Kosovo, la chute du Serpent

par Slobodan Despot

Source : Antipresse du 28 juin 2020

Alors que l’administration américaine lance une nouvelle initiative sur le Kosovo, l’inculpation de Hashim Thaçi vient faire capoter le processus. Mais elle rappelle aussi le désastre absolu qu’a été la confiscation, par l’OTAN, de la province sud de la Serbie. Punition tardive d’un bourreau ou règlement de comptes interne au camp occidental?

«Les Albanais se sont joués de nous comme on joue sur un Stradivarius.» (Général Lewis MacKenzie)

C’est un événement qu’on commémore peu à l’ouest, et qu’on se rappelle à peine: de mars à juin 1999, pendant 78 jours l’OTAN a intensément bombardé la Serbie à cause d’une prétendue «répression» de la population albanaise de sa province méridionale, le Kosovo. Après la signature des accords de Kumanovo, le 12 juin 1999, le Kosovo est passé sous le contrôle de la communauté internationale (lisez l’OTAN), tout en restant, soi-disant, partie intégrante de la Serbie. La tentative d’occupation militaire de la province à partir de l’Albanie ayant échoué, on avait amadoué les Serbes à la table de négociation.

Promesses de papier et fake news en cascade

Mais cette concession diplomatique n’était qu’un chiffon de papier: en dépit d’une résolution des Nations Unies (n° 1244) affirmant la souveraineté de la Serbie, les alliés et «partenaires» des séparatistes albanais — lisez l’OTAN — se sont mis à reconnaître l’État «indépendant» du Kosovo sitôt que M. Thaçi et son clan eurent unilatéralement proclamé leur indépendance. Étrangement, la Suisse supposée vertueuse et neutre, au temps de sa ministre des affaires étrangères Micheline Calmy-Rey, fut parmi les États les plus empressés à reconnaître cette entité issue d’un arrachage territorial. Peut-être était-ce une manière de relâcher la pression des Américains au temps de l’affaire dite des fonds en déshérence en servant de poisson-pilote?(1)

Pour faire avaler à l’opinion mondiale une telle série de violations du droit, il aura fallu littéralement lui laver le cerveau en peignant les Serbes comme des nazis et tous les Albanais, indistinctement, comme leurs victimes. Ce qui faisait passer à la trappe tout à la fois les crimes des Albanais contre les Serbes et le sort ultérieur de toutes les minorités ainsi que des Albanais loyaux à l’État serbe.

La suite est un long cauchemar pour les Serbes, mais aussi pour les Monténégrins, les Tziganes et autres minorités présentes au Kosovo. Le pogrom antiserbe de mars 2004, sous le nez des «soldats de la paix» occidentaux, fut particulièrement massif et brutal. Au total, quelque 250 000 Serbes ont été exilés de la province, tandis que mille ont disparu sans traces ou ont été assassinés. Sans l’intervention des parachutistes français commandés par le colonel Jacques Hogard, la région à majorité serbe de Mitrovica (nord de la rivière Ibar) eût été ethniquement nettoyée dès les premiers jours du cesser-le-feu. Au sud de cette ligne, les quelque 100 000 Serbes restants vivent dans des poches précaires, victimes d’un harcèlement perpétuel (qui ces dernières semaines a connu une recrudescence).

Sur le plan culturel, 150 églises ont été détruites, cependant que l’on construisait ou reconstruisait à leur place 800 mosquées. Cerise sur le gâteau, le nouvel État albanais s’est proposé de s’approprier les monuments chrétiens encore restés debout en les rattachant à son héritage national.

La promesse de rétablissement de la sécurité et de la justice — principal argument de l’occupation occidentale — n’était elle aussi que du papier. Enlèvements, intimidations et expropriations se poursuivent. L’enquête menée en 2010 par le magistrat suisse Dick Marty sur le trafic d’organes humains (souvent prélevés à vif) au Kosovo a abouti à des conclusions accablantes pour le pouvoir local — mais non surprenantes, puisque l’ancienne Procureure du Tribunal international pour l’Ex-Yougoslavie (TPIY), Carla del Ponte, mentionnait ce trafic dès 2008 dans ses mémoires. Étrangement, comme dans la Belle au Bois dormant, le Conseil de l’Europe, à qui il était destiné, s’est endormi dessus.

Par ailleurs, les quelques tentatives entreprises pour juger de hauts responsables kosovars et ex-terroristes comme le «premier ministre» et ancien videur de boîte de nuit en Suisse, Ramush Haradinaj, ont tourné court — par disparition physique des témoins! Peu étonnant lorsqu’on sait que Haradinaj était physiquement protégé par l’armée U. S.!

Le seul État qu’on «dé-reconnaît»

Une telle caricature d’État, qui est aussi une plaque tournante du trafic de drogue et d’armes en Europe, n’avait aucun avenir et ne pouvait qu’être un casse-tête diplomatique. La reconnaissance internationale du Kosovo a été très partielle, et même régressive: fait rarissime, une quinzaine de pays ont retiré leur reconnaissance. En ce moment, 92 États du monde reconnaissent le Kosovo, 96 ne le reconnaissent pas. Parmi ces derniers, l’ensemble des puissances échappant à la tutelle de l’empire atlantique: Russie, Chine, Inde, Brésil, Algérie, Iran… Soit les cinq septièmes de l’humanité. Une proportion qui, à elle seule, démontre l’irréalité de la «communauté internationale», concept imposé par l’OTAN lorsqu’elle prétendait prendre des décisions au nom et à la place de la Terre entière.

Le seul pays dont la reconnaissance du Kosovo soit encore intéressante et nécessaire aujourd’hui, reste… la Serbie! Seule cette reconnaissance pourrait légaliser le viol flagrant du droit international que constitue l’existence de l’État du Kosovo. Elle est donc une condition préalable à l’adhésion de la Serbie à l’UE.

Le protagoniste le plus «méritant» pour cette situation grotesque, dans l’équipe locale, n’est autre que Hashim Thaçi, ex-chef de l’organisation UÇK (labellée terroriste en 1998 par les USA eux-mêmes), ex-Premier ministre et actuel président de l’entité hypothétique. Son inculpation soudaine par le TPI, le 24 juin, pour «crimes contre l’humanité et de crimes de guerre, y compris meurtre, disparition forcée de personnes, persécution et torture» est une surprise qui aura des ramifications intéressantes. Si, comme l’annonce la presse, Thaçi est «rattrapé par son passé», c’est un passé riche d’amitiés et de protections au cœur des démocraties. N’a-t-il pas assisté aux célébrations de la Victoire, le 11 novembre 2018, au deuxième rang des invités d’honneur d’Emmanuel Macron, alors que le président serbe (pourtant représentant d’un peuple ami qui eut une contribution importante à la victoire) était relégué dans une tribune latérale?

On est loin de son arrestation, et plus loin encore d’une condamnation, mais la décision même d’émettre cette inculpation à quelques jours d’une négociation «historique» serbo-kosovare initiée par l’administration Trump force à s’interroger sur le but réel de ce coup de théâtre.

Pourquoi maintenant?

Le TPI est dès ses origines une organisation voulue et sponsorisée par les États-Unis, qui par ailleurs ne reconnaissent pas son autorité sur leurs propres soldats. Le TPI n’a par exemple même pas envisagé d’inculper des aviateurs de l’OTAN pour les meurtres délibérés de civils (y compris albanais) commis durant les bombardements de 1999. Lorsqu’elle accepta le poste de procureur, la Suissesse Carla del Ponte déclara dans la NZZ qu’elle n’avait «rien à refuser» aux Américains.

On sait qu’aux yeux des Américains, les alliés ne sont que des consommables. Cent potentats parmi lesquels Noriega, Saddam Hussein ou même Milošević, en savent quelque chose. (Ce dernier, que j’ai connu, avait travaillé comme banquier aux USA et avait reçu des «assurances» de Washington, notamment au temps des accords de Dayton, quant à son rôle de pivot et de pacificateur dans les Balkans. Il fut balayé en 2000 par le mouvement Otpor, prototype des révolutions colorées.)

Pour l’Empire, ou en tout cas son aile «deep state», l’inculpation de Thaçi pourrait être une double aubaine. D’un côté, on se débarrasse d’un fort à bras qui ne sert plus. De l’autre, on saborde une initiative venant de l’équipe Trump — et l’on prive ainsi le rouquin d’une éventuelle victoire diplomatique façon Corée du Nord. A quelques mois des élections US, on l’a vu ces derniers jours, tous les coups sont permis.

Hashim Thaçi, bien évidemment, ne se laissera pas faire si facilement. Il ne tombera pas sans combattre — et il le claironne: sur son profil Facebook, il vient d’étaler les armes de l’UÇK, rouge sur fond noir. Avec qui ne s’est-il pas fait prendre en photo, dans son treillis de terroriste ou, plus tard, son costume anthracite de la bonne maison? Madeleine Albright, Bernard Kouchner, Alain Juppé, sans compter la crème des généraux de l’OTAN. Et puis, bien sûr, le président Macron® qui n’en rate pas une — mais qu’on peut en l’occurrence créditer d’ignorance. Il n’avait que 22 ans au temps de la guerre du Kosovo.

Les Yankees sont immunisés contre ce genre de compromissions. Ils ne reconnaissent même pas les cours qu’ils instrumentent. Les Européens, eux, y sont plus sensibles. Depuis dix ans, le terrible rapport Marty au conseil de l’Europe pointe du doigt leur inaction. Depuis vingt ans, leurs déclarations dans la presse, leurs embrassades avec les criminels et leurs tribunes — de même que leur propagande antiserbe effrénée, véritable anthologie de fake news, ont construit la carrière de celui qui est désormais pointé du doigt pour «meurtre, disparition forcée de personnes, persécution et torture». Le 7 mai 1999, en plein bombardement de la Serbie, la brochette d’«humanitaires» usuels — dont le professeur Paul Garde, auteur d’un ouvrage considéré «de référence» sur la Yougoslavie — publiaient dans Le Monde une pétition exhortant l’Occident à soutenir encore mieux l’UÇK. Donc, à déverser encore plus de bombes sur les populations concernées. «L’UCK a le mérite d’exister», écrivaient-ils. Dévoilant par la même une échelle du mérite sur laquelle les tribunaux pourraient une fois les interroger. Soyons assurés que M. Thaçi n’oubliera pas de convier ses vieux amis à la cérémonie. A moins, évidemment, qu’il ne soit «epsteinisé» dans sa cellule.

NOTE

  1. En tout cas, il y a des coups de main qui ne s’oublient pas. Mme Calmy-Rey préside aujourd’hui une fondation humanitairecréée par la famille d’origine kosovare Orllati, groupe de travaux publics connu pour sa croissance fulgurante en Suisse romande.

Un peu de lectures

À propos de ce «cas d’école» de désinformation (selon le regretté connaisseur Vladimir Volkoff), que fut la guerre civile yougoslave et en particulier la phase «Kosovo», quelques lectures utiles, sinon indispensables:

* * *

Deux questions au colonel Jacques Hogard

Dans un livre bref et captivant, Jacques Hogard a raconté ses douze jours fatidiques au Kosovo «pacifié» par l’OTAN en juin 1999. Il ne mâche pas ses mots sur le «Serpent» de l’UÇK et ses alliés.

Le «président» de la très fantoche «république du Kosovo» va-t-il vraiment finir en prison? Et quels cadavres risqueraient, à cette occasion, de sortir du placard?

JH: Des esprits chagrins veulent parier que ses puissants protecteurs, les réseaux liés à l’administration Clinton, le sortiront de ce mauvais pas, tant espéré pourtant depuis 21 ans par les Serbes, les Roms, les Goranis et même les Albanais du Kosovo, victimes de sa sauvagerie et de celle de ses complices de l’UCK: les Ramush Haradinaj, Agim Ceku, Fatmir Limaj, Rexhep Rexhepi, Samir Lushtaku… etc.

Pourtant, ce pourrait bien être cette fois la chute finale de ce gangster impitoyable qui, issu d’un clan mafieux kosovar à la triste réputation, émerge subitement en 1999 lors des «négociations de Rambouillet», propulsé sur la scène politique par la vieille sorcière Madeleine Albright, cette égérie maléfique de la tribu Clinton, qui se prend d’amour pour ce petit voyou et lui voit alors un destin «national». Le chef de l’UCK, le parrain du crime organisé au Kosovo et de l’abominable trafic d’organes, déjà surnommé «le serpent», éliminant sans pitié les Albanais du Kosovo loyaux à Belgrade ou tout simplement pacifistes, tels ses rivaux de la LDK, va jouer un rôle éminent en 1999 et dans les années qui vont suivre, alternant les fonctions de «premier ministre», de «chef de la diplomatie» (!) et de «président» à la tête du ramassis de voyous qui s’intitule «gouvernement de la république du Kosovo».

Cette fois pourtant, ce pourrait bien être la chute finale du «Serpent», car le dossier est ficelé, complet, avec toutes les preuves, tous les témoignages: oui, Hashim Thaçi est bien un criminel barbare auteur de crimes contre l’humanité et de crimes de guerre, perpétrés sans distinction contre tous ceux qui s’opposaient à ses plans. 

Il y a quatre ans, j’ai su par un magistrat français que le dossier était bouclé. Celui de Thaçi, mais aussi celui de l’UÇK ainsi que de leurs soutiens étrangers.

Il ne me surprendrait pas que le temps écoulé depuis, ces quatre ans précisément, qui m’ont semblé long et parfois fait douter, je l’avoue, n’ait été en fait celui de la réflexion pour ces derniers et qu’ils aient en conséquence décider de le lâcher enfin, pour en quelque sorte se dédouaner eux-mêmes. 

J’en fais le pari: tous ceux qui comme le Pape François, le président Macron, Nicolas Sarkozy, Alain Juppé, Bernard Kouchner et bien d’autres responsables officiels, notamment de l’OTAN et de l’Union Européenne, lui ont réservé dans un passé récent un chaleureux accueil, préféreront dans les mois et années à venir lui tourner le dos avec superbe!

  • Article de Slobodan Despotparu dans la rubrique «Le Bruit du Temps»de l’Antipresse n° 239 du 28/06/2020.

« La France de 2025 n’est menacée que par l’escalade et la surenchère qu’elle nourrit »

Henri Guaino, Le Journal du Dimanche, 09 mars 2025.

DRAMATISATION – Près de deux ans après son texte remarqué « Nous marchons vers la guerre comme des somnambules », l’ancienne plume de Nicolas Sarkozy décrit pour le JDD l’engrenage infernal qui conduit nos gouvernements vers le chaos de la guerre.

En mai 2022, quelques semaines après le déclenchement de l’invasion de l’Ukraine par la Russie, je publiais dans Le Figaro une tribune qui me valut autant d’approbations de la part de ceux qui préfèreront toujours l’inconfort de la réflexion au confort des idées toutes faites, que de critiques et d’insultes de la part de ceux qui se sont sentis, à juste titre, visés par le titre que j’avais choisi : « Vers la guerre comme des somnambules. » J’avais emprunté cette image à l’historien australien Christopher Clark qui avait intitulé son livre sur les causes de la Première Guerre mondiale, Les Somnambules été 1914. Comment l’Europe a marché vers la guerre.

L’histoire ne se répète pas, mais nous nous répétons

Il ne s’agissait pas, dans mon esprit, d’une analogie entre ces deux moments de l’histoire distants de plus d’un siècle. Même si quelques mois plus tard, par une de ces ruses de l’histoire qui défient si souvent nos esprits cartésiens, la guerre de mouvement, arrivée, comme en 1914, dans une impasse, la guerre de position creusait aux portes de l’Europe du XXI siècle des tranchées qui n’avaient rien à envier à celles de Verdun, les drones en plus. Je ne cherchais pas à réactualiser la thèse, vaine, que l’histoire se répète. Le monde change et rien ne s’y reproduit jamais à l’identique. Je voulais rappeler qu’au milieu de ce qui change, il y a quelque chose qui ne change pas, c’est l’homme, sa nature, sa violence, ce qui, au plus profond de lui, sans qu’il en soit toujours conscient, le fait agir. Psychologie des profondeurs pour les uns, inconscient anthropologique pour les autres, qu’importe le nom qu’on lui donne, là sont des ressorts de l’histoire que font les hommes qui ne savent pas toujours l’histoire qu’ils font et dont, bien souvent, ils savent encore moins les causes. « Les raisons apparentes que nous prêtons aux événements dont nous sommes les acteurs sont, dit Lévi-Strauss, fort différentes des causes réelles qui nous y assignent un rôle. »

Puisque ce qui sera ne sera jamais exactement ce qui a été, l’histoire ne nous donne jamais de recette pour affronter le présent. Mais elle nous enseigne ce que nous sommes : l’histoire ne se répète pas, mais nous, nous nous répétons. Toute politique conduite en dehors de cette réalité n’a pas d’autre issue que la catastrophe. Dans Le Fil de l’épée, de Gaulle écrivait en 1932, à propos de l’illusion dangereuse selon laquelle le droit international allait pouvoir résoudre tous les conflits : « Où voit-on que les hommes cessent d’être des hommes? » Et si les hommes ne cessent pas d’être des hommes, si la nature humaine ne change pas, les engrenages de la guerre auxquels il devient difficile d’échapper lorsque nous y avons mis le doigt, la surenchère qui y mène, l’escalade qui en fait une montée aux extrêmes si on ne l’enraye pas à temps sont toujours d’actualité. Dans cet esprit, j’avais rappelé, il y a trois ans, qu’en 1914, aucun dirigeant européen n’était dément, aucun ne voulait une guerre mondiale qui ferait vingt millions de morts mais, tous ensemble, ils l’ont déclenchée. Et au moment du traité de Versailles, aucun ne voulait une autre guerre mondiale qui ferait soixante millions de morts mais, tous ensemble, ils ont quand même tendu le ressort de la tragédie, armé la machine infernale qui allait y conduire.

« On ne peut envoyer à la guerre des peuples qui ne veulent pas se battre »

Que voit-on depuis trois ans, sinon cet engrenage psychologique qui mène vers la guerre et la violence ultime par lequel chaque peuple se met à prêter à l’autre ses propres arrière-pensées, ses desseins inavoués, les sentiments que lui-même éprouve à son égard. L’Occident s’est convaincu que si la Russie gagnait en Ukraine, elle n’aurait plus de limite dans sa volonté de domination. À l’inverse, la Russie s’est convaincue que si l’Occident faisait basculer l’Ukraine dans son camp, ce serait lui qui ne contiendrait plus son ambition hégémonique. Mais aujourd’hui, la tragédie se joue sur fond d’arsenaux nucléaires.

Certes, la menace russe d’utiliser quelques-unes de ses ogives nucléaires n’est pas crédible dans la mesure où, d’un côté comme de l’autre, personne ne veut en arriver là. Mais dans la montée des tensions, un dérapage ou un accident peut toujours se produire : la menace n’est pas à prendre au sérieux mais le risque, lui, doit l’être. C’est cette prise de conscience au bord du gouffre de la crise les fusées de Cuba, en 1962, qui avait conduit Kennedy à déclarer : « Tout en défendant leurs intérêt vitaux, les puissances nucléaires doivent éviter les confrontations qui forcent l’adversaire à choisir entre une retraite humiliante et une guerre nucléaire. » Il faut dire que le monde était passé à deux doigts du pire qui n’avait été évité de justesse que parce que deux hommes d’État conscients de leur écrasante responsabilité ont renoncé à s’accuser l’un l’autre, ont résisté, chacun de leur côté, au parti de la guerre qui les poussait à l’irréparable et ont négocié secrètement pour trouver une issue sans que personne fût obligé de s’humilier. Kennedy, à l’issue de ce discours, se fit lyncher par la partie de l’opinion ralliée au parti de la guerre.

Hélas, les hommes ne changeant pas, depuis la dernière guerre mondiale, le parti de la guerre sévit des deux côtés de l’Atlantique, comme au fond il a toujours sévi, sommant chacun de choisir entre le belliciste adorateur de la guerre et le pacifiste qui préfère vivre couché que mourir debout en homme libre. Comme si choisir la guerre, c’était toujours choisir le courage et tout tenter pour éviter que les hommes ne s’entretuent, c’était toujours faire preuve de lâcheté. Et revoilà Munich 1938 qui revient en boucle. Comme à chaque conflit depuis la Corée jusqu’à l’Afghanistan en passant par l’Irak et le Vietnam. Mais combien de Munich d’un autre genre à la fin, quand les Occidentaux plient bagage et abandonnent les autochtones à leur terrible sort ? Tout peut arriver : l’engrenage tragique de la violence que personne n’aurait voulu mais auquel tout le monde aurait contribué et qui pourrait détruire l’Europe et peut-être l’humanité ou la capitulation munichoise des puissances occidentales qui ne voudront peut-être pas risquer le pire pour l’Ukraine, ni même peut-être pour les pays baltes ou la Pologne. Je l’ai dit un jour sur un plateau de télévision à une Ukrainienne pour laquelle il était impensable que les Etats-Unis et les Européens ne soutiennent pas l’Ukraine jusqu’à la défaite de la Russie : ne croyez pas cela, ils vous laisseront tomber quand le risque sera trop grand ou les peuples trop las de payer le prix de leur soutien.

Nos dirigeants n’ont pas reçu de mandat explicite pour continuer cette guerre

C’est que l’on ne peut pas envoyer à la guerre des peuples qui ne veulent pas se battre. En 1938, durement éprouvée par la grande dépression, traumatisée par la boucherie de 1914-1918, ayant sous les yeux la foule innombrable des gueules  cassées, la société française ne voulait pas envoyer ses enfants mourir pour les Sudètes, ni pour Dantzig. Lamentable, peut-être, mais c’était une réalité. Et quand on déclara la guerre à l’Allemagne pour la Pologne, tout le monde resta derrière la ligne Maginot en attendant l’ennemi, et la, le soldat français, mal commandé, se montra héroïque. Et quatre ans plus tard, pour éviter une troisième guerre mondiale, les Anglais et les Américains laissèrent la Tchécoslovaquie et la Pologne à Staline.

Retour aux réalités des relations entre les peuples, ce qui devait arriver arrive : les Américains se retirent. Crier à la trahison ne sert à rien. On avait déjà taxé Obama de lâcheté pour ne pas être intervenu pour la Crimée. On avait critiqué Biden pour avoir dit qu’il n’enverrait jamais de soldats américains en Ukraine et pour sa lenteur à franchir les lignes rouges de la fourniture d’équipements militaires de plus en plus meurtriers. Si ces deux présidents démocrates, aux antipodes de ce qu’incarne Poutine, se sont montrés si prudents, ce n’était pas pour ménager la Russie mais parce qu’ils savaient que si l’escalade venait tout à coup à échapper à leur contrôle, leur opinion publique se retournerait contre eux.

Les dernières élections américaines ont consacré la défaite du parti de la guerre. Au-delà du style brutal et insupportable de Donald Trump, sa force lui vient du mandat qu’il a reçu du peuple américain d’arrêter au plus vite cette guerre. La faiblesse des dirigeants européens vient de ce que la plupart d’entre eux veulent la continuer à tout prix sans avoir reçu de mandat explicite pour cela. La société américaine connaît un malaise trop profond, est trop fracturée et n’a pas encore digéré les traumatismes du passé pour avoir ce genre d’envie. Ce que ne semblent pas voir la plupart des dirigeants européens, c’est que leurs propres sociétés traversent elles aussi une crise matérielle, morale et démocratique qui les pousse à refuser une telle épreuve et à prendre un tel risque. Le discours de la dramatisation tenu par des dirigeants dont la légitimité démocratique est déjà très affaiblie ne peut qu’aggraver les choses et fragiliser davantage les nations européennes dans un monde de plus en plus en décalage avec les principes qui les gouvernent. Les peuples européens ne sont pas menacés de sortir de l’Histoire. Un peuple ne peut écrire sa propre histoire dans l’Histoire que, selon la formule gaullienne, dans le monde tel qu’il est parmi les autres tels qu’ils sont. C’est bien le problème : le somnambulisme d’une partie des élites européennes atteint maintenant un nouveau sommet. C’est ce que je me suis dit mercredi dernier en regardant l’allocution du président de la République, puis les plateaux de télévision qui ont suivi, ou en lisant les déclarations communes des dirigeants européens. On dit que le somnambule n’a pas conscience de ce qu’il est en train de vivre et que, de ce fait, il peut être dangereux pour lui-même ou pour les autres. J’ai vu ce soir-là des somnambules qui marchaient sans se rendre compte de ce qu’ils faisaient. Depuis trois ans, ils n’ont cessé de se comporter comme si la Russie pouvait être battue et rendre la Crimée et le Donbass. Ils n’ont cessé d’agir comme si aucune escalade n’était à redouter et comme si aucune escalade ne s’était produite. Ils n’ont cessé de prendre des sanctions contre la Russie sans voir qu’elles sanctionnent surtout les peuples européens. Ils ont agi sans se préoccuper ni assumer les conséquences planétaires et à long terme, sans prendre la mesure de leur isolement croissant sur la scène du monde, comme nous, Français, avons oublié que le premier allié de l’Algérie était la Russie. Ils n’ont toujours pas compris que le retournement américain était la traduction d’une réalité planétaire qu’ils refusaient de voir.

« Que feront les Européens au pied du mur de la guerre totale ? »

Les vrais hommes d’État ne sont pas inconséquents

Régis Debray a écrit à propos de De Gaulle : « L’homme d’État est celui qui veut les conséquences de ce qu’il veut. » Le moins que l’on puisse dire, c’est que depuis trois ans, on cherche en vain les hommes ou les femmes d’État qui veulent réellement les conséquences de ce qu’ils veulent et qui l’assument. Devant le lâchage américain, on parle de prise de conscience. Mais en réalité, ce n’est pas tant à une prise de conscience qu’à une fuite en avant qu’on assiste, mais à une fuite en avant dans la panique de tous les atlantistes soudain pris à revers et dont toute la vision du monde s’effondre sans pour autant ouvrir les yeux sur la réalité du monde et de leurs propres sociétés. Ils n’ont pas d’autres réponses que de bricoler des coalitions politiques bancales pour ne pas changer de politique, et une Europe fédérale pour ne pas changer d’Europe, en s’inscrivant dans la continuation d’une guerre par procuration meurtrière sans buts de guerre un tant soit peu réalistes. Ils ne voient plus d’autres sources de légitimé à leur pouvoir que d’être pour le plus longtemps possible les dirigeants du camp du bien. Mais qui croit encore à cette fable dangereuse qui empêche de chercher une issue au massacre?

Le pire est à venir. Il est dans le discours qui glisse vers le sang et les larmes, vers les sacrifices demandés à une société qui n’en peut plus des sacrifices. L’Angleterre de 1940 luttait pour sa survie. La France de 2025 n’est menacée que par l’escalade et la surenchère qu’elle nourrit. Quand j’écoute les commentaires après l’allocution du président de la République et que j’entends ironiser sur les discussions autour de l’âge de la retraite et sur la protection sociale alors que le pays serait au bord de la guerre, je ne peux m’empêcher de penser à tous les artisan de la défaite de 1940 qui essayaient de faire porter le chapeau aux 40 heures et aux congés payés, quand c’était Laval en 1935 qui disait qu’il ne pouvait pas augmenter le budget de la défense parce que la situation financière ne le permettait pas. Et de me remémorer l’anecdote que raconte Bernanos dans Les grands cimetières sous la lune : « J’apprenais ce matin l’entrée à Vienne des troupes hitlériennes. Et cinq minutes plus tard, un brave homme m’arrête dans la rue : « Voilà où nous mène le Front populaire!… » Nous regardions ensemble défiler, ainsi qu’une cour des miracles, des vieux et des vieilles réclamant la retraite tant de fois promise et tant de fois différée. « Salauds ! », s’écrie mon compagnon, en montrant le poing à ces épaves. – Oh ! mon pays !… »

Oh mon pays divisé ! Le pire risque d’être à venir.

Lettre ouverte demandant aux dirigeants de l’UE de répondre de leur complicité dans le génocide (suivi) 

par l’Institut internationale de Recherches sur la Paix à Genève (GIPRI)

Source : Horizons et débats, Zurich, 9 avril 2024

Le GIPRI, à Genève, souhaite revenir vers vous au sujet de la question d’un cessez-le-feu à Gaza. Nous n’avons reçu aucune réponse de votre part à nos précédentes interventions, dont la plus récente, datée du 15 mars, a déjà été publiée sous forme de lettre ouverte.

    Nous avons pris note de votre condamnation, ces derniers jours, de l’utilisation par Israël de la famine comme arme de guerre, et de votre reconnaissance du fait que les problèmes de famine que nous constatons actuellement à Gaza sont entièrement imputables à l’intervention humaine dans le cadre de la guerre d’agression menée par Israël. Nous saluons cette prise de position, mais ne la jugeons pas encore assez énergique.

    Pourquoi n’y a-t-il toujours aucun appel au cessez-le-feu ? Pourquoi n’y a-t-il aucun recours à des sanctions à l’encontre d’Israël? Pourquoi ne condamne-t-on pas le massacre de centaines de personnes en quête d’aide humanitaire, assassinées de sang-froid ?

    Il y a deux ans, l’UE s’est empressée de sanctionner la Russie. Les crimes d’Israël sont infiniment plus graves, et pourtant l’UE ne lui demande pas de cesser de violer le droit international.

    Comme l’a récemment fait remarquer notre collègue Josh Paul, «l’Europe avait là une occasion de s’affirmer et de démontrer qu’elle constituait un contrepoids important aux Etats-Unis au sein même de l’Alliance Occidentale élargie. Cette démarche aurait pu être bénéfique à la fois pour cette alliance et pour sortir les Etats-Unis de leur état de stupeur intellectuelle et morale vis-à-vis de la politique à l’égard d’Israël et de la Palestine.

    Hormis quelques exceptions notables (dont l’Irlande, la Belgique, l’Espagne, la Slovénie et la Norvège), nous avons complètement laissé passer cette occasion, et cela, au détriment de chacun d’entre nous.»

    En tant que dirigeants de l’Union européenne, il est de votre devoir d’exiger un cessez-le-feu immédiat, conformément aux obligations qui vous incombent en vertu du Statut de Rome. Le temps ne joue plus en notre faveur, alors que chaque jour, nous apprenons avec horreur que des centaines d’autres civils innocents ont été tués au cours de la nuit. En moins de six mois, ce sont plus de 13000 enfants qui ont été tués, et ce sous votre supervision. Un grand nombre d’autres enfants sont en train de mourir de faim. Combien faudra-t-il encore d’enfants massacrés avant que vous ne réagissiez ? Il ne s’agit même plus de la Palestine. Il s’agit de nous tous. C’est une honte et un déshonneur pour nous tous, citoyens de cette terre, d’avoir permis un tel carnage d’enfants innocents et de n’avoir rien fait pour y mettre un terme. Sachez que notre groupe prépare un projet de communication au Bureau du Procureur de la CPI (conformément à l’article 15 du Statut de la CPI) sur la «Responsabilité des fonctionnaires de l’Union européenne et de certains Etats membres de l’UE dans la complicité de crimes de guerre, de crimes contre l’humanité et de génocide commis par les forces armées israéliennes dans la bande de Gaza», en ciblant à ce stade la Présidente von der Leyen. Nous préparons un dossier d’amicus curiae pour soutenir d’autres enquêtes en cours concernant le génocide en cours à Gaza.

    Il semble que la société civile soit à présent dans l’obligation de demander publiquement la démission des fonctionnaires de l’UE et l’ouverture d’une action en justice devant les tribunaux internationaux, uniquement pour rétablir la rectitude morale et l’adhésion aux cadres juridiques internationaux établis.

    Malheureusement, vos politiques inefficaces se sont jusqu’à présent révélées incapables ou peu désireuses d’empêcher un génocide de se produire en temps réel et sous nos yeux. Jusqu’à ce que nous obtenions satisfaction, nous ne cesserons de vous demander des comptes et d’exiger de vous que vous preniez des mesures appropriées et appeliez à un cessez-le-feu immédiat.

Salutations cordiales,

Jonathan O’Connor – Irlande
Gabriel Galice – France
Gilles Emmanuel Jacquet – France
Cristina Cabrejas – Espagne
Soaade Messoudi – Belgique
Guy Mettan – Suisse
Professor Alfred de Zayas – Suisse, USA
Tim Clennon – Suisse, USA
Pierre-Emmanuel Dupont, France

L’Institut International de Recherche sur la Paix de Genève (www.gipri.ch) est une organisation non gouvernementale dotée d’un statut consultatif auprès de l’ONU. Il a été fondé en 1980 par le professeur Roy Adrien Preiswerk, Directeur de l’Institut Universitaire d’Etude du Développement et professeur à l’Institut Universitaire des Hautes Etudes Internationales à Genève.

Mettre fin à la guerre par une paix négociée

Légitime défense et recherche d’une paix juste et durable ne sont pas contradictoires

Source : Institut Schiller

https://www.institutschiller.org/veille-strategique/article/mettre-fin-a-la-guerre-par-une-paix-negociee

26 septembre 2023

La proposition de paix ci-dessous, par quatre personnalités allemandes éminentes, a fait l’objet d’un long article de Michael von den Schulenburg dans lequel il montre en quoi elle constitue une opportunité qui doit être largement discutée et promue à l’échelle internationale pour poser les bases d’une paix authentique.
En tant que proposition, celle-ci suscitera des réflexions et des suggestions d’ajustements mais, en l’état, il nous a semblé important de la reprendre et de la divulguer le plus largement possible, car elle s’oppose à la stratégie des va-t-en guerre anglo-américains.

Cette proposition a été formulée par : 
— Peter Brandt, fils aîné de l’ancien chancelier allemand, le socialiste Willy Brandt, artisan de l’Ostpolitik. 
— Hajo Funke, politologue, spécialiste de l’extrême-droite et de l’antisémitisme. 
— Général Harald Kujat (retraité), ancien inspecteur général de la Bundeswehr, président du Comité militaire de l’OTAN de 2002 à 2005. 
— Horst Teltschik, ancien conseiller du chancelier chrétien-démocrate Helmut Kohl et ancien dirigeant de la Conférence de Munich sur la sécurité.

Traduction libre à partir de l’original publié le 28 août 2023 par le site suisse Zeitgeschehen-im-fokus.ch

Depuis le début de la guerre d’agression russe, le 24 février 2022, l’Ukraine mène une guerre de défense légitime dans laquelle sa survie en tant qu’État, son indépendance nationale et sa sécurité sont en jeu. Cette affirmation est vraie indépendamment de la situation démocratique, de l’État de droit et de la réalité constitutionnelle, ainsi que des antécédents beaucoup plus complexes de la guerre et de sa toile de fond politique mondiale tout aussi compliquée.

Cependant, la légitimité de l’autodéfense armée, mentionnée par l’article 51 de la Charte des Nations unies, ne dispense pas le gouvernement de Kiev et les États qui le soutiennent de l’obligation, notamment vis-à-vis de son propre peuple, de faire preuve de retenue, de ne pas réagir de manière excessive en augmentant la violence et la destruction et de promouvoir un règlement politique basé sur une paix juste et durable. Même – et surtout – pendant la guerre, les efforts constants pour parvenir à une solution diplomatique ne doivent pas se relâcher.

Il en va de même pour les Etats indirectement impliqués, dont la République fédérale d’Allemagne, particulièrement tenue par l’impératif de paix de sa Constitution. D’ailleurs, le 2 mars 2022, quelques jours après le début de l’attaque russe, le gouvernement fédéral approuvait une résolution [1]présentée par l’Ukraine et adoptée par l’Assemblée générale des Nations unies, appelant à un « règlement pacifique du conflit entre la Fédération de Russie et l’Ukraine par le dialogue politique, la négociation, la médiation et d’autres moyens pacifiques ».

Le 23 février 2023, une autre résolution de l’ONU [2] appelait les États membres et les organisations internationales à « redoubler leur soutien aux efforts diplomatiques visant à instaurer une paix globale, juste et durable en Ukraine ». Cet engagement s’applique également au gouvernement ukrainien, qui continue de rejeter les négociations avec la Russie [3]).

Jusqu’à présent, l’Ukraine a résisté à la guerre d’agression russe grâce au soutien global de l’Occident. Cependant, les décisions de grande envergure concernant les dépenses nécessaires à la poursuite de la guerre, contre toute raison et malgré le caractère irréalisable des objectifs politiques, ne doivent pas être laissées au seul gouvernement ukrainien. L’intensification constante de la guerre a déjà entraîné un grand nombre de victimes ukrainiennes, tant militaires que civiles, ainsi qu’une destruction substantielle des infrastructures. Plus la guerre durera, plus le nombre de victimes et les destructions augmenteront et plus il sera difficile de parvenir à une paix négociée juste et durable, qui garantisse également la sécurité des États soutenant l’Ukraine. Le risque d’une nouvelle escalade existe déjà du fait des offensives prévisibles des forces russes, de la bataille pour Odessa et du conflit qui a de nouveau éclaté au sujet des exportations de céréales ukrainiennes.

Depuis le 4 juin 2023, les forces ukrainiennes tentent de percer les positions défensives russes profondément étagées et de couper le pont terrestre entre la Russie et la Crimée afin d’isoler les forces russes du centre logistique de la Crimée. Les forces ukrainiennes perdent un grand nombre de soldats et de blindés (occidentaux) dans les combats, sans avoir remporté le moindre succès jusqu’à présent.

Si la contre-offensive échoue, il faut s’attendre à ce que l’Ukraine exige que des soldats occidentaux suivent les armes occidentales, car même les livraisons d’armes prévues ne peuvent compenser les énormes pertes de personnel militaire ukrainien. La Russie, quant à elle, n’a pas encore déployé la majeure partie de ses troupes d’active. On peut donc supposer qu’après de nouvelles pertes ukrainiennes lors de la contre-offensive, la Russie s’efforcera de sécuriser les territoires annexés et d’atteindre ainsi l’objectif de « l’opération militaire spéciale ».

Aucune des deux parties ne peut gagner la guerre

Il est clair depuis un certain temps que ni la Russie ni l’Ukraine ne peuvent gagner cette guerre, car ni l’une ni l’autre n’atteindra les objectifs politiques pour lesquels elles se battent. L’Ukraine ne peut pas vaincre la Russie militairement, même avec le soutien occidental en armes et munitions et en formation de soldats ukrainiens.

Même la livraison d’« armes miracles » [4], réclamée à maintes reprises par les profanes, ne provoquera pas le « changement de la donne » tant espéré qui pourrait faire évoluer la situation stratégique en faveur de l’Ukraine.

Dans le même temps, cependant, le risque d’une escalade encore plus importante, conduisant à un conflit militaire entre l’OTAN et la Russie et au réel danger d’une guerre nucléaire limitée au continent européen, bien que les États-Unis et la Russie veuillent l’éviter, ne cesse de s’accroître. [5].

Cette éventualité doit être évitée, car l’Ukraine a tout intérêt à rechercher un cessez-le-feu le plus rapidement possible, ouvrant ainsi la voie à des négociations de paix. Il en va également de l’intérêt des États européens qui soutiennent inconditionnellement l’Ukraine, mais sans aucune stratégie discernable. En raison de l’usure croissante des forces armées ukrainiennes, le risque augmente de voir la guerre en Ukraine dégénérer en une guerre européenne.

L’Ukraine accroît ce risque en intensifiant ses attaques contre les infrastructures stratégiques de la Russie, avec le soutien de l’Occident, comme celle contre la base nucléaire stratégique Engels près de Saratov, le 26 décembre 2022, ou contre le pont de Kertch [6].

En outre, l’Occident pourrait se sentir obligé d’intervenir activement pour empêcher une défaite écrasante de l’Ukraine (Daily Telegraph : L’Ukraine et l’Occident sont confrontés à une défaite dévastatrice). [7]

Est-il possible de négocier avec Poutine ?

Jusqu’ici, rien ne prouve que l’objectif politique de « l’opération militaire spéciale » soit de conquérir et d’occuper l’ensemble de l’Ukraine, ni qu’après cela, la Russie envisage d’attaquer les États de l’OTAN. Rien ne prouve non plus que la Russie et les États-Unis se préparent à cette éventualité.

D’un point de vue militaire, on ne peut toutefois pas exclure totalement la possibilité que les forces russes aient l’intention de conquérir des zones situées à l’ouest du Dniepr, étant donné qu’elles n’ont pas encore détruit les ponts qui enjambent le fleuve, ce qui serait pourtant à leur avantage dans la configuration actuelle.

Poutine réfute vigoureusement l’idée qu’il poursuivrait, comme on le prétend souvent, l’objectif impérialiste de restaurer l’Union soviétique : « Celui qui ne regrette pas l’Union soviétique n’a pas de cœur, celui qui veut la retrouver n’a pas de cerveau. » [8]

Il était prêt à négocier avec l’Ukraine et l’est certainement encore, mais toujours à condition que l’autre partie (Américains, Ukrainiens et Occidentaux) veuille également négocier. Il a fait plusieurs déclarations positives à cet égard.

Par exemple, à l’occasion de la déclaration de mobilisation partielle du 21 septembre 2022 : « C’est ce que je voudrais déclarer publiquement pour la première fois. Après le début de l’opération militaire spéciale, en particulier après les pourparlers d’Istanbul, les représentants de Kiev ont réagi très positivement à nos propositions. Mais un règlement pacifique ne convenait manifestement pas à l’Occident et c’est pourquoi, après la coordination de certains compromis, Kiev a reçu l’ordre de rompre tous ces accords. » [9]

Toujours le 30 septembre 2022, dans la déclaration sur l’annexion des quatre régions : « Nous appelons le régime de Kiev à cesser immédiatement le feu et toutes les hostilités, à mettre fin à la guerre qu’il a déclenchée en 2014 et à revenir à la table des négociations. Nous sommes prêts à cela, comme nous l’avons dit plus d’une fois. » [10]

Le 17 juin 2023, Poutine a déclaré à la délégation africaine pour la paix : « Nous sommes ouverts à un dialogue constructif avec tous ceux qui veulent la paix, sur la base des principes de justice et en tenant compte des intérêts légitimes des différentes parties. » [11] [12] À cette occasion, il a montré de manière ostentatoire une copie paraphée du projet de traité issu des négociations d’Istanbul.

Le 23 juin 2023, le quotidien allemand Die Welt écrivait dans un éditorial détaillé que les médias russes parlent également de négociations. On peut supposer que cela a été fait avec l’approbation du Kremlin. L’initiative africaine a été largement reprise et commentée favorablement dans la couverture médiatique russe à l’occasion du sommet Russie-Afrique.

L’agence de presse nationale RIA a publié un commentaire déplorant l’échec des précédentes initiatives de paix. Sa rédactrice-en-chef, Margarita Simonjan, qui avait auparavant appelé à un durcissement de l’action de l’armée russe, préconise un cessez-le-feu et une zone démilitarisée sécurisée par les forces de maintien de la paix de l’ONU. Il est juste d’arrêter l’effusion de sang maintenant, a-t-elle déclaré. Les Ukrainiens devraient ensuite se prononcer par référendum sur le pays auquel ils souhaitent appartenir. « Avons-nous besoin de territoires qui ne veulent pas vivre avec nous ? Je n’en suis pas sûre. Pour une raison ou une autre, il me semble que le président n’en a pas besoin non plus », a déclaré Mme Simonjan. [13]

La guerre aurait pu être évitée [14] si l’Occident avait accepté un statut de neutralité pour l’Ukraine – ce que Zelensky était initialement tout à fait disposé à admettre – renoncé à l’adhésion à l’OTAN et appliqué l’accord de Minsk II sur les droits des minorités pour la population russophone. La guerre aurait pu se terminer au début d’avril 2022 si l’Occident avait permis la conclusion des négociations d’Istanbul. Il incombe à nouveau, et peut-être pour la dernière fois, à « l’Occident collectif », et en particulier aux États-Unis, de s’engager sur la voie d’un cessez-le-feu et de négociations de paix.
Il est impératif d’écarter le danger

Il est impératif d’écarter le danger

Les rivalités impériales, l’arrogance nationale et l’ignorance ont déclenché la Première Guerre mondiale, qui a été qualifiée de catastrophe majeure du XXe siècle. La guerre d’Ukraine ne doit pas devenir la catastrophe phare du XXIe siècle !

L’européanisation croissante du conflit menace de se transformer en une guerre majeure entre la Russie et l’OTAN, ce qu’aucune des parties ne souhaite et, compte tenu de la menace aiguë de catastrophe nucléaire dans ce cas, ne peut souhaiter. Il est donc urgent d’arrêter l’escalade avant qu’elle ne prenne une ampleur qui échappe au contrôle politique.

Il appartient maintenant aux Etats européens et à l’UE, dont le poids politique mondial ne cesse de se réduire dans la guerre et par la guerre, d’orienter tous leurs efforts à rétablir une paix stable sur le continent et d’empêcher ainsi une guerre européenne majeure. Pour l’éviter, il faut que les principaux responsables politiques européens, à savoir le président français et le chancelier allemand [15], s’engagent conjointement et en coordination avec les présidents américain et turc, tant qu’il en est encore temps et que l’on n’a pas encore franchi le « point de non-retour » auquel Jürgen Habermas s’est précisément référé.

La paix est possible : comment échapper au danger

Positions actuelles des parties en conflit :

UKRAINE :

— Négociations uniquement après le retrait des troupes russes du territoire ukrainien ou la libération de tous les territoires occupés par la Russie. 
— Obligation pour la Russie de supporter les coûts de la reconstruction. 
— Condamnation des dirigeants russes responsables de l’attaque. 
— Adhésion à l’OTAN après la fin de la guerre. 
— Garanties de sécurité par des États désignés par l’Ukraine.

RUSSIE :

— Neutralité consolidée de l’Ukraine – pas d’adhésion à l’OTAN. 
— Pas de stationnement de troupes américaines et d’autres troupes de l’OTAN sur le territoire ukrainien. 
— Reconnaissance des régions de Louhansk, Donetsk, Zaporizhia et Kherson comme territoire russe. 
— Plafonds pour les forces armées ukrainiennes en général et pour chaque force armée en particulier. 
— Négociations avec les États-Unis et l’OTAN sur la maîtrise des armements, en particulier sur les mécanismes de vérification du système de défense contre les missiles balistiques de l’OTAN en Pologne et en Roumanie.

Après le retrait de l’Ukraine des accords d’Istanbul, les deux parties en conflit ont posé des conditions préalables à l’ouverture des négociations et le président ukrainien a même publié un décret les interdisant. Les deux parties ont également formulé des exigences quant à l’issue des négociations, qu’il est impossible de satisfaire de cette manière. Il est donc essentiel que toutes les conditions préalables à l’ouverture des négociations soient abandonnées. La prise de position chinoise propose une approche raisonnable. Elle appelle les parties à « reprendre les pourparlers de paix […] à reprendre les négociations ».

Les États-Unis ont un rôle important à jouer dans l’ouverture des négociations et devraient faire pression sur le président ukrainien pour qu’il négocie. En outre, les États-Unis (et l’OTAN) doivent être prêts à s’engager dans des négociations sur le contrôle des armements, y compris des mesures militaires de confiance.

Phase I – Cessez-le-feu

Pour lancer le processus de paix, le Conseil de sécurité des Nations unies devrait examiner un projet de résolution rédigé selon les lignes suivantes et prescrire d’autres mesures comme indiqué ci-dessous :

1. Le Conseil de sécurité des Nations unies : 
— adopte, conformément à l’article 24, paragraphe 1, de la Charte des Nations unies, un calendrier et un échéancier pour un cessez-le-feu et des négociations visant à mettre fin à la guerre en Ukraine et à rétablir la paix, conformément à la responsabilité principale qui lui a été confiée par ses membres en matière de maintien de la paix et de la sécurité internationales, 
— décide d’un cessez-le-feu général et complet entre les parties belligérantes, la Russie et l’Ukraine, à compter du « jour X ». Le cessez-le-feu sera sans exception, sans limitation ni arrangement spécial, quel que soit le déploiement des forces armées et des systèmes d’armes adverses. Il est contraignant et mis en œuvre de manière générale et globale, 
— confie à un haut-commissaire pour la paix et la sécurité en Ukraine la responsabilité politique de mettre en œuvre le calendrier et l’échéancier, ainsi que toutes les mesures décidées par le Conseil de sécurité des Nations unies dans ce contexte, 
— décide du déploiement d’une force de maintien de la paix des Nations unies [16], conformément au chapitre VII de la Charte des Nations unies, chargée d’observer et de faire respecter le cessez-le-feu et les mesures sécuritaires et militaires convenues entre les parties au conflit.

2. Les parties au conflit cesseront toutes les hostilités à la date fixée par le Conseil de sécurité des Nations unies (« jour X »).
3. À partir de cette date, plus aucune arme ni munition ne sera fournie à l’Ukraine. La Russie doit également cesser de fournir des armes et des munitions à ses forces dans les territoires occupés depuis le 24 février 2022 et en Crimée.
4. Toutes les forces étrangères irrégulières, les conseillers militaires et le personnel des services de renseignement des deux parties belligérantes devront être retirés du territoire ukrainien au plus tard au jour X + 10.

Phase II – Négociations de paix

1. Les négociations de paix débutent le jour X +15 sous la présidence du secrétaire général des Nations unies et/ou du haut-commissaire des Nations unies pour la paix et la sécurité en Ukraine, au siège des Nations unies à Genève.
2. Les deux parties au conflit réaffirment leur détermination à mener les négociations avec la ferme intention de mettre fin à la guerre et de rechercher un règlement pacifique et durable de toutes les questions en litige. Elles tiendront compte des lettres adressées par la Russie aux États-Unis et à l’OTAN le 17 décembre 2021, dans la mesure où elles sont pertinentes pour les négociations bilatérales, et du document de position de l’Ukraine pour les négociations du 29 mars 2022, et s’appuieront sur les résultats des négociations d’Istanbul.
3. Éléments d’un règlement négocié :
a) Les parties au conflit 
— ne se considéreront plus comme des adversaires à l’avenir et s’engagent à revenir aux principes d’une sécurité égale et indivisible, 
— s’engagent à renoncer à la menace et à l’usage de la force, 
— s’engagent à ne pas prendre de mesures préparatoires à la guerre contre l’autre partie, 
— s’engagent à faire preuve de transparence dans leur planification et leurs exercices militaires et d’une plus grande prévisibilité dans leurs actions militaires et politiques, 
— acceptent le déploiement d’une force de maintien de la paix des Nations unies sur le territoire ukrainien dans une zone de 50 km de large à partir de la frontière russe, y compris les régions de Louhansk, Donetsk, Zaporizhia et Kherson dans leurs limites administratives, 
— s’engagent à résoudre tous les différends sans recourir à la force, par la médiation du haut-commissaire des Nations unies ou, si nécessaire, des États garants. Le droit de l’Ukraine à l’autodéfense individuelle et collective en vertu de l’article 51 de la Charte des Nations unies ne serait pas affecté.

b) La Russie 
— retirera ses forces armées du territoire de l’Ukraine jusqu’aux frontières du 23 février 2022, 
— retirera ses forces armées sur son propre territoire jusqu’à une distance d’au moins 50 km de la frontière ukrainienne, si elles ont été déployées dans cette zone depuis le 24 février 2022.

c) L’Ukraine 
— retirera ses forces armées d’une zone située à au moins 50 km de la frontière russe, comprenant les régions de Louhansk Donetsk, Zaporizhia et Kherson, 
— déclarera comme permanent son statut d’État neutre et n’adhérera à aucune alliance militaire, y compris l’Alliance de l’Atlantique Nord. La souveraineté, l’intégrité territoriale et l’indépendance de l’Ukraine seront garanties par les engagements correspondants des puissances garantes [17]. Les garanties ne s’appliqueront pas à la Crimée et aux régions de Louhansk, Donetsk, Zaporizhia et Kherson à l’intérieur de leurs anciennes frontières administratives, 
— renonce à la mise au point, à la possession et au déploiement d’armes nucléaires sur son territoire, 
— n’autorisera pas le déploiement permanent ou temporaire des forces armées d’une puissance étrangère ou de son infrastructure militaire sur son territoire, 
— n’autorisera pas les exercices et les manœuvres des forces armées étrangères sur son territoire, 
— mettra en œuvre les plafonds convenus [18] pour les forces armées ukrainiennes dans un délai de deux ans.

d) Les problèmes liés à la Crimée et à Sébastopol seront négociés bilatéralement par voie diplomatique dans un délai de 15 ans et résolus en renonçant à la force militaire.

e) Le statut futur des régions de Louhansk, Donetsk, Zaporizhia et Kherson sera mutuellement convenu lors des négociations. La Russie autorisera le retour des réfugiés. Si les partenaires de négociation ne parviennent pas à s’accorder sur cette question, le haut-commissaire des Nations unies pour la paix et la sécurité en Ukraine organisera un référendum dans les deux ans suivant l’entrée en vigueur du traité de paix, au cours duquel la population se prononcera sur le statut futur. Les citoyens ukrainiens résidant de manière permanente dans ces régions au 31 décembre 2021 pourront y participer. La Russie et l’Ukraine s’engagent à reconnaître les résultats du référendum et à les transposer dans leurs législations nationales respectives avant la fin de l’année au cours de laquelle le référendum a eu lieu. Pour la population des régions ayant décidé de rester au sein de l’Ukraine, le gouvernement ukrainien incorporera dans sa constitution les droits des minorités conformément aux normes européennes et les mettra en œuvre avant la fin de l’année au cours de laquelle le référendum a eu lieu (conformément à l’accord de Minsk II).

f) Les États garants, qui sont membres de l’Union européenne, favoriseront l’adhésion de l’Ukraine en soutenant l’État de droit et les réformes démocratiques.

g) La reconstruction de l’économie et des infrastructures ukrainiennes sera encouragée par une conférence internationale des donateurs.

h) Les deux parties participeront à une conférence sur la sécurité et la coopération en Europe dans le cadre de la CSCE et la soutiendront de manière constructive, dans le but d’établir un ordre européen de sécurité et de paix. Cette conférence se tiendrait dans l’année suivant l’entrée en vigueur du traité de paix.

i) Le traité entrera en vigueur dès que les deux parties et cinq Etats garants l’auront signé et, dans la mesure nécessaire, que les parlements de ces Etats l’auront approuvé, et que l’Ukraine aura consacré son statut d’Etat neutre, indépendant et non aligné (sans objectif d’adhésion à l’OTAN) en modifiant sa constitution. [19]

j) Aucun retard de l’une ou l’autre des parties ne saurait entraver la mise en place d’une politique de sécurité et de coopération.

k) Aucun retard ne justifiera la rupture du cessez-le-feu ni le retrait des accords conclus jusqu’à présent.

Phase III – Un ordre européen de sécurité et de paix

À long terme, seul un ordre européen de sécurité et de paix peut garantir la sécurité et la liberté de l’Ukraine, dans lequel l’Ukraine et la Russie auront leur place. Cette architecture européenne de sécurité garantirait que la position géostratégique de l’Ukraine ne joue plus un rôle clé dans la rivalité géopolitique entre les États-Unis et la Russie. Le moyen d’y parvenir est d’organiser une conférence dans le cadre de la CSCE, qui s’appuie sur les progrès considérables réalisés dans la « Charte de Paris » et les développe davantage, en tenant compte du cadre stratégique et de sécurité actuel.

L’agression de l’OTAN contre la Yougoslavie en 1999, un tournant historique

par Živadin Jovanović, (*)

Forum de Belgrade pour un monde égalitaire

Source : Horizons et débats

Zurich, numéro du 11 avril 2023

Le 24 mars, le Forum de Belgrade pour un monde égalitaire, l’Association serbe des généraux et amiraux, l’Association serbe des anciens combattants SUBNOR et d’autres associations et groupes de réflexion indépendants ont commémoré le 24e anniversaire de l’agression de l’OTAN contre la Serbie et le Monténégro (République fédérale de Yougoslavie). A cette occasion solennelle, ils ont rendu hommage aux héros tombés pour la défense du pays ainsi qu’à  toutes les victimes de cet acte illégal et criminel.

Lors de la conférence au niveau suprême de l’OTAN se tenant du 28 au 30 avril 2000, à Bratislava, les représentants des Etats-Unis avaient expressément confirmé aux alliés et aux candidats à l’alliance de l’é poque les trois buts principaux de leur guerre contre la Yougoslavie: détacher le Kosovo (et Metohija) de la Serbie et en faire un Etat distinct et indépendant; faire de ce nouvel Etat la base des troupes américaines dans les Balkans créer un précédent pour les interventions militaires de l’OTAN dans le monde entier et réalisées sans l’aval du Conseil de sécurité de l’ONU.

La guerre contre la Serbie –
démonstration de l’usage illimité de la force 

L’agression de l’OTAN a été largement perçue comme une démonstration – au premier chef à l’intention de la Russie – de l’usage illimité de la force. Dans ce contexte géopolitique, il ne faut pas oublier que les avions américains ont également profité de l’occasion pour bombarder l’ambassade de Chine à Belgrade, tuant trois journalistes chinois, bombardement que l’OTAN a ensuite attribué à une erreur due à l’emploi d’une carte non-actualisée par les pilotes, une explication qui est très peu plausible.
    Tout le monde le sait, cette agression a violé les principes fondamentaux du droit international et de la Charte des Nations unies et elle a été menée sans l’autorisation du Conseil de sécurité de l’ONU. Compte tenu du fait que la Yougoslavie ne constituait une menace pour aucun pays membre de l’OTAN, les dirigeants de cette dernière ont ainsi enfreint leur propre acte fondateur, tandis que les pays membres de l’OTAN ont bafoué leurs propres constitutions en agissant sans l’autorisation de leurs parlements respectifs.
    Alors que cette attaque a été présentée à tort par les divers médias nationaux comme une intervention «humanitaire», il faut y voir en réalité un fait de guerre en vue d’une expansion politique de l’OTAN (et ainsi des Etats-Unis) vers l’Est en direction des frontières russes qui a également constitué un précédent pour les autres agressions américaines à venir – l’Afghanistan, l’Irak, la Libye, la Syrie … Le déploiement immédiat de la grande base militaire américaine «Bondsteel» près d’Urosevac, au Kosovo et à Metohija, n’était que la première d’une longue série de nouvelles bases militaires américaines en Europe centrale et orientale, en Bulgarie (3), en Roumanie (3) et en Pologne …

La militarisation de l’Europe

Ainsi, l’OTAN a non seulement, et pour la première fois depuis la seconde guerre mondiale, ramené la guerre en Europe mais a parallèlement donné une impulsion extraordinaire au processus de remilitarisation intensive du vieux continent. Tous les pays membres ont été obligés de consacrer 2 % de leur PIB aux dépenses militaires, adapter les infrastructures civiles aux nouvelles exigences militaires, limiter la vente de grandes entreprises aux seuls investisseurs potentiels de l’UE et de l’Otan («pour des raisons de sécurité»), cesser d’importer de nouvelles technologies de «fournisseurs non fiables» (5G) et stopper les achats de gaz et de pétrole à ceux qui y ont recours «pour saper la sécurité de l’Europe».
    Des missiles, dont certains à l’uranium appauvri, incluant notamment des bombes à fragmentation, se sont bel et bien abattus sur la Serbie et le Monténégro, causant des pertes humaines et détruisant l’économie locale. La Serbie ne se remet que lentement des immenses pertes économiques et sociales qu’elle a subies. A Belgrade et dans d’autres grandes villes, même dans les quartiers centraux, on trouve les vestiges de bâtiments gouvernementaux et officiels en ruine suite  aux bombardements par l’OTAN. Cependant, au travers de son agression de 1999 contre la Serbie et le Montenegro, l’OTAN a parallèlement mis à mal toute la structure de sécurité et de coopération de l’Europe et du monde, en invalidant Téhéran, Yalta, Potsdam, Helsinki et d’autres accords et piliers de l’ordre consécutif à la Seconde Guerre mondiale et réinstallant ainsi le désordre, l’insécurité, voire le chaos.

L’agression contre la Serbie se poursuit

L’agression de l’OTAN a pris fin (en 1999) avec la résolution 1244 du Conseil de sécurité des Nations unies, qui garantit la souveraineté et l’intégrité territoriale de la RFY (Serbie) et une grande autonomie pour la province du Kosovo et de Metohija au sein de la Serbie. Depuis, l’agression se poursuit toutefois sur un autre terrain. L’objectif visant à détacher de la Serbie la province autonome évolue dans un nouveau contexte : Alors que la province était placée sous mandat de l’ONU et que la Kfor était principalement composée de troupes de l’OTAN chargées de garantir la même sécurité pour tous, 250 000 Serbes environ ainsi que divers non-Albanais ont été expulsés, leurs maisons incendiées et leurs terres expropriées. En 2008, les ex-dirigeants terroristes de l’UÇK ont proclamé la sécession unilatérale. Les pays de l’OTAN et de l’UE, à l’exception de l’Espagne, de la Roumanie, de la Slovaquie, de la Grèce et de Chypre, ont été parmi les premiers à reconnaître la sécession, bien que sachant qu’elle était une violation du droit international, de la résolution 1244 de l’ONU et de la Constitution serbe.

Ces derniers temps, la Serbie subit une pression sans précédent de la part de l’alliance Etats-Unis/OTAN/UE pour la levée de son veto à l’adhésion du Kosovo aux organisations internationales, y compris l’ONU, l’établissement de relations de bon voisinage sur une base égalitaire de respect mutuel de la souveraineté et de l’intégrité territoriale, la reconnaissance préalable et mutuelle des symboles étatiques et nationaux l’instauration de relations avec le Kosovo sur une base quasi-diplomatique. Sous prétexte de « normaliser les relations », l’Occident, sous le leadership des Etats-Unis, tente en réalité de forcer la Serbie à reconnaître de facto un nouvel Etat, celui du Kosovo, issu de l’agression de l’OTAN en 1999. Les promesses d’adhésion à l’UE, les investissements et les dons ont été instrumentalisés afin de forcer la Serbie à reconnaître la sécession d’une partie de son propre territoire et à renoncer ainsi à tous les droits fondés sur le droit international, la Charte des Nations unies, les garanties du Conseil de sécurité de l’ONU et sa propre Constitution. Toutes ces exigences sont contenues dans le soi-disant «Accord de normalisation des relations entre le Kosovo et la Serbie», présenté à la Serbie le 27 février 2023 et confirmé le 18 mars 2023 à Ohrid, en Macédoine du Nord, sous la forme d’un ultimatum plus ou moins ouvert. Curieusement, cet ultimatum, accompagné de menaces de sanctions et de restrictions économiques, financières et autres en cas de non-respect, a été entériné par le Conseil européen le 24 mars 2023, date à laquelle l’OTAN avait commencé à bombarder Belgrade, Priština et d’autres villes serbes, il y a exactement 24 ans.

Les véritables raisons de la politique
de l’OTAN dans les Balkans

Quelles sont les véritables raisons de tout cela ? Elles sont multiples: favoriser l’adhésion à l’OTAN du Kosovo ainsi que son éventuel rattachement à l’Albanie; parvenir à une «OTANisation» complète des Balkans, incluant la Serbie et la Bosnie-Herzégovine; éradiquer la présence russe et chinoise des Balkans; lever les objections de cinq Etats membres de l’UE (dont quatre sont membres de l’OTAN) à la reconnaissance de la sécession unilatérale du Kosovo et ainsi rétablir l’unité au sein des alliances.

En 1999, l’agression de l’OTAN contre la Serbie et le Monténégro (RFY) a marqué le tournant de l’Alliance, qui est passée de la défense à l’agression, d’une Europe partiellement autonome à sa soumission totale aux Etats-Unis dans leur quête de mondialisation de l’interventionnisme et de confrontation globale avec la Russie et la Chine. Bien que cet évènement ait semblé être le point culminant de l’arrogance unipolaire et de l’hégémonie des Etats-Unis/OTAN, il n’en reste pas moins un rappel à l’ordre pour tous ceux qui croient en un nouvel ordre mondial démocratique. •

(Traduction Horizons et débats)

(*) Živadin Jovanović fut Ministre des affaires étrangères de Yougoslavie du 9 janvier 1998 au 4 novembre 2000, donc pendant la guerre du Kosovo du 24 mars au 11 juin 1999.  (Note du responsable du blog La paix mondiale menacée.)

Négociations de paix 

Wagenknecht et Schwarzer rédigent un manifeste pour la paix

 par Danielle Bleitrach

Histoire et Société

13 février 2023

Le Spd de Scholz a ce weekend vécu une débâcle électorale de plus. Il paye la gestion complètement incohérente du pays, soumis aux pressions bellicistes d’une partie de sa coalition alors même que l’Allemagne apparait de plus en plus comme la victime principale de la stratégie de guerre par procuration des Etats-Unis et du refus de ce dernier de négocier. Ce qui est en train d’apparaître dans le pays c’est une véritable opposition de gauche à cette soumission aux USA et à l’OTAN. Un manifeste a été lancé qui lie des membres du SPD, avec ceux de die Linke, unis sur la base de la paix, une gauche est en train de surgir de celle qui n’a cessé comme en France d’être la courroie de transmission de l’OTAN, de soutenir y compris les nationalismes d’extrême-droite. Une manifestation est prévue à Berlin le 25 février. Notons que cette position se rapproche beaucoup de celle adoptée récemment par Fabien Roussel, mais qu’elle a le mérite de ne pas attendre que l’ensemble de la gauche soit d’accord, voire d’avoir demandé son avis à l’ONU, pour être à l’initiative en matière de refus de livrer des armes. C’est à ce titre un pas important. (note et traduction de Danielle Bleitrach dans histoireetsociete)

Dans un manifeste pour la paix, la politicienne de gauche Sahra Wagenknecht et la publiciste Alice Schwarzer appellent à la fin des livraisons d’armes à l’Ukraine. Elles appellent également à un rassemblement le 25 février à Berlin.

La politicienne de gauche Sahra Wagenknecht et la publiciste Alice Schwarzer ont écrit un « Manifeste pour la paix ». Au début du texte, qui a été publié vendredi sur la plate-forme de pétition change.org, il est dit qu’aujourd’hui est le 352e jour de la guerre en Ukraine.

« Si les combats continuent ainsi, l’Ukraine sera bientôt un pays dépeuplé et dévasté. »

Wagenknecht et Schwarzer ont également fait référence aux plus de 200 000 soldats et 50 000 civils qui seraient morts dans les combats. Un « peuple entier est traumatisé » :

« Et beaucoup de gens à travers l’Europe ont peur de l’escalade de la guerre. Ils craignent pour leur avenir et celui de leurs enfants. »

Wagenknecht et Schwarzer ont également déclaré que la population ukrainienne avait été « brutalement attaquée par la Russie » et avait besoin de « notre solidarité ». De l’avis des deux parties, toutefois, il ne pouvait s’agir de livraisons d’armes.

« Le président Zelensky ne cache pas son objectif. Après les chars promis, il exige maintenant aussi des avions de combat, des missiles à longue portée et des navires de guerre – afin de vaincre la Russie à tous les niveaux ? Le chancelier allemand assure toujours qu’il ne veut pas envoyer d’avions de combat ou de « troupes au sol ». Mais combien de « lignes rouges » ont déjà été franchies ces derniers mois ? »

Il est à craindre que le président russe Vladimir Poutine « lance une riposte maximale au plus tard en cas d’attaque contre la Crimée », ont déclaré Schwarzer et Wagenknecht. L’Ukraine peut gagner des batailles individuelles, mais pas une guerre contre la plus grande puissance nucléaire du monde. Par conséquent, la guerre doit se terminer à la table des négociations. Cependant, négocier ne signifie pas capituler. 

« Négocier, c’est faire des compromis des deux côtés. Dans le but d’éviter des centaines de milliers de décès supplémentaires et pire. Nous le pensons aussi, et la moitié de la population allemande le pense aussi. Il est temps de nous écouter! »

Enfin, il est dit :

« Nous appelons le chancelier à mettre fin à l’escalade des livraisons d’armes. Maintenant ! Il devrait mener une alliance forte pour un cessez-le-feu et des négociations de paix au niveau allemand et européen. Maintenant ! Parce que chaque jour perdu coûte jusqu’à 1 000 vies supplémentaires – et nous rapproche d’une 3e guerre mondiale. »

Le manifeste a jusqu’à présent été signé par 69 personnalités connues, parmi les premiers à signer l’historien Peter Brandt (fils de Willy Brandt), le politologue Christoph Butterwegge, l’éditeur du journal berlinois Holger Friedrich, la théologienne Margot Käßmann, l’ancien politicien de gauche Oskar Lafontaine, le musicien Reinhard Mey, l’homme politique Martin Sonneborn (Die PARTEI), l’homme politique Jürgen Todenhöfer, le général de brigade à la retraite Erich Vad et le politologue Johannes Varwick.

Il est également informé qu’Alice Schwarzer, Sahra Wagenknecht et l’ancien général de brigade Erich Vad ont appelé à un rassemblement à la porte de Brandebourg le 25 février.

Quand les Européens se réveilleront-ils enfin ?

par Graham E. Fuller

Colombie britanique, Canada

Source : Horizons et débats

Zurich, 5 juillet 2022

Source originaire : 

Source: www.globalbridge.ch du 23/06/22;
L’original a été publié sur le site Internet de Graham E. Fuller (https://grahamefuller.com/ somehard-thoughts-about-post-ukraine du 19/06/22).

Avant de prendre sa retraite, Graham E. Fuller était vice-président du «National Intelligence Council at CIA», responsable des services de renseignement pour l’évaluation de la situation mondiale. Aujourd’hui encore, il est l’un des experts reconnus en matière de géopolitique et continue de suivre de près l’actualité internationale. Il vient de mettre en ligne une brève analyse de la guerre en Ukraine et de la politique désastreuse – pour ne pas dire suicidaire – de l’Europe.

    La guerre en Ukraine dure maintenant depuis suffisamment longtemps pour que certaines tendances se fassent jour. Pour commencer, deux réalités fondamentales s’imposent:

  • Poutine doit être reconnu coupable d’avoir déclenché cette guerre, comme le sont pratiquement tous les dirigeants qui déclenchent une guerre. On peut considérer Poutine comme un criminel de guerre – au même titre que George W. Bush, qui a tué beaucoup plus de gens que Poutine lui-même. 
  • La deuxième accusation concerne les Etats-Unis (OTAN) qui ont délibérément provoqué une guerre avec la Russie en maintenant implacablement leur dispositif militaire hostile, et ce malgré les mises en garde répétées de Moscou concernant le franchissement de la ligne rouge, jusqu’aux frontières de la Russie. Il n’y aurait pas eu de guerre si la neutralité de l’Ukraine, sur le modèle de la Finlande et de l’Autriche, avait été approuvée. Mais Washington a au contraire plaidé en faveur d’une franche défaite russe. 

Alors que la guerre semble s’acheminer vers sa fin, où tout cela va-t-il nous mener? 

    Malgré les déclarations triomphalistes de Washington, la Russie est en train de gagner la guerre, et l’Ukraine l’a perdue. Les éventuels dommages à plus long terme pour la Russie sont toutefois discutables. Les sanctions américaines prises à l’encontre de la Russie se sont avérées bien plus dévastatrices pour l’Europe que pour la Russie. L’économie mondiale a ralenti et de nombreux pays en développement se sont vus confrontés à de graves pénuries alimentaires et à un risque de famine généralisée. 

La façade de la «nouvelle unité»
européenne sous l’OTAN s’effrite

La façade européenne de la soi-disant «unité de l’OTAN» est déjà profondément lézardée. L’Europe occidentale va de plus en plus regretter le jour où elle a aveuglement suivi le joueur de flûte américain dans la guerre contre la Russie. En effet, cette guerre n’est pas une guerre russo-ukrainienne, mais bien une guerre russo-américaine, menée par procuration et cela jusqu’au dernier Ukrainien. 

    Contrairement à ce que pourraient laisser croire certaines déclarations optimistes, l’OTAN pourrait en fait émerger affaiblie de ce conflit. Les Européens de l’Ouest devraient réfléchir à deux fois au bien-fondé et aux conséquences financières désastreuses que pourrait entraîner une confrontation à long terme avec la Russie ou avec d’autres «concurrents» des Etats-Unis.

     L’Europe reviendra tôt ou tard à son approvisionnement en énergies fossiles russes à bas prix. La Russie est à nos portes et la logique de reprise de la relation économique naturelle avec elle finira par s’imposer. 

    L’Europe considère déjà les Etats-Unis comme une puissance en déclin dont la «vision» incohérente et hypocrite en matière de politique étrangère repose sur le besoin désespéré de maintenir le «leadership américain» dans le monde. La volonté des Etats-Unis de recourir à la guerre pour atteindre cet objectif représente un danger croissant pour les autres pays.

    Washington a également fait clairement comprendre que l’Europe devait adhérer à une lutte «idéologique» contre la Chine, dans une sorte de combat protéiforme de la «démocratie contre l’autoritarisme». Et pourtant, c’est bien de la traditionnelle lutte pour la domination du monde qu’il s’agit. Et l’Europe peut moins encore se permettre de basculer dans un affrontement avec la Chine – une «menace» essentiellement perçue par Washington mais jugée peu crédible par de nombreux états européens ainsi que par une grande partie du monde. 

    Le projet chinois de «Nouvelle Route de la Soie» est peut-être le projet économique et géopolitique le plus ambitieux de l’histoire mondiale. Elle relie déjà la Chine à l’Europe par voie ferroviaire et maritime. Le rejet européen du projet «Nouvelle Route de la Soie» lui coûtera cher. Soulignons que la «Nouvelle Route de la Soie» traverse la Russie de part en part. Or, il est impossible pour l’Europe de se fermer à la Russie tout en conservant l’accès à ce mégaprojet eurasiatique. Ainsi, une Europe qui considèrerait que les Etats-Unis sont déjà sur le déclin aurait finalement peu à gagner à suivre le mouvement antichinois. La fin de la guerre en Ukraine amènera l’Europe à reconsidérer sérieusement les avantages présentés par son soutien à la tentative désespérée de Washington de maintenir son hégémonie mondiale. 

    L’Europe va connaître une crise d’identité croissante lorsqu’il s’agira de déterminer son rôle dans le monde à venir. Les Européens de l’Ouest finiront par se lasser de leur asservissement – qui dure depuis 75 ans – à la domination américaine sur la politique étrangère européenne. A l’heure actuelle, c’est l’OTAN qui définit la politique étrangère européenne et l’Europe fait preuve d’une timidité inexplicable lorsqu’il s’agit de faire entendre sa voix de manière indépendante. Mais pour combien de temps encore? 

    On peut à présent se rendre compte de ce que les lourdes sanctions américaines prises à l’encontre de la Russie, incluant notamment le gel des avoirs russes détenus par les banques occidentales, amènent la plupart des pays du monde à se demander si, à l’avenir, il serait bien judicieux de continuer à dépendre exclusivement du dollar américain. La diversification des instruments économiques internationaux est déjà à l’ordre du jour et ne fera qu’affaiblir la position économique autrefois dominante de Washington et son instrumentalisation unilatérale du dollar. 

L’une des caractéristiques les plus inquiétantes de l’affrontement russo-américain en Ukraine est la corruption totale des médias indépendants. En effet, Washington a remporté haut la main la guerre de l’information et de la propagande, en orchestrant tous les médias occidentaux pour qu’ils entonnent le même hymne pour qualifier la guerre en Ukraine. Jamais auparavant l’Occident n’avait été témoin d’une telle mainmise sur la perspective géopolitique idéologique d’un pays sur le territoire national. Bien sûr, il est également hors de question d’accorder la moindre confiance à la presse russe. Au cœur d’un déferlement de la plus virulente propagande antirusse, dont je n’ai jamais vu l’équivalent même à l’époque où j’étais partie prenante de la guerre froide, les analystes chevronnés doivent se creuser la tête pour parvenir à une compréhension objective de ce qui se passe réellement en Ukraine.

    Si seulement cette domination des médias américains, qui occulte quasiment toutes les opinions alternatives, n’était rien d’autre qu’une anomalie générée par les évènements en Ukraine. Mais il se peut que les élites européennes se rendent compte petit à petit que cette position de totale «unanimité» leur a été imposée; il s’est déjà produit quelques fissures dans la façade de l’«unité de l’UE et de l’OTAN». Cependant, le danger réside dans le fait que dans la perspective des futures crises mondiales, une véritable presse libre et indépendante est en train de disparaître, pour tomber entre les mains de médias dominés par les multinationales proches des milieux politiques et désormais soutenus par les réseaux sociaux du Net qui manipulent le récit à leurs propres fins. Alors que nous abordons des crises d’instabilité de plus en plus graves et dangereuses à cause du réchauffement climatique, des flux de réfugiés, des catastrophes naturelles et probablement de nouvelles pandémies, la domination rigoureuse des médias occidentaux par l’Etat et les multinationales devient très préjudiciable à l’avenir de la démocratie. Aujourd’hui, plus aucune alternative ne se fait entendre au sujet de l’Ukraine. 

L’occident fait accentuer le partenariat entre la Russie et la Chine

Pour finir, il est à prévoir que le caractère géopolitique de la Russie ait désormais basculé de manière décisive vers l’Eurasie. Pendant des siècles, les Russes ont cherché à être acceptés en Europe, mais ils ont toujours été tenus à distance. L’Occident ne veut pas discuter d’une nouvelle structure de défense stratégique et de sécurité. L’Ukraine n’a fait que renforcer cette tendance. Il ne reste plus aux élites russes d’autre solution que de reconnaître que leur avenir économique se trouve dans le Pacifique, où Vladivostok n’est qu’à une ou deux heures d’avion des vastes économies de Pékin, Tokyo et Séoul. La Chine et la Russie se sont désormais rapprochées de manière décisive, précisément en raison de leur préoccupation commune de faire obstacle à la totale liberté d’intervention unilatérale des Etats-Unis sur le plan militaire et économique dans le monde. L’idée que les Etats-Unis puissent diviser la coopération entre la Russie et la Chine est un pur fantasme. La Russie possède des compétences scientifiques, des ressources énergétiques abondantes, de précieux métaux et terres rares, alors même que le réchauffement climatique va accroître le potentiel agricole de la Sibérie. La Chine dispose des capitaux, des marchés et de la main-d’œuvre nécessaires pour contribuer à ce qui deviendrait un partenariat naturel au sein de l’Eurasie.

    Malheureusement pour Washington, la quasi-totalité de ses anticipations concernant cette guerre se révèlent infondées. En effet, l’Occident pourrait en venir à voir dans ce contexte l’argument final contre l’adhésion à la volonté de domination mondiale de Washington au travers de confrontations toujours plus périlleuses et néfastes avec l’Eurasie. Et la plupart des autres pays du monde – l’Amérique latine, l’Inde, le Moyen-Orient et l’Afrique – trouvent bien peu d’intérêts nationaux dans cette guerre si fondamentalement américaine contre la Russie.        •

    Graham E. Fuller est un des ex-vice-présidents du Conseil national du renseignement au sein de la CIA, responsable des estimations du renseignement mondial. 

(Traduction Horizons et débats)

Belarus-Pologne

Migration et géopolitique : la crise frontalière entre le Belarus et la Pologne

par Alfred de Zayas et Adriel Kasonta

Source : Horizons et débats (Zeit-Fragen)

7 décembre 2021

Il est essentiel d’aller au-delà du battage médiatique et des prises de position pour éviter que cette crise ne dégénère en un conflit dangereux.

Les fausses nouvelles et les lois erronées rendent difficile la compréhension de la crise des migrants hautement politisée en Méditerranée, dans les Balkans et à la frontière entre la Pologne et le Belarus.
    Après avoir séparé les faits de la propagande et supprimé le prisme de l’agitation anti-Lukachenko des médias traditionnels – qui a plus à voir avec le fait de la remise en question par l’Union européenne de la légitimité de l’élection présidentielle de 2020 qui s’est déroulée en Biélorussie qu’avec la crise des migrants sur le terrain – il est vital de rester factuel, de se concentrer sur le problème réel se déroulant aux frontières et sur les conséquences possibles de sa mauvaise gestion.

Quels sont les faits ?

Depuis le début de l’année 2021, plus de 30 000 migrants originaires d’Irak, d’Afghanistan et de Syrie auraient tenté de franchir la frontière entre la Pologne et le Belarus. Selon les autorités polonaises, cette vague a atteint son apogée en août, avec plus de 15 000 tentatives à elle seule.
    Bien que Minsk soit accusée d’attirer les migrants en leur offrant des visas biélorusses et en organisant leur transport jusqu’à la frontière de l’UE, et que Varsovie emploie un langage ferme, aucune preuve tangible pour confirmer ces accusations n’a été fournie jusqu’à présent, alors que la gravité des allégations exigerait que de telles preuves soient présentées avant que d’autres actions soient entreprises.
    «Il s’agit d’une crise politique, créée pour déstabiliser l’UE», a déclaré le Premier ministre polonais Mateusz Morawiecki aux journalistes à Varsovie après des entretiens avec le président du Conseil européen Charles Michel le 10 novembre. «C’est une manifestation de terrorisme national, une vengeance de Loukachenko pour notre soutien aux élections démocratiques au Belarus.»
    Peu importe nos opinions sur Président Alexandre Loukachenko et de l’état de la démocratie en Biélorussie sous son règne, les auteurs de cet article trouvent étonnant que la Pologne, rétrogradée, selon l’indice de Freedom House publié l’année dernière, de «démocratie consolidée» à «démocratie semi-consolidée» et qualifiée cette année par un rapport de Varieties of Democracy (V-Dem) de «pays le plus autocratisant» du monde, puisse préférer aggraver encore la situation à sa frontière plutôt que de trouver une solution pacifique.

Les sanctions ne sont pas 
la meilleure solution

Malgré la pression constante de l’Occident concernant le résultat des élections de 2020 et la série de nouvelles sanctions imposées au Belarus par l’UE pour avoir prétendument monté une «attaque hybride» en encourageant les migrants du Moyen-Orient, d’Afghanistan et d’Afrique à traverser la frontière polonaise, il ne semble pas que cela fasse bouger qui que ce soit à Minsk.
    En effet, depuis sa réélection l’année dernière, M. Loukachenko a réussi à sortir l’économie de la récession et à augmenter considérablement le volume des échanges commerciaux du pays, notamment grâce aux exportations vers l’UE.
    Minsk est notamment le premier exportateur de bois et de métaux vers l’Union européenne, et il n’y a pas de consensus entre les membres de l’UE en ce qui concerne les restrictions sur les importations de potasse et de pétrole en provenance du Belarus.
    Les perturbations de la chaîne d’approvisionnement et la pandémie de Covid-19 jouent également en faveur du Belarus. Si les premières ont fait augmenter la demande de produits belarussiens tels que les meubles et les machines, les secondes, suivies par l’approche souple du pays en matière de confinement, ont contribué à la croissance du pays, comme le suggère un rapport de la Banque mondiale. En outre, le versement de près d’un milliard de dollars du Fonds monétaire international en août a permis d’augmenter ses réserves en devises.
    Avec une croissance de 36,1 % des exportations mondiales entre janvier et septembre et une croissance de 5,8 % du PIB au deuxième trimestre en comparaison de l’année précédente, et l’approfondissement de l’intégration économique et politique avec la Russie, M. Loukachenko n’a pas grand-chose à se reprocher, concernant l’économie.

L’escalade militaire

Alors que la crise migratoire à la frontière entre la Biélorussie et la Pologne se poursuit, et que la tension monte en raison des importants déploiements militaires sur le terrain, la possibilité de mal calculer la situation a considérablement augmenté.
    Le 10 novembre, à la demande de M. Loukachenko, la Russie a envoyé deux bombardiers stratégiques Tupolev Tu-22M3 pour aider le Belarus à gérer la situation à la frontière. En outre, deux bombardiers russes Tu-160 porteurs de missiles stratégiques accompagnés de chasseurs biélorusses Su-30SM ont effectué une patrouille aérienne conjointe «afin d’assurer la sécurité militaire de l’Etat de l’Union» [Russie-Biélorussie], a indiqué jeudi dernier le Ministère russe de la Défense.
    En outre, Minsk a exprimé le besoin d’obtenir de Moscou des systèmes Iskander à capacité nucléaire pour les déployer dans le sud et l’ouest du pays, a déclaré M. Loukachenko dans une interview accordée au magazine russe National Defense.
    La Lituanie, l’Estonie et la Lettonie ont exprimé leur inquiétude quant à la crise à la frontière avec le Belarus et ont déclaré dans une déclaration commune publiée par les ministères de la défense des pays que la situation actuelle «augmente la possibilité de provocations et d’incidents graves qui pourraient également déborder sur le domaine militaire».
    Alors que la Pologne, la Lituanie et la Lettonie envisagent de déclencher l’article 4 de l’OTAN, que la Lettonie a déjà déployé 3 000 soldats sur le terrain et que l’Ukraine prévoit de déployer 8 500 soldats et policiers supplémentaires en raison de la crise à la frontière avec le Belarus, il convient de noter que le général Nick Carter, chef d’état-major de la défense britannique, rappelle le risque accru d’une guerre accidentelle entre l’Occident et la Russie.
    «Je pense que nous devons faire attention à ce que les gens ne finissent pas par permettre à la nature belliqueuse de certains de nos politiques de se retrouver dans une position où l’escalade mène à une erreur de stratégie», a déclaré M. Carter dans une interview accordée au Times Radio dimanche.

Ne pas confondre migrants et réfugiés

Pour prendre la bonne décision, nous devons avoir une bonne épistémologie – ce que les médias traditionnels sabotent délibérément. Par exemple, il est essentiel de se rappeler que les migrants ne sont pas nécessairement des réfugiés, et que le régime juridique des réfugiés ne peut pas être transposé aux migrants. 
    D’une part, la Convention de Genève sur les réfugiés accorde le statut de réfugié aux personnes qui craignent avec raison d’être persécutées. Cependant, cette convention n’a pas été rédigée pour faciliter les migrations de masse et ne doit pas être instrumentalisée à cette fin, ce qui impliquerait une interprétation de mauvaise foi du texte et de l’intention des rédacteurs.
    D’autre part, force est de constater qu’il n’existe aucun traité international déclarant  la migration comme un droit de l’homme ou qui impose aux Etats l’obligation d’accepter les migrants. Le Pacte international relatif aux droits civils et politiques est muet sur la question de la migration. 
    Le seul traité concernant les migrants est la Convention sur la protection des droits de tous les travailleurs migrants et des membres de leur famille, qui ne réglemente pas la migration elle-même, mais seulement les conditions des migrants une fois qu’ils ont obtenu une résidence légale dans les pays d’accueil. Seuls 56 Etats ont ratifié cette convention – pas le Belarus ou la Pologne, ni la Belgique, le Danemark, la France, l’Allemagne, l’Italie, les Pays-Bas, la Norvège, l’Espagne, etc.
    Les médias traditionnels ne nous le disent pas, mais le droit international est absolument clair sur le concept de souveraineté des Etats en matière de migration. L’entrée d’étrangers dans un pays relève exclusivement de la compétence nationale de chaque Etat. En effet, elle fait partie de l’essence même de la souveraineté. 
    Un Etat peut, bien sûr, ouvrir ses frontières à la migration, mais rien dans le droit international ne l’oblige à le faire.
    En gardant à l’esprit les impacts sanitaires, sociaux et économiques potentiels de la migration, aucun pays démocratique ne devrait simplement ouvrir ses frontières sans consulter au préalable la population résidente.
    N’oublions pas que l’ontologie d’un Etat implique l’obligation de défendre le bien-être de ses citoyens, ce qui peut, dans certaines circonstances, nécessiter la fermeture des frontières, par exemple pour des raisons sanitaires, sociales ou économiques. Le bien-être et la cohésion sociale de la population de chaque Etat sont primordiaux.

La voie à suivre

Etant donné que, selon Fabrice Leggeri, directeur de l’agence européenne de gestion des frontières Frontex, l’afflux de migrants en provenance du Moyen-Orient et transitant par le Belarus va augmenter et que «nous devons être prêts à … faire face à cette situation pendant longtemps», les auteurs de cet article estiment qu’un effort important doit être consenti par toutes les parties pour mettre rapidement un terme à cette crise et éviter un conflit militaire, qui serait désastreux non seulement pour l’Europe mais aussi pour l’ensemble de la communauté internationale.
    Dans l’espoir que le sang-froid prévaudra, nous trouvons judicieuse la recommandation formulée en octobre par l’Assemblée parlementaire de l’OSCE (Organisation pour la sécurité et la coopération en Europe), selon laquelle les gouvernements du Belarus, de la Lettonie, de la Lituanie et de la Pologne doivent unir leurs efforts pour garantir l’accès à la nourriture, à l’eau, aux services médicaux et à un abri temporaire aux personnes piégées dans la zone frontalière entre leurs pays.
    Sachant que les «valeurs européennes» englobent la philosophie judéo-chrétienne de la fraternité humaine et l’engagement d’aider les personnes en détresse, il faut trouver une solution à court terme dépassant les considérations géopolitiques des grands et des petits pays.

En outre, les auteurs soutiennent l’idée présentée par le président de la commission ad hoc sur les migrations de l’AP-OSCE, Kristian Vigenin, selon laquelle «face aux défis posés par la migration irrégulière, il est important de développer une réponse politique coordonnée avec tous les pays situés sur le chemin de la migration afin d’empêcher de nouvelles arrivées irrégulières» – ce qui doit inclure un dialogue direct avec M. Lukashenko, quelle que soit notre opinion sur le cours actuel du pays, car cela n’a rien à voir avec le problème que nous voulons résoudre.
    Nous nous félicitons vivement de la décision de la chancelière allemande Angela Merkel de mettre de côté ses divergences politiques avec le dirigeant du Belarus et de choisir le dialogue plutôt que le conflit.
    Plus important encore, nous devons nous pencher sur les causes profondes de la migration et essayer de concevoir des solutions durables devant inclure des stratégies préventives, telles que l’aide à la reconstruction des infrastructures de l’Afghanistan, de l’Irak, de la Syrie et de la Libye, qui ont été détruites dans des guerres par procuration menées par des étrangers.
    Suivant la logique d’Andrew Bacevich, les auteurs estiment que toutes les parties impliquées dans la destruction du Moyen-Orient devraient «accepter la responsabilité des conséquences découlant de [cet] acte malencontreux» et admettre que des violations flagrantes des droits de l’homme et des crimes de guerre ont été commis, entraînant un «facteur d’incitation» générant des migrations incontrôlées.
   La prévention passe par la reconstruction afin que les populations des pays victimes aient un avenir et puissent rester dans leur pays d’origine, où elles préfèrent sans doute vivre dans un environnement familier, plutôt que d’émigrer vers l’Occident où elles risquent leur vie et celle de leurs enfants pour un avenir incertain. •

Source: https://asiatimes.com /2021/11/migration-and-geopolitics-the-belarus-poland-border-crisis/ du 17/11/2021

(Traduction Horizons et débats)

Kosovo, la chute du Serpent

par Slobodan Despot

Source : Antipresse du 28 juin 2020

Alors que l’administration américaine lance une nouvelle initiative sur le Kosovo, l’inculpation de Hashim Thaçi vient faire capoter le processus. Mais elle rappelle aussi le désastre absolu qu’a été la confiscation, par l’OTAN, de la province sud de la Serbie. Punition tardive d’un bourreau ou règlement de comptes interne au camp occidental?

L'église de la Sainte-Trinité de Petrič, dynamitée en juillet 1999 dans un Kosovo sous administration otanienne.

«Les Albanais se sont joués de nous comme on joue sur un Stradivarius.» (Général Lewis MacKenzie)

C’est un événement qu’on commémore peu à l’ouest, et qu’on se rappelle à peine: de mars à juin 1999, pendant 78 jours l’OTAN a intensément bombardé la Serbie à cause d’une prétendue «répression» de la population albanaise de sa province méridionale, le Kosovo. Après la signature des accords de Kumanovo, le 12 juin 1999, le Kosovo est passé sous le contrôle de la communauté internationale (lisez l’OTAN), tout en restant, soi-disant, partie intégrante de la Serbie. La tentative d’occupation militaire de la province à partir de l’Albanie ayant échoué, on avait amadoué les Serbes à la table de négociation.

Promesses de papier et fake news en cascade

Mais cette concession diplomatique n’était qu’un chiffon de papier: en dépit d’une résolution des Nations Unies (n° 1244) affirmant la souveraineté de la Serbie, les alliés et «partenaires» des séparatistes albanais — lisez l’OTAN — se sont mis à reconnaître l’État «indépendant» du Kosovo sitôt que M. Thaçi et son clan eurent unilatéralement proclamé leur indépendance. Étrangement, la Suisse supposée vertueuse et neutre, au temps de sa ministre des affaires étrangères Micheline Calmy-Rey, fut parmi les États les plus empressés à reconnaître cette entité issue d’un arrachage territorial. Peut-être était-ce une manière de relâcher la pression des Américains au temps de l’affaire dite des fonds en déshérence en servant de poisson-pilote?(1)

Pour faire avaler à l’opinion mondiale une telle série de violations du droit, il aura fallu littéralement lui laver le cerveau en peignant les Serbes comme des nazis et tous les Albanais, indistinctement, comme leurs victimes. Ce qui faisait passer à la trappe tout à la fois les crimes des Albanais contre les Serbes et le sort ultérieur de toutes les minorités ainsi que des Albanais loyaux à l’État serbe.

La suite est un long cauchemar pour les Serbes, mais aussi pour les Monténégrins, les Tziganes et autres minorités présentes au Kosovo. Le pogrom antiserbe de mars 2004, sous le nez des «soldats de la paix» occidentaux, fut particulièrement massif et brutal. Au total, quelque 250 000 Serbes ont été exilés de la province, tandis que mille ont disparu sans traces ou ont été assassinés. Sans l’intervention des parachutistes français commandés par le colonel Jacques Hogard, la région à majorité serbe de Mitrovica (nord de la rivière Ibar) eût été ethniquement nettoyée dès les premiers jours du cesser-le-feu. Au sud de cette ligne, les quelque 100 000 Serbes restants vivent dans des poches précaires, victimes d’un harcèlement perpétuel (qui ces dernières semaines a connu une recrudescence).

Sur le plan culturel, 150 églises ont été détruites, cependant que l’on construisait ou reconstruisait à leur place 800 mosquées. Cerise sur le gâteau, le nouvel État albanais s’est proposé de s’approprier les monuments chrétiens encore restés debout en les rattachant à son héritage national.

La promesse de rétablissement de la sécurité et de la justice — principal argument de l’occupation occidentale — n’était elle aussi que du papier. Enlèvements, intimidations et expropriations se poursuivent. L’enquête menée en 2010 par le magistrat suisse Dick Marty sur le trafic d’organes humains (souvent prélevés à vif) au Kosovo a abouti à des conclusions accablantes pour le pouvoir local — mais non surprenantes, puisque l’ancienne Procureure du Tribunal international pour l’Ex-Yougoslavie (TPIY), Carla del Ponte, mentionnait ce trafic dès 2008 dans ses mémoires. Étrangement, comme dans la Belle au Bois dormant, le Conseil de l’Europe, à qui il était destiné, s’est endormi dessus.

Par ailleurs, les quelques tentatives entreprises pour juger de hauts responsables kosovars et ex-terroristes comme le «premier ministre» et ancien videur de boîte de nuit en Suisse, Ramush Haradinaj, ont tourné court — par disparition physique des témoins! Peu étonnant lorsqu’on sait que Haradinaj était physiquement protégé par l’armée U. S.!

Le seul État qu’on «dé-reconnaît»

Une telle caricature d’État, qui est aussi une plaque tournante du trafic de drogue et d’armes en Europe, n’avait aucun avenir et ne pouvait qu’être un casse-tête diplomatique. La reconnaissance internationale du Kosovo a été très partielle, et même régressive: fait rarissime, une quinzaine de pays ont retiré leur reconnaissance. En ce moment, 92 États du monde reconnaissent le Kosovo, 96 ne le reconnaissent pas. Parmi ces derniers, l’ensemble des puissances échappant à la tutelle de l’empire atlantique: Russie, Chine, Inde, Brésil, Algérie, Iran… Soit les cinq septièmes de l’humanité. Une proportion qui, à elle seule, démontre l’irréalité de la «communauté internationale», concept imposé par l’OTAN lorsqu’elle prétendait prendre des décisions au nom et à la place de la Terre entière.

Le seul pays dont la reconnaissance du Kosovo soit encore intéressante et nécessaire aujourd’hui, reste… la Serbie! Seule cette reconnaissance pourrait légaliser le viol flagrant du droit international que constitue l’existence de l’État du Kosovo. Elle est donc une condition préalable à l’adhésion de la Serbie à l’UE.

Le protagoniste le plus «méritant» pour cette situation grotesque, dans l’équipe locale, n’est autre que Hashim Thaçi, ex-chef de l’organisation UÇK (labellée terroriste en 1998 par les USA eux-mêmes), ex-Premier ministre et actuel président de l’entité hypothétique. Son inculpation soudaine par le TPI, le 24 juin, pour «crimes contre l’humanité et de crimes de guerre, y compris meurtre, disparition forcée de personnes, persécution et torture» est une surprise qui aura des ramifications intéressantes. Si, comme l’annonce la presse, Thaçi est «rattrapé par son passé», c’est un passé riche d’amitiés et de protections au cœur des démocraties. N’a-t-il pas assisté aux célébrations de la Victoire, le 11 novembre 2018, au deuxième rang des invités d’honneur d’Emmanuel Macron, alors que le président serbe (pourtant représentant d’un peuple ami qui eut une contribution importante à la victoire) était relégué dans une tribune latérale?

On est loin de son arrestation, et plus loin encore d’une condamnation, mais la décision même d’émettre cette inculpation à quelques jours d’une négociation «historique» serbo-kosovare initiée par l’administration Trump force à s’interroger sur le but réel de ce coup de théâtre.

Pourquoi maintenant?

Le TPI est dès ses origines une organisation voulue et sponsorisée par les États-Unis, qui par ailleurs ne reconnaissent pas son autorité sur leurs propres soldats. Le TPI n’a par exemple même pas envisagé d’inculper des aviateurs de l’OTAN pour les meurtres délibérés de civils (y compris albanais) commis durant les bombardements de 1999. Lorsqu’elle accepta le poste de procureur, la Suissesse Carla del Ponte déclara dans la NZZ qu’elle n’avait «rien à refuser» aux Américains.

On sait qu’aux yeux des Américains, les alliés ne sont que des consommables. Cent potentats parmi lesquels Noriega, Saddam Hussein ou même Milošević, en savent quelque chose. (Ce dernier, que j’ai connu, avait travaillé comme banquier aux USA et avait reçu des «assurances» de Washington, notamment au temps des accords de Dayton, quant à son rôle de pivot et de pacificateur dans les Balkans. Il fut balayé en 2000 par le mouvement Otpor, prototype des révolutions colorées.)

Pour l’Empire, ou en tout cas son aile «deep state», l’inculpation de Thaçi pourrait être une double aubaine. D’un côté, on se débarrasse d’un fort à bras qui ne sert plus. De l’autre, on saborde une initiative venant de l’équipe Trump — et l’on prive ainsi le rouquin d’une éventuelle victoire diplomatique façon Corée du Nord. A quelques mois des élections US, on l’a vu ces derniers jours, tous les coups sont permis.

Hashim Thaçi, bien évidemment, ne se laissera pas faire si facilement. Il ne tombera pas sans combattre — et il le claironne: sur son profil Facebook, il vient d’étaler les armes de l’UÇK, rouge sur fond noir. Avec qui ne s’est-il pas fait prendre en photo, dans son treillis de terroriste ou, plus tard, son costume anthracite de la bonne maison? Madeleine Albright, Bernard Kouchner, Alain Juppé, sans compter la crème des généraux de l’OTAN. Et puis, bien sûr, le président Macron® qui n’en rate pas une — mais qu’on peut en l’occurrence créditer d’ignorance. Il n’avait que 22 ans au temps de la guerre du Kosovo.

Les Yankees sont immunisés contre ce genre de compromissions. Ils ne reconnaissent même pas les cours qu’ils instrumentent. Les Européens, eux, y sont plus sensibles. Depuis dix ans, le terrible rapport Marty au conseil de l’Europe pointe du doigt leur inaction. Depuis vingt ans, leurs déclarations dans la presse, leurs embrassades avec les criminels et leurs tribunes — de même que leur propagande antiserbe effrénée, véritable anthologie de fake news, ont construit la carrière de celui qui est désormais pointé du doigt pour «meurtre, disparition forcée de personnes, persécution et torture». Le 7 mai 1999, en plein bombardement de la Serbie, la brochette d’«humanitaires» usuels — dont le professeur Paul Garde, auteur d’un ouvrage considéré «de référence» sur la Yougoslavie — publiaient dans Le Monde une pétition exhortant l’Occident à soutenir encore mieux l’UÇK. Donc, à déverser encore plus de bombes sur les populations concernées. «L’UCK a le mérite d’exister», écrivaient-ils. Dévoilant par la même une échelle du mérite sur laquelle les tribunaux pourraient une fois les interroger. Soyons assurés que M. Thaçi n’oubliera pas de convier ses vieux amis à la cérémonie. A moins, évidemment, qu’il ne soit «epsteinisé» dans sa cellule.

NOTE
  1. En tout cas, il y a des coups de main qui ne s’oublient pas. Mme Calmy-Rey préside aujourd’hui une fondation humanitaire créée par la famille d’origine kosovare Orllati, groupe de travaux publics connu pour sa croissance fulgurante en Suisse romande.

Un peu de lectures

À propos de ce «cas d’école» de désinformation (selon le regretté connaisseur Vladimir Volkoff), que fut la guerre civile yougoslave et en particulier la phase «Kosovo», quelques lectures utiles, sinon indispensables:

* * *

Deux questions au colonel Jacques Hogard

Dans un livre bref et captivant, Jacques Hogard a raconté ses douze jours fatidiques au Kosovo «pacifié» par l’OTAN en juin 1999. Il ne mâche pas ses mots sur le «Serpent» de l’UÇK et ses alliés.

Le «président» de la très fantoche «république du Kosovo» va-t-il vraiment finir en prison? Et quels cadavres risqueraient, à cette occasion, de sortir du placard?

JH: Des esprits chagrins veulent parier que ses puissants protecteurs, les réseaux liés à l’administration Clinton, le sortiront de ce mauvais pas, tant espéré pourtant depuis 21 ans par les Serbes, les Roms, les Goranis et même les Albanais du Kosovo, victimes de sa sauvagerie et de celle de ses complices de l’UCK: les Ramush Haradinaj, Agim Ceku, Fatmir Limaj, Rexhep Rexhepi, Samir Lushtaku… etc.

Pourtant, ce pourrait bien être cette fois la chute finale de ce gangster impitoyable qui, issu d’un clan mafieux kosovar à la triste réputation, émerge subitement en 1999 lors des «négociations de Rambouillet», propulsé sur la scène politique par la vieille sorcière Madeleine Albright, cette égérie maléfique de la tribu Clinton, qui se prend d’amour pour ce petit voyou et lui voit alors un destin «national». Le chef de l’UCK, le parrain du crime organisé au Kosovo et de l’abominable trafic d’organes, déjà surnommé «le serpent», éliminant sans pitié les Albanais du Kosovo loyaux à Belgrade ou tout simplement pacifistes, tels ses rivaux de la LDK, va jouer un rôle éminent en 1999 et dans les années qui vont suivre, alternant les fonctions de «premier ministre», de «chef de la diplomatie» (!) et de «président» à la tête du ramassis de voyous qui s’intitule «gouvernement de la république du Kosovo».

Cette fois pourtant, ce pourrait bien être la chute finale du «Serpent», car le dossier est ficelé, complet, avec toutes les preuves, tous les témoignages: oui, Hashim Thaçi est bien un criminel barbare auteur de crimes contre l’humanité et de crimes de guerre, perpétrés sans distinction contre tous ceux qui s’opposaient à ses plans. 

Il y a quatre ans, j’ai su par un magistrat français que le dossier était bouclé. Celui de Thaçi, mais aussi celui de l’UÇK ainsi que de leurs soutiens étrangers.

Il ne me surprendrait pas que le temps écoulé depuis, ces quatre ans précisément, qui m’ont semblé long et parfois fait douter, je l’avoue, n’ait été en fait celui de la réflexion pour ces derniers et qu’ils aient en conséquence décider de le lâcher enfin, pour en quelque sorte se dédouaner eux-mêmes. 

J’en fais le pari: tous ceux qui comme le Pape François, le président Macron, Nicolas Sarkozy, Alain Juppé, Bernard Kouchner et bien d’autres responsables officiels, notamment de l’OTAN et de l’Union Européenne, lui ont réservé dans un passé récent un chaleureux accueil, préféreront dans les mois et années à venir lui tourner le dos avec superbe!

  • Article de Slobodan Despot paru dans la rubrique «Le Bruit du Temps»de l’Antipresse n° 239 du 28/06/2020.

Principale lacune des mesures anti-pandémiques prises par la France et la Suisse

Ivo Rens

Professeur honoraire

Faculté de droit

Université de Genève

J’ai écouté hier soir 16 mars 2020 les propos du Conseiller fédéral Berset, puis le discours du Président Macron énonçant des mesures vigoureuses pour tenter de ralentir puis de tarir la progression de la pandémie. Qui contesterait pareil objectif ?

Les mesures françaises sont particulièrement attentatoires à la liberté de déplacement qui n’est autorisée que pour cinq motifs jugés légitimes. Je trouve ces restrictions drastiques indument limitatives et mal rédigées. Pourquoi ne pas avoir tenu pour légitime le retour d’une personne à son domicile à l’étranger ?

Plus grave socialement : tant le Conseiller fédéral que le Président français n’ont pas décidé, ni même envisagé, semble-t-il, l’instauration du rationnement.

Or, les supermarchés et autres magasins d’alimentation des deux pays sont quotidiennement vidés de victuailles, laissant vides les étals et étagères de nourriture depuis plusieurs jours. Je crains qu’en affirmant que ces commerces seront toujours réapprovisionnés, les autorités des deux pays ne sous-estiment les risques de pénurie alimentaire et ne favorisent la constitution de stocks destinés au marché noir.

La seule façon de garantir l’absence de pénurie alimentaire des catégories sociales défavorisées est d’instaurer le rationnement des principaux nutriments. C’est là une leçon de la IIème Guerre mondiale en Europe et en Afrique du nord. Or, dans son discours, le Président Macron a pesamment insisté sur le fait que la France était en guerre…