanctions créent de facto les conditions d’un conflit majeur et frontal avec la Russie.“ (3)

     

    Cessez-le-feu en Ukraine oriental

    S’il est un domaine où les éloges adressés à la Présidence suisse de l’OSCE paraissent les plus méritées, c’est celui des efforts de M. Burkhalter pour convaincre les belligérants de conclure une cessez-le-feu. Il y réussit grâce surtout à l’habileté d’une diplomate suisse exceptionnelle, Madame Heidi Tagliavini, qui maîtrise la langue de Tolstoï. Après de longues négociations, un accord de cessez-le-feu appelé Protocole de Minsk fut signé le 5 septembre 2014, dans la capitale de la Biélorussie, par les représentants du nouveau pouvoir de Kiev, ceux des régions sécessionnistes de l’Ukraine orientale et ceux de la Fédération de Russie, ainsi que par l’OSCE. Chargée de surveiller le cessez-le-feu, l’OSCE déploya de nombreux observateurs qui, très courageusement, recensèrent les violations dudit cessez-le-feu. Malheureusement, ces violations de part et d’autre, souvent meurtrières, allèrent croissant jusqu’en ce début de février 2015.

    Pour apprécier les enjeux stratégiques réels, il convient de refuser la diabolisation de Poutine propagée par la propagande de Washington, sur le modèle de celle opérée naguère contre Sadam Hussein et Mouammar Kadhafi, et de se représenter que l’adhésion de l’Ukraine à l’OTAN placerait le Président russe dans une situation comparable à celle de Kennedy, en 1962, face à l’implantation de fusées nucléaires soviétiques à Cuba. (4)

     

    Analyse d’un échec

    Le bilan du passage de la Suisse à la présidence de l’OSCE est donc plus que médiocre. Ce n’est pas, faute pour M. Didier Burkhalter et ses collaborateurs, d’y avoir investi suffisamment d’énergie. Leur dévouement et leur intégrité ne sont pas en cause.

    La raison de ce qu’il faut bien appeler un échec réside dans le choix du Conseil fédéral de s’aligner de plus en plus systématiquement sur la position de l’Union Européenne, elle-même alignée sur celle de Washington.

    Cet alignement complaisant de la diplomatie suisse sur celle de son principal partenaire commercial, qui relativise toujours plus la neutralité helvétique, tient surtout aux difficultés que traversent les relations bilatérales de la Suisse avec l’UE. Les causes en sont les prétentions hégémoniques de l’UE envers l’enclave helvétique, mais aussi l’adoption par le peuple suisse, le 9 février 2014, de l’initiative populaire “contre l’immigration de masse“ qui contrevient au principe de la libre circulation reconnu par la Suisse dans les accords antérieurs passés avec l’Union européenne.

    Une Suisse vraiment neutre eût constitué une meilleure chance pour l’OSCE et la paix mondiale.

     

    Genève, 6 février 2015.

     

    (1) Sur l’histoire et le fonctionnement de l’OSCE, font autorité les ouvrages de mon regretté ami Victor-Yves Ghebali, La diplomatie de la détente: La CSCE, 1973-1989, Bruylant, Bruxelles, 1989, 444 pages; L’OSCE dans l’Europe post-communiste 1990-1996, Bruylant, Bruxelles, 1996, 741 pages ; Le rôle de l’OSCE en Eurasie, du sommet de Lisbonne au Conseil ministériel de Maastricht (1996-2003), 2014, 813 pages.

    (2) Matthias Hui, “Die Schweiz bleibt Hüterin der Menschenrechte“, Neue Zürcher Zeitung, 2.12.2014.

    Yves Petignat, “Un sommet de l’OSCE pour saluer la Suisse, Le Temps, 3 décembre 2014, Genève.

    (3) Arnaud Dotézac, “L’ineptie des sanctions économiques“, revue Market, Genève, N° 118, septembre-octobre 2014.

    (4) Pour un portrait de Poutine exempt de toute diabolisation comme de toute complaisance, cf. Frédéric Pons, Poutine, Calmann-Lévy, Paris, 2014, 367 pages.

     

    février 13, 2015
  • Minuit moins trois minutes. Alarme lancée par de réputés scientifiques US sur la possibilité d’une guerre nucléaire

    (Source: Infolettre Mondialisation, 29 janvier 2015)

    Par Manlio Dinucci

    Mondialisation.ca, 27 janvier 2015

    Url de l’article:

    http://www.mondialisation.ca/minuit-moins-trois-minutes-alarme-lancee-par-de-reputes-scientifique-us-sur-la-possibilite-dune-guerre-nucleaire/5427674

     

    L’aiguille de l’ « Horloge de l’apocalypse », le pointeur symbolique qui sur le « Bulletin of the Atomic Scientists » indique à combien de minutes nous sommes du minuit de la guerre nucléaire, a été déplacée vers l’avant : de minuit moins 5 en 2012 à minuit moins 3 en 2015,  même niveau qu’en 1984 en pleine guerre froide. Sur les grands médias, la nouvelle est passée presque totalement sous silence. Et pourtant l’alarme est lancée par de réputés scientifiques de l’Université de Chicago qui, après consultation d’autres collègues (dont 17 Prix Nobel), évaluent la possibilité d’une catastrophe provoquée par des armes nucléaires en concomitance avec le changement climatique dû à l’impact humain sur l’environnement.

    L’optimisme prudent sur la possibilité de garder sous contrôle la course aux armements nucléaires s’est évanoui face à deux tendances : l’impétueux développement de programmes pour la modernisation des armes nucléaires et le blocage substantiel du mécanisme de désarmement. A la première place, parmi les causes de la relance de la course aux armements nucléaires, les scientifiques étasuniens mettent le programme de « modernisation » des forces nucléaires USA, qui a un « coût astronomique ». Ils confirment ainsi ce qui a déjà été documenté sur il manifesto (24 septembre 2014[1]) : le président Obama -à qui a été remis en 2009 le Prix Nobel de la paix pour « sa vision d’un monde libéré des armes nucléaires, qui a puissamment stimulé le désarmement »- a présenté 57 projets d’upgrade (modernisation, mise à jour) de sites nucléaires militaires, pour un coût estimé à 355 milliards de dollars en dix ans. Le programme prévoit aussi la construction de 12 nouveaux sous-marins d’attaque nucléaire (avec chacun 24 missiles en mesure de lancer jusqu’à 200 ogives nucléaires), 100 autres bombardiers stratégiques (chacun armé d’environ 20 missiles ou bombes nucléaires) et 400 missiles balistiques intercontinentaux avec base à terre (chacun avec une puissante ogive nucléaire). On estime que le programme complet coûtera environ 1000 milliards de dollars.

     

    La Russie aussi, indiquent les scientifiques étasuniens, est en train de procéder à la modernisation de ses forces nucléaires. Moscou confirme qu’elles feront en 2015 plus de 100 manoeuvres. Selon la Fédération des scientifiques américains, les USA entretiennent 1920 ogives nucléaires stratégiques prêtes au lancement (sur un total de 7300), en comparaison des 1600 russes (sur 8000). Celles de la France et de la Grande-Bretagne comprises, les forces nucléaires de l’Otan disposent d’environ 8000 ogives nucléaires, dont 2370 prêtes au lancement. En ajoutant celles chinoises, pakistanaises, indiennes, israéliennes et nord-coréennes, le nombre total des ogives nucléaires est estimé à 16300, dont 4350 prêtes au lancement.

    Ce sont des estimations approximatives par défaut, puisque personne ne sait exactement combien il y a d’ogives nucléaires dans chaque arsenal.  Ce qu’on sait scientifiquement c’est que, si elles étaient utilisées, elles effaceraient l’espèce humaine de la surface de la Terre. Ce qui rend la situation de plus en plus dangereuse est la militarisation croissante de l’espace.

    Une résolution contre le déploiement d’armes dans l’espace extérieur, présentée par la Russie aux Nations Unies, a reçu un vote négatif de la part des Etats-Unis, Israël, Ukraine et Géorgie, et l’abstention de tous les pays de l’Union européenne. Y compris l’Italie où, en violation du Traité de non-prolifération, se trouvent 70-90 bombes nucléaires étasuniennes en phase de « modernisation », et où pour la seconde année consécutive s’est déroulée la manoeuvre Otan de guerre nucléaire.

    Où les grands médias, qui semblent nous illuminer sur tout, éteignent les projecteurs pendant que l’aiguille de l’Horloge s’approche de minuit.

     Manlio Dinucci

    Edition de mardi 27 janvier 2015 de il manifestotre-minuti-a-mezzanotte/

    Traduit de l’italien par Marie-Ange Patrizio

     

    [1] « USA, le réarmement nucléaire du Prix Nobel de la paix »

     

    Manlio Dinucci est géographe et journaliste. Il a une chronique hebdomadaire “L’art de la guerre” au quotidien italien il manifesto. Parmi ses derniers livres:  Geocommunity (en trois tomes) Ed. Zanichelli 2013; Geolaboratorio, Ed. Zanichelli 2014;Se dici guerra…, Ed. Kappa Vu 2014.

    janvier 29, 2015
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