Un référendum s’est tenu le jeudi 3 décembre au Danemark

par Jacques Sapir

04.12.2015

Source :

http://fr.sputniknews.com/points_de_vue/20151204/1020057779/danemark-ue-referendum.html#%20janvier%20dernier

 

 

Un référendum s’est tenu le jeudi 3 décembre au Danemark (1). Il a vu la nette victoire du « non » et des eurosceptiques. Au-delà du résultat, ce référendum soulève de multiples interrogations. La première concerne le faible retentissement médiatique de ce référendum en France.

 

Assurément, nous sommes en campagne électorale et le traumatisme des attentats du 13 novembre ne s’est pas effacé. Mais, ce quasi-silence des médias interpelle. La seconde interrogation porte sur le sens qu’il convient de donner à ce référendum. On voit bien que, dans les rares commentaires à son sujet, on parle de « questions techniques ». Techniques, les questions l’étaient assurément. Mais il faut être bien naïf, ou de bien mauvaise fois, pour ne pas se rendre compte que, derrière cette dimension « technique » la véritable question portait sur le processus d’intégration européenne et que la réponse apportée par les électeurs danois fut politique.

 

L’étonnant silence de la presse française

On est frappé par la rareté des commentaires dans les médias français. Un simple test le prouve. Une demande de recherche sur Google actualités ne produit que 170 résultats, dont certains ne concernent pas les médias français. Dans une liste d’environ 150 références des médias français (2), on trouve une très large part d’articles qui ne sont que des reprises, soit in extenso soit partielle, de l’article qui a été publié le 3 décembre au soir par l’AFP. La différence avec la presse anglo-saxonne ici saute aux yeux. Les commentaires sur ce référendum ont été nombreux (3).

 

 

© SPUTNIK. VLADIMIR PESNJA

La majorité des Britanniques pour la sortie de l’UE

Certes, ce n’est pas la première fois que la presse française se comporte de manière plus que désinvolte vis-à-vis d’événements survenant dans un « petit » pays. A cet égard, il est intéressant de lire les commentaires dans les journaux belges (Le Soir ou La Libre Belgique) ou dans les quotidiens suisses francophones. Ils sont souvent de meilleures qualités que ce que l’on peut lire dans une presse française qui se révèle à la fois partiale et surfaite. Mais, l’arrogance manifeste de la presse française vis-à-vis d’un « petit pays » n’est sans doute pas la cause première de ce silence.Ce relatif silence de la presse française traduit, et trahit, une gêne devant le résultat. Les danois, peuple européen, ont déjà beaucoup voté sur la question de l’Europe. On compte en effet sept référendums depuis celui de 1972 où ils ont décidé d’associer leur destin avec ce qui s’appelait alors le « Marché commun ». Le 3 décembre, les électeurs danois ont rejeté par 53% des suffrages contre 47% de « oui », une proposition de plus grande intégration dans le cadre de l’Union européenne. Ils l’ont rejeté de manière très claire, ce qui a été reconnu par le gouvernement danois. Ils l’ont rejeté aussi dans une alliance entre l’extrême-gauche (et la gauche dite « radicale ») et le parti populiste et souverainiste danois le DPP.

 

On constate une nouvelle fois que, quand peuvent se retrouver sur un terrain commun, des souverainistes de gauche et de droite, ces derniers ont une large majorité. Ceci avait déjà été constaté en France lors du référendum de 2005 sur le projet de traité constitutionnel européen. Et ceci gêne sans doute autant, voire plus, les éditorialistes à gages de notre presse nationale que le simple résultat. Cela pourrait donner des idées au bon peuple de France. Voici donc une autre raison de ce silence relatif, et il faut le dire bien intéressé. Ce référendum porte en lui une critique de l’européisme. C’est pourquoi il convient de faire silence dessus. Ah, elle est belle la presse libre en France; elle est belle mais elle est surtout silencieuse quand il convient à ses propriétaires…

 

 

© AFP 2015. ATTILA KISBENEDEK

La Suède rétablit le contrôle à ses frontières

Une question technique?

 

Dans les rares articles que les journaux, ou les autres médias français, consacrent aux résultats de ce référendum, on pointe avant tout la nature « technique » de la question posée: fallait-il remettre en cause les clauses dites « d’opting-out » négociées par le Danemark avec l’Union européenne pour permettre une meilleure coopération policière entre ce pays et les instances policières européennes (Europol pour les nommer). Mais, si l’énoncé de la question était assurément technique, il faut beaucoup d’aveuglement, bien de la cécité volontaire, pour ne pas voir que la réponse apportée par les danois fut avant tout politique.

Il convient ici de rappeler que ce référendum a connu une forte participation. Près de 72% des électeurs danois se sont déplacés pour voter, ce qui constitue un record dans des référendums portant sur l’Europe. C’est bien la preuve que les danois ont compris que, derrière une apparence technique, la question était bien avant tout politique. D’ailleurs, cette dimension politique ressortait bien de la campagne qui se déroula avant ce référendum. Les questions de la suspension des accords de Schengen, de l’intégration européenne, des coopérations multiples, furent en réalité largement débattues.

 

 

© AFP 2015. ALAIN JOCARD

Référendum UE: David Cameron présente ses quatre objectifs de renégociation

Cette réponse donc politique que les électeurs danois ont apporté, elle a un sens très net: celui d’un refus de toute nouvelle intégration européenne. Face à des questions essentielles, comme celles concernant la sécurité, les danois ont clairement opté pour le maintien de leur souveraineté. Leur réponse traduit le profond désenchantement auquel on assiste quant à la construction européenne. Que ce soit dans le domaine de l’économie ou dans celui de la sécurité, que ce soit sur l’Euro ou les contrôles aux frontières, c’est bien à un échec patent de l’intégration que l’on est confronté. Or, la réponse des européistes à cet échec n’est pas de s’interroger sur ses causes mais de demander, encore et toujours, plus d’intégration. En fait, l’intégration européenne est devenue un dogme, une religion. Et celle-ci n’admet aucune critique, ne souffre aucune contradiction. C’est pourquoi les dirigeants poussent à une surenchère mortelle. Mais, c’est aussi pourquoi les peuples, qui bien souvent ne sont pas dupes d’un discours trop formaté pour être honnête, refusent justement cette surenchère et exigent qu’un bilan honnête et objectif de cette intégration soit fait.

 

L’heure des bilans

Ces bilans vont se multiplier, que les dirigeants le veuillent ou non. La Grande-Bretagne votera sur son appartenance à l’Union européenne en 2016 et, n’en doutons pas, on y suit de très près les implications du référendum danois. On votera sans doute sur la question de l’Euro en Finlande, en 2016 ou en 2017. Ce vote aura aussi une importante signification. Mais, surtout, c’est dans sa pratique au jour le jour que l’Union européenne sera confrontée à cette demande de bilan.

 

 

© AFP 2015. PAUL ELLIS

Londres brandit la menace d’une sortie de l’UE

Car, il est clair que le trop fameux « pragmatisme » européen a engendré des monstres, qu’il s’agisse de l’Eurogroupe, club dépourvu d’existence légale et qui pourtant pèse d’une poids énorme comme on l’a vu lors de la crise grecque de l’été 2015, ou qu’il s’agisse des abus de pouvoir que commet désormais chaque semaine la Commission européenne. On se souvient des déclarations de Jean-Claude Juncker à l’occasion de l’élection grecque de janvier dernier (4). Leur caractère inouï fut largement débattu. Un autre exemple réside dans la manière dont ces institutions européennes négocient, dans le plus grand secret, le fameux « Traité Transatlantique » ou TAFTA qui aboutira à déshabiller encore plus les Etats et la souveraineté populaire qui s’y exprime. Le comportement de l’Union Européenne tout comme celui des institutions de la zone Euro appellent aujourd’hui une réaction d’ensemble parce qu’elles contestent cette liberté qu’est la souveraineté (5).

 

Il est plus que temps de dresser le bilan de ces actes, d’évaluer la politique poursuivie par les institutions européennes et leurs diverses affidés, de gauche comme de droite, en Europe. On peut comprendre, à voir l’importance de l’investissement politique et symbolique qu’ils ont consenti, que les dirigeants européistes voient avec une certaine angoisse s’avancer l’heure où ils devront rendre des comptes.

 

(1)Milne R., « Danish referendum rejects further EU integration », The Financial Time, 3 décembre 2015.

(2)Dont le commentaire de Sputnik, « Les danois disent ‘non’ à plus d’Europe ».

(3)Orange R., « Denmark delivers snub to Brussels with ‘no’ in EU rules referendum », in The Telegraph, 3 décembre 2015.

(4)Jean-Jacques Mevel in Le Figaro, le 29 janvier 2015, Jean-Claude Juncker: « la Grèce doit respecter l’Europe ». Ses déclarations sont largement reprises dans l’hebdomadaire Politis, consultable en ligne: http://www.politis.fr/Juncker-dit-non-a-la-Grece-et,29890.html

(5)Evans-Pritchards A., « European ‘alliance of national liberation fronts’ emerges to avenge Greek defeat », The Telegraph, 29 juillet 2015.

Les opinions exprimées dans ce contenu n’engagent que la responsabilité de l’auteur.

 

 

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