La guerre en Ukraine. Regards critiques sur les causes d’une tragédie

Hugo Doc, Paris, février 2024, 195 pages,

par Jacques Hogard

ancien colonel parachutiste de la Légion étrangère

Recension (*)

Rien n’est plus difficile, mais aussi plus néessaire, que de retracer à chaud les causes d’un conflit armé dans un environnement médiatiquement très engagé. C’est ce qu’a tenté, et à notre avis très largement réussi, l’auteur de cet ouvrage en recourant à de très nombreuses sources et en pratiquant une approche multi-sectorielle intégrant l’histoire, la sociologie, l’économie, les relations internationales dans une perspective stratégique globale. L’auteur, Jean-Jacques Hogard, ancien colonel de l’armée française, a participé à l’Opération turquoise au Rwanda, en 1994, il a été chargé du commandement des opérations spéciales au Kosovo en 1999, puis il a pris sa retraite dès l’an 2000 à l’âge de 45 ans. Son livre est divisé en trois parties intitulées respectivement : Le retour de la guerre en Europe, Les causes de cette tragédie et La guerre perdue de l’OTAN contre la Russie et ses conséquences.

Première partie

Le retour de la guerre en Europe.

L’auteur rappelle que la Russie n’est plus l’Union soviétique et que, loin d’être hostile à l’Occident, en 1992 elle avait demandé, en vain, son adhésion au Conseil de l’Europe et que, en 2000, au début de sa présidence, Poutine avait même envisagé l’adhésion de la Russie à l’OTAN, mais que, au fil des années, cette dernière s’était progressivement attachée la plupart des pays qui avaient été membres du Traité de Varsovie avec l’URSS. La clé de compréhension de l’évolution internationale intervenue depuis la disparition de l’URSS doit être recherchée non point dans un improbable impérialisme russe, mais dans l’hégémonisme mondial américain tel que théorisé dans l’ouvrage fondamental du stratège étatsunien Zbigniew Brzezinski Le grand échiquier, dont l’original anglais est paru en 1997.(1) Jacques Hogard se réfère volontiers à son expérience professionnelle de témoin de l’intervention militaire de l’OTAN, la bras armé de Washington, contre la Bosnie-Herzégovine, en 1992-3 puis contre la Yougoslavie, plus précisément la Serbie en 1999, interventions décidées en violation flagrante de la Charte de l’ONU et du droit international.

Les événements survenus en Ukraine au début du XXIe siècle s’inscrivent dans cette perspective, à commencer par la tentative de Révolution orange, avortée en 2004, puis avec les événements de Maïdan en 2013 qui débouchèrent en 2014 sur ce que Hogard tient pour un coup d’Etat organisé des mouvements d’extrême droite bénéficiant de l’appui de Washington. En l’occurrence, c’est à visage découvert que la Sous-secrétaire d’Etat américaine, Victoria Nuland, intervint allant jusqu’à annoncer publiquement que les Etats-Unis avaient investi cinq milliards de dollars pour détourner l’Ukraine de la Russie.(2) Au président pro-russe Viktor Ianoukovitch succéda le président pro-occidental Volodymyr Zelensky et l’une des premières mesures du nouveau pouvoir fut de “désofficialiser” la langue russe qui figurait au côté de l’ukrainien comme langue officielle de l’Etat ukrainien. S’ensuivirent huit années de guerre de 2014 à 2022 entre Kiev et les autonomistes russophones du Donbas aux portes de la Russie, avec des milliers de morts.  La France et l’Allemagne tentèrent bien d’intervenir en suscitant les Accords de Minsk 1, puis 2, entre l’Ukraine et la Russie qui, notamment, attribuaient la Crimée à la Russie, mais comme devaient le reconnaître a posteriori Angela Merkell et François Hollande à leurs yeux “la signature de ces accords n’avait d’autre but que de gagner du temps pour faciliter la montée en puissance militaire de l’Ukraine.”(3)

Jacques Hogard ne s’étend guère sur le sort de la Crimée dont il ne signale pas qu’elle avait été rattachée à l’Empire russe dès le XVIIIe siècle et qu’elle avait été donnée par la Russie à l’Ukraine en 1954. Il signale en revanche que, dès le début de la dislocation de l’URSS, le 20 janvier 1991, eut lieu en Crimée le premier des référendums des composantes de l’URSS dans lequel les Crméens furent appelés à choisir leur rattachement à Kiev ou à Moscou, et qu’ils choisirent massivement la seconde option. Après la déclaration d’indépendance de l’Ukraine en décembre 1991, la Crimée proclama son indépendance le 5 mai 1992 et le 6 mars 2014 le Parlement de la Crimée organisa un nouveau référendum lors duquel les Criméens optèrent massivement pour leur rattachement à la Russie. Bien sûr, l’Ukraine ne reconnut pas la validité de ces décisions.(4)

Le déclenchement de l’“opération spéciale”, c’est-à-dire l’entrée en guerre de la Russie contre l’Ukraine est l’aboutissement de la dégradation des relations entre l’Occident et la Russie que pouvait laisser présager la continuelle extension de l’OTAN vers l’est, aux frontières de la Russie. Jacques Hogard écrit que cette guerre aurait pu être évitée si seulement la France et l’Allemagne, qui en étaient les initiateurs et les garants, avaient tenu leur rôle et qu’elle aurait pu être arrêtée dès le mois de mars 2022, lorsque Russes et Ukrainiens entreprirent de négocier sous l’égide de la Turquie, si les Américains et l’OTAN ne s’y étaient pas vigoureusement opposés.”(5) De ces diverses erreurs découlent des pertes colossales en vies humaines et en destructions matérielles causées par la guerre.

L’auteur aborde les problèmes, combien complexes, de la désinformation sur ce conflit en se référant à l’ancien officier de renseignement français Vladimir Volkoff et aux sociologues et futurologues américains Alvin et Heidi Toffler et il conclut la première partie de son livre par le passage suivant du géo-politologue français Pierre-Emmanuel Thomann, daté de mai 2023, attribuant à Washington la responsabilité du sabotage du gazoduc Nord Stream 2 en septembre 2022 :

“Les gouvernements concernés, Berlin et Paris en particulier, sont en état de sidération complice. Leur silence sur cette affaire, ou bien le brouillage des pistes, appuyés par les médias dominants et les pseudo-experts qui passent en boucle sur les plateaux télévisés pour relayer les narratifs atlantistes, s’explique simplement : ils ne peuvent révéler à leurs peuples que leurs soi-disant allié principal, Washington, a commis un acte de guerre contre ses propres intérêts puisque ce serait démontrer que le conflit en Ukraine est une guerre provoquée et entretenue par Washington, non pas seulement contre la Russie mais contre l’Europe tout entière. Tout le discours sur la soi-disant unité occidentale et transatlantique serait irrémédiablement fissuré.” (5) 

Deuxième partie

Les causes de cette tragédie. Les causes profondes

L’histoire de l’Ukraine à travers les siècles : un espace disputé entre Est et Ouest.

Jacques Hogard n’entreprend pas de relater l’histoire de l’Ukraine mais seulement d’en évoquer deux épisodes qui lui paraissent pertinents pour expliquer le drame en cours.

Le premier de ces épisodes se situe autour du neuvième siècle du premier millénaire de notre ère avec la naissance de la nation russe et du premier Etat russe…à Kiev ! Cette ville est restée la capitale de la première Russie pendant quelques siècles, y compris après l’invasion mongole du XIIIe siècle et ce n’est qu’au XVe siècle, en 1480, que Moscou devint la capitale de la Russie jusqu’à ce qu’elle soit supplantée par Saint-Petersbourg à l’initiative du tsar Pierre-le-grand en 1712. D’après l’auteur, dans l’imaginaire russe actuellement encore, l’Ukraine n’est pas vraiment un pays étranger, nombre d’anciens Russes célèbres et de dirigeants de l’URSS, à commencer par Khrouchtchev étaient ukrainiens. D’ailleurs dans la Russie actuelles, beaucoup de familles comportent des composantes ukrainiennes et il en va de même, mais inversement, pour nombre de familles ukrainiennes. Toutes ces circonstances démographiques, sans doute importantes en psychologie sociale, sont sans conséquences en matière de souveraineté au regard du droit international, ce que Jacques Hogard omet de mentionner.

Le second de ces épisodes est la vassalisation de l’Ukraine par les Anglo-saxons qui est une des causes profondes de la tragédie en cours. 

Il s’agit là d’un phénomène tout récent puisqu’il est postérieur à l’indépendance de l’Ukraine qui date de 1991. D’après l’auteur, elle découle de la stratégie américaine si bien énoncée par Zbignev Brzezinski et, dans sa mise en oeuvre, les Américains ont toujours pu compter sur la fidélité empressée du Royaume-Uni. En témoigne notamment un tweet du journaliste français Geoges Malbrunot du 9 avril 2022 que cite l’auteur : “La visite de Boris Johnson à Kiev confirme la place de Londres comme premier allié de l’Ukraine. Les unités d’élite des forces spéciales britanniques SAS sont présentes en Ukraine depuis le début de la guerre, de même que les Deltas américains, confirme un service français du renseignement.” (6)

L’initiative prise par la Turquie au printemps 2022 avait fait espérer un prompt arrêt des hostilités. Mais le Secrétaire d’Etat américain Blinken et le Premier ministre britannique Johnson se sont employés à les torpiller comme le relate l’a déclaration suivante d’un des principaux conseillers du président Zelensky,  Davyd Arakhamia : “La guerre aurait pu prendre fin au printemps 2022 si l’Ukraine avait accepté la neutralité, a déclaré à la télévision ukrainienne celui qui dirigeait à Istanbul la délégation ukrainienne. L’objectif de la Russie était de faire pression sur nous pour que nous soyons neutres. C’était l’essentiel pour eux : Ils étaient prêts à mettre fin à la guerre si nous acceptions la neutralité, comme l’a fait autrefois la Finlande. Et que nous nous engagions à ne pas adhérer à l’OTAN.”(7)

Cette vassalisation est notamment économique, comme en témoigne l’implication dans le monde des affaires ukrainiennes, connu pour son haut degré de corruption, de Hunter Biden, le fils du Président des Etats-Unis et plusieurs autres membres de sa famille. (8)

Il est possible que cette vassalisation porte également sur des laboratoires de recherches biologiques selon l’interprétation que l’on fait de la déclaration que fit l’incontournable sous-secrétaire d’Etat américaine Victoria Nuland qui annonça, le 7 mars 2023, que son pays “travaillait avec les Ukrainiens sur les manières d’éviter que des matériaux liés à la recherche puissent tomber aux mains des forces russes si elles devaient s’en approcher… l’Ukraine dispose d’installations de recherches biologiques, et nous sommes assez inquiets de la possibilité que les Russes tentent d’en prendre le contrôle.” (9) 

En rapport avec cette idée de vassalisation, mais relevant de l’impérialisme économique classique, l’auteur attache une grande importance à la question des terres arables d’Ukraine, l’une des plus fertiles du monde. Sur cette question, il se réfère principalement   au rapport d’un think tank américain manifestement non conformiste, dénommé Oakland Institute, daté de mai 2023, intitulé Guerre et spoliation : la prise de contrôle des terres agricoles ukrainiennes. Cette problématique est loin d’être marginale car l’Ukraine est non seulement le grenier de l’Europe, mais plus encore celui d’une partie plus vaste du monde en Afrique et en Asie. Après la réforme agraire très controversée intervenue en 2020, donc après Maïdan, la situation se présente comme suit : sur les quelques 33 millions d’hectares de terres arables parmi les plus fertiles du monde, 28 % sont entre les mains d’oligarques et d’intérêts étrangers, principalement américains et européens, mais aussi d’autres pays, tel le fonds souverain d’Arabie saoudite. Tandis que les petits propriétaires astreints à une économie de guerre, sinon au service armé, subsistent dans la difficulté, les oligarques et les intérêts étrangers ont poursuivi et intensifié l’industrialisation de leur secteur de l’agriculture ukrainienne fondé sur des prélèvements massifs d’énergie fossile, d’engrais synthétiques et d’emprunts contractés à l’étranger au point que l’Ukraine est devenu dernièrement le troisième  débiteur du Fonds monétaire international. (10)

Mais parmi les causes profondes du déclenchement de la guerre par la Russie le 24 février 2022, il y a aussi une forte composante socio-psychologique imputable aux déceptions successives que lui ont values ses relations avec l’Occident en général et les Etats-Unis en particulier depuis la fin du siècle dernier.

L’auteur signale l’article substantiel que publia, le 12 juillet 2021, Vladimir Poutine sur les racines communes de l’Ukraine et de la Russie et sur l’hostilité sans précédent que le Gouvernement de Kiev manifesta envers la Russie depuis les événemnts de Maïdan de 2014 et son option délibérément pro-occidentale. Le Président Poutine n’en concluait pas que l’Ukraine ne pouvait pas être un Etat indépendant, mais il estimait inacceptable qu’elle constituât une barrière entre l’Europe et la Russie, voire une tête de pont de l’OTAN contre la Russie.(11)  Jacques Hogard rappelle le précédent du retournement soudain de l’Occdent contre la Libye de Kadhafi en 2011, celui de la dénonciation par le Président François Hollande, en 2014, du contrat de construction en France de deux porte-hélicoptères, alors que 400 marins russes étaient arrivés en France pour prendre la livraison du premier des deux, dénonciation opérée ensuite des pressions insistantes des Etats-Unis et de la Grande-Bretagne.(12)

Y a-t-il, pour autant, opposition irréductible entre Occident et Orient : un choc de civilisation entre l’Europe occidentale et la Russie ? L’auteur diagnostique des orientations différentes sur certains thèmes importants, mais pas vraiment de choc de civilisation. Il y a bien opposition sur certains certains comportements entre la société russe de ce début du XXIe siècle et les sociétés occidentales. La première comporte un retour de la religion, mais principalement à une variante traditionnelle du christianisme et une condamnation de l’ultra-libéralisme en matière sexuelle qui prévaut en Occident. Pour ce qui est des relations internationales, depuis Thomas Paine au XVIIIe siècle, les Etats-Unis seuls s’y distinguent par un messianisme politique qui est à l’origine de leurs nombreuses interventions militaires : Amérique centrale, Vietnam, Congo, Afghanistan, Irak, Syrie, Liban, Yougoslavie, Palestine…(13)

Pour en revenir à l’entrée en guerre de la Russie contre l’Ukraine,  l’objectif de dénazification de l’Ukraine avancé par Moscou n’a pratiquement jamais été pris au sérieux en Occident. Jacques Hogard en est bien conscient. Selon lui, certes, l’idéologie nazie n’a jamais été majoritaire en Ukraine au XXI siècle, mais elle n’en a pas mois inspiré plusieurs partis ou mouvements nationalistes antirusses très virulents tels Svoboda, Pravi Sektor, Azov, Aïdar et ce pour deux raisons. L’idéologie néonazie se réclame des fondateurs du nationalisme ukrainiens qui se joignirent à la guerre du IIIe Reich contre l’URSS dans la seconde Guerre mondiale, comme l’attestent les 80’000 volontaires Ukrainiens qui constituèrent la division SS Das Reich. Mais par delà la seconde Guerre mondiale, elle reste marquée par la famine consécutive à la répression soviétique de la paysannerie, dans le début des années 1930, qui causa la mort de quelques 3,5 millions d’Ukrainiens. Un génocide que les Ukrainiens appellent Holodomor. L’auteur relève que les responsables n’en étaient pas tous russes, Staline lui-même étant georgien et Kaganovitch ukrainien, et que cette répression ne frappa pas les Ukrainiens en tant que tels, mais la paysannerie soviétique, puisqu’elle entraîna aussi la mort de 1,5 million de paysans russes et de 1,5 million de paysans kazaks.(14)

Quelle est la part de responsabilité de l’OTAN dans le déclenchement des hostilités entre la Russie et l’Ukraine ? Telle est la question fondamentale qu’aborde l’auteur dans la fin de la deuxième partie de son livre. C’est d’ailleurs la partie de son ouvrage que Jacques Hogard a manifestement le plus travaillée. Il nous fait découvrir un Boris Eltsine beaucoup plus avisé et ferme sur les principes que nous le pensions et un Bill Clinton obstiné dans la poursuite de l’hégémonisme américain du XXe siècle. L’auteur apprécie beaucoup le diplomate américain George F. Kennan (1904-2005), l’initiateur et théoricien de la politique d’endiguement du communisme soviétique en 1947, mais aussi l’opposant déterminé à l’extension à l’est de l’OTAN dès 1998, nonobstant l’option inverse des Etats-Unis. Il relate, avec force citations, l’évolution des relations entre Boris Eltsine et Bill Clinton, d’abord bonnes, ensuite tendues et finalement exécrables précisément à cause du problème de l’extension à l’est de l’OTAN. Le clash final eut lieu le 5 décembre 1994 à Budapest lors d’un sommet de la CSCE lors duquel Eltsine réaffirma catégoriquement : “Notre attitude vis-à-vis des plans d’élargissement de l’OTAN, notamment de la possibilité que les infrastructures progressent vers l’est demeure et demeurera invariablement négative.” (15) Clinton revint à la charge encore l’année suivante en dépêchant à Moscou le vice-président Al Gore auquel Eltsine répondit : “Je ne vois qu’une humiliation pour la Russie si vous continuez…Pourquoi voulez-vous faire çà ? Nous avons besoin d’une nouvelle structure pour la sécurité paneuropéenne, pas des anciennes… Mais si j’acceptais que les structures de l’OTAN s’étendent vers celles de la Russie, cela constituerait de ma part une trahison envers le peuple russe.”(16)

La fin de cette deuxième partie est consacrée à des événements dont Jacques Hogard a vécu les premières conséquences, à savoir la guerre de Yougoslavie et ses suites. “Le 24 mars 1999, Clinton téléphona à Eltsine pour lui dire que, face à la mauvaise volonté des Serbes, les pays de l’OTAN avaient décidé de bombarder la Serbie sans l’accord des Nations Unies, car « ils n’avaient plus le choix.»” S’ensuivirent trois mois de bombardements de la Serbie dans une Yougoslavie en voie d’éclatement, la création de l’Etat du Kosovo “reconnu par seulement la moitié de la planète, régulièrement accusé d’être un Etat mafieux et dont le président est le seul au monde accusé d’avoir trempé dans un trafic d’organes”. (17)

Telles sont, en résumé, les principales causes et quelques précédents qui ont débouché sur la guerre d’Ukraine. “Un des premiers effets de cette guerre voulue de longue date par les Etats-Unis et déclenchée sur le sol d’Ukraine est d’avoir provoqué le renforcement du “partenariat russo-chinois ” et d’avoir fait émerger les BRICS comme une puissance nouvelle avec laquelle les ex-gendarmes du monde vont devoir compter désormais.” (18)

Troisième partie

La guerre perdue de l’OTAN contre la Russie et ses conséquences

L’issue de cette guerre voulue par Washington, entérinée par l’OTAN et déclenchée par le Kremlin, est sinon certaine du moins très probable, pour Jacques Hogard ainsi que pour plusieurs autres auteurs, y compris quelques anciens militaires haut-gradés français qu’il cite : la débâcle ukrainienne est d’une telle ampleur que la défaite de Zelensky, des Etats-Unis et de l’OTAN ne fait guère de doute.

C’est, bien sûr, l’Ukraine qui est la grande perdante de cette guerre. Elle y a perdu plusieurs centaines de milliers d’hommes d’après Gérard-François Dumont, démographe que cite l’auteur, sans compter “les nombreux blessés souffrant de lourds handicaps limitant leurs capacités professionnelles, le fait qu’une partie des Ukrainiens qui sont allés se réfugier dans les pays occidentaux se soient installés dans une nouvelle vie et, en conséquence, ne retournent pas vivre en Ukraine.” (19) Jean-Pierre Vettovaglia, ancien ambassadeur de Suisse, va jusqu’à avancer que, compte tenu aussi des pertes territoriales qui l’attendent, “en trente ans exactement, l’Ukraine aura perdu près de la moitié de sa population.”(20) Selon l’ancien ambassadeur de France, Maurice Gourdaut-Montagne, il y aura nécessairement une partition de l’Ukraine car “les Russes vont rester sur le littoral de la mer d’Azov, incluant Marioupol ; ils vont rester jusqu’à Kherson et l’embouchure du Dniepr et conserver la Crimée.”(21)

Partisan d’une grande Europe englobant la Russie comme l’avait voulue le général de Gaulle, mais comme le propose aussi le président hongrois Viktor Orban, Jacques Hogard est très sévère sur la réintégration de la France dans le commandement intégré de l’OTAN imposée en 2009 par le président Sarkozy ainsi que sur l’aggravation de la dépendance de la France à l’égard des Etats-Unis imposée sous la présidence de François Hollande. Dans sa perspective stratégique, la disparition de l’OTAN et de l’Union européenne est très souhaitable et devrait permettre d’établir des relations pacifiques à l’échelle continentale qui ne présenteraient plus pour la Russie la menace implicite que nolens volens lui inspire l’OTAN.

Bien conscient des incertitudes considérables, inhérentes à l’issue dramatique pour l’Ukraine et problématique pour l’Occident que comporte la victoire de la Russie, l’auteur écrit dans sa conclusion : “Pour ma part, j’ai voulu dans cet ouvrage faire part de ma conviction, acquise depuis fort longtemps, sur le terrain d’abord, lors de deux moments très forts de ma vie militaire, au Rwanda en 1994, puis au Kosovo en 1999, que les Etats-Unis, bien que se coiffant de l’auréole de toutes les vertus, de gardien et promoteur des droits de l’Homme, de la démocratie universelle, ne luttaient en réalité avec détermination et cynisme que pour leurs intérêts propres, qu’ils soient économiques, politiques, géopolitiques ou stratégiques. L’idée d’une Europe unie et prospère leur est, en particulier, insupportable. D’où leurs efforts, constants, colossaux et non dénués de résultats, hélas, pour isoler la Russie de l’Europe de l’Ouest, y compris en sabotant sans aucun remord les intérêts économiques, en particulier au plan énergétique, de leurs fidèle vassal et allié, l’Allemagne.”(22)

(*) Recension par Ivo Rens. Janvier 2025.

(1) Zbigniew Brzezinski ,The Grand Chessboard: American Primacy and Its Geostrategic Imperatives. New York, Basic Books, 1997  (ISBN 0-465-02726-1)

(en français) Zbigniew Brzezinski, Le grand échiquier. L’Amérique et le reste du monde, Bayard, coll. Actualité , 1997.

(2) Jacques Hogard, La guerre en Ukraine, pp.26 et 27. Outre Victoria Nuland, les sénateurs John McCain et Chris Murphy ont également fait une apparition publique à Kiev en décembre 2013, aux côtés d’Oleh Tyahnybok, un leader de l’opposition d’extrême droite ukrainienne (parti Svoboda), pour exprimer leur soutien au mouvement EuroMaidan. Signalons enfin que le ministre canadien des Affaires étrangères, John Baird a suivi l’exemple américain et s’est rendu à Kiev pour se mêler aux manifestants.

Sources: “Top U.S. official visits protesters in Kiev as Obama admin. ups pressure on Ukraine president Yanukovich”, CBS News, December 11, 2013. Mike Madden, “Ukraine : Interviewer Victoria Nuland ou comment ne rien comprendre à la crise”, Les crises, 27 janvier 2022.

(3) Ibidem, p. 47 et seq.

 (4) Ibidem, p. 50.

(5) Ibidem, p.55.

(6 )Ibidem, p. 71

(7) Ibidem, p.84

8)   Ibidem, pp.86,7

(9) Ibidem, p. 89

(10)  Ibidem, p.96

(11)   Ibidem, p. 98

(12)  Ibidem, p. 99

(13) )  Ibidem, pp 105,6

(14)  Ibidem, pp.114,5

(15)    Ibidem, p.119. CSCE est le nom ancien de l’Organisation pour la sécurité et la coopération en Europe (OSCE).

(16) Ibidem, pp 121,2

(17) Ibidem, p. 128

(18) Ibidem, p. 132

(19) Ibidem, p. 138

(20) Ibidem, p. 140

(21) Ibidem, p. 152

(22) Ibidem, pp 185,6

Israël et ses voisins, un entretien avec l’ambassadeur Chas Freeman

Chas Freeman
(interview par Patrick Lawrence)

Source : Horizons et débats

Zurich, 19 novembre 2024

Pourquoi les pays du Moyen-Orient, qui se sont engagés jadis à soutenir la cause palestinienne, sont-ils restés si silencieux face aux assauts terroristes d’Israël à Gaza, en Cisjordanie et maintenant au Liban? Où sont les Russes et les Chinois? Le moment n’est-il pas venu de faire preuve de solidarité entre les nations non-occidentales? Ne pourrait-on envisager de se tourner vers elles afin de contrer le soutien inexcusable que les États-Unis et leurs clients accordent au régime sioniste? Que pouvons-nous attendre, à l’avenir, des BRICS, dont les membres (au nombre de 10 aujourd’hui, auxquels s’ajoutent 13 nations « partenaires ») viennent de conclure un sommet à Kazan? 

    Ce sont là les questions que je me pose un an après les événements du 7 octobre 2023. Partant du principe que d’autres se les posent aussi, j’ai posé ces questions à Chas Freeman, illustre ex diplomate. Qui serait mieux placé ? M. Freeman a notamment été Secrétaire adjoint à la Défense, ambassadeur en Arabie saoudite et chargé d’affaires par intérim à Bangkok et à Pékin. Il a été le principal interprète américain lors de l’ouverture parle Président Nixon, en 1972, des relations entre les États-Unis et la Chine.

    Andrew Bacevich, celui que j’appelle « le colonel dissident », m’a dit un jour – c’était pendant la campagne électorale de 2016 – qu’il pensait que Freeman devrait être le prochain secrétaire d’État. Il est aussi, ce qui ne vous surprendra pas, le rédacteur en chef de l’article sur la « diplomatie » de l’Encyclopedia Britannica.

    On trouvera ci-après notre échange prolongé par courriel.

Chas Freeman

– o – o – o –

Patrick Lawrence. Un journal allemand a récemment publié une interview du Ministre égyptien des Affaires étrangères, Sameh Shoukry, lequel a exprimé sa profonde frustration envers les Américains alors qu’Israël poursuit ses attaques à Gaza, et maintenant en Cisjordanie et au Liban. On ne peut pas travailler avec les Américains, a-t-il grandement déploré. Ils disent une chose, la pensent rarement et finissent généralement par en faire une autre. Cela m’amène à poser ma première question dans le contexte de l’élargissement de la crise au Moyen-Orient, pourriez-vous livrer vos commentaires au sujet des stratégies diplomatiques des alliés des États-Unis dans la région? 

    De manière générale, qu’est-ce qui leur passe par la tête? Pourquoi n’ont-ils pas réagi plus vigoureusement à l’assaut israélien? Sont-ils tout simplement des « vendus », d’une manière ou d’une autre? Ou bien est-ce qu’il y a plus que cela?

Pourquoi les pays du Moyen-Orient, qui se sont engagés jadis à soutenir la cause palestinienne, sont-ils restés si silencieux face aux assauts terroristes d’Israël à Gaza, en Cisjordanie et maintenant au Liban? Où sont les Russes et les Chinois? Le moment n’est-il pas venu de faire preuve de solidarité entre les nations non-occidentales? Ne pourrait-on envisager de se tourner vers elles afin de contrer le soutien inexcusable que les États-Unis et leurs clients accordent au régime sioniste? Que pouvons-nous attendre, à l’avenir, des BRICS, dont les membres (au nombre de 10 aujourd’hui, auxquels s’ajoutent 13 nations « partenaires ») viennent de conclure un sommet à Kazan? 

    Ce sont là les questions que je me pose un an après les événements du 7 octobre 2023. Partant du principe que d’autres se les posent aussi, j’ai posé ces questions à Chas Freeman, illustre ex diplomate. Qui serait mieux placé ? M. Freeman a notamment été Secrétaire adjoint à la Défense, ambassadeur en Arabie saoudite et chargé d’affaires par intérim à Bangkok et à Pékin. Il a été le principal interprète américain lors de l’ouverture parle Président Nixon, en 1972, des relations entre les États-Unis et la Chine.

    Andrew Bacevich, celui que j’appelle « le colonel dissident », m’a dit un jour – c’était pendant la campagne électorale de 2016 – qu’il pensait que Freeman devrait être le prochain secrétaire d’État. Il est aussi, ce qui ne vous surprendra pas, le rédacteur en chef de l’article sur la « diplomatie » de l’Encyclopedia Britannica.

    On trouvera ci-après notre échange prolongé par courriel.

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Patrick Lawrence. Un journal allemand a récemment publié une interview du Ministre égyptien des Affaires étrangères, Sameh Shoukry, lequel a exprimé sa profonde frustration envers les Américains alors qu’Israël poursuit ses attaques à Gaza, et maintenant en Cisjordanie et au Liban. On ne peut pas travailler avec les Américains, a-t-il grandement déploré. Ils disent une chose, la pensent rarement et finissent généralement par en faire une autre. Cela m’amène à poser ma première question dans le contexte de l’élargissement de la crise au Moyen-Orient, pourriez-vous livrer vos commentaires au sujet des stratégies diplomatiques des alliés des États-Unis dans la région? 

    De manière générale, qu’est-ce qui leur passe par la tête? Pourquoi n’ont-ils pas réagi plus vigoureusement à l’assaut israélien? Sont-ils tout simplement des « vendus », d’une manière ou d’une autre? Ou bien est-ce qu’il y a plus que cela?

Plus d’alliés « diplomatiques »

Chas Freeman. Les États-Unis n’ont plus d’ » alliés diplomatiques » dans la région. La colère populaire contre le soutien américain à la stratégie israélienne visant à débarrasser la Palestine de sa population arabe et à s’étendre à Gaza et au Liban rend l’alignement sur Washington trop coûteux sur le plan politique pour que les dirigeants arabes prennent ce risque.

    La perversité d’Israël a mis fin à toute perspective de normalisation des relations entre les États arabes et ce pays. Ceux qui avaient normalisé leurs relations avec Israël sont aujourd’hui soumis à la pression populaire qui les pousse à les suspendre ou à revenir sur leur décision. Plus important encore, les Arabes du Golfe ont déclaré qu’ils seraient neutres dans tout conflit entre l’Iran, Israël et les États-Unis. Le génocide israélien à Gaza a créé un état de guerre entre Israël et le Yémen et a favorisé un rapprochement entre l’Égypte et la Turquie, auparavant très éloignées l’une de l’autre.

Le Hamas et l’OLP

PL. On a dit que, par le passé, les nations voisines avaient plus d’affinités avec l’OLP qu’aujourd’hui avec le Hamas parce que la première de ces organisations était laïque, et la seconde non. Est-ce exact et, dans l’affirmative, cette distinction a-t-elle de l’importance aujourd’hui ? 

CF. Le Hamas est une émanation des Frères musulmans, un mouvement démocratique islamiste. Il est arrivé au pouvoir en Palestine en remportant les élections de 2006. Les dirigeants du Hamas estiment que les sociétés arabes devraient être gouvernées par des dirigeants élus par les électeurs plutôt que par des princes, des généraux, des dictateurs ou des voyous. Les dirigeants arabes qui appartiennent à ces catégories autoritaires trouvent naturellement cette position préoccupante.  La religion n’est pas un facteur important dans les relations des États arabes et musulmans avec le Hamas.  Comme les dirigeants arabes, le Hamas est musulman sunnite. Les divergences des dirigeants arabes avec le Hamas sont bien moindres qu’elles ne l’étaient avec les dirigeants athées de l’OLP. L’Iran, qui est chiite, a été le principal soutien du Hamas, non pas pour des raisons religieuses, mais pour soutenir l’autodétermination palestinienne.

PL. Dans ce contexte, pouvez-vous nous parler de certains pays en particulier? Mohammed bin Salman, le prince héritier saoudien, a affirmé tout récemment qu’il ne saurait être question d’un rapprochement entre Riyad et Tel-Aviv tant que les Palestiniens ne disposeront pas d’un État ayant Jérusalem-Est pour capitale. Qu’est-ce qui se cache derrière tout cela? Quelle est la position des Emirats, et notamment du Qatar, sur la question israélo-palestinienne?

CF. Les États arabes du Golfe soutiennent tous que les Palestiniens ont droit à l’autodétermination et sont favorables à une division de la Palestine en deux États. Ils sont confrontés à des critiques de plus en plus vives de la part de leurs opinions publiques pour n’avoir rien fait concrètement pour faire avancer cet objectif. Le dernier sondage que j’ai vu sur l’opinion saoudienne concernant la normalisation avec Israël montrait que 94% des Saoudiens y étaient opposés. La plupart d’entre eux estiment aujourd’hui que les États arabes qui ont établi des relations diplomatiques avec Israël devraient maintenant les interrompre.

    Le statut de Jérusalem est une question importante pour les deux milliards de musulmans que compte la planète.  Les intrusions dans la mosquée Al-Aqsa et les appels à la judaïsation lancés par certains fanatiques au sein du cabinet israélien sont profondément offensants pour les Arabes, musulmans aussi bien que chrétiens.

Boycott de séance à l’Assemblée générale de l’ONU

PL. J’ai été très heureux, et même ravi, de voir une vidéo du boycott massif de l’Assemblée générale des Nations unies lorsque M. Netanyahou a pris la parole à l’Assemblée générale, le 27 septembre. Je considère qu’il s’agit d’un moment important et j’ai donc quelques questions à vous poser à ce sujet. Comment avez-vous pris connaissance de cet événement et quelle a été votre réaction ? 

CF. Les exactions commises par Israël en ont fait la société la plus détestée de la planète. Netanyahou est considéré comme l’équivalent moral d’Adolf Hitler et Israël est un paria partout en dehors de l’Occident. Personne, à l’exception d’un petit groupe de politiciens américains, ne veut être vu en compagnie d’Israël ou de Netanyahou. Le débrayage était pratiquement inévitable, à peine compensé par l’importation par Netanyahou de ses fans israéliens pour applaudir ses multiples inversions du faux avec le vrai.

PL. Je me demande en fait qui se trouvait dans ce groupe qui a quitté l’Assemblée générale de l’ONU. Ceux qui sont sortis appartenaient-ils à un vaste mouvement de puissances non occidentales ? La quasi-totalité des membres de la nouvelle « majorité mondiale » – le soi-disant « Sud mondial » – semble avoir quitté les lieux, ne laissant sur place qu’un contingent isolé d’Occidentaux. En outre, les ambassadeurs aux Nations unies n’agissent généralement pas sans l’autorisation de leur Ministère. Peut-on supposer que c’était le cas pour ce boycott ? Ce qui s’est passé était-il prévu à l’avance, peut-être même avec un certain degré de coordination ? Cela nous apprend-il quelque chose ?

CF. Vous avez probablement raison de dire qu’il y a eu une consultation préalable avec leurs capitales, mais Israël est aujourd’hui tellement méprisé au niveau international que cela n’aurait guère été nécessaire. L’antisionisme est devenu une politique de bon aloi presque partout en dehors de l’Occident.

Les pays du Moyen-Orient

PL. Et qu’en est-il des pays d’Asie occidentale qui ne sont ni des alliés ni des obligés des Américains ? L’Iran, l’Irak, la Syrie, la Turquie. Comment ont-ils réagi – ou non – à la crise de Gaza et comment les verriez-vous réagir à mesure qu’elle s’étend ? 

CF. Les agissements d’Israël à Gaza, en Syrie, au Yémen et maintenant au Liban, ainsi que ses efforts pour provoquer une guerre régionale de plus en plus étendue au Moyen-Orient, ont accompli ce qui était auparavant impossible. Elles ont réuni les chiites et les sunnites et consolidé le rapprochement entre l’Arabie saoudite et l’Iran. Plus la cruauté d’Israël à l’égard de ses populations arabes captives et de ses voisins est grande, plus la coalition contre ce pays se renforce. [Le Royaume d’Arabie saoudite et la République islamique ont renoué des liens, après une longue rupture, à la suite de pourparlers parrainés par les Chinois en mars 2023].

PL. La grande question pour beaucoup de gens est de savoir pourquoi il y a eu si peu de réactions effectives, même sur le plan diplomatique, à la conduite barbare d’Israël depuis les événements du 7 octobre. La Ligue arabe a fait quelques déclarations fermes, mais elles n’ont pas donné grand-chose. Lorsque la barbarie d’Israël est devenue évidente à l’automne dernier, quelques pays d’Amérique latine ont retiré leurs ambassadeurs ou ont rompu leurs relations. Les Sud-Africains ont emprunté la voie juridique, de manière très honorable. Mais à part cela, il ne se passe pas grand-chose. Pourquoi ce silence, cette frilosité, quel que soit le nom qu’on lui donne ? Il semble que « le monde entier regarde », mais que ce même monde entier ne fasse rien. Cela peut-il se résumer à la question de la puissance américaine ?

Pourquoi tant de frilosité et de silence ?

CF. Cela se passe peut-être selon l’adage, personne ne veut « jouer à qui pisse le plus loin avec un putois » – si vous me pardonnerez cette expression vulgaire dans ce contexte plus que sérieux. Mais il désigne particulièrement les faits lorsque le putois est soutenu par un pays aussi puissant et enclin aux actions coercitives que les États-Unis. Les partisans du sionisme ont la réputation, bien méritée, de calomnier méchamment leurs détracteurs et d’être déterminés à les ostraciser. Cela intimide la plupart des gens et des gouvernements.

    Tactiquement, à quelques honorables exceptions près, les pays ont choisi de se tordre les mains tout en restant assis. Mais les implications stratégiques (c’est-à-dire à long terme) de l’autodélégitimation d’Israël seront d’une grande portée. Le droit international et la majorité mondiale ont peut-être été temporairement mis de côté par des gouvernements peu enclins à prendre des risques, mais la tolérance de leurs opinions publiques à l’égard d’Israël en tant que fauteur de méfaits s’amenuise de plus en plus. Le fossé se creuse entre les élites politiques bien établies et l’opinion publique indignée, ce qui déstabilise la politique dans les sociétés démocratiques comme dans les sociétés non démocratiques. Les demandes de re-démocratisation des sociétés occidentales et de sanctions à l’encontre d’Israël se font de plus en plus pressantes. Le mouvement « BDS » – boycott, désinvestissement et sanctions – gagne du terrain, tout comme il l’a fait contre la forme beaucoup plus modérée d’apartheid tolérée par l’Occident en Afrique du Sud.

Les Européens

PL. En ce qui concerne les Européens, en particulier les Britanniques, les Français et les Allemands, devons-nous conclure que ces nations sont simplement des États vassaux, ou leurs positions sont-elles plus complexes ?

CF. Elles sont toutes différentes. Les Allemands sont rongés par la culpabilité pour avoir conduit l’Holocauste antisémite et surcompensent en conférant l’immunité à Israël, qui a vu le jour à la suite de cette atrocité européenne. Les Britanniques et les Français, comme les Américains, poursuivent des politiques contrôlées par des lobbies sionistes très efficaces et des médias qui s’autocensurent en faveur d’Israël. Ironiquement, certains pays européens ayant un passé fasciste et antisémite et des affinités actuelles pour l’autoritarisme xénophobe considèrent la culture politique israélienne contemporaine comme similaire à certains égards à la leur. Et l’islamophobie est un facteur croissant dans la chrétienté européenne.

BRICS, Chine, Afrique du Sud

PL. Venons-en aux grandes puissances non occidentales, les Russes, les Chinois, les Indiens, et si vous voulez les inclure, les Brésiliens. Je m’attendais à ce qu’ils soient plus nombreux aujourd’hui. Les Chinois ont convoqué cette réunion des différentes factions palestiniennes, peu avant l’assassinat d’Ismail Haniyeh le 31 juillet. Cela m’a semblé être une initiative typique de la nation qui prétend vivre selon les cinq principes de Zhou Enlai. Que pensez-vous de la manière dont les grandes puissances non occidentales ont jusqu’à présent réagi à la crise de l’Asie occidentale ?

CF. Ces pays sont engagés dans la mise en place d’une alternative à la structure des Nations Unies, de plus en plus impuissante, et à ses agences de régulation mises à l’écart, comme l’OMC. Le groupe des BRICS est né d’un mouvement de protestation contre la primauté des États-Unis et du G-7 sur les grandes puissances non occidentales. Il se dote à présent du potentiel nécessaire pour convoquer des assemblées ad hoc capables d’établir des règles en dehors du cadre des Nations unies, en attendant la réforme et la réorganisation de l’ONU afin de restaurer son efficacité.

    Les efforts chinois de rétablissement de la paix en Asie occidentale et en Europe de l’Est sont soutenus par les autres membres des BRICS. Il est significatif que l’Afrique du Sud – le « S » des BRICS – ait porté plainte contre le génocide israélien devant la Cour Internationale de Justice et la Cour Pénale Internationale. Nous assistons à l’émergence progressive d’une volonté de la part des pays décolonisés d’obliger l’Occident à respecter les idéaux qu’il professe si hypocritement.

PL. Quelle est votre vision de la situation sur le plan diplomatique ? On peut se demander, alors que les Israéliens ont ouvert un nouveau front au Liban et que rien n’indique que les puissances occidentales réagiront différemment, si nous ne sommes pas en train d’assister à ce que je qualifie d’impunité sans limite, d’impunité sans fin. Quelle influence, quel impact, les autres nations peuvent-elles avoir sur la crise du Moyen-Orient à ce stade ? Si vous le voulez bien, prenez d’abord en compte les pays non occidentaux. Pouvons-nous attendre de ces nations quelque chose de plus que ce que nous avons pu voir jusqu’à présent ? La question est particulièrement importante, me semble-t-il, parce qu’elle concerne le sujet plus vaste du « nouvel ordre mondial » et de ce qu’au fond, une telle notion peut ou ne peut pas signifier. 

L’essor « des autres » dans ce monde est une réalité

CF. Je pense que le monde hors Occident insiste de plus en plus sur le respect des normes mondiales par ce dernier au fur et à mesure qu’il devient plus puissant et plus prospère. Comme l’a dit Fareed Zakaria, l’« essor des autres » est une réalité. Le centre de gravité mondial a quitté la région euro-atlantique. Les puissances de rang intermédiaire gagnent en indépendance et en assurance dans la défense de leurs propres intérêts et se montrent moins déférentes à l’égard du club des puissances impérialistes que constitue le G-7. Et si la politique des pays précédemment colonisés est souvent dominée par les tremblements de la gueule de bois post-coloniale, leurs revendications, comme leurs luttes pour l’indépendance, ont été inspirées par les idées qu’ils ont assimilées de l’Occident.

    Pour l’essentiel, ils cherchent à affirmer les normes mondiales édictées pendant la période de domination occidentale, plutôt qu’à s’en affranchir. Ils ne cherchent donc pas à renverser l’ordre établi, mais à rétablir la conformité avec ses idéaux. La perception américaine selon laquelle ils sont « révisionnistes » a un fondement, mais l’antagonisme américain à l’égard de leurs revendications est fondé sur le désir de conserver un rôle hégémonique dans l’économie politique mondiale et la capacité d’utiliser la force pour passer outre ces mêmes normes que les Américains ont contribué à élaborer et qu’ils prétendent toujours soutenir.

L’impuissance politique de l’ONU

PL. Encore une question à ce sujet. On reparle actuellement d’une réforme fondamentale de l’ONU et, bien que ce ne soit pas un sujet nouveau, le discours semble plus sérieux aujourd’hui – plus prometteur. La semaine dernière, l’Assemblée générale a fait la démonstration claire et simple d’un problème majeur : L’AG peut faire des recommandations, mais toute l’autorité exécutive appartient aux cinq puissances du Conseil de sécurité. Ce problème, un défaut structurel si l’on veut, remonte à la fondation de l’ONU. Richard Falk et Hans-Christof von Sponeck, deux éminents spécialistes ayant une longue expérience en tant que hauts fonctionnaires de l’ONU, viennent de publier Liberating the United Nations: Realism with Hope (Stanford). Je considère qu’il s’agit d’un livre important. Pouvez-vous exprimer à haute voix le fond de votre pensée au sujet de l’actuelle extension de la crise au Moyen-Orient et sur ce qui pourrait être fait pour y remédier dans le contexte de ce nouveau mouvement de réforme des Nations unies ? 

CF. Là, il va nous falloir, d’urgence même, faire preuve d’imagination diplomatique. Rien dans le droit international n’empêche le rassemblement ad hoc de pays partageant les mêmes idées pour concerter leurs politiques et leurs pratiques sans tenir compte des Nations unies. L’ONU fait preuve d’une impuissance politique qui rappelle celle de la Société des Nations face aux agissements fascistes des années 1930 en Chine, en Éthiopie et en Europe centrale. Nous devons espérer que la réforme ou le renouvellement de l’ONU ne nécessitera pas une guerre mondiale, comme ce fut le cas pour remplacer la Société des Nations par une nouvelle organisation, plus efficace pendant un certain temps.

Comme je l’ai suggéré, les BRICS semblent se développer en une institution qui pourrait donner naissance à de nouveaux systèmes de gouvernance mondiale plus équitables. Mais qu’il en soit ainsi ou non, la nécessité de se concentrer sur des objectifs communs et de concevoir des mesures collectives pour les poursuivre est une urgence. Falk et von Sponeck ont mis le doigt sur quelque chose d’important.

PL. Il se trouve que les BRICS viennent de clore un sommet qui s’est tenu à Kazan, le long de la Volga, dans le sud-ouest de la Russie. J’ai trouvé que le moment choisi était évocateur, ne serait-ce que vaguement, d’un ordre mondial à venir se préparant à remplacer un ordre en déclin. La couverture de la presse occidentale a été, bien sûr, d’un ton de rancœur presque farfelu, et j’ai toujours interprété ce genre de choses comme un indicateur de l’insécurité de l’Occident. Comment analysez-vous le sommet et son importance ? La grande nouveauté qui devait sortir de la réunion de Kazan – c’est du moins ce que je pensais – était l’annonce formelle d’un partenariat stratégique, voire d’une alliance, entre la Russie et la République islamique. Cela aurait eu d’énormes répercussions sur la crise de l’Asie occidentale. Mais je n’ai rien relevé concernant les relations entre Moscou et Téhéran. Auriez-vous une idée à ce sujet ? 

BRICS: dialogue diplomatique honnête et coopération plutôt que dissuasion 

CS. Il n’est pas surprenant que ceux qui mènent des politiques étrangères militarisées considèrent les BRICS comme un « bloc » du type G-7 ou comme une alliance potentielle du type OTAN, mais ce n’est ni l’un ni l’autre. C’est une alternative à la domination occidentale sur les institutions et les règles internationales, mais cela reste un forum, comme les Nations unies, et non une coalition anti-occidentale. La traiter comme une coalition anti-occidentale pourrait toutefois l’inciter à le devenir. Si la Russie et l’Iran voulaient formaliser leur relation de défense, la réunion des BRICS à Kazan aurait été l’occasion de le faire, mais le moment n’était pas opportun, étant donné les incertitudes créées par les menaces d’Israël d’attaquer l’Iran pour rétablir la domination par escalade et parvenir ainsi à l’hégémonie régionale à laquelle il aspire. La Russie n’a pas besoin d’une alliance en bonne et due forme pour être en mesure d’aider l’Iran ou d’autres pays de la région à se défendre contre l’agression israélienne. Elle le fera dans la mesure où cela sert ses intérêts, comme elle l’a fait en Syrie. En contrepartie, l’Iran continuera à vendre des drones et à transférer des technologies à la Russie. Une des différences majeures entre l’ordre mondial de l’après-guerre froide et le nouveau système international vers lequel nous nous acheminons est la diminution du rôle des alliances et le retour de la diplomatie classique. Le système émergent est dominé par des ententes (partenariats limités à des fins limitées) fondées sur des intérêts communs, dont certains peuvent être transitoires, plutôt que par des alliances incarnant des valeurs et des intérêts partagés.

    Les cinq premiers États membres des BRICS sont tous non alignés et considèrent les « alliances » comme un passif plutôt que comme un atout stratégique inaltérable. Ils sont prêts à défendre leurs propres intérêts, qu’ils privilégient par rapport à ceux des autres nations. Ils acceptent d’aider les autres à se défendre lorsque les circonstances l’exigent, mais pas autrement.

    Ce point de vue repose sur un raisonnement simple. L’engagement de défendre d’autres États souverains expose ceux qui le prennent au risque d’être mêlés à des combats qui ne sont pas les leurs pour défendre des intérêts qu’ils ne partagent peut-être pas. George Washington l’avait bien compris, et c’est pourquoi il a recommandé aux Américains d’éviter les alliances complexes et les attachements passionnés à d’autres nations. Nos dirigeants actuels ne comprennent pas la sagesse d’une approche aussi flexible et tellement intéressée des affaires étrangères. Ils semblent incapables de réaliser que les États membres des BRICS donnent la priorité au dialogue diplomatique et à la coopération plutôt qu’à la dissuasion militaire. Les membres des BRICS cherchent à sauvegarder leur souveraineté non seulement en se libérant de l’hégémonie occidentale, mais aussi en renforçant leur coopération mutuelle sur la base de concessions mutuelles au service d’intérêts communs.

SourceScheerpost.com du 28 octobre 2024; https://scheerpost.com/2024/10/28/patrick-lawrence-israel-and-its-neighborhood-an-interview-with-ambassador-chas-freeman/ 

(Traduction Horizons et débats)

Expulsion de l’UNRWA par Israël en violation du droit international

par Philippe Lazzarini

Source : Horizons et débats

Zurich, 19 novembre 2024

Déclaration officielle de Philippe Lazzarini, Commissaire général de l’UNRWA, à l’occasion de la réunion de haut niveau qui s’est tenue à l’Alliance mondiale pour la mise en œuvre de la solution à deux Etats.

Le 29 octobre, la Knesset a approuvé par 92 voix contre 10 une loi interdisant à L’Office de secours et de travaux des Nations unies pour les réfugiés (UNRWA) toute présence à l’intérieur des frontières d’Israël. A partir de 2025, l’agence d’aide aux Palestiniens devra cesser ses activités – avec de graves conséquences.

Votre Majesté [le prince Faisal Ben Farhan], Excellences.Le vote de la Knesset contre l’UNRWA, rendu public cette semaine, est révoltant et constitue un dangereux précédent. C’est le dernier exemple en date de la campagne en cours visant à discréditer l’UNRWA et à délégitimer son rôle de promotion du développement sur le plan humanitaire et de l’aide aux réfugiés palestiniens.
    Les représentants du gouvernement israélien ont ouvertement appelé au démantèlement de l’UNRWA. Ils en ont fait un des objectifs du conflit en cours à Gaza, au mépris des résolutions de l’Assemblée générale, du Conseil de sécurité ainsi que de la Cour internationale de justice, y intégrant le projet d’installer dans ses structures sur le terrain, à la place de l’UNRWA, des colonies à Jérusalem-Est.
            Ces projets de loi ne feront qu’aggraver les souffrances des Palestiniens car ils ne sont pas seulement dirigés contre l’UNRWA, mais également contre les Palestiniens et leurs aspirations. Nous sommes donc témoins d’une tentative délibérée de modifier unilatéralement les paramètres établis de longue date dans le but d’aboutir à un règlement pacifique du conflit israélo-palestinien. Les conséquences de ces agissements sur la stabilité régionale ainsi que pour la paix et la sécurité internationales seront considérables.
            Depuis des décennies, les Palestiniens des territoires occupés doivent supporter la négation systématique de leurs droits fondamentaux, la partition des territoires, le blocus paralysant de la bande de Gaza, l’expansion agressive des colonies en Cisjordanie et des périodes récurrentes de guerre ouverte ou larvée.
            Au cours de l’année écoulée, les efforts d’Israël pour rendre impossible la création d’un Etat palestinien autonome ont pris de terrifiantes proportions, en même temps que se réduisaient à l’extrême les perspectives d’une solution à deux Etats.
            La Bande de Gaza a été décimée. Plus de quarante-trois mille personnes ont été tuées, pour la plupart des femmes et des enfants. La quasi-totalité de la population a été déplacée, à plusieurs reprises. Depuis plus de douze mois, deux millions de personnes sont prisonnières de ce véritable enfer sur terre. Désormais, la plupart d’entre elles se retrouvent entassées sur un terrain réduit à 10% du territoire de la Bande de Gaza, dans d’insupportables conditions de survie. Dans le nord de la Bande de Gaza, des centaines de milliers de personnes sont prises au piège d’un siège total, exposés à la menace continuelle de mourir de faim ou sous les bombes. Partout dans la Bande de Gaza, 660000 enfants sont privés de scolarité et doivent lutter pour survivre dans les décombres. Beaucoup d’entre eux se retrouvent privés de tout soutien familial,  personne d’autre qu’eux n’ayant survécu aux destructions systématiques. Ils sont traumatisés et très vulnérables, exposés à multiples formes d’exploitation, y compris au recrutement par des bandes criminelles et des groupes armés.

Dans le même temps, le conflit en Cisjordanie occupée s’aggrave. La violence des colons et les incursions militaires des forces de sécurité israéliennes y sont devenues une réalité quotidienne pour la population palestinienne. Les opérations militaires poursuivent leur objectif d’une destruction planifiée des infrastructures publiques, procédé qui a pris la forme de punition collective dirigée contre la population palestinienne. L’économie est au bord de l’effondrement tandis que s’accroît le désespoir. La colonisation illégale se poursuit donc – au mépris des arrêts de la Cour internationale de justice.
            Ce qui se passe dans la Bande de Gaza et en Cisjordanie nous éloigne de plus en plus de la perspective de la paix, de la coexistence et de l’autodétermination. Bien au contraire, la situation suit une ligne directrice qui ne peut que nous amener à une guerre sans fin avec son cortège de misères, une guerre perpétuelle entre Israéliens et Palestiniens.
            Excellences, depuis 75 ans, l’UNRWA est un fanal, une lueur d’espoir pour les réfugiés palestiniens. Afin d’œuvrer en faveur d’une solution politique juste et durable, l’UNRWA s’est engagée à tout faire, pour offrir aux réfugiés palestiniens une position basée sur la dignité et l’accès à l’éducation et les soins de santé.
            Nous avons formé des générations d’étudiants, dont beaucoup ont obtenu des résultats remarquables dans la région et dans le monde entier. […] Vous savez à quel point les Palestiniens trouvent leur réconfort dans l’éducation – le seul bien humain qui ne puisse leur être ni volé, ni retiré.
            Aujourd’hui, face à ce qui se déroule dans la bande de Gaza et en Cisjordanie, nous prenons le risque de détruire la vie de toute une génération d’enfants. Si nous ne parvenons pas à placer 600000 enfants dans un environnement d’apprentissage relativement sûr, nous contribuons à ce qu’un jour futur, un réveil brutal ne nous confronte à une situation encore plus grave, dictée par la haine et l’extrémisme.
            Excellences, en temps de guerre, l’UNRWA s’est immédiatement transformée en organisation de secours face à la misère humaine, ce à quoi nous avons été directement confrontés l’année dernière à Gaza. Du jour au lendemain, nos enseignants sont devenus des gestionnaires de refuges. Nos cliniques ont été transformées en services d’urgence, alors même que s’effondrait le système hospitalier existant. Plus récemment, nous avons joué un rôle crucial dans la réussite de la première phase d’une campagne de vaccination prioritaire  contre la polio.
            L’année dernière, l’UNRWA a été l’ultime bouée de sauvetage pour la population de la Bande de Gaza. Malgré cela, ou sans doute à cause de cela, nous avons payé un lourd tribut. Au moins 237 de nos collaborateurs ont été tués, dont beaucoup avec leur famille. Près de 200 de nos bâtiments ont été endommagés ou détruits, entraînant la mort de centaines de personnes déplacées qui cherchaient la protection de l’ONU. Nos convois humanitaires, clairement identifiés, ont été attaqués et pillés par des bandes de pillards armés. Les restrictions imposées à l’entrée de biens de première nécessité dans la bande de Gaza ont eu pour conséquence que des convois d’aide humanitaire demeurent bloqués à la frontière alors même que les gens meurent de faim quelques kilomètres plus loin.

Excellences, les derniers projets de loi adoptés à la Knesset visent à rompre tout contact avec les autorités israéliennes, ce qui paralyse notre travail dans les Territoires palestiniens occupés. Toute l’aide humanitaire dans la bande de Gaza, qui dépend de l’infrastructure de l’UNRWA, est en jeu.
            Le fait que les Nations Unies n’aient pas su se défendre contre les tentatives d’intimidation et le travail de sape a créé un dangereux précédent. Il suffit de penser au Liban et aux détestables attaques contre l’UNIFIL. Ouvrons les yeux:
            Tout d’abord, les attaques contre l’UNRWA sont dirigées contre les Nations Unies et leur système dans son ensemble, lequel est basé sur des réglementations résultant du traumatisme de la Seconde Guerre mondiale, et ce, dans le but d’affaiblir notre système multilatéral mondial d’opposition aux conflits.
            Ensuite, ces attaques sont purement politiques, leur but étant l’abolition du statut de «réfugié palestinien». Or, ce statut, attribué aux ressortissants palestiniens existe indépendamment des prestations de l’UNRWA et le restera jusqu’à ce que soit trouvée une solution politique.
            Finalement, il n’existe pas de solution durable pour l’avenir des réfugiés palestiniens en dehors d’un cadre politique. Si une agence des Nations unies dotée d’un mandat de l’Assemblée générale peut s’effondrer parce qu’un Etat membre de l’ONU prétend ignorer l’ordre international, fondé sur des règles partagées du monde entier, alors, que faire?
            Excellences, je me sens encouragé par l’engagement international en faveur d’une solution politique qui s’est exprimé lors de cette conférence. Je remercie sincèrement son Altesse, le Ministre des Affaires étrangères, d’avoir convoqué cette conférence, donnant ainsi à l’UNRWA une plate-forme de premier plan.
            La solution à deux Etats a été retenue au niveau international. L’UNRWA est un élément indissociable d’une transition réussie et équitable. L’atout majeur de cette organisation humanitaire réside dans les domaines de l’éducation et des soins médicaux de base. En l’absence d’un Etat à part entière, je ne vois d’autre organisation que l’UNRWA capable de répondre aux besoins des réfugiés palestiniens en matière d’éducation et de santé.

Je voudrais conclure sur trois points qui me tiennent à cœur:
    Tout d’abord, je vous demande de faire usage de tous les moyens politiques, diplomatiques et juridiques dont vous disposez pour rejeter les tentatives de démantèlement de l’UNRWA par Israël, tout comme celles d’isolement des Nations unies et de dégradation du multilatéralisme. Cela signifie que des projets de loi qui vont à l’encontre de cet objectif  devraient être retirés ou leur application, suspendue.
            Ensuite, je vous demande de contribuer à garantir le rôle de l’UNRWA, à ce jour tout comme pendant toute la durée de la transition, laquelle sera fatalement longue et douloureuse, entre un cessez-le-feu et le «jour d’après». C’est en faveur de ces deux attentes que nous avons besoin de votre soutien, politique et financier.
            Enfin, je vous demande de persévérer, par le biais de la plate-forme de cette Alliance mondiale que vous représentez, à définir une voie politique viable vers une solution à deux Etats qui apporterait enfin une solution à la situation critique des réfugiés palestiniens.
            Je vous demande instamment de veiller à ce que l’UNRWA conserve son rôle humain, car elle est irremplaçable.
    Je vous remercie. 

Source: https://www.unrwa.org/newsroom/official-statements/statement-philippe-lazzarini-commissioner-general-unrwa-high-level-meeting  du 30/10/2024

(Traduction Horizon et débats. Coopérative Zeit-Fragen. Case postale 247 CH-9602 Bazenheid)