Wagenknecht et Schwarzer rédigent un manifeste pour la paix
par Danielle Bleitrach
Histoire et Société
13 février 2023
Le Spd de Scholz a ce weekend vécu une débâcle électorale de plus. Il paye la gestion complètement incohérente du pays, soumis aux pressions bellicistes d’une partie de sa coalition alors même que l’Allemagne apparait de plus en plus comme la victime principale de la stratégie de guerre par procuration des Etats-Unis et du refus de ce dernier de négocier. Ce qui est en train d’apparaître dans le pays c’est une véritable opposition de gauche à cette soumission aux USA et à l’OTAN. Un manifeste a été lancé qui lie des membres du SPD, avec ceux de die Linke, unis sur la base de la paix, une gauche est en train de surgir de celle qui n’a cessé comme en France d’être la courroie de transmission de l’OTAN, de soutenir y compris les nationalismes d’extrême-droite. Une manifestation est prévue à Berlin le 25 février. Notons que cette position se rapproche beaucoup de celle adoptée récemment par Fabien Roussel, mais qu’elle a le mérite de ne pas attendre que l’ensemble de la gauche soit d’accord, voire d’avoir demandé son avis à l’ONU, pour être à l’initiative en matière de refus de livrer des armes. C’est à ce titre un pas important. (note et traduction de Danielle Bleitrach dans histoireetsociete)
Dans un manifeste pour la paix, la politicienne de gauche Sahra Wagenknecht et la publiciste Alice Schwarzer appellent à la fin des livraisons d’armes à l’Ukraine. Elles appellent également à un rassemblement le 25 février à Berlin.
La politicienne de gauche Sahra Wagenknecht et la publiciste Alice Schwarzer ont écrit un « Manifeste pour la paix ». Au début du texte, qui a été publié vendredi sur la plate-forme de pétition change.org, il est dit qu’aujourd’hui est le 352e jour de la guerre en Ukraine.
« Si les combats continuent ainsi, l’Ukraine sera bientôt un pays dépeuplé et dévasté. »
Wagenknecht et Schwarzer ont également fait référence aux plus de 200 000 soldats et 50 000 civils qui seraient morts dans les combats. Un « peuple entier est traumatisé » :
« Et beaucoup de gens à travers l’Europe ont peur de l’escalade de la guerre. Ils craignent pour leur avenir et celui de leurs enfants. »
Wagenknecht et Schwarzer ont également déclaré que la population ukrainienne avait été « brutalement attaquée par la Russie » et avait besoin de « notre solidarité ». De l’avis des deux parties, toutefois, il ne pouvait s’agir de livraisons d’armes.
« Le président Zelensky ne cache pas son objectif. Après les chars promis, il exige maintenant aussi des avions de combat, des missiles à longue portée et des navires de guerre – afin de vaincre la Russie à tous les niveaux ? Le chancelier allemand assure toujours qu’il ne veut pas envoyer d’avions de combat ou de « troupes au sol ». Mais combien de « lignes rouges » ont déjà été franchies ces derniers mois ? »
Il est à craindre que le président russe Vladimir Poutine « lance une riposte maximale au plus tard en cas d’attaque contre la Crimée », ont déclaré Schwarzer et Wagenknecht. L’Ukraine peut gagner des batailles individuelles, mais pas une guerre contre la plus grande puissance nucléaire du monde. Par conséquent, la guerre doit se terminer à la table des négociations. Cependant, négocier ne signifie pas capituler.
« Négocier, c’est faire des compromis des deux côtés. Dans le but d’éviter des centaines de milliers de décès supplémentaires et pire. Nous le pensons aussi, et la moitié de la population allemande le pense aussi. Il est temps de nous écouter! »
Enfin, il est dit :
« Nous appelons le chancelier à mettre fin à l’escalade des livraisons d’armes. Maintenant ! Il devrait mener une alliance forte pour un cessez-le-feu et des négociations de paix au niveau allemand et européen. Maintenant ! Parce que chaque jour perdu coûte jusqu’à 1 000 vies supplémentaires – et nous rapproche d’une 3e guerre mondiale. »
Le manifeste a jusqu’à présent été signé par 69 personnalités connues, parmi les premiers à signer l’historien Peter Brandt (fils de Willy Brandt), le politologue Christoph Butterwegge, l’éditeur du journal berlinois Holger Friedrich, la théologienne Margot Käßmann, l’ancien politicien de gauche Oskar Lafontaine, le musicien Reinhard Mey, l’homme politique Martin Sonneborn (Die PARTEI), l’homme politique Jürgen Todenhöfer, le général de brigade à la retraite Erich Vad et le politologue Johannes Varwick.
Il est également informé qu’Alice Schwarzer, Sahra Wagenknecht et l’ancien général de brigade Erich Vad ont appelé à un rassemblement à la porte de Brandebourg le 25 février.
Those Who Fail to Call for Negotiations, Fail to Understand the Dangerous Predicament That Faces the Planet!
U.S. Peace Council
January 25, 2023
At no time since the Cuban missile crisis has our world has been so close to disaster. As the war in Ukraine approaches its first anniversary, it is being increasingly transformed by the Biden administration and the “collective west” into a war between NATO and Russia. The danger of turning into a nuclear confrontation is imminent.
The 1962 Cuban Missile Crisis was a wake-up call in the midst of Cold War, warning just how close a nuclear World War III could be. Unlike today, both sides sought accommodation. They understood that a retreat from war was in their mutual interest. The Anti-Ballistic Missile and the Intermediate-Range Nuclear Forces treaties, now scrapped, were negotiated.
Back then, an international peace movement with a robust US contingent amplified the demand for a peaceful world. Such voices are much diminished now. Unlike in the past, not a single Democrat in Congress spoke out for peace, leaving the ideological terrain for war virtually uncontested. Particularly unfortunate are the voices, including some in the U.S. “left,” who continue to beat the drums of war by calling for the continuation of war until the victory of Ukraine. That would only mean the victory of NATO in an all-out war with Russia.
Negotiated peace agreements are not based so much on trust as on the mutual understanding that the alternative is in neither side’s interest. Arguing as some on the “left” do that “Putin’s Russia cannot be trusted,” disregards the fact that no negotiation between warring parties has ever been based on trust.
The undeniable reality facing us should make us all aware of the urgency for negotiations and a diplomatic solution to this war.
The war in and around Ukraine must end. There should be no dispute about that. All wars end either with negotiations or with the victory of one side or the other. Given that this war is not merely between Russia and Ukraine but is between Russia and a Western-backed Ukraine, the first option — for victory — is impossible. Neither Russia (a major nuclear power) nor the Western powers (many of them being major nuclear powers) will tolerate anything near a defeat.
If a military victory is not possible, then the only way forward is for negotiations. War is not an answer. Escalating this war should not be promoted by those who believe in international cooperation and genuine peace. Those who fail to call for negotiations in the midst of this contentious period — with the war ongoing and its impact intensifying a cost-of-living crisis around the world — fail to understand the dangerous predicament that faces the planet.
Alors que la guerre en Ukraine arrive à son premier anniversaire, elle est de plus en plus transformée par l’administration Biden et le «collectif occidental» en une guerre entre l’OTAN et la Russie. Le danger de se transformer en une confrontation nucléaire est imminent.
La crise des missiles de Cuba de 1962 a été un signal d’alarme en pleine guerre froide, montrant à quel point une troisième guerre mondiale nucléaire pouvait être proche. Contrairement à aujourd’hui, les deux parties ont cherché un compromis. Ils ont compris qu’un renoncement à la guerre était dans leur intérêt mutuel. Les traités sur les missiles antibalistiques et sur les forces nucléaires à portée intermédiaire, aujourd’hui supprimés, ont été négociés.
A l’époque, un mouvement international pour la paix, avec un fort contingent américain, amplifiait la demande d’un monde pacifique. Ces voix sont beaucoup moins nombreuses à l’heure actuelle. Contrairement au passé, pas un seul démocrate du Congrès ne s’est exprimé en faveur de la paix, laissant le terrain idéologique de la guerre pratiquement incontesté. Il est particulièrement regrettable que des voix, y compris dans la «gauche» américaine, continuent de battre les tambours de la guerre en appelant à la poursuite de la guerre jusqu’à la victoire de l’Ukraine. Cela ne pourrait que signifier la victoire de l’OTAN dans une guerre totale avec la Russie.
Les accords de paix négociés ne sont pas tant basés sur la confiance que sur la compréhension mutuelle que l’alternative n’est dans l’intérêt d’aucune des parties. Argumenter comme certains à «gauche» que «la Russie de Poutine n’est pas digne de confiance», c’est ignorer le fait qu’aucune négociation entre parties belligérantes n’a jamais été basée sur la confiance.
La réalité indéniable à laquelle nous sommes confrontés devrait nous faire prendre conscience de l’urgence de négociations et d’une solution diplomatique à cette guerre.
La guerre en Ukraine et autour de l’Ukraine doit prendre fin. Il ne devrait y avoir aucun doute à ce sujet. Toutes les guerres se terminent soit par des négociations, soit par la victoire de l’un ou l’autre camp. Etant donné que cette guerre ne se déroule pas simplement entre la Russie et l’Ukraine, mais entre la Russie et une Ukraine soutenue par l’Occident, la première option – la victoire – est impossible. Ni la Russie (une grande puissance nucléaire) ni les puissances occidentales (dont plusieurs sont de grandes puissances nucléaires) ne toléreront une défaite, quelle qu’elle soit.
Si une victoire militaire n’est pas possible, alors la seule voie à suivre est celle des négociations. La guerre ne saurait être la réponse. L’escalade de cette guerre ne devrait pas être encouragée par ceux qui croient en la coopération internationale et en une paix véritable. Quiconque n’appelle pas à des négociations en cette période de conflit – alors que la guerre se poursuit et que la hausse du coût de la vie dans le monde s’intensifie – ne comprend pas la dangerosité de la situation dans laquelle se trouve la planète.
L’article ci-après de Guy Mettan ne porte nullement sur les origines de la guerre en cours, ni sur le partage des responsabilités incombant aux uns et aux autres, mais seulement sur les conséquences économiques, sociales et culturelles que les hostilités comportent à la fin de 2022 pour les Russes, conséquences qui, à certains égards, sont opposées à celles que l’Occident enregistre chez lui et conjecture chez l’“ennemi”.
Pour le responsable de ce blog lancé en août 2014, en marge des prémices de la crise ukrainienne, le risque majeur que comporte ce conflit alors politique, puis politico-militaire, à présent militaire et en voie d’internationalisation, c’est qu’il débouche sur une IIIe Guerre mondiale, catastrophe sans précédent aucun. Bien que, dans cet article, Guy Mettan n’y fasse aucune allusion, il nous semble bien que lui aussi soit hanté par pareille perspective.
IR 28-01.2023
Mi-décembre, j’ai eu l’occasion d’effectuer un bref voyage à Moscou et à Novosibirsk, capitale de la Sibérie située à 4000 kilomètres du front ukrainien. Soit assez de temps pour évaluer l’état d’esprit de la population russe après dix mois de guerre.
La première chose qui frappe les visiteurs étrangers, devenus rares depuis le 24 février et donc très courtisés par des Russes avides de savoir ce qu’on pense d’eux en Occident, est la quasi-normalité de la vie quotidienne.
A lire et à écouter nos médias, on a l’impression que les Russes vivent en état de siège et qu’ils passent leur temps à tenter de survivre à nos impitoyables sanctions économiques, à digérer leurs défaites militaires et à enterrer les innombrables morts que leur infligeraient les Ukrainiens victorieux. Il n’en est rien.
Normalité de la vie quotidienne
Dans les grandes villes, les rues regorgent de lumières et de décorations de Noël, les patinoires et les marchés de plein air sont pris d’assaut malgré le froid et la neige, les avenues sont toujours aussi encombrées de colonnes de 4×4 qui cherchent à se frayer un chemin dans les bouchons. Une atmosphère qui tranche avec les airs de Blitz de nos villes sans décorations, aux vitrines ternes et privées d’é clairage public par le couvre-feu imposé par la pénurie d’énergie.
Cette normalité de la vie quotidienne est confirmée par les statistiques économiques qui montrent que le recul du PNB russe se limitera à 2,5–3% pour l’année 2022, soit moins que la perte enregistrée en 2020, lors de la première année de la crise du Covid. C’est à peine si, çà et là, on remarque des boutiques fermées, essentiellement des marques de luxe, et des affiches appelant à soutenir les soldats combattant en Ukraine, seul rappel qu’une guerre est en cours sur l’une des immenses frontières du pays.
Cette normalité n’est-elle qu’apparente? Cache-t-elle un désarroi profond de la population, une sourde hostilité au «régime», une peur de s’exprimer, comme on le suggère si souvent chez nous? Je n’en ai pas eu le sentiment non plus. Au contraire, j’ai eu l’impression que les Russes avaient pris conscience que le conflit en Ukraine s’installait dans la durée et que, de bonne ou mauvaise grâce, ils allaient devoir vivre avec pendant longtemps.
Au début, l’inquiétude était palpable
Comme tout le monde, dans un premier temps, les Russes ont été surpris et sidérés par «l’opération militaire spéciale» en Ukraine, en particulier dans les très nombreuses familles – on parle de dizaines de millions de personnes – que ce conflit isolait ou coupait en deux parce qu’elles ont des attaches en Ukraine.
Puis, le premier instant de stupeur passé, on a pensé que les combats trainaient en longueur mais ne s’éterniseraient pas. Les premiers revers, fin août, et surtout la mobilisation partielle de septembre ont douché ces espoirs. Plusieurs centaines de milliers de mobilisables se sont enfuis à l’étranger – on estime leur nombre à 300 000 ou 400 000 personnes en tenant compte des retours progressifs, soit 0,3% de la population – tandis que l’inquiétude devenait palpable. Trois mois plus tard, celle-ci n’a pas disparu mais a beaucoup régressé.
Sont-ils dupes de la propagande? Je ne le crois pas non plus. Comme me le confiait une amie active dans la culture: «Depuis l’è re soviétique, les Russes savent d’instinct décoder la propagande d’Etat et faire la part des choses. Ils n’y font même pas attention. Tandis que vous, à l’Ouest, vous faites tellement confiance à vos dirigeants et à vos institutions que vous n’ê tes même pas conscients de leur propagande.» A méditer!
Dans tous les cas, la cote de Vladimir Poutine n’a pas varié depuis fin février et demeure très élevée, à environ 70% d’opinions favorables, celles-ci étant d’autant plus positives qu’on s’é loigne des trois plus grandes villes, Moscou, Saint-Pétersbourg et Iekaterinbourg.
Le soutien aux soldats sur le front s’est accru
Quant au soutien aux soldats sur le front, sinon à l’armée, il s’est même accru. Les Russes ne sont pas dupes des incompétences de certains commandants opérationnels, comme on vient de le voir dans la tragédie de Mareevka la nuit du nouvel An, ni de la gabegie logistique qui ont marqué les premières semaines de guerre et ils n’ont pas ménagé leurs critiques en privé.
Ils savent qu’ils doivent d’abord compter sur eux-mêmes et ne rien attendre de l’Etat. Dans tous les cas, les mauvaises nouvelles n’ont pas altéré leur soutien à l’opération militaire et ils sont désormais derrière leurs soldats, quitte à court-circuiter les hiérarchies.
Il est remarquable de constater que, du fin fond des villages sibériens, des centaines de civils se mobilisent pour organiser des convois et apporter des vivres, du chocolat, des habits chauds, des colis aux soldats qui se battent contre les forces de l’OTAN en Ukraine. De même, à l’inverse des conscrits urbains réticents, le nombre d’engagés volontaires n’a pas faibli.
Depuis l’automne, la majorité des Russes est en train de comprendre que leur pays ne se bat pas seulement contre les nationalistes ukrainiens mais contre l’Occident tout entier regroupé sous la bannière de l’OTAN et qu’il s’agit d’un combat vital, existentiel et de longue haleine pour la survie de leur mode de vie et de leur culture, même si celui-ci a été engagé à leur corps défendant.
La stratégie de l’armée a été revue
Cette prise de conscience que la guerre et les hostilités allaient durer a d’abord été le fait de l’armée, que les difficultés rencontrées sur le terrain ont obligée à se restructurer en profondeur. La stratégie a été complètement revue.
On est passé du mode offensif improvisé au mode défensif organisé, sur des lignes de défense plus sûres, avec un commandement unifié et intégré, sous les ordres d’un général expérimenté, Serguei Sourovikine, et avec l’objectif d’é pargner au maximum les ressources humaines et les équipements. A la retraite désordonnée de la région de Kharkov a succédé le retrait ordonné et réussi des troupes et du matériel de la région de Kherson. On a investi dans les drones et les petites unités mobiles.
Les lignes logistiques ont été revues et les divisions de réserve réorganisées de façon à pouvoir réagir aux urgences. Le gros de l’armée se retranche et délègue ses capacités offensives aux forces de Wagner, aux pilotes de drones et aux lanceurs de missiles contre des cibles névralgiques ukrainiennes, en riposte aux attaques ukrainiennes contre les objectifs civils russes – sabotage du gazoduc Nord Stream, attentat contre le pont de Crimée, bombardements d’hôpitaux, d’é coles et de supermarchés dans le Donbass, avec des civils tués tous les jours mais jamais rapportés dans nos médias.
La Russie a pris acte de la stratégie de l’OTAN et des Etats-Unis exprimée par le chef du Pentagone Lloyd Austin le printemps dernier, à savoir l’affaiblissement du pays jusqu’à ce qu’il ne puisse plus se relever, et cherche à la retourner en sa faveur.
En se concentrant et en ménageant ses troupes, elle laisse les Ukrainiens et les mercenaires de l’OTAN épuiser leurs forces et leur matériel jusqu’à ce qu’ils se fatiguent. Plus que sur le Général «Hiver», ce sont sur les Généraux «Temps» et «Espace» que mise désormais l’armée russe. Comme Souvorov et Bagration en leur temps, elle a appris à ses dépens que patience valait mieux que force et que rage si l’on voulait vaincre dans la durée.
Des effets positifs pour l’économie russe
Les milieux économiques ont eux aussi très rapidement pris conscience que l’ensemble des circuits de production et d’é changes devait être revu de fond en comble après la fermeture des frontières imposée par le partenaire naturel européen.
On a beaucoup glosé en Europe sur les oligarques et leur supposée opposition à Poutine. En se trompant complètement. Les oligarques, même s’ils ont déploré le déclenchement des hostilités, ont rapidement compris que la séquestration de leurs biens et de leurs avoirs bancaires en Europe et aux Etats-Unis – yachts, résidences de luxe, suites à Courchevel et à Saint-Moritz – et les sanctions personnelles prises contre eux en faisaient des parias pour l’Occident et qu’ils seraient condamnés à tout perdre au cas où il leur prendrait la fantaisie de faire défection.
Les sanctions et l’exclusion de la Russie du système de paiement SWIFT et des relations bancaires occidentales ont même eu un effet positif pour l’é conomie russe puisque, pour la première fois, elles ont coupé court à l’é vasion des capitaux – environ 100 milliards de dollars par an – qui saignait l’é conomie depuis trente ans. Désormais, il faudra y réfléchir à deux fois avant de déposer son argent dans une banque suisse, européenne ou américaine.
Depuis quelques mois, l’é conomie russe cherche donc à s’adapter aux nouvelles circonstances. Les circuits de distribution du pétrole, du gaz, des minerais, du blé et des engrais sont réorganisés vers l’Asie, la Chine, l’Inde, l’Iran, les Emirats et l’Arabie saoudite (à cause de l’OPEP+ et des facilités bancaires). On fait de même pour les circuits d’importation.
Les importations parallèles se mettent en place pour approvisionner l’industrie en pièces détachées, en supraconducteurs et en puces, et la population en appareils ménagers, en vêtements, en produits de luxe, en ameublement et autres biens de consommation courante que l’é conomie russe ne sait pas produire en grandes quantités.
L’exemple de la Biélorussie, coutumière des sanctions et qui a malgré tout enregistré la meilleure performance européenne dans sa gestion du Covid grâce à son système de soins et à ses ressources pharmaceutiques, montre que l’industrie russe est parfaitement capable de relever ce défi à condition de réorienter les investissements vers la reconversion industrielle et de cesser de se reposer paresseusement sur la rente pétrolière et gazière.
Les succès spectaculaires enregistrés par l’agriculture, l’industrie agro-alimentaire, le secteur aérospatial et les industries d’armement à la suite des sanctions prises contre elles en 2014 militent aussi dans ce sens.
Cette reconversion prendra quelques années et les experts s’attendent à deux ou trois ans de contraction et de vaches maigres avant que la croissance reparte à la hausse. Pas de quoi paniquer, surtout que l’on pourra compter sur des ressources énergétiques inépuisables et très bon marché, contrairement à l’Europe qui devra payer au prix fort ses importations d’énergie.
Attaques massives contre le peuple russe et sa culture
Qu’en est-il de l’é tat d’esprit de la population? Comment s’adapte-t-elle à cette nouvelle donne? Pour résumer en une phrase, je dirais qu’elle fait contre mauvaise fortune bon cœur. Il faut savoir que la plupart des Russes ont très mal vécu les mesures prises contre la culture russe et contre eux-mêmes en Occident.
Ils se sont sentis profondément humiliés par la censure des artistes, des musiciens, des sportifs et des scientifiques, par l’annulation des colloques académiques, la cessation brutale des échanges en dépit des liens personnels développés depuis longtemps, la réécriture de l’histoire concernant la contribution russe dans la victoire contre le nazisme, la culture d’annulation et même de destruction de monuments entreprise non seulement en Ukraine mais dans les pays baltes et en Pologne. Quand on a compté 26 millions de morts dans la lutte contre le nazisme, il est intolérable d’apprendre que c’est le débarquement en Normandie (50 000 morts) qui a été l’é vénement majeur de la Deuxième Guerre mondiale.
Cet ostracisme et ces injustices ont laissé des traces amères dans la mémoire vive des Russes, que la fermeture des frontières et l’interdiction de facto de voyager en Occident à la suite de la suppression des vols directs ont encore aggravées.
Ils peuvent comprendre que l’Europe critique l’intervention armée en Ukraine, mais ne voient pas pourquoi l’Europe qui se prétend civilisée s’en prend à Tchaikowski, à Tchekov, à des chefs d’orchestre et à la population en général, dans un mouvement de bannissement inédit dans l’histoire. De même, la censure de l’ensemble des médias russes dans un espace européen qui se targue de défendre ses «valeurs» démocratiques en Ukraine passe pour de la duplicité.
Chez nous, tout cela semble relever de détails, que nous nous sommes d’ailleurs empressés d’oublier. Mais pas pour les Russes qui s’é taient enfin sentis membres de la grande famille européenne depuis la chute du Rideau de fer. Ce rejet de la Russie et des Russes, en tant qu’ê tres humains, depuis février dernier est douloureusement vécu.
Le pays, notamment dans les villes, est en train d’apprendre dans la douleur qu’il doit faire le deuil de l’Europe parce que celle-ci en a décidé ainsi au terme d’une guerre, certes malheureuse et regrettable, mais qui n’a pourtant rien à voir avec l’ampleur des ravages suscités par les agressions armées de l’Occident en Afghanistan et en Irak, en Syrie, en Libye, au Yémen ou encore dans l’est du Congo (6 millions de victimes totalement ignorées par les médias occidentaux). Cette hypocrisie est très mal ressentie.
Les premières failles étaient apparues à la conférence de Munich en 2007 et lors de la guerre imprudemment déclenchée par Saakhachvili en Géorgie en 2008, puis en 2014, avec le putsch de Maidan qui a renversé le président démocratiquement élu Yanoukovitch, la mise à ban des russophones du Donbass et la vague de sanctions prises en réponse à l’annexion de la Crimée. Mais ces divergences étaient restées d’ordre politique et géopolitique et ne s’é taient pas encore transformées en guerre culturelle, humaine, civilisationnelle. Désormais la coupure est nette, profonde, radicale.
Le fossé idéologique entre l’Europe et la Russie semble presque infranchissable
Jusqu’ici les élites dirigeantes russes avaient joué sur les deux tableaux, empruntant à l’Occident les principes du capitalisme néolibéral, son culte du progrès matériel et ses institutions démocratiques tout en cultivant l’idée d’une Russie indépendante, souveraine et libre de développer ses valeurs propres – inspirées de la tradition conservatrice – et de choisir ses partenaires. La guerre a rendu cette double voie obsolète. Elle oblige à faire des choix clairs.
Du point de vue russe, l’engagement croissant de l’OTAN derrière l’Ukraine et les propos de l’ancien président ukrainien Porochenko et de l’ancienne chancelière Angela Merkel, confirmés par François Hollande, sur le fait que ni l’Ukraine ni l’OTAN n’avaient l’intention de respecter les accords de Minsk et que ceux-ci n’é taient qu’un stratagème destiné à donner du temps à l’Ukraine pour se réarmer, ont rendu toute perspective de négociation aléatoire puisqu’il est devenu évident que ni la parole donnée ni les traités signés par les Occidentaux n’avaient de quelconque valeur.
D’autre part, le fossé idéologique entre l’Europe et la Russie s’est creusé au point de devenir presque infranchissable. Les Russes, comme le reste du monde arabo-musulman, asiatique et africain, comprennent de moins en moins l’é volution sociétale occidentale. Le libéralisme prôné par l’Occident parait de plus en plus comme un subterfuge destiné à masquer ses ingérences permanentes dans les affaires des autres.
Les dérives identitaires basées sur le sexe et le genre, l’antiracisme poussé jusqu’au racialisme, la dictature de minorités de plus en plus minces et extrémistes sur la majorité, le révisionnisme historique imposé par la «cancel culture», la multiplication des sexes préconisée dès le plus jeune âge, le wokisme et le rejet de la culture humaniste traditionnelle, tout cela est de plus en plus étranger à la culture russe et du sud global en général.
Le changement de ton des discours de Poutine depuis l’é té dernier est d’ailleurs très significatif à cet égard. Pour la première fois le président russe a fait des allusions directes aux valeurs traditionnelles, critiquant la mode occidentale des changements de sexe, des mères porteuses, du parent 1 et parent 2 pour désigner le père et la mère, militant pour un retour aux valeurs humanistes traditionnelles face aux tentations transhumanistes en vogue chez nous, et plaidant pour un monde multipolaire dans lequel chaque pays et chaque culture auraient des droits égaux à préserver leurs valeurs sans craindre d’ê tre bombardés ou envahis parce que leurs choix déplairaient à l’Occident.
Pour une majorité de Russes, cette séparation est vécue comme un drame car elle met fin à leur rêve d’ê tre reconnus comme des Européens à part entière. Ils font le deuil de l’Europe dans la douleur mais sont résignés à en porter le fardeau quel qu’en soit le poids.
* Guy Mettan est politologue et journaliste. En 1980, il a commencé sa carrière de journaliste à la Tribune de Genève et en a été le directeur et rédacteur en chef de 1992 à 1998. De 1997 à 2020, il a dirigé le «Club Suisse de la Presse» de Genève. Il travaille actuellement comme journaliste indépendant et auteur.
(16 janvier 2023) La guerre en Ukraine est, comme toute guerre, terrible et devrait se terminer le plus rapidement possible. Mais on ne peut pas juger cette guerre et la responsabilité politique de celle-ci sans connaître et prendre en compte ses origines. (Rédigé fin décembre 2022)
Comment en est-on arrivé à cette guerre?
Jusqu’en 1991, l’Ukraine faisait partie de l’Union soviétique en tant que république soviétique. Ce n’est qu’après la dissolution de l’Union soviétique que la République soviétique d’Ukraine est devenue un Etat indépendant. Il n’y a jamais eu d’Etat ukrainien avant la révolution russe de 1917. Une grande partie de l’Ukraine actuelle appartenait à la Russie tsariste, les régions situées à l’ouest à la monarchie danubienne des Habsbourg. Dans les districts de l’est et du sud ainsi qu’en Crimée, qui n’a été attribuée à la République soviétique d’Ukraine qu’après la Seconde Guerre mondiale, vivaient et vivent encore aujourd’hui majoritairement des personnes de langue maternelle russe.
Après la dissolution de l’Union soviétique, l’OTAN anti-russe n’a cessé de s’é tendre vers l’est jusqu’aux frontières de la Russie, bien que Gorbatchev ait reçu en 1990 l’assurance que l’OTAN ne s’é tende pas plus à l’est après la dissolution du Pacte de Varsovie et le retrait de l’armée soviétique d’Allemagne et des anciens Etats socialistes d’Europe de l’Est. Après l’intégration de la Pologne, des anciennes républiques soviétiques de Lituanie, Lettonie et Estonie, de la République tchèque, de la Slovaquie, de la Hongrie, de la Roumanie et de la Bulgarie dans l’OTAN, il ne manquait plus que l’Ukraine, la Biélorussie et la Géorgie pour achever l’encerclement des régions occidentales de la Russie par l’OTAN.
Comme la Russie sous Poutine n’é tait pas prête à s’intégrer en tant qu’alliée subordonnée au système étatique occidental dominé par les Etats-Unis, l’Occident dirigé par les Etats-Unis tente désormais d’ostraciser la Russie en tant que pouvoir autoritaire non démocratique. Cela passe notamment par l’intimidation et la menace d’un encerclement militaire. Dans le cadre de ces efforts, l’Ukraine, dont les districts orientaux se trouvent à quelques centaines de kilomètres de la capitale russe, joue un rôle décisif. Tous les moyens devaient donc être mis en œuvre pour amener l’Ukraine sur une voie pro-occidentale et anti-russe.
Après le refus du président élu ukrainien Ianoukovytch de signer un accord d’association présenté par l’UE, car cela aurait impliqué de se détourner de la Russie et d’adopter la politique anti-russe de l’UE, le président élu Ianoukovytch a été renversé par un coup d’Etat organisé, orchestré et financé par l’Occident, et un groupe anti-russe pro-occidental a été porté au pouvoir.
Ces événements ont eu pour conséquence que la Crimée, habitée presque exclusivement par des Russes, s’est séparée de l’Ukraine et a rejoint la Fédération de Russie par référendum. Après le coup d’Etat de Maïdan, le russe, langue maternelle de la majorité de la population des districts de l’est et du sud de l’Etat ukrainien, a été interdit en tant que langue régionale et les écoles russes ont également été interdites. Dans le cadre d’une politique antirusse militante, des lois ont été promulguées dans le but de faire disparaître la langue russe, langue maternelle de plus de 50% de la population ukrainienne, du territoire ukrainien.
Dans les districts du Donbass, majoritairement peuplés de Russes, des gouverneurs antirusses ont été nommés par Kiev.
Tout cela a eu pour conséquence que dans les districts de Lougansk et de Donetsk, la population majoritairement russe s’est révoltée et a proclamé et créé les républiques populaires de Lougansk et de Donetsk, indépendantes de Kiev.
Par la suite, l’armée ukrainienne a tenté de rétablir militairement le contrôle de la centrale de Kiev sur les territoires autonomistes du Donbass. Des combats ont eu lieu, faisant des morts et des blessés des deux côtés. Avec la médiation de l’OSCE, on s’est ensuite efforcé de régler le conflit avec le Donbass en tenant compte et en préservant également les intérêts légitimes de la population de cette région, en grande majorité russe.
Ces efforts ont abouti aux accords dits de Minsk, signés par l’OSCE, l’Ukraine et la Russie, ainsi que par les représentants des républiques populaires de Lougansk et de Donetsk, et qui ont été approuvés dans la Déclaration de Minsk par la France (président Hollande) et l’Allemagne (chancelière Merkel), ainsi que par la Russie.1
Le contenu de ces accords de Minsk prévoyait l’arrêt des combats et le retrait des armes lourdes, ainsi que la création d’un statut autonome pour les districts de Lougansk et de Donetsk, qui serait ancré dans la Constitution ukrainienne et permettrait à ces districts, dans le cadre de l’Etat ukrainien, d’é lire eux-mêmes leurs autorités, de réglementer et d’organiser de manière autonome la cohabitation des habitants de ces districts, y compris la langue et la culture russes.
L’accord de Minsk 2 n’a toutefois pas été appliqué par la partie ukrainienne. Le bombardement du Donbass a continué, pour lequel les brigades fascistes Azov ont été engagées. Jusqu’au début de l’attaque russe en février 2022, plus de 14 000 citoyens des républiques populaires de Lougansk et de Donetsk, en grande partie des civils, ont été tués par ces attaques illégales en violation des accords de Minsk.
La réforme constitutionnelle qui aurait dû permettre de réaliser le statut d’autonomie convenu du Donbass n’a pas eu lieu. La France et l’Allemagne, qui ont participé à la négociation des accords de Minsk, qui ont expressément approuvé ces accords par la déclaration de Minsk et qui se sont engagées à soutenir leur mise en œuvre, n’ont jamais incité Kiev à respecter les accords de Minsk et à procéder aux modifications constitutionnelles convenues, et n’ont certainement pas exercé de pression dans ce sens.
Récemment, l’ex-chancelière allemande Angela Merkel a reconnu en toute franchise dans une interview que l’Ukraine et les Etats signataires occidentaux n’avaient signé les accords de Minsk que pour gagner du temps en vue d’un réarmement de l’armée ukrainienne. De plus, la Constitution ukrainienne fixe comme objectif politique l’adhésion à l’OTAN.
Dans ce contexte, il convient également d’attirer l’attention sur des faits relevés avec justesse par le chercheur allemand en matière de conflits Leo Ensel:
«Enfin, ce qui est totalement inconnu, c’est le fait que le président ukrainien Volodymyr Zelensky a signé le 24 mars 2021 – soit exactement onze mois avant l’invasion russe – le décret n° 117 qui a mis en place la «Stratégie de dé-occupation et de réintégration du territoire temporairement occupé de la République autonome de Crimée et de la ville de Sébastopol» du Conseil national de sécurité et de défense de l’Ukraine du 11 mars. Le décret prévoyait de préparer des mesures visant à «mettre fin à l’occupation temporaire» de la Crimée et du Donbass. Le gouvernement ukrainien a été chargé d’é laborer un «plan d’action» en ce sens. Le 30 août 2021, les Etats-Unis et l’Ukraine ont ensuite signé un traité de coopération militaire et le 10 novembre 2021 un traité de «partenariat stratégique». On pouvait notamment y lire textuellement: «Les Etats-Unis ont l’intention de soutenir les efforts de l’Ukraine pour combattre l’agression armée de la Russie, notamment en maintenant les sanctions et en appliquant d’autres mesures pertinentes jusqu’à ce que l’intégrité territoriale de l’Ukraine soit rétablie à l’intérieur de ses frontières internationalement reconnues.» La Russie a pu comprendre que Kiev voulait, avec le soutien des Etats-Unis, reconquérir militairement la Crimée annexée et favorable à la Russie, avec le port militaire stratégique de Sébastopol, ainsi que le Donbass, soutenu par la Russie.»
L’évolution de la situation depuis la signature des accords de Minsk a contraint la Russie, pour sa propre sécurité et pour la sécurité et les droits de la population majoritairement russe du Donbass, à adresser au gouvernement de Kiev les exigences ultimes suivantes:
renonciation de l’Ukraine à l’adhésion à l’OTAN;
pas de bases de l’OTAN ou d’autres armées étrangères sur le territoire de l’Ukraine;
pas de stationnement d’armes de l’OTAN sur le territoire de l’Ukraine;
dénazification de l’Ukraine (désarmement des brigades fascistes Azov);
respect des droits de la population russe dans le Donbass par la mise en œuvre immédiate et complète des accords de Minsk.
Le gouvernement de Kiev, soutenu par les Etats-Unis, l’UE et l’OTAN, a rejeté ces exigences légitimes. Si ces exigences légitimes avaient été acceptées, la guerre n’aurait pas eu lieu.
Les avis sont partagés sur la question de savoir s’il était légitime d’imposer ces exigences par la force militaire, qui sème la mort et la désolation et engendre la souffrance et la haine. De même, les avis divergent quant à savoir si le droit international a ainsi été violé sans motif justificatif. Dans ce contexte, il convient de souligner que la Cour internationale de justice (CIJ), se référant à la sécession du Kosovo de la Serbie avec un recours massif à la force militaire (bombardement de villes serbes), est parvenue à la conclusion, par le biais d’un avis juridique, que le droit à l’autodétermination de la population du Kosovo devait avoir plus de poids que l’intégrité territoriale et le respect des frontières de la Serbie.
La guerre qui fait actuellement rage en Ukraine peut et doit être vue et jugée dans le contexte de l’affrontement global entre l’Occident dominé par les Etats-Unis et les forces qui aspirent à un nouvel ordre mondial multipolaire, ce qui explique l’intervention massive des Etats-Unis, de l’OTAN et de l’UE (livraison d’armes, formation et encadrement des membres de l’armée ukrainienne, envoi de mercenaires et reconnaissance du champ de bataille).
Dans ce conflit, l’Occident tente, en partie avec succès, en partie sans succès, de provoquer des changements de régime dans de nombreux Etats (Serbie, Irak, Syrie, Libye, etc.) pour défendre l’ordre mondial dominé par les Etats-Unis, y compris par la force militaire, sans tenir compte du droit international. Personne n’a pris de sanctions contre les Etats-Unis et les pays de l’OTAN impliqués pour cette raison.
La guerre en Ukraine peut et doit se terminer par des négociations. En mars 2022, des négociations ont eu lieu à Istanbul et ont abouti à un accord prêt à être signé, à la suite de quoi le Premier ministre britannique Boris Johnson, après avoir consulté le président Biden, s’est rendu en urgence à Kiev pour empêcher la signature de l’accord qui aurait mis fin à la guerre.
La position adoptée depuis par le gouvernement Zelensky, selon laquelle la fin de la guerre ne pourra être négociée que lorsque le dernier soldat russe aura été chassé ou se sera retiré du territoire ukrainien (y compris la Crimée), n’est pas acceptable pour la Russie après l’expérience des accords de Minsk et n’est pas non plus réaliste compte tenu des rapports de force militaires.
Ce n’est pas en continuant à livrer des armes à l’armée ukrainienne que l’on parviendra à chasser l’armée russe des territoires qu’elle contrôle actuellement. De nouvelles livraisons d’armes, associées au refus d’entamer des négociations pour mettre fin à la guerre, ne conduiront qu’à une prolongation de la guerre, à encore plus de morts et de blessés, à encore plus de dévastation et à de nouvelles charges pour la population d’Europe occidentale et des Etats-Unis, qui devra payer ces armes.
Une paix obtenue par la négociation pourrait être imaginée à peu près comme suit:
Un cessez-le-feu immédiat, le retrait des armes lourdes de la ligne de front de part et d’autre.
La Constitution ukrainienne prévoit la neutralité perpétuelle de l’Ukraine, l’interdiction d’adhérer à l’OTAN et de déployer des armées et des systèmes d’armes étrangers en Ukraine.
L’Ukraine, les Etats-Unis et l’UE reconnaissent que la Crimée fait partie de la Fédération de Russie.
Un vote est organisé dans les districts de Lougansk, Donetsk, Zaporozhye et Kherson, sous contrôle international, afin de déterminer si ces districts souhaitent rejoindre la Fédération de Russie ou rester avec l’Ukraine, toutes les personnes qui résidaient dans ces districts avant la guerre ayant le droit de vote. Une majorité qualifiée d’au moins 55% peut être exigée pour l’adhésion à la Fédération de Russie. L’Ukraine et la Russie s’engagent à reconnaître le résultat de ces votes.
L’Ukraine et la Russie reconnaissent mutuellement les frontières nationales qui résultent de ces votes et déclarent renoncer mutuellement à la violence.
L’Ukraine et la Russie déclarent l’intention des deux Etats de vivre en bon voisinage.
Les sanctions contre la Russie imposées par l’UE et reprises par la Suisse en violation de la neutralité, qui font au moins autant de mal à notre population qu’à celle de la Russie, devraient être levées. Ces sanctions nuisent à l’é conomie de notre pays et ne contribuent en rien à mettre fin à la guerre le plus rapidement possible.
* Stefan Hofer, né en 1948, est un citoyen suisse résidant à Bâle. Il a travaillé comme avocat à Bâle pendant 40 ans. Depuis quelques années, il est à la retraite.
Quelle qu’ancienne que soit la neutralité suisse, elle a toujours postulé la prise de distance à l’égard des belligérants. Nous devrions dire presque toujours car, lors de la guerre de l’OTAN contre la Yougoslavie en 1999, le Conseil fédéral avait déjà transigé…
Mais, depuis l’invasion de l’Ukraine, ces mois derniers, Berne a fait beaucoup plus que transiger. Rappelons les faits.
Le 28 février 2022 le Conseil fédéral, qui est tout à la fois chef d’Etat et gouvernement suisse, prit une décision sans précédent aucun. Nonobstant la neutralité postulée par l’histoire, la Constitution fédérale et la prudence, il adhéra au principe des sanctions de l’Union européenne les 23 et 25 février à l’encontre de la Russie coupable d’agression… tout en réitérant ses bons offices !
Par la suite, les occidentaux ayant continuellement élargi la palette des sanctions, Berne annonça vouloir examiner la compatibilité des certaines de ces mesures avec notre Etat de droit et notre ordre juridique. Et, par une Ordonnance du 4 mars 2022, la Confédération reprit sans autre toutes les sanctions décrétées par les Etats-Unis et les Etats membres de l’OTAN à l’encontre de la Russie, de ses firmes, de plusieurs de ses nationaux ainsi que de leurs biens, ce qui lui valut les félicitations du Président Biden.
La double volte-face du Conseil fédéral a de quoi surprendre. Comment se fait-il que, en quelques jours, il soit passé d’une position certes déjà bien éloignée de la neutralité à un ralliement inconditionnel aux décisions prises par Washington ? La seule réponse plausible c’est que les Etats-Unis ont dû exercer sur Berne une pression énorme, sans précédent.
Il appartiendra aux historiens de la seconde moitié du siècle, lorsque les archives des affaires étrangères seront rendues publiques, de révéler en quoi exactement consistaient ces pressions, si elles comportaient des menaces particulières d’ordre économique, commercial ou autres et si elles incluaient aussi des interventions particulières auprès de certains de nos conseillers fédéraux.
Tentons de faire le bilan du double ralliement de Berne aux sanctions occidentales qui constituent, bien sûr, un double reniement de la neutralité. Sur le plan international, la Suisse a perdu toute possibilité d’intercéder à l’ONU, comme dans d’autres instances internationales, en faveur d’une solution pacifique aux hostilités qui, en réalité, sont en cours non seulement depuis le 28 février 2022 mais depuis 2014. Surtout, elle n’est plus en mesure d’offrir aux belligérants ses bons offices comme elle l’avait fait par le passé en maintes occasions, notamment en 1962 pour mettre fin à la guerre d’Algérie qui durait depuis 1954. De fait, la politique étrangère de la Suisse va à vau-l’eau depuis une vingtaine d’années et sa position actuelle sur le conflit russo-ukrainien n’en est que le plus spectaculaire aboutissement. En 2022 la Suisse a déserté non seulement sa neutralité mais aussi et surtout son rôle traditionnel au service de la paix. Pour éviter pareille défection, il aurait fallu que notre Conseil fédéral et chacun de ses membres fussent intransigeants sur l’indépendance et la souveraineté au sens rigoureux du droit international public et sussent résister aux pressions importunes.
Pour la communauté internationale, grande a été la surprise d’apprendre en septembre dernier, coup sur coup, que la Russie se proposait d’annexer non seulement les deux républiques séparatistes de Donestk et Louhantsk mais aussi les oblasts de Kherson et de Zaporijia et qu’une consultation populaire dans ces régions d’Ukraine avait déjà entériné ces annexions.
Abstraction faite de l’histoire mouvementée des populations concernées, l’immense majorité des juristes publicistes s’accordent quant aux conditions minimales requises pour qu’une consultation soit autre chose qu’un simulacre. Il faut qu’elle soit précédée d’une campagne d’information ouverte dans laquelle s’expriment des avis divers voire divergents, que puissent voter tous les citoyens adultes concernés, que les bureaux de vote soient surveillés par les tenants des différents partis et donc que la liberté d’expression soit assurée.
Or la consultation récente organisée par l’occupant russe dans quatre régions d’Ukraine en pleine guerre a eu lien sans préavis ni campagne préalable, sans que tous les citoyens adultes concernés aient pu y prendre part, sans garantie aucune de liberté d’expression et sans contrôle autre que celui de l’occupant. Dans pareilles circonstances, il était inévitable que de très nombreux Etats condamnent cette consultation et que l’Assemblée générale des Nations Unies fassent de même, le 12 octobre dernier, par 143 voix contre 5 et 35 abstentions.
A notre avis, il n’est pas exclu que ces annexions se retournent un jour contre Moscou en fragilisant, voire en compromettant, nonobstant l’avis des populations concernées, l’annexion de la Crimée prononcée par Moscou le 17 mars 2014. Cette décision de la Fédération de Russie entérinait une décision du Parlement de Crimée datant en date du 6 mars, elle-même avalisée par un référendum tenu le 16 mars lequel avait été organisé dans des circonstances et des conditions bien différentes. Cela soit dit abstraction faite des autres conséquences redoutables que la guerre en cours pourrait encore réserver.
(*) Ceux qu’il veut perdre, Jupiter les rend fous.
Paix, démocratie, droits de l’homme, protection de l’environnement: dans la lutte contre la Russie, nous sacrifions tout ce qui fait notre honneur
par Guy Mettan, journaliste indépendant*
Source : Horizons et débats, Zurich, 25 octobre 2022
«La Russie, cette tyrannie vieillissante, cherche à détruire l’impertinente démocratie ukrainienne. Une victoire ukrainienne confirmerait le principe du libre gouvernement, de l’intégration à l’Europe et de la capacité des gens de bonne volonté à faire face aux défis globaux. Une victoire de la Russie, par opposition, accroitrait la politique génocidaire en Ukraine, asservirait les Européens, rendrait impossible la lutte contre les menaces climatiques, renforcerait les fascistes, les tyrans et les nihilistes qui voient la politique comme un spectacle destiné à distraire les peuples de la destruction du monde. Cette guerre détermine les principes qui prévaudront au XXIe siècle, politiques de massacres de masse ou politiques défendant la dignité humaine. C’est l’avenir de la démocratie qui est en jeu.» Voilà en substance comment Timothy Snyder, l’un des représentants académiques les plus en vue de l’establishment occidental, décrit les enjeux de la guerre en Ukraine dans le numéro de septembre de la revue américaine Foreign Affairs. Défense des «valeurs européennes» contre barbarie, démocratie contre dictature, vertus héroïques contre crimes de guerre, c’est le discours que nous servent, jour après jour, les dirigeants et les médias occidentaux depuis le 24 février dernier sur un ton et avec une unanimité qui ne souffrent aucune réplique.
Guerres contraires au droit international
Est-on bien sûr que cette vision correspond à la réalité et que cette guerre correspond à une lutte des gentils contre les méchants ? Et quelles sont ces fameuses valeurs dont on nous ressasse les oreilles mais qu’on se garde pourtant de définir et, surtout, de soumettre à l’épreuve de nos propres comportements ? Car que vaut une «valeur» rendue inutilisable parce que frelatée ou qui aurait été dévaluée par des attitudes encore plus criminelles que celles qu’on reproche à l’adversaire? Ces questions ne sont pas anodines car, vu du reste du monde, l’Europe est en train de montrer qu’elle a échoué à partager son modèle interne – une coopération entre nations membres sur une base égalitaire et de respect mutuel – avec les autres nations du monde et qu’elle est en train de perdre son honneur et son crédit auprès d’elles. Un état des lieux s’impose. Premier constat problématique, la valeur fondatrice de l’Europe depuis 1945, celle qu’on a brandie pendant sept décennies pour justifier la création et le succès de l’Union européenne, la paix entre les nations, a totalement disparu des discours officiels et médiatiques depuis avril dernier. Certes la paix avait déjà connu un sérieux accroc durant la décennie 1990, pendant la guerre de Yougoslavie, lorsque la reconnaissance prématurée de l’indépendance de la Slovénie et de la Croatie par l’Allemagne avait mis le feu aux poudres et qu’en 1999, les états-majors allemand et otanien avaient concocté le faux plan Fer à cheval et mis en scène le massacre de Raçak prétendument ourdis par les Serbes pour liquider les Kosovars et justifier ainsi le bombardement d’un Etat européen pendant 78 jours aux pris de dizaines de morts et de milliards de dégâts. Cet idéal de paix avait aussi été mis à mal par la transformation progressive de l’OTAN en une alliance de plus en plus agressive après la disparition de l’Union soviétique, comme en ont témoigné les attaques contre la Serbie, déjà mentionnée, l’Irak, la Libye, la Syrie et l’Afghanistan, la plupart du temps commises en violant le droit international. Malgré ces entorses, la paix, officiellement du moins, restait un fondement de l’action et une «valeur» revendiquée de l’Europe et de l’Occident. C’est au nom de la paix aussi que l’Europe, France et Allemagne en tête, ont encore négocié et garanti les Accords de Minsk qui ont suivi le renversement du gouvernement ukrainien et le soulèvement des provinces orientales de l’Ukraine après les émeutes de février 2014 et le rattachement de la Crimée à la Russie. On avait même espéré qu’une paix serait possible entre l’Ukraine et la Russie à la fin mars dernier, jusqu’à ce que la médiatisation de Boutcha et la visite de Boris Johnson, début avril, mettent fin à toute velléité de négociations du côté occidental. Depuis lors, la paix a disparu de l’horizon européen. Bien plus, ministres et médias, présidente de la Commission européenne en tête, ne cessent de réclamer plus de guerre, plus de livraisons d’armes, plus de sanctions, plus de soutiens financiers, plus d’austérité énergétique, stigmatisant les rares voix qui osent appeler à la désescalade et à la diplomatie comme des traitres. Ce fossé béant entre les valeurs proclamées et le comportement réel sape l’entier du discours occidental sur les valeurs. Dans le même ordre d’idée, comment interpréter le discours des dirigeants et des médias européens, qui n’ont pas de mots assez durs pour fustiger le nationalisme de la Serbie, de la Russie, de la Hongrie, de la Turquie et qui ont toutes les prévenances possibles pour la sécession du Kosovo, l’indépendance de Taiwan, l’occupation du Golan et la colonisation de la Cisjordanie, pourtant non reconnues par le droit international ?
Les politiques méprisent la volonté populaire
Deuxième valeur défendue par l’Occident, la démocratie. Comme pour la paix, on a envie d’applaudir. Mais en y regardant de plus près on a des doutes. Comment peut-on justifier le soutien inconditionnel à un pays, l’Ukraine, sous prétexte de démocratie, alors que ce même pays a interdit tous les partis d’opposition (en mars dernier), fermé toutes les chaines d’information non-gouvernementales (en 2021 et 2022), banni les langues minoritaires (et même majoritaire puisque le russe est parlé par les deux tiers de la population), fait assassiner par ses services de sécurité des dizaines de journalistes, d’opposants politiques et même de négociateurs, laissé se développer une corruption galopante (122e position dans le classement de la corruption mondiale, pas loin de la Russie honnie), bradé 17 millions d’hectares de bonnes terres agricoles à trois multinationales américaines malgré l’opposition populaire, enrôlé de force la population masculine dans son armée, exécuté des prisonniers de guerre, utilisé sa propre population civile comme bouclier humain (voir le rapport d’Amnesty), truffé son armée et son administration de sympathisants néonazis notoires, pour ne citer que quelques faits marquants avérés et reconnus du bout des lèvres par les médias dominants ? Est-ce vraiment le modèle de démocratie que nous voulons défendre ? Et que dire de notre propre appétence pour la démocratie lorsque nous nous précipitons à Bakou pour cajoler le dynaste Aliev qui ne cesse d’attaquer l’Arménie, en Arabie saoudite pour amadouer le prince Mohammed bin Salmane qui a fait découper le journaliste Kashoggi en morceaux, au Qatar pour faire des risettes à l’émir ou au Cameroun pour faire ami-ami avec le président Biya au pouvoir depuis 40 ans, dans le seul but d’y quérir un peu de gaz ou de pétrole ? Tout ça pour boycotter Vladimir Poutine ? Et enfin que penser de notre propre fonctionnement démocratique quand nous soutenons une guerre sans avoir consulté les citoyens, quand nous sabordons la neutralité sans débat, comme c’est le cas de la Suisse, quand nous faisons assaut de bellicisme contre l’avis des gens? Rappelons à ce propos le sondage réalisé en Allemagne et publié le 30 août dernier par le magazine Sterndans l’indifférence absolue des médias occidentaux parce que contrariant pour la doxa dominante: 77 % des Allemands sont favorables à des négociations de paix en Ukraine (contre 17 % qui estiment qu’il ne faut rien faire), 87 % estiment qu’il faut parler à Poutine (contre 11 %), 62 % qu’il ne faut pas livrer d’armes lourdes à l’Ukraine (contre 32 %). Un autre donnait à peu près les mêmes résultats en Autriche. Voilà des avis populaires qu’on se gardera bien d’écouter.
Répression de la liberté d’expression
Troisième catégorie de valeurs que nous sommes censée défendre en Ukraine, les droits de l’Homme. Les idéologues occidentistes affirment que la Russie aurait commis un crime d’agression, le pire d’entre tous les crimes selon le Tribunal de Nuremberg, en lançant son «opération spéciale» contre l’Ukraine. C’est possible. Mais les Russes, sur le même mode que les accusations occidentales à propos des Ouïgours en Chine, répondent qu’ils n’ont fait que répondre au crime de «génocide» perpétré par les forces ukrainiennes depuis 2014 dans le Donbass, au prix de 14 000 morts attestés par l’ONU… Idem pour les violations du droit humanitaire, la prise en otage de civils, l’exécution de prisonniers. Selon les estimations du mois d’août, l’ONU chiffrait les pertes civiles à quelque 5 587 morts et 7 890 blessés depuis février. Ce sont 6 000 morts et 8000 blessés civils de trop mais on est loin d’un massacre généralisé et des centaines de milliers de civils tués par les troupes de l’OTAN et les armées pro-occidentales en Irak, en Afghanistan ou au Yémen. De même, l’Occident, et Europe en particulier, aime à se poser en modèle de la liberté d’expression, comparé à une Russie qui les bafouerait sans vergogne. Mais comment expliquer alors que nos médias sycophantes piétinent tous les critères d’une information objective en prenant unanimement parti pour l’Ukraine sans écouter l’autre partie ? Audiatur etaltera parsdisent pourtant les manuels de journalisme. Pourquoi a-t-on purement et simplement interdit les médias russes RTet Sputnik de l’UE ? N’est-ce pas une atteinte crasse à la liberté d’expression ? Depuis quand la censure est-elle démocratique et représentative de la liberté d’expression? Et comment justifier le traitement ignoble infligé à Julian Assange, Edward Snowden ou Chelsea Manning, parce qu’ils ont dénoncé les turpitudes de la NSA, les crimes américains en Irak ou les compromissions d’Hillary Clinton et du fils Biden? Dernier point, pour une liste que l’on pourrait rallonger, la violation flagrante du droit à la propriété privée avec la confiscation des avoirs de la Banque centrale russe, des biens privés des oligarques, et même le vol pur et simple des sept milliards d’avoirs de la Banque nationale afghane après le départ des troupes américaines.
Centrales à charbon contre Poutine
Quatrième et dernière catégorie de valeurs trahies par les pratiques occidentales, l’écologie et la lutte contre les changements climatiques. Depuis le Sommet de Rio de 1992, l’Occident s’est posé, non sans mal et avec force débats internes, en champion de la lutte pour la «préservation de la planète» et le développement des technologies vertes en déclarant notamment la guerre aux émissions de CO2. Trois ans et six mois de guerre en Ukraine plus tard, que s’est-il passé? Au nom de la lutte pour l’Ukraine et de la «mise à genou de l’économie russe», l’Europe s’est mise à importer à grands frais et à grands renforts de pétroliers et de vraquiers polluants du gaz et du pétrole de schiste conspué naguère. On rouvre des centrales au charbon en Allemagne et en Pologne avec la bénédiction des ministres écologistes qui auraient crié au scandale il y a douze mois encore. Et bientôt ce sera le tour des centrales nucléaires. L’Europe se persuade qu’elle incarne encore un idéal moral et qu’elle peut se contenter de déclamer les poncifs moraux de la guerre froide – sans avoir à se les appliquer. Quelles que soient les péripéties et l’issue de ce conflit, il est à craindre qu’elle ne trompe plus qu’elle-même et que cette guerre, menée au nom de la morale par Ukrainiens interposés, n’est que le masque d’une volonté de prédation universelle et d’hégémonie mondiale jamais assouvie et qui n’abuse – et n’amuse – plus les six milliards d’autres habitants de la planète. •
Références
Enquête: «Mehrheit will Verhandlungen über Kriegsende», Stern, 30 août 2022. John Pilger, Silencing the Lambs – How Propaganda Works, Consortium News, 8 septembre 2022. Joe Lo, African leaders blast European no-shows at climate adaptation summit, ClimateHomeNews, 6 septembre 2022. Laurence Caramel, Les Africains fustigent l’absence des pays riches au sommet de Rotterdam sur l’adaptation au changement climatique, Le Monde, 5 septembre 2022. George Kennan, America and the Russian Future, Foreign Affairs, avril 1951. (L’article de Guy Mettan a paru en première publication dans les colonnes de l’hebdomadaire suisse «Die Weltwoche», dans son édition du 1er octobre 2022, reproduction avec l’aimable permission de l’auteur et de la maison d’édition.)
*Guy Mettan est journaliste et député au Grand Conseil du canton de Genève, qu’il a présidé en 2010. Il a commencé sa carrière de journaliste pendant ses études de sciences politiques; il a ensuite travaillé pour le «Journal de Geneve», Le Temps stratégique, Bilan, le Nouvau Quotidien puis comme directeur et rédacteur en chef de la «Tribune de Geneve». Depuis 2005, il préside l’Union des Chambres de commerce Suisse-Russie & CEI. De 2006 à 2014, il a été président de la Croix-Rouge genevoise et membre du Conseil de La Croix-Rouge suisse jusqu’en 2019. En 1996, il a fondé le Swiss Press Club, dont il a été le président puis le directeur de 1998 à 2019. Il est l’auteur de plusieurs ouvrages, dont «Russie-Occident. Une guerre de mille ans», qui a été publié dans sept pays, dont la Chine et les États-Unis. Le titre en anglais s’appelle: «Creating Russophobia: From the Great Religious Schism to Anti-Putin Hysteria».
Cette fois, l’ours russe est fâché. Et quand l’ours russe est fâché, il frappe tous azimuts, sans relâche et sans retenue. Seule manière d’apaiser sa colère : se coucher face contre terre, mettre les mains sur la nuque et espérer que ça passe rapidement. Le régime ukrainien, enhardi par ses récentes victoires et les encouragements armés de l’Occident, est en train d’apprendre à ses dépens cette élémentaire vérité. La Russie est désormais en guerre et elle ira jusqu’au bout quel qu’en soit le prix. Et comme l’Occident sous influence américaine n’entend pas renoncer à « affaiblir » l’ennemi russe jusqu’à son implosion finale, les dés paraissent jetés. La montée aux extrêmes est devenue inarrêtable, si bien qu’on peut désormais voir cette guerre d’Ukraine comme un prélude régional à un embrasement plus général, comme une étape vers une troisième guerre mondiale dont l’Europe sera une fois de plus le théâtre et la victime.
Quelques faits d’abord.
Il est très difficile de chiffrer l’aide militaire à l’Ukraine, certaines livraisons n’étant pas communiquées ou se faisant de gré à gré sans passer par des votes parlementaires publics. Il est aussi difficile de distinguer le militaire de « l’humanitaire » ou du soutien financier aux dépenses courantes de l’Etat ukrainien. Mais selon diverses sources, en huit mois de guerre, les Etats-Unis ont voté 54 milliards de dollars d’aides diverses à l’Ukraine dont la moitié pour des armements. Fin août, 14 milliards d’armements directs étaient attestés. A cela il faut ajouter 30 milliards d’euros alloués par les pays européens, dont au moins 10 en livraisons d’armes. Soit plus trois milliards par mois et près de cinq fois le budget militaire annuel ukrainien en quelques mois! Nul doute que la riposte russe au sabotage de Nordstream et à l’attentat contre le pont de Crimée va encore accentuer la cadence des fournitures militaires à Kiev. (Voir Connor Echols, By the numbers : Keeping track of the single largest arms transfer in US history, www.responsiblestatecraft.org, September 18, 2022, et Waffen, Kredite, Hilfsgüter : Welche Länder unterstützen die Ukraine am meisten ?Tagesspiegel, 31. August, 2022.)
Les aides en nature (fournitures de renseignements, surveillance radar et satellite, entrainement de troupes, envois de mercenaires privés et de conseillers militaires) ne sont pas compris dans ce décompte. Ces chiffres astronomiques cachent une autre réalité : la qualité et la létalité des armes livrées ne cessent de monter en gamme. On peut donc vraiment parler de co-belligérance et d’engagement direct de l’OTAN dans une guerre qui ne veut pas dire pas son nom, ni en Russie où on continue à parler « d’opération militaire spéciale », ni en Occident, où l’on persiste à prétendre que l’on n’est pas en guerre pour ne pas avoir à consulter les parlements et à dire la vérité aux peuples.
Le réarmement massif de l’Allemagne, avec la décision du chancelier Scholz d’allouer 100 milliards d’euros à cette tâche dans les années à venir, ainsi que le basculement des armées suédoises et finlandaises, neutres jusqu’ici, dans le giron de l’OTAN, sont autant de signes de cette nouvelle marche vers la guerre généralisée.
Autre fait majeur, le sabotage de trois des quatre tubes des gazoducs Nordstream I et II. Cette opération visait à la fois un but tactique à court terme – détruire l’approvisionnement de l’Allemagne en gaz bon marché pour l’arrimer au gaz américain mais aussi couper court aux protestations grandissantes des opinions publiques européennes et des industriels allemands qui commençaient à réclamer des négociations avec la Russie (la mise hors d’usage des tubes rend caduque toute velléité de paix et de rétablissement des circuits économiques) – et un but militaire stratégique : désintriquer l’économie allemande et européenne de ses liens avec la Russie de façon à constituer deux blocs économiques complètement indépendants et prêts à se livrer une bataille sans merci. Dans la perspective d’une guerre à outrance, il est en effet vital de couper les ponts.
L’ancien rédacteur en chef du quotidien financier Handelsblatt, Gabor Steingart, en a parlé sans détour dans l’un de ses Pioneer Briefings : « La conduite d’une troisième guerre mondiale n’est pas seulement une question militaire. C’est d’abord et avant tout une question économique. Car sans désenchevêtrement économique le long des blocs de puissance et des blocs militaires, une guerre efficace et soutenable sur une longue période est impossible, comme on l’a vu avec la dépendance de l’Allemagne au gaz naturel russe. Celui qui veut rendre la guerre mondiale gérable doit d’abord dégrouper le commerce mondial. L’indépendance économique est plus importante que des milliards supplémentaires pour la Bundeswehr. Vus sous l’angle économique, les préparatifs pour rendre une troisième guerre mondiale gérable battent leur plein ». (3. Weltkrieg : So soll er führbar gemacht werden, Dienstag, 3. Mai 2022). Il n’y a pas un mot à rajouter.
C’est aussi dans cette perspective qu’il faut comprendre le déluge des sanctions économiques qui se sont abattues sur la Russie depuis février. Considérées objectivement, elles n’ont qu’un effet très limité sur l’économie russe, avec une récession attendue de -4,5% au lieu des -12 % espérés par l’OTAN, à peine équivalente à celle que la France a connue en 2020 avec le Covid. Elles ont même eu un effet inverse dans la mesure où les revenus des exportations de pétrole et de gaz devraient rapporter 338 milliards de dollars à la Russie cette année, en hausse de près 100 milliards par rapport à 2021 ! (Cf. Patrick Cockburn, How the West’s Sanctions on Russia Boomeranged. The sanctions have completely failed, Counterpunch, October 10, 2022).
C’est pourquoi on ne discute jamais de leur efficacité dans nos médias, qui répètent en boucle le mantra d’Ursula von der Leyen, selon lequel il suffirait d’attendre. Le but est de contraindre les entreprises occidentales à cesser toute interaction avec la Russie de façon à pouvoir les mobiliser entièrement en cas de guerre générale.
Quant à l’attentat contre le pont de Crimée, qui fait suite à une longue série de sabotages, de bombardements et d’exécutions de cadres pro-russes dans les républiques du Donbass, sur le territoire russe ou contre la centrale nucléaire de Zaparoje, il visait à couper les approvisionnements des armées russes de Crimée et de Kherson dans la perspective d’une offensive générale ukrainienne vers le sud. Cette tactique avait déjà été utilisée en août contre les ponts sur Dniepr avant l’offensive de septembre contre Kherson.
En effet, après avoir obtenu des gains au nord, à Kharkov, et au sud-ouest, à Kherson, la stratégie de Kiev vise logiquement à couper le front russe en deux par une attaque massive sur Melitopol et Marioupol, ce qui conduirait l’armée russe à une déroute complète. Mais le demi-échec de l’attentat, suivi d’une riposte massive des Russes depuis lundi ainsi que l’engagement graduel de troupes russes fraîches et la mise hors combat des capacités d’écoute et de transmission de l’armée ukrainienne rendent cette offensive moins probable. Pas sûr que l’armée russe se laisse à nouveau surprendre.
A ce propos, il est aujourd’hui évident que Poutine a commis la même erreur que Staline lorsque ce dernier a attaqué la Finlande en 1939. La Finlande de l’époque était proche de l’Allemagne nazie et était armée par elle. Les canons et la marine allemande menaçaient directement Saint-Pétersbourg, tout comme la présence de l’OTAN dans l’Ukraine d’aujourd’hui aux yeux de la Russie. Pour Staline, il s’agissait d’une guerre préventive avant la grande guerre à venir contre les Allemands. Pour amadouer les sceptiques, il avait alors engagé des troupes insuffisantes, auxquelles les Finlandais se sont opposés avec succès. Réalisant son erreur, il a fini par envoyer de nouvelles forces, et il a gagné. Poutine a lui aussi engagé une force trop petite, et l’opération de police s’est trouvée confrontée à une résistance inattendue et à des revers qui l’obligent aujourd’hui à décréter une mobilisation partielle et à monter en puissance afin d’obliger l’Ukraine à capituler.
L’avenir dira si ce schéma est correct. Mais s’il est pertinent, il y a tout lieu d’en redouter les conséquences. En effet, en 1940, Hitler avait suivi de près le déroulement de la guerre russo-finlandaise et en avait conclu que si même une Finlande faible et peu peuplée pouvait humilier l’Union soviétique, la puissante Allemagne allait pouvoir la vaincre sans coup férir. On a vu ce qu’il lui en a coûté. Or il semble qu’aujourd’hui l’adversaire stratégique de la Russie – l’Occident collectif sous drapeau américain – soit en train de commettre la même erreur que Hitler. Son bellicisme et sa propagande exacerbée, qui présentent la victoire finale contre la Russie comme un devoir moral et un fait acquis, lui font penser que Moscou peut être vaincu. Avec ou sans armes nucléaires tactiques, peu importe. Ce climat de triomphalisme rend nouvelle guerre générale très probable.
Tel est le principal enjeu du moment. Que les Ukrainiens conquièrent plus ou moins de villages, coulent des navires emblématiques comme le Moskva ou bombardent des infrastructures russes symboliques comme Nordstream ou le pont de Crimée est d’une importance somme toute relative. Ce qui compte, c’est la conclusion qu’en tirent leurs sponsors occidentaux. S’ils persistent à croire qu’ils peuvent battre la Russie et l’affaiblir à mort, alors cette idée erronée va déclencher une nouvelle guerre mondiale. Et Liz Truss, qui s’est dit prête à appuyer sur le bouton rouge, pourra passer à l’acte. Tout comme Vladimir Poutine s’il se sent réduit à cette extrémité.
Dans son discours du 30 septembre, qui a à peine mentionné l’Ukraine, ce dernier a montré qu’il avait compris le message qu’on lui avait envoyé en surarmant l’Ukraine, en sabotant les infrastructures russes et en multipliant les sanctions et que, à ses yeux, le conflit avait basculé dans une autre dimension, à savoir une guerre de civilisation sans merci contre l’Occident collectif. Survivra qui pourra.
Le temps est compté pour faire dérailler cet engrenage fatal. Plus que jamais, il s’agit de retrouver l’usage de ce mot oublié depuis le 24 février dernier : paix.
Par Alexandre Devecchio Source: FigaroVox, le 11 mars 2022
Entretien d’Alexandre Devecchio avec Andreï Makine, écrivain et académicien français d’origine russe.
L’intelligence partagée… L’académicien franco-russe, prix Goncourt 1995, s’afflige de voir l’Ukraine transformée en «chaudron guerrier». Il se défend d’être pro-Kremlin et regrette une vision «manichéenne» du conflit «qui empêche tout débat». Andreï Makine, né en Sibérie, a publié une douzaine de romans traduits dans plus de quarante langues, parmi lesquels Le Testament français (prix Goncourt et prix Médicis 1995), La Musique d’une vie (éd. Seuil, 2001), et, plus récemment, Une femme aimée (Seuil). Il a été élu à l’Académie française en 2016.
FIGAROVOX. – En tant qu’écrivain d’origine russe, que vous inspire cette guerre ?
Andreï MAKINE. – Pour moi, elle était impensable. J’ai en tête les visages de mes amis ukrainiens à Moscou, que je voyais avant tout comme des amis, pas comme des Ukrainiens. Le visage de leurs enfants et de leurs petits-enfants, qui sont dans ce chaudron guerrier. Je plains les Ukrainiens qui meurent sous les bombes, tout comme les jeunes soldats russes engagés dans cette guerre fratricide. Le sort du peuple qui souffre m’importe davantage que celui des élites. Comme le disait Paul Valéry, «la guerre, ce sont des hommes qui ne se connaissant pas et qui se massacrent au profit d’hommes qui se connaissent et ne se massacrent pas».
– Une partie de la presse vous qualifie d’écrivain pro-Poutine. L’êtes-vous ?
C’est une journaliste de l’AFP qui m’a collé cette étiquette il y a une vingtaine d’années. C’était juste après le départ de Boris Eltsine dont le bilan était catastrophique pour la Russie. Je lui avais expliqué que Eltsine, dans un état d’ébriété permanent, avec la responsabilité du bouton atomique, représentait un vrai danger. Et que j’espérais que la Russie pourrait devenir un peu plus rationnelle et pragmatique à l’avenir. Mais elle a titré : «Makine défend le pragmatisme de Poutine». Comme c’était une dépêche de l’AFP, cela a été repris partout. Et lorsque je suis entré à l’Académie, un grand hebdo, dont par charité je tairai le nom, a, à son tour, titré : «Makine, un Poutinien à l’Académie»… Cela en dit long sur le monde de mensonge dans lequel nous vivons.
– Vous condamnez l’intervention russe…
Mon opposition à cette guerre, à toutes les guerres, ne doit pas devenir une sorte de mantra, un certificat de civisme pour les intellectuels en mal de publicité, qui tous cherchent l’onction de la doxa moralisatrice. À force de répéter des évidences, on ne propose absolument rien et on en reste à une vision manichéenne qui empêche tout débat et toute compréhension de cette tragédie. On peut dénoncer la décision de Vladimir Poutine, cracher sur la Russie, mais cela ne résoudra rien, n’aidera pas les Ukrainiens.
Pour pouvoir arrêter cette guerre, il faut comprendre les antécédents qui l’ont rendue possible. La guerre dans le Donbass dure depuis huit ans et a fait 13 000 morts, et autant de blessés, y compris des enfants. Je regrette le silence politique et médiatique qui l’entoure, l’indifférence à l’égard des morts dès lors qu’ils sont russophones. Dire cela, ne signifie pas justifier la politique de Vladimir Poutine. De même que s’interroger sur le rôle belliciste des États-Unis, présents à tous les étages de la gouvernance ukrainienne avant et pendant la «révolution du Maïdan», n’équivaut pas à dédouaner le maître du Kremlin. Enfin, il faut garder à l’esprit le précédent constitué par le bombardement de Belgrade et la destruction de la Serbie par l’Otan en 1999 sans avoir obtenu l’approbation du Conseil de sécurité des Nations unies. Pour la Russie, cela a été vécu comme une humiliation et un exemple à retenir. La guerre du Kosovo a marqué la mémoire nationale russe et ses dirigeants.
Lorsque Vladimir Poutine affirme que la Russie est menacée, ce n’est pas un «prétexte» : à tort ou à raison, les Russes se sentent réellement assiégés, et cela découle de cette histoire, ainsi que des interventions militaires en Afghanistan, en Irak et en Libye. Une conversation rapportée entre Poutine et le président du Kazakhstan résume tout. Ce dernier tente de convaincre Poutine que l’installation de bases américaines sur son territoire ne représenterait pas une menace pour la Russie, qui pourrait s’entendre avec les États-Unis. Avec un petit sourire triste, Poutine répond : «C’est exactement ce que disait Saddam Hussein !».
Encore une fois, je ne légitime en aucune manière la guerre, mais l’important n’est pas ce que je pense, ni ce que nous pensons. En Europe, nous sommes tous contre cette guerre. Mais il faut comprendre ce que pense Poutine, et surtout ce que pensent les Russes, ou du moins une grande partie d’entre eux.
– Vous présentez la guerre de Poutine comme une conséquence de la politique occidentale. Mais le président russe ne nourrit-il pas une revanche contre l’Occident depuis toujours ?
J’ai vu Vladimir Poutine en 2001, peu après sa première élection. C’était un autre homme avec une voix presque timide. Il cherchait la compréhension des pays démocratiques. Je ne crois pas du tout qu’il ait eu déjà en tête un projet impérialiste, comme on le prétend aujourd’hui. Je le vois davantage comme un réactif que comme un idéologue. À cette époque-là, le but du gouvernement russe était de s’arrimer au monde occidental. Il est idiot de croire que les Russes ont une nostalgie démesurée du goulag et du Politburo. Ils ont peut-être la nostalgie de la sécurité économique, de l’absence de chômage. De l’entente entre les peuples aussi : à l’université de Moscou, personne ne faisait la différence entre les étudiants russes, ukrainiens et ceux des autres républiques soviétiques… Il y a eu une lune de miel entre la Russie et l’Europe, entre Poutine et l’Europe avant que le président russe ne prenne la posture de l’amant trahi. En 2001, Poutine est le premier chef d’État à proposer son aide à George W. Bush après les attentats du 11 septembre. Via ses bases en Asie centrale, la Russie facilite alors les opérations américaines dans cette région. Mais, en 2002, les États-Unis sortent du traité ABM, qui limitait l’installation de boucliers antimissiles. La Russie proteste contre cette décision qui ne peut, d’après elle, que relancer la course aux armements. En 2003, les Américains annoncent une réorganisation de leurs forces, en direction de l’Est européen
Poutine s’est durci à partir de 2004 lorsque les pays anciennement socialistes ont intégré l’Otan avant même d’intégrer l’Union européenne, comme s’il fallait devenir anti-russe pour être Européen. Il a compris que l’Europe était vassalisée par les États-Unis. Puis il y a eu un véritable tournant en 2007 lorsqu’il a prononcé un discours à Munich en accusant les Américains de conserver les structures de l’Otan qui n’avaient plus lieu d’être et de vouloir un monde unipolaire. Or, en 2021, lorsqu’il arrive au pouvoir, Joe Biden ne dit pas autre chose lorsqu’il déclare que «l’Amérique va de nouveau régir le monde».
– On a le sentiment que vous renvoyez dos à dos les Occidentaux et les Russes. Dans cette guerre, c’est bien la Russie l’agresseur…
Je ne les renvoie pas dos à dos. Mais je regrette que l’on oppose une propagande européenne à une propagande russe. C’est, au contraire, le moment pour l’Europe de montrer sa différence, d’imposer un journalisme pluraliste qui ouvre le débat. Lorsque j’étais enfant dans la Russie soviétique et qu’il n’y avait que la Pravda, je rêvais de la France pour la liberté d’expression, la liberté de la presse, la possibilité de lire différentes opinions dans différents journaux. La guerre porte un coup terrible à la liberté d’expression : en Russie, ce qui n’est guère surprenant, mais aussi en Occident. On dit que «la première victime de la guerre est toujours la vérité». C’est juste, mais j’aurais aimé que ce ne soit pas le cas en Europe, en France.
– Comment peut-on prétendre défendre la démocratie en censurant des chaînes de télévision, des artistes, des livres ?
De mon point de vue, la fermeture de la chaîne RT France par Ursula von der Leyen, présidente non élue de la Commission européenne, est une erreur qui sera fatalement perçue par l’opinion comme une censure. Comment ne pas être révolté par la déprogrammation du Bolchoï de l’Opéra Royal de Londres, l’annulation d’un cours consacré à Dostoïevski à Milan ? Comment peut-on prétendre défendre la démocratie en censurant des chaînes de télévision, des artistes, des livres ? C’est le meilleur moyen, pour les Européens, de nourrir le nationalisme russe, d’obtenir le résultat inverse de celui escompté. Il faudrait au contraire s’ouvrir à la Russie, notamment par le biais des Russes qui vivent en Europe et qui sont de manière évidente pro-européens. Comme le disait justement Dostoïevski : «chaque pierre dans cette Europe nous est chère».
– La propagande russe paraît tout de même délirante lorsque Poutine parle de « dénazification ».
Le bataillon Azov, qui a repris la ville de Marioupol aux séparatistes en 2014, et qui depuis a été incorporé à l’armée régulière, revendique son idéologie néo-nazie et porte des casques et des insignes ayant pour emblème le symbole SS et la croix gammée. Il est évident que cette présence reste marginale et que l’État ukrainien n’est pas nazi, et ne voue pas un culte inconditionnel à Stepan Bandera. Mais des journalistes occidentaux auraient dû enquêter sérieusement sur cette influence et l’Europe condamner la présence d’emblèmes nazis sur son territoire. Il faut comprendre que cela ravive chez les Russes le souvenir de la Seconde guerre mondiale et des commandos ukrainiens ralliés à Hitler, et que cela donne du crédit, à leurs yeux, à la propagande du Kremlin.
– Au-delà du débat sur les causes et les responsabilités de chacun dans la guerre, que pensez-vous de la réponse européenne ?
Bruno Le Maire a été critiqué pour avoir parlé de guerre totale, mais il a eu le mérite de dire la vérité et d’annoncer la couleur, loin de l’hypocrisie de ceux qui envoient des armes et des mercenaires et entendent ruiner l’économie russe, mais prétendent qu’ils ne font pas la guerre. En vérité, il s’agit bien de provoquer l’effondrement de la Russie, l’appauvrissement de son peuple. Il faut le dire clairement : l’Occident est en guerre contre la Russie.
Cependant, s’il y a un aspect positif pour la possible démocratisation de la Russie, c’est que l’on va anéantir la construction oligarchique qui est une vraie tumeur depuis les années 90. J’invite les dirigeants européens à exproprier les oligarques prédateurs, à confisquer ces milliards de roubles volés et investis à Londres et, plutôt que de les bloquer comme on le fait aujourd’hui, à les donner aux pauvres en Europe et en Russie.
– Que peut-on faire d’autre ?
Pour cesser les hostilités, pour donner un avenir à l’Ukraine, on pense toujours qu’il faut avancer ; parfois il faut, au contraire, reculer. Il faut dire : «on s’est trompé». En 1992, après la chute du mur de Berlin, nous nous trouvions à une bifurcation. Nous nous sommes trompés de chemin. Je pensais alors véritablement qu’il n’y aurait plus de blocs, que l’Otan allait être dissoute car l’Amérique n’avait plus d’ennemi, que nous allions former un grand continent pacifique. Mais je pressentais aussi que cela allait exploser car il y avait déjà des tensions : dans le Caucase, en Arménie dans le Haut-Karabakh… À l’époque, j’avais écrit une lettre à François Mitterrand.
– Quel était le contenu de cette lettre ?
J’ignore s’il l’a reçue, mais j’évoquais la construction d’une Europe qui n’avait rien à voir avec le monstre bureaucratique représenté aujourd’hui par Madame von der Leyen. Je rêvais d’une Europe respectueuse des identités, à l’image de la Mitteleuropa de Zweig et de Rilke. Une Europe finalement plus puissante car plus souple, à laquelle on aurait pu adjoindre l’Ukraine, les Pays Baltes et pourquoi pas la Biélorussie. Mais une Europe sans armes, sans blocs militaires, une Europe composée de sanctuaires de la paix. Les deux garants de cette architecture auraient été la France et la Russie, deux puissances nucléaires situées aux deux extrémités de l’Europe, chargées légalement par l’ONU de protéger cet ensemble.
– Est-ce réaliste ?
La Mitteleuropa n’est pas une utopie, elle a existé. Je veux y croire et marteler cette idée. Il y a quelques années, j’ai rencontré Jacques Chirac puis Dominique de Villepin, qui partageaient cette vision d’une Europe de Paris à Saint-Pétersbourg. Mais les Américains en ont décidé autrement. Cela aurait signifié la fin de l’Otan, la fin de la militarisation de l’Europe qui, appuyée sur la Russie et ses richesses, serait devenue trop puissante et indépendante. J’espère tout de même qu’un nouveau président s’emparera de cette idée. L’Europe est un Titanic qui sombre et d’un pont à l’autre, on se bat.
Cette situation est tellement tragique, tellement chaotique, qu’il faudrait proposer une solution radicale, c’est-à-dire revenir à la bifurcation de 1992 et reconnaître qu’il ne fallait pas relancer la course aux armements, reprendre cette direction démocratique et pacifique qui pouvait très bien inclure la Russie. Cela damnerait le pion aux tendances extrêmes en Russie. Cela éviterait l’effondrement politique et économique qui concerne toute la planète. Ce serait une issue honorable pour tout le monde et cela permettrait de construire une Europe de la paix, des intellectuels, de la culture. Notre continent est un trésor vivant, il faut le protéger. Hélas, on préfère prendre le contre-pied de cette proposition : bannir Dostoïevski et faire la guerre. C’est la destruction garantie car il n’y aura pas de vainqueur.»