La Russie est en train de faire le deuil de l’Europe

par Guy Mettan,* journaliste indépendant

25 janvier 2023

Source : https://www.pointdevue-suisse.ch/news-detailansicht-FR-diverS/la-russie-est-en-train-de-faire-le-deuil-de-l-europe.html

Notice introductive de l’éditeur du blog

L’article ci-après de Guy Mettan ne porte nullement sur les origines de la guerre en cours, ni sur le partage des responsabilités incombant aux uns et aux autres, mais seulement sur les conséquences économiques, sociales et culturelles que les hostilités comportent à la fin de 2022 pour les Russes, conséquences qui, à certains égards, sont opposées à celles que l’Occident enregistre chez lui et conjecture chez l’“ennemi”.

Pour le responsable de ce blog lancé en août 2014, en marge des prémices de la crise ukrainienne, le risque majeur que comporte ce conflit alors politique, puis politico-militaire, à présent militaire et en voie d’internationalisation, c’est qu’il débouche sur une IIIe Guerre mondiale, catastrophe sans précédent aucun. Bien que, dans cet article, Guy Mettan n’y fasse aucune allusion, il nous semble bien que lui aussi soit hanté par pareille perspective.

IR 28-01.2023

Mi-décembre, j’ai eu l’occasion d’effectuer un bref voyage à Moscou et à Novosibirsk, capitale de la Sibérie située à 4000 kilomètres du front ukrainien. Soit assez de temps pour évaluer l’état d’esprit de la population russe après dix mois de guerre. 

La première chose qui frappe les visiteurs étrangers, devenus rares depuis le 24 février et donc très courtisés par des Russes avides de savoir ce qu’on pense d’eux en Occident, est la quasi-normalité de la vie quotidienne.

A lire et à écouter nos médias, on a l’impression que les Russes vivent en état de siège et qu’ils passent leur temps à tenter de survivre à nos impitoyables sanctions économiques, à digérer leurs défaites militaires et à enterrer les innombrables morts que leur infligeraient les Ukrainiens victorieux. Il n’en est rien.

Normalité de la vie quotidienne

Dans les grandes villes, les rues regorgent de lumières et de décorations de Noël, les patinoires et les marchés de plein air sont pris d’assaut malgré le froid et la neige, les avenues sont toujours aussi encombrées de colonnes de 4×4 qui cherchent à se frayer un chemin dans les bouchons. Une atmosphère qui tranche avec les airs de Blitz de nos villes sans décorations, aux vitrines ternes et privées d’é clairage public par le couvre-feu imposé par la pénurie d’énergie.

Cette normalité de la vie quotidienne est confirmée par les statistiques économiques qui montrent que le recul du PNB russe se limitera à 2,5–3% pour l’année 2022, soit moins que la perte enregistrée en 2020, lors de la première année de la crise du Covid. C’est à peine si, çà et là, on remarque des boutiques fermées, essentiellement des marques de luxe, et des affiches appelant à soutenir les soldats combattant en Ukraine, seul rappel qu’une guerre est en cours sur l’une des immenses frontières du pays.

Cette normalité n’est-elle qu’apparente? Cache-t-elle un désarroi profond de la population, une sourde hostilité au «régime», une peur de s’exprimer, comme on le suggère si souvent chez nous? Je n’en ai pas eu le sentiment non plus. Au contraire, j’ai eu l’impression que les Russes avaient pris conscience que le conflit en Ukraine s’installait dans la durée et que, de bonne ou mauvaise grâce, ils allaient devoir vivre avec pendant longtemps.

Au début, l’inquiétude était palpable

Comme tout le monde, dans un premier temps, les Russes ont été surpris et sidérés par «l’opération militaire spéciale» en Ukraine, en particulier dans les très nombreuses familles – on parle de dizaines de millions de personnes – que ce conflit isolait ou coupait en deux parce qu’elles ont des attaches en Ukraine.

Puis, le premier instant de stupeur passé, on a pensé que les combats trainaient en longueur mais ne s’éterniseraient pas. Les premiers revers, fin août, et surtout la mobilisation partielle de septembre ont douché ces espoirs. Plusieurs centaines de milliers de mobilisables se sont enfuis à l’étranger – on estime leur nombre à 300 000 ou 400 000 personnes en tenant compte des retours progressifs, soit 0,3% de la population – tandis que l’inquiétude devenait palpable. Trois mois plus tard, celle-ci n’a pas disparu mais a beaucoup régressé.

Sont-ils dupes de la propagande? Je ne le crois pas non plus. Comme me le confiait une amie active dans la culture: «Depuis l’è re soviétique, les Russes savent d’instinct décoder la propagande d’Etat et faire la part des choses. Ils n’y font même pas attention. Tandis que vous, à l’Ouest, vous faites tellement confiance à vos dirigeants et à vos institutions que vous n’ê tes même pas conscients de leur propagande.» A méditer!

Dans tous les cas, la cote de Vladimir Poutine n’a pas varié depuis fin février et demeure très élevée, à environ 70% d’opinions favorables, celles-ci étant d’autant plus positives qu’on s’é loigne des trois plus grandes villes, Moscou, Saint-Pétersbourg et Iekaterinbourg.

Le soutien aux soldats sur le front s’est accru

Quant au soutien aux soldats sur le front, sinon à l’armée, il s’est même accru. Les Russes ne sont pas dupes des incompétences de certains commandants opérationnels, comme on vient de le voir dans la tragédie de Mareevka la nuit du nouvel An, ni de la gabegie logistique qui ont marqué les premières semaines de guerre et ils n’ont pas ménagé leurs critiques en privé.

Ils savent qu’ils doivent d’abord compter sur eux-mêmes et ne rien attendre de l’Etat. Dans tous les cas, les mauvaises nouvelles n’ont pas altéré leur soutien à l’opération militaire et ils sont désormais derrière leurs soldats, quitte à court-circuiter les hiérarchies.

Il est remarquable de constater que, du fin fond des villages sibériens, des centaines de civils se mobilisent pour organiser des convois et apporter des vivres, du chocolat, des habits chauds, des colis aux soldats qui se battent contre les forces de l’OTAN en Ukraine. De même, à l’inverse des conscrits urbains réticents, le nombre d’engagés volontaires n’a pas faibli.

Depuis l’automne, la majorité des Russes est en train de comprendre que leur pays ne se bat pas seulement contre les nationalistes ukrainiens mais contre l’Occident tout entier regroupé sous la bannière de l’OTAN et qu’il s’agit d’un combat vital, existentiel et de longue haleine pour la survie de leur mode de vie et de leur culture, même si celui-ci a été engagé à leur corps défendant.

La stratégie de l’armée a été revue

Cette prise de conscience que la guerre et les hostilités allaient durer a d’abord été le fait de l’armée, que les difficultés rencontrées sur le terrain ont obligée à se restructurer en profondeur. La stratégie a été complètement revue.

On est passé du mode offensif improvisé au mode défensif organisé, sur des lignes de défense plus sûres, avec un commandement unifié et intégré, sous les ordres d’un général expérimenté, Serguei Sourovikine, et avec l’objectif d’é pargner au maximum les ressources humaines et les équipements. A la retraite désordonnée de la région de Kharkov a succédé le retrait ordonné et réussi des troupes et du matériel de la région de Kherson. On a investi dans les drones et les petites unités mobiles.

Les lignes logistiques ont été revues et les divisions de réserve réorganisées de façon à pouvoir réagir aux urgences. Le gros de l’armée se retranche et délègue ses capacités offensives aux forces de Wagner, aux pilotes de drones et aux lanceurs de missiles contre des cibles névralgiques ukrainiennes, en riposte aux attaques ukrainiennes contre les objectifs civils russes – sabotage du gazoduc Nord Stream, attentat contre le pont de Crimée, bombardements d’hôpitaux, d’é coles et de supermarchés dans le Donbass, avec des civils tués tous les jours mais jamais rapportés dans nos médias.

La Russie a pris acte de la stratégie de l’OTAN et des Etats-Unis exprimée par le chef du Pentagone Lloyd Austin le printemps dernier, à savoir l’affaiblissement du pays jusqu’à ce qu’il ne puisse plus se relever, et cherche à la retourner en sa faveur.

En se concentrant et en ménageant ses troupes, elle laisse les Ukrainiens et les mercenaires de l’OTAN épuiser leurs forces et leur matériel jusqu’à ce qu’ils se fatiguent. Plus que sur le Général «Hiver», ce sont sur les Généraux «Temps» et «Espace» que mise désormais l’armée russe. Comme Souvorov et Bagration en leur temps, elle a appris à ses dépens que patience valait mieux que force et que rage si l’on voulait vaincre dans la durée.

Des effets positifs pour l’économie russe

Les milieux économiques ont eux aussi très rapidement pris conscience que l’ensemble des circuits de production et d’é changes devait être revu de fond en comble après la fermeture des frontières imposée par le partenaire naturel européen.

On a beaucoup glosé en Europe sur les oligarques et leur supposée opposition à Poutine. En se trompant complètement. Les oligarques, même s’ils ont déploré le déclenchement des hostilités, ont rapidement compris que la séquestration de leurs biens et de leurs avoirs bancaires en Europe et aux Etats-Unis – yachts, résidences de luxe, suites à Courchevel et à Saint-Moritz – et les sanctions personnelles prises contre eux en faisaient des parias pour l’Occident et qu’ils seraient condamnés à tout perdre au cas où il leur prendrait la fantaisie de faire défection.

Les sanctions et l’exclusion de la Russie du système de paiement SWIFT et des relations bancaires occidentales ont même eu un effet positif pour l’é conomie russe puisque, pour la première fois, elles ont coupé court à l’é vasion des capitaux – environ 100 milliards de dollars par an – qui saignait l’é conomie depuis trente ans. Désormais, il faudra y réfléchir à deux fois avant de déposer son argent dans une banque suisse, européenne ou américaine.

Depuis quelques mois, l’é conomie russe cherche donc à s’adapter aux nouvelles circonstances. Les circuits de distribution du pétrole, du gaz, des minerais, du blé et des engrais sont réorganisés vers l’Asie, la Chine, l’Inde, l’Iran, les Emirats et l’Arabie saoudite (à cause de l’OPEP+ et des facilités bancaires). On fait de même pour les circuits d’importation.

Les importations parallèles se mettent en place pour approvisionner l’industrie en pièces détachées, en supraconducteurs et en puces, et la population en appareils ménagers, en vêtements, en produits de luxe, en ameublement et autres biens de consommation courante que l’é conomie russe ne sait pas produire en grandes quantités.

L’exemple de la Biélorussie, coutumière des sanctions et qui a malgré tout enregistré la meilleure performance européenne dans sa gestion du Covid grâce à son système de soins et à ses ressources pharmaceutiques, montre que l’industrie russe est parfaitement capable de relever ce défi à condition de réorienter les investissements vers la reconversion industrielle et de cesser de se reposer paresseusement sur la rente pétrolière et gazière.

Les succès spectaculaires enregistrés par l’agriculture, l’industrie agro-alimentaire, le secteur aérospatial et les industries d’armement à la suite des sanctions prises contre elles en 2014 militent aussi dans ce sens.

Cette reconversion prendra quelques années et les experts s’attendent à deux ou trois ans de contraction et de vaches maigres avant que la croissance reparte à la hausse. Pas de quoi paniquer, surtout que l’on pourra compter sur des ressources énergétiques inépuisables et très bon marché, contrairement à l’Europe qui devra payer au prix fort ses importations d’énergie.

Attaques massives contre le peuple russe et sa culture

Qu’en est-il de l’é tat d’esprit de la population? Comment s’adapte-t-elle à cette nouvelle donne? Pour résumer en une phrase, je dirais qu’elle fait contre mauvaise fortune bon cœur. Il faut savoir que la plupart des Russes ont très mal vécu les mesures prises contre la culture russe et contre eux-mêmes en Occident.

Ils se sont sentis profondément humiliés par la censure des artistes, des musiciens, des sportifs et des scientifiques, par l’annulation des colloques académiques, la cessation brutale des échanges en dépit des liens personnels développés depuis longtemps, la réécriture de l’histoire concernant la contribution russe dans la victoire contre le nazisme, la culture d’annulation et même de destruction de monuments entreprise non seulement en Ukraine mais dans les pays baltes et en Pologne. Quand on a compté 26 millions de morts dans la lutte contre le nazisme, il est intolérable d’apprendre que c’est le débarquement en Normandie (50 000 morts) qui a été l’é vénement majeur de la Deuxième Guerre mondiale.

Cet ostracisme et ces injustices ont laissé des traces amères dans la mémoire vive des Russes, que la fermeture des frontières et l’interdiction de facto de voyager en Occident à la suite de la suppression des vols directs ont encore aggravées.

Ils peuvent comprendre que l’Europe critique l’intervention armée en Ukraine, mais ne voient pas pourquoi l’Europe qui se prétend civilisée s’en prend à Tchaikowski, à Tchekov, à des chefs d’orchestre et à la population en général, dans un mouvement de bannissement inédit dans l’histoire. De même, la censure de l’ensemble des médias russes dans un espace européen qui se targue de défendre ses «valeurs» démocratiques en Ukraine passe pour de la duplicité.

Chez nous, tout cela semble relever de détails, que nous nous sommes d’ailleurs empressés d’oublier. Mais pas pour les Russes qui s’é taient enfin sentis membres de la grande famille européenne depuis la chute du Rideau de fer. Ce rejet de la Russie et des Russes, en tant qu’ê tres humains, depuis février dernier est douloureusement vécu.

Le pays, notamment dans les villes, est en train d’apprendre dans la douleur qu’il doit faire le deuil de l’Europe parce que celle-ci en a décidé ainsi au terme d’une guerre, certes malheureuse et regrettable, mais qui n’a pourtant rien à voir avec l’ampleur des ravages suscités par les agressions armées de l’Occident en Afghanistan et en Irak, en Syrie, en Libye, au Yémen ou encore dans l’est du Congo (6 millions de victimes totalement ignorées par les médias occidentaux). Cette hypocrisie est très mal ressentie.

Les premières failles étaient apparues à la conférence de Munich en 2007 et lors de la guerre imprudemment déclenchée par Saakhachvili en Géorgie en 2008, puis en 2014, avec le putsch de Maidan qui a renversé le président démocratiquement élu Yanoukovitch, la mise à ban des russophones du Donbass et la vague de sanctions prises en réponse à l’annexion de la Crimée. Mais ces divergences étaient restées d’ordre politique et géopolitique et ne s’é taient pas encore transformées en guerre culturelle, humaine, civilisationnelle. Désormais la coupure est nette, profonde, radicale.

Le fossé idéologique entre l’Europe et la Russie semble presque infranchissable

Jusqu’ici les élites dirigeantes russes avaient joué sur les deux tableaux, empruntant à l’Occident les principes du capitalisme néolibéral, son culte du progrès matériel et ses institutions démocratiques tout en cultivant l’idée d’une Russie indépendante, souveraine et libre de développer ses valeurs propres – inspirées de la tradition conservatrice – et de choisir ses partenaires. La guerre a rendu cette double voie obsolète. Elle oblige à faire des choix clairs.

Du point de vue russe, l’engagement croissant de l’OTAN derrière l’Ukraine et les propos de l’ancien président ukrainien Porochenko et de l’ancienne chancelière Angela Merkel, confirmés par François Hollande, sur le fait que ni l’Ukraine ni l’OTAN n’avaient l’intention de respecter les accords de Minsk et que ceux-ci n’é taient qu’un stratagème destiné à donner du temps à l’Ukraine pour se réarmer, ont rendu toute perspective de négociation aléatoire puisqu’il est devenu évident que ni la parole donnée ni les traités signés par les Occidentaux n’avaient de quelconque valeur.

D’autre part, le fossé idéologique entre l’Europe et la Russie s’est creusé au point de devenir presque infranchissable. Les Russes, comme le reste du monde arabo-musulman, asiatique et africain, comprennent de moins en moins l’é volution sociétale occidentale. Le libéralisme prôné par l’Occident parait de plus en plus comme un subterfuge destiné à masquer ses ingérences permanentes dans les affaires des autres.

Les dérives identitaires basées sur le sexe et le genre, l’antiracisme poussé jusqu’au racialisme, la dictature de minorités de plus en plus minces et extrémistes sur la majorité, le révisionnisme historique imposé par la «cancel culture», la multiplication des sexes préconisée dès le plus jeune âge, le wokisme et le rejet de la culture humaniste traditionnelle, tout cela est de plus en plus étranger à la culture russe et du sud global en général.

Le changement de ton des discours de Poutine depuis l’é té dernier est d’ailleurs très significatif à cet égard. Pour la première fois le président russe a fait des allusions directes aux valeurs traditionnelles, critiquant la mode occidentale des changements de sexe, des mères porteuses, du parent 1 et parent 2 pour désigner le père et la mère, militant pour un retour aux valeurs humanistes traditionnelles face aux tentations transhumanistes en vogue chez nous, et plaidant pour un monde multipolaire dans lequel chaque pays et chaque culture auraient des droits égaux à préserver leurs valeurs sans craindre d’ê tre bombardés ou envahis parce que leurs choix déplairaient à l’Occident.

Pour une majorité de Russes, cette séparation est vécue comme un drame car elle met fin à leur rêve d’ê tre reconnus comme des Européens à part entière. Ils font le deuil de l’Europe dans la douleur mais sont résignés à en porter le fardeau quel qu’en soit le poids.

* Guy Mettan est politologue et journaliste. En 1980, il a commencé sa carrière de journaliste à la Tribune de Genève et en a été le directeur et rédacteur en chef de 1992 à 1998. De 1997 à 2020, il a dirigé le «Club Suisse de la Presse» de Genève. Il travaille actuellement comme journaliste indépendant et auteur.

A propos de la guerre en Ukraine

par Stefan Hofer,* Suisse

(16 janvier 2023) La guerre en Ukraine est, comme toute guerre, terrible et devrait se terminer le plus rapidement possible. Mais on ne peut pas juger cette guerre et la responsabilité politique de celle-ci sans connaître et prendre en compte ses origines. (Rédigé fin décembre 2022)

Comment en est-on arrivé à cette guerre?

Jusqu’en 1991, l’Ukraine faisait partie de l’Union soviétique en tant que république soviétique. Ce n’est qu’après la dissolution de l’Union soviétique que la République soviétique d’Ukraine est devenue un Etat indépendant. Il n’y a jamais eu d’Etat ukrainien avant la révolution russe de 1917. Une grande partie de l’Ukraine actuelle appartenait à la Russie tsariste, les régions situées à l’ouest à la monarchie danubienne des Habsbourg. Dans les districts de l’est et du sud ainsi qu’en Crimée, qui n’a été attribuée à la République soviétique d’Ukraine qu’après la Seconde Guerre mondiale, vivaient et vivent encore aujourd’hui majoritairement des personnes de langue maternelle russe.

Après la dissolution de l’Union soviétique, l’OTAN anti-russe n’a cessé de s’é tendre vers l’est jusqu’aux frontières de la Russie, bien que Gorbatchev ait reçu en 1990 l’assurance que l’OTAN ne s’é tende pas plus à l’est après la dissolution du Pacte de Varsovie et le retrait de l’armée soviétique d’Allemagne et des anciens Etats socialistes d’Europe de l’Est. Après l’intégration de la Pologne, des anciennes républiques soviétiques de Lituanie, Lettonie et Estonie, de la République tchèque, de la Slovaquie, de la Hongrie, de la Roumanie et de la Bulgarie dans l’OTAN, il ne manquait plus que l’Ukraine, la Biélorussie et la Géorgie pour achever l’encerclement des régions occidentales de la Russie par l’OTAN.

Comme la Russie sous Poutine n’é tait pas prête à s’intégrer en tant qu’alliée subordonnée au système étatique occidental dominé par les Etats-Unis, l’Occident dirigé par les Etats-Unis tente désormais d’ostraciser la Russie en tant que pouvoir autoritaire non démocratique. Cela passe notamment par l’intimidation et la menace d’un encerclement militaire. Dans le cadre de ces efforts, l’Ukraine, dont les districts orientaux se trouvent à quelques centaines de kilomètres de la capitale russe, joue un rôle décisif. Tous les moyens devaient donc être mis en œuvre pour amener l’Ukraine sur une voie pro-occidentale et anti-russe.

Après le refus du président élu ukrainien Ianoukovytch de signer un accord d’association présenté par l’UE, car cela aurait impliqué de se détourner de la Russie et d’adopter la politique anti-russe de l’UE, le président élu Ianoukovytch a été renversé par un coup d’Etat organisé, orchestré et financé par l’Occident, et un groupe anti-russe pro-occidental a été porté au pouvoir.

Ces événements ont eu pour conséquence que la Crimée, habitée presque exclusivement par des Russes, s’est séparée de l’Ukraine et a rejoint la Fédération de Russie par référendum. Après le coup d’Etat de Maïdan, le russe, langue maternelle de la majorité de la population des districts de l’est et du sud de l’Etat ukrainien, a été interdit en tant que langue régionale et les écoles russes ont également été interdites. Dans le cadre d’une politique antirusse militante, des lois ont été promulguées dans le but de faire disparaître la langue russe, langue maternelle de plus de 50% de la population ukrainienne, du territoire ukrainien.

Dans les districts du Donbass, majoritairement peuplés de Russes, des gouverneurs antirusses ont été nommés par Kiev.

Tout cela a eu pour conséquence que dans les districts de Lougansk et de Donetsk, la population majoritairement russe s’est révoltée et a proclamé et créé les républiques populaires de Lougansk et de Donetsk, indépendantes de Kiev.

Par la suite, l’armée ukrainienne a tenté de rétablir militairement le contrôle de la centrale de Kiev sur les territoires autonomistes du Donbass. Des combats ont eu lieu, faisant des morts et des blessés des deux côtés. Avec la médiation de l’OSCE, on s’est ensuite efforcé de régler le conflit avec le Donbass en tenant compte et en préservant également les intérêts légitimes de la population de cette région, en grande majorité russe.

Ces efforts ont abouti aux accords dits de Minsk, signés par l’OSCE, l’Ukraine et la Russie, ainsi que par les représentants des républiques populaires de Lougansk et de Donetsk, et qui ont été approuvés dans la Déclaration de Minsk par la France (président Hollande) et l’Allemagne (chancelière Merkel), ainsi que par la Russie.1

Le contenu de ces accords de Minsk prévoyait l’arrêt des combats et le retrait des armes lourdes, ainsi que la création d’un statut autonome pour les districts de Lougansk et de Donetsk, qui serait ancré dans la Constitution ukrainienne et permettrait à ces districts, dans le cadre de l’Etat ukrainien, d’é lire eux-mêmes leurs autorités, de réglementer et d’organiser de manière autonome la cohabitation des habitants de ces districts, y compris la langue et la culture russes.

L’accord de Minsk 2 n’a toutefois pas été appliqué par la partie ukrainienne. Le bombardement du Donbass a continué, pour lequel les brigades fascistes Azov ont été engagées. Jusqu’au début de l’attaque russe en février 2022, plus de 14 000 citoyens des républiques populaires de Lougansk et de Donetsk, en grande partie des civils, ont été tués par ces attaques illégales en violation des accords de Minsk.

La réforme constitutionnelle qui aurait dû permettre de réaliser le statut d’autonomie convenu du Donbass n’a pas eu lieu. La France et l’Allemagne, qui ont participé à la négociation des accords de Minsk, qui ont expressément approuvé ces accords par la déclaration de Minsk et qui se sont engagées à soutenir leur mise en œuvre, n’ont jamais incité Kiev à respecter les accords de Minsk et à procéder aux modifications constitutionnelles convenues, et n’ont certainement pas exercé de pression dans ce sens.

Récemment, l’ex-chancelière allemande Angela Merkel a reconnu en toute franchise dans une interview que l’Ukraine et les Etats signataires occidentaux n’avaient signé les accords de Minsk que pour gagner du temps en vue d’un réarmement de l’armée ukrainienne. De plus, la Constitution ukrainienne fixe comme objectif politique l’adhésion à l’OTAN.

Dans ce contexte, il convient également d’attirer l’attention sur des faits relevés avec justesse par le chercheur allemand en matière de conflits Leo Ensel:

«Enfin, ce qui est totalement inconnu, c’est le fait que le président ukrainien Volodymyr Zelensky a signé le 24 mars 2021 – soit exactement onze mois avant l’invasion russe – le décret n° 117 qui a mis en place la «Stratégie de dé-occupation et de réintégration du territoire temporairement occupé de la République autonome de Crimée et de la ville de Sébastopol» du Conseil national de sécurité et de défense de l’Ukraine du 11 mars. Le décret prévoyait de préparer des mesures visant à «mettre fin à l’occupation temporaire» de la Crimée et du Donbass. Le gouvernement ukrainien a été chargé d’é laborer un «plan d’action» en ce sens. Le 30 août 2021, les Etats-Unis et l’Ukraine ont ensuite signé un traité de coopération militaire et le 10 novembre 2021 un traité de «partenariat stratégique». On pouvait notamment y lire textuellement: «Les Etats-Unis ont l’intention de soutenir les efforts de l’Ukraine pour combattre l’agression armée de la Russie, notamment en maintenant les sanctions et en appliquant d’autres mesures pertinentes jusqu’à ce que l’intégrité territoriale de l’Ukraine soit rétablie à l’intérieur de ses frontières internationalement reconnues.» La Russie a pu comprendre que Kiev voulait, avec le soutien des Etats-Unis, reconquérir militairement la Crimée annexée et favorable à la Russie, avec le port militaire stratégique de Sébastopol, ainsi que le Donbass, soutenu par la Russie.»

L’évolution de la situation depuis la signature des accords de Minsk a contraint la Russie, pour sa propre sécurité et pour la sécurité et les droits de la population majoritairement russe du Donbass, à adresser au gouvernement de Kiev les exigences ultimes suivantes:

  • renonciation de l’Ukraine à l’adhésion à l’OTAN;
  • pas de bases de l’OTAN ou d’autres armées étrangères sur le territoire de l’Ukraine;
  • pas de stationnement d’armes de l’OTAN sur le territoire de l’Ukraine;
  • dénazification de l’Ukraine (désarmement des brigades fascistes Azov);
  • respect des droits de la population russe dans le Donbass par la mise en œuvre immédiate et complète des accords de Minsk.

Le gouvernement de Kiev, soutenu par les Etats-Unis, l’UE et l’OTAN, a rejeté ces exigences légitimes. Si ces exigences légitimes avaient été acceptées, la guerre n’aurait pas eu lieu.

Les avis sont partagés sur la question de savoir s’il était légitime d’imposer ces exigences par la force militaire, qui sème la mort et la désolation et engendre la souffrance et la haine. De même, les avis divergent quant à savoir si le droit international a ainsi été violé sans motif justificatif. Dans ce contexte, il convient de souligner que la Cour internationale de justice (CIJ), se référant à la sécession du Kosovo de la Serbie avec un recours massif à la force militaire (bombardement de villes serbes), est parvenue à la conclusion, par le biais d’un avis juridique, que le droit à l’autodétermination de la population du Kosovo devait avoir plus de poids que l’intégrité territoriale et le respect des frontières de la Serbie.

La guerre qui fait actuellement rage en Ukraine peut et doit être vue et jugée dans le contexte de l’affrontement global entre l’Occident dominé par les Etats-Unis et les forces qui aspirent à un nouvel ordre mondial multipolaire, ce qui explique l’intervention massive des Etats-Unis, de l’OTAN et de l’UE (livraison d’armes, formation et encadrement des membres de l’armée ukrainienne, envoi de mercenaires et reconnaissance du champ de bataille).

Dans ce conflit, l’Occident tente, en partie avec succès, en partie sans succès, de provoquer des changements de régime dans de nombreux Etats (Serbie, Irak, Syrie, Libye, etc.) pour défendre l’ordre mondial dominé par les Etats-Unis, y compris par la force militaire, sans tenir compte du droit international. Personne n’a pris de sanctions contre les Etats-Unis et les pays de l’OTAN impliqués pour cette raison.

La guerre en Ukraine peut et doit se terminer par des négociations. En mars 2022, des négociations ont eu lieu à Istanbul et ont abouti à un accord prêt à être signé, à la suite de quoi le Premier ministre britannique Boris Johnson, après avoir consulté le président Biden, s’est rendu en urgence à Kiev pour empêcher la signature de l’accord qui aurait mis fin à la guerre.

La position adoptée depuis par le gouvernement Zelensky, selon laquelle la fin de la guerre ne pourra être négociée que lorsque le dernier soldat russe aura été chassé ou se sera retiré du territoire ukrainien (y compris la Crimée), n’est pas acceptable pour la Russie après l’expérience des accords de Minsk et n’est pas non plus réaliste compte tenu des rapports de force militaires.

Ce n’est pas en continuant à livrer des armes à l’armée ukrainienne que l’on parviendra à chasser l’armée russe des territoires qu’elle contrôle actuellement. De nouvelles livraisons d’armes, associées au refus d’entamer des négociations pour mettre fin à la guerre, ne conduiront qu’à une prolongation de la guerre, à encore plus de morts et de blessés, à encore plus de dévastation et à de nouvelles charges pour la population d’Europe occidentale et des Etats-Unis, qui devra payer ces armes.

Une paix obtenue par la négociation pourrait être imaginée à peu près comme suit:

  1. Un cessez-le-feu immédiat, le retrait des armes lourdes de la ligne de front de part et d’autre.
  2. La Constitution ukrainienne prévoit la neutralité perpétuelle de l’Ukraine, l’interdiction d’adhérer à l’OTAN et de déployer des armées et des systèmes d’armes étrangers en Ukraine.
  3. L’Ukraine, les Etats-Unis et l’UE reconnaissent que la Crimée fait partie de la Fédération de Russie.
  4. Un vote est organisé dans les districts de Lougansk, Donetsk, Zaporozhye et Kherson, sous contrôle international, afin de déterminer si ces districts souhaitent rejoindre la Fédération de Russie ou rester avec l’Ukraine, toutes les personnes qui résidaient dans ces districts avant la guerre ayant le droit de vote. Une majorité qualifiée d’au moins 55% peut être exigée pour l’adhésion à la Fédération de Russie. L’Ukraine et la Russie s’engagent à reconnaître le résultat de ces votes.
  5. L’Ukraine et la Russie reconnaissent mutuellement les frontières nationales qui résultent de ces votes et déclarent renoncer mutuellement à la violence.
  6. L’Ukraine et la Russie déclarent l’intention des deux Etats de vivre en bon voisinage.

Les sanctions contre la Russie imposées par l’UE et reprises par la Suisse en violation de la neutralité, qui font au moins autant de mal à notre population qu’à celle de la Russie, devraient être levées. Ces sanctions nuisent à l’é conomie de notre pays et ne contribuent en rien à mettre fin à la guerre le plus rapidement possible.

* Stefan Hofer, né en 1948, est un citoyen suisse résidant à Bâle. Il a travaillé comme avocat à Bâle pendant 40 ans. Depuis quelques années, il est à la retraite.

(Traduction «Point de vue Suisse»)

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Neutre ou pleutre ?

La Suisse face au conflit russo-ukrainien

par Ivo Rens

Quelle qu’ancienne que soit la neutralité suisse, elle a toujours postulé la prise de distance à l’égard des belligérants. Nous devrions dire presque toujours car, lors de la guerre de l’OTAN contre la Yougoslavie en 1999, le Conseil fédéral avait déjà transigé…

Mais, depuis l’invasion de l’Ukraine, ces mois derniers, Berne a fait beaucoup plus que transiger. Rappelons les faits.

Le 28 février 2022 le Conseil fédéral, qui est tout à la fois chef d’Etat et gouvernement suisse, prit une décision sans précédent aucun. Nonobstant la neutralité postulée par l’histoire, la Constitution fédérale et la prudence, il adhéra au principe des sanctions de l’Union européenne les 23 et 25 février à l’encontre de la Russie coupable d’agression… tout en réitérant ses bons offices ! 

Par la suite, les occidentaux ayant continuellement élargi la palette des sanctions, Berne annonça vouloir examiner la compatibilité des certaines de ces mesures avec notre Etat de droit et notre ordre juridique. Et, par une Ordonnance du 4 mars 2022, la Confédération reprit sans autre toutes les sanctions décrétées par les Etats-Unis et les Etats membres de l’OTAN à l’encontre de la Russie, de ses firmes, de plusieurs de ses nationaux ainsi que de leurs biens, ce qui lui valut les félicitations du Président Biden.

La double volte-face du Conseil fédéral a de quoi surprendre. Comment se fait-il que, en quelques jours, il soit passé d’une position certes déjà bien éloignée de la neutralité à un ralliement inconditionnel aux décisions prises par Washington ? La seule réponse plausible c’est que les Etats-Unis ont dû exercer sur Berne une pression énorme, sans précédent.

Il appartiendra aux historiens de la seconde moitié du siècle, lorsque les archives des affaires étrangères seront rendues publiques, de révéler en quoi exactement consistaient ces pressions, si elles comportaient des menaces particulières d’ordre économique, commercial ou autres et si elles incluaient aussi des interventions particulières auprès de certains de nos conseillers fédéraux. 

Tentons de faire le bilan du double ralliement de Berne aux sanctions occidentales qui constituent, bien sûr, un double reniement de la neutralité. Sur le plan international, la Suisse a perdu toute possibilité d’intercéder à l’ONU, comme dans d’autres instances internationales, en faveur d’une solution pacifique aux hostilités qui, en réalité, sont en cours non seulement depuis le 28 février 2022 mais depuis 2014. Surtout, elle n’est plus en mesure d’offrir aux belligérants ses bons offices comme elle l’avait fait par le passé en maintes occasions, notamment en 1962 pour mettre fin à la guerre d’Algérie qui durait depuis 1954. De fait, la politique étrangère de la Suisse va à vau-l’eau depuis une vingtaine d’années et sa position actuelle sur le conflit russo-ukrainien n’en est que le plus spectaculaire aboutissement. En 2022 la Suisse a déserté non seulement sa neutralité mais aussi et surtout son rôle traditionnel au service de la paix. Pour éviter pareille défection, il aurait fallu que notre Conseil fédéral et chacun de ses membres fussent intransigeants sur l’indépendance et la souveraineté au sens rigoureux du droit international public et sussent résister aux pressions importunes. 

En route vers la troisième guerre mondiale

par Guy Mettan, journaliste indépendant

13 octobre 2022

Source : Arrêt sur info, 13 octobre 2022

Cette fois, l’ours russe est fâché. Et quand l’ours russe est fâché, il frappe tous azimuts, sans relâche et sans retenue. Seule manière d’apaiser sa colère : se coucher face contre terre, mettre les mains sur la nuque et espérer que ça passe rapidement. Le régime ukrainien, enhardi par ses récentes victoires et les encouragements armés de l’Occident, est en train d’apprendre à ses dépens cette élémentaire vérité. La Russie est désormais en guerre et elle ira jusqu’au bout quel qu’en soit le prix. Et comme l’Occident sous influence américaine n’entend pas renoncer à « affaiblir » l’ennemi russe jusqu’à son implosion finale, les dés paraissent jetés. La montée aux extrêmes est devenue inarrêtable, si bien qu’on peut désormais voir cette guerre d’Ukraine comme un prélude régional à un embrasement plus général, comme une étape vers une troisième guerre mondiale dont l’Europe sera une fois de plus le théâtre et la victime.

Quelques faits d’abord.

Il est très difficile de chiffrer l’aide militaire à l’Ukraine, certaines livraisons n’étant pas communiquées ou se faisant de gré à gré sans passer par des votes parlementaires publics. Il est aussi difficile de distinguer le militaire de « l’humanitaire » ou du soutien financier aux dépenses courantes de l’Etat ukrainien. Mais selon diverses sources, en huit mois de guerre, les Etats-Unis ont voté 54 milliards de dollars d’aides diverses à l’Ukraine dont la moitié pour des armements. Fin août, 14 milliards d’armements directs étaient attestés. A cela il faut ajouter 30 milliards d’euros alloués par les pays européens, dont au moins 10 en livraisons d’armes. Soit plus trois milliards par mois et près de cinq fois le budget militaire annuel ukrainien en quelques mois! Nul doute que la riposte russe au sabotage de Nordstream et à l’attentat contre le pont de Crimée va encore accentuer la cadence des fournitures militaires à Kiev. (Voir Connor Echols, By the numbers : Keeping track of the single largest arms transfer in US historywww.responsiblestatecraft.org, September 18, 2022, et Waffen, Kredite, Hilfsgüter : Welche Länder unterstützen die Ukraine am meisten ? Tagesspiegel, 31. August, 2022.)

Les aides en nature (fournitures de renseignements, surveillance radar et satellite, entrainement de troupes, envois de mercenaires privés et de conseillers militaires) ne sont pas compris dans ce décompte. Ces chiffres astronomiques cachent une autre réalité : la qualité et la létalité des armes livrées ne cessent de monter en gamme. On peut donc vraiment parler de co-belligérance et d’engagement direct de l’OTAN dans une guerre qui ne veut pas dire pas son nom, ni en Russie où on continue à parler « d’opération militaire spéciale », ni en Occident, où l’on persiste à prétendre que l’on n’est pas en guerre pour ne pas avoir à consulter les parlements et à dire la vérité aux peuples.

Le réarmement massif de l’Allemagne, avec la décision du chancelier Scholz d’allouer 100 milliards d’euros à cette tâche dans les années à venir, ainsi que le basculement des armées suédoises et finlandaises, neutres jusqu’ici, dans le giron de l’OTAN, sont autant de signes de cette nouvelle marche vers la guerre généralisée.

Autre fait majeur, le sabotage de trois des quatre tubes des gazoducs Nordstream I et II. Cette opération visait à la fois un but tactique à court terme – détruire l’approvisionnement de l’Allemagne en gaz bon marché pour l’arrimer au gaz américain mais aussi couper court aux protestations grandissantes des opinions publiques européennes et des industriels allemands qui commençaient à réclamer des négociations avec la Russie (la mise hors d’usage des tubes rend caduque toute velléité de paix et de rétablissement des circuits économiques) – et un but militaire stratégique : désintriquer l’économie allemande et européenne de ses liens avec la Russie de façon à constituer deux blocs économiques complètement indépendants et prêts à se livrer une bataille sans merci. Dans la perspective d’une guerre à outrance, il est en effet vital de couper les ponts.

L’ancien rédacteur en chef du quotidien financier Handelsblatt, Gabor Steingart, en a parlé sans détour dans l’un de ses Pioneer Briefings : « La conduite d’une troisième guerre mondiale n’est pas seulement une question militaire. C’est d’abord et avant tout une question économique. Car sans désenchevêtrement économique le long des blocs de puissance et des blocs militaires, une guerre efficace et soutenable sur une longue période est impossible, comme on l’a vu avec la dépendance de l’Allemagne au gaz naturel russe. Celui qui veut rendre la guerre mondiale gérable doit d’abord dégrouper le commerce mondial. L’indépendance économique est plus importante que des milliards supplémentaires pour la Bundeswehr. Vus sous l’angle économique, les préparatifs pour rendre une troisième guerre mondiale gérable battent leur plein ». (3. Weltkrieg : So soll er führbar gemacht werden, Dienstag, 3. Mai 2022). Il n’y a pas un mot à rajouter.

C’est aussi dans cette perspective qu’il faut comprendre le déluge des sanctions économiques qui se sont abattues sur la Russie depuis février. Considérées objectivement, elles n’ont qu’un effet très limité sur l’économie russe, avec une récession attendue de -4,5% au lieu des -12 % espérés par l’OTAN, à peine équivalente à celle que la France a connue en 2020 avec le Covid. Elles ont même eu un effet inverse dans la mesure où les revenus des exportations de pétrole et de gaz devraient rapporter 338 milliards de dollars à la Russie cette année, en hausse de près 100 milliards par rapport à 2021 ! (Cf. Patrick Cockburn, How the West’s Sanctions on Russia Boomeranged. The sanctions have completely failed, Counterpunch, October 10, 2022).

C’est pourquoi on ne discute jamais de leur efficacité dans nos médias, qui répètent en boucle le mantra d’Ursula von der Leyen, selon lequel il suffirait d’attendre. Le but est de contraindre les entreprises occidentales à cesser toute interaction avec la Russie de façon à pouvoir les mobiliser entièrement en cas de guerre générale.

Quant à l’attentat contre le pont de Crimée, qui fait suite à une longue série de sabotages, de bombardements et d’exécutions de cadres pro-russes dans les républiques du Donbass, sur le territoire russe ou contre la centrale nucléaire de Zaparoje, il visait à couper les approvisionnements des armées russes de Crimée et de Kherson dans la perspective d’une offensive générale ukrainienne vers le sud. Cette tactique avait déjà été utilisée en août contre les ponts sur Dniepr avant l’offensive de septembre contre Kherson.

En effet, après avoir obtenu des gains au nord, à Kharkov, et au sud-ouest, à Kherson, la stratégie de Kiev vise logiquement à couper le front russe en deux par une attaque massive sur Melitopol et Marioupol, ce qui conduirait l’armée russe à une déroute complète. Mais le demi-échec de l’attentat, suivi d’une riposte massive des Russes depuis lundi ainsi que l’engagement graduel de troupes russes fraîches et la mise hors combat des capacités d’écoute et de transmission de l’armée ukrainienne rendent cette offensive moins probable. Pas sûr que l’armée russe se laisse à nouveau surprendre.

A ce propos, il est aujourd’hui évident que Poutine a commis la même erreur que Staline lorsque ce dernier a attaqué la Finlande en 1939. La Finlande de l’époque était proche de l’Allemagne nazie et était armée par elle. Les canons et la marine allemande menaçaient directement Saint-Pétersbourg, tout comme la présence de l’OTAN dans l’Ukraine d’aujourd’hui aux yeux de la Russie. Pour Staline, il s’agissait d’une guerre préventive avant la grande guerre à venir contre les Allemands. Pour amadouer les sceptiques, il avait alors engagé des troupes insuffisantes, auxquelles les Finlandais se sont opposés avec succès. Réalisant son erreur, il a fini par envoyer de nouvelles forces, et il a gagné. Poutine a lui aussi engagé une force trop petite, et l’opération de police s’est trouvée confrontée à une résistance inattendue et à des revers qui l’obligent aujourd’hui à décréter une mobilisation partielle et à monter en puissance afin d’obliger l’Ukraine à capituler.

L’avenir dira si ce schéma est correct. Mais s’il est pertinent, il y a tout lieu d’en redouter les conséquences. En effet, en 1940, Hitler avait suivi de près le déroulement de la guerre russo-finlandaise et en avait conclu que si même une Finlande faible et peu peuplée pouvait humilier l’Union soviétique, la puissante Allemagne allait pouvoir la vaincre sans coup férir. On a vu ce qu’il lui en a coûté. Or il semble qu’aujourd’hui l’adversaire stratégique de la Russie – l’Occident collectif sous drapeau américain – soit en train de commettre la même erreur que Hitler. Son bellicisme et sa propagande exacerbée, qui présentent la victoire finale contre la Russie comme un devoir moral et un fait acquis, lui font penser que Moscou peut être vaincu. Avec ou sans armes nucléaires tactiques, peu importe. Ce climat de triomphalisme rend nouvelle guerre générale très probable.

Tel est le principal enjeu du moment. Que les Ukrainiens conquièrent plus ou moins de villages, coulent des navires emblématiques comme le Moskva ou bombardent des infrastructures russes symboliques comme Nordstream ou le pont de Crimée est d’une importance somme toute relative. Ce qui compte, c’est la conclusion qu’en tirent leurs sponsors occidentaux. S’ils persistent à croire qu’ils peuvent battre la Russie et l’affaiblir à mort, alors cette idée erronée va déclencher une nouvelle guerre mondiale. Et Liz Truss, qui s’est dit prête à appuyer sur le bouton rouge, pourra passer à l’acte. Tout comme Vladimir Poutine s’il se sent réduit à cette extrémité.

Dans son discours du 30 septembre, qui a à peine mentionné l’Ukraine, ce dernier a montré qu’il avait compris le message qu’on lui avait envoyé en surarmant l’Ukraine, en sabotant les infrastructures russes et en multipliant les sanctions et que, à ses yeux, le conflit avait basculé dans une autre dimension, à savoir une guerre de civilisation sans merci contre l’Occident collectif. Survivra qui pourra.

Le temps est compté pour faire dérailler cet engrenage fatal. Plus que jamais, il s’agit de retrouver l’usage de ce mot oublié depuis le 24 février dernier : paix.

Guy Mettan

*Guy Mettan, est l’auteur de nombreux ouvrages. Nous vous recommandons :

Russie-Occident. Une guerre de mille ans  (Il n’est plus disponible. Une nouvelle édition est prévue début 2023).

Le continent perdu, éditions des Syrtes.

La tyrannie du Bien, éditions des Syrtes.

Voir aussi :

L’Ukraine et l’effondrement des valeurs occidentales

Maria Zakharova : «Nous voulons une Ukraine neutre, non alignée et non nucléaire»

Contradictions énergétiques et géopolitiques

1000 km de gagné, 9000 de perdus

L’Europe ne peut que perdre

Dr. Volodymyr & Mr. Zelensky: la face cachée du président ukrainien

Pourquoi personne ne veut la paix en Ukraine

La Zelenskimania et l’image ravagée de la Suisse

Les causes profondes de la guerre en Ukraine

Source: https://arretsurinfo.ch/en-route-vers-la-troisieme-guerre-mondiale/

Cracher sur la Russie n’aidera pas les Ukrainiens

Par Alexandre Devecchio
Source: FigaroVox, le 11 mars 2022

Entretien d’Alexandre Devecchio avec Andreï Makine, écrivain et académicien français d’origine russe.

L’intelligence partagée… L’académicien franco-russe, prix Goncourt 1995, s’afflige de voir l’Ukraine transformée en «chaudron guerrier». Il se défend d’être pro-Kremlin et regrette une vision «manichéenne» du conflit «qui empêche tout débat». Andreï Makine, né en Sibérie, a publié une douzaine de romans traduits dans plus de quarante langues, parmi lesquels Le Testament français (prix Goncourt et prix Médicis 1995), La Musique d’une vie (éd. Seuil, 2001), et, plus récemment, Une femme aimée (Seuil). Il a été élu à l’Académie française en 2016.

FIGAROVOX. – En tant qu’écrivain d’origine russe, que vous inspire cette guerre ?

Andreï MAKINE. – Pour moi, elle était impensable. J’ai en tête les visages de mes amis ukrainiens à Moscou, que je voyais avant tout comme des amis, pas comme des Ukrainiens. Le visage de leurs enfants et de leurs petits-enfants, qui sont dans ce chaudron guerrier. Je plains les Ukrainiens qui meurent sous les bombes, tout comme les jeunes soldats russes engagés dans cette guerre fratricide. Le sort du peuple qui souffre m’importe davantage que celui des élites. Comme le disait Paul Valéry, «la guerre, ce sont des hommes qui ne se connaissant pas et qui se massacrent au profit d’hommes qui se connaissent et ne se massacrent pas».

– Une partie de la presse vous qualifie d’écrivain pro-Poutine. L’êtes-vous ?

C’est une journaliste de l’AFP qui m’a collé cette étiquette il y a une vingtaine d’années. C’était juste après le départ de Boris Eltsine dont le bilan était catastrophique pour la Russie. Je lui avais expliqué que Eltsine, dans un état d’ébriété permanent, avec la responsabilité du bouton atomique, représentait un vrai danger. Et que j’espérais que la Russie pourrait devenir un peu plus rationnelle et pragmatique à l’avenir. Mais elle a titré : «Makine défend le pragmatisme de Poutine». Comme c’était une dépêche de l’AFP, cela a été repris partout. Et lorsque je suis entré à l’Académie, un grand hebdo, dont par charité je tairai le nom, a, à son tour, titré : «Makine, un Poutinien à l’Académie»… Cela en dit long sur le monde de mensonge dans lequel nous vivons.

– Vous condamnez l’intervention russe…

Mon opposition à cette guerre, à toutes les guerres, ne doit pas devenir une sorte de mantra, un certificat de civisme pour les intellectuels en mal de publicité, qui tous cherchent l’onction de la doxa moralisatrice. À force de répéter des évidences, on ne propose absolument rien et on en reste à une vision manichéenne qui empêche tout débat et toute compréhension de cette tragédie. On peut dénoncer la décision de Vladimir Poutine, cracher sur la Russie, mais cela ne résoudra rien, n’aidera pas les Ukrainiens.

Pour pouvoir arrêter cette guerre, il faut comprendre les antécédents qui l’ont rendue possible. La guerre dans le Donbass dure depuis huit ans et a fait 13 000 morts, et autant de blessés, y compris des enfants. Je regrette le silence politique et médiatique qui l’entoure, l’indifférence à l’égard des morts dès lors qu’ils sont russophones. Dire cela, ne signifie pas justifier la politique de Vladimir Poutine. De même que s’interroger sur le rôle belliciste des États-Unis, présents à tous les étages de la gouvernance ukrainienne avant et pendant la «révolution du Maïdan», n’équivaut pas à dédouaner le maître du Kremlin. Enfin, il faut garder à l’esprit le précédent constitué par le bombardement de Belgrade et la destruction de la Serbie par l’Otan en 1999 sans avoir obtenu l’approbation du Conseil de sécurité des Nations unies. Pour la Russie, cela a été vécu comme une humiliation et un exemple à retenir. La guerre du Kosovo a marqué la mémoire nationale russe et ses dirigeants.

Lorsque Vladimir Poutine affirme que la Russie est menacée, ce n’est pas un «prétexte» : à tort ou à raison, les Russes se sentent réellement assiégés, et cela découle de cette histoire, ainsi que des interventions militaires en Afghanistan, en Irak et en Libye. Une conversation rapportée entre Poutine et le président du Kazakhstan résume tout. Ce dernier tente de convaincre Poutine que l’installation de bases américaines sur son territoire ne représenterait pas une menace pour la Russie, qui pourrait s’entendre avec les États-Unis. Avec un petit sourire triste, Poutine répond : «C’est exactement ce que disait Saddam Hussein !».

Encore une fois, je ne légitime en aucune manière la guerre, mais l’important n’est pas ce que je pense, ni ce que nous pensons. En Europe, nous sommes tous contre cette guerre. Mais il faut comprendre ce que pense Poutine, et surtout ce que pensent les Russes, ou du moins une grande partie d’entre eux.

– Vous présentez la guerre de Poutine comme une conséquence de la politique occidentale. Mais le président russe ne nourrit-il pas une revanche contre l’Occident depuis toujours ?

J’ai vu Vladimir Poutine en 2001, peu après sa première élection. C’était un autre homme avec une voix presque timide. Il cherchait la compréhension des pays démocratiques. Je ne crois pas du tout qu’il ait eu déjà en tête un projet impérialiste, comme on le prétend aujourd’hui. Je le vois davantage comme un réactif que comme un idéologue. À cette époque-là, le but du gouvernement russe était de s’arrimer au monde occidental. Il est idiot de croire que les Russes ont une nostalgie démesurée du goulag et du Politburo. Ils ont peut-être la nostalgie de la sécurité économique, de l’absence de chômage. De l’entente entre les peuples aussi : à l’université de Moscou, personne ne faisait la différence entre les étudiants russes, ukrainiens et ceux des autres républiques soviétiques… Il y a eu une lune de miel entre la Russie et l’Europe, entre Poutine et l’Europe avant que le président russe ne prenne la posture de l’amant trahi. En 2001, Poutine est le premier chef d’État à proposer son aide à George W. Bush après les attentats du 11 septembre. Via ses bases en Asie centrale, la Russie facilite alors les opérations américaines dans cette région. Mais, en 2002, les États-Unis sortent du traité ABM, qui limitait l’installation de boucliers antimissiles. La Russie proteste contre cette décision qui ne peut, d’après elle, que relancer la course aux armements. En 2003, les Américains annoncent une réorganisation de leurs forces, en direction de l’Est européen

Poutine s’est durci à partir de 2004 lorsque les pays anciennement socialistes ont intégré l’Otan avant même d’intégrer l’Union européenne, comme s’il fallait devenir anti-russe pour être Européen. Il a compris que l’Europe était vassalisée par les États-Unis. Puis il y a eu un véritable tournant en 2007 lorsqu’il a prononcé un discours à Munich en accusant les Américains de conserver les structures de l’Otan qui n’avaient plus lieu d’être et de vouloir un monde unipolaire. Or, en 2021, lorsqu’il arrive au pouvoir, Joe Biden ne dit pas autre chose lorsqu’il déclare que «l’Amérique va de nouveau régir le monde».

– On a le sentiment que vous renvoyez dos à dos les Occidentaux et les Russes. Dans cette guerre, c’est bien la Russie l’agresseur…

Je ne les renvoie pas dos à dos. Mais je regrette que l’on oppose une propagande européenne à une propagande russe. C’est, au contraire, le moment pour l’Europe de montrer sa différence, d’imposer un journalisme pluraliste qui ouvre le débat. Lorsque j’étais enfant dans la Russie soviétique et qu’il n’y avait que la Pravda, je rêvais de la France pour la liberté d’expression, la liberté de la presse, la possibilité de lire différentes opinions dans différents journaux. La guerre porte un coup terrible à la liberté d’expression : en Russie, ce qui n’est guère surprenant, mais aussi en Occident. On dit que «la première victime de la guerre est toujours la vérité». C’est juste, mais j’aurais aimé que ce ne soit pas le cas en Europe, en France.

– Comment peut-on prétendre défendre la démocratie en censurant des chaînes de télévision, des artistes, des livres ?

De mon point de vue, la fermeture de la chaîne RT France par Ursula von der Leyen, présidente non élue de la Commission européenne, est une erreur qui sera fatalement perçue par l’opinion comme une censure. Comment ne pas être révolté par la déprogrammation du Bolchoï de l’Opéra Royal de Londres, l’annulation d’un cours consacré à Dostoïevski à Milan ? Comment peut-on prétendre défendre la démocratie en censurant des chaînes de télévision, des artistes, des livres ? C’est le meilleur moyen, pour les Européens, de nourrir le nationalisme russe, d’obtenir le résultat inverse de celui escompté. Il faudrait au contraire s’ouvrir à la Russie, notamment par le biais des Russes qui vivent en Europe et qui sont de manière évidente pro-européens. Comme le disait justement Dostoïevski : «chaque pierre dans cette Europe nous est chère».

– La propagande russe paraît tout de même délirante lorsque Poutine parle de « dénazification ».

Le bataillon Azov, qui a repris la ville de Marioupol aux séparatistes en 2014, et qui depuis a été incorporé à l’armée régulière, revendique son idéologie néo-nazie et porte des casques et des insignes ayant pour emblème le symbole SS et la croix gammée. Il est évident que cette présence reste marginale et que l’État ukrainien n’est pas nazi, et ne voue pas un culte inconditionnel à Stepan Bandera. Mais des journalistes occidentaux auraient dû enquêter sérieusement sur cette influence et l’Europe condamner la présence d’emblèmes nazis sur son territoire. Il faut comprendre que cela ravive chez les Russes le souvenir de la Seconde guerre mondiale et des commandos ukrainiens ralliés à Hitler, et que cela donne du crédit, à leurs yeux, à la propagande du Kremlin.

– Au-delà du débat sur les causes et les responsabilités de chacun dans la guerre, que pensez-vous de la réponse européenne ?

Bruno Le Maire a été critiqué pour avoir parlé de guerre totale, mais il a eu le mérite de dire la vérité et d’annoncer la couleur, loin de l’hypocrisie de ceux qui envoient des armes et des mercenaires et entendent ruiner l’économie russe, mais prétendent qu’ils ne font pas la guerre. En vérité, il s’agit bien de provoquer l’effondrement de la Russie, l’appauvrissement de son peuple. Il faut le dire clairement : l’Occident est en guerre contre la Russie.

Cependant, s’il y a un aspect positif pour la possible démocratisation de la Russie, c’est que l’on va anéantir la construction oligarchique qui est une vraie tumeur depuis les années 90. J’invite les dirigeants européens à exproprier les oligarques prédateurs, à confisquer ces milliards de roubles volés et investis à Londres et, plutôt que de les bloquer comme on le fait aujourd’hui, à les donner aux pauvres en Europe et en Russie.

– Que peut-on faire d’autre ?

Pour cesser les hostilités, pour donner un avenir à l’Ukraine, on pense toujours qu’il faut avancer ; parfois il faut, au contraire, reculer. Il faut dire : «on s’est trompé». En 1992, après la chute du mur de Berlin, nous nous trouvions à une bifurcation. Nous nous sommes trompés de chemin. Je pensais alors véritablement qu’il n’y aurait plus de blocs, que l’Otan allait être dissoute car l’Amérique n’avait plus d’ennemi, que nous allions former un grand continent pacifique. Mais je pressentais aussi que cela allait exploser car il y avait déjà des tensions : dans le Caucase, en Arménie dans le Haut-Karabakh… À l’époque, j’avais écrit une lettre à François Mitterrand.

– Quel était le contenu de cette lettre ?

J’ignore s’il l’a reçue, mais j’évoquais la construction d’une Europe qui n’avait rien à voir avec le monstre bureaucratique représenté aujourd’hui par Madame von der Leyen. Je rêvais d’une Europe respectueuse des identités, à l’image de la Mitteleuropa de Zweig et de Rilke. Une Europe finalement plus puissante car plus souple, à laquelle on aurait pu adjoindre l’Ukraine, les Pays Baltes et pourquoi pas la Biélorussie. Mais une Europe sans armes, sans blocs militaires, une Europe composée de sanctuaires de la paix. Les deux garants de cette architecture auraient été la France et la Russie, deux puissances nucléaires situées aux deux extrémités de l’Europe, chargées légalement par l’ONU de protéger cet ensemble.

– Est-ce réaliste ?

La Mitteleuropa n’est pas une utopie, elle a existé. Je veux y croire et marteler cette idée. Il y a quelques années, j’ai rencontré Jacques Chirac puis Dominique de Villepin, qui partageaient cette vision d’une Europe de Paris à Saint-Pétersbourg. Mais les Américains en ont décidé autrement. Cela aurait signifié la fin de l’Otan, la fin de la militarisation de l’Europe qui, appuyée sur la Russie et ses richesses, serait devenue trop puissante et indépendante. J’espère tout de même qu’un nouveau président s’emparera de cette idée. L’Europe est un Titanic qui sombre et d’un pont à l’autre, on se bat.

Cette situation est tellement tragique, tellement chaotique, qu’il faudrait proposer une solution radicale, c’est-à-dire revenir à la bifurcation de 1992 et reconnaître qu’il ne fallait pas relancer la course aux armements, reprendre cette direction démocratique et pacifique qui pouvait très bien inclure la Russie. Cela damnerait le pion aux tendances extrêmes en Russie. Cela éviterait l’effondrement politique et économique qui concerne toute la planète. Ce serait une issue honorable pour tout le monde et cela permettrait de construire une Europe de la paix, des intellectuels, de la culture. Notre continent est un trésor vivant, il faut le protéger. Hélas, on préfère prendre le contre-pied de cette proposition : bannir Dostoïevski et faire la guerre. C’est la destruction garantie car il n’y aura pas de vainqueur.»

Dénonciation du discours occidental fallacieux sur la Russie et la Chine

par Jeffrey Sachs

le 22 août 2022

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Voices against the tide

Jeffrey Sachs, est un éminent économiste des EEUU, professeur à l’Institut de la Terre de l’Université de Columbia depuis 2002, après avoir été professeur à l’Université de Harvard depuis 1980. Il  est aussi consultant spécial du Secrétaire général des Nations Unies.  

Résumé en français de son allocution

Le monde est au bord de la catastrophe nucléaire en grande partie à cause de l’incapacité des dirigeants politiques occidentaux à être francs sur les causes de l’escalade des conflits mondiaux. L’impitoyable récit occidental selon lequel l’Occident est noble tandis que la Russie et la Chine représentent le mal, est simpliste et extraordinairement dangereux. C’est une tentative de manipuler l’opinion publique et un refus de recourir à une solution diplomatique pourtant urgente. 

Ce qui est attristant dans la marche à la guerre actuelle est qu’elle est facilement évitable et que plusieurs personnes ont une analyse fort juste à ce propos. Malgré cela, il règne dans la classe dirigeante un unanimisme en faveur d’une position  maximaliste qui est sans précédent depuis la fin de la deuxième Guerre mondiale, il s’agit d’une position fondée sur une appréciation morale de la situation, sans considération aucune pour sa dimension politique ou économique. Dès qu’on évoque la possibilité de négocier avec la Russie de Poutine, on vous criaille un mot sur tous les tons: Munich! Munich!

The West’s False Narrative about Russia and China

The world is on the edge of nuclear catastrophe in no small part because of the failure of Western political leaders to be forthright about the causes of the escalating global conflicts.  The relentless Western narrative that the West is noble while Russia and China are evil is simple-minded and extraordinarily dangerous.  It is an attempt to manipulate public opinion, not to deal with very real and pressing diplomacy. 

The essential narrative of the West is built into US national security strategy.  The core US idea is that China and Russia are implacable foes that are “attempting to erode American security and prosperity.”  These countries are, according to the US, “determined to make economies less free and less fair, to grow their militaries, and to control information and data to repress their societies and expand their influence.”

The irony is that since 1980 the US has been in at least 15 overseas wars of choice (Afghanistan, Iraq, Libya, Panama, Serbia, Syria, and Yemen just to name a few), while China has been in none, and Russia only in one (Syria) beyond the former Soviet Union.  The US has military bases in 85 countries, China in 3, and Russia in 1 (Syria) beyond the former Soviet Union.   

President Joe Biden has promoted this narrative, declaring that the greatest challenge of our time is the competition with the autocracies, which “seek ato advance their own power, export and expand their influence around the world, and justify their repressive policies and practices as a more efficient way to address today’s challenges.”  US security strategy is not the work of any single US president but of the US security establishment, which is largely autonomous, and operates behind a wall of secrecy.   

The overwrought fear of China and Russia is sold to a Western public through manipulation of the facts.  A generation earlier George W. Bush, Jr. sold the public on the idea that America’s greatest threat was Islamic fundamentalism, without mentioning that it was the CIA, with Saudi Arabia and other countries, that had created, funded, and deployed the jihadists in Afghanistan, Syria, and elsewhere to fight America’s wars.

Or consider the Soviet Union’s invasion of Afghanistan in 1980, which was painted in the Western media as an act of unprovoked perfidy.  Years later, we learned that the Soviet invasion was actually preceded by a CIA operation designed to provoke the Soviet invasion! The same misinformation occurred vis-à-vis Syria.  The Western press is filled with recriminations against Putin’s military assistance to Syria’s Bashar al-Assad beginning in 2015, without mentioning that the US supported the overthrow of al-Assad beginning in 2011, with the CIA funding a major operation (Timber Sycamore) to overthrow Assad years before Russia arrived.

Or more recently, when US House Speaker Nancy Pelosi recklessly flew to Taiwan despite China’s warnings, no G7 foreign minister criticized Pelosi’s provocation, yet the G7 ministers together harshly criticized China’s “overreaction” to Pelosi’s trip. 

The Western narrative about the Ukraine war is that it is an unprovoked attack by Putin in the quest to recreate the Russian empire.  Yet the real history starts with the Western promise to Soviet President Mikhail Gorbachev that NATO would not enlarge to the East, followed by four waves of NATO aggrandizement: in 1999, incorporating three Central European countries; in 2004, incorporating 7 more, including in the Black Sea and Baltic States; in 2008, committing to enlarge to Ukraine and Georgia; and in 2022, inviting four Asia-Pacific leaders to NATO to take aim at China.

Nor do the Western media mention the US role in the 2014 overthrow of Ukraine’s pro-Russian president Viktor Yanukovych; the failure of the Governments of France and Germany, guarantors of the Minsk II agreement, to press Ukraine to carry out its commitments; the vast US armaments sent to Ukraine during the Trump and Biden Administrations in the lead-up to war; nor the refusal of the US to negotiate with Putin over NATO enlargement to Ukraine. 

Of course, NATO says that is purely defensive, so that Putin should have nothing to fear.  In other words, Putin should take no notice of the CIA operations in Afghanistan and Syria; the NATO bombing of Serbia in 1999; the NATO overthrow of Moammar Qaddafi in 2011; the NATO occupation of Afghanistan for 15 years; nor Biden’s “gaffe” calling for Putin’s ouster(which of course was no gaffe at all); nor US Defense Secretary Lloyd Austin stating that the US war aim in Ukraine is the weakening of Russia.   

At the core of all of this is the US attempt to remain the world’s hegemonic power, by augmenting military alliances around the world to contain or defeat China and Russia.  It’s a dangerous, delusional, and outmoded idea.  The US has a mere 4.2% of the world population, and now a mere 16% of world GDP (measured at international prices).  In fact, the combined GDP of the G7 is now less than that of the BRICS (Brazil, Russia, India, China, and South Africa), while the G7 population is just 6 percent of the world compared with 41 percent in the BRICS. 

There is only one country whose self-declared fantasy is to be the world’s dominant power: the US.  It’s past time that the US recognized the true sources of security: internal social cohesion and responsible cooperation with the rest of the world, rather than the illusion of hegemony.  With such a revised foreign policy, the US and its allies would avoid war with China and Russia, and enable the world to face its myriad environment, energy, food and social crises. 

Above all, at this time of extreme danger, European leaders should pursue the true source of European security: not US hegemony, but European security arrangements that respect the legitimate security interests of all European nations, certainly including Ukraine, but also including Russia, which continues to resist NATO enlargements into the Black Sea.  Europe should reflect on the fact that the non-enlargement of NATO and the implementation of the Minsk II agreements would have averted this awful war in Ukraine.  At this stage, it is diplomacy, not military escalation, is the true path to European and global security.  

………………………

*Professor at Columbia University, is Director of the Center for Sustainable Development at Columbia University and President of the UN Sustainable Development Solutions Network. He has served as adviser to three UN Secretaries-General, and currently serves as an SDG Advocate under Secretary-General António Guterres.

Le conflit ukrainien: une guerre par procuration ?

En dehors de la bulle de propagande anglo-saxonne, l’analyse du Conseiller fédéral Maurer est partagée dans le monde entier ts. 

Horizons et débats,

Zurich, 30 août 2022

Les propos tenus récemment par le conseiller fédéral Ueli Maurer à Bühler, dans le canton d’Appenzell, sur la crise ukrainienne ont eu un fort écho dans la presse écrite et sous la coupole du Palais fédéral. Comme il n’existe pas de manuscrit du discours, il est préférable de recourir à des reportages locaux qui n’ont pas encore été «cadrés» par une rédaction centrale.1 Le magistrat de l’UDC aurait ainsi pris position sur deux questions: «Quand la guerre prendra-t-elle fin? Et combien de temps ses effets se feront-ils sentir en Suisse et dans le monde?» Concernant les flux de réfugiés, Maurer aurait prédit des tensions accrues, en raison du fait que que les réfugiés ukrainiens sont mieux lotis que les autres réfugiés par leur statut de protection S. Le mécontentement de la population dans tout le pays est facile à constater. Maurer a classé le conflit ukrainien comme une guerre par procuration entre l’Ouest et l’Est. D’un côté l’OTAN, de l’autre la Russie: une lutte de pouvoir sur le dos de l’Ukraine. Et comme pendant la guerre froide, le monde menacerait de se diviser. Nous nous trouverions à nouveau dans une spirale de l’armement, et serions à nouveau assis sur un baril de poudre. Bien que le monde et la Suisse aurait profité jusqu’à présent des mandats de protection de la Suisse, ceux-ci ainsi que l’un des principaux piliers de notre pays, la neutralité, seraient menacés. Le Conseil fédéral s’inquiéterait également de la question de l’énergie et de l’alimentation ainsi que du manque de volonté de défendre le pays militairement. Alors qu’en Appenzell Rhodes-Intérieures et Extérieures, 80 % des personnes astreintes au service militaire effectueraient encore leur service militaire, environ un tiers des Suisses préféreraient le service civil. Maurer a rappelé le bon sens de nos ancêtres, qui tenaient à pouvoir fournir une force défensive permettant de dissuader quiconque d’attaquer la Suisse. Mais sans armée, nous deviendrions des victimes. Pour conclure, Maurer n’a pas exclu que nous puissions dans quelques semaines être confrontés à une guerre nucléaire en Europe.

La guerre en Ukraine, une guerre par procuration? C’est cette déclaration qui a valu au Conseil fédéral d’être réprimandé, notamment par des représentants des Verts, du PS et du PLR. Une déclaration et une évaluation qui, il est vrai, contredisent les règles de langage de l’OTAN et de l’UE ainsi que la souveraineté de qualification imposée, mais qui s’accordent parfaitement avec les voix du monde non occidental. Et c’est tout de même là que vivent environ 80 % de la population mondiale. Si l’on essaie de briser le regard de l’ethnocentrisme européen sur le monde, de prendre de la distance par rapport au récit anglo-saxon et de prendre connaissance des voix d’Afrique, d’Amérique latine, d’Inde, du Pakistan, de Singapour, etc. mais aussi des Etats-Unis, il faut bien admettre qu’ils voient les choses tout à fait différemment. Et la plupart d’entre eux ne soutiennent pas les sanctions des Etats-Unis et de l’UE. Ils considèrent que le problème vient de l’élargissement de l’OTAN à l’Est, et donc des Etats-Unis. C’est notamment le cas de John Mearsheimer, professeur de sciences politiques à l’université de Chicago, ou de Jeffrey Sachs, ancien économiste néolibéral américain. Car aussi aux Etats-Unis, certaines voix qualifient le récit dominant de propagande monstrueuse et le rejettent comme dangereux. Sans parler du «grand old man» de la politique étrangère américaine Henry Kissinger (voir encadré). En Asie, on peut citer Kishore Mahbubani, l’auteur, il y a plusieurs années, d’un livre contre la vision idéologique et étriquée de l’ethnocentrisme occidental du monde, au titre provocateur «Can Asians Think?» (Les asiatiques, sont-ils capables de réfléchir?) Et n’a-t-il pas raison, encore aujourd’hui? Est-ce que nous, en Occident, écoutons les voix du «reste» du monde? La rhétorique de la lutte des démocraties contre les autocraties ne masque-t-elle pas la vieille arrogance occidentale de mieux savoir que les peuples anciennement colonisés? Faut-il en rire ou en pleurer?

Alors un conseiller fédéral du parti auquel on reproche justement de laisser le monde à l’écart doit venir nous dire ce qu’une grande partie du reste du monde voit de la même manière, alors que les Verts et la gauche, qui soutiennent les études postcoloniales, colportent le récit occidental sans le moindre esprit critique. Et cette prise de position de la ministre sud-africaine des Affaires étrangères, qui refuse de se laisser forcer par le ministre américain des Affaires étrangères de condamner la Russie: une déclaration sans valeur? Parce que c’est une femme ou qu’elle est africaine? Ou alors la tentative d’«annulation» («cancellation») du Conseil fédéral serait-elle due au fait que le vrai problème a été nommé par quelqu’un du «mauvais» parti? Ce ne sont tout de même pas des lacunes en anglais qui empêchent à ses détracteurs de comprendre une ministre sud-africaine des Affaires étrangères, un Mahbubani ou un Kissinger ?

Ne serait-il pas temps que les divers partis suisses s’ouvrent aux voix du monde et voient plus loin que le bout de leur nez? Ne serait-ce que pour mieux déceler la propagande? Quel est le point de vue des voix socialement engagées des pays non-alignés? Et la voix d’un John Pilger, ne vaut-elle plus rien pour les anti-impérialistes de longue date, lui qui affirme n’avoir jamais vu de toute sa vie mouvementée de reporter de guerre, même pas pendant la guerre du Vietnam ou la guerre d’Irak, une propagande de guerre telle que celle menée actuellement par l’Occident?

L’orientation future de la Suisse, non seulement en Europe mais aussi dans le monde, nécessite un débat serein avec un éventail d’opinions diversifié. Annuler, taire des opinions ne mène à rien. En fin de compte, le souverain suisse doit décider en toute connaissance de cause s’il veut ou non rejoindre des blocs militaires. L’OTAN, toujours dirigée par un général américain, le Saceur (Supreme Allied Commander Europe), et l’UE, qui souffre toujours d’un déficit démocratique, peuvent être une option pour certains. Mais n’y en aurait-il pas d’autres? Tout comme l’AELE constitue une alternative à l’UE, à laquelle la Suisse participe avec succès, il existe également des alternatives au rapprochement avec l’alliance militaire de l’OTAN. Il est nécessaire d’en discuter. Le Conseiller fédéral Maurer n’est pas seul à mettre en garde contre une guerre nucléaire en Europe. C’était le thème d’une vie pour Robert S. Mc Namara, le secrétaire américain à la Défense pendant la crise de Cuba. C’est le thème d’Henry Kissinger. Rappelons la conclusion de McNamara sur la crise de Cuba: «Nous avons été «chanceux», «we just lucked out». Et sa leçon de vie à l’ère des armes nucléaires: il n’y a pas d’alternative à la diplomatie. Et pour cela, il faut de l’empathie. Il faut se mettre à la place de son interlocuteur, le comprendre. Cela ne signifie pas pour autant que l’on souscrive à ses actes. Mais sans comprendre ni chercher le dialogue permettant de mettre fin au conflit sur la voie diplomatique, l’anéantissement nucléaire menace. Et qui souhaiterait cela?•

Kissinger: «Des questions que nous avons en partie créées nous-mêmes»

ts. Dans une interview accordée au «Wall Street Journal», Henry Kissinger, l’ancien secrétaire d’Etat américain âgé de 99 ans, s’est montré préoccupé par le «déséquilibre» dans le monde. Il a déclaré: «Nous sommes au bord d’une guerre avec la Russie et la Chine sur des questions que nous avons en partie créées nous-mêmes, sans avoir la moindre idée ni de la manière dont tout cela va se terminer, ni où cela va mener».

La politique étrangère de Washington ne trouve pas grâce aux yeux de Kissinger: selon lui, Washington n’a plus de grand chef d’Etat, rejette la diplomatie traditionnelle, et la politique étrangère américaine manque dangereusement d’objectifs stratégiques. Kissinger a critiqué les politiciens qui, comme leurs électeurs, ne peuvent plus aujourd’hui séparer les «relations personnelles avec l’adversaire» du maintien de discussions diplomatiques solides. On est très sensible aux «émotions de l’instant».

En ce qui concerne la crise ukrainienne, Kissinger souligne que l’Ukraine est un ensemble de territoires ayant appartenu autrefois à la Russie. Selon lui, la paix n’est possible que si l’Ukraine joue le rôle de tampon entre la Russie et l’Occident. «J’étais pour l’indépendance totale de l’Ukraine, mais je pensais que son meilleur rôle serait simulaire à celui de la Finlande, une sorte de solution intermédiaire». Kissinger avait déjà souligné la part de responsabilité de l’Occident en janvier, avant le début de la guerre: une politique imprudente des Etats-Unis et de l’OTAN a contribué à déclencher le conflit en Ukraine. Aujourd’hui, il ne voit «pas d’autre possibilité que de prendre au sérieux les préoccupations de sécurité exprimées par Vladimir Poutine», et considère comme une erreur le fait que l’OTAN ait signalé à l’Ukraine qu’elle pourrait rejoindre l’alliance.

Quant à la fin de la guerre, Kissinger prévoit un accord dans lequel la Russie conservera la Crimée et une partie de la région du Donbass.

Evoquant également le conflit autour de Taïwan, Kissinger a déclaré: «A mon avis, l’équilibre a deux composantes. Une sorte d’équilibre des forces, avec une acceptation de la légitimité de valeurs parfois contradictoires. Car si vos efforts visent à imposer vos valeurs, alors je pense qu’un équilibre n’est pas possible. D’une part, il y a donc la recherche d’une sorte d’équilibre absolu», a-t-il déclaré. D’autre part, il y a «l’équilibre comportemental, c’est-à-dire qu’il y a des limites à l’exercice de ses capacités et de son pouvoir par rapport à ce qui est nécessaire à l’équilibre global».

Source: https://www.wsj.com/articles/henry-kissinger-is-worried-about-disequilibrium-11660325251

1Voir p. ex. Seraina Hess dans le journal Thurgauer Zeitung du 15 août 2022

(Traduction Horizons et débats)

«Un homme de 99 ans qui éduque un homme de 79 ans»

Comment la Chine a-t-elle réagi à l’interview de Kissinger dans le «Wall Street Journal»? «C’est un homme de 99 ans qui éduque un homme de 79 ans», a déclaré dimanche au «Global Times» Lü Xiang, chercheur boursier à l’Académie chinoise des sciences sociales, en faisant allusion à l’âge de Kissinger et de Joe Biden. «De toute évidence, le gouvernement américain actuel n’a aucune idée de ce qu’est l’équilibre, car il faut d’abord reconnaître la légitimité de l’autre. Si vous remettez en question la légitimité, y compris la souveraineté, de votre vis-à-vis, il est impossible d’atteindre l’équilibre», a-t-il déclaré.   

(Traduction Horizons et débats)


Ukraine: Foundations of the Conflict Trap

by Ivo Rens

Honorary Professor 

Faculty of Law

University of Geneva

June 6, 2022

The demise of the USSR and later of the Warsaw Pact represented an international change that compared only to two precedents, i.e., the fall of Napoleon in 1815 and the end of the First World War. These two precedents resulted in respectively, the Congress of Vienna in 1815 and the Versailles Treaty in 1919, both of which attempted to bring peace among the nations. As Richard Sakwa remarked, the breakdown of the USSR and subsequent disappearance of the Warsaw Pact in 1991 had not been followed up by a similar attempt. (1) How do we explain this shortcoming?

It is now clear that Presidents Gorbachev and then Yeltsin, contending with the collapse of an empire, did not have the leisure of taking initiatives to reorganize international relations. The ideological abandonment of communism earned them the benevolence, or even the enthusiastic support, of the Western powers and world public opinion, if not that of Russian citizens. One of Gorbachev’s priorities, and then Yeltsin’s, was to ensure that the reunification of Germany did not lead to the rearmament of the former German Democratic Republic (GDR) territory. 

On February 9, 1990, during discussions with Mikhaïl Gorbachev, U.S. Secretary of State James Baker gave assurances that NATO military forces would not settle in Eastern Germany after the German reunification, any more than in the Warsaw Pact countries that were in the process of dissolution. “Not only for the Soviet Union but also for other European countries, it is important to have guarantees that if the United States maintains its presence in Germany as part of NATO, not one inch of NATO’s current military jurisdiction will move further east.”(2) In his speech on June 24, 1991, U.S. Secretary of State James Baker had clearly been inclined to include Russia in “a Euro-Atlantic community that would extend eastward from Vancouver to Vladivostok.”(3) 

Thierry de Monbrial shared his perspective on Russia’s position at that time, as follows: “From Moscow’s point of view, the alternative is relatively simple: either the Westerners take the East-West reconciliation seriously, in which case the Atlantic Alliance would have to disappear as an alliance and NATO would become the secular arm of collective security; or the Alliance retains a defensive character with regard to Russia, but any enlargement would then be considered an act of hostility. Washington is well aware of this dilemma, but justifiably, does not want to deal with it until things are ripe, hence the nervousness in Central Europe. By proposing a Partnership for Peace (PfP), the Americans sought to gain time.” (4) 

President George H. W. Bush, who succeeded President Reagan in 1989, had not been truly hostile towards Gorbachev or Yeltsin, but perhaps he felt that, given its uncontested power, the United States could manage without international consultation. It was President Clinton who, in 1994, made the fatal decision to progressively enlarge NATO to include Eastern European countries without taking into account the consequences of breaking the previous administration’s agreement. It should be noted that Bill Clinton had no experience in international affairs and that his presidency resulted in a disastrous intervention in Somalia, a reprehensible failure to act during the Rwandan genocide, and the bombing of Serbia.

This decision was ratified by the U.S. Senate within the framework of its foreign policy competence despite the opposition of several international policy experts, including that of George Kennan, theorist and father of the containment policy.  “I think it is a tragic mistake. (…)This expansion (of NATO) would make the founding fathers of this country turn over in their graves. (…) Our differences in the Cold War were with the Soviet Communist regime. And now we are turning our backs on the very people who mounted the greatest bloodless revolution in history to remove that Soviet regime.” (5) 

At that time, in the 1990s of the last century, Kempf, author of the encyclopedia on NATO, which we have already quoted, considered it normal for Moscow to retain a certain distrust of NATO. Its representatives expressed their preference for another organization, the Conference on Security and Cooperation in Europe (CSCE), created in Helsinki in 1975, which later became, in 1995, the Organization for Security and Co-operation in Europe (OSCE), which had many more member States than NATO at that time, and even today, including the U.S. and Canada, and some States in the Near East. André Koryzev, then Minister of Foreign Affairs of the Russian Federation, stated that, if NATO could not be replaced, “the CSCE’s purpose should be to coordinate the activities of NATO, the European Union, the Council of Europe, the WEU and the CIS (6) to reinforce stability and security, promote peacekeeping and protect human rights and national minorities.” (7) U.S. and NATO country officials did not follow up on this extremely constructive proposal. And so, Russia looked on helplessly as NATO enlarged to include the Baltic states that had once been part of the USSR.

Originally made up of twelve member States, NATO now has twenty-eight in Europe and two in North America. Hostile to the very process of enlargement, Russia never hid the fact that it considered it unacceptable for Ukraine to become a NATO member. There were many reasons, i.e., historical, cultural, military. The introduction of ballistic missiles in Ukraine would increase the vulnerability of the Russian Federation’s nerve centre. Moscow strongly felt NATO’s war against Yugoslavia, more specifically against Serbia, at the end of the last century. But in 2007-2008, following NATO’s Summit declaration in Bucharest to welcome Ukraine as a NATO member, tensions turned into a crisis. (8)

Even amongst NATO supporters, voices questioned the wisdom and opportunity of this option. Kempf stated, “Like Rome, whose infinite expansion caused its downfall, is the Atlantic Alliance not suffering, potentially, from overextension? (…) The Alliance’s survival may depend on its non-imperial character. From this point of view, if incorporating the ex-Yugoslav states seems to be appropriate, then including Ukraine or the Caucasian countries would constitute a Pyrrhic victory. A murderous victory that would kill the winner crowning him.” (9)

The Russian leaders watched, with great apprehension, the United State’s growing presence in the Ukraine and its increased control in Ukrainian political circles since the beginning of the 21st century. Culturally and informationally speaking, it was the National Endowment for Democracy (NED), that is, the Foundation for democracy, heir to the CIA’s legal work since 1983, that had been most active.  In 2013- 2014, Assistant Secretary of State Victoria Nuland was so bold as to go to Kiev to protest with opponents on Independence Square. Since then, we learned that she plotted with Washington ambassador in Kiev, Geoffrey Pyatt, the replacement for Ukrainian President Yanukovych in defiance of diplomatic law and political decency. (10) 

The rest is history. At the beginning of 2014, the so-called Maidan “revolution” in Kiev led to the fall of “pro-Russian” President Yanukovych, then the Ukrainian Parliament’s abolition of the linguistics rights of the non-Ukrainian-speaking people, that is, a large minority of Russian-speaking Ukrainians living in the east and south of the country.  Crimea, mainly Russian-speaking, seceded and its parliament held a referendum that decided, by an overwhelming majority, to join Russia. Part of Donbas, around Donetsk and Lougansk, also seceded, leading to a deadly conflict that lasted eight years and that, by August 2015, had already caused massive destruction, close to 8,000 civilian and military deaths, the departure of more than 2.3 million people from Donbas, most of whom had settled in Ukraine, and also in neighbouring countries and where more than 300,000 found refuge in Russia. (11) Of course, these numbers only increased between 2015 and 2022… 

While this was happening in the Ukraine, relations had evolved between the West and Russia since the collapse of the USSR, from understanding to differences and then to disagreements and misunderstandings. Almost always, it was the U.S. that chose to betray the trust and compromise security. “As such, the United States gradually withdrew from all Cold War arms control agreements: the ABM Treaty (2002), the Open Skies Treaty (2018), and the Intermediate-Range Nuclear Forces (INF) Treaty (2019). This trend has continued under Trump and Biden…” (12) 

We have tried to describe the sequence of main events relating to the ongoing conflict. But how can we explain Washington’s obvious and increasing hostility towards Moscow during this period? Some might say that the Russian military intervened in Georgia in 2008 and in Syria as of 2015, questionably so, yes, but which did not overshadow Washington. However, it should be noted that the first of these two campaigns had been strictly limited in scope and duration and the second had been carried out at the express request of the Syrian government, in the midst of an Islamist uprising falsely presented in the West as being committed to democracy. 

Much more fundamental, it would seem, was Washington’s hegemonic obsession, as evidenced by, on one hand, the outrageous level of its military budget, which, at the beginning of this century, is on the same order of magnitude as that accumulated by all the other States on the Planet (13), and, on the other hand, by its nuclear arsenal which has no world equivalent other than Russia’s. (14) While these two points seem critical, a third perhaps is just as decisive, i.e., American leaders’ and the deep state in Washington’s internalization of Russia as an enemy, notwithstanding any ideological justification and the economic complementarity of Western Europe and Russia. However, it should be noted that declining economic exchanges between Russia and Europe offered Washington the possibility of killing two birds with one stone by marginalizing both Russia and Europe. 

Let us speculate on Washington’s dual objective with regard to the Ukraine, if not since the decision to enlarge NATO to the east, in 1994, then at least since the beginning of the 21st century: on one hand, continue to contain Russia, though freed from communism, by inertia as it were, and continue to maintain NATO as sole guarantor of the projection of American hegemony in Europe. On the other hand, induce the Russian adversary or enemy to adopt a behaviour likely to incur general, if not universal, condemnation, i.e., a behaviour that would be doomed to failure. This dual objective is the only cause, we believe, to account for Washington’s and the U.S. protectorates’ policy to enlarge NATO to Eastern Europe. At the beginning of the 20th century, President Putin had expressed his desire for Russia to be associated with the European Union and the Western world. (15) Proof of this was Russia’s involvement in the Conference for Peace and Security in Europe, which became the OSCE in 1995. At the same time, Moscow had expressed its disapproval of NATO’s enlargement and constantly reiterated the unacceptable nature it attached to Ukraine’s membership in NATO. 

“Unacceptable” is a mobilizing word for Washington because it designates a target. The United States had some difficulty in getting the NATO Summit in Bucharest to adopt the policy decision that Ukraine should join the Alliance. They expected Russia to use force to oppose this, and if it could not be sanctioned by the United Nations Security Council, its aggression would be universally condemned and, in any case, doomed to failure. Admittedly, Crimea seceded and was annexed by Russia, but without violence and with the massive support of the population consulted by referendum. There had also been the secession of two Russian-speaking regions of the Donbas, Donetsk and Logansk, which gave rise to the deadly war of positions mentioned earlier, the continuation of which was clearly unacceptable to Moscow. There are indications that Washington and NATO provided substantial assistance to Ukraine in fighting the Moscow-backed Donbas separatists. 

Finally, on February 24, 2022, Moscow did what the U.S. had expected it to do: it launched a military offensive against Ukraine, in clear violation of the United Nations Charter and international law. President Volodymyr Zelensky succeeded in galvanizing the resistance of the population and armed forces, in demanding aid, especially in arms, from NATO countries and in imposing his acting, directing and producing skills—his previous profession—on the unprecedented worldwide press campaign and media outpouring against Russia. The campaign was unique because of its borrowings from hybrid warfare and cyber-conflicts. (16) Zelensky used any means available to him. (17) With no ties to the far-right nationalists, a small minority in Ukraine, Zelensky made a point of systematically integrating extremist groups, such as the neo-Nazis in the Azov Regiment and the Pravy Sektor, and other similar movements, into the Ukrainian armed forces. 

Washington and the NATO countries, followed by several others, including Switzerland which, at that time, had forgotten its neutrality and “good offices” tradition, proceeded with several waves of increasingly severe sanctions against Russia, aimed at its assets abroad, against a certain number of its political or economic leaders and their assets abroad, etc. To date, many of these sanctions could backfire on the States that have endorsed them as numerous countries seem to have crossed the threshold of lawfulness by not been respecting the binding standards of international law. (18) Moreover, they risk causing serious economic difficulties for many of the States involved and famine in several countries that will no longer be able to import wheat from Ukraine and Russia, two of the world’s largest producers. Egypt and the Maghreb countries are among those most threatened by famine. We prefer not to dwell on the significant risk that the conflict will spread and possibly end in a nuclear holocaust, and hope that those fighting will soon reach a peaceful resolution, probably thanks to the “good offices” of a third State.

 How is it that Western political leaders and their diplomats have not risen up against the prospect of the abovementioned disasters? (19) Perhaps it is due to the mediocrity of some and the subservience of all. We believe that both of these factors may have equally contributed to the replacement of diplomacy with the imposition of penalties and to the good conscience of Western crime pushers. Let us recall that, in the 1970s, American policy focused on dissociating China from Russia. On May 11, 99-year-old Henry Kissinger noted that Western policy, since the beginning of the 21st century, had reversed the former objective by cementing relations of all kinds with these two giants! (20) Therefore, it has strongly contributed to strengthening the de facto alliance between Moscow and Beijing! 

Notes

(1) Richard Sakwa, Frontline Ukraine. Crisis in the Borderlands, Bloomsbury Academic, 347 pages, pp. 3 and 4. 

(2) Paul Danieri, Ukraine and Russia, From Civilized Divorce to Uncivil War, Cambridge University Press, 2019, 282 pages, pp. 60, 1, and Jacques Baud, Poutine, maître du jeu ?, Max Milo, 2022, 297 pages, p. 29. 

(3) Olivier Kempf, L’OTAN au XXIe siècle. La transformation d’un héritage, Editions du Rocher, undated 2nd edition but after 2014, 613 pages, p. 238.


(4) Olivier Kempf, L’OTAN au XXIe siècle. La transformation d’un héritage, op.cit., p. 248. The PfP (Partnership for Peace) is a category of non-hostile states, which are not NATO members, that agree to foster military interoperability with NATO. This includes Austria, Finland, Ireland, Sweden, Switzerland, but also Ukraine and Russia. 

(5) The New York Times, February 21, 2022.

(6) The Commonwealth of Independent States was formed following the dissolution of the USSR. Olivier Kempf, L’OTAN au XXIe siècle. La transformation d’un héritage, op.cit. p. 287. Also see Paul Danieri, op. cit. p. 59 and Jacques Baud, op. cit. p.35. 

(6) The New York Times, May 2, 1998, quoted in an article by George Kennan in Wikipedia. 

(7) Olivier Kempf, L’OTAN au XXIe siècle. La transformation d’un héritage, op.cit., pp.287, 8.

(8) https://www.nato.int/cps/en/natolive/official_texts_8443.htm

(9) Olivier Kempf, L’OTAN au XXIe siècle. La transformation d’un héritage, op.cit., p.266. 

(10) Richard Sakwa, op. cit., p. 87. “Top U.S. official visits protesters in Kiev as Obama admin ups pressure on Ukraine President Yanukovych.” CBS News, December 11, 2013. – “Ukraine crises: Transcript of leaked Nuland-Pyatt call”, BBC News, February 7, 2014. 

(11) Richard Sakwa, op. cit., p. 278. Other authors mention a higher number of civilian and military deaths in 2014: 14,000 according to Jacques Baud, Poutine maître du jeu ?, Max Milo, 2022, pp. 136, 7. 

(12) Jacques Baud, Poutine maître du jeu ?, Max Milo, 2022, pp. 122,3. 

(13) https://fr.wikipedia.org/wiki/Liste_des_pays_par_dépenses_militaires(2019), pp. 122,3.


(14) https://atlasocio.com/classements/defense/nucleaire/classement- etats-par-arsenal-nucleaire-monde.php (2021) 

(15) Jacques Baud, Poutine maître du jeu ?, op. cit, pp. 39 et seq.

(16) François-Bernard Huyghe, Olivier Kempf and Nicolas Mazzucchi, Gagner les cyberconflits. Au-delà du technique, Collection Cyberstratégie, Editions Economica, 2015, 175 pages.

(17) Guy Mettan, La face cachée de Volodymir Zelensky https://guymettan.blog.tdg.ch/archive/2022/05/27/la-face-cachee-de-volodymyr-zelensky-322592.html

(18) Nguyen Quoc Dinh, Patrick Daillier and Alain Pellet, Droit 

international public, 5th edition, LGDJ, 1994, 1,317 pages, pp. 896 et seq. 

(19) This perspective inherent to the Ukrainian crisis led the author of these lines to launch the blog “La paix mondiale menacée” https://worldpeacethreatened.com/documents/programme/ in August 2014 as mentioned in the introductory note of this blog.

(20) May 11, 2022, 99-year-old Kissiger shares some negative comments about the strengthening of the de facto alliance between Moscow and Beiking: https://www.youtube.com/watch?v=6b89jcNqgJo

Pour les va-t-en guerre, c’est toujours 1938 !

Extrait

par Caitlin Johnstone
For Warmongers It’s Always 1938: 
Notes From The Edge Of The Narrative Matrix
Parue dans Caitlin’s Newsletter (*)
29 juillet 2022
Traduction par
Jean-Guy Rens

Les faucons disent toujours que notre situation géopolitique ressemble à celle de 1938, si bien que tout appel à la désescalade, à la diplomatie ou à la détente est dénoncé comme un “lâche abandon”. Ils n’évoquent jamais 1919, lorsque les conditions qui déboucheront sur la Seconde Guerre mondiale ont été mises en place. Ils parlent encore moins de chacune des années du début du XXe siècle quand la marche vers la Première Guerre mondiale aurait facilement pu être stoppée.

Notre fétichisation de la Seconde Guerre mondiale a éclipsé de la mémoire le fait qu’elle constitue la pire catastrophe jamais survenue sur cette planète. Le traumatisme qu’elle a infligé à notre espèce imprègne encore notre conscience collective; l’éviter aurait été objectivement préférable.

Même si nous épousons pleinement le narratif grandiose et égoïste des Anglo-américains sur la Seconde Guerre mondiale, voudrait-on vraiment voir un Churchill ou un Roosevelt contemporain se dresser courageusement contre les forces du Mal? Ce que nous voudrions, c’est qu’une telle posture soit inutile, car le conflit aurait été évité.

Mais ce n’est pas comme ça qu’on marque des points politiques à Washington et à Londres. Ce n’est pas comme ça que l’on marque des points en tant que média. Ce n’est pas ainsi que l’on vend des armes en tant que marchand de canons, et ce n’est pas ainsi que l’on fait progresser son hégémonie en tant qu’empire. C’est pourquoi la paix n’a pas de voix.

Et, oh, ouais! Ai-je mentionné qu’il y a des saletés de bombes atomiques maintenant ? Même les bellicistes les plus stupides devraient vouloir éviter le “remake” dans notre monde actuel de leurs films hollywoodiens préférés sur la Seconde Guerre mondiale, car aujourd’hui il est devenu impossible de gagner une guerre mondiale. Arrêtez d’accepter qu’on vous sorte ces conneries du type “c’est à nouveau 1938”. Rien n’est comme en 1938, et un conflit généralisé peut très certainement être évité.

—-(*)https://caitlinjohnstone.substack.com/p/for-warmongers-its-always-1938-notes?fbclid=IwAR0sRdhJSpE5xgVJU7cdIjNTdgm2YH214Z7mhk3nipuVqiE1mLKJmXt552M&fs=e&s=cl

For Warmongers It’s Always 1938: Notes From The Edge Of The Narrative Matrix

by Caitlin Johnstone

Caitlin’s Newsletter (*)

29.07.022

Hawks always say our geopolitical situation resembles that of 1938 so that any call for de-escalation, diplomacy or detente can be portrayed as “appeasement”. It’s never 1919, when the conditions which would give rise to World War Two were put in place, or any of the early 20th century years when the trajectory toward World War One could have easily been turned away from.

Our fetishization of World War Two has eclipsed from memory the fact that it was the single worst thing that ever happened on this planet. The trauma it inflicted upon our species still reverberates through our collective consciousness to this day, and avoiding it would have been objectively good. 

Even if we fully espouse all the grandiose ego-stroking Anglo-American narratives about WWII, you don’t want to have a modern Churchill and FDR bravely standing against the forces of evil. What you want is for such a stand to be unnecessary, because the conflict was avoided. 

But that’s not how you score political points in Washington and London. That’s not how you pull ratings as a news outlet. That’s not how you sell weapons as an arms manufacturer, and it’s not how you advance hegemonic agendas as an empire. That’s why peace doesn’t get a voice.

And, oh yeah, did I mention there are fucking nuclear weapons now? Even the dumbest of warmongers should want to postpone reenacting their favorite Hollywood WWII movies in the modern world, because it’s impossible to win a world war now. Stop buying this “it’s 1938” bullshit. It’s nothing like 1938, and a massive conflict can most definitely be avoided.

Like the Tao Te Ching says:

Prevent trouble before it arises.
Put things in order before they exist.
The giant pine tree
grows from a tiny sprout.
The journey of a thousand miles
starts from beneath your feet.

Or as we say in the west, an ounce of prevention is worth a pound of cure.

The only thing dumber than the risks our leaders are taking with our world is the reasons why they are taking those risks. It’s not for anything more noble or righteous than the desire to rule the world. Just stupid, garden variety power hunger.

If Ukraine has taught us anything it’s that the US and its allies should definitely stage as many aggressive provocations as possible in Taiwan.

Russia: Don’t cross our red lines in Ukraine or we’ll take action.

US politicians: They’re bluffing. Cross those red lines.

[Russia invades.]

China: Don’t cross our red lines in Taiwan or we’ll take action.

US politicians: They’re bluffing. Cross those red lines.

Can’t believe we’re adding a whole new country to risk nuclear war with just because Nancy Pelosi’s too fucking old to care if she gets shot down over Taiwan.

So it looks like Ukraine has begun using US-made weapons to strike Russian territory. At a time when dangerous escalations between nuclear superpowers is an almost daily occurrence, this one stands head and shoulders above most of the others and deserves special attention. There are many, many potential scenarios which could spark a nuclear exchange, but the US/Ukraine/NATO alliance continually pursuing a line of attack into Russia is by far the most surefire way to get there. Let’s hope that option remains off the table.

Western powers aren’t censoring Russian media to protect our minds from Russian propaganda, they are censoring Russian media because it interferes with western propaganda.

If we were being told the truth about this war there wouldn’t be such a wildly unprecedented push to censor, intimidate, troll and silence anyone who asks if we’re being lied to.

People who are ideologically prohibited from seeing capitalism as the obvious source of society’s ills are forced to make up other things to blame those ills on like elite pedovore cabals, Jews, immigrants, the LGBT community, and Satan.

Vastly outnumbering your rulers but choosing not to overthrow them because you think the status quo might someday make you wealthy is the same as having all the power in the world and trading it away for a lottery ticket.

Love so hard it terrifies you.

Keep writing poetry after your twenties.

Dismiss anyone who tells you to get thick skin.

Master the art of seeing beauty in each moment.

Find enough inner stability to let life destroy you.

Learn that it’s safe to let go: there’s nowhere to fall to.

(*)https://caitlinjohnstone.substack.com/p/for-warmongers-its-always-1938-notes?fbclid=IwAR0sRdhJSpE5xgVJU7cdIjNTdgm2YH214Z7mhk3nipuVqiE1mLKJmXt552M&fs=e&s=cl