«Avec la Russie, Monsieur le Chancelier, l’heure est à la diplomatie !»

Jeffrey Sachs
Horizons et débats, 26 mai 2026

Lettre ouverte de Jeffrey Sachs au Chancelier Friedrich Merz, 26 mai 2026

Monsieur le Chancelier fédéral,

Il y a six mois, dans une lettre ouverte que je vous avais adressée, j’avais appelé l’Allemagne à privilégier la voie diplomatique avec la Russie plutôt que de banaliser la guerre. Six mois plus tard, la situation s’est considérablement détériorée en Europe, qui glisse vers une guerre ouverte avec la Russie. Votre responsabilité, Monsieur le Chancelier, est donc particulièrement importante. Aucun autre chef d’État ou de gouvernement européen – ni à Paris, ni à Varsovie, ni à Rome – n’a autant de poids que l’Allemagne, sans compter le pouvoir dont vous disposez personnellement pour empêcher cette catastrophe. Allez-vous enfin vous mobiliser en faveur de la paix?

    En janvier 2026, vous avez vous-même appelé, aux côtés de votre homologue italienne GiorgiaMeloni et d’Emmanuel Macron, le Président français, à la reprise de relations entre l’Europe et la Russie, qualifiant cette dernière de «pays européen», sans donner cependant de suite à cette initiative diplomatique. Alors que l’avenir de l’Europe est en jeu, il s’agit là d’un abandon sans précédent de votre rôle de leader.

    Avez-vous, pendant votre mandat de chancelier fédéral, tenté d’avoir ne serait-ce qu’un seul dialogue de fond avec le Président Poutine? Votre ministre des Affaires étrangères a-t-il jamais tenté un véritable échange avec Lavrov, Ministre des Affaires étrangères russe? De véritables pourparlers, comme ceux qui ont mis fin à la Guerre froide? D’après les archives publiques, la réponse est non. Pas une seule fois. Et ce n’est pas faute d’avoir méconnu l’urgence de la situation.

    Ces derniers jours ont été témoins d’une dangereuse escalade qui devrait alarmer tous les Européens. Les deux capitales sont désormais la cible de tirs incessants: des drones ukrainiens à longue portée ont frappé en plein cœur de Moscou, touchant notamment des cibles civiles. En retour, les frappes de missiles et de drones russes contre Kiev ont redoublé d’intensité. Des drones ukrainiens ont pénétré dans l’espace aérien des États baltes, faisant planer la menace immédiate d’un incident susceptible d’entraîner l’Europe directement dans la guerre. Une violente frappe ukrainienne visant une école professionnelle à Louhansk a porté un coup de grâce aux derniers vestiges de retenue. Le 25 mai, sur instruction du Président Poutine, Sergueï Lavrov, Ministre des Affaires étrangères, a officiellement informé son homologue américain que les forces armées russes mèneraient désormais des frappes systématiques et soutenues contre des installations et des centres de décision à Kiev. Le ministère russe des Affaires étrangères a conseillé aux États-Unis et aux autres pays «d’assurer l’évacuation de leur personnel diplomatique et de leurs ressortissants de la capitale ukrainienne». Ce dernier message pourrait être le prélude à une escalade majeure. Il est donc plus urgent que jamais de recourir à la diplomatie.

    Pour défendre l’Ukraine, il faudrait mettre un terme au carnage et instaurer la paix à des conditions acceptables pour toutes les parties. Sinon, c’est l’aggravation du conflit qui nous menace, avec encore plus de morts, encore plus de destructions et le risque réel d’une guerre qui s’étendrait au-delà des frontières de l’Ukraine. En exigeant toujours plus d’armes, un potentiel militaire toujours plus important, en faisant bruyamment état de votre «détermination», et en laissant entendre qu’au lieu d’œuvrer à y mettre fin, l’Allemagne se préparait à la guerre, vous avez fait de Berlin un accélérateur plutôt qu’un frein à une guerre à l’échelle européenne.

La responsabilité de l’Allemagne en six manquements

L’Allemagne porte une responsabilité considérable dans la situation actuelle. Avant de pouvoir réorienter sa politique vers la paix, il faut entreprendre un véritable travail de mémoire sur le passé de l’Allemagne. Je présente ci-dessous six manquements graves de la politique étrangère allemande à l’égard de la Russie depuis la réunification allemande en 1990.

Premier point: le Traité 2+4 et l’élargissement de l’OTAN vers l’Est 

Le 12 septembre 1990, l’Allemagne a signé à Moscou le Traité sur le règlement définitif des questions en suspens concernant l’Allemagne – le «Traité 2+4» – qui a scellé la réunification allemande. Ce traité a vu le jour parce que Mikhaïl Gorbatchev avait reçu de Hans-Dietrich Genscher, Helmut Kohl, James Baker et d’autres chefs d’État et de gouvernement occidentaux l’assurance solennelle qu’il n’y aurait pas d’extension de l’OTAN vers l’Est. Les documents entre-temps déclassifiés – et notamment les mémorandums désormais accessibles au public des National Security Archives de l’université George Washington – sont sans équivoque: ces garanties ont été données et devaient, comme cela avait été clairement formulé à l’époque, s’étendre au-delà du territoire de l’ancienne RDA pour couvrir l’ex-Europe de l’Est. Elles ont été réaffirmées en 1990 et 1991. Le «Traité 2+4» limitait le déploiement de troupes de l’OTAN dans l’ancienne RDA et rappelait les principes de l’Acte final d’Helsinki, qui souligne que la sécurité d’une nation ne peut se faire au détriment de celle d’une autre. Qui pourrait sérieusement croire que l’Union soviétique s’opposait à la présence de troupes occidentales sur le territoire de l’ex-RDA, mais qu’elle accepterait sans sourciller celle des armées de l’OTAN à Varsovie, Vilnius ou Kiev? Bien sûr que non. L’élargissement de l’OTAN a fait l’objet de discussions approfondies, l’Allemagne ayant donné aux dirigeants soviétiques des garanties expresses d’un non-élargissement vers l’Est – garanties qu’elle a ensuite enfreintes. L’Allemagne a cependant été la principale bénéficiaire de ces garanties qui constituaient la contrepartie majeure de sa réunification. Dès 1993, pourtant, les responsables politiques allemands ont commencé à rompre ces engagements.

Deuxième point: les propres déclarations de la Chancelière Merkel 

Dans ses mémoires, Angela Merkel écrit avec une franchise remarquable qu’en 2008, au Sommet de Bucarest, elle avait tout de suite compris qu’inviter l’Ukraine et la Géorgie à rejoindre l’OTAN équivaudrait à une déclaration de guerre à la Russie. Elle connaissait l’existence de la ligne rouge tracée par la Russie. Elle a pourtant cédé à la pression américaine et accepté les termes du compromis selon lesquels l’Ukraine et la Géorgie «pourraient devenir, à terme» membres de l’OTAN. Cette seule phrase a déclenché les catastrophes de 2014 et 2022. La franchise dont Merkel a fait preuve par la suite est une aubaine pour ses successeurs: elle leur a clairement indiqué ce qui était évident à l’époque. Aujourd’hui, l’Allemagne ne devrait donc pas faire comme si de rien n’était.

Troisième point:
la trahison de l’accord du 21 février 2014 

Le 21 février 2014, à Kiev, le Ministre allemand des Affaires étrangères de l’époque, Frank-Walter Steinmeier, avait négocié, en collaboration avec ses homologues polonais et français, un accord entre le Président Ianoukovitch et l’opposition. Cet accord prévoyait un retour à la Constitution de 2004, la formation d’un gouvernement d’union nationale et la tenue d’élections présidentielles anticipées. Le Président Poutine avait été consulté, et l’accord avait été signé. Ce fut un véritable succès diplomatique, conclu dans un contexte de violentes tensions et de confrontations ouvertes. Toutefois, moins de 24 heures plus tard, Ianoukovitch fut renversé par un véritable coup d’État. L’Allemagne ne fit pas valoir l’accord qu’elle venait tout juste de ratifier, mais, suivant l’exemple des États-Unis, elle soutint le nouveau gouvernement comme s’il n’y avait jamais eu d’accord auparavant. A Moscou, ce revirement conforta l’idée qu’il ne fallait pas se fier aux promesses de l’Occident.

Quatrième point: Minsk II.

En février 2015, les Accords de Minsk II furent, dans le cadre du «Format Normandie», ratifiés par la Chancelière Merkel elle-même, qui avait en outre promis le soutien politique de l’Allemagne dans la déclaration de soutien, adoptée le 12 février 2015 à Minsk.

    Sept ans plus tard, Kiev n’avait toujours pas mis en œuvre le dispositif politique central, à savoir l’autonomie des régions du Donbass au sein d’une Ukraine souveraine. L’Allemagne n’exerça aucune pression sur Kiev pour que celle-ci applique la clause d’autonomie qu’elle avait elle-même exigée.

    Mme Merkel a par la suite admis que l’accord avait servi de moyen de pression pour permettre à l’Ukraine de se réarmer. Le Président Hollande s’est exprimé dans le même sens. La garantie n’était donc en réalité pas une garantie, mais une manœuvre – là encore, à la demande de Washington. Une fois de plus, le message adressé à Moscou était le suivant: impossible de se fier aux signatures occidentales.

Cinquième point: Nord Stream

Le 7 février 2022, le Président Biden déclarait, dans la Salle Est de la Maison Blanche et en présence de l’ancien Chancelier fédéral Olaf Scholz: «Si la Russie envahit l’Ukraine, il n’y aura plus de Nord Stream 2. Nous y mettrons un terme.» Quand on lui demanda de quelle façon il s’y prendrait, il répondit: «Je vous assure que nous y parviendrons.» Sept mois plus tard, les gazoducs étaient détruits suite à un acte de sabotage en mer Baltique. Les preuves disponibles – des enquêtes menées aux États-Unis et en Allemagne, les investigations du parquet fédéral allemand et les déclarations publiques d’anciens fonctionnaires – pointent très clairement vers une opération conjointe ukraino-américaine. Le gouvernement fédéral allemand le savait depuis longtemps, mais l’Allemagne a néanmoins laissé faire en rejetant la responsabilité des faits sur la Russie, en dépit des preuves irréfutables, tandis que cet acte de sabotage industriel contre l’économie allemande restait impuni et sans conséquences.

Sixième point: désistement
de l’armistice qui était à portée de main 

Quelques semaines seulement après l’invasion russe de février 2022, des négociateurs russes et ukrainiens se seraient réunis à Istanbul pour négocier les termes d’un accord de paix: neutralité de l’Ukraine en dehors de l’OTAN, garanties de sécurité multilatérales, limitations négociées des effectifs militaires et résolution politique progressive des différends concernant le Donbass et la Crimée. L’accord était sur le point d’être signé. L’ancien Premier ministre israélien Naftali Bennett, l’un des médiateurs, a publiquement confirmé que l’accord était imminent et que l’Occident, en particulier les États-Unis et la Grande-Bretagne, étaient intervenus pour le bloquer. La mission du Premier ministre Boris Johnsonà Kiev en avril 2022, pour faire pression sur l’Ukraine afin d’empêcher la signature de l’accord, est un fait établi. Des centaines de milliers de vies ukrainiennes et russes, ainsi que l’ordre européen tout entier, ont payé le prix de cette intervention américano-britannique. L’Allemagne a gardé le silence à ce sujet – alors que c’est elle, plus que tout autre pays européen, qui a dû en supporter les conséquences économiques.

L’autodestruction économique de l’Allemagne

Pour l’Allemagne, la paix doit être la priorité absolue. Les dernières nouvelles en provenance de Moscou soulignent l’urgence de la situation. Mais parallèlement à cette première catastrophe, une seconde se profile: la destruction délibérée de l’économie allemande, dont Berlin est à la fois l’instigateur et la victime.

    L’économie industrielle allemande reposait sur le commerce avec la Russie. La destruction du gazoduc Nord Stream, puis la rupture des relations commerciales germano-russes qui s’en est suivie ont conduit l’Allemagne à acheter du gaz naturel aux États-Unis à des prix plusieurs fois supérieurs à ceux du gaz russe acheminé par gazoduc, qu’il est censé remplacer. C’est un suicide industriel. L’industrie chimique, l’industrie sidérurgique, l’industrie du verre et les entreprises à forte consommation énergétique – qui constituent le socle des PME – perdent chaque jour un peu plus de leur compétitivité internationale. Des emplois qualifiés disparaissent de l’économie allemande. Et le contribuable et le consommateur allemands transfèrent la richesse nationale de l’Allemagne vers les producteurs de gaz américains à une échelle sans précédent dans l’Europe d’après-guerre.

    Qui plus est, le gouvernement fédéral prévoit désormais un renforcement considérable de ses dépenses d’armement – des centaines de milliards d’euros au cours de la prochaine décennie – afin de se préparer à une guerre qui aurait pu être facilement évitée avec un peu de diplomatie. Il s’agit là d’une flagrante erreur d’affectation des ressources nationales. Le principal défi pour l’Allemagne au cours de cette décennie est d’assurer sa compétitivité à l’ère numérique. Chaque euro dépensé en chars, missiles et obus d’artillerie fait défaut aux capacités allemandes en matière d’IA, au développement et à la fabrication de puces électroniques, à l’infrastructure énergétique et aux réseaux numériques à haut débit dont le pays a besoin pour rester une puissance économique de premier plan.

    La dure réalité, Monsieur le Chancelier, est la suivante: ces armes sont incapables d’acheter la sécurité que la diplomatie permettrait d’obtenir à moindre coût. Et sans les investissements dans le numérique et l’énergie, désormais supplantés par ce réarmement, impossible d’atteindre la prospérité.

    J’en appelle à vous, Monsieur le Chancelier, à qui, plus que tout autre chef d’État ou de gouvernement européen, il revient de décider si l’Europe va sombrer dans un conflit généralisé ou revenir à la table des négociations et à une forme de raison économique. Il est grand temps d’agir. Le message officiel que Moscou vient d’adresser à Washington le démontre clairement.
    Je vous en prie, engagez le dialogue avec le Président Poutine. Envoyez votre Ministre des Affaires étrangères à Moscou ou invitez le Ministre russe des Affaires étrangères à Berlin. Rouvrez les canaux de l’OSCE que l’Allemagne a laissés se détériorer. Demandez à Kiev de cesser toute frappe sur des cibles civiles.

    Mais surtout, dites la vérité à l’opinion publique allemande. Une paix négociée fondée sur la neutralité de l’Ukraine est la seule voie réaliste pour sortir de cette catastrophe, et le rétablissement de relations économiques normales avec la Russie, la seule voie réaliste pour sortir l’Allemagne du déclin industriel.

    Les conditions d’un accord viable et susceptible d’être proposé par l’Allemagne sont claires: cessez-le-feu le long d’une ligne de démarcation. Toutes les parties renonceront à tout recours futur à la force dans les questions frontalières. L’Ukraine rétablira sa neutralité, l’OTAN renoncera définitivement à toute nouvelle expansion vers l’Est. L’Europe et la Russie renoueront leurs relations économiques et mettront fin aux provocations bellicistes. L’OSCE redeviendra le forum central pour la sécurité européenne, avec pour principe que la sécurité européenne est indivisible et ne repose pas sur une division de l’Europe en blocs militaires. Dans un tel scénario de paix, l’Allemagne pourra concentrer ses ressources nationales sur les investissements dans le numérique, l’IA, les semi-conducteurs et les investissements énergétiques dont dépend l’avenir économique de l’Allemagne.

    L’histoire retiendra ce que vous ferez ou non au cours des semaines à venir. Il en ira de même pour l’opinion publique allemande, les peuples de Russie, d’Ukraine et de toute l’Europe. L’heure est à la diplomatie, Monsieur le Chancelier. Vous avez le choix.

    Je vous prie d’agréer, Monsieur le Chancelier, mes sentiments distingués.

Jeffrey David Sachs (né le 5 novembre 1954 à Détroit) est un économiste, professeur à l’Université Columbia, où il a dirigé le Center for Sustainable Development auprès du Earth Institute qu’il présida de 2002 à 2016.

    Dans les années 1980 et 1990, il a été consultant auprès de plusieurs pays confrontés à des difficultés économiques: la Bolivie à partir de 1985, la Pologne à partir de 1989 et la Russie à partir de 1991. De 2002 à 2006, Jeffrey Sachs a été Conseiller spécial pour les Objectifs du Millénaire pour le développement (OMD). Il dirige le Réseau des solutions pour le développement durable des Nations Unies à l’Université Columbia. De 2001 à 2018, il a accompli la mission de Conseiller spécial auprès des Secrétaires généraux des Nations Unies, Kofi Annan, Ban Ki-moon et António Guterres. De 2002 à 2006, il a dirigé le projet des Objectifs du Millénaire pour le développement des Nations Unies. Jeffrey Sachs est co-rédacteur du Rapport mondial sur le bonheur.

    Sachs a publié plusieurs ouvrages, dont trois best-sellers du New York Times: «La Fin de la pauvreté» (2005), «Common Wealth: Economics for a Crowded Planet» (2008) et «The Price of Civilization» (2011). En juillet 2015, lors de la crise de la dette grecque, il a publié, ensemble avec les universitaires Heiner Flassbeck, Thomas Piketty, Dani Rodrik et Simon Wren-Lewis, une lettre ouverte à Angela Merkel, l’exhortant à réduire la dette de la Grèce et à accorder au gouvernement grec un délai suffisant pour rembourser l’empreinte.

    En 2015, Sachs a cofondé l’initiative Ethiques in action avec Marcelo Sánchez Sorondo. Le Pape François l’a nommé membre de l’Académie pontificale des sciences sociales. Sachs a dirigé plusieurs conférences lors des six colloques au Vatican, entre 2019 et 2020. Il a prodigué des conseils sur les questions de développement durable dans le contexte de l’Encyclique Laudato si’. Dans une interview du 7 novembre 2018, il a déclaré que le Pape représentait «en matière de leadership la voix la plus convaincante au monde».

   Sachs qualifie la doctrine sociale de l’Eglise catholique étant essentielle et convaincante. Selon lui, la doctrine sociale offre une perspective éthique sur le monde, fournissant un cadre éthique pour l’économie.

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Première publication en allemand par Berliner Zeitung, le 27/05/2026. Sous: https://www.berliner-zeitung.de/  article/jeffrey-sachs-an-bundeskanzler-merz-verhindern-sie-offenen-krieg-mit-russland-10038620

 

Le plan USA d’un Afghanistan à l’intérieur de l’Europe

L’Art de la guerre

par Manlio Dinucci

Mondialisation.ca

18 janvier 2022

Des soldats en tenue de guerre et des véhicules blindés de combat ont été déployés de la Suède sur Gotland, l’île en Mer Baltique qui est à 90 km de ses côtes orientales. Le ministère de la Défense déclare l’avoir fait pour défendre l’île de menaçants navires de débarquement russes qui croisent en Mer Baltique. Ainsi même la Suède contribue, en tant que partenaire, à la frénétique campagne USA-OTAN qui, renversant la réalité, présente la Russie comme une puissance agressive qui se prépare à envahir l’Europe. À 130 km à l’est de Gotland, la Lettonie est en état d’alerte, avec la Lituanie et l’Estonie, contre l’ennemi inventé qui serait sur le point de l’envahir. Comme “défense contre la menace russe”, l’OTAN a déployé dans les trois républiques baltes et en Pologne quatre bataillons multinationaux. À celui en Lettonie participe l’Italie, avec des centaines de soldats et véhicules blindés. L’Italie est en outre l’unique pays qui a participé à toutes les missions de “police aérienne” de l’OTAN, depuis des bases en Lituanie et Estonie, et le premier à utiliser des chasseurs F-35 pour intercepter des avions russes en vol dans le couloir aérien international sur la Baltique.

Les trois républiques baltes ne se sentent pourtant pas assez “protégées par la présence avancée renforcée de l’OTAN”. Le ministre letton de la Défense, Artis Pabriks, a demandé une présence militaire USA permanente dans son pays : les forces USA -expliquent les experts comme dans un scénario de film hollywoodien- n’arriveraient pas à temps d’Allemagne pour arrêter les forces blindées russes qui, après avoir renversé les trois républiques baltes, les couperaient de l’Union européenne et de l’OTAN, en occupant le couloir de Suwalki entre la Pologne et la Lituanie. 

L’Ukraine, partenaire mais de fait déjà membre de l’OTAN, a le rôle d’acteur principal dans le rôle de pays agressé. Le gouvernement dénonce, sur la base de sa parole d’honneur, avoir été frappés par une cyber-attaque, attribuée évidemment à la Russie, et l’OTAN se précipite, avec l’UE, pour aider l’Ukraine et mener une guerre cybernétique. Washington dénonce : l’Ukraine est désormais entourée sur trois côtés par les forces russes et, en prévision du blocus des fournitures de gaz russe à l’Europe, les USA se préparent généreusement à les remplacer avec des fournitures massives de gaz naturel liquéfié étasunien. L’attaque russe -informe la Maison Blanche sur la base d’informations dont la véridicité est garantie par la CIA- serait préparée par une opération sous faux drapeau : des agents russes, infiltrés en Ukraine orientale, accompliraient de sanglants attentats contre les habitants russes du Donbass, dont ils attribueraient la responsabilité à Kiev comme prétexte de l’invasion. La Maison Blanche ne se souvient pas qu’en décembre le ministre russe de la Défense, Sergueï Choïgu, avait dénoncé la présence en Ukraine orientale de mercenaires USA avec des armes chimiques.

Ukraine: tout figurait déjà dans le plan de la Rand Corporation

par Manlio Dinucci

Source : Horizons et débats,

Zurich, 29 mars 2022

Manlio Dinucci analyse une publication d’un groupe de réflexion américain datant d’avril 2019. La Russie l’aura lue – et ne l’aura certainement pas suivie. Elle connaît la stratégie pour l’avoir expérimentée pendant des années – et s’est manifestement orientée différemment. Mais l’étude montre aussi clairement que les stratèges américains ne se soucient pas du bien-être des Ukrainiens – ces derniers étant les pions sur l’échiquier de la géopolitique américaine. On a encore besoin d’eux – ils paieront les pots cassés de cette folie, tout comme le reste de l’Europe, qui se laisse si imprudemment manipuler par l’OTAN. 

Le plan stratégique des Etats-Unis contre la Russie a été élaboré il y a trois ans par la Rand Corporation (Il Manifesto «Rand Corp: comment abattre la Russie» du 21 mai 2019). La Rand Corporation dont le quartier-général siège à Washington, est «une organisation mondiale de recherche qui développe des solutions pour les défis politiques»: elle soutient une armée de 1 800 chercheurs et autres spécialistes recrutés dans 50 pays parlant 75 langues, distribués en bureaux et autres sièges en Amérique du Nord, en Europe, en Australie et dans le Golfe Persique. Le personnel états-unien de la Rand vit et travaille dans plus de 25 pays.
    La Rand Corporation, qui s’auto-qualifie d’«organisation sans profit et non partisane», est officiellement financée par le Pentagone, par les armées de Terre et de l’Air US, par les Agences de sécurité nationale (CIA et autres), par des agences d’autres pays et de puissantes organisations non-gouvernementales.
    La Rand Corp. se vante d’avoir contribué à élaborer la stratégie qui permît aux Etats-Unis de sortir vainqueurs de la Guerre froide, en contraignant l’Union Soviétique à consumer ses propres ressources dans l’exténuante confrontation militaire. De ce modèle s’est inspiré le nouveau plan élaboré en 2019: «Overextending and Unbalancing Russia» (Etendre et déséquilibrer la Russie), soit: contraindre l’adversaire à se surcharger excessivement pour le déstabiliser et l’abattre. Voilà les principales lignes directrices d’attaque tracées dans le plan de la Rand, sur lesquelles les Etats-Unis ont effectivement avancé ces dernières années.

Avant tout, stipule le plan, il faut attaquer la Russie sur son flanc le plus vulnérable, celui de son économie fortement dépendante de l’exportation de gaz et de pétrole: à cet effet on va utiliser les sanctions commerciales et financières et, en même temps, faire en sorte que l’Europe diminue l’importation de gaz russe, en le remplaçant par du gaz naturel liquéfié étasunien.
    Dans le domaine idéologique et informatif, il faut encourager les protestations internes et en même temps miner l’image de la Russie à l’extérieur.
    Dans le domaine militaire il faut opérer pour que les pays européens de l’OTAN augmentent leurs forces dans une démarche antirusse. Les USA peuvent avoir de hautes probabilités de succès et de forts bénéfices, avec des risques modérés, en investissant majoritairement dans des bombardiers stratégiques et des missiles d’attaque à longue portée dirigés contre la Russie. Déployer en Europe de nouveaux missiles nucléaires à portée intermédiaire pointés sur la Russie leur assure de fortes probabilités de succès mais comporte aussi de grands risques. En calibrant chaque option pour obtenir l’effet désiré – conclut la Rand – la Russie finira par payer le prix le plus élevé dans la confrontation avec les USA, mais ceux-ci et leurs alliés devront investir de grosses ressources en les soustrayant à d’autres objectifs.
    Dans le cadre de cette stratégie – prévoyait en 2019 le plan de la Rand Corporation – «fournir des aides létales à l’Ukraine exploiterait le plus grand point de vulnérabilité extérieure de la Russie. Cependant toute augmentation des armes et du conseil militaire fournis par les USA à l’Ukraine devrait être attentivement calibrée afin d’engendrer les coûts pour la Russie sans provoquer un conflit beaucoup plus ample dans lequel la Russie, à cause de la proximité, aurait des avantages significatifs».

C’est justement là – dans ce que la Rand Corporation définissait comme «le plus grand point de vulnérabilité extérieure de la Russie», exploitable en armant l’Ukraine de façon «calibrée pour augmenter les coûts pour la Russie sans provoquer un conflit beaucoup plus ample» – qu’est advenue la rupture. Prise dans l’étau politique, économique et militaire que les USA et l’OTAN resserraient de plus en plus, en ignorant les avertissements répétés et les propositions de négociations de la part de Moscou, la Russie a réagi avec l’opération militaire ayant détruit en Ukraine plus de 2 000 structures militaires réalisées et contrôlées en réalité non pas par les gouvernants de Kiev mais par les commandements des USA et de l’Otan.
    L’article qui, il y a trois ans, rapportait le plan de la Rand Corporation se terminait par ces mots: «Les options prévues par le plan ne sont en réalité que des variantes de la même stratégie de guerre, dont le prix en termes de sacrifices et de risques est payé par nous tous.»
    Nous sommes en train de le payer maintenant, nous les peuples européens, et nous le paierons de plus en plus cher, si nous continuons à être des pions sacrifiés dans la stratégie USA-Otan.

***

Le 8 mars 2022, après une brève publication en ligne, le magazine Il Manifesto a également supprimé cet article de son édition papier du jour au lendemain, car j’avais refusé d’obéir à la consigne du «Ministère de la Vérité» d’ouvrir un débat sur la crise ukrainienne. Ainsi prend fin ma longue collaboration avec le journal, dans lequel je publiais depuis plus de dix ans ma chronique «The Art of War». •

(Traduction Horizons et débats)



La guerre en Ukraine. Regards critiques sur les causes d’une tragédie

Hugo Doc, Paris, février 2024, 195 pages,

par Jacques Hogard

ancien colonel parachutiste de la Légion étrangère

Recension (*)

Rien n’est plus difficile, mais aussi plus néessaire, que de retracer à chaud les causes d’un conflit armé dans un environnement médiatiquement très engagé. C’est ce qu’a tenté, et à notre avis très largement réussi, l’auteur de cet ouvrage en recourant à de très nombreuses sources et en pratiquant une approche multi-sectorielle intégrant l’histoire, la sociologie, l’économie, les relations internationales dans une perspective stratégique globale. L’auteur, Jean-Jacques Hogard, ancien colonel de l’armée française, a participé à l’Opération turquoise au Rwanda, en 1994, il a été chargé du commandement des opérations spéciales au Kosovo en 1999, puis il a pris sa retraite dès l’an 2000 à l’âge de 45 ans. Son livre est divisé en trois parties intitulées respectivement : Le retour de la guerre en Europe, Les causes de cette tragédie et La guerre perdue de l’OTAN contre la Russie et ses conséquences.

Première partie

Le retour de la guerre en Europe.

L’auteur rappelle que la Russie n’est plus l’Union soviétique et que, loin d’être hostile à l’Occident, en 1992 elle avait demandé, en vain, son adhésion au Conseil de l’Europe et que, en 2000, au début de sa présidence, Poutine avait même envisagé l’adhésion de la Russie à l’OTAN, mais que, au fil des années, cette dernière s’était progressivement attachée la plupart des pays qui avaient été membres du Traité de Varsovie avec l’URSS. La clé de compréhension de l’évolution internationale intervenue depuis la disparition de l’URSS doit être recherchée non point dans un improbable impérialisme russe, mais dans l’hégémonisme mondial américain tel que théorisé dans l’ouvrage fondamental du stratège étatsunien Zbigniew Brzezinski Le grand échiquier, dont l’original anglais est paru en 1997.(1) Jacques Hogard se réfère volontiers à son expérience professionnelle de témoin de l’intervention militaire de l’OTAN, la bras armé de Washington, contre la Bosnie-Herzégovine, en 1992-3 puis contre la Yougoslavie, plus précisément la Serbie en 1999, interventions décidées en violation flagrante de la Charte de l’ONU et du droit international.

Les événements survenus en Ukraine au début du XXIe siècle s’inscrivent dans cette perspective, à commencer par la tentative de Révolution orange, avortée en 2004, puis avec les événements de Maïdan en 2013 qui débouchèrent en 2014 sur ce que Hogard tient pour un coup d’Etat organisé des mouvements d’extrême droite bénéficiant de l’appui de Washington. En l’occurrence, c’est à visage découvert que la Sous-secrétaire d’Etat américaine, Victoria Nuland, intervint allant jusqu’à annoncer publiquement que les Etats-Unis avaient investi cinq milliards de dollars pour détourner l’Ukraine de la Russie.(2) Au président pro-russe Viktor Ianoukovitch succéda le président pro-occidental Volodymyr Zelensky et l’une des premières mesures du nouveau pouvoir fut de “désofficialiser” la langue russe qui figurait au côté de l’ukrainien comme langue officielle de l’Etat ukrainien. S’ensuivirent huit années de guerre de 2014 à 2022 entre Kiev et les autonomistes russophones du Donbas aux portes de la Russie, avec des milliers de morts.  La France et l’Allemagne tentèrent bien d’intervenir en suscitant les Accords de Minsk 1, puis 2, entre l’Ukraine et la Russie qui, notamment, attribuaient la Crimée à la Russie, mais comme devaient le reconnaître a posteriori Angela Merkell et François Hollande à leurs yeux “la signature de ces accords n’avait d’autre but que de gagner du temps pour faciliter la montée en puissance militaire de l’Ukraine.”(3)

Jacques Hogard ne s’étend guère sur le sort de la Crimée dont il ne signale pas qu’elle avait été rattachée à l’Empire russe dès le XVIIIe siècle et qu’elle avait été donnée par la Russie à l’Ukraine en 1954. Il signale en revanche que, dès le début de la dislocation de l’URSS, le 20 janvier 1991, eut lieu en Crimée le premier des référendums des composantes de l’URSS dans lequel les Crméens furent appelés à choisir leur rattachement à Kiev ou à Moscou, et qu’ils choisirent massivement la seconde option. Après la déclaration d’indépendance de l’Ukraine en décembre 1991, la Crimée proclama son indépendance le 5 mai 1992 et le 6 mars 2014 le Parlement de la Crimée organisa un nouveau référendum lors duquel les Criméens optèrent massivement pour leur rattachement à la Russie. Bien sûr, l’Ukraine ne reconnut pas la validité de ces décisions.(4)

Le déclenchement de l’“opération spéciale”, c’est-à-dire l’entrée en guerre de la Russie contre l’Ukraine est l’aboutissement de la dégradation des relations entre l’Occident et la Russie que pouvait laisser présager la continuelle extension de l’OTAN vers l’est, aux frontières de la Russie. Jacques Hogard écrit que cette guerre aurait pu être évitée si seulement la France et l’Allemagne, qui en étaient les initiateurs et les garants, avaient tenu leur rôle et qu’elle aurait pu être arrêtée dès le mois de mars 2022, lorsque Russes et Ukrainiens entreprirent de négocier sous l’égide de la Turquie, si les Américains et l’OTAN ne s’y étaient pas vigoureusement opposés.”(5) De ces diverses erreurs découlent des pertes colossales en vies humaines et en destructions matérielles causées par la guerre.

L’auteur aborde les problèmes, combien complexes, de la désinformation sur ce conflit en se référant à l’ancien officier de renseignement français Vladimir Volkoff et aux sociologues et futurologues américains Alvin et Heidi Toffler et il conclut la première partie de son livre par le passage suivant du géo-politologue français Pierre-Emmanuel Thomann, daté de mai 2023, attribuant à Washington la responsabilité du sabotage du gazoduc Nord Stream 2 en septembre 2022 :

“Les gouvernements concernés, Berlin et Paris en particulier, sont en état de sidération complice. Leur silence sur cette affaire, ou bien le brouillage des pistes, appuyés par les médias dominants et les pseudo-experts qui passent en boucle sur les plateaux télévisés pour relayer les narratifs atlantistes, s’explique simplement : ils ne peuvent révéler à leurs peuples que leurs soi-disant allié principal, Washington, a commis un acte de guerre contre ses propres intérêts puisque ce serait démontrer que le conflit en Ukraine est une guerre provoquée et entretenue par Washington, non pas seulement contre la Russie mais contre l’Europe tout entière. Tout le discours sur la soi-disant unité occidentale et transatlantique serait irrémédiablement fissuré.” (5) 

Deuxième partie

Les causes de cette tragédie. Les causes profondes

L’histoire de l’Ukraine à travers les siècles : un espace disputé entre Est et Ouest.

Jacques Hogard n’entreprend pas de relater l’histoire de l’Ukraine mais seulement d’en évoquer deux épisodes qui lui paraissent pertinents pour expliquer le drame en cours.

Le premier de ces épisodes se situe autour du neuvième siècle du premier millénaire de notre ère avec la naissance de la nation russe et du premier Etat russe…à Kiev ! Cette ville est restée la capitale de la première Russie pendant quelques siècles, y compris après l’invasion mongole du XIIIe siècle et ce n’est qu’au XVe siècle, en 1480, que Moscou devint la capitale de la Russie jusqu’à ce qu’elle soit supplantée par Saint-Petersbourg à l’initiative du tsar Pierre-le-grand en 1712. D’après l’auteur, dans l’imaginaire russe actuellement encore, l’Ukraine n’est pas vraiment un pays étranger, nombre d’anciens Russes célèbres et de dirigeants de l’URSS, à commencer par Khrouchtchev étaient ukrainiens. D’ailleurs dans la Russie actuelles, beaucoup de familles comportent des composantes ukrainiennes et il en va de même, mais inversement, pour nombre de familles ukrainiennes. Toutes ces circonstances démographiques, sans doute importantes en psychologie sociale, sont sans conséquences en matière de souveraineté au regard du droit international, ce que Jacques Hogard omet de mentionner.

Le second de ces épisodes est la vassalisation de l’Ukraine par les Anglo-saxons qui est une des causes profondes de la tragédie en cours. 

Il s’agit là d’un phénomène tout récent puisqu’il est postérieur à l’indépendance de l’Ukraine qui date de 1991. D’après l’auteur, elle découle de la stratégie américaine si bien énoncée par Zbignev Brzezinski et, dans sa mise en oeuvre, les Américains ont toujours pu compter sur la fidélité empressée du Royaume-Uni. En témoigne notamment un tweet du journaliste français Geoges Malbrunot du 9 avril 2022 que cite l’auteur : “La visite de Boris Johnson à Kiev confirme la place de Londres comme premier allié de l’Ukraine. Les unités d’élite des forces spéciales britanniques SAS sont présentes en Ukraine depuis le début de la guerre, de même que les Deltas américains, confirme un service français du renseignement.” (6)

L’initiative prise par la Turquie au printemps 2022 avait fait espérer un prompt arrêt des hostilités. Mais le Secrétaire d’Etat américain Blinken et le Premier ministre britannique Johnson se sont employés à les torpiller comme le relate l’a déclaration suivante d’un des principaux conseillers du président Zelensky,  Davyd Arakhamia : “La guerre aurait pu prendre fin au printemps 2022 si l’Ukraine avait accepté la neutralité, a déclaré à la télévision ukrainienne celui qui dirigeait à Istanbul la délégation ukrainienne. L’objectif de la Russie était de faire pression sur nous pour que nous soyons neutres. C’était l’essentiel pour eux : Ils étaient prêts à mettre fin à la guerre si nous acceptions la neutralité, comme l’a fait autrefois la Finlande. Et que nous nous engagions à ne pas adhérer à l’OTAN.”(7)

Cette vassalisation est notamment économique, comme en témoigne l’implication dans le monde des affaires ukrainiennes, connu pour son haut degré de corruption, de Hunter Biden, le fils du Président des Etats-Unis et plusieurs autres membres de sa famille. (8)

Il est possible que cette vassalisation porte également sur des laboratoires de recherches biologiques selon l’interprétation que l’on fait de la déclaration que fit l’incontournable sous-secrétaire d’Etat américaine Victoria Nuland qui annonça, le 7 mars 2023, que son pays “travaillait avec les Ukrainiens sur les manières d’éviter que des matériaux liés à la recherche puissent tomber aux mains des forces russes si elles devaient s’en approcher… l’Ukraine dispose d’installations de recherches biologiques, et nous sommes assez inquiets de la possibilité que les Russes tentent d’en prendre le contrôle.” (9) 

En rapport avec cette idée de vassalisation, mais relevant de l’impérialisme économique classique, l’auteur attache une grande importance à la question des terres arables d’Ukraine, l’une des plus fertiles du monde. Sur cette question, il se réfère principalement   au rapport d’un think tank américain manifestement non conformiste, dénommé Oakland Institute, daté de mai 2023, intitulé Guerre et spoliation : la prise de contrôle des terres agricoles ukrainiennes. Cette problématique est loin d’être marginale car l’Ukraine est non seulement le grenier de l’Europe, mais plus encore celui d’une partie plus vaste du monde en Afrique et en Asie. Après la réforme agraire très controversée intervenue en 2020, donc après Maïdan, la situation se présente comme suit : sur les quelques 33 millions d’hectares de terres arables parmi les plus fertiles du monde, 28 % sont entre les mains d’oligarques et d’intérêts étrangers, principalement américains et européens, mais aussi d’autres pays, tel le fonds souverain d’Arabie saoudite. Tandis que les petits propriétaires astreints à une économie de guerre, sinon au service armé, subsistent dans la difficulté, les oligarques et les intérêts étrangers ont poursuivi et intensifié l’industrialisation de leur secteur de l’agriculture ukrainienne fondé sur des prélèvements massifs d’énergie fossile, d’engrais synthétiques et d’emprunts contractés à l’étranger au point que l’Ukraine est devenu dernièrement le troisième  débiteur du Fonds monétaire international. (10)

Mais parmi les causes profondes du déclenchement de la guerre par la Russie le 24 février 2022, il y a aussi une forte composante socio-psychologique imputable aux déceptions successives que lui ont values ses relations avec l’Occident en général et les Etats-Unis en particulier depuis la fin du siècle dernier.

L’auteur signale l’article substantiel que publia, le 12 juillet 2021, Vladimir Poutine sur les racines communes de l’Ukraine et de la Russie et sur l’hostilité sans précédent que le Gouvernement de Kiev manifesta envers la Russie depuis les événemnts de Maïdan de 2014 et son option délibérément pro-occidentale. Le Président Poutine n’en concluait pas que l’Ukraine ne pouvait pas être un Etat indépendant, mais il estimait inacceptable qu’elle constituât une barrière entre l’Europe et la Russie, voire une tête de pont de l’OTAN contre la Russie.(11)  Jacques Hogard rappelle le précédent du retournement soudain de l’Occdent contre la Libye de Kadhafi en 2011, celui de la dénonciation par le Président François Hollande, en 2014, du contrat de construction en France de deux porte-hélicoptères, alors que 400 marins russes étaient arrivés en France pour prendre la livraison du premier des deux, dénonciation opérée ensuite des pressions insistantes des Etats-Unis et de la Grande-Bretagne.(12)

Y a-t-il, pour autant, opposition irréductible entre Occident et Orient : un choc de civilisation entre l’Europe occidentale et la Russie ? L’auteur diagnostique des orientations différentes sur certains thèmes importants, mais pas vraiment de choc de civilisation. Il y a bien opposition sur certains certains comportements entre la société russe de ce début du XXIe siècle et les sociétés occidentales. La première comporte un retour de la religion, mais principalement à une variante traditionnelle du christianisme et une condamnation de l’ultra-libéralisme en matière sexuelle qui prévaut en Occident. Pour ce qui est des relations internationales, depuis Thomas Paine au XVIIIe siècle, les Etats-Unis seuls s’y distinguent par un messianisme politique qui est à l’origine de leurs nombreuses interventions militaires : Amérique centrale, Vietnam, Congo, Afghanistan, Irak, Syrie, Liban, Yougoslavie, Palestine…(13)

Pour en revenir à l’entrée en guerre de la Russie contre l’Ukraine,  l’objectif de dénazification de l’Ukraine avancé par Moscou n’a pratiquement jamais été pris au sérieux en Occident. Jacques Hogard en est bien conscient. Selon lui, certes, l’idéologie nazie n’a jamais été majoritaire en Ukraine au XXI siècle, mais elle n’en a pas mois inspiré plusieurs partis ou mouvements nationalistes antirusses très virulents tels Svoboda, Pravi Sektor, Azov, Aïdar et ce pour deux raisons. L’idéologie néonazie se réclame des fondateurs du nationalisme ukrainiens qui se joignirent à la guerre du IIIe Reich contre l’URSS dans la seconde Guerre mondiale, comme l’attestent les 80’000 volontaires Ukrainiens qui constituèrent la division SS Das Reich. Mais par delà la seconde Guerre mondiale, elle reste marquée par la famine consécutive à la répression soviétique de la paysannerie, dans le début des années 1930, qui causa la mort de quelques 3,5 millions d’Ukrainiens. Un génocide que les Ukrainiens appellent Holodomor. L’auteur relève que les responsables n’en étaient pas tous russes, Staline lui-même étant georgien et Kaganovitch ukrainien, et que cette répression ne frappa pas les Ukrainiens en tant que tels, mais la paysannerie soviétique, puisqu’elle entraîna aussi la mort de 1,5 million de paysans russes et de 1,5 million de paysans kazaks.(14)

Quelle est la part de responsabilité de l’OTAN dans le déclenchement des hostilités entre la Russie et l’Ukraine ? Telle est la question fondamentale qu’aborde l’auteur dans la fin de la deuxième partie de son livre. C’est d’ailleurs la partie de son ouvrage que Jacques Hogard a manifestement le plus travaillée. Il nous fait découvrir un Boris Eltsine beaucoup plus avisé et ferme sur les principes que nous le pensions et un Bill Clinton obstiné dans la poursuite de l’hégémonisme américain du XXe siècle. L’auteur apprécie beaucoup le diplomate américain George F. Kennan (1904-2005), l’initiateur et théoricien de la politique d’endiguement du communisme soviétique en 1947, mais aussi l’opposant déterminé à l’extension à l’est de l’OTAN dès 1998, nonobstant l’option inverse des Etats-Unis. Il relate, avec force citations, l’évolution des relations entre Boris Eltsine et Bill Clinton, d’abord bonnes, ensuite tendues et finalement exécrables précisément à cause du problème de l’extension à l’est de l’OTAN. Le clash final eut lieu le 5 décembre 1994 à Budapest lors d’un sommet de la CSCE lors duquel Eltsine réaffirma catégoriquement : “Notre attitude vis-à-vis des plans d’élargissement de l’OTAN, notamment de la possibilité que les infrastructures progressent vers l’est demeure et demeurera invariablement négative.” (15) Clinton revint à la charge encore l’année suivante en dépêchant à Moscou le vice-président Al Gore auquel Eltsine répondit : “Je ne vois qu’une humiliation pour la Russie si vous continuez…Pourquoi voulez-vous faire çà ? Nous avons besoin d’une nouvelle structure pour la sécurité paneuropéenne, pas des anciennes… Mais si j’acceptais que les structures de l’OTAN s’étendent vers celles de la Russie, cela constituerait de ma part une trahison envers le peuple russe.”(16)

La fin de cette deuxième partie est consacrée à des événements dont Jacques Hogard a vécu les premières conséquences, à savoir la guerre de Yougoslavie et ses suites. “Le 24 mars 1999, Clinton téléphona à Eltsine pour lui dire que, face à la mauvaise volonté des Serbes, les pays de l’OTAN avaient décidé de bombarder la Serbie sans l’accord des Nations Unies, car « ils n’avaient plus le choix.»” S’ensuivirent trois mois de bombardements de la Serbie dans une Yougoslavie en voie d’éclatement, la création de l’Etat du Kosovo “reconnu par seulement la moitié de la planète, régulièrement accusé d’être un Etat mafieux et dont le président est le seul au monde accusé d’avoir trempé dans un trafic d’organes”. (17)

Telles sont, en résumé, les principales causes et quelques précédents qui ont débouché sur la guerre d’Ukraine. “Un des premiers effets de cette guerre voulue de longue date par les Etats-Unis et déclenchée sur le sol d’Ukraine est d’avoir provoqué le renforcement du “partenariat russo-chinois ” et d’avoir fait émerger les BRICS comme une puissance nouvelle avec laquelle les ex-gendarmes du monde vont devoir compter désormais.” (18)

Troisième partie

La guerre perdue de l’OTAN contre la Russie et ses conséquences

L’issue de cette guerre voulue par Washington, entérinée par l’OTAN et déclenchée par le Kremlin, est sinon certaine du moins très probable, pour Jacques Hogard ainsi que pour plusieurs autres auteurs, y compris quelques anciens militaires haut-gradés français qu’il cite : la débâcle ukrainienne est d’une telle ampleur que la défaite de Zelensky, des Etats-Unis et de l’OTAN ne fait guère de doute.

C’est, bien sûr, l’Ukraine qui est la grande perdante de cette guerre. Elle y a perdu plusieurs centaines de milliers d’hommes d’après Gérard-François Dumont, démographe que cite l’auteur, sans compter “les nombreux blessés souffrant de lourds handicaps limitant leurs capacités professionnelles, le fait qu’une partie des Ukrainiens qui sont allés se réfugier dans les pays occidentaux se soient installés dans une nouvelle vie et, en conséquence, ne retournent pas vivre en Ukraine.” (19) Jean-Pierre Vettovaglia, ancien ambassadeur de Suisse, va jusqu’à avancer que, compte tenu aussi des pertes territoriales qui l’attendent, “en trente ans exactement, l’Ukraine aura perdu près de la moitié de sa population.”(20) Selon l’ancien ambassadeur de France, Maurice Gourdaut-Montagne, il y aura nécessairement une partition de l’Ukraine car “les Russes vont rester sur le littoral de la mer d’Azov, incluant Marioupol ; ils vont rester jusqu’à Kherson et l’embouchure du Dniepr et conserver la Crimée.”(21)

Partisan d’une grande Europe englobant la Russie comme l’avait voulue le général de Gaulle, mais comme le propose aussi le président hongrois Viktor Orban, Jacques Hogard est très sévère sur la réintégration de la France dans le commandement intégré de l’OTAN imposée en 2009 par le président Sarkozy ainsi que sur l’aggravation de la dépendance de la France à l’égard des Etats-Unis imposée sous la présidence de François Hollande. Dans sa perspective stratégique, la disparition de l’OTAN et de l’Union européenne est très souhaitable et devrait permettre d’établir des relations pacifiques à l’échelle continentale qui ne présenteraient plus pour la Russie la menace implicite que nolens volens lui inspire l’OTAN.

Bien conscient des incertitudes considérables, inhérentes à l’issue dramatique pour l’Ukraine et problématique pour l’Occident que comporte la victoire de la Russie, l’auteur écrit dans sa conclusion : “Pour ma part, j’ai voulu dans cet ouvrage faire part de ma conviction, acquise depuis fort longtemps, sur le terrain d’abord, lors de deux moments très forts de ma vie militaire, au Rwanda en 1994, puis au Kosovo en 1999, que les Etats-Unis, bien que se coiffant de l’auréole de toutes les vertus, de gardien et promoteur des droits de l’Homme, de la démocratie universelle, ne luttaient en réalité avec détermination et cynisme que pour leurs intérêts propres, qu’ils soient économiques, politiques, géopolitiques ou stratégiques. L’idée d’une Europe unie et prospère leur est, en particulier, insupportable. D’où leurs efforts, constants, colossaux et non dénués de résultats, hélas, pour isoler la Russie de l’Europe de l’Ouest, y compris en sabotant sans aucun remord les intérêts économiques, en particulier au plan énergétique, de leurs fidèle vassal et allié, l’Allemagne.”(22)

(*) Recension par Ivo Rens. Janvier 2025.

(1) Zbigniew Brzezinski ,The Grand Chessboard: American Primacy and Its Geostrategic Imperatives.New York, Basic Books, 1997  (ISBN 0-465-02726-1)

(en français) Zbigniew Brzezinski, Le grand échiquier. L’Amérique et le reste du monde, Bayard, coll. Actualité , 1997.

(2) Jacques Hogard, La guerre en Ukraine, pp.26 et 27. Outre Victoria Nuland, les sénateurs John McCain et Chris Murphy ont également fait une apparition publique à Kiev en décembre 2013, aux côtés d’Oleh Tyahnybok, un leader de l’opposition d’extrême droite ukrainienne (parti Svoboda), pour exprimer leur soutien au mouvement EuroMaidan. Signalons enfin que le ministre canadien des Affaires étrangères, John Baird a suivi l’exemple américain et s’est rendu à Kiev pour se mêler aux manifestants.

Sources: “Top U.S. official visits protesters in Kiev as Obama admin. ups pressure on Ukraine president Yanukovich”, CBS News, December 11, 2013. Mike Madden, “Ukraine : Interviewer Victoria Nuland ou comment ne rien comprendre à la crise”, Les crises, 27 janvier 2022.

(3) Ibidem, p. 47 et seq.

 (4) Ibidem, p. 50.

(5) Ibidem, p.55.

(6 )Ibidem, p. 71

(7) Ibidem, p.84

8)   Ibidem, pp.86,7

(9) Ibidem, p. 89

(10)  Ibidem, p.96

(11)   Ibidem, p. 98

(12)  Ibidem, p. 99

(13) )  Ibidem, pp 105,6

(14)  Ibidem, pp.114,5

(15)    Ibidem, p.119. CSCE est le nom ancien de l’Organisation pour la sécurité et la coopération en Europe (OSCE).

(16) Ibidem, pp 121,2

(17) Ibidem, p. 128

(18) Ibidem, p. 132

(19) Ibidem, p. 138

(20) Ibidem, p. 140

(21) Ibidem, p. 152

(22) Ibidem, pp 185,6

Les États-Unis continuent leurs importations d’uranium russe

par Jean-Guy Rens

Novembre 2024

Les États-Unis importent de l’uranium enrichi depuis la Russie et continueront de le faire au moins jusqu’en janvier 2028. Telle est le sens de la loi H.R. 1042 adoptée en mai 2024 et curieusement intitulée Prohibiting Russian Uranium Imports Act. Cette mesure législative bipartisane interdit l’importation par les États-Unis de produits à base d’uranium russe à compter d’août 2024… tout en mettant en place un processus de dérogation valable jusqu’en janvier 2028.

Il faut savoir que si les États-Unis ont quelques mines d’uranium, ils ne disposent que d’une seule installation d’enrichissement fonctionnelle au Nouveau-Mexique appartenant à Urenco, une société européenne (Grande-Bretagne, Pays-Bas et Allemagne). Une deuxième installation, américaine celle-ci, est bien entrée en fonction en octobre dernier à Piketon, dans l’Ohio. Toutefois, cette installation produit du combustible destiné à la prochaine génération de réacteurs, donc inutilisable aujourd’hui.

Or, les États-Unis comptent un parc de 90 centrales nucléaires qu’il faut bien faire fonctionner en attendant. Voilà pourquoi ce pays achète 27 % de son uranium au Canada, 25 % au Kazakhstan et 12% en Russie. Si on tient compte du seul combustible enrichi destiné aux centrales nucléaires, la part de la Russie s’élève même aux environs de 20 % du combustible consommé aux États-Unis, pour un coût d’environ un milliard de dollars par an[1]. Difficile à admettre pour un pays qui a sanctionné plus de 35 filiales de l’agence nucléaire russe Rosatom depuis février 2022.

Ce n’est pas tout. Au cours des dernières années, les importations américaines d’uranium enrichi depuis la Chine se sont envolées. En décembre 2023, les importations en provenance de Chine ont atteint 242 990 kilogrammes, alors qu’il n’y avait eu aucune importation américaine depuis la Chine avant 2022. Ces importations qui se font dans le plus grand secret ont été dévoilées par l’agence de presse Reuters. En réponse à cette information, le ministère américain de l’énergie a confirmé en septembre 2024 qu’il enquêtait pour savoir si la Chine aidait la Russie à contourner les sanctions américaines.

Sources :

  • Matthew Miller, « Prohibiting Imports of Uranium Products from the Russian Federation », Press Statement, U.S. Department of State, May 14, 2024
  • Jennifer T. Gordon, « The US is banning the import of Russian nuclear fuel. Here’s why that matters », Atlantic Council, May 16, 2024
  • Anthony Ruggiero et Andrea Stricker, « U.S. Investigates Russian-Chinese Nuclear Cooperation », Foundation for Défense of Democracies, October 3, 2024

[1] Chiffre officiel probablement sous-évalué, Reuters estime plutôt que 35% du combustible nucléaire américain provient de Russie.

Acte de guerre contre la Russie : ultime avertissement de Poutine alors que l’OTAN se prépare à attaquer la Russie

Glenn Diesen

Professeur à l’Université du sud-est de la Norvège (USN)

14 septembre 2024

Le président Poutine a déclaré que les missiles de précision à longue portée que l’on envisage d’utiliser contre le territoire russe équivalent à une entrée en guerre directe de l’OTAN. Ces missiles sont fournis par les États-Unis et le Royaume-Uni, ils ne peuvent être utilisés qu’avec la participation de soldats américains et britanniques, ils seront guidés par les satellites des pays de l’OTAN. La discussion hypocrite qui a cours dans les pays occidentaux au sujet de la décision de l’OTAN de procéder à une escalade aussi irréfléchie est d’autant plus préoccupante que ce qui est en jeu est une guerre nucléaire.

Glenn Diesen est professeur à l’Université du Sud-est de la Norvège (USN)

L’incrémentalisme : De la guerre par procuration à la guerre directe

Ces missiles à longue portée représentent la fin de la guerre par procuration et le début d’une guerre directe entre l’OTAN et la Russie. Depuis le coup d’État soutenu par l’Occident en 2014, l’OTAN et la Russie mènent une guerre par procuration en Ukraine. Dès le lendemain du coup d’État, le nouveau gouvernement de Kiev mis en place par Washington a créé un partenariat avec la CIA et le MI6 pour mener une guerre secrète contre la Russie.[i] Par définition, on parle de guerre par procuration lorsque deux ou plusieurs puissances ne s’affrontent pas directement mais se battent par l’intermédiaire d’un pays tiers. En 2014, la guerre par procuration a été définie comme le soutien de l’OTAN à Kiev et le soutien de la Russie aux rebelles du Donbas qui s’opposaient à la légitimité du post-gouvernement installé par Washington.[ii] Selon les termes du procureur général de l’Ukraine, Washington traitait l’Ukraine comme une colonie et exigeait le droit d’approuver toutes les nouvelles nominations au gouvernement – ledit procureur a finalement été renvoyé sur instruction de Joe Biden.[iii]

Lorsque la Russie est devenue un acteur direct du conflit en envahissant l’Ukraine en février 2022, la guerre par procuration est devenue encore plus périlleuse car l’OTAN s’est impliquée dans la planification de la guerre et a fourni les armes, les munitions, l’entraînement, les mercenaires, les renseignements et la sélection des cibles qui ont permis à l’Ukraine de faire face à la Russie. En vérité, l’OTAN combattait la Russie indirectement via un intermédiaire. Au cours des deux années et demie qui ont suivi, la frontière entre la guerre par procuration et la guerre directe est devenue de plus en plus floue. Cette frontière est désormais abolie, car la guerre de l’OTAN contre la Russie devient une guerre directe, les missiles à longue portée fournis par les États-Unis et le Royaume-Uni étant également opérés par ces derniers.

Comment en sommes-nous arrivés à ce que les États-Unis et le Royaume-Uni attaquent le territoire russe sans qu’aucun débat sérieux n’ait eu lieu en Occident ? L’incrémentalisme ou la tactique du salami consiste à couper des fines tranches l’une après l’autre. En procédant par petites étapes, aucune action isolée ne semble être assez choquante pour justifier une riposte majeure. Ainsi, au fil du temps, l’agresseur franchit toutes les lignes rouges avec un minimum d’opposition. Les États-Unis ont eu recours à ces tactiques pour minimiser l’opposition de la Russie et pour calmer les inquiétudes des alliés européens concernant l’expansion de l’OTAN, le système de défense antimissile et la guerre par procuration en Ukraine. L’OTAN envoie progressivement des armes plus puissantes et s’implique de plus en plus dans la guerre. Elle tente de minimiser les réactions négatives de son opinion publique ou de la Russie en imposant des restrictions à l’utilisation de ces armes, mais ces restrictions sont ensuite progressivement levées.

Au début de la guerre, les États-Unis redoutaient l’envoi de chars d’assaut et Biden avait prévenu que l’envoi de F16 pourrait déclencher la troisième guerre mondiale.[iv] Où ce gradualisme nous a-t-il menés aujourd’hui ? Des munitions à fragmentation illégales américaines sont utilisées pour bombarder des cibles civiles dans la ville russe de Belgorod et l’OTAN a fourni les renseignements et les armes nécessaires à l’invasion de la région russe de Koursk, où des civils sont enlevés et exécutés. Une fois de plus, des chars allemands pilotés par des soldats portant des insignes fascistes sur leurs uniformes combattent à Koursk. L’objectif principal était fort probablement de s’emparer de la centrale nucléaire de Koursk. Or, l’OTAN ne critique pas l’Ukraine lorsqu’elle attaque le système d’alerte nucléaire précoce ou les centrales nucléaires russes. Au contraire, elle se félicite de l’invasion de Koursk qui a humilié Poutine.

L’aveuglement de l’OTAN : l’Ukraine a « le droit de se défendre »

L’argument selon lequel l’Ukraine a le droit de se défendre est un contre-argument trompeur, car personne ne conteste ce droit. La question est de savoir jusqu’à quel point l’OTAN peut s’impliquer avant que la frontière entre guerre par procuration et guerre directe ne soit franchie. Les États-Unis occupent illégalement la Syrie et personne ne conteste que la Syrie a le droit de se défendre. Mais la Russie a-t-elle le droit de bombarder des villes américaines et britanniques sous prétexte d’aider la Syrie à se défendre ? Qu’auraient fait les États-Unis si la situation était inversée et que la Russie attaquait des villes américaines par l’intermédiaire du Mexique ?

Le Premier ministre britannique Keir Starmer a déclaré : « Nous ne cherchons pas à entrer en conflit avec la Russie. Ce n’est pas du tout notre intention. »[v] C’est probablement vrai, la Grande-Bretagne souhaitant simplement avoir le droit de frapper la Russie avec des missiles sans que celle-ci ne réagisse. Lorsque les États-Unis et le Royaume-Uni ont saboté l’accord de paix d’Istanbul en 2022, les médiateurs israéliens et turcs ont expliqué que les Américains et les Britanniques voyaient une occasion de combattre et de saigner la Russie en tant que rival stratégique en les laissant se battre avec les Ukrainiens. Comme les dirigeants politiques et militaires américains ne cessent de le rappeler, il s’agit d’une grande guerre car l’OTAN peut affaiblir la Russie sans utiliser ses propres troupes. La question de savoir jusqu’à quel point l’OTAN peut s’impliquer conduit à poser une autre question très inconfortable : la Russie a-t-elle aussi le droit de se défendre ?

L’argument de Poutine est raisonnable et mérite d’être discuté sérieusement, mais nous n’avons plus de discussions raisonnables en Occident, car toute empathie ou compréhension de la position russe est fustigée comme une trahison. Chaque discussion est simplifiée et réduite à un choix entre le soutien à « nous » ou à « eux », et le soutien à « nous » implique la répétition d’un scénario ridicule qui ignore la réalité et aboutit à l’automutilation. Si nous voulons éviter une guerre nucléaire, nous devrions commencer à prendre plus au sérieux les préoccupations de nos adversaires en matière de sécurité, au lieu de dénigrer tout effort en ce sens.

Comment la Russie va-t-elle riposter à l’attaque de l’OTAN ?

La Russie peut poursuivre une escalade horizontale ou verticale. L’escalade horizontale est plus limitée car elle privilégie des représailles dans d’autres domaines, par exemple le fourniture de systèmes de défense aérienne à l’Iran, la conclusion d’accords d’armement avec la Corée du Nord, l’envoi de navires de guerre russes dans les Caraïbes, la livraison d’armes de pointe aux adversaires de l’OTAN, ou même la transmission de renseignements à destination de frappes contre, par exemple, les troupes d’occupation américaines en Syrie et en Irak.

Cependant, une attaque directe de l’OTAN contre la Russie poussera probablement les Russes à répondre directement par une escalade verticale, indépendamment du risque d’un échange nucléaire. Les F16 et autres armements qui seront utilisés contre la Russie ont été placés en Pologne et en Roumanie, car ces pays sont considérés comme des « espaces sûrs » aussi longtemps que l’OTAN n’est pas directement engagée dans la guerre. Les drones de l’OTAN qui survolent la mer Noire et fournissent des données de ciblage à l’Ukraine semblent être une cible évidente. Les satellites de l’OTAN utilisés pour guider les attaques de missiles contre la Russie peuvent également être détruits. Des attaques avec des armes nucléaires tactiques dans l’ouest de l’Ukraine constitueraient également une riposte puissante qui enverrait un message fort sans attaquer directement l’OTAN.

Il semble que l’OTAN se berce d’illusions avec son approche graduelle, puisqu’elle prévoit maintenant d’attaquer la Russie sans envisager de représailles significatives. Ce qui était auparavant considéré comme un risque propre à déclencher la troisième guerre mondiale est désormais tenu comme de la simple propagande russe, l’OTAN ne faisant qu’aider l’Ukraine à se défendre. Les élites politico-médiatiques occidentales continuent d’affirmer que la Russie a déjà proféré des menaces de représailles dans le passé, sans y donner suite. La retenue de la Russie est donc interprétée comme une faiblesse et l’OTAN poursuit l’escalade jusqu’à ce que la Russie réagisse suffisamment.

Le problème est que la Russie s’est maîtrisée parce que toute riposte pourrait entraîner une escalade rapide et incontrôlée susceptible d’aboutir à un échange nucléaire. Alors que l’OTAN conduit le monde au bord de la guerre mondiale, ne devrions-nous pas au moins avoir une discussion sensée sur les gestes qui sont posés au lieu de nous cacher derrière des slogans vides de sens tels que « l’Ukraine a le droit de se défendre » ?

J’ai été interviewé par Al Jazeera et WION au sujet des préparatifs d’attaque de la Russie par l’OTAN :


[i] The Spy War: How the C.I.A. Secretly Helps Ukraine Fight Putin – The New York Times (nytimes.com)

[ii] Ukraine crisis: Transcript of leaked Nuland-Pyatt call – BBC News

[iii] Ukrainian Prosecutor General Viktor Shokin on how his country was taken over by Washington (youtube.com)

[iv] ‘That’s called World War III’: Biden defends decision not to send jets to Ukraine (nypost.com)

[v] Biden and UK’s Starmer meet amid storm over Ukraine weapons – The Washington Post


Note des responsables du blog

Quelque 900 soldats américains sont toujours présents en Syrie et 2 500 en Irak. Au départ, ils avaient été déployés pour combattre le groupe État islamique qui contrôlait des pans entiers des territoires syrien et irakien. La défaite de l’État islamique a été proclamée en Irak en 2017 et en Syrie en 2019, mais les forces armées américaines sont demeurées sur place.

An Act of War Against Russia: Putin’s Final Warning as NATO Prepares to Attack Russia

Glenn Diesen

Professor at the University of South-Eastern Norway (USN)

September 14, 2024

President Putin argues that the long-range precision missiles considered to be used against Russian territory will make NATO directly involved in the war. These missiles supplied by the US and UK can only be operated with the involvement of American and British soldiers, and the missiles will be guided by the satellites of NATO countries. The dishonest discussion in the West about NATO’s decision to escalate in such a reckless manner is deeply troubling given that nuclear war is at stake.

Incrementalism: From Proxy War to Direct War

These long-range missiles represent the end of the proxy war and the beginning of a direct NATO-Russia war. Since the Western-backed coup in 2014, NATO and Russia have been fighting a proxy war in Ukraine. On the first day after the coup, the new government in Kiev installed by Washington created a partnership with the CIA and MI6 for covert war against Russia.[1]By definition, a proxy war is when two or more powers do not fight directly in battle but fight through a third-party country. From 2014, the proxy war was defined as NATO supporting Kiev and Russia supporting the Donbas rebels who opposed the legitimacy of the post-government installed by Washington.[2] In the words of Ukraine’s General Prosecutor, who was eventually fired by Joe Biden, Washington was treating Ukraine as a colony and demanding the right to approve all new government appointments.[3]

When Russia became a direct participant in the conflict by invading Ukraine in February 2022, the proxy war became even more dangerous as NATO involved itself in the war planning and supplying the weapons, ammunition, training, mercenaries, intelligence and target selection for Ukraine to fight Russia. Yet, NATO was fighting Russia indirectly through a proxy. Over the next 2,5 years, the lines between proxy war and direct war became increasing blurred. This line will now be eliminated as NATO’s war against Russia becomes a direct war as the long-range missiles supplied by the US and UK are also operated by the US and UK.

How did we end up with the US and UK attacking Russian territory without any serious debate in the West? Incrementalism or salami tactics involve cutting off thin slices gradually. With small incremental steps, no one action appears to be so outrageous that it justifies a major response, yet over time the aggressor has pushed through all red lines with minimal opposition. The US used such tactics to mitigate Russian opposition and to alleviate concerns among European allies for NATO expansion, the missile defence system, and the proxy war in Ukraine. NATO incrementally sends more powerful weapons and become increasingly involved in the war. Any negative reactions from their own public or Russia are sought to be mitigated by imposing restrictions on the use of these weapons, but these restrictions are then incrementally removed.

In the beginning of the war, the US was apprehensive about sending tanks and Biden warned that sending F16s could trigger World War 3.[4] Where has the incrementalism taken us today? American illegal cluster ammunition is used to bomb civilian targets in the Russian city of Belgorod, and NATO has provided the intelligence and weapons for the invasion of the Russian region of Kursk where civilians are kidnapped and executed. German tanks manned by soldiers with fascist insignia on their uniforms are yet again fighting in Kursk, and the main objective was most likely to seize the Kursk Nuclear Power Plant. NATO does not criticize Ukraine when it attacks Russia’s early nuclear warning system or nuclear power plants, and instead praises the invasion of Kursk for having humiliated Putin. 

NATO’s self-delusion: Ukraine’s “right to defend itself”

The argument that Ukraine has the right to defend itself is a very deceptive counterargument as nobody has disputed that Ukraine has this right. The question is how deeply NATO can be involved before the thin line between proxy war and direct war is crossed. The US is illegally occupying Syria, and nobody would disagree that Syria has the right to defend itself. But does Russia have the right to bomb American and British cities under the guise of helping Syria defend itself? What would the US have done if the situation was reversed, and Russia was attacking American cities through Mexico as a proxy?

British Prime Minister Keir Starmer argued: “We don’t seek any conflict with Russia. That’s not our intention in the slightest”.[5] This is probably true, Britain merely wants the right to strike Russia with missiles without Russia responding. When the US and UK sabotaged the Istanbul peace agreement in 2022, the Israeli and Turkish mediators explained that the Americans and British saw an opportunity to fight and bleed Russia as a strategic rival by fighting with Ukrainians. As American political and military leaders keep reminding us, this is a great war as NATO can weaken Russia without using its own troops. The question is how deeply involved NATO can become before we ask the very uncomfortable question: does Russia also has a right to defend itself?

Putin’s argument is reasonable and deserves to be discussed seriously, yet we no longer have reasonable discussions in the West as any empathy or understanding for the Russian position is castigated as treason. Every discussion is simplified and dumbed-down to either supporting “us” or “them”, and support for “us” entails repeating a ridiculous script that ignores reality and ends up with self-harm. If we want to avoid nuclear war, we should begin to take the security concerns of our adversary more seriously instead of shaming any effort to do so.

How will Russia Retaliate Against a NATO Attack?

Russia can pursue either horizontal or vertical escalation. Horizontal escalation is more restrained by retaliating in other areas by for example supplying air defences to Iran, making arms deals with North Korea, sending Russian warships to the Caribbean, sending advanced weaponry to NATO adversaries, or even providing intelligence for any strikes on for example US occupation troops in Syria and Iraq.

However, a direct attack by NATO on Russia will likely pressure the Russians to respond directly with vertical escalation irrespective of the risk of a nuclear exchange. F16s and other weaponry that will be used against Russia have been placed in Poland and Romania as these are considered “safe spaces” as long as NATO is not directly involved in the war. NATO drones operating over the Black Sea and providing targeting data to Ukraine seem like an obvious target. NATO satellites that are used to guide missile attacks on Russia can also be destroyed. Attacks with tactical nuclear weapons in Western Ukraine would also be a powerful retaliation that send a strong message without attacking NATO directly.

It appears that NATO has deluded itself with incrementalism as it now plans to attack Russia without expecting any significant retaliation. What was previously recognised as possibly triggering World War 3 is now dismissed as Russian propaganda as NATO is merely helping Ukraine defend itself. The Western political-media elites continue to argue that Russia has threatened retaliations in the past that did not materialise. Russia’s restraint is thus interpreted as weakness, and NATO continues to escalate until Russia responds sufficiently. 

The problem is that Russia has been restrained because any response could result in a rapid and uncontrolled race up the escalation ladder that results in a nuclear exchange. As NATO takes the world to the brink of world war, should we not at least have a sensible discussion about what is being done instead of hiding behind meaningless slogans such as “Ukraine has the right to defend itself”?

I was interviewed by both Al Jazeera and WION about NATO preparing to attack Russia.

La destruction de l’Ukraine par «idéalisme»

Pourquoi l’Ukraine ne devrait pas avoir le « droit »d’adhérer à l’OTAN

par Glenn Diesen, Norvège

19 juillet 2024

Source : Reproduit avec l’aimable autorisation de l’auteur. Traduction « Point de vue Suisse ». https://braveneweurope.com/glenn-diesen-destroying-ukraine-with-idealism

Le « réalisme politique »[i] est souvent et faussement présenté comme immoral, car l’accent est mis sur l’inévitable compétition pour la sécurité, rejetant ainsi les efforts idéalistes pour surmonter la politique de puissance. Étant donné que les États ne peuvent pas échapper à cette compétition pour la sécurité, la moralité signifie, pour les réalistes, agir conformément à la logique de l’équilibre des pouvoirs, qui constitue la base de la stabilité et de la paix. Les efforts idéalistes visant à rompre avec la politique de puissance peuvent alors être qualifiés d’immoraux, car ils sapent la gestion de la recherche de la sécurité comme fondement de la paix. Comme l’a dit Raymond Aron en 1966, « l’idéaliste qui croit avoir rompu avec la politique de puissance en exagère les crimes. »[ii]

Le droit souverain de l’Ukraine à adhérer à l’OTAN

L’argument idéaliste le plus séduisant et le plus dangereux qui a détruit l’Ukraine est qu’elle a le droit d’adhérer à toute alliance militaire qu’elle souhaite. Il s’agit d’une affirmation très attrayante qui peut facilement gagner le soutien de l’opinion publique, car elle réaffirme la liberté et la souveraineté de l’Ukraine, alors que l’alternative semble être de permettre à la Russie de dicter la politique de l’Ukraine. L’affirmation selon laquelle l’Ukraine devrait être autorisée à rejoindre une alliance militaire est toutefois un argument idéaliste, car il se réfère à la manière dont nous aimerions que le monde fonctionne, et non à la manière dont le monde fonctionne réellement. Le principe selon lequel la paix résulte de l’extension des alliances militaires sans tenir compte des intérêts sécuritaires des autres grandes puissances n’a jamais existé. Des États comme l’Ukraine, qui jouxtent une grande puissance, ont toutes les raisons d’exprimer des préoccupations légitimes en matière de sécurité, mais inviter une grande puissance rivale comme les États-Unis sur leur territoire ne fait qu’exacerber la concurrence en matière de sécurité.

Est-il moral d’insister sur ce que devrait être le monde, même si les guerres sont la conséquence de l’ignorance du fonctionnement réel du monde?

L’alternative à l’élargissement de l’OTAN n’est pas d’accepter une sphère d’influence russe, qui signifie une zone d’influence exclusive. La paix naît de la reconnaissance d’une sphère d’intérêt russe, c’est-à-dire d’une zone dans laquelle les intérêts de sécurité russes doivent être reconnus et inclus, et non exclus. Auparavant, il était indiscutable que les intérêts de sécurité russes devaient être pris en compte lors d’opérations à ses frontières. C’est pour cette raison qu’il existait en Europe, pendant la guerre froide, une ceinture d’États neutres servant de tampon entre l’Est et l’Ouest afin d’atténuer la concurrence en matière de sécurité.

« Le Mexique a de nombreuses libertés dans le système international, mais il n’a pas la liberté de rejoindre une alliance militaire dirigée par la Chine ou d’accueillir des bases militaires chinoises. L’argument idéaliste selon lequel le Mexique peut faire ce qu’il veut, signifie que les préoccupations sécuritaires des États-Unis sont ignorées et le résultat serait probablement la destruction du Mexique par les États-Unis. Si l’Écosse se séparait du Royaume-Uni et rejoignait ensuite une alliance militaire dirigée par la Russie et déployait des missiles russes, les Anglais continueraient-ils à défendre le principe selon lequel ils n’ont pas leur mot à dire? »

Si nous vivons dans un monde réaliste et reconnaissons que la course à la sécurité doit être atténuée au profit de la paix, alors nous acceptons un système de sécurité basé sur des restrictions mutuelles. Si nous vivons dans un monde idéaliste où les bons États s’affrontent aux mauvais États, alors le pouvoir du bien ne devrait pas être limité. La paix est assurée lorsque le bien triomphe du mal, un compromis n’est qu’une mesure d’apaisement. Les idéalistes qui rejettent la politique de puissance et veulent créer un monde meilleur exacerbent ainsi la compétition pour la sécurité et attisent les guerres.

Des raisons morales contre l’expansion de l’OTAN

L’affirmation selon laquelle l’expansionnisme de l’OTAN a provoqué l’invasion de la Russie est régulièrement condamnée par les idéalistes comme immorale, car elle légitimerait également la politique de puissance et l’invasion. La réalité objective est-elle immorale si elle contredit le monde idéal que nous souhaitons?

L’ancien ambassadeur britannique en Russie, Roderic Lyne, a averti en 2020 que faire pression pour que l’Ukraine devienne membre de l’OTAN serait une « grosse erreur » : « Si vous voulez déclencher une guerre avec la Russie, c’est le meilleur moyen. »[i] Angela Merkel a reconnu que la Russie interpréterait la possibilité d’une adhésion ukrainienne à l’OTAN comme une « déclaration de guerre ».[ii] Le directeur de la CIA William Burns a également mis en garde contre une adhésion de l’Ukraine à l’OTAN, car la Russie craignait un encerclement et serait donc soumise à une énorme pression pour utiliser la force militaire: « La Russie devrait décider si elle intervient; une décision que la Russie ne veut pas prendre. »[iii] Le conseiller de l’ancien président français Nicolas Sarkozy a fait valoir que la charte de partenariat stratégique entre les États-Unis et l’Ukraine de novembre 2021 « a convaincu la Russie qu’elle devait attaquer pour ne pas être attaquée».[iv] Aucune des personnes citées ne voulait légitimer une invasion, mais éviter une guerre. Pourtant, tenir compte de leurs avertissements est condamné comme étant un droit de veto pour la Russie, tandis qu’ignorer ces avertissements est présenté comme un principe et une vertu.

Lorsque les grandes puissances ne disposent pas d’un veto institutionnel souple, elles utilisent un veto militaire ferme. Les idéalistes qui ont insisté sur le fait que la Russie ne devait pas avoir de droit de veto sur l’élargissement de l’OTAN ont exigé une politique qui devait conduire de manière prévisible à des pertes de territoire, à des centaines de milliers de morts et à la destruction d’une nation. Pourquoi les idéalistes peuvent-ils se présenter comme moraux et « pro­ukrainiens » ? Pourquoi les réalistes, qui ont mis en garde contre l’élargissement de l’OTAN pendant plus d’une décennie, sont-ils immoraux et « anti-ukrainiens » ? Ces qualificatifs reposent-ils sur les hypothèses théoriques des idéalistes ?

L’OTAN comme troisième partie?

L’affirmation selon laquelle l’Ukraine a le droit souverain d’adhérer à l’OTAN présente le bloc militaire comme une troisième partie passive qui ne fait que soutenir les aspirations démocratiques des Ukrainiens. Cette présentation ne tient pas compte du fait que l’OTAN n’était pas tenue de proposer à l’Ukraine une future adhésion. En effet, après la guerre froide, les pays occidentaux ont signé plusieurs accords avec Moscou, comme par exemple, la Charte de Paris pour une nouvelle Europe, afin de construire ensemble une Europe sans lignes de séparation et basée sur une sécurité indivisible.

L’OTAN a rompu ces accords en poussant à l’élargissement et en refusant de donner à la Russie des garanties de sécurité pour désamorcer la course à la sécurité. En offrant à l’Ukraine sa future adhésion, l’OTAN a déplacé la pression sur l’Ukraine et le conflit OTAN-Russie s’est transformé en conflit Russie-Ukraine. La Russie devait empêcher l’Ukraine d’adhérer au bloc militaire et d’accueillir des militaires américains sur son territoire.

Le soutien de l’OTAN au droit de l’Ukraine de choisir sa propre politique étrangère est également malhonnête, car l’Ukraine a dû être attirée contre son gré dans la sphère d’influence du bloc militaire. L’opinion publique occidentale est rarement informée du fait que tous les sondages d’opinion réalisés entre 1991 et 2014 ont montré que seule une très petite minorité d’Ukrainiens a envisagé un jour de rejoindre l’Alliance.

Dans un rapport de 2011, l’OTAN a qualifié le manque d’intérêt du gouvernement et de la population ukrainiens de problème à surmonter : « Le plus grand défi pour les relations entre l’Ukraine et l’OTAN réside dans la perception de l’OTAN par la population ukrainienne, L’adhésion à l’OTAN ne bénéficie pas d’un large soutien dans le pays et, selon certains sondages, le taux de soutien dans la population est inférieur à 20% ».[i]

La solution a consisté à provoquer une « révolution démocratique » en 2014, qui a renversé le gouvernement ukrainien démocratiquement élu en violation de la Constitution et sans le soutien d’une majorité d’Ukrainiens. La conversation téléphonique entre Nuland et Pyatt, qui a fait l’objet d’une fuite, a révélé que les États-Unis planifiaient un changement de régime, y compris la question de savoir qui devait siéger au gouvernement après le coup qui devait rester à l’extérieur et comment le coup d’État devait être légitimé.[ii]

Après le coup d’État, les Etats-Unis ont ouvertement exercé leur influence sur le nouveau gouvernement qu’ils avaient mis en place à Kiev. Le procureur général ukrainien Viktor Shokin s’est plaint que depuis 2014, « le plus choquant est que toutes les nominations [au gouvernement] ont été faites en accord avec les États-Unis » et que Washington « croyait que l’Ukraine était son fief ».[i] Un conflit avec la Russie pourrait être provoqué afin de créer une demande pour l’OTAN.

Quelles ont été les premières décisions du nouveau gouvernement trié sur le volet par Washington? Le premier décret du nouveau parlement a été un appel à l’abolition du russe en tant que langue régionale, Le « New York Times » a rapporté que le premier jour après le coup d’État, le nouveau chef de l’espionnage ukrainien a appelé la CIA et le M16 pour établir un partenariat pour des opérations secrètes contre la Russie, qui a finalement abouti à la création de 12 bases secrètes de la CIA le long de la frontière russe.[ii] Le conflit s’est aggravé lorsque la Russie a réagi en prenant la Crimée et en soutenant une rébellion dans le Donbass, et que l’OTAN a saboté les Accords de paix de Minsk, que l’écrasante majorité des Ukrainiens avaient pourtant soutenu.

Le maintien et l’aggravation du conflit ont fourni à Washington un supplétif ukrainien dépendant qui pouvait être utilisé contre la Russie. Le même article du «New York Times» mentionné ci-dessus a également révélé que la guerre cachée contre la Russie après le coup d’État était l’une des principales raisons de l’invasion russe :

« Vers la fin de l’année 2021, selon un haut fonctionnaire européen, Poutine pesait le pour et le contre avant de lancer son invasion à grande échelle lorsqu’il a rencontré le chef de l’un des principaux services d’espionnage russes, qui lui a dit que la CIA, en collaboration avec le M16 britannique, contrôlait l’Ukraine et en faisait une tête de pont pour les opérations contre Moscou. »[iii]

L’immoralité de la paix contre la moralité de la guerre?

Après l’invasion « non provoquée » de l’Ukraine par la Russie les idéalistes insistent sur le fait que l’Ukraine doit devenir membre de l’OTAN dès que la guerre est terminée Il s’agirait d’une déclaration attrayante et morale visant à garantir que l’Ukraine soit protégée et qu’une telle tragédie ne se reproduise pas.

Mais que cela signifie-t-il pour la Russie ? Tout territoire que la Russie ne conquerra pas tombera entre les mains de l’OTAN, qui pourra alors l’utiliser comme ligne de front contre la Russie. La menace de l’élargissement de l’OTAN incite la Russie à s’approprier autant de territoire que possible et à s’assurer que ce qui reste soit un État tronqué profondément dysfonctionnel. La seule chose qui puisse apporter la paix à l’Ukraine et mettre fin au massacre est de rétablir la neutralité du pays, ce que les idéalistes qualifient toutefois de profondément immoral et donc inacceptable. Pour reprendre les termes de Raymond Aron, « l’idéaliste qui croit avoir rompu avec la politique de puissance en exagère les crimes.»[i]

L’auteur :

Glenn Diesen est professeur de sciences politiques à l’Université du sud-est de la Norvège. Ses recherches portent sur la géoéconomie, le conservatisme, la politique étrangère russe et la Grande Eurasie. Concernant l’auteur, voir également: https://braveneweurope.com/glenn-diesen-this-is-why-the-west-is-really-doomed

[i] Le « réalisme », également appelé « réalisme classique » pour le distinguer du néoréalisme, est une école de pensée au sein de la discipline des sciences politiques, les « relations internationales », qui s’intéresse à la nature et à la répartition du pouvoir dans le système international. Selon la conception « réaliste », l’objectif principal de chaque État est sa propre survie. La meilleure façon de l’assurer est d’être plus puissant que ses adversaires potentiels. Par cette approche, le « réalisme » s’oppose à l’approche essentiellement optimiste de l’« idéalisme ». (Source Wikipedia)

[ii] Aron, R., 1966, ‘Peace and War: A Theory of International Relations’, Doubleday, Garden City, p.584.

[iii] R. Lyne, ‘The UC Interview Series: Sir Roderic Lyne by Nikita Gryazin’, Oxford University Consortium, 18 décembre 2020.

[IV] A. Walsh, ‘Angela Merkel opens up on Ukraine, Putin and her legacy, Deutsche Welle, 7 juin 2022.

[V] W.J. Burns, ‘Nyet means nyet: Russia’s NATO Enlargement Redlines’, Wikileaks, 1 février 2008.

[VI] C. Caldwell, ‘The War in Ukraine May Be Impossible to Stop. And the U.S. Deserves Much of the Blame’, The
New York Times, 31 May 2022.

[VII] NATO, Post-Orange Ukraine’: Internal dynamics and foreign policy priorities’, NATO Parliamentary Assembly, octobre 2011, p. 11.

[VIII] BBC, ‘Ukraine crisis: Transcript of leaked Nuland-Pyatt call’, BBC, 7 février 2014.

[IX] M.M. Abrahms, ‘Does Ukraine Have Kompromat on Joe Biden?’, Newsweek, 8 août 2023.

[X] A.Entous et M. Schwirtz, 2024, ‘The spy War: How the C.I.A. Secretly Helps Ukraine Fight Putin’, The New York Times, 25 février 2024.

[XI] A. Entous et M. Schwirtz, 2024, ‘The Spy War: How the C.I.A. Secretly Helps Ukraine Fight Putin’, The New York Times, 25 février 2024.

[XII] Aron, R., 1966, Peace and War A Theory of International Relations. Doubleday, Garden City, p.584.

Comment l’Occident a amené la guerre en Ukraine

Comment les politiques des Etats-Unis et de l’OTAN ont conduit à la crise, la guerre, et au risque d’une catastrophe nucléaire *

par Benjamin Abelow

Siland Press

Great Barrington

Massachusetts, USA, 2024

En Occident, le narratif dominant veut qu’en février 2022, la Russie ait agressé l’Ukraine dans l’espoir fou de reconstituer l’ancienne Union soviétique. Rares sont ceux qui établissent un lien entre cet événement et la suite de provocations et même d’interventions ouvertes de Washington et de l’OTAN mettant directement en cause la sécurité de la Fédération de Russie. Le mérite de Benjamin Abelow est d’avoir comblé cette fâcheuse lacune par ce livre dans lequel il énumère comme suite la liste des interventions en question. IR

“Si les Etats-Unis n’avaient pas poussé l’OTAN à la frontière de la Russie ;  pas déployé de systèmes de lancement de missiles à capacité nucléaire en Roumanie, ne les avaient pas planifiés pour la Pologne et peut-être ailleurs également ; s’ils n’avaient pas contribué au renversement du gouvernement ukrainien démocratiquement élu en 2014 ; pas abrogé le traité ABM** puis le traité sur les missiles nucléaires à portée intermédiaire, puis ignoré les tentatives russes de négocier un moratoire bilatéral sur leurs déploiements ; s’ils n’avaient pas mené d’exercices à tirs réels de missiles en Estonie pour s’entraîner à frapper des cibles à l’intérieur de la Russie ; pas coordonné un exercice d’entraînement militaire massif de 32 pays à proximité du territoire russe ; pas favorisé une interopérabilité étroite entre les armées américaine et ukrainienne ; etc. etc. etc. – si les Etats-Unis et leurs alliés de l’OTAN n’avaient pas fait ces choses, la guerre en Ukraine n’auraient probablement pas eu lieu.”

(*) Benjamin Abelow, How the West brought war to Ukraine, Siland Press, Great Barrington, Massachusetts, USA, 2022, 75 pages.

(**) Le traité ABM (Anti-Ballistic Missile Treaty) fut signé à Moscou entre les Etats-Unis et l’URSS à laqulle succéda la Fédération de Russie en 1993. (Note de IR)

Qui est Benjamin Abelow ?
Benjamin Abelow est un citoyen américain qui a travaillé plusieurs années à Washington sur les questions de contrôle des armes nucléaires. Il est titulaire d’une licence en histoire européenne de l’université de Pennsylvanie et d’un doctorat en médecine de l’école de médecine de Yale, où il a été chargé de cours en médecine. Il s’intéresse également à l’étude des traumatismes, y compris les traumatismes de guerre.

Voir la recension complète de l’ouvrage de Benjamin Abelow :

En français : Peter Ramsay, « Ukraine : Le narcissisme s’en va en guerre », L’aut’Journal, 24 février 2023. – https://lautjournal.info/20230224/ukraine-le-narcissisme-sen-va-en-guerre

En anglais : Peter Ramsay, “Narcissism Goes to War”, Brave New Europe, 12 janvier 2003. –  https://braveneweurope.com/peter-ramsay-narcissism-goes-to-war

La Suisse perd sa bonne réputation et la bonne volonté du Sud global

Entretien avec Peter Hänseler,* Moscou

interviewé par Georg Koch

https://www.pointdevue-suisse.ch/news-detailansicht-fr-gesellschaft/la-russie-actuelle-regards-de-l-interieur-d-un-suisse.html

(7 juin 2024) (CH-S/gk) Peter Hänseler est l’une des rares personnes à pouvoir établir une comparaison directe entre la Suisse, l’Allemagne et la Russie sur la base de son expérience de vie personnelle. Il a travaillé pendant de nombreuses années en Russie et vit aujourd’hui à Moscou, d’où il exerce également une activité de publiciste. Son point de vue sur les différents domaines tels que la politique actuelle, la vie quotidienne concrète ou encore la perspective russe sur la Suisse promet donc d’être fort intéressant. «Point de vue Suisse» a eu l’occasion de l’interroger plus en détail.

Point de vue Suisse : En avril, Vladimir Poutine a été réélu président de la Russie avec un taux de participation très élevé et une forte approbation. Les médias occidentaux ont affirmé qu’il ne s’agissait pas d’une élection sérieuse. Est-ce vrai qu’il n’y a pas de vote obligatoire en Russie? Les gens auraient tout aussi bien pu s’abstenir de voter, non ? Et comment jugez-vous le fort soutien des électeurs russes à la réélection de Poutine ? A propos des élections présidentielles.

Peter Hänseler: En Russie, il y a un droit de vote, pas d’obligation de voter. La loi électorale russe est claire comme de l’eau de roche. L’article 3, paragraphe 3 de la loi électorale se lit comme suit:

«La participation d’un citoyen de la Fédération de Russie aux élections et aux référendums est libre et volontaire. Personne n’a le droit d’exercer une influence sur un citoyen de la Fédération de Russie pour le contraindre à participer ou à ne pas participer aux élections et aux référendums ou pour empêcher l’expression de sa libre volonté.»

Il va sans dire que le taux de participation historiquement élevé de 74% (contre 67,5% en 2018), en plus du score élevé de 87% (contre 77,5% en 2018), est l’expression d’une grande confiance du peuple.

Les raisons en sont multiples. Je suis l’élection du président Poutine depuis 2000. Ses taux d’approbation ont toujours été de l’ordre de 80% – la raison en est que la vie des Russes s’est continuellement améliorée depuis sa première élection. La Russie actuelle n’a plus rien à voir avec celle de l’an 2000 : c’est le jour et la nuit.

Les résultats électoraux exceptionnels et le taux de participation élevé de cette année sont le signe que les Russes sont très satisfaits de l’action du président Poutine depuis février 2022: C’est grâce à lui – et à son excellente équipe – que la Russie a si bien résisté à l’orage des sanctions et à l’attitude agressive de l’Occident. A cela s’ajoutent les bons résultats militaires sur le front.

Je ne cesse de le répéter : les Russes sont sceptiques et jugent Poutine sur ses résultats – et ils sont bons.

Entre-temps, une grande partie du gouvernement actuel a été confirmée par Poutine et la Douma. Mais il y a également eu des changements de personnel, notamment la désignation d’un nouveau ministre de la Défense. Quelle a été la raison officielle de ce changement et comment ce changement de personnel est-il perçu par la population et l’armée russes ?

Face aux journalistes, le porte-parole du président, Dmitri Peskov, s’est exprimé sur la nomination d’Andreï Belooussov de la manière suivante :

«Aujourd’hui, sur le champ de bataille, le vainqueur est celui qui est plus ouvert à l’innovation, plus ouvert à la mise en œuvre la plus rapide. C’est pour cette raison que le président a décidé de confier la direction du ministère de la Défense à un civil.»

L’approbation de ce changement est particulièrement élevée au sein des troupes combattantes. Belooussov n’est pas un personnage inconnu, il a joué un rôle déterminant dans le succès de l’économie russe depuis 2000. Il est considéré comme extrêmement intelligent, loyal envers la Russie et absolument pas corruptible. Il a donc gagné le respect de la population civile.

En Occident, on pense toujours que Vladimir Poutine décide, contrôle et dirige tout. C’est une absurdité totale. Il fixe les grandes lignes et s’entoure d’une équipe qui, en termes de qualité et d’efficacité, surpasse celle de n’importe quelle équipe gouvernementale occidentale. Cela s’explique notamment par le fait que Poutine est un penseur extrêmement intelligent et rapide, qui dispose de connaissances incroyablement détaillées dans de nombreux domaines. Il est donc en mesure de trouver de bonnes personnes, car il peut réellement évaluer leurs capacités.

Il semble que les remaniements au sein du gouvernement ne soient pas encore terminés. Il y a quelques semaines, l’un des adjoints de Choïgou a été arrêté pour corruption ; c’est peut-être l’une des raisons du remaniement au ministère de la Défense. La corruption n’est pas seulement un thème en Russie, mais partout où des personnes manipulent de grosses sommes d’argent. Les grandes prestations que l’Etat russe a dû fournir ces deux dernières années ont également eu pour conséquence que d’énormes sommes d’argent ont été et doivent être utilisées en peu de temps, ce qui a facilité la corruption. Il semble que le moment soit venu d’y regarder de plus près. Je ne serais donc pas surpris que d’autres postes soient repourvus et que, le cas échéant, des arrestations et des condamnations aient lieu. C’est un bon signe : le problème de la corruption est abordé.

Evolutions marquantes en Russie

Vous vivez depuis de longues années en Russie en tant que Suisse. Quelles sont pour vous les évolutions positives les plus marquantes au profit de la population russe que vous avez vécues et observées durant cette période ?

Mes explications suivantes se réfèrent à Moscou, puisque j’y vis. Moscou est un cosmos en soi et toujours en avance sur le reste de la Russie. Mais cela ne veut pas dire que les régions ne se développent pas positivement – il faut simplement du temps et Moscou est le créateur de tendances.

Lorsque j’ai visité la Russie pour la première fois en 1997, elle était dans un état catastrophique. Grise, morose, et sans classe moyenne. Quelques riches et beaucoup de pauvres.

L’évolution la plus évidente est le fait qu’une grande et forte classe moyenne s’est développée. Aujourd’hui, celui qui veut travailler et réussir en Russie peut le faire. La situation peut être comparée à celle de l’Occident dans les années 1970.

Un autre point important est que l’administration s’est débarrassée de ses relents soviétiques. Dans ses rapports avec les citoyens, l’Etat est aujourd’hui un prestataire de services. L’efficacité dont je fais l’expérience en tant que citoyen normal avec les autorités à Moscou est du niveau suisse – difficile à croire, mais c’est ainsi.

Le taux de pauvreté est aujourd’hui inférieur à celui de l’Allemagne. Selon le «Tagesschau», il était de 16,9% en 2021. En 2022, cette valeur pour la Russie était de 9,8%.

De telles valeurs sont toujours sujettes à controverse en raison de situations de vie et de bases de calcul différentes. Mais ce n’est pas le sujet. Il s’agit ici du développement général du pays. Et là, l’évolution positive est visible pour tout un chacun.

Cela se voit aussi dans l’image que les Russes ont d’eux-mêmes et dans leur degré d’assurance, qui n’a plus rien à voir avec celle de 1997. Le fait que j’ai décidé de vivre ici en tant que Suisse en dit long.

Avant la Coupe du monde de football à Moscou en 2018, d’énormes investissements ont été réalisés dans l’infrastructure de la capitale russe. Moscou est devenue l’une des plus belles villes d’Europe et du monde. Nous avons pu le constater nous-mêmes lors de voyages précédents et rappelons que le présentateur de télévision américain Tucker Carlson en avait été impressionné. Il n’y a plus aucune trace de l’ambiance sombre de la ville communiste. Le gouvernement russe avait alors annoncé que l’infrastructure serait ensuite progressivement améliorée et développée dans d’autres régions. D’après vos observations, où en est-on aujourd’hui ?

L’infrastructure est améliorée à un rythme époustouflant et cela n’a pas été fait uniquement à titre de marketing pour la Coupe du monde, pour faire bonne figure aux yeux du monde. Le métro de Moscou est en constante extension et les autoroutes – y compris celles qui mènent aux régions – sont au top niveau, ce qui est d’autant plus impressionnant que les distances sont gigantesques.

Le périphérique extérieur était jusqu’à présent le MKAD, d’une longueur de 108 kilomètres – aujourd’hui, le prochain est déjà presque terminé. La ZKAD contourne Moscou sur une longueur de 330 kilomètres.

Je voudrais également souligner que la 5G est en service en Russie depuis plus d’un an – l’UE est une zone en développement dans ce domaine. L’Internet à domicile est également excellent et bon marché, aussi bien par téléphone portable que par ligne fixe. Mon abonnement de 250 Mbit me coûte moins de 10 euros par mois.

Les services dans leur ensemble, par exemple ceux des banques, sont d’un niveau à couper le souffle. Si vous venez à Moscou en tant qu’étranger, c’est-à-dire en tant que touriste, et que vous voulez ouvrir un compte, cela se fait en quelques heures, quelle que soit l’heure à laquelle vous appelez la banque. Vous n’avez même pas besoin de quitter votre hôtel pour cela – un employé de la banque vient chez vous, ouvre le compte, vous remet immédiatement votre carte de crédit (russe) et installe l’application de la banque sur votre téléphone portable.

Quiconque a par exemple l’habitude de prendre le taxi en Allemagne et découvre maintenant le système de taxi moscovite est pour le moins abasourdi par les conditions obsolètes en «good old Germany».

Le même système fonctionne dans pratiquement toutes les grandes villes russes, il suffit une seule et unique application. Le taxi est un moyen de transport accessible à tous en raison de son faible coût. La commande se fait par téléphone portable, le client a le choix entre différents niveaux de confort, il peut voir le prix avant de commander. Pendant le processus de commande, le client est informé en permanence de l’endroit où se trouve le taxi qu’il a commandé et peut également le décommander si nécessaire. Le paiement se fait pendant la course par téléphone portable au chauffeur.

Le système de santé

Comment se présente le système de santé public en Russie ?

Le système de santé est gratuit et fonctionne parfaitement et de manière efficace. Mon beau-père de 84 ans a eu de très gros problèmes cardiaques au cours des derniers mois et a été parfaitement soigné et rétabli – gratuitement.

Les retraités de l’étranger qui s’installent en Russie sont également assurés gratuitement dès qu’ils ont un permis de séjour.

La recherche d’un médecin spécialiste est totalement différente de ce qui se passe par exemple en Allemagne. Alors qu’en Allemagne, consulter un spécialiste est devenu un énorme problème, à Moscou, c’est une affaire de quelques jours au maximum.

Ces derniers mois, j’ai eu des problèmes de dos et d’épaule et j’ai dû faire des radiographies et une IRM. Délai d’attente : 24 heures.

Mais là aussi, la Russie est grande et Moscou est loin d’être partout. Pourtant, le développement de la Russie est aussi nettement perceptible dans les régions. Des villes comme Nijni Novgorod, Kazan ou Samara en témoignent, et l’énumération peut être considérablement allongée.

Il n’est pas rare que même des citoyens de l’UE s’adressent à des médecins en Russie pour le traitement de certaines affections.

Dans ses discours, Poutine souligne régulièrement qu’il est important pour lui de promouvoir les familles en Russie. Qu’est-ce que cela signifie concrètement et comment cela profite-t-il réellement aux familles?

La structure des prestations de soutien est différente de celle de la Suisse ou de l’Allemagne. Ce n’est pas surprenant, car le système est différent. Voici donc un aperçu.

Les aides aux familles

Toutes les allocations familiales et autres prestations familiales actuellement en vigueur dans le pays peuvent être réparties en deux grands groupes : les prestations forfaitaires, versées une seule fois lorsque les conditions d’octroi sont réunies, et les prestations mensuelles, versées régulièrement sur une période plus longue ou jusqu’à ce que les conditions d’octroi d’une mesure d’aide spécifique expirent.

Il est remarquable que ces prestations décrites soient indexées, c’est-à-dire qu’elles sont ajustées dans leur durée de validité chaque année au 1er février en fonction du taux d’inflation.

Par exemple, à la naissance d’un enfant, les parents reçoivent une allocation forfaitaire, qui s’élève actuellement à plus de 24 000 roubles [env. 240.– Fr.], ainsi qu’un capital maternité ou familial, qui est également versé aux familles monoparentales ou aux parents adoptifs. Pour le premier enfant, il s’agit de plus de 630 000 roubles, auxquels s’ajoutent plus de 830 000 roubles pour chaque enfant supplémentaire.

La loi prévoit plusieurs utilisations pour ce capital familial : il peut par exemple être utilisé pour l’achat ou la transformation d’un logement ainsi que pour le remboursement d’une hypothèque. Il est également possible de l’utiliser pour la retraite par capitalisation des mères ou pour l’éducation des enfants. Les familles socialement défavorisées peuvent recevoir des versements mensuels. C’est aux familles de décider comment elles souhaitent utiliser ce capital maternel ou familial – en totalité ou en partie.

Je vous ferai parvenir une liste détaillée des aides aux familles en Russie. (Voir annexe)

Pour comprendre l’importance de ces mesures de politique familiale, le regard suisse ou allemand sur ces chiffres n’est pas forcément d’une grande aide. Venons-en à un exemple réel :

Une jeune femme d’une vingtaine d’années s’est mariée dans le sud de la Russie, dans une ville de plusieurs millions d’habitants (donc pas dans le cosmos de Moscou). Elle a eu deux enfants et a travaillé pendant toute cette période. Elle gagnait bien sa vie selon les normes russes, environ 100 000 roubles par mois, mais, comme son mari, elle n’avait pas de réserves importantes.

Grâce à son revenu et à celui de son mari, qui comme souvent en Russie gagne moins que sa femme, et aux mesures financières de l’Etat en matière de politique familiale, la famille a non seulement réussi à payer entièrement un nouvel appartement en l’espace de 10 ans. Non, avec l’agrandissement de la famille, le premier appartement est devenu trop petit et ils ont eu besoin d’un appartement plus grand. Ils ont donc vendu le premier appartement et en ont acheté un autre, plus grand. Celui-ci a également été remboursé depuis. En outre, le mari et la femme ont tous deux leur propre voiture. Cet exemple n’est pas une exception. Question aux lecteurs : pouvez-vous imaginer une telle histoire pour une famille moyenne en Suisse ?

La réforme des retraites

Lorsque nous avons visité la Russie il y a quatre ans, il était justement question d’assurer les retraites. Quel est le régime des retraites en Russie ?

Entre-temps, la réforme des retraites a été adoptée. En Russie, selon la nouvelle réglementation, l’âge légal de départ à la retraite est de 65 ans pour les hommes et de 60 ans pour les femmes. La période de transition pour la retraite actuellement en vigueur en Russie se terminera en 2028. A cette date, les hommes nés en 1963 partiront à la retraite à 65 ans et les femmes nées en 1968 à 60 ans. La pension sociale est très faible, elle s’élève à 7153 roubles [env. 72.– Fr.].

Il existe toutefois des pensions de soutien en raison de particularités dans la carrière professionnelle, par exemple pour les victimes de Tchernobyl, d’un montant de 200 à 250% de la pension de base.

La pension moyenne en Russie s’élève désormais à un peu plus de 18 000 roubles.

Ma femme et moi-même, originaires d’Allemagne, vivons en Suisse depuis l’an 2000 et sommes naturalisés. Dans l’esprit d’Egon Bahr et de Willi Brandt, le « changement par le rapprochement » nous tenait et nous tient toujours à cœur. Lors de nos voyages en Russie, nous avons été très touchés par l’amitié que nous ont toujours témoignée tous les Russes que nous avons pu rencontrer, malgré les actes terribles commis par nos ancêtres à l’encontre de la population russe. Que pensent les Russes aujourd’hui du fait que le gouvernement allemand livre à nouveau des armes contre la Russie et que le chancelier est mis sous pression pour livrer des missiles à moyenne portée, permettant par exemple de détruire le pont de Crimée ?

En 1997, j’ai moi aussi été surpris de voir à quel point les Allemands étaient traités avec amitié en Russie. J’ai rencontré de nombreux Allemands qui vivaient et travaillaient en Russie et qui n’ont jamais entendu la moindre remarque stupide sur la Seconde Guerre mondiale. Cela est dû à l’une des plus grandes qualités du peuple russe : ils font la différence entre le gouvernement et les citoyens lambda. Même aujourd’hui – après que l’agressivité contre la Russie a atteint un sommet – il n’y a pas lieu de s’inquiéter en Russie en tant qu’Allemand.

Les Russes sont toutefois consternés par les déclarations et l’agressivité qui émanent des médias et du gouvernement allemands et pensent – sans doute à juste titre – que l’Allemagne n’apprendra jamais.

Du côté russe, la volonté d’améliorer les relations avec l’Allemagne à tous les niveaux est bien réelle. Mais pour cela, il faut aussi la volonté de l’autre partie.

A propos de la neutralité suisse

En Suisse, le nombre de signatures nécessaire pour le dépôt de l’«Initiative sur la neutralité» a été atteint. Contre l’avis de tous les grands médias et du Conseil fédéral, il s’agit d’inscrire dans notre Constitution fédérale que la Suisse – en tant qu’Etat dépositaire de la «Croix-Rouge internationale» – non seulement ne livre pas d’armes à des parties en conflit, mais ne décide pas non plus de sanctions contre ces dernières. En lieu et place, la Suisse doit utiliser toutes les possibilités de s’engager diplomatiquement pour le règlement des conflits.

Depuis plus de deux ans, Berne et nos médias défendent le contraire et prennent clairement parti contre la Russie. Les causes de la guerre en Ukraine et le non-respect des Accords de Minsk ainsi que des Accords d’Istanbul et d’Helsinki sont occultés. Les deux Chambres du Parlement fédéral ont décidé de charger le Conseil fédéral de développer un mécanisme juridique international permettant de saisir les fonds de la banque centrale russe placés à l’étranger afin de les mettre à disposition de l’Ukraine. Comment réagit-on en Russie et dans d’autres pays non occidentaux à cette démarche scandaleuse de la Suisse ?

Il est en effet vrai que la Suisse ne se contente pas de suivre la politique des Etats-Unis, elle l’applique pleinement. La «Neue Zürcher Zeitung» par exemple, le média de référence en Suisse, se comporte même de manière plus agressive dans ses reportages – ou plutôt sa propagande – que le «New York Times» par exemple. Elle va même jusqu’à occulter complètement les faits qui ne correspondent pas à son récit. Ainsi, la «Neue Zürcher Zeitung» a entièrement passé sous silence les informations du «New York Times» sur les bunkers de la CIA en Ukraine.

Mais comme la «Neue Zürcher Zeitung» jouit toujours d’une grande estime dans le monde économique et politique suisse et que les lecteurs font confiance à cette publication, l’économie et la politique se décident sur la base de ces rapports. En décembre 2022 déjà, nous avons démontré dans notre blog* que la «Neue Zürcher Zeitung» se livre à la pire propagande.

La situation est fatale. Le fait que la Suisse se qualifie encore aujourd’hui de neutre est une plaisanterie – rien de plus. La Suisse officielle a toutefois déjà reçu la quittance, elle ne l’a tout simplement pas encore remarqué : la soi-disant conférence de paix de mi-juin au Bürgenstock sera un fiasco. Non seulement les Russes manquent à l’appel, mais aussi la plupart des pays du BRICS, décrits par le Conseil fédéral comme essentiels à la réussite de cette conférence.

Un jour ou l’autre – peut-être cet été encore – la Suisse réalisera que ce n’est pas la Russie, mais la Suisse qui s’est placée diplomatiquement hors-jeu. Le monde s’est divisé en deux blocs: l’Occident collectif (Etats-Unis, UE, Japon, Australie et Corée du Sud) s’oppose au reste du monde, qui représente 90% de la population mondiale et que l’on appelle le Sud global. La Suisse n’a pas seulement perdu la bonne volonté de la Russie, mais aussi celle de tout le Sud global.

Dieu merci, la Suisse dispose, en tant que démocratie directe, des instruments de l’initiative et du référendum. L’aboutissement de l’«Initiative sur la neutralité» est un signe clair qu’une partie importante de la population n’est pas d’accord avec la politique menée à Berne. Il est impossible de dire à l’heure actuelle quand l’initiative sera soumise au vote et si elle sera acceptée. Si tel est le cas, il faudra se rendre à Canossa. Mais d’ici là, beaucoup de choses peuvent encore se passer.

Confiscation d’avoirs russes?

Si la Suisse se laisse effectivement convaincre de confisquer les avoirs russes ou les revenus de leurs intérêts, les conséquences seront catastrophiques pour la réputation de la Suisse et pour l’économie financière. La Suisse vit en grande partie sur l’aura de la sécurité juridique. Tous les spécialistes du droit international qui se sont exprimés jusqu’à présent sur la confiscation l’ont qualifiée d’illégale – c’est un fait. La Suisse aura donc du mal à l’avenir à obtenir des fonds étrangers pour son industrie financière.

Croire que seuls les Russes disparaîtront en tant que clients est naïf et stupide. Nous nous qualifierions de république bananière et de chien de garde de Bruxelles et de Washington. A cela s’ajoute le fait que la Suisse détient environ 6 milliards des réserves de la banque centrale russe, mais que la Suisse a investi plus de 26 milliards en Russie. On ne sait pas comment la Russie réagira à une confiscation, mais cela ne semble pas être une bonne affaire pour la Suisse.

La Russie n’est en aucun cas disposée à accepter impunément le vol de biens russes. Il y a désormais une grande détermination à utiliser toutes les possibilités pour défendre ses propres intérêts, y compris les soi-disant asymétriques.

Si les pays occidentaux procèdent à des saisies, il est fort probable que la Russie prendra des mesures dont la valeur correspondra aux biens saisis par qui que ce soit. Elle ne s’arrêtera probablement pas aux actifs des entreprises et des particuliers, car les pays occidentaux ne détiennent pas de grandes fortunes en Russie.

De nombreuses initiatives privées dans le sens de l’amitié entre les peuples

Dans le cadre de la campagne hostile de l’Europe à l’égard de la Russie, de nombreux liens culturels et sportifs entre les populations ont été annulés. Même la participation de personnes russes handicapées aux Jeux paralympiques a été interdite. Les jumelages de villes ne sont plus soutenus par les autorités. Quelles possibilités voyez-vous aujourd’hui d’agir dans le sens de l’amitié entre les peuples ?

Il existe de nombreuses initiatives privées de toutes sortes. Toutes ont un point commun: elles sont fortement entravées par les autorités occidentales, les initiateurs subissent parfois de fortes pressions ou voient leurs comptes bloqués. Un exemple est «Friedensbrücke – Kriegsopferhilfe e.V.», une association qui soutient matériellement depuis 2015 les victimes du conflit ukrainien dans le Donbass, à Lugansk et Donetsk. L’association s’est entre-temps vu retirer son caractère d’utilité publique en Allemagne, mais elle continue malgré tout. Des comptes ont été résiliés à plusieurs reprises. La fondatrice et présidente du conseil d’administration, Liane Kilinc, doit désormais vivre en Russie pour des raisons de sécurité. D’ailleurs, la journaliste Dagmar Henn, qui s’est engagée pour l’association, a elle aussi cherché et obtenu l’asile politique en Russie.

Une autre initiative est «Druzhba-Global – voyages d’amitié et de paix germano-russes». Cette association privée organise chaque année des voyages d’amitié en Russie. Des Suisses y participent aussi régulièrement. Les participants tiennent ensuite des conférences sur ces voyages.

Monsieur Hänseler, merci beaucoup pour cet entretien !

(Traduction «Point de vue Suisse»)

* Peter Hänseler, docteur en droit, est né en 1964 à Zurich et a étudié le droit à l’Université de Zurich et à l’Université de Georgetown (LL.M.). Il travaille comme avocat à New York et à Zurich jusqu’en 1997, avant de devenir manager et entrepreneur en Russie. Il vit à Moscou, a mis un terme à sa carrière commerciale et travaille aujourd’hui comme éditeur et journaliste. Outre son blog (https://voicefromrussia.com/), il publie dans la «Weltwoche», sur «ZeroHedge» et sur d’autres blogs géopolitiques.

(Interview Georg Koch)