Jean-Guy Rens
Montréal, 6 juillet 2024
Il y a une semaine, le président russe Vladimir Poutine a évoqué la possibilité pour son pays de reprendre la production de missiles à portée intermédiaire à capacité nucléaire. La déclaration est d’autant moins surprenante que les États-Unis non seulement produisent ces systèmes de missiles, mais qu’ils les ont déjà déployés au Danemark et aux Philippines pour des exercices militaires.
Cette course aux armements est d’autant plus regrettable qu’elle avait été supprimée en décembre 1987 par le traité sur les forces nucléaires à portée intermédiaire (INF), signé par Mikhaïl Gorbatchev et Ronald Reagan. Par ce traité, les deux superpuissances convenaient d’abandonner leurs missiles balistiques et de croisière nucléaires et conventionnels lancés au sol d’une portée de 500 à 5 500 kilomètres.

Les États-Unis dénoncent unilatéralement le traité sur les missiles intermédiaires
La plupart des médias ont présenté la déclaration du président Poutine sur la reprise possible de la production de tels missiles comme un signe additionnel de son agressivité belliqueuse. Ils ne mentionnent pas où le font sous forme d’incise sans importance, le scandale représenté par la dénonciation unilatérale du traité INF par le président américain Donald Trump en août 2019.
L’élection de Joe Biden à la présidence des États-Unis en novembre 2020 n’a rien changé au coup de force de son prédécesseur. Au contraire, elle l’a aggravé puisqu’il a déployé des missiles à portée intermédiaire en Europe et en Asie. Pour comprendre l’importance du geste posé par le président Biden, il faut revenir sur les circonstances du retrait américain de ce qui constituait le cœur du désarmement nucléaire tactique.
Aux termes du traité INF, les États-Unis et la Russie avaient détruit 2 692 missiles à courte, moyenne portée entre 1987 et 1991, selon l’Arms Control Association.[i] Pourtant, les États-Unis lançaient au même moment l’Initiative de défense stratégique (IDS) popularisée sous le nom de « guerre des étoiles » qui, sous des appellations diverses, a fini par produire toute une série de systèmes antimissiles : Patriot PAC-3, THAAD, Aegis BMD, etc., qui visent à intercepter les engins adverses.
Au fur et à mesure que les États-Unis déployaient ces différents systèmes antimissiles, le traité INF sur les missiles devenait caduc au grand dam de la Russie qui émit à plusieurs reprises des protestations (discours de Munich prononcé en février 2007 par le président Poutine lors de la conférence sur la sécurité). Les États-Unis répliquèrent que la Russie aussi contournait le traité en mettant au point des missiles à très courte portée (moins de 500 km).
La situation évolua pour le pire quand Trump entama sa stratégie antichinoise. En effet, la Chine n’était pas liée par le traité INF qui était strictement bilatéral et continuait donc à fabriquer des missiles intermédiaires. Signalons que les États-Unis et la Russie, détiennent 90 % du stock mondial des missiles à portée intermédiaire et que l’absence de la Chine ne changeait pas grand-chose au rapport des forces.
Des négociations bilatérales de dernière minute sur la conformité des missiles russes au traité INF échouèrent car les États-Unis voulaient à tout prix se retirer d’un accord considéré comme « une relique de la guerre froide », selon les mots du conseiller américain à la sécurité nationale, John Bolton.[ii]
Déploiement de bases anti-missiles en Europe
Quand les États-Unis annoncèrent leur décision de se retirer du traité INF, la Russie avait alors assuré qu’elle observerait un moratoire sur la production des forces nucléaires de portée intermédiaire si les États-Unis n’en déployaient pas à une distance qui leur permettrait d’atteindre son territoire.
Cet engagement russe visait manifestement à stopper le projet de défense antimissile annoncé en septembre 2009 par le président Barak Obama. Cette approche dite « adaptative progressive » consistait à déployer le système de défense antimissile Aegis en Roumanie et en Pologne et à le placer sous autorité de l’OTAN. Les deux bases militaires furent mises en service respectivement en décembre 2015 et en décembre 2023.
Officiellement, le système devait servir à protéger l’Europe contre des missiles balistiques iraniens. Or, d’après le site indépendant Iran Watch, la portée maximale des missiles iranien en 2024 est de 1 400 kilomètres – bien moins quand le président Obama prit la décision.[iii] Signalons que la distance entre l’extrémité ouest de l’Iran et celle de la Bulgarie aux confins orientaux de l’Europe est de l’ordre de 2 000 kilomètres.
La Russie a toujours estimé à juste titre que le système antimissile était dirigé contre elle et qu’au demeurant rien ne ressemble plus à un antimissile qu’un missile. Depuis la fin des traités INF et « Ciel ouvert », les droits d’inspection sur place n’existent plus et les militaires de l’OTAN peuvent changer la nature des missiles déployés en toute discrétion.
Retour des missiles nucléaires en Europe, puis en Asie
Quoiqu’il en soit, avec le président Biden, les États-Unis ont laissé tomber toute prétention à la nature défensive des armes déployées en Europe. Sous couvert d’exercices miliaires dans le cadre de l’OTAN, les États-Unis ont déployé en septembre 2023 un système Typhon sur l’île danoise de Bornholm, dans la mer Baltique.
Un tel système est capable de tirer à la fois des missiles multifonction sol-air et sol-mer SM-6 ainsi que des missiles d’attaque Tomahawk, d’une portée opérationnelle respectivement de 500 km et 1 800 km. Il s’agit exactement du type d’arme visé par le traité INF de 1987. Les États-Unis ont annoncé la mise au point de cette plateforme peu après leur retrait de l’accord. Tout indique que ce système avait été développé tout au long de la période d’interdiction – donc en violation flagrante du traité.[iv]
Un deuxième système Typhon a été déployé aux Philippines en avril 2024 encore une fois pour être utilisé lors des exercices militaires conjoints annuels avec les États-Unis – signalons la présence pour la première fois dans ces manœuvres de navires de guerre français. Depuis le nord de l’île de Luçon où il a été déployé, le système de missiles a une portée plus que suffisante pour atteindre le sud de la Chine continentale, ainsi que l’île de Hainan avec ses bases navales.
Cet armement de pointe fait irruption dans une région sous tension à la suite d’une série de face-à-face entre navire militaires chinois et philippins en mer de Chine méridionale. Jusqu’à présent, ces manœuvres ont pris la forme de jets de canons à eau dirigés à l’encontre des navires philippins. En introduisant une plateforme à capacité nucléaire dans ce conflit fait de piqures de mouches, Washington montre qu’elle est prête à l’escalade au plus haut niveau.
La Chine a accusé les États-Unis d’attiser la confrontation militaire et, curieusement, ces derniers ont annoncé qu’ils retireraient leurs missiles en septembre 2024. Intoxication? Pas forcément. Les États-Unis ont pu tester leur capacité à déployer un système hautement performant en l’espace de quelques jours en deux endroits distincts de la planète (Danemark et Philippines). Il est possible que la plateforme militaire d’avant-garde soit retirée provisoirement – quitte à être réintroduite quelques mois plus tard avec des fonctionnalités améliorées.
Calendrier de la relance de la course aux armements
Mais ce qu’il faut retenir de la double escalade en mer Baltique et en mer de Chine, c’est que les États-Unis ont officiellement relancé la course aux armements. La dénonciation unilatérale du traité INF n’était pas un geste symbolique isolé. D’ailleurs, les États-Unis ne se sont pas retirés d’un, mais de trois traités sur le contrôle des armements à capacité nucléaire :
– Juin 2002 : retrait unilatéral du traité relatif à la limitation des systèmes contre les missiles (ABM);
– Février 2019 : retrait unilatéral du traité INF qui était le plus emblématique des trois;
– Mai 2020 : retrait unilatéral du traité « Ciel ouvert » qui permettait aux pays signataires (membres de l’OTAN et républiques membres de l’ancienne Union soviétique) de conduire des vols de reconnaissance sur le territoire des uns et des autres pour vérifier le respect des dispositions de non-prolifération nucléaire.
Le traité START est le seul survivant de la détente
Au lendemain de ce jeu de massacre, il ne reste pour encadrer la course aux armements entre les États-Unis et la Russie que le nouveau traité de réduction des armes stratégiques (START) conclu en avril 2010 et prolongé à la surprise générale en février 2021 (New START). Cet accord fixe pour chacun des deux participants un plafond de 1 550 ogives nucléaires montées sur des vecteurs de lancement eux-aussi limités (missiles intercontinentaux ou ICBM, missiles balistiques lancés depuis des sous-marins ou SLBM et bombardiers lourds). Des inspections sur place étaient prévues.
L’imparfait s’impose car la pandémie de Covid-19 a entraîné la suspension des activités d’inspection et la réunion bilatérale prévue en 2022 pour discuter de la reprise des inspections a été reportée sine die pour cause de guerre en Ukraine. Le traité New START arrive à expiration en février 2026 et cette fois-ci c’est la Russie qui refuse de négocier les termes de son renouvellement.
Le ministre russe des affaires étrangères, Sergueï Lavrov, a précisé dans une lettre au gouvernement américain que « dans le contexte de la guerre hybride menée par Washington contre la Russie, nous ne voyons aucune base, non seulement pour des mesures conjointes supplémentaires dans le domaine du contrôle des armements et de la réduction des risques stratégiques, mais aussi pour toute discussion sur les questions de stabilité stratégique avec les États-Unis. »[v]
La Russie affirme toujours respecter le plafond de 1 550 ogives stratégiques déployées et de 700 vecteurs stratégiques déployés imposé par le traité New START, mais on ne sait rien des pratiques américaines en la matière. Faute d’inspection, aucune des parties ne sait exactement ce que fait l’autre. Tant que durera la guerre en Ukraine, il ne faut pas s’attendre à de quelconques développements sur ce front.
Seul élément positif en matière de contrôle des armements, les États-Unis et la Chine se sont rencontrés en novembre 2023 pour se concerter sur ce thème, pour la première fois depuis cinq ans. Bien que les discussions n’aient abouti à aucun progrès concret, elles ont marqué une étape positive dans le développement d’une relation bilatérale entre ces deux pays sur le contrôle des armements stratégiques.[vi]
Pourquoi les États-Unis sont-ils soucieux de renouveler les accords New START avec la Russie et d’engager des négociations parallèles avec la Chine? Les États-Unis viennent de mettre fin à trois traités : ABM, INF et « Ciel ouvert ». On est réduit aux conjectures, mais ce que les États-Unis ont démantelé porte uniquement sur les armes tactiques à courte ou moyenne portée. Seules les ogives nucléaires stratégiques et les vecteurs de lancement à longue portée sont encore d’actualité pour Washington en matière de contrôle des armements.
Les États-Unis tiennent à limiter les armements nucléaires stratégiques parce qu’ils menacent le territoire même des États-Unis. En revanche, ils estiment légitime de recourir à des engins nucléaires tactiques en mer Baltique ou en mer de Chine pour régler des conflits locaux. Autrement dit, la stratégie américaine introduit une dimension nucléaire dans tous les théâtres d’opérations situés en Europe ou en Asie.
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[I] Il s’agissait principalement des missiles de croisière Tomahawk et des missiles balistiques Pershing pour les États-Unis ainsi que des missiles RSD-10 Pioneer pour l’Union soviétique.
[II] “Trump adviser says wants U.S.-Russia strategic talks on Chinese threat”, Reuters, October 26, 2018.
[III Juin 2023 : L’Iran dévoile le missile balistique à combustible solide Fattah, mis au point par le Corps des gardiens de la révolution islamique (CGRI) et qualifié d’hypersonique. (…) Sa portée maximale est de 1 400 km. « Iran’s Missile Milestones », Iran Watch, 23 février 2024.
[IV] Le manufacturier Lockheed Martin affirme que le système entier a été mis au point à partir d’une feuille blanche en novembre 2020. Or, les premiers exemplaires ont été remis aux forces armées américaines en décembre 2022.
[V] Libby Flatoff and Daryl G. Kimball, « Russia Rejects New Nuclear Arms Talks », Arms Control Association, March 2024.
[VI] Shizuka Kuramitsu, « China, U.S. Hold Rare Arms Control Talks », Arms Control Association, December 2023.

2 réponses à “Comment les États-Unis ont détruit le cadre juridique du contrôle des armes nucléaires”
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